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Il
LA BRETAGNE
ET
LE DUC D'AIGUILLON
1753-1770
Marcel MARION
PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE l'u.MVERSITÉ DE BORDEAUX
PARIS
LIBRAIRIE FONTÉMOING
4 — RUE LE GOFF — 4
1898
-DCi3S
liNTRODUCTIOX
M. le duc de Broglie a remarqué, avec beaucoup de raison, que
de toute notre liisloire c'est celle du xviiie siècle, telle qu'elle était
traditionnellement présentée, qui a le plus mal résisté à l'enquête
sérieuse, approfondie, faite sur pièces, à laquelle s'est livrée la
critique contemporaine. Est-ce parce que la violence des passions
déchaînées par les événements qui ont précédé la chute de l'an-
cien régime avait troublé la sérénité des regards, et que cette his-
toire avait été, plus que toute autre, écrite sous la dictée de l'es-
prit de parti ? Est-ce tout simplement parce que ral)ondance même
des documents subsistant d'une époque si rapprochée de nous
rendait la tâche plus facile, et de semblables rectifications ne
s'imposeraient-elles pas aussi pour d'autres périodes de notre his-
toire, si nous avions les mêmes moyens d'y porter la lumière ? Si
intéressante qu'elle soit, ce n'est pas ici le moment de discuter
cette question. Toujours est-il certain qu'on a commis de graves
erreurs en jugeant un grand nombre des hommes et des choses
du xviii^ siècle par ce que les contemporains en ont dit, et cette
remarque devient encore plus spécialement vraie si on l'applique
aux dernières années du règne de Louis XV, marquées par des
événements graves, qui ont surexcité les passions, créé des res-
sentiments implacables, et amené une éclosion si abondante de
libelles et de pamphlets que les clameurs du parti momentané-
ment vaincu se font, pour ainsi dire, encore entendre, et qu'il a
réussi à imprimer sur la mémoire de ses adversaires comme une
sorte de note d'infamie.
Très sévère est donc le jugement porté d'ordinaire sur le fameux
triumvirat qui a recueilli le pouvoir en 1770, dans des circons-
tances tellement critiques, à l'intérieur et à l'extérieur, que ses
adversaires, s'ils eussent été justes, auraient dû plutôt, semble-
t-il, lui savoir gré de les avoir débarrassés d'un fardeau si redouta-
ble et d'avoir assumé la responsabilité apparente des conséquen-
ces funestes que leurs fautes étaient alors sur le point de produire.
De ces trois odieux personnages, Terray, qui fut le plus brutal,
Maupeou, qui fut le plus énergique, n'ont peut-être pas été, si
durement traités qu'ils aient été d'ailleurs, ceux contre lesquels on
II INTRODUCTION
s'est (Iccliaiiic iivcc le |»liis de violence. Ce peu enviable! privilège
appartiendrait iieul-rlrc an du(; (rAiguillon, bien qu'il ait été le
plus modéré. El la raison en est simple : d'Aiguillon a été plus
tôt, et par conséquent plus longtemps que ses futurs collègues, en
butte aux attaques l'iiricuscîs d'un parti particulièrement redou-
table par la persistance et l'acharnement de ses haines. Terray
n'était i)as encore en vue, et Maupeou, dont la défection prochaine
n'était pas soupçonnée, était encore l'idole des Parlements, que
déjà d'Aiguillon était signalé par eux à l'exécration publique
comme le tyran de la Bretagne, le despote éhonté qui avait prisa
tâche de mettre à néant ses libertés traditionnelles, et le persécu-
teur impitoyable du plus glorieux et du plus vénéré de ses en-
fants.
Telle est encore aujourd'hui l'idée que l'on se fait le plus géné-
ralement de son fameux commandement en Bretagne, et l'on n'a
que l'embarras du choix pour noter sous la plume des historiens
l'écho de ces accusations formidables. Pour la plupart d'entre eux,
d'Aiguillon fut le destructeur de son Parlement et le tyran de ses
Etats, l'ennemi vindicatif et haineux de son procureur général,
l'instrument contre lui des vengeances jésuitiques. Adversaire
d'ailleurs implacable de la Bretagne tout entière, de ses lois, de ses
privilèges, de sa noblesse, oppresseur de ses populations, il l'aurait
traitée en pays conquis, n'aurait rien épargné pour y étouffer la
vie politique qui tendait à s'y rallumer et pour courber la libre
Bretagne sous le régime néfaste des pays d'élection; il aurait été
par excellence le champion du despotisme dans sa lutte contre
l'indépendance provinciale, d'autant plus odieux qu'il aurait ap-
porté dans cette guerre des procédés mielleux et de petites habi-
letés sournoises, employant l'espionnage, s'efforçant de semer la
division dans les corps, dans les ordres, dans les familles, pour
arriver plus facilement à ses fins. Avec cela, doué de peu de ta-
lent et d'un petit esprit, médiocre comme général, lâche devant
l'ennemi. On aurait, au contraire, vite épuisé la liste des histo-
riens qui se sont hasardés à porter de ses actes et de sa capacité
un jugement plus favorable (^), et il semble même parfois que
ceux qui le défendent n'osent pas aller jusqu'au bout de leur opi-
nion. Tel M. Cruppi, qui dans son beau livre sur Linguet, amené
à discuter les charges produites contre d'Aiguillon lors du fameux
procès de 1770, en proclame hautement l'inanité, et conclut ce-
pendant que d'Aiguillon est un personnage trop suspect, trop ju.s-
tement décrié pour qu'on songe à signer sa réhabilitation, quoi-
(') M. Vatel, dans son Histoire de M'^s du Barry, est le plus remarquable à cet
égard.
INTRODUCTION III
qu'il faille pourtant reconnaître « que la preuve de ses méfaits
n'était point dans la procédure » (*). Nous osons en appeler de
M. Cruppî, historien, à M. Cruppi, magistrat, de ce que cette
appréciation a d'insuffisant. S'il avait à juger un homme pour-
suivi par la haine la plus furieuse, dont les actes, dont les pen-
sées mêmes, pendant une quinzaine d'années, aient été scrutés,
fouillés, soumis à la critique la plus minutieuse et à l'examen le
plus impitoyable, et qu'on ne trouvât à produire contre cet honmie
que des accusations invraisemblables et des racontars ridicules,
il conclurait sans hésiter à un arrêt d'acquittement solennel.
La question est uniquement de savoir si, en efTet, les accusa-
teurs de d'Aiguillon ont fourni des preuves de leurs allégations,
s'ils ont vu juste, et il nous a semblé qu'il y avait là un problème
historique des plus intéressants, moins à cause de la personnalité
même de ce ministre, qu'à cause du rôle prépondérant qu'a joué
« l'afTaire de Bretagne » à cette époque de notre histoire, et des
conséquences politiques considérables qu'elle a produites. Amené
par des travaux antérieurs à constater combien cette accusation
de despotisme, si aisément prodiguée alors contre les représen-
tants de l'autorité centrale dans les provinces, était en général
exagérée et dénuée de fondement : combien était grand au con-
traire leur désir d'éviter avec les pouvoirs locaux, et notamment
avec les Etats et les Parlements, des conflits très redoutés et en
effet très redoutables : combien la loi perdait en passant par
leurs mains de son inflexibilité et la fiscalité de sa rudesse ; ayant
vu nombre d'exemples de la faiblesse du pouvoir central, de la
timidité de ses agents, et de la résistance victorieuse opposée par
les privilèges locaux aux moindres tentatives d'innovation, nous
devions naturellement nous demander si l'opinion la plus géné-
ralement accréditée sur les agissements de d'Aiguillon en Breta-
gne répondait bien à la réalité des faits. L'importante publication
de M. Carré (*) venait encore accroître l'intérêt de ce problème,
en modifiant quelques-unes des idées reçues, et en démontrant
l'indispensable nécessité de diminuer la hauteur du piédestal sur
lequel avait placé M. de la Chalotais et ses amis l'admiration
intempérante d'un grand nombre de panégyristes trop zélés. Un
séjour de plusieurs mois que nous eûmes alors à faire en Breta-
gne nous permit de commencer des recherches, poursuivies de-
puis dans un grand nombre de dépôts publics, ainsi que dans les
dépôts particuhers dont l'accès nous a été possible. C'est le résul-
tat de ce travail que nous apportons aujourd'hui.
(•) Cruppi, Lmguef, 1893, p. 216, 227.
(*) La Chalotais et le duc d'Aiguillon. Correspondance du chevalier de Fon-
tette. Carré, Paris, 1893.
IV INTRODUCTION
Nous avons clicrclic des preuves des vexations et des crimes du
duc d'Aiguillon, et nous n'en avons trouvé aucune. Loin d'avoir
déclaré la guerre aux i)rivilèges de la Bretagne, il n'a pas hésité au
contraire à les défendi'e contre les atteintes que le pouvoir central
était fort tenté de Icui- [)orter. 11 a plaidé, parfois avec une grande
et nn^nie une excessive énergie, la cause de ses Etats, de ses libertés,
voire même de ses préjugés. Il a eu en mains les moyens de se dé-
barrasser de l'opposition gênante qu'il rencontrait dans ces assem-
blées, et il a évité d'en faire usage. 11 a sincèrement cherché, tout en
restant l'homme du roi, à être aussi le protecteur de la province,
et il y a joui pendant longtemps d'une réelle popularité. Il l'aurait
conservée, même après le procès des jésuites, au sort desquels il
fut plutôt inditTérent, sans la mauvaise querelle que lui suscitèrent
quelques magistrats turbulents et décidés à se défaire d'un com-
mandant trop actif et trop clairvoyant à leur gré, querelle dont
les privilèges de la province furent beaucoup moins la cause que
le prétexte. Fort habilement, l'opposition bretonne transporta la
lutte sur le terrain qu'elle savait être le plus défavorable au duc
d'Aiguillon et accrédita la fable d'une alliance étroite entre ce
commandant et les jésuites, d'une participation active de cette
société aux troubles de la province, alors qu'elle ne pouvait pas
ignorer que c'était un janséniste avéré, M. de Laverdy, qui avait
voulu les mesures contre lesquelles elle protestait le plus vigou-
reusement. Cette tactique lui valut, outre l'appui de la province,
toujours facile à obtenir dès qu'on mettait en avant les grands
mots de franchise et de liberté, celui du parti philosophique et de
l'opinion publique dans le royaume, et elle réussit à accabler sous
le poids d'une impopularité inouïe l'homme dont elle avait juré
la perte. Elle ne l'obtint pas cependant sans peine, car elle trouva
en d'Aiguillon un homme capable de lui résister et n'entendant
pas abandonner aux parlementaires une victoire aussi facile que
beaucoup d'autres commandants de province. De là une lutte
acharnée, marquée, conune toujours, par des excès et des vio-
lence de part et d'autre, où l'opposition eut pour elle l'ardeur de
ses haines, la violence de ses pamphlets et la complicité d'une
partie du ministère, et où le commandant eut contre lui l'incohé-
rence des actes de l'autre partie. Tour h tour violente ou faible,
la politique sans suite du pouvoir contribua singulièrement à
aggraver et à prolonger la crise : et, quand sa persévérance eut été
lassée par la ténacité de la faction hostile, il n'hésita pas à aban-
bonner le duc d'Aiguillon et les hommes qui avaient consenti à
le servir. Si les chefs principaux de l'agitation parlementaire eu-
rent à subir une longue détention (moins dure toutefois qu'ils ne
l'ont prétendu) et plusieurs instructions judiciaires, d'une régu-
INTRODUCTION V
larité fort contestable, pour des crimes qui n'ont pas été juridi-
quement démontrés, quoique la réalité en reste d'ailleurs fort
probable, tous finirent tût ou tard par triompher, se montrèrent
implacables dans leurs vengeances, et inventèrent d'odieuses
accusations contre l'ancien commandant, dont le seul crime se
trouve être, en définitive, d'avoir encouru de leur part une haine
qui n'eut peut-être jamais d'égale.
Autant il est contraire à la vérité historique de représenter
d'Aiguillon sous des couleurs atroces, autant il serait faux d'ail-
leurs de prétendre en faire un politique impeccable et un héros
exempt des faiblesses ordinaires de l'humanité. Ses justes ressen-
timents contre M. de laChalotais l'ont entraîné parfois à d'injustes
appréciations, à des déterminations regrettables. Il lui a rendu
haine pour haine, et ceci, vrai de d'Aiguillon, l'est plus encore
des personnes de son entourage habituel. Placé dans des circons-
tances extrêmement difficiles, où il était presque impossible de
ne pas commettre de fautes, il s'est parfois singulièrement
trompé. On relèvera de sa part des contradictions, des erreurs.
Mais souvent elles ont elles-mêmes prouvé en faveur de sa modé-
ration et fait voir qu'il n'y avait pas en lui l'étofTe d'un despote
orgueilleux et intraitable. Il a rendu en somme à la Bretagne, dans
la guerre et dans la paix, de précieux services, que la partialité
la plus outrée a pu seule méconnaître : et il a toujours manifesté
ses préférences pour une politique de conciliation et de ménage-
ment. Et, à ne considérer même que ses intérêts, il n'en pouvait
être autrement. Se connaissant à Versailles un grand nombre
d'ennemis désireux d'entraver son avenir et de lui imputer la res-
ponsabilité de tout ce qui pourrait se produire de fâcheux en
Bretagne, il devait naturellement pencher pour une politique pru-
dente, voire même timorée. Avec un roi soucieux avant tout de sa
tranquillité, un ministère où il comptait des ennemis déclarés et
des amis peu sûrs, il avait tout à perdre à ce qu'il se produisît
des troubles dans sa province, et l'événement, d'ailleurs, l'a bien
prouvé.
Tels sont les principaux points qui seront traités, et nous l'es-
pérons, démontrés dans le cours de cette étude.
C'est pour nous un plaisir d'exprimer ici notre gratitude aux
nombreuses personnes qui ont bien voulu faciliter nos recher-
ches : M. Parfouru, archiviste d'Ille-et-Vilaine ; M. Vétault, biblio-
tliécaire de la ville de Rennes; M. Girault-Mangin, de la biblio-
thèque de Nantes. Nous devons surtout beaucoup aux personnes
qui ont bien voulu nous ouvrir l'accès de leurs archives particu-
lières; communication d'autant plus précieuse que c'est dans ces
documents d'ordre confidentiel qu'on a le plus de chance de trou-
VI INTRODUCTIOIN
ver la vérité sur les événenieiits et sur les honinies de cette épo-
que troublée, et (jue beaucoup de ces correspondances particu-
culières restent encore entre les mains de leurs détenteurs, inac-
cessibles à la curiosité des historiens, comme nous avons pu nous
en convaincre personnellement. M. le comte de Chabrillan nous a
communiqué le Journal du comviandement du duc d'Aiguillon
rédigé sous les yeux du duc, à une date probablement postérieure
à 1780, par son secrétaire et ami, M. d'Abrieu : inédit, sauf quel-
ques pages qu'en avait citées M. de Carné, ce journal est précieux
en ce qu'il donne l'appréciation personnelle du duc d'Aiguillon :
il ajoute d'ailleurs peu de chose aux faits déjà connus, et ne parle
guère que des tenues d'Etats. Enfin, grâce à l'obligeante entre-
mise de M. Saulnier, conseiller à la cour de Rennes, à la complai-
sance et à l'érudition duquel nous avons largement et fréquem-
ment recouru, nous avons obtenu de M. Pelage de Coniac, de
Rennes, communication de documents fort importants, les lettres
adressées par M. de Robien, procureur général syndic des Etats
de Bretagne, à son frère, M. de Coniac (*) pendant les années
1763-1770. M. de Robien, résidant souvent à Paris où il représen-
tait les Etats, était au courant de beaucoup de choses, et ses
lettres fournissent souvent des détails curieux, bien que la peur
de se compromettre l'empêche quelquefois de dire tout ce qu'il
sait : peur assez naturelle, car en ce temps-là « les chevaux de
poste savaient lire les lettres » (^). Ce n'est même pas le moindre
intérêt de sa correspondance que de faire voir à quel point la vie
était devenue difficile, au milieu de ces passions furieuses, pour
quiconque ne voulait s'inféoder à aucun parti. M. de Robien était
dans ce cas : il aimait d'Aiguillon, moins les gens de son entou-
rage, et ne détestait pas M. de la Chalotais, dont il fait parfois
l'éloge. C'est précisément ce qui donne à son témoignage un très
grand prix.
La rédaction de cet ouvrage offrait des difficultés toutes parti-
culières. Le récit de neuf tenues d'Etats successives, oîi se rencon-
trent presque toujours les mêmes questions et les mêmes procédés
<l'obstruction, présente naturellement une certaine monotonie.
Les Etats de Bretagne mettaient à dure épreuve la patience de
ceux qui avaient mission de les tenir : nous nous sommes efforcé
de ne pas soumettre à la même épreuve la patience de ceux qui
lisent leur histoire, en élaguant tout ce qui n'était pas indispensable.
(') Marie-Anne-Geneviève de Briliiac, successivement mariée à M. de Robien,
seigneur de Coetsal et à M. de Coniac, conseiller au parlement de Rennes, avait
eu de ces deux mariages, entre autres enfants, M. de Robien, procureur général
syndic des Etats, et M. de Coniac, sénéchal de Rennes.
(-) Everat, La sénéchaussée d'Auvergne, p. 144,
LA BRETAGNE
LE DUC D'AIGUILLON
CHAPITRE PREMIER
LE DUC d'aiguillon : SES DÉBUTS EN BRETAGNE
Emmanuel-Armand Vignerot du Plessis de Richelieu, duc
d'Aiguillon, était le troisième héritier de Marie-Madeleine
Vignerot, dame de Gombalet, nièce du cardinal de Richelieu,
en faveur de laquelle la terre d'Aiguillon, qui comprenait de
notables parties de l'Agenais et du Condomois, avait été érigée
en duché en 1642. Il naquit le 31 juillet 1720, de Armand-
Louis, comte d'Agenais puis duc d'Aiguillon, qui avait fait
reconnaître son droit au titre de pair de France par arrêt du
Parlement de Paris du 10 mai 1731, et de Anne-Charlotte de
Crussol d'Uzès (*). Dès l'âge de 17 ans, il entra au service, où
la guerre de succession d'Autriche lui fournit bientôt l'occa-
sion de se distinguer; en 1742, il fait partie de l'armée envoyée
en Bavière, à la tête du régiment de Brie, dont il est colonel
depuis 1739; en 1744, il passe en Italie et reçoit une grave
(') Mi^e d'Aiguillon mère, la grosse duchesse, ou la bonne duchesse, a tenu une
grande place dans la société du temps. Très répandue dans le monde des philogo-
phes et des gens de lettres, elle a été l'amie de Montesquieu, de M™" du Deffand.
Elle fit vigoureusement campagne pour d'Alembert lors de l'élection de celui-ci à
l'Académie, en 1754. Lors du procès de La Chalotais, puis du procès de d'Aiguillon,
elle a résolu ce problème de continuer à professer pour son fils des sentiments
vraiment maternels, et d'être en même temps bien vue dans le salon de M"^ du
Deffand, qui rend plus d'une fois hommage à sa modération. On la savait peu amie
des jésuites. Elle est morte le 15 juin 1772. Elle a laissé quelques traductions
d'ouvrages anglais.
d'Aiguillon. 1
2 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLOiN
blessure à la tôte, à l'attaque de Château-Dauphin (19 juillet) ;
il est de nouveau blessé dans la même campagne, à la journée
de Coni (30 septembre) ; ce qui ne l'empêche pas de prendre
part à la plupart des actions de la campagne de 1715. Fait
prisonnier dans Asti (4 mars 1746) avec toute la garnison
française, il est échangé en juin 1747, court rejoindre l'armée,
et assiste aux derniers combats de cette guerre livrés autour de
Gênes pour délivrer cette ville des Autrichiens vainqueurs (').
Il avait été fuit brigadier le 2 mai 1744, maréchal de camp
le l*"" janvier 1748. En somme, d'honorables états de
service : lorsque plus tard on l'accusera d'avoir manqué de
bravoure au combat de Saint-Gast, on calomniera doublement
et de la manière la plus inique, et son rôle dans cette jour-
née fameuse, et toute sa conduite passée.
Un des innombrables pamphlets qui furent lancés contre
lui associe le souvenir de ses exploits guerriers à celui
d'exploits d'une autre nature :
C'est en servant î\Iars et l'Amour
Que d'Aiguillon devint ministre :
Ue son oncle il eut tour à tour
L'humeur, l'esprit et l'art sinistre.
Le pamphlet dit vrai, du moins en partie. Ses bonnes for-
tunes, qui durent, selon toute apparence, être nombreuses,
furent en tout cas éclatantes, puisqu'il ne fut rien moins que
le rival, et quelque temps, le rival préféré, du roi lui-même.
Vers l'Age de vingt ans, beau, spirituel, très recherché à la
cour, il était, parait-il, assez séduisant pour avoir inspiré un
tendre attachement à M'"" de la Tournelle ; et par un bizarre
contraste, sa fortune politique, qui devait arriver à son apo-
gée par la faveur déclarée de M™* du Barry, risqua peut-être
d'être entravée au début par celle de la future duchesse de
Ghâteauroux. Tous les nouvellistes du temps ont connu et
noté la passion de M'"^ de la Tournelle pour le jeune comte
d'Agenais, passion poussée au point de l'avoir fait hésiter
d'abord à accueillir les avances royales (^). Louis XV, si peu
(') Le litre de noble génois, qui figura depuis dans la longue série de ses titres
et qualités, rappelle cet épisode, et la reconnaissance de cette république qui l'ins-
crivit sur son livre d'or.
(*) D'.\rgenson, nov. 1740, nov. 1742; Luynes, nov. 1742. Quand M™a de la Tour-
nelle se fut laissé séduire par la grandeur de la place que le roi lui offrait, sans
FAMILLE DU DUC D AIGUILLON 3
jaloux qu'il fût de son naturel (et il n'en a donné que trop de
preuves), paraît cependant n'avoir pas vu sans un certain
dépit ce rival dont il n'aurait pas triomphé, si la lutte avait
été égale. Tel fut peut-être le premier principe de cette
espèce de froideur et de défiance qu'il marqua dans différen-
tes circonstances à d'Aiguillon, alors même qu'il déployait
toute la puissance royale pour le défendre, et qui en 1771
retarda de six mois son arrivée au ministère. Toujours est-il
que le roi aimait assez, dans les railleries qu'il ne se privait
pas quelquefois de lancer contre le duc, à évoquer le souve-
nir « du bon tour qu'il lui avait joué » (').
D'Aiguillon tenait d'ailleurs à trop de personnages de la
cour, et à des personnages trop importants, pour que cette
nuance de mauvaise humeur, si vraiment mauvaise humeur
il y eut, ait pu avoir pour lui des suites fâcheuses. Il était
naturellement prédestiné par ses parentés et ses alliances
à jouer un rôle des plus importants. Arrière petit-neveu du
cardinal de Richelieu, neveu du maréchal de Richelieu,
apparenté à M. de Maurepas, il était devenu, par son ma-
riage (4 févr. 1740) avec Louise-Félicité de Rréhan, fille
unique du comte de Plélo, ce fameux ambassadeur en Dane-
mark qui s'était fait tuer si héroïquement sous les murs de
Dantzick, le neveu du secrétaire d'Etat de la maison du roi,
le comte de Saint-Florentin (*), En outre. M''" de Plélo avait
la protection déclarée de la reine Marie Leczinska, qui,
reconnaissante envers un défenseur aussi énergique de la
cause paternelle en Pologne, lui avait fait avoir une pension
de 10,000 1. et l'avait attachée à sa personne comme dame
du Palais en 1748. M. de Grussol d'Uzès, neveu de M™^ d'Ai-
guillon mère, très bien vu de l'infant don Philippe, duc de
avoir aucun goût pour lui personnellement (Luynes, V, 96), elle ne lui fit pas
mystère de l'attachement qu'elle avait pour M. d'Agenais ; et d'autre part la passion
de celui-ci était toujours des plus vives (Luynes, V, 300, janvier 1744). Lorsque
le comte d'Agenais fut blessé au siège de Château-Dauphin, on disait que la duchesse
se sentit blessée du même coup : elle se serait même, parait-il, évanouie en appre-
nant cette nouvelle. Aussi le roi n'était-il nullement exempt de querelles dans son
faux ménage : « On prétend, lit-on dans le Journal de police publié à la suite du
t. VIII du Journal de Barbier, qu'il y a eu quelques difficultés entre le roi et
M™« de la Tournelle, à l'occasion d'une lettre du duc d'Agenais » (5 janvier 1743).
(i) Lettre de LouisXV àChoiseul, vers la fin de 1770(iîeî;ue de Paris, IV, 1829).
(*) Le comte de Plélo avait épousé en 1722 Louise Phélypeaux de la Vrillière,
sœur du comte de Saint-Florentin.
4 LA BRETAGNE ET LE DUC D AIGUILLON
Parme, fut ministre plénipotentiaire à cette cour, et une de
ses filles eut pour parrain et marraine l'infant et l'infante en
1753. Toutes ces parentés et alliances devaient faire du comte
d'Agenais un des personnages les plus en vue de cette fac-
tion qui gaidait envers M""' de Pompadour une attitude
hostile ou tout au moins malveillante, cultivait l'amitié de la
famille royale et à la tête de laquelle furent tour à tour
M. de Maurepas, le maréchal de Richelieu, le comte d'Ar-
genson : faction que l'on ne saurait appeler royaliste, le mot
étant dépourvu de sens pour cette époque où personne n'avait
encore ni le désir d'une révolution, ni même l'idée qu'elle
fût possible : mais qui regrettait les défaillances du pouvoir,
l'abandon des traditions gouvernementales de Richelieu et
de Louis XIV, déplorait les concessions faites à l'esprit par-
lementaire et au jansénisme, se défiait des idées nouvelles,
goûtait peu les philosophes, et notait avec inquiétude des
symptômes menaçants de dissolution dans l'Etat. C'est à ce
groupe qu'appartenait d'Aiguillon, que son caractère essen-
tiellement autoritaire et hostile aux gens brouillons et tra-
cassiers, pour employer des expressions qui reviennent sou-
vent sous sa plume, aurait d'ailleurs rangé naturellement
dans le camp opposé aux frondeurs et aux mécontents. Tou-
tefois, esprit éclairé et exempt de préjugés, en même temps
que courtisan habile et délié, il ne s'asservit jamais aux pas-
sions et aux rancunes d'un parti : son antipathie pour les
Parlements ne le rangea point parmi les défenseurs obstinés
des prétentions du clergé, son peu de goût pour les jansé-
nistes ne fit nullement de lui un ami bien chaud des jésui-
tes, pas plus que sa parenté avec Maurepas et Richelieu et
son amitié avec le Dauphin ne l'empêchèrent de rechercher,
d'obtenir et de conserver longtemps la faveur déclarée de
]yjme çjg Pompadour et même, pendant quelque temps, de
Choiseul.
Devenu duc d'Aiguillon et pair de France par la mort de
son père, le 31 janvier 1750, il dut encore attendre quelques
années avant d'occuper un de ces postes importants auxquels
il semblait destiné. Des voyages à Parme, où il jouissait d'un
grand crédit auprès de l'infant et de l'infante, et de son cou-
sin le ministre de France : une longue querelle avec les
corps de ville d'Agen et de Condom, ainsi qu'avec les prési-
ÉTAT DE LA BRETAGNE EN 1753 5
diaiix et sénéchaussées de ces deux villes « qui, voulant se
donner des airs de capitale et se distinger par de mauvaises
façons » ('), refusaient de lui rendre, lors de sa première
entrée dans son fief, les mêmes honneurs qui avaient été ren-
dus en 1642 au fondé de pouvoir de M'"^ d'Aiguillon, et qui
ne cédèrent que tardivement et de mauvaise grâce, remplis-
sent assez obscurément les années 1751 et 1752. C'est avec
l'année suivante, celle où d'Aiguillon reçut le commande-
ment de la Bretagne, que commence véritablement son his-
toire.
Le poste était beau, mais dangereux. Aucune province du
royaume n'avait conservé autant d'autonomie que ce petit
pays, passionnément attaché à ses privilèges, dont le plus
important était de ne payer que les subsides consentis par ses
Etats et enregistrés par son Parlement; aucun n'offrait donc
autant de difficultés aux hommes chargés de l'ingrate mission
d'y faire prévaloir les volontés du gouvernement central,
c'est-à-dire, en fait, d'y lever les impôts nouveaux dont le
Trésor obéré avait un besoin de plus en plus pressant. La
Bretagne fut vraiment au xvin" siècle le purgatoire des inten-
dants et des commandants. Tous les deux ans il leur fallait
faire entendre raison à des Etats extrêmement turbulents, où,
malgré la règle du vote par ordre, une cohue démesurément
nombreuse de gentilshommes savait le plus souvent imposer
sa volonté aux quarante évêques ou abbés qui composaient
(•) Tourny,' intendant de Guyenne, à M"o d'Aiguillon, 24 avril 1751, Arch.
Gironde, G. 2287. — D"Aiguillon tenait peu à ces honneurs pour eux-mêmes, et
se déclarait prêt à se contenter du cérémonial que M. de Tourny fixerait, mais il
jugeait essentiel « de faire sentir à ces esprits indépendants qu'ils ne le sont pas
autant qu'ils veulent le faire croire », et telle était aussi la manière de voir de
M. de Tourny, ainsi que du subdélégué de Condom, Goyon, dont les lettres fort
curieuses et spirituellement écrites donnent une idée peu favorable du naturel
turbulent, tracassier et lâche de ses administrés. Il jugeait l'occasion excel-
lente « pour contenir les républicains de ce pays-ci ». « Les gens de ce pays-ci,
écrivait-il à M. de Tourny, sont arrogans avec ce que l'on appelle les bonnes
gens : les prendre par douceur et par bonté dans certaines occasions serait de
l'eau claire; les mener avec fermeté est l'unique parti qui puisse les mettre à la
raison. Quand on leur parle du bon ton, ils deviennent plus souples et plus ram-
pants que des vers ». On suivit ces sages conseils et le duc put être content de
la réception qui lui fut faite par les communautés et les corps constitués de son
fief, à l'exception du présidial de Condom, du sénéchal et du chapitre d'Agen (Cf.
Lauzun, Docinnenls inédits relatifs à l'entrée du duc d'Aiguillon à Agen et à
Condom en 1751 . Agen, 1885).
6 LA BRETAGxNE ET LE DUC D AIGUILLON
l'ordre du clergé et aux quarante- six maires, officiers muni-
cipaux, ou officiers de justice, qui formaient la pseudo-repré-
sentation du Tiers-Etat. Ignorante, passionnée, professant
pour toute idée politique un culte quasi-superstitieux pour le
pacte célèbre de 1532 et une insurmontable défiance contre
tout ce qui venait de Versailles, imbue de l'idée qu'elle ne
devait pas être soumise aux mêmes charges que le reste du
royaume dont elle se distinguait avec soin, très pauvre en
outre et d'autant plus âpre à défendre sa bourse, cette
noblesse n'accordait jamais les impôts qu'avec une sorte de
serrement de cœur; et, en les accordant, elle réussissait le
plus souvent à les abonner et à en conserver l'administration.
Dans l'intervalle des sessions, le même esprit de défiance
revivait dans la commission intermédiaire , cet abrégé des
États, chargé de gérer les affaires de la province, d'en exclure
avec soin les représentants de l'autorité royale, de faire bonne
garde autour des privilèges, et de pousser le cri d'alarme à
la première infraction qui pourrait leur être faite. Un Parle-
ment de composition exclusivement nobiliaire, tenant à la
noblesse provinciale par les mille liens du sang, des relations
et de l'amitié, complétait cette constitution ultra-aristocrati-
que, à laquelle certaines apparences libérales ont valu de la
part de plusieurs historiens des appréciations trop élogieuses.
Elle était très propre à maintenir à peu près immuables les
idées, les mœurs et les institutions, et à faire de la province
un centre de résistance : elle avait réussi à écarter de la Bre-
tagne les atteintes les plus rudes de la fiscalité royale, et ce
pays fut et resta jusqu'à la Révolution de beaucoup le moins
imposé qu'il y eût en France; mais le bénéfice de cette
immunité relative était pour la noblesse, non pour la masse
de la population, aussi durement traitée et aussi accablée
que nulle part ailleurs dans le royaume. Plus populaire
d'ailleurs qu'elle ne le méritait, cette constitution ne man-
quait jamais d'être vigoureusement défendue lorsqu'elle était
ou paraissait être menacée, et tel était précisément le cas au
moment où commence ce récit.
Le gouvernement venait en elFet de tenter un effort décisif
pour ruiner cette indépendance fiscale qui le gênait et dont
les nécessités de l'unité nationale ne permettaient plus de
s'accommoder, en introduisant en Bretagne, de même que
ÉTAT DE LA BRETAGNE EN 1753 7
dans les autres provinces privilégiées, un impôt déjà vieux,
mais organisé d'une façon toute nouvelle. Le vingtième, créé
par édit de mai 1749, devait être levé partout sans abonne-
ment, par les propres agents du pouvoir, sur les déclarations
des contribuables, vérifiées par ses contrôleurs; et les forces
contributives réelles des différentes parties du royaume
devaient être par là mises enfin au grand jour. Une telle
entreprise avait suscité dans les Etats de 1750, plus encore
dans ceux de 1752, une résistance acharnée, prolongée dans
cette dernière session au-delà de tout ce qu'on avait vu jus-
qu'alors. Toutes les concessions, tous les adoucissements pos-
sibles avait été proposés en pure perte ; et le dernier mot de la
noblesse à la veille de la séparation des Etats avait été, outre
un refus du système de régie qui venait de lui être offert, un
refus catégorique de rimposition du vingtième. On n'avait
pas cru pouvoir laisser impunies les scènes de désordre qui
avaient signalé cette tenue, et des lettres de cachet avaient
exilé dans les différents points du royaume dix-sept des plus tur-
bulents parmi les membres des Etats, presque tous de l'ordre
de la noblesse : MM. de la Bédoyère de la Besneraye, de
Bégasson, de Kerguézec, de Kératry, de Saint-Pern du Lattay,
de Pire, de Langourla, de Beschard, etc., avaient été ainsi
frappés. Mais ce n'était pas sans crainte qu'on avait pris ces
mesures de rigueur; on redoutait de la part de cette noblesse
irritée quelque explosion semblable à celle de 1719, ce qui,
dans la situation critique où se trouvait alors le royaume,
pouvait avoir de graves conséquences; et en même temps
qu'on frappait ainsi les chefs de l'opposition et qu'on conti-
nuait le plus activement possible la levée du vingtième, on
jugeait indispensable de faire à la province quelques conces-
sions. Le duc de Chaulnes, commandant, et l'intendant, de
Pontcarré de Viarme, s'étaient usés en s'y faisant les instru-
ments d'une politique détestée; tous deux d'ailleurs, et sur-
tout le premier, fatigués des luttes opiniâtres qu'ils avaient
dû 'soutenir, ne désiraient plus que quitter des fonctions aussi
pénibles; enfin il s'était élevé entre ces deux représentants
de l'autorité royale quelques dissentiments fâcheux qui ren-
daient impossible leur maintien en Bretagne. Les remplacer
par des hommes agréables à la province était une tactique
tout indiquée. Dès le mois de février 1753, de Yiarme était
8 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aiGUILLON
rappelé et remplacé par Le Bret ; moins de deux mois après,
le duc de Chauines vendait au duc d'Aiguillon sa charge de
lieutenant général du comté nantais (') (10 avril 1753), à
laquelle le commandement en chef dans la province de Bre-
tagne était joint dix jours plus tard.
« Jamais commandant, disaient les Etats de Bretagne en
1770 dans leur réponse au grand mémoire de Linguet, ne fit
son entrée sous des auspices plus favorables; allié à la noblesse,
neveu du ministre ayant le département de cette province,
doué de talents, s'il eût pu modérer son amour-propre, il
avait des moyens faciles pour concerter avec la nation (bre-
tonne) des projets utiles, et pour les faire approuver par le
ministre ». D'Aiguillon était en effet, par sa femme, possesseur
de biens considérables en Bretagne, notamment des terres
de Pordic et de Plélo, et apparenté à de nombreuses familles
dans la noblesse et dans le Parlement; il était engagé de plus
dans le parti opposé au garde des sceaux et à M'"* de Pom-
padour, auxquels le duc de Chauines était étroitement lié,
et les colères étaient alors très vives en Bretagne contre
Machault et contre le vingtième (*) ; il était bien vu d'ailleurs
d'un des hommes les plus influents de la province, M. de La
Ghalotais, procureur général au Parlement de Bennes, qui
était depuis 1742 en relations d'amitié avec la famille d'Ai-
guillon (^) ; c'étaient donc des chances sérieuses de réussite,
et il est fort naturel que le gouvernement, pour calmer
l'effervescence, eût jeté les yeux sur un homme qui réunissait
ces divers avantages. De son €Ôté d'Aiguillon, désireux de
jouer un grand rôle, accepta volontiers cette mission redou-
(') Il y avait en Bretagne un gouverneur (le duc de Penthièvre) toujours, sauf
de rares exceptions, absent de son gouvernement; un commandant en chef, un
lieutenant général pour la haute et la basse Bretagne, et un lieutenant général
pour le comté nantais. Le commandement, seule fonction vraiment importante,
n'était pas une charge, mais une commission ; depuis longtemps le lieutenant
général du comté nantais était en même temps commandant de la province ; le
maréchal de la Fare, le duc de Chauines, avaient réuni ces deux attributions,
comme d'Aiguillon. — 11 y avait enfin au-dessous des deux lieutenants généraux
trois lieutenants de Roi, pour la haute Bretagne, la basse Bretagne, et le comté
nantais, dont le rôle était des plus effacés.
(2) S'il faut en croire d'Argenson (Vtll, 2), ce fut le maréchal de Richelieu qui,
sans M""» de Pompadonr et même malgré elle, obtint pour son parent l'agrément
de la lieutenance générale de Bretagne.
3) Premier Mémoire de M. de la Ghalotais.
ÉTAT DE LA BRETAGNE EN 1753 9
table, où le duc de Chaulnes venait d'échouer d'une façon si
éclatante, mais où tout au contraire semblait lui promettre le
succès. Il prit vivement à cœur de gagner l'afifection et la
confiance de cette province ombrageuse et la perspective du
bien qu'il pouvait y faire, des suffrages qu'il espérait y con-
quérir, contribua pour beaucoup à sa détermination. Les
difficultés mêmes que la Bretagne passait pour présenter
devenaient à ce point de vue un avantage. Dompter cette
province rétive, pacifier ces naturels turbulents, c'était rendre
un de ces services que les rois ne peuvent guère oublier, sur-
tout lorsqu'ils sont aussi avides de tranquillité que l'était
Louis XV, et c'était donner de son habileté une preuve indis-
cutable.
Aussi bien ne s'expliquerait-on guère autrement les motifs
de cette acceptation, car les bénéfices attachés à cette charge
étaient des plus médiocres, et les obligations fort lourdes.
D'Aiguillon paya 600,000 1. la lieutenance générale qu'il
acheta au duc de Chaulnes ; les appointements qui y étaient
joints, 25 à 26,000 1., étaient donc absorbés et au delà par la
rente qu'il devait servir pour le prix de son acquisition. Res-
tait une gratification ordinaire de 20,000 1. du Trésor royal,
des « fourrages » payés par la province à raison de 15 à
16,000 1. par an, et les présents et gratifications alloués par
le roi et la province, à chaque session d'Etats, au premier
commissaire de Sa Majesté : le total, à première vue, en
parait imposant : c'était, de la part de la province, un pré-
sent de 15,000 1. (de 30,000 la première fois), et pareille
somme à M"*' la duchesse; de la part du roi, une gratification
de 60,000 1. presque toujours fort augmentée en raison de la
longueur des sessions : d'Aiguillon reçut ainsi une somme
totale de 160,000 1. en 1754, de 266,000 en 1756, de 253,000
en 1758, de 281,000 en 1760, etc. ('). Mais la recette, si con-
sidérable qu'elle fût, était loin de couvrir la dépense. L'obli-
gation ruineuse où l'habitude mettait le commandant de la
(') En 1754, gratification ordinaire 20,000, fourrages 16,000, gratification pour tenue
d'Etats 100,000, présent de la province 30,000; en 1756, les gratifications royales
atteignent 210,000, au tant en 1760,174,000 en 1758 ; puis quand les Etats deviennent
tout à faitorageuxetparconséquentse prolongent plus longtemps elles se montent à
des chiffres encore plus élevés : 330,000 en 1764, où les Etats durèrent six mois;
265,400 en 1766-1767 où ils en durèrent plus de cinq (A. N., H. 350, H. 535).
10 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
province de tenir table ouverte pendant les sessions d'Etats
et de faire faire bonne chère, les dépenses de représentation
auxquelles il était forcé, sous peine de méconlenter grave-
ment des g-cns à qui il était nécessaire de plaire pour le suc-
cès des affaires, empêchaient ce haut fonctionnaire de se sou-
tenir dans sa place sans y mettre de son propre revenu et
môme sans entamer son capital ('). Encore les prédécesseurs
de d'Aiguillon réduisaient-ils ces frais à leur minimum, en
ne faisant en Bretagne que de courtes apparitions, au mo-
ment précis où se tenaient les Etats : arrivant le jour ou la
veille de l'ouverture, ils étaient en route pour revenir une
demi-heure après la clôture : ainsi avaient fait La Pare et le
duc de Chaulnes : leur bourse et leur agrément y trouvaient
également leur compte, car le séjour en Bretagne était un
véritable exil pour des gens habitués à l'atmosphère de la cour.
Mais il n'était pas dans le caractère du duc d'Aiguillon de
traiter ainsi à la légère les fonctions dont il se chargeait, et
le roi, en lui confiant le commandement, y mit d'ailleurs pour
condition qu'il passerait tous les ans environ trois mois dans
la province, car on attribuait les difiicultés des dernières ses-
sions à ce que le premier commissaire du roi ignorait trop le
caractère des gens avec qui il avait à traiter, les vœux et les
dispositions de chacun, et ne pouvait exercer sur eux l'in-
(') «La noblesse, écrit d'Aiguillon (II. 347), regarde la maison du commandant
» comme une honnôte auberge oîi elle ne paye point : elle y déjeune, dîne, soupe,
» demande toute la journée ce dont elle a besoin ou fantaisie : on n'oserait rien lui
» refuser dans la crainte que l'humeur qu'elle en aurait ne rejaillit sur les délibéra-
» lions du lendemain : il est donc de toute impossibilité, actuellement, de diminuer
1) la dépense monstrueuse qu'un commandant est obligé de faire pendant les Etats,
» puisqu'elle devient nécessaire pour le succès des affaires qu'il estchargé detraiter,
» et que le meilleur moyen de plaire aux Bretons est de leur faire bonne chère et de
» les divertir ». On n'en était pas même quitte lorsqu'on était à cent lieues de la Bre-
tagne. « Tous les Bretons qui viennent à Paris, pour leurs affaires, ne connaissent
X d'autre asile que chez lui, et trouveraient très mauvais s'ils n'y étaient pas bien
» reçus »..\ussi, en 1754,011 d'.\iguillon reçut 160,000 1. (plus 15,000 à M™« la duches-
se), il en dépensa environ 250,00") et il en fut de même les années suivantes. Au
total, pendant son commandement en Bretagne, il reçut de la province 225,000 1. et
du roi 1,429,400, et pendant le même laps de temps ses emprunts et ses ventes, y
compris les 600,000 1. qu'il dut verser au duc de Chaulnes, atteignirent le total de
2,476,842 I. (II. 535). A mainte reprise il insiste sur les embarras d'argent qui
l'assiègent et sollicite des avances. Il était toujours débiteur du trésorier général
de la province, et quand il quitta la Bretagne, en 1768, il était en retard envers lui
pour des sommes importantes, que le roi promit, mais que sans doute il ne se
pressa pas de payer (d'Aiguillon à Laverdy, 15 sept. 176S, H. 535).
PREMIÈRE TOURNÉE DE d' AIGUILLON EN BRETAGNE 11
fluence nécessaire. D'Aiguillon accepta sans hésiter cette con-
dition onéreuse, qu'il devait constamment remplir et même
au delà, non seulement lorsque la guerre de sept ans rendit
sa présence nécessaire dans la province, mais encore avant la
guerre et après la paix. Cette circonstance seule suffirait à
établir, entre son administration et les administrations pré-
cédentes, une différence essentielle, différence tout à son
honneur, et qui n'en fut pas moins une des principales causes
des difficultés qu'il rencontra. Actif, énergique, entreprenant,
on le vit sans cesse parcourir dans tous les sens la province
déshabituée de voir ses commandants, se faisant sur toutes
choses et sur tout le monde une opinion personnelle, distri-
buant le blâme et l'éloge, secouant la torpeur des adminis-
trations municipales, indiquant les améliorations à faire et les
abus à corriger, et se soumettant de bonne grâce aux plus
tristes corvées, comme d'écouter des discours de maires et de
présider des distributions de prix (*). Bien des gens, en Bre-
tagne, eussent préféré un commandant moins actif et plus
rarement présent. Son intervention fréquente gênait leurs
habitudes d'isolement et d'indépendance, et le zèle qui l'ani-
mait pour le bien public fut taxé par eux de despotisme
tracassier.
Ce fut au mois de septembre 1753, un peu plus tôt que ne
le comportaient les engagements pris au mois d'avril précé-
dent, que le nouveau commandant fit sa première entrée
dans la province. Quoique ses fonctions essentielles fussent
d'une part le commandement en chef des troupes, de l'autre
la tenue des Etats, encore éloignée d'un an, il n'avait pas moins
comme représentant effectif de l'autorité royale à exercer
une sorte d'inspection de l'administration tout entière, à
aplanir les difficultés qui pouvaient s'élever, à veiller en
général au maintien du bon ordre. Or il y avait en ce moment,
outre la question brûlante du vingtième, d'autres sujets de
souci pour le gouvernement; une vive opposition s'était for-
mée contre les droits de contrôle (notre enregistrement actuel)
dont les fermiers étaient accusés par la province de toutes
sortes d'abus et de malversations, et le Parlement de Rennes
allait envoyer à ce propos des remontrances le 11 janv. 1754;
(') Dictionnaire d'Expilly, art. Nantes.
12 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
chose plus grave, la querelle des refus de sacrements s'était
étendue jusqu'en Bretagne et menaçait d'y faire naître des
troubles extrêmement redoutés ('). Enfm d'Aiguillon était
impatient de faire une première reconnaissance du terrain
difficile sur lequel il allait être appelé à manœuvrer et de se
rendre compte sur place du caractère des habitants et du
fonctionnement des institutions de la province.
Les historiens qui l'ont accusé d'y avoir apporté, dès le
premier jour, des idées, des habitudes d'esprit, inconciliables
avec le génie de ses habitants (^) ; ceux qui l'ont regardé
comme un fauteur du despotisme, incapable de comprendre
et indigne d'apprécier les libres institutions de la Bretagne,
se sont mépris sur les dispositions qui l'animaient. Ses pre-
mières impressions furent loin d'être désavantageuses et les
conseils qu'il donna aux ministres furent toujours dans le
sens de la modération et de la patience. La levée du vingtième
était le point délicat entre tous : d'Aiguillon, qui s'est tou-
jours fait, et souvent plus que de raison, l'avocat des popula-
tions contre le fisc, recommandait d'attendre, de ne pas encore
procéder aux vérifications des déclarations, d'après lesquelles
les rôles de 1753 étaient faits littéralement ('). « Chacun, écri-
» vait-il à Machault, le 29 décembre (*), paye sa contribution
(') D'Aiguillon n'intervint dans cette affaire que dans l'intérêt de la paix et de la
conciliation, et non en moliniste fanatique et dévoué aux jésuites. Il tournait assez
volontiers en ridicule, comme on le voit par une lettre qu'il écrivait à Saint-Flo-
rentin le 18 fév. 1757 (H. 636), l'extrême susceptibilité des évêques en matière de
jansénisme. Lors de la mort du curé janséniste de Garnac pour lequel l'évêque de
Vannes interdit de faire un service, d'où un procès porté au Parlement, d'Aiguillon
s'employa pour fléchir l'évoque de Vannes, et il finit par y réussir (Lettre du tré-
sorier général La Boissière au contrôleur général, 8 nov. 1754, H. 331).
(-) .\insi M. de Carné dans son ouvrage sur les Etats de Bretagne, II, 100 : « Le
duc d'Aiguillon trouvait dans les traditions de sa famille le despotisme sous toutes
ses formes, depuis l'écliafaud jusqu'à la Bastille. Rien dans l'énervante atmosphère
de Choisy ne l'avait préparé à cette fière revendication de droits antérieurs à ceux
du monarque, à cette fidélité bourrue qui donnait son sang en refusant ses subsi-
des... Il étudia les institutions du pays, mais sans parvenir à en comprendre le
génie, tant le milieu où il allait vivre était différent de celui qu'il venait de quitter».
Nous verrons au contraire, à mainte reprise, les institutions de la Bretagne défen-
dues par d'Aiguillon contre les atteintes que le ministère était fort tenté d'y porter.
('} L'impossibilité d'arracher aux Bretons des déclarations avait forcé l'administra-
tion à reproduire en 1750, 1751 et 1752, ou à peu près, les rôles du dixième de 1749.
L'arrêt du conseil du 2 nov. 1752 venait de promettre que les rôles de 1753 seraient
faits uniquement d'après les déclarations et auraient effet rétroactif pour les années
1750 à 1752.
(♦) A. N., II. .333.
PREMIÈRE TOURNÉE DE DAIGUILLON EN BRETAGxNE 13
» assez exactement : comme elle n'est pas portée à ce qu'elle
)) devrait être, parce que les déclarations ne sont pas justes,
» on sent une joie secrète d'avoir trompé et cette petite satis-
» faction fait prendre en patience l'augmentation de charge.
» On imagine que le roi perd à la régie et qu'il sera trop heu-
» reux que la province veuille bien prendre l'abonnement,
» comme elle l'avait proposé. Si on jetait un coup d'œil sur
» le produit actuel de la régie, on serait bien détrompé, mais
» il faut les laisser jouir de cette chimérique espérance. Je
» crois qu'il n'est pas temps encore de travailler aux vérifi-
» cations, il faut laisser accoutumer à ce monstre de ving-
» tième... On soulèverait toute la province en entamant cette
» opération actuellement et il y aurait du bruit aux Etats pro-
» chains, mais en la différant d'une année, en la faisant dou-
» cément et avec tous les ménagements convenables je suis
» persuadé que dans quatre ans l'imposition du vingtième sera
» totalement faite telle que vous la désirez, qu'on la paiera
)) exactement et qu'il n'y aura nulles représentations à son
» sujet ». En ce qui concernait les exilés et les détenus, son
langage n'était pas moins dicté par le désir de se concilier les
cœurs; il annonçait dans la même lettre qu'il serait nécessaire
de les renvoyer chez eux avant les Etats, sous peine de
s'exposer aux scènes les plus violentes. « Ils s'étaient flattés
» qu'en arrivant dans la province j'apporterais la grâce de
» tous les exilés : il y a eu quelques instants d'humeur quant
» ils ont vu que leur espérance était vaine... Je n'ai point osé
» insister avant mon départ de Paris lorsque j'eus l'honneur
» de vous en parler, parce que vous auriez peut-être cru que
» mon intérêt personnel et le désir que je pouvais avoir de
» plaire à la province entraient pour beaucoup dans mes
» représentations, mais comme elles sont fort désintéressées
» actuellement, je prends la liberté de vous les faire avec
» plus de hardiesse et de vous supplier d'y avoir égard ».
Ce langage fut entendu : dès le 9 janvier 1754 (') Saint-
Florentin annonçait à son neveu que les exils de la plupart
des victimes de 1752 étaient adoucis et que quelques-uns
d'entre eux étaient autorisés à faire des séjours temporaires
en Bretagne. Plus tard, une grâce complète devait leur être
(>) A. N., 0. 449.
li LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
accordée et d'Aiguillon n'y fut rien moins qu'étranger. « Je
suis persuadé, lui écrivait Saint-Florentin le 8 septembre 1754
en lui envoyant les lettres de rappel, qu'après avoir aussi vive-
ment sollicité pour eux, vous serez fort aise de les faire jouir
incessamment de la grâce que Sa Majesté a la bonté de leur
faire » (').
Cette politique de ménagement fut également suivie pour
le vingtième. Les rôles de 1753 furent faits uniquement sur
les déclarations non vérifiées, et cette fidélité aux engage-
ments pris était d'autant plus méritoire que la province avait
beaucoup moins bien tenu les siens. Elle s'était décidée, au
moins en majorité, à remettre enfin ses déclarations (plus de
300,000 étaient déposées en mars 1754 sur environ 400,000
contribuables que l'on comptait en Bretagne) (*), mais fort
peu de ces déclarations étaient dans la forme requise, et
150,000 environ étaient absolument défectueuses. Les rôles
n'en montèrent pas moins à une somme presque égale à l'an-
cien dixième ('), et cette somme elle-même n'était rien en
comparaison de ce qu'aurait dû produire un vingtième strict,
tellement les réticences et les dissimulations étaient nom-
breuses dans les déclarations. Laurent, directeur du ving-
tième en Bretagne, pensait que l'imposition pourrait y être
facilement portée à 2 millions 3 ou 400,000 1. sans soulever
aucune plainte fondée, même en soulageant beaucoup de
contribuables accablés jusque-là par l'arbitraire delà répar-
tition des seigneurs et des officiers municipaux; et bien des
(') Voici en quels termes M. de Kersauson, un des exilés, exprimait au duc sa
reconnaissance, le 16 sept. 1754.
« Personne n'ignorait tous les mouvements que vous vous êtes donnés pour
obtenir le rappel des exilés; je suis charmé d'apprendre que c'est à vous enfin,
Monsieur, que nous en avons toute l'obligation. Je profilerai avec plaisir du fruit
de vos instances auprès du roi pour vous faire ma cour à Rennes et y joindre mes
remerciements à ceux de toute la province de l'intérêt que vous voulez bien pren-
dre à ce qui la regarde... Il y a longtemps que nous avions besoin d'un comman-
dant comme vous, qui pût et qui voulût appuyer un peu nos bonnes raisons ».
(H. 640.)
(*) Des pièces remises par les bureaux du vingtième aux commissaires des Etats
en mars 1757 (Arch. d'Ille-et-Vil., G. 3813), il résulte que 330,000 déclarations
furent remises à temps pour servir aux rôles de 1753 et 16,000 postérieurement.
(') Le dixième avait été abonné 1,800,000 1. Les rôles du vingtième de 1753 se
montèrent définitivement à 1,460,000 (H. 639; .\rch. d'Ille-et-Vil., G. 2156), dont
environ 1,340,000 pour les biens fonds, 37,918 pour l'industrie, 18,269 pour les
offices et droits, etc.
FRAUDES SUR LE VINGTIÈME 15
gens, certes, se seraient trouvés fort déçus si quelque arrêt
du conseil avait décidé, comme il le proposait en plaisantant,
que les fermiers, locataires, régisseurs, etc. ne pourraient être
contraints par les propriétaires que jusqu'à concurrence des
sommes indiquées par ces derniers dans leurs déclarations (').
Le rôle du vingtième d'industrie, notamment, était d'une fai-
blesse excessive et il aurait pu facilement être doublé ou tri-
plé sans accabler le commerce (^). Cependant ce furent encore
ces rôles si modestes qui servirent pour 1754, comme d'Ai-
guillon le conseillait, et on évita d'y faire usage des vérifica-
tions faites dans 75 paroisses par les contrôleurs, tant parce
que leur travail ne semblait pas présenter toutes les garan-
ties désirables d'exactitude, que pour éviter toute sensation
aux Etats prochains (^). On se borna k faire état d'un petit
nombre de suppléments parmi ceux qui parurent le plus à
l'abri de la critique.
Quant aux déclarations totalement défectueuses, l'adminis-
tration, toujours timorée, évita avec le plus grand soin d'ap-
pliquer à leurs auteurs toute la rigueur de la loi qui voulait
qu'ils fussent considérés comme non déclarants, c'est-à-dire
taxés au double. Le cas était particulièrement fréquent chez
les détenteurs de domaines congéables de l'évôché de Van-
nes qui, à rinstig'ation de quelques meneurs, dont l'évêque
de Vannes lui-même, s'étaient donné le mot pour remettre
des déclarations si confuses et si entortillées qu'au dire de
Laurent il aurait été aussi facile de commenter les visions de
l'Alcoran que de saisir la véritable idée de ces contribua-
bles (*). La seule chose qui y apparût nettement, c'était que
leurs charges, à tous, étaient très supérieures à leurs revenus.
(') Lettre de Laurent à l'intendant, 16 décembre 1753, Arch. d"Ille-et-Vil., C.
2156.
(*) Laurent à Courteille, 20 mars 1754, ibid., C. 2150. La Bretagne ne payait que
38,000 1. environ de vingtième d'industrie, alors que le Languedoc en payait
300,000, la Lorraine 150,000, l'Artois 55,000, etc. (H. 639). En 1755 encore celte
partie de l'imposition ne subit aucune modification. Ajoutons que dès 1753 la ville
de Nantes, dont le duc d'Aiguillon tenait particulièrement à ménager le commer-
ce, avait obtenu décharge entière de son vingtième d'industrie (10,685 1.) qui for-
mait près du tiers de celui de toute la province.
(^) Laurent à Courteille, 20 mars 1754. Les rôles de 1754 se montèrent à
1,520,000 1, Presque toute l'augmentation provenait du vingtième foncier (1,395,000
au lieu de 1,340,000) (H. 639).
(*) 8 janv. 1756 (Arch. d'Ille-et-Vil., C. 2150).
16 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
Cette comédie irritait vivement le directeur du vingtième,
moins d'ailleurs contre les contribuables eux-mêmes, dont
beaucoup, ne sachant ni lire ni écrire, étaient étrangers aux
déclarations fournies en leur nom, que contre les gens qui
leur avaient monté la tête et les praticiens qui leur avaient
prêté, leur plume. Aussi inclinait-il, pour toute sanction, à
leur renvoyer leurs déclarations, avec injonction d'en fournir
de nouvelles en bonne forme dans le délai d'un mois. Ce
parti sembla encore trop hardi au gouvernement qui redou-
tait extrêmement d'être obligé d'en venir enfin aux mesures
de rigueur : « Car il est à craindre, remarquait Le Bret ('),
que, par ignorance ou mauvaise volonté, les contribuables
ne profitent pas du délai qui leur serait accordé : on ne pour-
rait plus alors se dispenser de leur faire supporter la peine
de leur opiniâtreté et de la fausseté de leur déclaration, et
ce serait cette extrémité qu'il serait bien à désirer que l'on
pût éviter». On préféra donc faire soi-même le travail auquel
les contribuables se refusaient et on envoya dans l'évêché de
Vannes un grand nombre de contrôleurs, qui rencontrèrent
des difficultés inouïes et ne parvinrent à se faire remettre que
des titres vieux et informes, pour tâcher d'obtenir des rôles
un peu plus satisfaisants. Il était difficile de pousser plus loin
la condescendance, et l'administration qui agissait ainsi ne
mérite certainement pas le reproche de violence et de dureté.
Linguet, dans son Mémoire, attribue â d'Aiguillon le mé-
rite d'avoir calmé les plaintes et apaisé les murmures que
suscitait la levée du vingtième. 11 y a là quelque exagération
dans les termes : rien ne pouvait, et on en eut bientôt la
preuve, réconcilier la province avec un impôt dont on lui
refusait l'administration et dont ses Etats n'avaient pas con-
senti régulièrement l'établissement. Mais il est certain que
les ménagements extrêmes apportés dans la levée du ving-
tième diminuèrent l'irritation et firent cesser les résistances,
ou passives ou violentes, qui en avaient jusqu'alors entravé
la perception : et tel fut le principal résultat de cette première
tournée de d'Aiguillon dans la province (sept. 1753 à mars
1754).
{•) Lettre de Le Bret, 18 janv. 1755 (Arch. d'Ille-et-Vil.), C. 2150.
CHAPITRE JI
TRAVAUX PUBLICS A NANTES ET AUTRES VILLES DE BRETAGNE.
ÉTATS DE 1754
Presque aussitôt après son retour de Bretagne, d'Aiguillon
se mit en route pour Parme où il avait laissé de vives ami-
tiés, et où ses conseils étaient aussi écoutés que le permettait
la légèreté de l'infant don Philippe. Notre ministre, de Crus-
sol d'Uzès, était tombé dans un état de santé si déplorable
que son rappel était devenu une nécessité. Or on tenait, avec
raison, à avoir toujours auprès de l'infant quelqu'un pour le
surveiller et réfréner ses caprices. D'Aiguillon arriva à Parme
le 29 avril 1754, recommanda pour la place de secrétaire
d'Etat du Tillot, qu'il considérait comme le seul homme
capable de réformer les abus et le désordre de ce gouverne-
ment ('), donna des conseils d'économie et de sagesse malheu-
reusement trop peu suivis, s'appliqua à entourer l'infant
d'hommes de confiance, et fit choix pour lui d'un médecin,
Bercher, et d'un grand veneur, le chevalier de Pontual, gen-
tilhomme breton dont la famille ne devait pas toujours con-
server le souvenir de cette faveur (^). Son séjour eut en
somme d'heureux résultats. « Le voyage de M. d'Agenais n'a
pas été inutile, écrivait l'infante au maréchal de Noailles :
non seulement il pense bien et parle bien h l'infant, mais j'ai
vu avec plaisir le crédit qu'il a sur lui, il l'amuse ; et il a trop
d'esprit, et lui aussi, pour oser déraisonner vis-à-vis de quel-
(•) Lettre du 12 juillet 1754, Arch. aff. étr. Parme, correspondance, t. XIX.
(2) Toussaint-Marie de Pontual (1725-1788), fils d'un conseiller au parlement de
Bretagne, était neveu à la mode de Bretagne de l'abbé Louis-Marie de Pontual et
de Nicolas de Pontual, qui devaient jouer un rôle marquant aux Etats de 1764 et
1766 comme adversaires du duc d'Aiguillon (Note communiquée par ^L Saulnier).
— Un autre Breton, M. de Kéralio (1731-1793), fut gouverneur du jeune prince don
Ferdinand, avec Gondillac qui en était le précepteur.
d'Aiguillon. ''
18 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aiGUILLON
qu'un d'aussi sensé ; je suis assurément fâchée du sujet de
son voyage, mais il nous fera du l)ien. » (')
L'approche de la tenue des Etats, qui devaient se réunir à
l'automne de 1754, rappela d'Aiguillon en Bretagne dans le
courant de septembre. Selon son habitude presque invariable,
venant de sa terre de Véretz en Touraine, il entra dans la
province par Nantes, et c'est au séjour qu'il fit alors dans
cette cité que remontent ces grands projets de transforma-
tion et d'embellissement qui ont été une des parties les plus
importantes et les plus critiquées de son administration.
Aussi importe-t-il de s'y arrêter quelques instants.
De toutes les villes de Bretagne, Nantes fut certainement
celle qui ressentit les plus heureux effets de la fièvre d'amé-
lioration qui animait d'Aiguillon et qu'il communiquait autour
de lui le plus possible : aussi bien était-elle une de celles qui
avaient le plus besoin d'être haussmannisées. Des rues tortueu-
ses, étroites, en entonnoir, bordées de maisons entassées sans
ordre; une population resserrée à l'excès dans une étendue
médiocre, limitée par de vieil les fortifications ; point de places
publiques, point de promenades, point de fontaines : point de
marchés, ce qui forçait les marchands à encombrer les rues,
au point qu'elles devenaient impraticables : point de quais :
des accidents continuels, de fréquents incendies ; tel était
l'aspect qu'offrait Nantes au milieu du xviii" siècle ('). Elle
était située sur deux rivières, et ces deux rivières lui étaient
(•) Lettre du 12 mai 1754, Aljf. étr. Parme, t. XVIII. — Parmi les documents rela-
tifs au séjour de d'Aiguillon à Parme, en 1754, il en est un qui mérite d'attirer
l'attention, parce qu'il prouve que d'Aiguillon ne professait nullement ces idées de
cléricalisme exagéré et de dévouement servile aux jésuites dont il a passé, sur
la foi de M. de la Chalotais, pour avoir été imbu. C'est le mémoire, rédigé par lui
ou sous son inspiration, pour être remis à notre représentant à Parme, le comte
de Rochechouart, lors du départ de celui-ci en novembre 1754. Parmi les mauxde
ce gouvernement, ce mémoire signale l'abus des privilèges ecclésiastiques, l'auto-
rité tout entière aux mains du pape et des prélats qui gouvernent l'infant, si bien que
cet Etat appartient plus à l'Eglise qu'à son souverain. L'excès de l'intluence espa-
gnole était aussi fort regrettable, d'autant plus que ce pays retombait alors sous le
joug du parti hostile aux réformes. Dans une lettre du 1er septembre 1754 à don
Philippe [Annales de l'Est, juillet 1894), d'Aiguillon exprime de vifs regrets de la
chute de la Ensenada, ce ministre qui avait déjà voulu préluder à l'œuvre de
d'Aranda en combattant l'excès des privilèges ecclésiastiques.
(^) Mémoire du sieur de Vigny sur les embellissements de Nantes, Arch.
municip. de Nantes, DU., 247 : Mémoire de Joubert du Collet, maire de Nantes,
sur les travaux de cette ville (1764) ibid., DD., 248 et A. N., H. 559 : notice sur
Ceineraypar M. Henoul, Annuaire de la Société académique de Nantes, 1861,
TRAVAUX PUBLICS A NANTES 19
à peu près inaccessibles. Leur accès eût-il été facile, que le
commerce nantais n'en eût pas tiré grand avantage; la naviga-
tion de la Loire était devenue presque impraticable par l'en-
sablement progressif du lit du fleuve. Dès 1740, le mal s'était
révélé si grave que les Etats avaient voté un fonds de 40,000 fr.
pour les travaux nécessaires ; mais les ouvrages projetés
n'avaient point été exécutés, les sommes accordées étaient
restées sans emploi, et le commerce nantais continuait à être
menacé dans son existence même par les difficultés croissan-
tes de la navigation (*).
D'Aiguillon, en arrivant dans la province, fut vivement
frappé des avantages de la position de Nantes, et de la néces-
sité de faire en sorte que ces avantages ne restassent pas inu-
tiles. Il soumit sans tarder à Saint-Florentin, qui l'en félicita
fort, ses vues pour le rétablissement de la navigation de la
Loire et pour de grands travaux à exécuter dans la ville. Les
circonstances étaient favorables ; par une heureuse exception
à une règle très générale au xviii'' siècle et de tout temps,
les finances municipales étaient alors dans une situation pros-
père, qui autorisait les grandes pensées et les vastes projets.
Nantes avait en caisse une réserve de 100,000 fr., avait
affermé ses octrois pour 188,000 fr. à des fermiers dont le
bail avait encore près de cinq ans à courir, et ses charges
ordinaires ne dépassaient guère 120,000 fr. (-). On pouvait
donc aller de l'avant, et la seule difficulté était de vaincre
l'inertie, la routine et les préjugés. D'Aiguillon fit appel pour
les travaux hydrauliques aux ingénieurs Magin et Blaveau,
dont la compétence venait d'être prouvée par le succès de
travaux analogues entrepris sur le cours de la Garonne.
Quant à la ville, le sieur de Vigny, architecte du roi, dressa
tout un projet de grands travaux devant totalement en modi-
fier l'aspect, projet qui comportait notamment la destruction
des murs d'enceinte, tours et autres fortifications, le perce-
ment de plusieurs voies nouvelles, la construction de quais,
de places publiques, d'une halle au blé, d'une salle de con-
cert, d'un théâtre, etc. Il fut approuvé par un arrêt du con-
seil du 22 avril 1755 qui en confiait l'exécution directement au
(') Requête des maire et échevins de Nantes au Conseil, 1755, H. 602.
(2) IVlémoire de Joubert du Collet, H, 559.
20 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
commandant et à l'intendant de la province « ces dispositions
devant être de longue durée, et le changement continuel des
officiers dans le bureau de la communauté de Nantes empê-
chant de compter sur leur exécution » ('). Grâce à cette heu-
reuse précaution, les travaux commencèrent sans délai par
la démolition de notables parties de l'enceinte et des tours.
Différentes inexactitudes ayant été bientôt relevées dans les
plans dressés par de Vigny, un nouveau plan de la ville fut
fait en 1757 par le sieur Gacault, et ce fut sur ce plan qu'un
architecte célèbre, Geineray, l'homme à qui la ville de Nan-
tes fut le plus redevable de son heureuse transformation (*),
fit de nouveaux projets de travaux, définitivement adoptés par
un arrêt du conseil du 19 mars 1766. On n'avait pas attendu
cet arrêt du conseil pour faire construire un marché couvert
pour les grains sur la place Brancas : le pont de la Poissonne-
rie, bientôt et aujourd'hui encore appelé pont d'Aiguillon,
dont le commandant posa la première pierre en 1758 avec la
marquise de Becdelièvre : les promenades de la Motte Saint-
Pierre et de la Motte Saint-André, ou cours des Etats : le nou-
veau palais de la chambre des comptes, aujourd'hui la pré-
fecture, dont la première pierre fut également posée par
d'Aiguillon et par M™^ de Becdelièvre, le 6 septembre 1763 :
lé quai auquel est resté attaché le nom de d'Aiguillon, dont
le plan fut levé en 1761 et l'alignement donné par Geineray
en 1762, et autres travaux, dont l'auteur de l'article Nantes
(') La précaution n'était pas inutile ; ce n'étaient ni les plans ni les arrêts du con-
seil qui manquaient depuis le commencement du siècle pour l'embellissement de
Nantes (les ingénieurs Portail, Joubert et Touros en avaient dressé plusieurs, que
visaient des arrêts du 2 juin 1723, du 6 décembre 1740, du 23 août 1741, du
22 septembre 1750), mais l'esprit de suite et la volonté d'aboutir ; la municipalité
nantaise hésitait, reculait devant les nombreuses expropriations et démolitions
qui étaient la conséquence nécessaire de ces travaux, et cherchait des objections
contre le projet de de Vigny (délibération du 31 janvier 1755 et lettre de la com-
munauté à d'Aiguillon, 11 février, Archiv. municip. de Nantes, BB. 94).
(*) Geineray (1722-1811), nommé architecte voyer de Nantes en 1757, fonctions
qu'il conserva jusqu'en 1780, a présidé à tous les grands travaux qui renouvelè-
rent la ville de Nantes à cette époque. Son zèle pour le bien public, son intelli-
gence, lui valurent l'appui chaleureux et l'afTection du duc d'.\iguilIon. « Flatté
» de trouver dans Geineray les mêmes idées et surtout le talent nécessaire pour
» les mettre en pratique, l'homme puissant s'attacha l'homme de génie, et tous deux
» réussirent, malgré l'opposition des pères, à produire de grandes choses dans l'in-
» térèt des enfants» (Notice de M. Renoul sur Geineray, Annuaire de la Société
académique de Nantes, 1861).
FINANCES DE LA VILLE DE NANTES 21
dans le dictionnaire d'Expilly (*) disait en 1768, avec une cer-
taine exagération de patriotisme local, car les améliorations
urbaines étaient à peu près universelles alors, mais aussi
avec une certaine part de vérité, qu'ils étaient uniques en
leur genre et qu'il n'y avait point de ville en Europe qui en
eût de pareils.
Les ennemis de d'Aiguillon, ne pouvant nier l'utilité de
ces travaux, ont prétendu que les avantages en avaient été
payés trop chèrement par la ruine des finances municipales,
et par les infortunes d'un grand nombre de particuliers,
expropriés ou expulsés sans indemnité de leurs domiciles.
Sans doute, pendant cette période de grandes entreprises, la
situation financière de la ville empira bientôt : mais les
rédacteurs des remontrances de 1764 ont évité avec soin
d'indiquer les véritables causes de cette fâcheuse décadence.
Ils les auraient trouvées en effet dans la guerre, qui porta
naturellement un coup funeste à la prospérité de cette ville
essentiellement commerçante, et qui servit tout d'abord de
prétexte au fermier de ses octrois pour se soustraire aux
conditions de son bail. Bien que le cas de guerre avec
l'Angleterre eût été prévu, et dût seulement entraîner une
diminution de 1/8" dans le prix du bail, l'adjudicataire et ses
cautions firent jouer tant de ressorts qu'ils obtinrent des
arrêts du conseil leur permettant de diminuer de 1/6", puis
de compter de clerc à maître. En vain la ville avait multiplié
ses démarches, utilisé l'influence du duc d'Aiguillon, qui
s'employa avec ardeur pour lui faire obtenir justice, celle de
la duchesse, celle du Dauphin, pour faire débouter les fer-
miers de leurs prétentions : ceux-ci l'avaient longtemps em-
porté et ce fut seulement le 21 décembre 1762 qu'ils succom-
bèrent. D'où une première cause de déficit. De plus, la ville
ayant cru bon à l'expiration de son bail de faire régir elle
même ses octrois afin de ne plus retomber dans de pareils
embarras, elle en vit le produit diminuer de plus de moitié
et tomber en 1761 et 1762 h 73,000 et 77,000 (*). La gène
devint alors de la détresse : lorsque les Etats de 1760, tou-
chés de la misère qui régnait à Nantes et désireux de pro-
(') Greslan, échevin, puis procureur syndic de Nantes : cet article est peut-être
le meilleur de l'ouvrage.
(■'] H. 513.
22 LA bri:tagne et le duc d'aIGUILLOiN
curer les moyens d'achever l'œuvre commencée, votèrent
32,000 1. pour continuer les travaux du cours qui porta leur
nom, des expropriations furent nécessaires, et le montant
n'en put être payé comptant. Mais en pareil cas les arrérages
étaient servis aux propriétaires jusqu'au versement du capital,
ou bien encore la ville fournissait aux gens privés de leur
domicile des installations identiques sur les terrains qui lui
appartenaient ('). Loin d'être un sujet d'épouvante pour la
population, les travaux publics au contraire étaient vus par
elle avec faveur, et il y eut mainte circonstance où le corps
de ville, désireux de les arrêter, eut la main forcée pour les
continuer par les vives instances des personnes les plus con-
sidérables, comme par celles des ouvriers sans travail (^).
C'est ainsi qu'en 1759 des capitalistes avancèrent sans intérêt
23,000 1. pour continuer les travaux de la jMotte Saint-
Pierre, qu'en 1763 les principaux négociants prêtèrent égale-
ment sans intérêt 36,000 1. pour achever le cours des Etats,
et que le pont d'Aiguillon fut achevé aussi par une souscrip-
tion particulière. La paix, d'ailleurs, améliora la situation de
la ville : dès 1764, le produit de ses octrois remonta à
200,000 1., et elle put faire couvrir facilement un gros em-
prunt de 300,000 1., qui lui permit de payer ses dettes. En
1766 ses recettes, 217,000 1., et ses dépenses, 216,000, s'équi-
libraient presque exactement. L'œuvre de d'Aiguillon à Nan-
tes a été, en somme, la même que celle de M. de Tourny à
Bordeaux, et c'est à lui que le grand port breton a dû de pou-
voir rivaliser pour la splendeur et l'agrément, comme pour
(') Les plaintes auxquelles a donné lieu celle question des expropriations sous
l'administration du duc d'Aiguillon sont d'autant plus injustes que l'on avait agi h
cet égard avec infiniment plus de sans-gêne dans la période précédente, sans que
personne pensât à s'indigner. Un arrôt du 22 sept. 1750 n'accordait d'indemnité
que lorsque la moitié au moins de la superficie d'une maison était retranchée pour
cause d'alignement. De même pour les routes : un arrêt de juin 1706 n'en accor-
dait qu'aux propriétaires de terrains oîi se trouvaient des carrières ou des mines.
(Lettre de Le Bret, 21 sept. 1753, H. 603). On fut beaucoup plus juste et beau-
coup plus humain, à Nantes en particulier, sous l'administration de d'.\iguillon.
Les moindres portions retranchées d'un immeuble étaient payées et en vingt ans
il en coûta à cette ville plus de 500,000 I. d'indemnité. On ne se plaignait pas, et le
vœu le plus vif de beaucoup de propriétaires nantais était d'être expropriés.
(Observations de l'intendant sur les remontrances du Parlement de Bretagne du
13 août 1779, H. 511).
(») Mémoire déjà cité de 1764, IL 559.
TRAVAUX PUBLICS 23
le développement de son commerce, avec la capitale de la
Guyenne (').
C'est à Nantes que la passion de d'Aiguillon pour les amélio-
rations urbaines trouva le plus à se satisfaire; mais il n'est peut-
être pas une seule des villes de la province qui n'en ait ressenti
également d'heureux effets. A Redon furent construits une
promenade et un quai d'Aiguillon : à IMoërmel, une place d'Ai-
guillon : à Lorient, une promenade et un quai d'Aiguillon : à
Concarneau, un quai d'Aiguillon : à Landerneau,unerue et une
place d'Aiguillon, dont la communauté de cette ville, recon-
naissante envers ce commandant, refusa de changer le nom
lorsqu'on 1769 tout ce qui rappelait son souvenir était proscrit
dans la province (*). Vannes décida en 1754 des travaux pour
92,000 1. : Quimper réédifîa ses quais et répara ses banlieues,
détruisit ses murs et ses vieilles tours, et d'Aiguillon, dans un
de ses passages dans cette ville, en janvier 1764, fit faire par
l'ingénieur André un plan général d'embellissement qui fut
approuvé par arrêt du conseil du 3 décembre 1766 : Brest
acheta un hôtel-de-ville, construisit un théâtre, agrandit son
hôpital, fit paver ses rues (') : Saint-Brieuc construisit en 1758
le quai du Légué, dont d'Aiguillon et l'évêque de Saint-Brieuc
posèrent la première pierre, commença en 1760 le pavage de
ses rues, d'Aiguillon inaugurant également cette amélio-
ration si nécessaire, et fit entreprendre en 1753 et 1754 un
nouveau grand chemin dans le faubourg Saint-Pierre (*).
Saint-Malo se fit construire un hôtel-de-ville. Josselin, Auray,
(') Guépin, Histoire de Najiles. Verger, Archives curieuses de la ville de Nan-
tes : article Nantes dans le Dictionnaire d'Expilly. Annuaire de la Société aca-
démique de Nantes; correspondance de d'Aiguillon, H. 637, 639 : Archives muni-
cipales de Nantes. — La reconnaissance publique attribua à d'Aiguillon le surnom
de second fondateur de Nantes : urbis Nannetensis aller conditor, disait l'inscrip-
tion placée sur le pont d'Aiguillon.
(2) La communauté ne céda que sur l'injonction formelle du duc de Duras qui
intervint en personne pour faire rétracter la délibération prise pour maintenir le
nom de duc d'Aiguillon (fév. 1769). On voit que l'indépendance des corps munici-
paux n'était rien moins que respectée par le successeur du duc d'Aiguillon. Avoir
violenté leurs décisions n'en sera pas moins un des principaux griefs allégués à la
charge de ce dernier,
(') Levot, Histoire de Brest, III, p. 108 et suiv.
(*) Lamare, Histoire de la ville de Saint-Brieuc, dans les Mémoires de la So-
ciété d'émulation des Côtes-du-Nord, 1886 : Journal de M. de la Belle-Issue, procu-
reur du roi de l'amirauté de Saint-Brieuc, dans les Mémoires de la Société archéo-
logique des Côtes-du-Nord, 1885-86 : Ruffelet, Annales briochines, 1771.
24 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
Dinan, Moncontour, Morlaix, Guingamp, etc., etc., (') dépen-
sèrent des sommes plus ou moins fortes pour promenades
publiques, pavages de rues, constructions de quais, de ponts,
d'hôtels de ville, etc. Partout c'est d'Aiguillon qui les lance
en avant, qui gourmande les communautés récalcitrantes et
presse les retardataires, qui surveille l'exécution des travaux
et sévit au besoin dès qu'il aperçoit quelque résistance injus-
tifiable ou quelque manœuvre suspecte (^). Il s'occupe acti-
vement de la réparation des banlieues dont l'état pitoyable
empêchait de tirer profit de Fœuvre entreprise pour l'amélio-
ration des grands chemins : de la destruction des auvents et
porches, qui obstruaient les rues et empêchaient la circula-
tion de l'air et de la lumière : il leur déclare une véritable
guerre, parfois heureuse (^) : il veut de nouvelles rues, de
nouvelles places publiques, de nouvelles fontaines : rien de
ce qui concerne l'embellissement et l'assainissement des
villes ne lui est indifférent, et il n'est détail dans lequel il
dédaigne d'entrer. A quel point pareille œuvre était néces-
saire, et combien on risquait peu alors de dépasser la me-
sure, c'est ce dont on peut se convaincre en lisant les pages
que M. Dupuy a consacrées à l'état lamentable des villes bre-
tonnes à ce moment du xviii" siècle {*). C'était chose indis-
pensable de les percer, de les nettoyer, de les aérer, de les
transformer, ne fût-ce que pour atténuer les terribles ravages
que les épidémies y faisaient trop fréquemment.
Aussi bien a-t-il fallu le violent déchaînement de pas-
(') Cette dernière ville ne fut pas ingrate. En 1768, lorsque dWiguillon quitta la
province, elle chargea son maire « de se donner l'honneur de lui écrire pour lui
» renouveler les remerciements de cette communauté pour tous les avantages et les
» embellissements qu'il avait procurés à la ville, lui témoigner ses regrets de sa re-
» traite, solliciter la continuation de sa protection et de ses bontés, et lui faire des
» protestations de sa respectueuse et plus sincère reconnaissance ».
(') Rozy, maire de Redon, est emprisonné en 1762 pour agissements suspects
dans les adjudications des travaux publics de sa ville : Le Guen,échevin de Brest,
en 1766, pour avoir rétabli ses auvents après l'ordre donné de les abattre. La muni-
cipalité de Saint-Malo est rigoureusement réprimandée en 1755 pour avoir pris
une délibération contraire au projet de construction d'un hùtel de-ville, après
avoir auparavant décidé cette construction.
(3) Lettre de .lehannès, procureur fiscal de Lamballe, à d'Aiguillon, août 1762,
(H. 624); de Bergevin, procureur du roi à Brest, 8 oct. 1766, ibid. On peut y voir
combien les améliorations les plus simples rencontraient d'obstacles dans la rou-
tine des populations.
(*) Dupuy, L'administration municipale en Bretagne au xviiie siècle, 1891.
ÉTATS DE 1754 25
sions qui se produisit plus tard, pour qu'on songeât à faire
un crime au duc d'Aiguillon d'une œuvre aussi indispensa-
ble. En 1754, on était encore fort éloigné du jour où ses
plus éniinents services devaient être si mal récompensés.
Sa popularité était intacte, et les Etats de cette année
allaient être faciles, bien que dès cette première session, à
peu près la seule où aucun sujet un peu grave de conflit
avec la noblesse bretonne ne se soit présenté, d'Aiguillon ait
pu se rendre compte de la patience dont il aurait besoin le
jour où ses fonctions l'obligeraient à heurter ses préjugés ou
ses intérêts.
Ce n'était pas cependant que les instructions qu'il apportait
avec lui fussent de tout point agréables à la noblesse. Malgré
le récent changement du contrôleur général des finances
(Machault venait d'être remplacé par Séchelles), le gouver-
nement persistait à exiger le vingtième comme par le passé
et se refusait à tout abonnement. D'Aiguillon lui-même avait
été de cet avis, estimant sans doute qu'une concession après
d'aussi vives résistances serait fatale au prestige de l'autorité.
Il avait donc reçu l'ordre de considérer la question du ving-
tième comme terminée, de n'en point parler aux Etats, et de
répondre par un refus catégorique aux instances qui pour-
raient lui être faites pour obtenir une suppression ou un
abonnement. La noblesse, au contraire, soutenant que son
vote négatif à la fin des Etats de 1752 rendait cette percep-
tion illégale, que la levée de l'impôt était d'ailleurs accom-
pagnée de toutes sortes de violences et de vexations, entendait
en finir cette fois avec cette imposition détestée.
Dès avant l'ouverture, son humeur inquiète et défiante se
manifestait à propos d'un incident futile. D'ordinaire, la
garde du commandant pendant les Etats se composait d'inva-
lides tirés des compagnies en garnison à Saint-Malo; pour leur
épargner cette fatigue, d'Aiguillon avait pensé à les rempla-
cer par quatre compagnies de dragons de Dinan. Il soumit cette
idée, quelques jours auparavant, à M. de Goyon et fut fort étonné
d'apprendre de lui que les Etats s'offenseraient sûrement de
voir des troupes dans le lieu de leur assemblée. Y renonçant
aussitôt, d'Aiguillon se rabattit sur un simple détachement
de trente dragons; cet effectif parut encore trop menaçant, et
quelques murmures se firent entendre. D'Aiguillon renonça
26 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLOX
alors complètement à son projet et fit venir des invalides,
qu'il eut même soin de traiter officiellement non comme des
gardes, mais comme des domestiques. Le 14 octobre, jour
fixé pour l'ouverture, deux bataillons du régiment de Lyonnais,
sortant de la province, devaient passer par Rennes; beau-
coup de gentilshommes déclarèrent qu'ils ne délibéreraient
pas, tant que des troupes seraient dans la ville. D'Aiguillon
fit régler leur marche de manière qu'elles n'arrivassent à
Rennes qu'après la levée de la séance, et qu'elles partissent
le lendemain matin pour Vitré (').
Les Etats s'ouvrirent le li octobre sous la présidence de
Raillon, maire et sénéchal de Rennes, pour le tiers ; du duc de
Rohan, pour la noblesse ; de Vauréal, évêque de Rennes, d'ac-
cord celte fois avec le commandant, et que celui-ci avait justifié
auprès de la cour ('), pour le clergé. Comme toujours, même
dans les sessions les plus orageuses, le don gratuit fut voté
facilement et par acclamation, les délibérations ordinaires
des jours suivants furent prises sans difficulté et aucune voix
n'interrompit l'évêque de Vannes quand il fit lecture de la
réponse royale aux doléances des précédents Etats, réponse
où il était dit, en termes impératifs, que Sa Majesté n'écou-
terait aucune représentation ou demande pour la suppression
ou pour l'abonnement du vingtième. Les Etats nommèrent
seulement une commission « pour examiner les griefs sur
l'administration actuelle du vingtième » et firent entrer dans
cette commission deux des bastionnaires les plus fougueux
aux Etats de 1754, MM. de Kerguézec et de Kersauson, que
l'exil était loin d'avoir calmés. C'était de fâcheux augure.
Cependant la tranquillité ne subissait aucune atteinte et l'évê-
que de Rennes, qui depuis vingt-deux ans n'avait pas vu
d'Etats aussi paisibles, exprimait l'espérance qu'elle ne serait
pas altérée (^). De fait, d'Aiguillon faisait tout pour qu'elle
ne le fût pas. Il avait à communiquer de la part du roi une
réponse négative à certaines suppliques des Etats précé-
dents (*); il prit sur lui de modifier les termes un peu durs
(') D'Aiguillon au contrôleur général, il, 12 et 13 octobre 1754, H. 330.
(*) Journal du commandement, I, 131. En 1752, Tévêque de Rennes avait été
fortement soupçonné de seconder l'opposition.
(') Lettre du 27 octobre au contrôleur général, II. 331.
(*) Pour le retrait de deux arrêts du conseil cassant diverses délibérations des
Etats précédents et enregistrés d'autorité.
ÉTATS DE 1754 27
de cette réponse et d'en présenter une où les susceptibililés
des Etats étaient infiniment plus ménagées.
Malheureusement il n'était pas en son pouvoir d'adoucir
de la même façon la réponse qu'il avait à faire sur le vingtième,
et lorsque la commission lui apporta le 28 octobre son mé-
moire, dont la conclusion était, comme de juste, de deman-
der ou suppression ou abonnement, d'Aiguillon fut bien
obligé de lui déclarer péremptoirement qu'il n'y aurait ni
abonnement ni suppression. Il s'offrit d'ailleurs à transmet-
tre au roi les représentations qu'ils pourraient avoir à faire
sur des cas non prévus par l'édit de mai 1749, ou sur les
abus qui pourraient s'être glissés dans l'exécution des arrêts
et ordonnances rendus en conséquence. C'était donc aller au
devant d'un inéinoire des (jriefs, concession déjà faite, et bien
inutilement, en 1750 et en 1752, mais d'autant plus nécessaire
qu'ayant déjà été faite deux fois, il n'y avait guère de raison
plausible pour ne pas s'y prêter une troisième ; il était même
essentiel de ne pas surexciter les esprits et de ne pas ame-
ner les plus mécontents à quelque grave démarche, comme
l'eût été une opposition des Etats devant le Parlement à la
levée du vingtième ('). D'Aiguillon n'était pas sans inquiétude
sur la manière dont serait reçue sa réponse. Elle provoqua
en effet une certaine effervescence, mais passagère, et l'as-
semblée se résigna.
Tandis que la commission travaillait à son mémoire des
griefs, toutes les demandes du roi passèrent, tous les fonds
furent accordés avec facilité, même la capitation dont d'Ai-
guillon, comme tous ses prédécesseurs, trouvait le chiffre
(1,800,000 1.) trop élevé pour la province. Toujours désireux
de se ménager le bon vouloir de l'assemblée, il obtenait pour
les Etats la permission, vivement sollicitée, de nommer un
second substitut des procureurs généraux syndics : la nou-
velle en fut reçue avec des cris de joie. On ne lui sut pas
moins de gré d'une concession qu'il fit, contre le texte de ses
instructions, sur le casernement : cette imposition, destinée
à payer l'ustensile et le logement des troupes envoyées dans
la province, avait été abandonnée aux Etats en 1732 et fixée
(1) Linguet fait un mérite à d"Aiguillon d'avoir évité pareille extrémité. Un
avait donc craint cette démarche.
28 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aiGUILLON
à 350,000 1. par an, avec la condition que le déficit, s'il y en
avait, fût réimposé Tannée suivante; or l'excédent des dé-
penses pendant les deux dernières années était de 54.3,779 1.;
d'Aiguillon permit, à la satisfaction générale, que cette
somme ne fût pas réimposée, mais prise sur l'excédent de l'état
de fonds, c'est-à-dire sur les disponibilités du budget provin-
cial. Le 10 novembre, une cérémonie imposante acheva d'en-
thousiasmer tous les cœurs : la dédicace de la statue que les
Etats avaient décidé d'élever au roi en souvenir de sa guéri-
son, en 1744. L'Assemblée tout entière, précédée des com-
missaires du roi, se rendit au bruit du canon sur la place
publique de Rennes où s'élevait la statue ; le héraut d'armes
parut au milieu de la place et s'écria à haute voix en regar-
dant le peuple : « C'est aujourd'hui que les Etats font dédicace
du monument qu'ils ont fait ériger comme un gage de leur
amour pour leur roi ». Il répéta par trois fois le cri de « Vive
le roi ! » et le voile qui couvrait la statue, œuvre du sculpteur
Lemoine, fut abaissé aux acclamations de la foule. Ce fut une
des dernières manifestations de foi monarchique qui se soient
produites en Bretagne. Une abondante distribution de faveurs
faite à cette occasion, deux abbayes accordées à des membres
du clergé, deux lettres de noblesse dans le tiers, deux com-
pagnies de cavalerie et deux brevets de garde-marine distri-
bués dans la noblesse transportèrent les Etats de reconnais-
sance. Comme il fallait toujours cependant que quelque nuage
obscurcit l'éclat des plus beaux jours, on eut le regret de voir
plusieurs gentilshommes faire difficulté de voter à Lemoine
une gratification de 50,000 1., parce que cet artiste, disaient-
ils, avait injurié la province en la représentant à genoux aux
pieds du roi et que le tiers seul avait coutume de prendre une
pareille posture : « Tant cet ordre, dit d'Aiguillon (*) de la
noblesse, avait de penchant à se refuser aux choses les plus
justes et à mettre une sorte d'aigreur aux sentiments les plus
doux, tels que ceux dont il se montrait alors animé ».
Ce fut quelques jours après cette cérémonie que la commis-
sion du vingtième apporta son mémoire des griefs. Les prin-
paux points où elle signalait des abus et demandait des réfor-
mes étaient les suivants : nécessité d'admettre déduction du
(') Journal du commandement, I, 201.
ÉTATS DE 1754 29
iiers sur le revenu net pour la réparation des édifices, con-
formément à la coutume de Bretagne, et non pas du quart,
comme le portaient les ordonnances; d'exonérer entièrement
les domaines congéables; de diminuer le vingtième d'indus-
trie et d'en confier la répartition aux ofiiciers de justice et aux
officiers municipaux des villes ; de faire cesser l'habitude des
commis de j)rendre pour base d'appréciation du revenu des
biens, à défaut de baux, les actes d'acquisition et de partage,
parce que des considérations d'aft'ection, de convenance, in-
fluaient sur les achats et les arrangements de famille; en tout,
une dizaine d'articles que d'Aiguillon, redoutant extrêmement
les conséquences d'un refus, suppliait instamment le contrô-
leur général de régler à la satisfaction des Etats, le sort de
l'assemblée devant dépendre de sa réponse. Mais M. de Sé-
chelles n'accorda qu'une seule concession, à savoir que la
déduction sur le revenu des moulins serait désormais portée
au tiers au lieu du quart, et, comme d'Aiguillon le craignait,
cette réponse peu satisfaisante provoqua, le 19 novembre, une
violente agitation. Tiers et clergé se seraient contentés de
charger les députés en cour d'un nouveau mémoire sur les
articles refusés, et tel fut l'avis qu'ils émirent ; mais la noblesse
s'obstina à ne vouloir prendre d'autre avis qu'un refus formel
du vingtième et vota le 21 novembre que « les Etats ayant
tenté toutes les voies imaginables de concilier l'intérêt du
roi avec celui de son peuple sans avoir pu y réussir, l'ordre
de la noblesse s'est porté à ordonner qu'il serait fait de très
humbles remontrances tant sur le fond que sur la forme de
cette imposition, ensemble pour justifier les motifs qu'il a
de n'y pouvoir acquiescer ». On se trouvait ainsi en face de
la grave question qui se posait pour ainsi dire à chaque ses-
sion, car chaque impôt nouveau la ramenait: celle de la vali-
dité des votes émis en matière d'impôt par deux ordres contre
l'avis difierent ou contre l'abstention du troisième; le règle-
ment de 1687 exigeait l'unanimité en matière de don ou de
gratification, et la noblesse, soutenant qu'en Bretagne tout
impôt était un don, prétendait étendre jusqu'aux demandes
du roi les stipulations restrictives du règlement de 1687 : en
fait elle l'emportait presque toujours à force de cris et de
menaces. Lorsque pareille difficulté se présentait, le théâtre
— on appelait ainsi le local où se tenait l'assemblée — rap-
30 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
pelait généralement, pour employer une expression du tréso-
rier général de la Boissière, cet état efl'rayant où est la mer
pendant une violente tempête ('). Il n'y avait sorte de violence
(]ue le bastion n'employât pour intimider les deux autres
ordres, pour fermer la bouche à leurs orateurs, pour empê-
cher le président du clergé d'énoncer la délibération et le
greffier de l'inscrire : lui arracher le registre des mains, le
chasser avec menaces, empêcher les présidents de sortir, était
pratique courante en pareil cas. Les lettres des commissaires
du roi, des présidents des ordres, du trésorier général sont
remplies de détails sur les scènes d'effroyable tumulte dont ils
étaient les témoins attristés et impuissants, et encore ne pou-
vaient-ils tout dire, tant la matière était riche; les conversa-
tions qu'ils avaient ensuite avec les ministres devaient être
plus pittoresques encore : d'Aiguillon nous le laisse entendre
en déclarant, dans une lettre du 22 novembre, que ne pou-
vant écrire la dixième partie de ce qu'il a vu ou entendu, il
se réserve d'en rendre un compte plus détaillé à son retour (*).
Tel était le spectacle auquel d'Aiguillon, qui plus tard de-
vait en voir de si fréquentes répétitions, assista alors pour la
première fois. Trois jours se passèrent au milieu de violents
orages sans qu'on fit un seul pas vers la solution de la ques-
tion. Il en était indigné sans être d'ailleurs ni intimidé ni
aigri : l'entêtement et la fureur de la noblesse le révoltaient
sans épuiser sa patience ni le désir qu'il avait de plaire à cet
ordre turbulent. « Il est impossible, écrit-il le 22 novembre,
» de pousser plus loin l'ingratitude, l'inconséquence, l'opiniâ-
» treté et l'extravagance... Ce qui vient de se passer depuis
» trois jours est d'une indécence qu'on ne peut imaginer....
» Les exilés se croient obligés par honneur de faire du bruit,
» la multitude les écoute et suit leur avis. Il est dur de traiter
» avec des gens aussi déraisonnables que ceux avec qui j'ai
» all'aire. Je tâche de me le dissimuler à moi-même pour ne
H pas prendre en aversion des gens que je dois ménager
» pour le bien du service du roi, mais je vous avoue qu'il
» m'en coûte beaucoup de ne pas leur dire tout ce que je
» pense. Si la noblesse persiste dans son opiniâtreté, il fau-
(•) Lettre à Macliault du 4 octobre 1752, H. 327.
(*) D'Aiguillon à Séchelles, 22 novembre, II. 331.
ÉTATS DE 1754 31
» dra bien recourir aux voies d'autorité pour la contenir. Je
» résiste autant qu'il est possible à employer ces derniers
» moyens, parce que je sens bien qu'il en résultera le feu le
» plus vif, mais ils sont indispensablement nécessaires actuel-
» lement ». 11 n'était plus possible, en effet, de laisser le dé-
sordre se prolonger davantage et interrompre plus longtemps
l'activité des Etats : il allait falloir se décider à faire enre-
gistrer d'autorité la délibération prise par le clergé et le tiers,
en vertu de l'ordre du 24 octobre 1752, qui stipulait la vali-
dité des avis pris par deux ordres contre l'avis différent ou
contre l'abstention du troisième. Le 23 au matin, d'Ai-
guillon était résolu à prendre ce dernier parti. Mais ce
prétendu tyran, cet ennemi implacable de la noblesse bre-
tonne, cet homme auquel on fera un crime d'avoir voulu dé-
truire le droit national en abrogeant la règle de l'unanimité,
recula au dernier moment devant les conséquences possibles
d'un pareil enregistrement : il craignit de forcer le gouver-
nement à casser les Etats, d'amener par là un surcroît de fer-
mentation parmi les parlements, le clergé, les Etats de Lan-
guedoc alors réunis : « Je tâcherai, disait-il (*), de ne pas
» laisser avilir la portion de l'autorité royale qu'on a bien
» voulu me confier, mais je crois que le seul moyen d'y réus-
» sir est de ne pas la commettre et que peut-être je ne serais
» pas soutenu si je voulais la faire respecter avec la vigueur
» et la fermeté qui devraient en être inséparables ». Aussi
préféra-t-il faire faire au tiers-état, qui se prêtait volontiers
à ces complaisances, quelques changements de mots dans son
avis du 21, de telle façon que les avis des trois ordres se trou-
vant différents, il n'y eût pas de délibération. Ainsi fut fait
le 23 : « Vous trouverez peut-être ma conduite trop faible,
» écrivait-il le lendemain au contrôleur général, mais j'ai cru
» nécessaire d'accommoder au temps : si j'aimai fait, je serai
» plus ferme à l'avenir, et ce parti sera bien plus conforme à
» ma façon de penser et à mon caractère. »
C'était tout ce que souhaitait la noblesse : grâce à cette so-
lution, la session allait se terminer comme les deux précé-
dentes sans que le registre contint aucune trace d'une adhé-
sion quelconque au vingtième, et l'on conservait par consé-
(') Lettre du 24 nov. à Séchelles, H. 331.
32 LA BUETAGMi: ET Li: DUC d'aIGUILLON
quent la faculté de contester toujours la légalité de cette
imposition. La levée du vingtième sans acceptation des p]tats
sera plus tard un des crimes reprochés à d'Aiguillon : il n'est
pas inutile de remarquer qu'il n'aurait tenu qu'à lui d'obte-
nir un enregistrement par deux ordres contre un, enregistre-
ment parfaitement régulier d'après l'ordre de 1752, que ce
fut par ménagement qu'il s'en abstint, et que la noblesse
préférait de beaucoup cette levée prétendue illégale à la mise
en vigueur d'un ordre qui la blessait au point le plus sen-
sible.
Cette condescendance ne contribua pas peu au calme du
reste de la session : les Etats accordèrent sans difficulté tous
les fonds qui leur restaient à voter, notamment 600,000 1.
pour les grands chemins, 250,000 pour réparation et améliora-
tion des ports, etc., etc. De son côté d'Aiguillon continua jus-
qu'au bout sa politique de concessions et de complaisances :
il promit d'appuyer en cour une demande de diminution de
la capitation, insista auprès du contrôleur général pour qu'il
approuvât des gratifications extraordinaires que les États
venaient de voter aux présidents des ordres, ainsi qu'une
gratification de 400 1. à chacun des députés du tiers, et aurait
vivement souhaité pouvoir procurer dès cette année à la
Bretagne l'abonnement des droits de franc fief et de contrôle,
sujet, comme on l'a vu, de vives récriminations. Les Etats
se séparèrent le 2 décembre très satisfaits du nouveau com-
mandant et l'écho de cette impression favorable se retrouve
dans les Mémoires du duc de Luynes et du marquis d'Argen-
son ('), unanimes à constater que le duc et la duchesse
d'Aiguillon ont pleinement réussi dans leur difficile mission,
qu'ils se sont fait aimer, et qu'on donne en particulier au duc
toutes les louanges que méritent son esprit, sa politesse et
son application aux alîaires.
D'Aiguillon était moins satisfait. Il remarque dans son
Journal, à la fin du récit de la session de 175i, que cette résis-
tance opiniâtre de la noblesse, que son asservissement à cinq
ou six chefs accrédités qui la conduisaient despotiquement, ne
laissaient rien présager de bon pour l'avenir ; qu'elle n'avait
jamais cessé de lui témoigner, ainsi qu'à l'intendant, la con-
(') Luynes, 7 déc. 1754; dArgenson, 27 ocl., 14 nov. 1754.
ÉTATS DE 1754 33
fiance la plus étendue et la déférence la plus entière, et que
cependant elle s'était abandonnée à l'opposition la plus fou-
gueuse ; qu'on pouvait donc concevoir des craintes pour le
jour où elle aurait pris de l'humeur contre l'intendant et le
commandant et où on n'aurait plus les mêmes occasions de
lui distribuer des grâces. Aussi était-il amené à cette conclu-
sion, comme tous ses prédécesseurs, qu'une réforme dans
la composition du second ordre des Etats s'imposait. Ces
fâcheux pronostics ne faisaient d'ailleurs que l'exciter davan-
tage à désarmer le mauvais vouloir qu'il redoutait, et désireux
par dessus tout de gagner l'attection et la confiance, on le
voit, après les Etats de 1754, envoyer en cour, avec son cha-
leureux appui, une longue liste de gentilshommes sollicitant
diverses faveurs, pensions, emplois, admission de jeunes
filles à Saint-Cyr, etc. (').
(') H. 635.
d'Aiguillon.
CHAPITRE III
administration de la bretagne depuis les états de 1754
jusqu'à ceux de 1756
Le meilleur moyen de maintenir la noblesse dans les
bonnes dispositions où elle était à la lin des Etats était de
donner h. l'administration, et principalement à la levée du
vingtième, un caractère de modération et de douceur tel
qu'aucune plainte vraiment fondée ne pût s'élever contre
elle.
En l'absence de d'Aiguillon, qui revint à Versailles trois
semaines après la clôture, cette tache incombait à un homme
qui y était éminemment disposé. L'intendant Le Bret appa-
raît dans sa correspondance comme un agent rempli de
bonnes intentions, mais timoré, de naturel pessimiste et
craignant à l'excès de se faire des afï'aires avec ses adminis-
trés; disposition d'ailleurs la plus fréquente parmi ces fonc-
tionnaires, auxquels a été faite une réputation de despotisme
absolument contredite, en général, par l'examen attentif des
faits et des documents. Le Bret ne cessait dans ses lettres
d'intercéder pour obtenir des décisions favorables aux récla-
mations des Etats sur le vingtième, demandait toujours pour
eux de nouvelles grâces, laissait le recouvrement traîner et
les arriérés s'accumuler jusqu'au point de s'attirer des obser-
vations sévères de la part du contrôleur général, et critiquait
amèrement, comme entachées de trop de rigueur, les opéra-
tions des contrôleurs du vingtième et de l'administration qui
avait précédé la sienne. A peine les Etats de 1754 étaient-ils
séparés, qu'il commençait déjà ù s'inquiéter de ceux de 1756,
et qu'il insistait sur la nécessité de faire le plus possible de
concessions sur l'article du vingtième : « Je ne puis vous dis-
» simuler, écrivait-il au contrôleur général le 8 décembre 1754,
» que le vingtième formera toujours une grande difficulté dans
L INTENDANT LE BRET
35
» ce pays-ci, et qu'elle se renouvellera à chaque tenue; j'envi-
» sage même celle de 1756 comme devant être une des plus
» vives et des plus tumultueuses, à moins que par les ordres
» que vous aurez la bonté de me donner vous n'apportiez quel-
» que tempérament à la rigueur extrême des opérations des
» contrôleurs, l'examen que j'ai fait avec soin depuis un mois
» des procès-verbaux de ces employés ne me donnant pas
» grande opinion de leur travail ». En conséquence, il inclinait
à donner la plus grande extension possible aux décisions
favorables que le ministre des finances avait rendues le 15 no-
vembre, et même à accorder sous main quelque satisfaction
relativement aux demandes que Séchelles avait écarlées. Ses
instances obtinrent quelques nouvelles concessions, notam-
ment sur les domaines cong-éables (*). Jusque-là le domanier
devait régulièrement payer le vingtième sur le revenu entier
de son domaine, et à son tour retenir un vingtième à son sei-
gneur sur les rentes et redevances qu'il lui servait; ce sys-
tème était de beaucoup le plus simple, le plus juste et le
plus avantageux au roi; mais il déplaisait à la noblesse, qui
s'indignait d'être par là soumise en quelque sorte à ses
colons, et surtout qui se sentait beaucoup plus atteinte dans
ses intérêts par le système de la retenue que par le système
des déclarations. Elle eut satisfaction, et l'ordonnance de l'in-
tendant du 11 janvier 1755 (') stipula que les seigneurs
seraient imposés directement pour les rentes foncières aifec-
tées sur les domaines congéables, et que les colons le seraient
à part pour surplus du revenu desdits domaines, charges
déduites. S'il n'avait tenu qu'à lui, la même ordonnance
aurait accordé l'exemption du vingtième aux terres nouvel-
lement défrichées, alors que, comme le faisait justement
remarquer le contrôleur général, les Etats si prompts à
demander des encouragements au moyen d'exonérations sur
les impositions royales ne pensaient aucunement à en accor-
der sur les impositions qu'ils levaient pour leur propre
compte; et elle aurait exclu absolument pour l'estimation
(>) Les domaines congéables, très répandus dans une partie de la province,
étaient un mode de lenure d'après lequel le seigneur avait la propriété du sol, le
colon celle des édifices et superfices, le seigneur ayant d'ailleurs le droit de le con-
gédier, mais contre indemnité.
(2) Arch. d'Ille-et-Vil., C. 2151.
3G LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
du revenu des biens non affermés les états de rendement
moyen dressés par les contrôleurs du vingtième, dont les
travaux excitaient dans la province les plus vives réclama-
tions, a On ne peut pas, déclarait-il le 28 juillet 1755 ('), agir
» littéralement en Bretagne, et il faut absolument se prêter à
» quelques tempéraments ou à des ménagements pour faire
» prendre, dans un pays aussi décidé pour ses usages, les nou-
» velles formes qu'on y veut établir ».
Confié à de pareilles mains, il n'était pas à craindre que le
vingtième fût une cause de ruine pour les contribuables. Plus
d'une fois ceux qui en souffrirent le plus ne furent pas ceux
qui avaient à le payer, mais bien ceux qui avaient à le lever,
et pour lesquels Séchelles recommandait à Le Bret, très sage-
ment, mais bien inutilement, de prendre des mesures pour
qu'ils trouvassent auprès des officiers municipaux, syndics et
marguilliers les secours et les facilités dont ils avaient besoin,
et qui ne leur étaient que trop communément refusés. Ainsi
un sieur Richemont, contrôleur du vingtième, arrivant àBour-
briac le 17 décembre 1754 pour procéder aux vérifications,
est renvoyé de maison en maison sans que nul aubergiste, nul
habitant, consente à le loger, la noblesse des environs ayant
excité la population contre lui : àgrand'peine la charité d'un
particulier lui procure enfin un gîte pour la nuit. A Fougères,
en 1755, des querelles s'élèvent entre les habitants et les
contrôleurs Trumeau et de la P'errière, qui sont accusés de
violences, d'essais d'intimidation, d'excès depouvoir, attaqués
auprès de l'intendant qui envoie sur eux un rapport défavo-
rable, auprès de d'Aiguillon qui sollicite leur révocation; il
faut que le contrôleur général prenne leur défense, atteste
leur probité, signale les irrégularités de l'information faite
contre eux, et avertisse l'intendant à cette occasion de soute-
nir plus que précédemment les contrôleurs, et de les honorer
plus facilement de sa confiance. A Auray, le contrôleur Del-
pierre est insulté par un bourgeois de la ville qui lui donne
un coup de sabre sur les doigts et le met dans l'impossibilité
d'écrire. Un autre, à Hédé, voit la pièce où il travaille envahie
par deux particuliers, dont un notaire, ses rôles de déclara-
tions dispersés, détruits, et il est obligé de quitter la place (^).
(') Arch. d'Ille-et-Vil., G. 2151.
(«) Arch. d'IlIe-et-Vil., G. 2152.
LEVÉE DU VINGTIÈME 37
C'était une terrible chose que de mettre à la raison ces natu-
rels fiers et indomptal)les, imbus de l'idée qu'ils ne devaient
pas être soumis aux mêmes charges que le reste du royaume;
ce pouvait être quelquefois, le vin aidant, un véritable dan-
ger.
La timidité de l'administration, les résistances des contri-
buables, la difficulté des vérifications, étaient autant de rai-
sons pour que la levée du vingtième se lit avec une extrême
lenteur. Au 22 novembre 1755, sans parler de l'arriéré des
années antérieures, il restait à recouvrer sur le vingtième de
1754 856,773 1., et 18,643 seulement avaient été reçues sur
celuide 1755 ('). Quand il s'agira en 1756 de fixer le chiffre de
l'abonnement on constatera que sur la somme de 11,632,495 1.
montant du total des rôles des sept années de vingtième,
réduite par les décharges et modérations à 11,188,182,
8,112,000 seulement auront été recouvrées : l'arriéré dépassera
3 millions (^). Cependant les rôles ne suivirent pas, tant s'en
faut, la progression qu'ils auraient dû suivre, si les contrô-
leurs avaient procédé d'une façon constante, régulière, à leur
travail de vérification, et s'il avait été tenu compte de leurs
découvertes. A la fin de 1756 il restait encore environ 100,000
déclarations à recevoir, et 300,000 à vérifier. De 1,460,000 1.
en 1753, les rôles n'étaient passés en 1756 qu'à 1,617,000,
grâce à la vérification de 109 paroisses, et l'on sait que le
directeur du vingtième tenait pour certain qu'ils pouvaient
être augmentés des deux tiers sans dépasser la mesure et
sans pouvoir soulever de protestation fondée. De tout temps
les contribuables se sont plaints et se plaindront : c'est leur
rôle et bien souvent c'est leur droit : mais parfois aussi c'est
leur tort. Souhaitons aux Français de la fin du xix' siècle de
n'avoir jamais plus de raison de le faire que n'en avaient les
Bretons du milieu du siècle dernier.
Dans toute l'aifaire du vingtième, d'Aiguillon n'avait cessé
de plaider la cause de la province, et parfois plus que la jus-
(•) Séchelles à Le Bret, 22 nov. 1755, C. 2152.
(2) Lettre de Laurent, directeur du vingtième, 5 oct. 1756 (IL 459); état envoyé
par lui (C. 2156), Les Etatsinvoquaient ce chiffre peu élevé des recettes réellement
faites pour obtenir une diminution sur le chiffre de l'abonnement. Ils négligeaient
ce que le roi devait recevoir, et ne voulaient compter que ce qu'il avait réelle-
ment reçu.
38 LA BRETAGiNE ET Li: DUC d'aKUILLON
tice ne l'eût voulu. Ses l)ons offices étaient également acquis,
à chaque occasion qui se présentait, aux vœux de ses admi-
nistrés. On le voit, après les Etats de 1754, s'employer avec
ardeur pour faire obtenir à la Bretagne une permission
d'exporter les grains h l'étranger, une diminution dans l'effec-
tif des troupes envoyées dans la province, la dépense du
casernement devenant ruineuse, la suppression d'une augmen-
tation projetée de 15,000 1, à l'imposition des garnisons ('),
la suppression des droits sur l'exportation du sel hors de la
province, l'abonnement des droits de franc fief et contrôle,
pour lequel il obtint du contrôleur général des conditions
extrêmement favorables, que la commission intermédiaire eut
le tort de ne pas accepter immédiatement et finalement de
laisser échapper. Quand elle se décida, le 20 juin 1755, après
force difficultés et marchandages, à les accepter, l'occasion
favorable était perdue et le contrôleur général, occupé d'une
foule d'autres affaires, fatigué de l'esprit intraitable de la com-
mission, n'était plus disposé aux mêmes concessions : en vain
d'Aiguillon différa de quelques jours son départ et tenta un
dernier effort pour faire aboutir cet arrangement, dont il
souhaitait extrêmement le succès : il fallut renoncer pour cette
fois à l'abonnement des droits de contrôle (-).
Retardée un peu par cet incident, la tournée de d'Aiguillon
en 1755 commença dans les premiers jours de juillet. Arrivé
à Nantes le 7 juillet, il s'y arrêta quelques jours pour assister
(*) Lettres de remerciement de la commission intermédiaire à d'Aiguillon, février,
mai 1755 (Arch.d'Ille-et-Vil.,C. 3812).— L'imposition des garnisons était de 100.000 i.
par an, et se levait depuis un temps immémorial sans aucun consentement des Etats:
leur procureur général syndic faisait régulièrement opposition à cette levée devant
le Parlement, qui n'en tenait aucun compte, et ils en faisaient un article de leur
cahier de remontrances, auquel le roi n'avait pas davantage égard. La chose était
passée en habitude et personne ne faisait attention à cette violation flagrante des
privilèges de la province : cette sereine indifférence fait avec l'extrême suscepti-
bilité que les Etats et le Parlement montrèrent en 1764 pour une somme bien moin-
dre, et pour une question au moins douteuse, un contraste trop piquant pour qu'il ne
faille pas le relever. Le Parlement, qui s'est prétendu, en 1764, obligé en conscience
d'accueillir l'opposition des Etats contre les sols pour livre des droits des fermes du
roi, n'a jamais expliqué pourquoi cette obligation n'existait point pour l'impôt des
garnisons. Il lui eût fallu reconnaître que ce no7i possumus absolu n'était invoqué
que quand il s'agissait de mettre un ministre dans l'embarras. Il est fâcheux qu'il
ne se soit jamais inquiété de donner l'explication de cette contradiction dans sa
conduite : car son argumentation aurait été bien curieuse à suivre.
(*j Lettres de la commission, de d'Aiguillon, de l'évêque de Rennes, etc. (ibid.,
G. 3812).
COMMENCEMENTS DE LA GUERRE DE SEPT ANS 39
aux premières des opérations qui avaient été décidées pour
l'amélioration de la navigation de la Loire, s'occuper des tra-
vaux résolus par l'arrêt du conseil du 22 avril, et examiner
les moyens de ranimer le commerce nantais (']. Puis il des-
cendit la Loire et suivit les côtes jusqu'à Port-Louis, exami-
nant l'emploi des fonds votés pour l'amélioration des ports,
et s'occupant déjà des mesures à prendre pour la défense du
littoral, caria tension de nos rapports avec l'Angleterre ren-
dait bien douteux le maintien de la paix. Ces différents soins
l'obligèrent à prolonger son séjour, qu'il avait d'abord eu
l'intention de borner à trois mois, et il ne quitta la Bretagne
qu'en décembre.
La gravité toujours croissante de la situation extérieure lui
fit donner l'ordre d'y revenir dès le P" mars 1756. 11 s'agis-
sait de mettre les côtes en état de défense et de surveiller
l'exécution des ouvrages dont il avait lui-même indiqué la
place l'année précédente : lâche difficile, car tout manquait
en fait d'armes et de munitions, et la bonne volonté peut-être
encore plus que tout le reste (') . En conséquence, de mars à
(') Une lettre qu'il adressait au contrôleur général le 24 août 1755 (H. 636) mon-
tre à quoi point il était préoccupé de cet ordre d'idées, à la différence de tant de
grands seigneurs du temps qui ignoraient ou méprisaient des intérêts de cette
sorte : « Le découragement oîi j'ai trouvé les négociants m'a touché sensiblement
» parce que je crois que le bien de l'Etat dépend d'eux et qu'eux seuls peuvent
» procurer les vraies ricliesses d'un royaume. Le danger où ils sont d'être pris au
» dépourvu k la première brouilierie qui s'élève entre la France et l'Angleterre et
» de perdre en un instant le fruit de leurs travaux, les dégoûts auxquels leur pro-
» fession est exposée, le peu d'agrément qu'elle leur procure, les obstacles conti-
» nucis qu'ils essuient dans leur commerce, font qu'ils ne se sont occupés que des
» moyens de faire promptement une fortune médiocre pour se retirer ensuite et
» entrer dans la classe des rentiers, gens aussi inutiles qu'à charge à l'Etat. C'est
» le parti qu'ont pris la plupart des fameux négociants de Nantes, et le reste suivra
» bientôt ce mauvais exemple s"i!s ne sont soutenus, encouragés et protégés effi-
» cacement. Le commerce de Nantes qui pourrait être le plus florissant de l'Eu-
» rope et faire entrer des richesses immenses dans le royaume se trouvera avant
» peu entre les mains de petits négociants qui n'ont ni les talents ni les fonds
>) nécessaires pour être utiles à l'Etat.... J'ai fait tout ce qui m'a été possible pour
» ranimer cette chambre de commerce, pour l'assurer de votre protection
» Quelques-uns, parmi lesquels je dois vous nommer le sieur Montaudoin, m'ont
» promis de continuer à travailler et m'ont communiqué en même temps plusieurs
» idées sur les moyens de rendre leurs travaux plus faciles et plus avantageux à
» l'Etat. J'aurai l'honneur de vous en rendre compte.... »
(*) Lettre de i\L d'Aiguillon à Belle-Isle (24 mars 1756, Arch. marine, B* 74,
fol. 55). D'Aiguillon s'y plaint vivement du mauvais vouloir de l'intendant de la
marine à Brest, et recommande que les ordres à lui envoyés pour fournir armes
et munitions soient si précis qu'il lui soit impossible d'en éluder l'exécution. Il
40 LA BRETAGNE ET LE DUC D AIGUILLON
juin 1756, il parcourut les côtes depuis la Loire jusqu'au Mont
Saint-Michel, fit armer et approvisionner 193 batteries com-
prenant 996 canons et 35 mortiers, puis il eut à s'occuper de
l'établissement près de Saint-Malo d'un camp de plus de
12,000 hommes, réduit ensuite à environ 7,000 sur les vives
instances de la commission intermédiaire, qui avait été décidé
en vue d'opérations offensives à tenter contre les iles anglo-
normandes et peut-être même contre l'Angleterre, auxquelles
du reste on renonça. Après avoir commandé ce camp pen-
dant deux mois, il entreprit une seconde tournée générale,
où il acheva d'assurer la défense du littoral. Au début de
l'année d'Aiguillon considérait comme impossible que les
Anglais fussent repoussés, s'ils faisaient quelque tentative en
Bretagne : à la fin d'octobre tout était en état, et il regardait
la sécurité de la province comme assurée ('). Ce fut seulement
après tous ces voyages, d'autant plus fatigants et onéreux
qu'il emmenait à sa suite une quarantaine de personnes,
ingénieurs et officiers, et lorsqu'il eut reçu un congé régulier,
qu'il revint à Versailles recevoir les instructions du ministère
pour la prochaine tenue des Etats.
Parmi les mesures qui datent de cette époque, une des plus
importantes fut certainement la réforme de la milice garde-
côtes. Jusqu'alors, en vertu de l'ordonnance d'août 1681 et
d'un règlement du 28 janvier 1716, dans les paroisses situées
à moins de deux lieues des côtes, tous les hommes de 16 à
60 ans faisaient partie de la milice garde-côtes, et, à ce titre,
étaient astreints à se fournir d'armes et de munitions. Aucun
service n'était exigé d'eux ; aussi cette milice ne pouvait-elle
fournir que des ressources militaires de valeur nulle, ou tout
au moins fort médiocre, comme on ne l'avait que trop vu lors
de la tentative des Anglais sur Lorient en 1746. D'Aiguillon
jugea utile de modifier ce système, de manière à rendre
moins lourdes les obligations des habitants et à en tirer
meilleur service. Il fit rendre pour la Bretagne l'ordonnance
demande en même temps l'établissement, sur diverses parties de la cùte, de croi-
sières, dont les ofTIcicrs de marine se souciaient peu. « Ils aiment mieux, écrit-il
amèrement, rester tranquilles dans une rade que d'être en mer exposés au mauvais
temps, d'autant qu'ils ne seront ni mieux ni plus mal récompensés, de quelque
façon qu'ils se conduisent. •>
(•) Lettre du 24 mars 1756, déjà citée, et lettre du 23 octobre (Arch. guerre,
3421), où d'Aiguillon se montre beaucoup plus optimiste.
RÉFORME DE LA MILICE GARDE-CÔTES 41
du 25 février 1756, qui restreignait à 10,000 le nombre des
hommes assujettis au service de la garde-côtes, pendant cinq
ans, ordonnait qu'ils fussent rassemblés sfx jours par an pour
s'exercer, leur attribuait pendant ce temps une solde dont
une imposition levée sur les habitants exempts devait faire
les frais, et donnait aux milices une organisation vraiment
militaire par la constitution de cadres réguliers : des officiers
devaient être nommés par le roi et pourvus d'appointemenls
fixes. La Bretagne fut divisée en 20 capitaineries généra-
les, dont chacune devait fournir un bataillon de dix com-
pagnies, chaque compagnie comprenant 50 hommes, 25 fusi-
liers et 25 canonniers. Un inspecteur général ayant rang de
colonel (') et 3,600 1. d'appointements était mis k la tête de
toute la garde-côtes et avait sous ses ordres les 20 capitaines
généraux, les majors et aide-majors. On eut ainsi une troupe
organisée, au lieu d'une cohue; les 60 ou 65.000 1. nécessai-
res pour le paiement des états-majors et des soldats coûtaient
moins cher aux paroisses que l'obligation où elles étaient
jusque-là de se fournir d'armes et de munitions; et les inté-
rêts de l'agriculture étaient mieux sauvegardés par l'appel, à
de lointains intervalles, de 10,000 hommes, que lorsque
90 ou 100,000 pouvaient être sous le coup d'une mobilisation.
Mais toute innovation était contraire au génie breton, et celle-
là surtout, qui soumettait à une autorité régulière et à une
règle fixe une organisation abandonnée jusqu'alors à l'arbi-
traire des gentilhommes dans les paroisses, et qui astreignait
les officiers de la garde-côtes à un service régulier. Aussi des
plaintes s'élevèrent-elles contre le nouveau système, et comme
les véritables raisons pour lesquelles on était mécontent ne
(') Ce fut, pendant le commandement de d'Aiguillon, le comte de La Noue, qui
devait se montrer un ardent partisan du duc et épouser sa cause, parfois avec un
excès de vivacité. Le caractère de cet officier et le dépit de la noblesse bretonne
de voir cette fonction occupée par un ami du commandant furent certainement
pour beaucoup dans l'impopularité de la nouvelle institution.
Les autres grades devaient être exclusivement réservés à des Bretons, et quand
par hasard un ministre songea à porter atteinte à cet engagement, d'Aiguillon ne
manqua jamais de l'en dissuader avec la plus grande énergie. Une lettre qu'il a
écrite au maréchal de Belle Isie, dans une occasion semblable, le 8 août 1759, est
conçue en termes si curieux et montre si bien combien d'Aiguillon était loin d'être
pour la Bretagne le tyran intraitable que la légende a représenté, qu'il nous a
paru utile de transcrire en entier cet important document historique, — Cf. Ap-
pendice I,
42 LA BRETAGNE ET I,E DUC d'aIGUILLON
pouvaient être dites, on en allégua de miséral)les. On parlait
de la terreur jetée dans l'esprit des habitants par le tirage au
sort, et cela quand il n'y avait pas encore eu de tirage, d'Ai-
guillon ayant consenti en 1757, sur la demande des Etats,
à ce que les hommes astreints au service fussent désignés
pour la première fois non par le sort mais par les chefs des
compagnies : on prévoyait la prochaine dépopulation des
450 paroisses assujetties à fournir les miliciens, et on blftmait
d'autre part (fait d'ailleurs inexact) que les miliciens fussent
forcés pendant cinq ans de rester dans leur paroisse sans
pouvoir la quitter : on prophétisait que les miliciens auraient
des occasions de dissipation fréquentes, incompatibles avec
le travail et la stabilité qu'exige l'agriculture, que personne
n'en voudrait plus pour métayers ou pour domestiques, qu'ils
déserteraient le travail des champs pour devenir faux sauniers
et contrebandiers : à quoi d'Aiguillon répliquait que les obli-
gations auxquelles les miliciens seraient soumis étaient au
contraire de nature à prévenir le libertinage des jeunes gens
et que l'ancien système, obligeant chaque habitant à avoir
fusil, baïonnette et cinq coups de poudre et de plomb, ris-
quait au contraire d'amener des fraudes et des meurtres
beaucoup plus que le nouveau. Ces arguments étaient déci-
sifs : mais rien ne put réconcilier la noblesse bretonne avec
cette innovation et elle continua à s'en plaindre et à exciter
contre elle l'opinion dans les campagnes en répandant le
bruit mensonger que les nouveaux miliciens étaient destinés
à être envoyés en Bohême ou au Canada (').
(') Mémoire contre la garde-côtes, fourni à la connmission intermédiaire par Le
Chapelier, substitut des procureurs généraux syndics, et réponse au mémoire de la
commission intermédiaire. (Arch. d'Ille-et-Vil., C. 1144).
CHAPITRE IV
ÉTATS DE 1756-1757
Le grand malheur de d'Aiguillon dans ce fameux comman-
dement était cjue toute victoire remportée sur l'esprit d'op-
position était essentiellement précaire; les besoins de l'État
croissant sans cesse, des impôts nouveaux surgissaient tous
les jours, et chaque bataille gagnée ne faisait qu'en préparer
une autre. A peine venait-on d'obtenir des Etats de 1754 une
résignation telle quelle au vingtième qu'il allait s'agir d'in-
troduire en Bretagne le doublement de cette imposition,
déjà si impopulaire sous sa première forme.
Tel fut en effet le premier résultat, au point de vue fiscal,
de la funeste guerre de Sept Ans. La déclaration du 7 juillet
1756 établit un second vingtième, dont la levée devait finir
trois mois après la publication de la paix. C'est alors qu'ap-
parut d'une manière évidente le grand changement qui
s'était déjà fait dans les esprits. En 1749 les Parlements
n'avaient opposé au premier vingtième que de timides remon-
trances, rapidement suivies d'un enregistrement. En 1756,
forts de leur union et plus encore de la faiblesse et du dis-
crédit du gouvernement, ils allaient faire au second ving-
tième une résistance opiniâtre, dont les lits de justice et les
enregistrements militaires eurent péniblement raison. Paris,
Rouen, Toulouse, se distinguèrent par la véhémence de leurs
remontrances. Déjà se dessinait ce cercle vicieux dans lequel
devait succomber l'ancien régime : nécessité de nouveaux
impôts et surtout d'impôts mieux assis et mieux répartis,
impossibilité de les établir par suite de la résistance des
cours.
La déclaration fut envoyée au Parlement de Rennes dès le
moment de la rentrée (nov. 1756) ; il n'y répondit qu'en déci-
dant des remontrances où la misère, la dépopulation de la
44 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
province, la ruine du commerce et de l'agriculture, les vexa- .
tions des régisseurs du vingtième et celles des fermiers du
contrôle étaient invoquées pour démontrer l'impossibilité
absolue de la levée d'un second vingtième en Bretagne. La
démarche avait donc été inutile et même dangereuse, puis-
qu'elle pouvait mener à un conflit avec ce Parlement. Aussi
d'Aiguillon aurait-il souhaité qu'on suivit une marche diffé-
rente. Selon lui, ce n'était pas au Parlement, mais aux Etats,
vrais représentants de la nation bretonne, qu'un édit liscal
devait d'abord être soumis. Lorsqu'ils l'auraient accepté, le
Parlement n'aurait plus qu'à sanctionner, ou plutôt à promul-
guer la volonté de l'assemblée nationale, son consentement
étant une suite quasi nécessaire du consentement des Etats (').
Et certes cette manière de voir pouvait se défendre par des
raisons fort plausibles. Si la constitution vicieuse des Etats de
Bretagne, où ni la population des villes, ni celle des campa-
gnes, n'était véritablement représentée, où ni le clergé ni la
noblesse eux-mêmes n'avaient de mandataires librement
choisis, ne permettait guère de les considérer comme les
représentants réels de la province, toujours est-il qu'ils
avaient cependant plus de droit à s'arroger ce titre qu'une
cour de justice comme le Parlement, où pouvait entrer qui-
(') Il ne manquait pas de gens pour donner au contrôleur général des conseils
fort différents. Une lettre anonyme qui lui fut écrite le 27 novembre 1756 (A.
N., H. 459), par un chaud parlementaire, dont d'Aiguillon a connu, mais dont il
n'a pas indiqué le nom (serait-ce M. de la Clialotais ?), soutenait que les commis-
saires du roi devaient garder le silence aux Etats sur le second vingtième, et
répondre tout au plus, s'ils étaient interrogés à cet égard, qu'ils avaient ordre de
n'en point parler jusqu'à ce que la déclaration eût été enregistrée par le Parlement.
On lèverait l'impôt sur le seul enregistrement du Parlement : « Le consentement
des Etals, disait l'anonyme, n'a pas paru jusqu'ici une formalité essentielle pour
l'exécution des ordres de Sa Majesté, puisque malgré les oppositions formelles que
les Etats ont faites contre la levée du vingtième aux tenues de 1752 et de 1754 l'im-
position n'en a pas moins eu son effet ». Entre autres avantages de cette méthode,
l'auteur indiquait que ce pourrait cire un moyen de mettre la division entre le
Parlement et les Etats. — L'observation ne manque pas d'un certain piquant,
venant de ce parti qui devaît faire tant de bruit, en 1764, pour la levée de taxes
non consenties par les Estais, et qui a tant reproché à d'Aiguillon d'avoir voulu
désunir les Etats et le Parlement. Voir les partis faire eux-mêmes ce qu'ils blâ-
ment le plus énergiquement chez leurs adversaires est un spectacle bien vieux
mais toujours curieux. — .\u reste, d'Aiguillon pensait que les intentions de l'ano-
nyme en question étaient perfides. <■ La connaissance que j'ai de son caractère,
écrit-il le 11 décembre, suffirait pour m'engager à me méfier de ses conseils, quand
même je n'en connaîtrais pas d'ailleurs tout le danger ».
LE SECOND VINGTIÈME 45
conque était assez riche pour acheter une charge, assez noble
et assez agréable à la compagnie pour être admis. Fondée en
droit, la théorie de d'Aiguillon l'était aussi au point de vue
historique : l'établissement du Parlement était postérieur de
vingt et un ans à la réunion de la Bretagne à la France; les
Etats de la province étaient déjà en droit de consentir les im-
positions longtemps avant que ce Parlement existât, et en
conséquence il était assez naturel que leur consentement pré-
cédât celui des magistrats. Les infractions qui avaient été faites
à cette règle, notamment en 1749, où Machault avait fait
enregistrer l'édit du vingtième au Parlement avant de le faire
accepter par les Etats extraordinaires, prouvaient seulement
que le droit des Etats n'avait pas toujours été respecté, mais
non pas qu'il dût, à l'avçnir, cesser de l'être. D'Aiguillon y
tenait d'autant plus qu'il croyait et qu'il crut d'ailleurs cons-
tamment, malgré tout, l'assemblée des Etats plus maniable
et plus docile que le Parlement, où il sentait dès cette épo-
que, et bien qu'aucun éclat ne se fût encore produit, fermenter
sourdement des passions hostiles, et où l'exemple des autres
cours souveraines du royaume, notamment de Paris, de Rouen
et de Bordeaux, produisait de jour en jour plus d'impression.
Quant au gouvernement, il semblait véritablement n'avoir
aucune idée de la gravité des circonstances, et croire qu'il
n'avait qu'à ordonner pour être obéi. C'est un sujet de stupé-
faction, pour quiconque étudie notre histoire administrative
du siècle dernier, de voir à quel point le pouvoir central
ignorait les rouages des administrations locales : et la Breta-
gne étant de toutes les provinces la plus autonome, la plus
obstinée dans ses traditions, la plus ditférente du reste du
royaume, c'était surtout en Bretagne que le ministère man-
quait des lumières nécessaires pour agir à propos et qu'il
commettait à chaque instant des erreurs grossières sur le mé-
canisme des institutions ou sur l'état des esprits. L'instabilité
ministérielle en était la principale cause : sans avoir atteint
au siècle dernier des proportions aussi désastreuses que de
nos jours (bien qu'elle fut déjà très grande, notamment dans
le ministère principal, celui des linances, et que Louis XV eût
usé quinze contrôleurs généraux en cinquante-neuf ans de
règne, Louis XVI onze dans les quinze premières années du
sien), elle avait des conséquences plus graves, tout nouvel
46 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
arrivant n'étant pas tenu, comme maintenant, à un appren-
tissage unique, grâce à notre unité administrative, mais à
l'aire autant d'écoles, souvent à ses dépens, qu'il y avait de
provinces jouissant en France d'une vie propre. En 17o0, de-
puis trois ans qu'il était entré dans l'exercice de ses fonctions,
d'Aiguillon en était déjà à son troisième contrôleur général :
il avait vu à Séchelles succéder à Machault en 1754, etMoras
en 1756 Séchelles devenu fou. M. de Moras, qni n'avait cer-
tainement qu'une connaissance fort insuffisante des luttes
soutenues pour le vingtième en 1750, 1752 et 1754, avait
simplement, sans plus se soucier des Etats que du Parlement,
invité l'intendant à ajouter sur les rôles la somme d'impôt
afférente au dernier trimestre de 1756 et à en préparer pour
1757 où le second vingtième figurât à côté du premier. L'illu-
sion était étrange, de croire qu'une telle opération fût possi-
ble. Dès la réception de cette lettre tnalencontreuse. Le Bret,
cet intendant qu'on a voulu représenter comme « dévoué
corps et Ame <i ses chefs du parti de la cour, bien décidé à
imposer à la Bretagne, par tous les moyens, les ordres qu'il
recevait du ministère », se mit en route pour Versailles afin
de rappeler le contrôleur général au sentiment des réalités (').
11 fallut se rendre à l'évidence, comprendre qu'on n'arrive-
rait jamais à lever deux vingtièmes dans une province où il
était déjà si difficile d'en obtenir un, et se résigner à voir que
la seule manière de faire accepter la déclaration du 7 juillet
était d'accorder aux Etats cet abonnement qu'ils n'avaient,
depuis sept ans, jamais cessé de réclamer. Aussi bien cette
concession devait-elle, en ce moment même, être faite à tous
les corps, à toutes les provinces auxquelles la politique éga-
litaire de Machault avait précédemment retiré cette faveur.
Très au courant de ce qui se passait au contrôle général, la
commission intermédiaire n'avait pas perdu un instant pour
enjoindre aux députés des Etats en cour de faire valoir, pour
obtenir le plus possible de concessions sur le chitfre de
l'abonnement, que les opérations des contrôleurs n'avaient
été rien moins que régulières, que les rôles étaient pleins de
surtaxes arbitraires, de doubles emplois, de doublements et
triplements imposés à de prétendus non-déclarants. D'Ai-
(«) Répunse de Le Bret, 24 septembre 1756, Arch. d'Ille-et-Vil., C. 2152.
LE SECOND VliNGTlÈME 47
guillon avait promis ses bons offices et demandé un mémoire
bien fourni de faits et de preuves, afin d'en faire usage dans
ses conférences avec le ministre avant la prochaine session (').
Tel était l'état des choses, lorsque d'Aiguillon vint à Ver-
sailles déterminer avec M. de Moras la conduite à tenir aux
prochains Etats. La concession de l'abonnement était décidée :
il ne restait plus qu'à en déterminer le chiffre. Le ministère
aurait vouki au moins 1,400,000 livres par vingtième; les
Etats, à n'en pas douter, persistant à considérer leur abonne-
nement précédent du dixième pour 1,800,000 livres comme
la véritable expression des forces contributives de la pro-
vince, n'en offriraient que 900,000; à d'Aiguillon il appar-
tiendrait d'obtenir des conditions plus favorables s'il était
possible. Il repartit, ne se dissimulant pas que le succès était
difficile, car la meilleure arme dont il pût se servir, à savoir
la menace de faire procéder à la levée des vingtièmes par
les agents du pouvoir et avec vérification des déclarations,
était singulièrement émoussée. Ce qu'il redoutait par-dessus
tout, c'était que l'entente vint à s'établir entre les deux corps
investis, ou prétendant l'être, de la garde des privilèges de la
province, les Etats et le Parlement, dont les deux résistances,
se soutenant et s'excitant mutuellement, seraient très diffi-
ciles à vaincre. Aussi ne souhaitait-il rien tant qu'une cer-
taine rivalité entre ces deux assemblées, sentiment tout natu-
rel de la part d'un homme dont la mission difficile consistait
à faire réussir des demandes fort impopulaires, et le sys-
tème qu'il préconisait de s'adresser d'abord aux Etats sans
s'inquiéter du Parlement avait à ses yeux, outre l'avantage de
la logique et de la justice, celui de pouvoir, en flattant l'une
et en froissant l'autre, les brouiller pour longtemps. « J'es-
» père, écrit-il le 5 décembre, que je m'en servirai utilement
» pour désunir les Etats et le Parlement, dont l'association
» serait bien dangereuse... » Et le 11 décembre : « Je com-
« menée à croire que cette opinion prend faveur malgré les
» brigues des parlementaires, qui, prévoyant combien elle
» nuira à leur considération, font tout ce qu'ils peuvent pour
» la détruire ».
(•) Lellre de la commission à ses eo-députés des diocèses, 3 octobre 1756, Arch.
d'Iile-et-Vil., C. 3812.
48 La BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
Revenu à Rennes, d'Aiguillon y ouvrit les Etals le 6 décem-
hrc 1756, sous la présidence de l'évêque de Rennes pour le
clergé, du duc de Rolmn pour la noblesse, de Silguy, séné-
chal de Quiinpcr, pour le tiers. Au bout de quelques jours
de session, qui ne furent signalés par aucun incident nota-
ble, car ce n'en était pas un que le vote du don gratuit, fùt-il
nicme porté à trois millions, à cause de la guerre, au lieu de
l'èlre comme d'ordinaire à deux millions, d'Aiguillon se
trouva assez au fait des dispositions régnant dans l'assemblée
pour prévenir positivement le contrôleur général qu'il devait
renoncera obtenir 1,400,000 livres par vingtième. En vain
représenterait-on aux Etats que les rôles dépassaient déjà
1,600,000 et qu'il restait encore 100,000 déclarations à rece-
voir et plus des deux tiers de la province ù vérifier: ils objec-
teraient (et d'Aiguillon partageait cette manière de voir) que
ces rôles étaient remplis de doubles emplois, de surcharges
abusives, de doublements non justifiés, que les vérifications
des contrôleurs avaient été faites sans principes, sans con-
naissances, sans examen, que d'ailleurs le produit net de
l'impôt était bien loin d'égaler le montant des rôles. Le
plus qu'on pourrait obtenir serait 1,200,000 livres ('). Encore
d'Aiguillon n'était-il nullement certain du succès et ce qui se
passait alors aux Etats n'était guère propre, en effet, à auto-
riser beaucoup de confiance.
Pour mettre en train l'affaire du vingtième, d'Aiguillon, dès
le 10 décembre, fit mettre en avant par quelques affidés qu'il
comptait dans la noblesse les deux propositions traditionnelles
de suppression et d'abonnement à 900,000 1. Le refus qu'il
opposa, comme de juste, à semblables demandes lui four-
nit l'occasion de communiquer officiellement à l'Assemblée
(15 décembre) l'intention du roi de faire lever un second
vingtième, et de l'assurer en même temps que si elle avait
quelque proposition à faire pour rendre ces levées moins oné-
reuses à la province, il était prêt à les écouter. C'était déclarer,
de la fa(,on la plus claire, que le gouvernement renonçait k
la régie et que les Etats n'avaient qu'à demander l'abonne-
(') Lettre du 15 décembre 1756, A. N., II. 336. — M. de la Gasclierie a donc
gravement altéré la vérité, quand il a dit dans son Mémoire justificatif (jue le
coup d'autorité frappé contre lui l'avait été « pour amener l'ahonnement au
» terme fixé par les instruclions, dont M. d'Aiyuillon avait garanti le succès. »
ÉTATS DE 1756-57 49
ment à des conditions raisonnables pour l'obtenir. Mais ils
ne semblaient nullement disposés à faire cette demande. Les
uns voulaient traîner les choses en longueur, pour obtenir
des conditions plus favorables : les autres, et notamment
beaucoup de petits gentilshommes des évêchés de Rennes, de
Vannes et de Saint-Malo, venus aux Etats en grand nombre,
et qui étaient dans la dépendance étroite du Parlement, vou-
laient attendre qu'il eût enregistré pour traiter de l'abonne-
ment. Leurs chefs étaient bien obligés de convenir que cet
enregistrement du Parlement n'était nullement une préface
nécessaire du leur, et que rien n'empêchait les Etats de pren-
dre en attendant telles mesures et engagements qu'ils vou-
draient. Mais ils persistaient quand même dans l'inaction
absolue que le Parlement leur demandait avec instance, décidé
lui-même à ne rien faire tant que durerait la querelle de la
cour et du Parlement de Paris, poussée alors au dernier degré
d'exaspération; car c'était le moment où le garde des sceaux
édictait la fameuse déclaration de discipline du 13 décembre
1756, dont l'observation rigoureuse aurait anéanti le pouvoir
législatif de la magistrature, et dont l'enregistrement en lit
de justice amena la démission de la presque totalité des mem-
bres du Parlement de la capitale. Plusieurs jours furent ainsi
perdus en députalions inutiles et en parlementages fastidieux,
l'idée fixe des meneurs étant de faire traîner les choses jus-
qu'au 10 janvier, date à laquelle le Parlement, sur la motion
de MM. de la Marche et du Pargo, venait de fixer une assem-
blée générale de tous ses membres, avec convocation spéciale
des absents, pour aviser aux mesures à prendre afin de se
rendre utile au Parlement parisien.
Les lettres de d'Aiguillon nous donnent une description fort
vivante de la physionomie de l'Assemblée et de l'empire que
les tuteurs s'étaient arrogé sur elle, ainsi que sur le Parle-
ment :
« Il y a en Bretagne, plus qu'ailleurs, de bons serviteurs
» du roi, mais ils sont faibles, tranquilles, peu accoutumés à
» parler en public, ennemis de l'intrigue et ne sachant point
» s'unir entre eux pour former un parti. Les frondeurs sont
» au contraire hardis, insolents, vifs, ils ont des voix de ton-
» nerre, connaissent les règles des Etats, cabalent jour et nuit
» et le plus souvent chez moi pour gagner des sufirages, pro-
d'Aiguillon. ^
.*50 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
)) mettent des récompenses aux pauvres gentilshommes, me-
» nacent les autres et couvrent toutes leurs indignes menées
» du prétexte spécieux du bien de la patrie et du maintien de
» ses privilèges. C'est par ces moyens qu'ils gouvernent des-
» potiquement l'assemblée, quoique en petit nombre, sans
» esprit, ni considération que celle que donne dans le malheu-
» reux siècle où nous sommes l'opposition constante aux
M volontés du ministère. C'est toujours lui qu'ils attaquent et
» d'ailleurs ils affichent la plus grande soumission pour le
» roi, mais ils disent qu'il est trompé et qu'il faut, par une
» résistance longue et marquée, lui faire ouvrir les yeux. Ce
» système est celui de tous les Parlements, et du nôtre, quoi-
» que moins séditieux que les autres, parce que les gens qui
» le composent ne se rassemblent presque jamais et aiment
» mieux rester dans leurs terres tranquillement à jouir de la
» considération que leur donne leur charge dans leur petit
» canton et à se divertir, que de venir s'ennuyer à Rennes et
» y dépenser de l'argent pour faire des remontrances. Mais
» au milieu de ces gens sages, il y a des brouillons comme
» ailleurs, qui ne s'occupent qu'à cabaler et ne se plaisent
» que dans le désordre... » (').
Aussi bien le Parlement, d'ordinaire déserté pendant les
Etats, se remplissait-il peu à peu, au grand regret de d'Ai-
guillon, témoin désolé des progrès quotidiens que faisait son
parti dans l'assemblée provinciale et de l'inaction persistante
dans laquelle celle-ci se confinait. La seule décision qu'elle
prit sur l'afi'aire du vingtième fut d'apporter au duc le 25 dé-
cembre, pour les transmettre au roi, de longues remontran-
ces, tissu de déclamations sur les misères de la province, la
violation de ses privilèges et les abus de la régie où d'Aiguil-
lon ne trouvait qu'une seule phrase digne d'attention, celle
qui décelait le projet de nouer entre les Etats et le Parlement
une association des plus dangereuses pour l'autorité royale :
« Nous ne répéterons point, y disaient les Etats, tout ce que
» les ordres du royaume ont dit de ces lois inconnues dans
» les temps les plus orageux de la monarchie : ils en ont prévu
» et annoncé les eil'ets malheureux : fasse le ciel que leurs
)) voix soient parvenues jusqu'au trône; si Votre Majesté a pu
(') D'Aiguillon, 14 janvier 1757, H. 336.
UNION DU PARLEMENT ET DES ETATS 51
» les entendre, nous la verrons bientôt revenir à ces conseils
» publics qui, exempts de passion, dictés par l'honneur et la
» vérité, n'ont jamais eu d'autres vues que l'intérêt de sa
» gloire, le bien de l'Etat et le salut des peuples. » Quand
d'Aiguillon eut communiqué à la députation chargée de ces
remontrances l'art. 4 de ses instructions, qui lui interdisait
de recevoir, d'envoyer, ou de souffrir qu'il fût envoyé aucun
mémoire relatif au vingtième et où il était dit que rien ne
saurait à cet égard modifier la volonté du roi, l'agitation fut
grande sur le théâtre et il put avoir un avant-goùt des orages
violents auxquels il allait être appelé à tenir tête. « Aujour-
» d'hui, écrit l'évêque de Rennes au contrôleur général (•), les
» Etats ont repris leur forme naturelle : la déraison poussée
» jusqu'à l'absurdité et soutenue avec violence, l'oubli des
» égards et de l'honnêteté, la fausseté, l'ingratitude, l'extra-
» vagance, la brutalité, tout est en campagne ». 11 fut obligé
de lever la séance. D'Aiguillon partageait entièrement ses
impressions pessimistes et jugeait inévitable de sévir contre
ceux des membres du Parlement qui excitaient leur compa-
gnie et encourageaient la résistance des Etats, leur promet-
tant de ne jamais enregistrer le second vingtième, quoi qu'on
fît pour les y contraindre, si l'Assemblée ne voulait pas y
acquiescer, et de traiter en concussionnaires et perturbateurs
du repos public ceux qui tenteraient de procéder à cette levée
avant l'enregistrement. « La province est perdue, écrivait-il
» le 31 décembre, et l'autorité du roi anéantie si nous faiblis-
» sons, mais le mal serait encore plus grand, s'il est possible,
» si, après avoir pris quelque parti ferme et vigoureux, on ne
» le soutenait pas... M"*" de Pompadour me mandait il y a
» quelque temps que le roi était très déterminé à faire dorôna-
)) vant exécuter ses volontés et respecter son autorité. Le mo-
» ment est venu où il faut agir en conséquence de cette bonne
» et sage résolution ». Et il signalait aux sévérités gouverne-
mentales quatre conseillers auxquels il imputait la principale
responsabilité dans les menées parlementaires, notamment
MM. de la (iascherie et du Pargo (^). Toujours plus favorable
(>) 28 décembre 1756, 11.336.
(2) Louis Gharelte dp la Gascherie (1712-1787), fils aîné de Louis Charelte de
la Gascherie, sénéchal de Nantes, avait une charge de.conseiller au Parlement de
Bretagne depuis le 9 août 1737. Ennemi implacable du duc d'Aiguillon depuis les
02 1,A BRKTAGNE ET LE DUC D AIGUILLON
aux Etats qu'au Parlement, il conseillait de remettre à plus
tard la punition de deux ou trois membres de l'assemblée
particulièrement turbulents, « parce que le temps des Etats
» est un temps de liberté et que toute la province se plaindrait
» si on enlevait quelques-uns de ses membres, quoique dans le
» fond on fût bien aise d'en être délivré » (').
événements de 1757, il fut toujours à la tête de l'opposition parlementaire contre
le commandant. M. du Pargo en voulait à d'Aiguillon parce qu'il l'avait signalé à
M. de Saint-Florentin comme impropre à remplir la place de sénéchal de Hennés.
Les deux autres, MM. de Guerry, appartenaient à une ancienne famille parlemen-
taire, d'autant plus influente qu'elle avait à la cour la chaude protection de la
duchesse de Saint-.\ignan, leur parente. (Lettre d'Ogier, janvier 1768, H. 371).
Fort ménagés par le duc en 1757, ils lui en surent gré pendant quelque temps et
une lettre que M. de Guerry père adressait au commandant en 1760 est assez
curieuse à cet égard. « .Je ne saurais assez vous remercier de tout ce que vous me
faites l'honneur de me dire d'avantageux pour ma famille et pour moi ; je vous
supplie de ne pas m'oublier dans les apostilles que vous mettrez, je ne dis pas sur
la liste, mais sur la litanie que vous enverrez : car, suivant les propos du public,
il y en a de plus courtes à l'église : je me suis déjà bien trouvé de celle que vous
(fîtes?) sur mon compte, et je n'oublierai jamais les obligations que je vous ai de
la façon dont vous en usâtes à mon égard : je vous supplie d'en user de môme
dans l'occasion qui se présente, et je suis siir de réussir. » Cela ne les empêcha
point de compter en 1764 et 1766 parmi ses adversaires les plus acharnés. D'Aiguil-
lon ne les nommait pas dans sa lettre du 31 décembre et quand Saint-Florentin lui
envoya en réponse, le 3 janvier, quatre lettres de cachet pour en faire usage selon
les circonstances, deux de ces lettres étaient en blanc, celles qui devaient concer-
ner les deux Guerry : elles ne furent pas utilisées.
(•) De ce nombre était certainement un des représentants les plus curieux de
l'esprit de résistance obstinée qui animait la noblesse bretonne, Auguste du Groes-
quer, qui était alors en train de manifester les derniers restes d'une ardeur près
de s'éteindre. Il avait environ soixante-dix ans et était aveugle, mais toujours vert
d'esprit et de corps, et il venait de le prouver en épousant quelques mois aupara-
vant une jeune demoiselle de quinze ans de la maison de Goyon (lettre de la Bois-
sière, 26 décembre 1756, H. 336). Il y avait plus d'un demi-siècle qu'il faisait aux
Etats un bruit terrible, interrompu seulement par de fréquents exils, qui l'avaient
mené jusqu'à Berlin et jusqu'en Pologne. Il avait été un des gentilshommes exé-
cutés en effigie en 1720 et désignés en 1726 pour être exclus des Etats. Les lettres
de cachet qu'il avait reçues pendant son orageuse carrière ne se comptaient pas :
c'était de celles-là qu'il disait plaisamment que le roi lui avait fait l'honneur de
lui écrire plusieurs lettres auxquelles il avait eu la prudence de ne pas répondre.
Doyen de la noblesse aux Ftats de 1756, il en avait été élu président par intérim
le 23 décembre, pendant une de ces indispositions qui affectaient régulièrement à
chaque session les présidents titulaires, afin de fournir à quelque membre de l'or-
dre l'occasion d'attraper la gratification de 9,999 1. 19 s. 11 d. que les Etals accor-
daient toujours à leurs présidents intérimaires, au grand scandale de d'Aiguillon,
qui blâmait ce gaspillage, mais qui d'ailleurs n'osait pas s'y opposer, tant il avait à
cœur de ménager les Etats (d'Aiguillon à Clautrier, jjrcmier commis du contrôle
général, 28 juillet 1757, H. 459). Dans celte présidence il se montra, au dire de
d'Aiguillon, « plus violent et plus déraisonnable qu'il n'était il y a cinquante ans. »
Ce fut le digne couronnement de cette existence turbulente : M. du Groesquer
DÉSORDRE DANS LKS ÉTATS 53
En attendant, et pour tirer l'assemblée d'une inaction
toujours dangereuse, le duc hasarda, le 31 décembre, la
demande, délicate aussi, de la capitation. La réponse fut
qu'il y avait une affaire entamée, celle du vingtième, et que
les Etats ne pouvaient traiter de deux choses à la fois. L'évê-
que de Rennes s'empressa de saisir l'occasion que l'opposi-
tion lui fournissait bien involontairement et déclara, en clô-
turant la séance, que les Etats étaient remis au lendemain
pour délibérer sur le vingtième. Mais on lui répliqua avec
fureur que ce n'était pas sur le vingtième qu'il s'agissait de
délibérer, mais sur la réponse du commandant aux remon-
trances, et en effet, le 1" janvier, le bastion se cantonna
obstinément dans cette position pendant toute la journée, qui
fut « terrible. » Celle du 2 ne le fut pas moins : « La
» noblesse, écrit d'Aiguillon (*), refusa obstinément de don-
» ner un avis jusqu'à neuf heures du soir. La plus grande
» partie de ses membres, qui étaient successivement sortis
» pendant l'après-midi pour diner, revinrent le soir, la tête
» fort échauffée : les conseillers du Parlement qui condui-
» saient la cabale se glissèrent dans l'Assemblée à la faveur
» de l'obscurité de la salle, et y amenèrent avec eux des
» avocats et des procureurs qui leur sont dévoués, de sorte
» qu'à dix heures le théâtre était plus rempli qu'il ne lavait
» été depuis l'ouverture des Etats, plus déraisonnable et plus
)) emporté que jamais. Après plusieurs contestations, aussi
» absurdes qu'indécentes, on commença à s'ennuyer : les
» uns voulaient aller au bal, les autres se coucher; il ne fut
)) plus question que de trouver un moyen honnête de se
» retirer. » On le cherchait encore lorsque vers une heure du
matin l'évêque de Rennes, effrayé d'une pernoctation et de
ses suites, prit sur lui de sortir de la salle, par une fenêtre,
parait-il, et fut suivi de tout son ordre; ce qui fit dire le len-
demain à M. de Régasson, que le premier ordre de la pro-
vince, après avoir bu et mangé toute la journée, s'était retiré
mourut le 16 janvier 1757. Celait, selon l'évêque de Rennes « le plus grand fou
qu'il y eût dans ce pays, où ils sont assez communs. » D'Aiguillon lui reconnais-
sait de l'esprit et de la capacité dans les affaires, mais déplorait que porté à la fac-
tion, et ne trouvant de repos que dans le désordre, <- il eût en tout temps préféré
le triste plaisir d'exciler des troubles à celui d'être utile à la province par ses
lumières. »
(') 5 janvier, II. 336. — Journal du Commandement, I, 333.
o4 LA BRETAGNE ET LE DUC D AIGUILLON
furtivement de sa cliaml)rc pour regagner son gite. Quand
on s'apei'cut de leur retraite, la noljlesse et le tiers ne virent
rien de mieux à faire que de se retirer aussi, et remirent la
délibération au lendemain, chambres tenantes.
11 fallut encore perdre les journées des îi et -4 Janvier pour
arracher entin aux Etats une délibération sur le second ving-
tième, à savoir l'otl're d'abonner les deux vingtièmes pour
900,000 livres chacun, pour deux ans, sauf dans le cas où la
paix viendrait à être conclue avant ce délai, et à condition que
la province fût autorisée à emprunter, et à ne pas lever par
imposition, la somme de cet abonnement. Cette délibération
était inacceptable, à cause de la modicité du chiffre et des
restrictions apportées, et d'Aiguillon dut la repousser aJjso-
lument. Néanmoins iJ considéra comme un grand succès
d'avoir enfin mis l'affaire en train, et prompt à l'espérance
comme il l'avait été quelques jours auparavant au découra-
gement, il jugea inutile de faire usage, au moins pour le
moment, des lettres de cachet qu'il avait demandées et qu'il
venait de recevoir. « Je vous promets, mande-t-il à Saint-Flo-
» rentin le 5 janvier, que sans abuser de la petite portion
» que le roi a bien voulu me confier de son autorité dans
» cette province, sans la porter au-delà de ses justes bornes,
» je saurai la faire respecter. La cabale parlementaire a reçu
» un furieux échec dans les deux dernières séances... Dans
» cette position, je crois inutile de faire un éclat aussi grand
» que celui de faire enlever les quatre chefs de la faction
» parlementaire, mais il faudra bien s'y déterminer si elle
» reprend le dessus. Leurs intrigues, leurs menées, leurs
» propos séditieux ne font qu'augmenter, mais je pense qu'ils
» en seront encore plus punis si leurs compatriotes ne les
» écoutent pas et rentrent dans leur devoir, que si on em-
» ployait la force pour les réduire. » On voit que ce despote
intraitable ne souhaitait rien de plus que de ne pas être obligé
de sévir, et qu'il voulait quand même espérer que cette dure
extrémité lui serait épargnée. Malheureusement il se trom-
pait : les 5 janvier et jours suivants, au lieu d'entamer de
nouvelles propositions pour l'abonnement, les Etats se refu-
sèrent à toute autre chose qu'à faire faire un nouveau
mémoire des griefs, et ne voulurent pas davantage entendre
parler d'aucune autre affaire tant que celle du vingtième ne
DÉSORDRE DANS LES ÉTATS 55
serait pas terminée; ce qui remettait la solution à un avenir
impossible à prévoir, et paralysait toute l'activité de l'as-
semblée.
Cette solution vint du côté d'où elle était le moins attendue.
Le 7 janvier, à sept heures du soir, arrivait à Rennes le cour-
rier spécial qui apportait la nouvelle de l'attentat de Damiens.
Expédié presque immédiatement après le crime, alors qu'on
ignorait encore quelles suites il pouvait avoir, les événements
inouïs qu'il annonçait ne pouvaient que plonger les esprits
dans la stupeur et dans la plus angoissante incertitude sur
le lendemain. L'effroyable nouvelle fit en un instant le tour
de la ville. D'Aiguillon venait d'avoir avec la commission du
vingtième une fatigante conférence de trois heures, pendant
laquelle il avait dû tenir tête à 18 commissaires plus obstinés,
plus sophistiques et plus déraisonnables les uns que les
autres, écrit-il ('), à l'exception de l'évêque de Saint-Brieuc,
de M. de la Biliais dans la noblesse et de plusieurs membres
du tiers. Les dispositions de la commission changèrent brus-
quement à l'annonce de la catastrophe : ils assurèrent le duc
qu'ils ne voulaient plus disputer ni sur le fond ni sur la
forme de l'imposition, qu'ils accepteraient tout ce qui leur
serait prescrit de la part de Sa Majesté, que le soin d'une
santé si chère les préoccupait exclusivement, et que leurs inté-
rêts privés ne les touchaient plus. Dès dix heures du soir, les
Etats se rassemblèrent et députèrent à Versailles un membre
de chaque ordre pour témoigner au roi les sentiments de
douleur et de fidélité de sa province de Bretagne, et trans-
mettre aux Etats des nouvelles impatiemment attendues. Le 8,
une messe solennelle pour le rétablissement du roi fut dite
aux Gordeliers, et les prières de Quarante-Heures ordonnées
par l'évêque de Rennes. En présence de ces témoignages
d'affection et de douleur, dont il était très loin de suspecter
la sincérité, d'Aiguillon jugea inutile de faire usage d'une
lettre de cachet pour la suspension de l'Assemblée que Saint-
Florentin lui avait envoyée, à tout hasard, par le courrier
qui portait la nouvelle de l'assassinat du roi. Il pensa même
pouvoir, à la faveur de l'émotion et de l'indignation géné-
rales, faire passer quelques-unes des demandes qui rencon-
traient le plus de contradiction.
(') Lettre du 9 janvier, U. 336.
56 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
S'il avait pu faire délibérer les Etats sous le coup même
de cette étonnante nouvelle, tout porte h croire que ses pré-
visions auraient été justifiées. Mais cette Assemblée était
étrang-ement mobile et sujette à de brusques revirements. Il
ne faUut même pas un délai de quarante-huit heures pour
que leur douleur, sincère le 7 au soir, ne fût plus pour eux,
le 9, qu'un prétexte à inaction. Telle fut, en ell'et. leur tacti-
que : se prétendre trop accablés de chagrin pour pouvoir
penser à quoi que ce fût. L'évêque de Rennes ayant voulu
prendre la parole pour exhorter l'Assemblée à délibérer sur
le vingtième, fut interrompu h chaque phrase : « Point de
travail; nous sommes trop affligés! A demain les Etats! »
Plusieurs de ses collègues, un gentilhomme, M. du Dresnay,
qui eut le courage de braver les fureurs de son ordre, eurent
le même sort. Sur le soir, d'Aiguillon leur envoya Tordre
positif de délibérer sur le vingtième dans les vingt-quatre
heures, et leur représenta que c'était par une soumission entière
aux volontés du roi, et non par une résistance aussi obstinée,
qu'ils pouvaient prouver leur douleur et leur inquiétude.
Peine perdue, car à la séance du 10 le désordre prit des
proportions tout à fait alarmantes. Le clergé et le tiers y
résolurent de demander communication des rôles du ving-
tième, pour qu'on put mieux se rendre compte du chiflre
auquel pourrait être porté l'abonnement : la noblesse, aux
crh de point de raies, point d'abon?iement.' réclama impé-
rieusement le retrait de l'ordre signifié la veille, puis se
décida à prendre, par 126 voix contre 97, un avis contenant un
refus catégorique de l'abonnement. Quand l'évêque de Ren-
nes voulut prononcer la délibération formée par les avis du
clergé et du tiers, cette prétention donna lieu à une des scè-
nes les plus tumulteuses qu'on eût vues. « Quoiqu'il ait la
» voix forte, le ton ferme, et qu'il soit accoutumé au bruit, il
» eut toutes les peines du monde à se faire entendre, les 126
» opposants jetant les hauts cris et menaçant le greffier avec
» la plus grande violence s'il osait enregistrer une pareille
» délibération. Les présidents firent de leur mieux pour faire
» cesser ce tumulte, mais il n'y eut pas moyen, et ils furent
» obligés de lever la séance pour éviter les suites tragiques
» qui en auraient résulté infailliblement » ('). L'évêque de
(') Lettre de d'Aiguillon, 12 janvier, H. 336.
DÉSORDRE DANS LES ÉTATS 57
Rennes avait tenu cependant à aller jusqu'au bout, et avait
énoncé la délibération, interrompu à chaque mot qu'il pro-
nonçait par une bordée de cris et d'injures. D'Aiguillon
déclare dans une autre lettre que ce qui s'était passé dans
cette séance faisait honte à l'humanité, et qu'il n'y pouvait
penser sans en concevoir la plus vive indignation.
Les choses n'étaient pas en meilleur état au Parlement. Le
premier président, La Briffe d'Amilly (' ), avait obtenu de sa
compagnie, à la nouvelle môme de la catastrophe, qu'on sus-
pendit l'examen de l'affaire qui avait occasionné la convoca-
tion de l'Assemblée des Chambres pour le 10, et qu'il n'y fût
pas question des affaires publiques. Mais bientôt M. de Kcr-
salatin proposa qu'en ce cas on les examinât dans l'instant
même, celle du vingtième avant toutes les autres, et qu'on
rendit un arrêt enjoignant de lever cette imposition sur le
pied de 900,000 l., en conséquence des offres des Etats.
Cette motion audacieuse fut bien accueillie, et elle aurait
peut-être été votée sans l'agitation générale, et sans une di-
version du premier président, qui s'empressa de lever la
séance sous prétexte d'une messe à laquelle on devait assis-
ter pour le rétablissement du roi. ]Mais l'incident en faisait
prévoir de plus graves pour le jour oîi le Parlement tout
(') La Briffe d'Amilly, né en 1699, premier président du Parlement de Rennes
depuis 1734. continua à exercer ces hautes fonctions dans le baillicige d'Aigtûllon,
puis après la rentrée de Tuniversalilé, puis encore dans le bailliage Maupeou, et
enfin dans le Parlement réiabli à l'avènement de Louis XVI, jusqu'à sa mort en
1777. Les hommes, les choses passèrent : seule sa pren)ière présidence ne passa
point. Une perpétuité aussi extraordinaire peut donner une idée de l'extrême sou-
plesse politique de ce personnage; notre siècle lui-même, si fécond en révolutions,
n'en fournirait peut-être pas un exemple aussi éclatant. Ennemi déclaré de la Cha-
lotais, mais non pas au point de se brouiller avec les tuteurs du Parlement, pen-
chant plutôt vers la cour, mais jamais au point de se livrer complètement, en réa-
lité servant et trahissant tout le monde, un pied dans Genève et l'autre dans Rome,
bien vu du gouvernement et donnant des gages à l'opposition, la Briffe d'Amilly
joua un rôle ondoyant et divers qui explique la diversité des jugements portés sur
son compte. D'Aiguillon le ménage en général et parait plutôt porté en sa faveur,
peut-être à cause de sa brouille avec le procureur général. Mais cette règle souffre
de nombreuses exceptions. On voit par exemple, dans une lettre de lui du 5 janvier
1757, un portrait peu flatteur de ce chef du Sénat breton : « Le chef de la compagnie
est faible et timide au dernier degré, méchant par tempérament, aimant le trouble
et le bruit par malice et sans projet d'en profiter, décrié et ha'i dans sa compagnie,
et de plus extrêmement indiscret. .Je ne puis ni me fier à lui, ni même savoir par
lui ce qui se passe dans un corps dont il ne prend pas la peine d'éclairer les démar-
ches; il ne les apprend que par moi «. La Briffe d'Amilly a cependant donné des
avis précieux à d'Aiguillon, notamment en janvier 1757,
58 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
entier serait réuni, et d'Aiguillon, dont la correspondance
montre aux approches de la crise une inquiétude extrême,
d'Aiguillon, d'autant plus effrayé de la responsabilité qu'il
allait avoir à encourir qu'il ignorait ce qui se passait à Ver-
sailles, commençait à prévoir qu'il allait être forcé de faire
usage des ordres du roi, au moins contre M. de la Gascberie,
que ses menées évidentes et ses relations non douteuses avec
les fortes têtes de Paris, de Bordeaux et de Rouen rendaient
alors le véritable chef de l'opposition ('). Efî'cctivement, le
lundi 10, en présence du Parlement tout entier réuni ('),
M. de la Gascberie parla vivement pour faire annuler la déli-
bération qui interdisait de s'occuper des affaires publiques,
et l'effervescence devint assez grande pour que le premier
président avertit en hUe d'Aiguillon de l'imminence de
l'orage, et de la nécessité de faire enlever, dans le plus bref
délai, les deux auteurs du trouble ('). En attendant, d'Amilly
et quelques autres surent gagner assez de temps pour empê-
cher les démarches trop vives, et de cette séance où peut-être
nombre d'avis violents furent proposés rien ne fut transcrit
sur le registre, sinon un arrêté sans importance, décidant que
le Parlement assisterait chaque jour, en corps, à une messe
pour le rétablissement du roi (*).
(') S'il faut en croire le Journal du Commandement (mais les lettres écrites
aussitôt après l'événement n'en parlent pas, et il faut extrêmement se défier, dans
l'histoire de celte période troublée, de ce que l'ardeur des passions a pu faire
ajouter après coup), ce conseiller aurait dit, en parlant de l'assassinat du roi :
Cl Tant mieux, il n'en mourra pas, et cela le rendra plus sage ! »
(') Il compta 8 présidents et 64 conseillers : c'était une afiluence tout à fait extra-
ordinaire, vu les habitudes d'absentéisme très développées au Parlement de
Rennes.
(') « Quand vous me confiâtes vos ordres pour faire arrêter quatre de nos mes-
sieurs, écrivit d'Amilly à d'Aiguillon (10 janvier, Journal, I, 366;, je ne pus dis-
convenir que ces mesures étaient nécessaires et que le choix était fait avec discer-
nement... Je vous demandai du temps et vous voulûtes bien vous rendre à mes
représentations. Je n'ose plus prendre sur moi de vous tranquilliser sur la disposi-
tion actuelle des esprits, ni arrêter l'exécution des ordres du roi et m'en rendre
responsable. Je crois pourtant devoir vous représenter encore qu'au cas que vous
jugiez par vous-même ne pouvoir différer de les exécuter, ils pourraient n'être pas
nécessaires en entier, et qu'il suffirait de sévir contre ceux dont la conduite a été
le plus mal interprétée. »
(*y Ueg. secrets du Parlement. — Bib. nat,, ms. fr. 7571. — A. N., H. 630.
Nous croyons que M. Pocquet s'est mépris lorsque dans son récit de la tenue de
1756-57 [L'Opposilion aux Etals de Bretaf/ne, Revue de Bretagne, de 'Vendée et
d'.Xnjou, 1890) il a placé dans la nuit du 9 au 10 janvier, et non du 10 au 11, l'en-
lèvement des deux conseillers, et prétendu que l'Assemblée des Chambres du 10
ARRESTATION DE MM. DE LA GASCHERIE ET DU PARGO 59
« Je balançai d'autant moins, écrit d'Aiguillon, à adhérer
» à son sentiment que j'étais informé que ces deux conseillers
» avaient journellement des conférences secrètes avec les sédi-
» lieux de la noblesse, qu'ils allaient aux Etats lorsqu'il s'y
» traitait quelque matière intéressante, qu'ils y soufflaient le
» feu et qu'ils entretenaient correspondance avec les Parlements
» de Paris, Rouen et Bordeaux ». Il se décida seulement à bor-
ner la punition aux deux chefs les plus compromis, et à lais-
ser tranquilles MM. de Guerry père et fils, moins dangereux
et dignes d'intérêt, surtout le père, alors fort âgé, et pour
qui un voyage par le froid terrible qui régnait alors aurait
pu avoir de graves conséquences.
En conséquence, dans la nuit du lundi 10 au mardi 11,
MM. de la Gascherie et du Pargo furent arrêtés, leurs papiers
mis sous scellés, et tous deux expédiés de bon matin hors de
Rennes ; M. du Pargo, à Bellesme, où l'exilait sa lettre de
cachet; IM. de la Gascherie au château de Saumur, où il devait
être incarcéré. L'opération fut conduite avec vigueur et promp-
n'eut pas lieu. Cette erreur a sans doute pour elle Llnguet, et aussi le Mémoire
justificatif àe M. de la Gascherie, qui tous deux placent l'arrestation la veille du
jour fixé pour la convocation des Chambres. Mais elle est formellement démentie
par la lettre plus haut citée de d'.\milly à d'Aiguillon qui porte la date du 10, par
une lettre de Le Bret qui indique que les deux conseillers furent arrêtés dans la
nuit du lundi au mardi (donc du 10 au 11), par l'art. 3 des remontrances que le
Parlement arrêta le 17 janvier (>< Le Parlement témoin depuis 18 ans du zèle et de
la fidélité des sieurs de la Gascherie et du Pargo, dont ils ont donné récemment
dans les arrêtés des S et 10 janvier, les témoignages les moins suspects, ignore
ce qui peut leur avoir attiré une telle disgrâce») et enfin par la lettre de d'Aiguillon
du 11 janvier (H. 336] qui ne peut laisser place à aucun doute :
« M. d'Amilly, y écrit d'Aiguillon, vint m'avertir hier que M. delà Gascherie
&\s.\i parlé le matin à l'Assemblée des Chambres avec la plus grande véhémence
pour faire annuler la délibération du 8, par laquelle il avait été arrêté de suspendre
pendant quelque temps l'examen de l'affaire qui avait occasionné la convocation
générale ». D'Aiguillon raconte ensuite l'arrestation des deux conseillers pendant
la nuit et conclut par celte phrase : « Ils sont partis ce matin, l'un et l'autre, sans
bruit ».
Ce qui est vrai, c'est que nous avons peu de renseignements sur la séance du 10,
soit qu'il n'y ait été pris aucun arrêté, soit qu'on n'ait pas osé inscrire les arrêtés
qui y furent pris.
Si l'erreur mérite d'être relevée, c'est que l'arrestation des deux conseillers appa-
raît sous un jour assez différent, étant la conséquence, et non la préface, de l'As-
semblée des Chambres. D'Aiguillon n'a fait usage de ses lettres de cachet que
forcé par la gravité croissante de la crise. Ce ne furent pas de sa part « des vio-
lences aussi injustifiables qu'inopportunes et maladroites », ni des actes de ven-
geance ou d'intimidation, mais des précautions nécessaires dans la situation trou-
blée de la Bretagne et du royaume, et dont l'utilité se fit sentir immédiatement.
60 LA ItRKTAGNE ET LE DUC DAIGUILLON
titiitle, mais sans les violences inutiles et les circonstances
révoltantes auxquelles les parlementaires essayèrent de faire
croire pour rendre leur cause intéressante, et qu'eux-mêmes
durent peu de temps après, par une rétractation fort piteuse
et très instructive, car elle nous prouve d'une manière frap-
pante la suspicion dans laquelle l'histoire impartiale doit tenir
leurs doléances, reconnaître n'avoir eu d'existence que dans
leur imagination (').
L'impression produite par les événements de la nuit fut
profonde et salutaire. Au premier moment de stupeur, le 11
au matin, quelques cris s'élevèrent dans le Parlement pour
qu'on cessât le service jusqu'à la remise en liberté de MM. de
la Gascherie et du Pargo; mais la majorité fit un accueil des
plus froids à ces propositions séditieuses : le premier prési-
dent expliqua qu'il avait connu dès le mercredi précédent
les ordres du roi contre MM. de la Gascherie et du Pargo,
qu'il avait obtenu du duc d'Aiguillon qu'il fût sursis à leur
exécution, mais que ce qui s'était passé les dimanche et lundi
l'avait forcé à y donner suite : puis vint l'heure de la messe,
à laquelle sa prévoyance avait fait arrêter qu'on assisterait
(') Voici les passages les plus saillants des deux lettres écrites par le Parlement
au roi à ce sujet : la première, au lendemain même de l'arrestation ; la seconde,
trois jours après. Rien de plus édifiant que ce rapprochement.
Lettre du 11 janvier : « . . . M. de la Gascherie... a été enlevé avec l'appareil du
criminel d'Etat le plus coupable : le subdélégué du commissaire départi, à la tête
de quatre cavaliers de la maréchaussée, lui notifia hier, à minuit, une lettre de
cachet... Quatre autres avaient été consignés à la porte de son appartement et
pareil nombre dans la cour de son hôtel : on est entré précipitamment dans son
cabinet, on s'est saisi de ses papiers, sur lesquels on a apposé le scellé ; et, sans
donner à ce magistrat le temps de respirer, sans égard aux larmes et aux gémisse-
ments de sa femme épouvantée par ce triste spectacle, on l'oblige de monter dans
l'instant, avec un exempt, dans une chaise de poste qui l'attendait, entourée de
ses satellites... Le sieur du Pargo... a essuyé à peu près le même sort... »
Lettre du 14 janvier : « . . . Il n'était pas étonnant que notre Parlement n'eût pas
été exactement instruit du nombre et de la position des cavaliers de la maréchaus-
sée employés à celle expédition... n'ayant pu en avoir le détail que par une femme
alarmée et troublée de l'enlèvement inopiné de son mari; mais revenue à elle-
même et plus tranquille, elle reconnaît qu'on a usé, lorsqu'on a arrêté son inari,
de tous les ménarjernenls convenables, et qu'il en avait lui-même témoigné sa
satisfaction à ceux qui étaient chargés de l'e.réculion des ordres <>. (Arch. dllle-
ct-Vil., G. 1760).
L'histoire de l'enlèvement des deux conseillers, considérablement amplifiée et
munie de tous les enjolivements nécessaires pour faire frémir, eut bientôt faille
tour de laFrance, et d'Argenson consigne dans son journal qu'ils ont été « liés et
garrottés. « (IX, 391.)
ARRESTATION DE MM. DE LA GASCHERIE ET DU PARGO 61
en corps. Il avait eu soin, de plus, de ne pas faire chauffer
l'église. Quand après cette messe solennelle, qui ne dura pas
moins d'une heure et demie, tous revinrent au palais, gelés
et transis, et désireux surtout de regagner leurs domiciles,
le premier président n'eut pas de peine à leur faire entendre
qu'ils avaient eu, en général et en particulier, des torts envers
le roi, qu'il n'était pas extraordinaire qu'il eût puni ceux qu'il
en croyait les auteurs, qu'il ne désapprouverait pas sans
doute que la Compagnie lui fit des instances respectueuses
eu faveur de ses deux membres, mais que ce serait leur ren-
dre un mauvais service que d'interrompre les fonctions. 55 voix
contre 19 décidèrent qu'on ne ferait que des remontrances.
Le Parlement se tint désormais pour quitte envers ses deux
collègues et après avoir, pour la forme, boudé le comman-
dant pendant quelques jours, messieurs, et surtout mesdames
leurs femmes, qui ne tenaient pas à se priver longtemps des
banquets et des danses, reprirent en grand nombre le che-
min de l'hôtel de Blossac, comme si rien ne s'était passé.
Même métamorphose au sein des Etats où aux orages ter-
ribles du 10 succéda le 11, merveilleux elfet des réflexions
salutaires qu'inspirait le sort des deux conseillers! le calme
le plus profond. D'Aiguillon s'attendait à être obligé de venir
sur le théâtre pour faire enregistrer d'autorité la délibération
et le greffier ne la lut, au début de la séance, qu'en trem-
blant : mais pas une voix ne s'éleva; la délibération fut signée
par les présidents sans la moindre opposition, et la noblesse,
comme les autres ordres, nomma quelques-uns de ses mem-
bres pour la députation chargée d'aller demander au duc
communication des rôles du vingtième, communication que
celui-ci était trop heureux d'accorder. Le lendemain les Etats
refusèrent même d'écrire au roi en faveur de MM. de la Gas-
cherie et du l*argo, comme le leur demandait un des affidés
du Parlement. Cette conduite exemplaire ne se démentit pas
un seul instant les jours suivants.
Quant à la cour, où MM. de la Gascherie et du Pargo
comptaient des parents, des amis, et avaient pour eux tous
ceux, en assez grand nombre, qui haïssaient le commandant,
le petit coup d'Etat que celui-ci s'était permis n'y eut pas un
moins heureux succès; et c'était là, peut-être, qu'il était le
plus difficile de le faire accepter. Saint- Florentin y parla avec
0^2 La bretagnk i:t lk di;c d'aUiCillon
aillant de force qu'il en était capable en faveur de son neveu,
lit voir que cet exemple était nécessaire, et les protecteurs de
MM. de la Gascherie et du Pargo n'osèrent rien dire ('),
M"" de Ponipadour, qui était bien revenue, depuis quelque
temps, de son ancienne prédilection pour les parlementaires
et à qui d'Aiguillon écrivit personnellement pour lui expli-
quer sa conduite, lui répondit dans les termes les plus flat-
teurs : « Le roi, disait-elle (*), est très content de votre con-
» duite, et je ne puis trop louer votre prudence et votre fer-
» meté. Servez-vous en toujours aussi utilement. Monsieur, et
» soyez persuadé qu'avec une telle conduite pour les affaires du
» roi, vos ennemis ne pourront rien auprès de moi et que c'est
» la meilleure façon pour conquérir mon amitié ».
Cependant la commission du vingtième pâlissait sur les
documents volumineux que d'Aiguillon s'était empressé de
lui faire communiquer. Il s'était bien douté, en lui faisant
porter des montagnes de cartons, si vastes qu'elle avait dû
louer un appartement exprès pour les placer, qu'elle en
aurait vite assez de ce travail fastidieux, et que l'instant se-
rait favorable pour obtenir non pas 1,400,000 1., car il per-
sistait à considérer ce chiffre comme irréalisable, mais
1,240,000 I., le plus, selon lui, que pût donner la régie
et qu'on pût demander légitimement aux Etats. En effet,
après quelques jours de labeur, la commission n'eut plus
qu'une pensée, en finir à tout prix, et le 16 janvier l'évêque
de Saint-Brieuc vint en son nom déclarer à l'Assemblée qu'il
était difficile, pour ne pas dire impossible, de faire usage des
documents fournis par la régie, et que le mieux était de s'en
remettre, pour le chiffre de l'abonnement, à la bonté du roi.
A peine eut-il prononcé ces mots que des affidés, qu'on avait
eu soin de disperser dans les différents cotés de la salle, et
parmi lesquels l'aJjbé Desnos, alors grand-vicaire de Saint-
Brieuc, candidat à un évéché, et quelque temps après ré-
compensé par celui de Rennes de ses services dans cette
mémorable journée, se fit particulièrement remarquer par la
vigueur de ses poumons, firent retentir l'air des cris répétés
de Vive le roi! avec tant de force, d'ensemble et de persis-
(') LeUre paiiiculière de Saint-Floronlin îi (rAif;iiillon, 22 janv. H. 630.
[-) Miiede l^ompadour à d'Aiguillon, 22 janv. (liil)l. deNantes, uis.67U, pièce215).
VOTE DU SKCOND VINGTIEME 63
tance, qu'il fut impossible aux orateurs habituels de l'oppo-
sition de placer cette fois un seul mot. Battus ce jour-là par
ces mêmes armes dont ils avaient tant usé et abusé, ils durent
voir la délibération emportée d'enthousiasme sans pouvoir
faire entendre la moindre protestation. Sans perdre un ins-
tant, l'évoque de Rennes prononça la délibération au milieu
du tumulte et des cris de Vive le roi! les présidents la signè-
rent, et une députation vint annoncer au duc que les Etats
s'en remettaient à la bonté de Sa Majesté. D'Aiguillon se
montra bon prince : la moindre chose pouvait modifier la
disposition des esprits; il importait de maintenir une bonne
volonté aussi rare; il proposa 1,200,000 1., avec effet rétroactif
depuis 1750, et permission de pourvoir par emprunt aux
sommes dues pour le dernier trimestre de 1750 et les six
premiers mois de 1757 : ce qui fut accepté d'enthousiasme.
C'était, en effet, un cadeau de plus de 2 millions qui était fait
à la province. Le total des rôles, de 1750 à 1756, atteignant,
comme on l'a vu, 11,632,495 1. pour le premier vingtième,
soit environ 11 millions en tenant compte des décharges
et modérations, le roi se contentait de recevoir au lieu de
cette somme 8,400,000 1., au plus grand profit des contri-
buables retardataires et de mauvaise volonté (').
Le Parlement, désormais, n'avait plus qu'à enregistrer :
c'est à quoi il se résigna, non sans de longs délais, et après
une lettre de jussion du roi du 22 mars 1757. Il ne le fit tou-
(') Ce n'était pas la seule conséquence fâcheuse de l'abonnement du vingtième :
l'impossibilité désormais de toute modification dans la répartition en était une au-
tre, désastreuse pour la plupart des contribuables. Certes, les opérations des con-
trôleurs du vingtième n'étaient point parfaites, mais elles valaient encore mieux
que la routine, la partialité, les complaisances des Etats et de la commission inter-
médiaire. Ils donnèrent bientôt la mesure de ce dont ils étaient capables dans cet
ordre d'idées en votant, à la majorité des deux voix de la noblesse et du clergé,
qu'on prendrait pour base de la répartition entre les diocèses les rôles du dixième
de 1749, rôles informes, presque littéralement copiés sur ceux de 1742, de 1734 et
môme de 1710, de préférence à ceux de 1753, qui rappelaient à la noblesse
d'odieux souvenirs et alarmaient ses intérêts. Il fut seulement décidé qu'on dimi-
nuerait un peu le contingent de l'évêclié de Tréguier, reconnu surchargé. La ré-
partition entre les contribuables fut entièrement livrée à l'arbitraire des membres
de la commission, dont chacun (sauf les évêqnes) fut chargé d'une portion du ter-
ritoire de chaque évêché. L'évêque de Rennes n'avait que trop de raisons d'écrire
(12 janvier 1757) qu'il aurait mieux valu souffrir encore pendant deux ans des dif-
ficultés et des lenteurs de la régie, parce qu'après ce temps on aurait été en état
défaire la loi en parfaite connaissance de cause et que c'eût été le seul moyen
d'établir la justice dans les contributions de la province.
64 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aKIUILLON
Icfois (') qu'en introduisant dans son arrêt d'enregistrement
('29 mars) une grave modification qui dénaturait complète-
ment l'esprit de la déclaration du 7 juillet 1750 : il stipula
(pic les deux vingtièmes — et non pas seulement le second —
cesseraient trois mois après la fin de la guerre. C'était pré-
parer de grosses difficultés pour le moment oii l'on voudrait,
conformément à la déclaration du 7 juillet, continuer pendant
10 ans encore la levée du premier vingtième. Le ministère
eut le tort de laisser passer impunément cet empiétement du
Parlement, qui ne devait pas être sans influence sur les évé-
nements de 1764 (-). D'Aiguillon, prévoyant quelque entre-
prise de ce genre, aurait voulu éviter qu'on fit enregistrer la
déclaration au Parlement (''); mais le procureur général et le
premier président, d'accord cette fois pour défendre les sus-
ceptibilités et les intérêts de leur compagnie, en sollicitèrent
l'envoi avec tant d'insistance, qu'on n'osa le leur refuser.
Ainsi se termina l'affaire du vingtième, par une victoire com-
plète aux Etats, et par un avantage plus douteux au Parle-
ment; mais l'abonnement était acquis, les vœux du ministère
comblés, et le terrain déblayé enfin de cet obstacle qui, depuis
sept ans, avait causé tant d'embarras.
Rien, désormais, ne pouvait plus donner lieu à de bien
chaudes discussions. Les Etats votèrent sans difficulté la capi-
tation, les fonds pour le casernement, dont le déficit pour les
années 1755 et 1756, de plus en plus considérable (679, 7171.),
put encore cette fois être pris sur l'excédent de l'état de
(') A. N., n. 439.
(*) Saint-Fiorentin se borna à adresser h La Ghalotais, soupçonné d'être l'auteur
de cette modincation, une lettre de reproches. La Ghalotais était alors si loin de
considérer d'.\iguillon comme un ennemi, ni comme l'âme damnée de Saint-Flo-
rentin, qu'il lui porta ses plaintes, à lui-môme, des observations du ministre. « Je
lui mande (à Saint-Florentin), écrivait-il au duc le 17 avril 1757, qu'il n'y a que
M. D. (d'Amilly, brouillé à mort avec La Ghalotais) qui ait pu lui mander un fait
aussi faux... Comme il me marque que le roi l'a chargé de me recommander plus
d'exactitude dans l'exécution de ses ordres, je vous assure que je suis très fâché, et
que je continuerai de demander justice jusqu'à ce que je l'aie obtenue sur ce fait...
Si je ne l'obtiens pas, j'insliguerai M. d'Amilly devant Saint-Florentin sur toute
son administration ici, et je n'en ferai pas à deux fois... Je ne veux pas avoir tou-
jours une pareille mouclie-guêpe à bourdonner aux oreilles, et j'en aurai justice
en le f'.iisant connaître : il est détesté ici et ne lait que nuire aux allaires du roi, en
les présentant mal et de façon â rebuter. . Je vous demande pardon de vous entre-
tenir de ces misères; mais vous avez de la bonté pour moi... »
(») UAiguillon à Mesnard, 19 juillet 17G3, H. 630.
FhN DE LA SESSION 1756-57 6o
fonds, les fonds pour les étapes, accrus à la demande du
duc de 60,000 1. pour indemniser des fournitures de harnais
et de chevaux qu'occasionnaient les passages de troupes
de plus en plus nombreux, un emprunt de six millions pour
le compte du roi, etc. Seuls les fonds demandés pour la
garde-côtes (200,000 1. une fois payées pour l'armement et
l'équipement de ces milices, et une somme annuelle de
61,500 1. pour la solde des officiers et des soldats) souffri-
rent plus de résistance, comme il était de règle pour toute
imposition nouvelle, à plus forte raison pour une imposition
comme celle-ci, dont l'objet déplaisait à la noblesse. Il fallut
encore, le 9 février, faire changer quelques mots dans l'avis
du clergé pour éviter l'extrémité toujours dangereuse défaire
enregistrer une pareille délibération à la majorité de deux
ordres contre un. On céda enfin sur les 200,000, mais on tint
bon sur les 61,500 1., qui furent d'ailleurs levées d'office, par
ordonnance de l'intendant du 13 avril 1757, sans que la com-
mission intermédiaire et le procureur général syndic songeas-
sent à protester. La session s'acheva le 15 février, paisible-
ment et heureusement (•). L'impression sur le compte de
d'Aiguillon, à la cour et dans la province, restait entièrement
favorable : Saint-Florentin transmit à son neveu les félicita-
tions du roi et de M. de Moras sur la manière dont il avait
fait réussir les demandes royales, et le duc de Luynes,
fidèle écho de l'opinion de Versailles, constate dans son jour-
nal que le renom de d'Aiguillon ne fait que croître et que
tout le monde en convient. « On ne peut refuser, dit-il, à
» d'Aiguillon et à M. TEvêque de Rennes, qui agissent fort de
» concert, qu'ils ont habilement profité des circonstances
» M. d'Aiguillon, depuis qu'il est en Bretagne, s'y conduit
)) avec la plus grande application et toute l'intelligence et la
(') La dernière affaire délicate qui se présenta fut la demande faite au duc d'Ai-
guillon par les Etats d'écrire au roi en faveur de MM. de la Gasclierie et du Pargo
(8 février). Un refus était dangereux : une acceptation aurait mis d'Aiguillon, prin-
cipal auteur de leur arrestation, dans une singulière posture. Il s'en tira en décla-
rant qu'ignorant absolument les raisons qui avaient occasionné les ordres de Sa
Majesté, il lui était impossible d'écrire : il ajouta que s'il les apprenait par la suite,
et qu'il pût faire des démarches en leur faveur, il les ferait avec plaisir. Ces petits
subterfuges étaient bien nécessaires lorsqu'on avait affaire à des caractères aussi
épineux. D'Aiguillon s'est d'ailleurs employé, et avec succès, en faveur des deux
prisonniers.
d'Aiguil,lon. 5
66 L.V URETAfiNE ET LE DUC d'aIGUILLON
» capacité possibles... sa facilité pour le travail, le temps qu'il
» y donne, sa politesse, lui ont mérité l'estime et l'amitié de
«toute la Bretagne... » On n'aurait guère entendu de note
dissidente que de la part des deux exilés, surtout de M. de la
Gascheric, qui conserva de son arrestation un ressentiment
implacable. Cependant d'Aiguillon ne fut pas étranger aux
adoucissements successifs qui rendirent sa captivité assez peu
terrible. Après une détention de quelques semaines, M. de la
Gasclierie obtint la permission de se promener dans le châ-
teau de Saumur, puis de descendre dans la ville, puis d'y être
prisonnier sur parole : à la rentrée du Parlement, en novem-
bre 1757, il put revenir à Rennes, ainsi que M. du Pargo.
Chacune de ces autorisations avait été sollicitée et obtenue
par d'Aiguillon : il n'en avait pas moins désormais un ennemi
mortel, dont la haine était prête à prendre, pour se satisfaire,
la première occasion qui pourrait se rencontrer.
CHAPITRE V
l'administration des grands chemins jusqu'en 1764
De toutes les afTaires dont les Etats de 1756-1757 eurent à
s'occuper pendant la dernière partie de leur tenue, la plus
importante fut sans contredit celle des grands chemins. Rien
dans toute l'histoire du commandement de d'Aiguillon en
Bretagne n'a donné lieu à des attaques plus passionnées que
celte administration des grands chemins. Au dire de témoins
bien informés, elle seule aurait été cause de tous les troubles
de la province ('). On a représenté d'Aiguillon comme dévoré
de la passion de faire grand, ne connaissant ni obstacles ni
mesure, insensible aux souffrances des malheureux paysans
accablés de corvées vexatoires, violant sans pudeur les prin-
cipes et les règles que lui-même avait posés. Les Pharaons,
les souverains de Ninive ou de Babylone n'auraient été ni
plus orgueilleux de leurs fastueux monuments ni plus prodi-
gues des peines et du sang de leurs peuples : et la rigueur
excessive des corvées qu'il exigea aurait été justement punie
par une effroyable impopularité.
Ce tableau est-il exact ? Il y a de fortes raisons d'en dou-
ter : et tout d'abord ce fait essentiel, que le réseau de routes
dont l'administration des intendants dota la France au xviii"
siècle, et qui fut certes un des plus grands services qu'elle
ait rendus au pays, quelque chèrement qu'il ait fallu le payer
d'ailleurs, donna lieu presque partout aux mêmes murmures
et aux mêmes imprécations, sans que nulle part les critiques
se soient trouvées justifiées. Qu'on lise les remontrances du
Parlement de Toulouse et de la cour des aides de Montau-
ban, en 1756 et 1757, contre l'intendant Lescalopier, celles du
(') Mémoire de l'intendant Gaze de la Bove, en 1781 (H. 539). "Les soins, dit-il,
» que d'Aiguillon s'est donnés pour la perfection des chemins ont été la cause pre-
» mière de tous les troubles qui ont régné dans la province et de tous les désagré-
» ments qu'il a ess-uyés ».
08 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
Parlement de Besançon contre Bourgeois de Boynes en 1758,
qu'on considère les innombrables obstacles suscités à Turgot
dans son intendance de Limoges pour la réforme des corvées,
qu'on suive l'odieuse campagne menée à Bordeaux en 1784
contre Dupré de Saint-Maur, et partout on trouvera à peu de
chose près les mêmes allégations, dénuées de preuves, que
celles des parlementaires bretons contre d'Aiguillon. La mau-
vaise humeur des cours contre le développement tout nouveau
de la vicinalité, qui joignait à d'incontestables abus de grands
avantages, mais qui dérangeait leurs habitudes, froissait leur
antipathie pour les innovations, et donnait par la force même
des choses aux agents du pouvoir central de nouvelles attri-
butions, fut universelle. Elles n'eurent de goût pour la corvée
que lorsqu'un ministre éminent entreprit de substituer à ce
système onéreux quelque chose de plus antipathique encore
aux privilégiés. Mais jusque-là leur attachement obstiné aux
vieilles coutumes et leur jalousie innée envers gouverneurs
et intendants s'exhala, contre tous les administrateurs sans
exception qui s'appliquèrent à doter enfin leur pays de
bonnes routes, en récriminations dictées par la passion, ou
froidement calculées pour conquérir, en flattant les préjugés
et les répugnances de la foule ignorante, une popularité de
mauvais aloi.
Néanmoins, quelque suspectes que soient par elles-mêmes
les plaintes formulées contre cette partie de l'œuvre de d'Ai-
guillon, il importe de rechercher si elles ont pu avoir quel-
que fondement, et de voir ce que fut sous lui l'administration
des grands chemins.
On a voulu, pour enlever à d'Aiguillon l'honneur d'avoir
développé dans des proportions jusqu'alors inconnues la
vicinalité en Bretagne, contester que tout fût à faire à cet
égard lorsqu'il arriva dans la province et on a prétendu que
les travaux publics y avaient déjà reçu une forte impulsion.
On a allégué le témoignage favorable de l'intendant de Noin-
tel qui, dans un mémoire de 1710, attribuait à la Bretagne
l'avantage d'avoir les plus beaux chemins du royaume, à
cause du soin particulier que les Ktats prenaient de cette
partie de l'administration. Il semble bien, cependant, en dé-
pit de ce témoignage isolé et contredit par beaucoup d'autres,
que les résultats obtenus fussent plus que médiocres. Les
ÉTAT DES ROUTES EN BRETAGNE AU MILIEU DU XYIIl" SIÈCLE 69
routes les plus nécessaires, comme celle de Rennes à Brest,
étaient inachevées; même dans la plus belle saison, une voi-
ture n'y pouvait passer sans danger (') ; on ne pouvait, en
1753, aller de Vitré à Fougères sans risquer de périr dans
les boues (^) : M. de Montigny, dans un voyage fait en Breta-
gne en 1752, voyait sur la plupart des routes des empierre-
ments non encaissés, formés de grosses couches de pierres
non cassées et se présentant par la pointe, impraticables,
couverts d'herbes et d'épines, les accotements des deux côtés
ruinés, et constatait que toutes les dépenses faites par les
Etats pour les grands chemins l'avaient été en pure perte {^).
Ce n'était pas cependant que la province n'eût à supporter,
pour d'aussi pauvres résultats, d'assez lourds sacrifices : elle
consacrait aux travaux publics des fonds variant depuis 1722
de 100,000 à 300,000 1. et portés en 1752 jusqu'à 000,000 ;
mais la plus grande partie de cet argent était gaspillée inuti-
lement au profit d'une foule d'ingénieurs, d'inspecteurs, de
piqueurs, etc. ; la corvée était très rigoureuse : le règlement
du 6 décembre 1734 y astreignait toute paroisse dont une
partie quelconque se trouvait à moins de deux lieues d'une
route en construction : elle pouvait être requise toute l'année,
sauf les mois d'août et septembre, et chaque corvéable pou-
vait être appelé deux fois par mois; mais mal dirigée, mal
surveillée, souvent éludée, elle n'était qu'une charge sans
utilité. L'appareil législatif était terrible pour les proprié-
taires riverains des chemins de traverse : un arrêt du Far-
inent de Rennes du 23 août 1735 leur enjoignait de les
réparer et rendre praticables dans un délai de quinze jours,
à peine de 50 1. d'amende, en vertu de l'art. 49 de la cou-
tume de Bretagne, et cette obligation était bien autrement
onéreuse que tout ce que d'Aiguillon a jamais pu exiger :
mais jamais prescription ne fut aussi outrageusement violée;
quand, en 1764, un des amis du duc déterra triomphalement
cet arrêt, bien propre, en ell'et, à montrer dans quelle con-
tradiction le parlement se mettait avec lui-même, ce fut
comme une résurrection véritable d'un texte profondément
oublié et auquel personne n'avait jamais songé à se confor-
(') Journal du commandement, I, 410 et suiv.
(-) Dupuy, L'adminislralion municipale en Bretagne, p. 257.
^] Vignon, Etudes sur l'administration des voies publiques, II, 333.
70 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aICUILLON
mer. La longueur des routes ouvertes avait passé de 80 lieues
eu 1743, lors de l'arrivée de l'ingénieur en chef Cliocat de
(irandmaison, à près de 400 en 1753 ('), sans que la province
fût en état d'en recueillir un réel avantage; car ces routes
mal construites, plus mal entretenues, interrompues par de
fréquentes lacunes, étaient à peu près sans utilité.
Dès qu'il eut pu se rendre compte des côtés défectueux de
l'administration des grands chemins, d'Aiguillon chercha à y
remédier, et rendit à cet effet, de concert avec Le Bret, dès
le 5 novembre 1754, une ordonnance qui s'attaquait aux abus
les plus graves et apportait au régime de la corvée un nota-
ble adoucissement. Elle réglait, dans le plus grand détail,
tout ce qui était relatif à la construction et à l'ouverture des
routes, aux obligations des ingénieurs et des inspecteurs, des
généraux et des députés des paroisses : elle limitait à sept mois
par an, du 1"' mars au 15 juillet et du 1"'' octobre au 15 décem-
bre, le temps pendant lequel pouvait être exigée la corvée et
stipulait que les tâches seraient divisées entre les paroisses
et subdivisées entre les habitants d'après les rôles de la capi-
tation. Peu après, lorsque les Eltats eurent à délil)érer sur le
fonds des grands chemins, ils obtinrent sans peine du com-
mandant d'autres adoucissements encore, à savoir que la
tâche imposée aux paroisses serait calculée en tenant compte
de leur éloignement du lieu du travail, que les jours de foires
seraient exempts du travail de la corvée, etc., etc. : et pour
réprimer le développement abusif de fonctionnarisme auquel
les grands chemins servaient de prétextes, il fut convenu que
l'ingénieur en chef remettrait à la commission intermédiaire
un état exact de tous les employés, qu'elle donnerait son
avis sur le nombre et sur les appointements convenables de
ces agents, et que l'état en serait arrêté en conséquence de
cet avis.
Ce qui valait mieux que ces dispositions législatives, car le
mal venait beaucoup moins des lois elles-mêmes que de leur
inapplication ou de leur mauvaise application, c'était l'éner-
gique impulsion que d'Aiguillon s'etlbrça de donner à cette
administration défectueuse et arriérée. Dans ses incessantes
pérégrinations, à travers la province, il accorda une attention
(>) Mémoire de Chocat deGrandmaison,22déc. 1758,Arch.d'ine-ct-Vil.,C.2272.
ZÈLE DU DUC d'aiguillon POUR LA CONSTRUCTION DES ROUTES 71
toute particulière à ce qui concernait les grands chemins :
stimulant le zèle des ingénieurs, surveillant de près leur
conduite assez souvent suspecte, excitant les populations, la
commission intermédiaire, les corvoyeurs, malmenant assez
volontiers les gens qui, dans des vues personnelles, s'oppo-
saient <à des travaux véritablement utiles ('), descendant sur
les ateliers et se rendant compte de visu de l'inexécution des
travaux, déléguant aussi à des gentilhommes ou notables
habitants des différentes localités ces fonctions de surveillance,
d'Aiguillon prit véritablement à cœur de doter la Bretagne
d'un vaste réseau de voies de communication, et il n'est pas
étonnant que les contemporains aient été particulièrement
frappés de cette partie de l'administration du duc, car la chose
se passait sous leurs yeux et c'était la première fois que l'on
voyait un commandant descendre dans tant de détails et se
mêler d'aussi près de la besogne (^). L'année 17o6 fut particuliè-
rement féconde à cet égard. La longue tournée que le comman-
dant avait eu à faire pour la défense des côtes avait pu l'édi-
fier sur l'insuffisance des routes et il avait fait entreprendre
un certain nombre de chemins pour relier les batteries éta-
blies sur la côte entre elles et avec les villages où les troupes
stationnaient (''). De plus, toutes les routes aboutissant au
camp établi près de Saint-Malo furent réparées. Chocat de
Grandmaison évaluait à 450 lieues la longueur des chemins
spécialement militaires qui furent faits ou réparés de 1756 à
1760 (*).
C'était quelque chose, mais ce n'était pas assez, et d'Aiguil-
lon ne tarda pas à reconnaître que la continuation du système
en vigueur serait toujours insuffisante, qu'il ne fallait pas
attendre de la corvée seule l'achèvement de la vicinalité, et
qu'il était indispensable d'obtenir des Etats une augmentation
(') L'évêque de Vannes s'opposait à une réparation des banlieues de cette vîlle,
parce qu'elle devait entraîner la démolition d'un couvent de Jacobins. « Je me
propose, écrit d'Aiguillon (15 juin 1762, Arch. d'IIle-et-Yil., C. 696) d'ordonner à
M. de Taille (l'ingénieur) d'aller en avant malgré l'opposition de M. de Vannes,
et je manderai à ce dernier ce que je pense de l'irrégularité et de l'indécence de
son procédé ».
(3) Mémoire de Gaze de la Bove, 1781, H. 539; Mémoire de M. du Closneuf de
Helloco (de Nantes), oct. 1774, H. 645.
(3) Circulaire de Chocat de Grandmaison, 15 avril 1756, Arch. Ille-et-Vil., C.
2272.
(*) Lettre de Chocat à Terray, 6 janv. 1771, H. 541.
72 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aiGUILLON
des fonds votés par eux pour ce service, et votés souvent
avec une grande répugnance. Afin de les y porter, il n'hésita
pas à leur faire le sacrifice d'une partie de ses attributions et
à associer la commission intermédiaire d'une manière plus
iutime que par le passé à tout ce qui concernait cette admi-
nistration, où son autorité n'était guère que nominale. En con-
séquence il inspira à la commission des chemins pendant les
Etats de 1756-1757 la plupart des articles d'un long rapport
qui fut lu aux Etats le 21 janvier 1757, approuvé par eux le
lendemain, envoyé en cour par les commissaires du roi avec
des observations presque constamment approbatives, trans-
formé en ordonnance, et qui fut comme la charte de l'admi-
nistration des grands chemins en Bretagne.
Il y était convenu (]ue les travaux seraient limités aux
380 lieues de routes environ alors ouvertes dans la province
et qu'il n'y eu aurait jamais une plus grande longueur à la
fois en cours d'exécution : que les ponts et ouvrages d'art ne
seraient pas faits parla corvée, mais par adjudication, sur les
sommes votées par les Etats pour les grands chemins; que les
portions de routes dépourvues du nombre suffisant de corvo-
yeurs, soit à cause du peu de population, soit à cause du trop
grand éloignement des paroisses, seraient faites également à
prix d'argent (art. 16) : que les fonds de la province seraient
employés, après les objets ci-dessus, à payer l'extraction et
l'arrangement des pierres pour la construction des chemins,
les corvoyeurs étant alors dispensés de ces deux opérations, et
ne demeurant chargés que du remuement des terres et du
charroi des matériaux (art. 12) ; que les corvoyeurs de har-
nais recevraient une indemnité représentant la nourriture de
leurs bestiaux pendant leur travail (art. 15); que les routes
de Rennes à Brest, Rennes à Nantes, Rennes à Saint-jNIalo et
Rennes à La Gravelle (La Gravelle, entre Vitré et Laval, sur la
frontière de la Rretagne et du Maine) étant presque entière-
ment faites, seraient incessamment achevées, de préférence à
tout, et qu'il serait donné aux paroisses qui y auraient tra-
vaillé, lors de la marque des tâches d'entretien, des assuran-
ces publiques et par écrit qu'elles seraient à jamais déchar-
gées de toute autre corvée que de l'entretien des dites routes
"(art. 17). Les articles suivants stipulaient que les paroisses
ne pourraient être commandées pour la corvée à plus de deux
ORDONNANCE DE 1757 73
lieues de distance de leur clocher (') : que la tâche de chaque
corvéable serait d'une toise par livre de capitation; que la
tâche incombant aux charretiers (corvoyeurs de harnais) serait
répartie entre les autres (corvoyeurs de bras) ('), que les habi-
tants des campagnes se retirant dans les villes resteraient
encore pendant quatre ans assujettis à la corvée, et que les
habitants des villes possédant biens dans les paroisses rura-
les seraient tenus de faire une toise de chemin par 50 livres
de revenu. Tous les piqueurs, réviseurs, inspecteurs, devaient
être remerciés, la province divisée en sept départements
(plus tard en dix) avec un ingénieur et un ou deux sous-ingé-
nieurs pour chacun, subordonnés à un ingénieur en chef, tous
nommés par le commandant sur la proposition de la com-
mission intermédiaire : l'examen des projets de travaux, l'ad-
judication des entreprises, l'inspection des ouvrages, devaient
appartenir à la commission intermédiaire, sous la surveillance
générale et l'autorité supérieure du commandant ou de l'in-
tendant et le droit exclusif pour eux d'ordonner les travaux,
d'approuver les marchés et de valider par leurs ordonnances
les avis de paiements réglés et consentis par la commission.
Moyennant ces arrangements, les Etats se déclaraient prêts
à porter de 600,000 1. à 1 million le fonds pour les grands
chemins, à condition d'ailleurs que les 400,000 1. de surplus
pussent être prises sur l'excédent de leur budget, ou hors-
fonds. D'Aiguillon conseillait fortement au contrôleur géné-
(') Par ordonnance du 31 août 1759 il fut décidé qu'elles pourraient l'être à
deux lieues et demie ; mais dans ce cas, leur tâche était diminuée d'un cinquième.
(^) Il résulte donc de ces dispositions qu'il pouvait arriver que la tâche indivi-
duelle d'un corvéable dépassât la proportion réglementaire d'une toise par livre
de capitation, et c'est ce que les ennemis du duc en 1764 se refusaient à consi-
dérer. De même pour les tâches des paroisses, h cause de la distinction à élablir
entre la tâche de construction (Une toise par livre) et celle d'entretien, indépen-
dante du taux de capitation. C'est ce qu'indiquait très nettement un article fort
important, l'art. 22. Il stipulait que les parties de routes construites aux frais de
la province resteraient, après achèvement, à la charge des paroisses quant aux
frais d'entretien. Or on entendait par lâche de construction tout ce qui changeait
la nature du sol, comme l'aplanissemonl, l'empierrement, etc., et par tâche d'en-
tretien, tout le reste. Le taux de capitation ne servait, lors de la fixation de la
tâche d'entretien, qu'à proportionner le travail entre les paroisses, de façon par
exemple que celle qui payait 1500 livres de capitation eût une lâche de deux tiers
plus forte que celle qui n'en payait que 500. Mais il n'était nullement impliqué
qu'elle n'eût que 1500 toises à entretenir. La confusion systématiquement faite
entre la construction et l'entretien était au fond de presque toutes les plaintes en
surtaxe qui furent présentées par certaines paroisses.
74 LA BRETAGiNE ET LE DUC d'aIGUILLON
rai racceptation de ces offres et s'en promettait beaucoup de
succès : « Je gémissais, écrit-il le 12 février 1757, de voir
» qu'on dépensait tous les ans près de 120,000 1. en appoin-
» tements de piqueurs, réviseurs, inspecteurs..., qui vexaient
» et pillaient les corvoyeurs sans être d'aucune utilité à l'ou-
» vrage; comme ils étaient presque tous protégés, il ne
» m'avait pas été possible d'obtenir leur suppression. La
» demande des Etats pouvait seule m'autoriser h l'ordonner,
» Les soulagements proposés poitr les corvo>/eurs sont l'uni-
)) que inoyen cïassurer la besogne. La corvée est bien plus
» onéreuse dans celte province que dans les autres, tant à
» cause de la dépopulation, de la dispersion des habitants,
» de leur éloignement des grandes routes et de la façon dont
» ils se nourrissent, que de la mauvaise qualité du sol et des
» matériaux, de la rareté de ces derniers, de la distance des
» lieux où on les trouve à ceux où l'on travaille, de l'intem-
» périe du climat, et surtout du nombre prodigieux de voitu-
» res énormes qui passent continuellement par les routes de
» Brest, Lorient, Nantes et Saint-Malo, pour le service des
» armements. Tous ces inconvénients réunis ne permettent
» pas d'espérer qu'on puisse jamais parvenir à rendre les
» routes de Bretagne praticables avec le seul secours de la
» corvée, quelque dureté qu'on ait pour les corvoyeurs. » Il
insistait pour que la permission de prendre les 400,000 1. sur
les hors-fonds leur fût accordée. « Il me parait d'autant plus
» essentiel de ne pas la leur refuser qu'outre qu'il en résul-
» tera un très-grand avantage pour le service du public et le
» soulagement des habitants de la campagne qui sont écrasés
» de toutes les façons, il est nécessaire de profiter des bonnes
» dispositions où ils sont cette année pour une partie contre
» laquelle ils ont toujours été extrêmement révoltés... La
» seule considération qui puisse vous arrêter est la médio-
» crité de l'excédent de l'état de fonds, qui se trouve bien
» réduit par la diminution des fermes ('). Mais la cause de
» cette diminution est un nouveau motif pour vous détermi-
(') La ferme des devoirs, qui avait été adjugée en 1754 pour 7,090,0<J0 I. venait
de l'être pour 6,590,000. Une des principales raisons de cette diminution était,
avec l'état de guerre, que l'impôt et billot, droit qui se levait sur les boissons con-
jointement avec les devoirs, mais au profit du roi et non à celui des Etats, venait
d'être augmenté. La diminution réelle se cbifTrait par environ 70,'XX) 1.
INTERPRÉTATION DU RÈGLEMENT DE 1757 75
» ner à ne pas refuser la demande que les Etats font pour
» soulager les cultivateurs et accélérer une besogne à laquelle
» le public est si intéressé. Ils diront certainement que si
» le roi n'avait pas augmenté de 400,000 1. la ferme de l'im-
» pôt et billot aux dépens de celle des devoirs, ils auraient
» la liberté de disposer de cette somme pour un emploi aussi
» sage qu'utile, et il est à propos d'étouffer entièrement la
» fermentation qui est survenue à cette occasion. » Le contrô-
leur général ne crut pas cependant, vu la situation de l'état
de fonds, pouvoir autoriser un prélèvement aussi considéra-
ble que celui qui lui était demandé et n'accorda que 200,000 1.
En conséquence le fonds pour les grands chemins fut porté
<\ 800,000 1. : ce fut le chiffre le plus élevé qui ait été atteint
à cette époque ; car, malgré la promulgation de l'ordonnance
de 1757 conformément au programme des Etats, l'identité
de vues qui s'était manifestée pendant cette session entre le
commandant et la commission ne tarda pas à être singulière-
ment altérée.
Très différente en cfl'et était l'interprétation qu'ils faisaient
des articles 11 et suivants du règlement de 1757. La commis-
sion croyait ou affectait de croire que les fonds votés pour le
soulagement de la corvée devaient nécessairement être afîectés
à cet usage et que la règle d'une toise par livre de capitation
devait avoir effet rétroactif : d'Aiguillon au contraire pensait
qu'il serait funeste à tous égards et contraire à toute justice
de faire bénéficier les corvéables mutins ou retardataires de
leur inaction les années précédentes, que l'achèvement des
travaux à eux précédemment imposés devait être la con-
dition préalable de leur participation aux adoucisscmenls
stipulés par le règlement de 1757, et qu'il ne pouvait être
question pour l'ensemble des corvéables du soulagement
promis par les art. 12 et 15 qu'autant qu'il resterait des
fonds disponibles après l'exécution des travaux nécessaires
pour l'achèvement des routes urgentes indiquées à l'art. 17.
C'est dans cette vue qu'une ordonnance de Le Bret du 18 mai
1757 ('), considérant que beaucoup de corvéables n'avaient
rien ou presque rien fait pendant les deux dernières années
qu'ils avaient été convoqués, tandis que d'autres avaient exé-
(') Arch. IlIe-et-Vil., C. 3813.
76 LA uretagni:: et le duc d'aiguillon
cuté avec zèle les travaux prescrits, enjoignait aux retardataires
de se mettre en règle pour le 15 mai suivant sous peine de voir
les travaux restant en soufTrance mis en adjudication à leurs
frais et d'être déchus de toute participation aux soulagements
promis aux corvéables : et en même temps l'intendant avisa
la commission de son intention de faire mettre en adjudica-
tion sur les routes les plus urgentes, à savoir celles de Rennes
h la Gravelle, Rennes à FJrest, Rennes à Nantes, Rennes à
Saint-l\Ialo, Rennes à Lorient par Ploërmel, les travaux pré-
vus par l'art. 11, travaux qui épuisaient entièrement les fonds
votés et ne laissaient donc rien pour l'application immédiate
des art. 12 et 15 ('). Telle fut l'origine du conflit. La commis-
sion intermédiaire protesta vivement contre la prétendue
inexécution des conventions passées avec les Etats ; la règle
d'une toise par livre de capitation ne serait pas, d'après elle,
respectée, puisque la répartition des tâches avait été faite
précédemment sans aucun égard à ce principe : au lieu d'en-
gager partout les travaux, il vaudrait mieux se borner aux
plus urgents et réserver de quoi se conformer à tous les arti-
cles du règlement des Etats : il avait été convenu qu'on ne
travaillerait que sur les 380 lieues de routes actuellement ou-
vertes, mais il n'avait pas été dit qu'on y travaillerait partout
à la fois : on ne pouvait le faire qu'à la condition qu'il y eût
assez de fonds pour exécuter tous les articles du règlement :
il était donc nécessaire de se borner, de telle sorte « que les
» habitantsdes campagnes, fatigués depuis si longtemps d'une
)) corvée accablante, ne furent pas déchus d'un adoucissement
» auquel ils avaient tout lieu de s'attendre, et dont la privation
» serait capable de produire parmi eux un découragement gé-
» néral » (*). « Si d'un côté, écrivait-elle à d'Aiguillon (^), il est
» utile et désirable de voir promptement les chemins à leur
» perfection, il est encore plus important de procurer à la
» portion laplus précieuse des citoyens quelques dédommage-
» ments réels d'une corvée qui prend sur leurs besoins et leur
» subsistance... Nous ne saurions penser que des objets qui
» ont fixé les vœux et l'attention d'une province assemblée et
» qui ont été les motifs déterminants dans la destination
(') Le Bret à la commission, 14 juin 1757, .\rch. d'Ille-et-Vil., C. 3813.
{«) Avis de la commission, 21 juin 1757, .\rch. dllle-et-Vil., C. 3813.
(') Lettre du 26 juillet, Ibid.
INTERPRÉTATION DU RÈGLEMENT DE 1757 77
» qu'elle a faite des fonds nécessaires... puissent être misa
» l'écart et regardés comme ne devant avoir aucune applica-
» tion... Nous ne cesserons de réclamer l'exécution des arli-
» clés du règlement des Etats auxquels MM. les Commissaires
» du roi ont donné leur approbation et qui avaient été déjà
y> annoncés dans tous les cantons de la province comme le
» motif le plus puissant pour ranimer le courage abattu des
» citoyens ».
Ces objections, contraires à l'esprit et à la lettre du règle-
ment, qui indiquait expressément l'achèvement des routes
énoncées à l'art. 17 comme devant passer avant tout, irri-
taient singulièrement Le Bret et surtout d'Aiguillon, qui les
réfutait avec une impatience non déguisée. « Si nous avions
» pu croire, répondait-il à la commission, que les Etats
» n'avaient d'autre but que de faire faire à prix d'argent les
» tâches des corvoyeurs qui par leur négligence et leur mau-
» vaise volonté font depuis si longtemps un tort si considéra-
» ble au commerce intérieur de la province, je me serais
» bien gardé de supplier le roi d'approuver le fonds qu'ils
«voulaient faire; j'ai toujours cru et je crois fermement
» encore que les Etats ont toujours voulu soulager les cor-
» voyeurs avec égalité, avec équité, et accélérer les travaux
)) des grands chemins; ces vues si sages ne peuvent être
» remplies qu'en mettant tous les corvoyeurs au même niveau
» et en obligeant par conséquent ceux qui n'ont pas ter-
» miné leur tâche de l'achever au plus tôt; tel est le but de
» l'ordonnance contre laquelle vous réclamez... Toutes ses
» dispositions sont aussi justes que sages^ et si elles n'étaient
» pas telles, vous n'y verriez ni le nom de Le Bret ni le mien.
» ... Il est constant que l'intention des Etats a été d'employer
» leurs fonds, premièrement et de préférence, à faire faire
» les parties de routes ouvertes sur lesquelles le nombre suf-
» fisant de corvoyeurs ne se trouve pas, et ensuite au tirage
» de la pierre, etc.. Lorsque l'adjudication sera faite, le
» restant des fonds, s'il y en a, sera appliqué aux soulage-
» ments énoncés dans l'art. 12. Sinon, comme l'intention des
» Etats n'a jamais été de suspendre la confection des grands
)) chemins qu'ils ont arrêté de mettre en chantier, les cor-
» voyeurs rempliront leur tâche comme par le passé, et dans
» des temps plus heureux ils obtiendront de plus grands
78 LA liIIETA(;NK ET LE DUC d'aIGUILLON
» soulagements de la lilîéralité fies Etats... » Dans sa cor-
respondance particulière avec Le Bret, d'Aiguillon exprimait
avec moins de ménagement ce qu'il pensait des mauvaises
raisons de la commission : « Il est bien prouvé (') que leur
» intention n'est que d'allonger notre besogne, do l'embrouil-
» 1er, afin de faire en sorte qu'il n'y ait jamais ,de chemins
» en Bretagne jusqu'à ce qu'ils en aient l'administration,
» dans l'espérance que les obstacles qu'ils nous présenteront
» à chaque instant, les plaintes que les Etats feront à chaque
» tenue de notre mauvaise administration, les murmures des
» troupes et des voyageurs, nous obligeront à la fin à désirer
» nous-mêmes d'en être débarrassés... Si je croyais que le
» bien public y gagnât, je ne balancerais pas un moment à
» céder la part que j'ai dans cette administration et je suis
» persuadé que vous feriez de même; mais je suis au con-
» traire très convaincu qu'il faut pour le bien public que
n nous veillions nous-mêmes à cette besogne et que la com-
» mission en soit totalement exclue; je pense donc... qu'il
» faut aller en avant et se bien garder de faiblir sur la plus
» légère circonstance, sans quoi tout sera perdu... Vous
» devez donc les convoquer (aux adjudications), mais s'ils n'y
» viennent pas, vous devez aller en avant et prendre acte de
M leur refus. Voilà mon avis, et le parti que je prendrais si
» j'étais à votre place. J'y ajouterais encore celui de laisser
» jaser les frondeurs et les bavards. Vous voulez le bien, vous
» agissez en conséquence. Vos intentions sont bien connues,
» elles dirigent votre conduite, et personne certainement n'y
» peut trouver à dire. Il faut prier Dieu de faire voir clair
)) aux aveugles, de convertir les mal intentionnés, et conti-
)i nuer de faire le bien sans s'embarrasser des clabaudages de
» ceux qui ne veulent que le trouble et la confusion ».
Ainsi fut fait, et l'adjudication des travaux en question eut
lieu les 29 août et 1"' septembre sans que la commission osAt
risquer l'abstention systématique que Le Bret avait extrême-
ment redoutée : la reprise des travaux de corvée fut fixée au
15 octobre, et un règlement du 30 oct. (-), appliquant défi-
nitivement les principes promulgués en 1757, stipula pour
(I) Aroh. d'Ille-et-Vil., C. 2267.
(") H. 540.
FERMETÉ Dr DUC d'aIGUILLON 79
les paroisses affectées aux travaux des routes ouvertes réduc-
tion de leurs taches au prorata de leur capilation, avec cette
clause toutefois que les corvoyeurs mutins ou paresseux,
dont les tâches n'étaient pas en état à la fin de 175G et ne le
seraient pas encore au l"'' mars suivant, seraient déchus de
cette faveur, et auraient à fournir le même travail que si leur
paroisse n'avait obtenu aucune diminution. Ce n'était pas
sans crainte que Le Bret, toujours très timoré, agissait avec
cette fermeté : mais il était poussé par l'énergique volonté du
duc d'Aiguillon qui éludait tous les prétextes et rappelait
fort sagement que le plus grand inconvénient de tous serait
de n'avoir point de chemins. « Tout le monde, dit-il dans
» une lettre du 18 octobre 1757 ('), en soutire et s'en plaint
» hautement. Les paysans même en murmurent, et plusieurs
» m'ont prié de les faire travailler incessamment, parce que
n leurs harnais sont crevés quand ils ont quelque transport à
» faire, et qu'ils ne peuvent se procurer le débit de leurs
» denrées ».
La légende des 380 lieues de routes ouvertes à la fois et
des malheureux corvéables traînés avec inhumanité à des
travaux excessifs et sans cesse répétés est sortie de ces évé-
nements. On voit ce qu'il en fut réellement. Le règlement de
1757 fut strictement appliqué, les travaux entrepris à la fois
furent ceux qui restaient à faire pour mener à bonne fin des
routes déjà presque achevées et de première importance
pour les communications de la paroisse et ils furent loin de
porter sur 380 lieues de routes, tout en dépassant, comme il
était juste, les proportions minimes, 50 à 60 lieues au plus,
car c'était à cette conclusion qu'aboutissait l'interprétation
de la commission ('), auxquelles les commissaires auraient
voulu les limiter (^).
(») H. 636.
(2) Mémoire de Ghocat de Grandmaison, 22 déc. 1758, Arch. d'IIle-et-Vil., G. 2272.
(») Il est assez piquant de constater que parfois les travaux furent étendus, mal-
gré le commandant, à des routes que celui-ci eût laissées de coté, mais auxquelles
des personnalités puissantes s'intéressaient. C'est ainsi que quelques-uns des adju-
dicataires primitifs ayant eu leurs marchés résiliés pour incapacité ou insolvabilité,
et de nouvelles adjudications ayant eu lieu en février 1758, on remarque parmi
celles-ci une somme de 37,000 I. affectée à une route passant par Vern, où était
une terre célèbre de M. de la Chalotais. D'Aiguillon, alors à Paris, exprima à Le
Bret ses regrets qu'on eût dépassé les fonds votés par les Etats <. étant très vrai-
semblable qu'ils n'auront pas le moyen d'en accorder de nouveaux à la tenue
80 l.X IlUETAGNK ET LE DUC d'aIGUILLON
La mauvaise humeur que les Etats conservèrent de ces évé-
nements se traduisit entre autres choses par la diminution pro-
gressive des fonds qu'ils accordèrent pour les grands chemins :
600,000 I. en 1758, 300,000 en 1760, 300,000 encore en 1762,
en attendant qu'en 1764 la noblesse refusAt absolument de
voter aucune somme. En vain d'Aiguillon leur fit encore des
concessions nouvelles : en vain en 1762 abandonna-t-il entiè-
rement à la commission intermédiaire le soin de passer elle-
même les adjudications, et sacrifîa-t-il l'ingénieur en chef
Chocat de Grandmaison, devenu l'objet d'attaques acharnées
dans la province (') : en vain la rigueur des principes fléchis-
sait-elle de telle sorte dans la pratique, grâce à la mauvaise
volonté générale et au désordre persistant, que la reprise des
travaux de corvée, fixée par d'Aiguillon au 15 octobre 1757,
eut lieu à peine à la fin de 1758 (*) : rien ne put réconcilier
Etats, commissaires et noblesse avec cette administration
qu'ils ne pouvaient pas se résigner à voir en d'autres mains
que les leurs. On eut plus vite raison des répugnances des
corvéables que de la mauvaise humeur de ceux qui se don-
naient pour leurs défenseurs. C'est donc au milieu de dif-
ficultés singulières que d'Aiguillon travailla, avec une per-
sévérance et une activité infatigables, mais sans la précipi-
tation fiévreuse qui lui fut reprochée, à la continuation de
l'œuvre entreprise. Si nous en croyons la lettre qu'il écri-
vait à Saint-Florentin en février 1764, au moment où le Par-
lement partant en guerre contre lui dénonçait spécialement
l'administration des grands chemins comme la principale de
ses vexations, il y avait alors 800 lieues de routes ouvertes
prochaine et de plus qu'ils n'en auront pas la volonté ; main je sens que vous
n'avez pas voulu donner à La Chalotais le désagrément de laisser sa route impar-
faite. » (Lettre du 24 fév. 1758, H. 636). Il s'en consolait d'ailleurs, la route en
question étant réellement utile à la ville de Rennes, et Le Bret y voyait encore
cet avantage que la commission y ayant donné son consentement c'était justifier
de plus en plus <■ que des considérations particulières avaient le pouvoir de la
déterminer même contre ses propres avis ou pour mieux dire contre les dilliculiés
qu'elle ne prétend opposer qu'aux commissaires du roi. » Le Bret à d'.\iguillon,
19 lév. 1758, .\rch. d'Ille-et-Vil., G. 2266).
Cj Sa culpabilité est possible, mais non pas certaine. Lorsque Gaze de la Bove
fut chargé en 1775, sur les réclamations du sieur Ghocat, de tirer cette affaire au
clair, sa conclusion (.\rch. d'Illeet-Vil., G. 2272) fut que Chocat avait plutôt péché
par négligence et par faiblesse que par malhonnêteté.
(*) Mémoire de Ghocat de Grandmaison, 22 déc. 1758, G. 2272.
PROGRÈS DE LA. VICINALITÉ SOUS d'aIGUILLON 81
dans la province : c'était donc, en une durée de huit ans, un
progrès de plus de moitié ('). On avait été vite {-). Les popu-
lations elles-mêmes se chargèrent de répondre, quand elles
furent interrogées, qu'on n'avait pas été trop vite (^). Lorsque
les passions furent un peu calmées, tout le monde fut bien
forcé de le reconnaître; vers 1780, l'aveu général était que les
Etats n'auraient peut-être pas fait en cent ans ce qu'il avait
fait en dix, et ce qu'il avait fait sans fouler les peuples, per-
suadés maintenant de l'avantage de la facilité des communi-
cations (*). Maliieureusement l'état relativement prospère
auquel il avait porté la vicinalité en Bretagne au moment où
commença l'insurrectionmorale dirigée contre lui ne se main-
tint pas : la mpdicité des fonds accordés désormais par les
Elats amena un dépérissement général (^), elles services ren-
dus par l'énergique administration de d'Aiguillon furent moins
grands et moins durables qu'il ne l'eût souhaité.
(') Lellre du 7 février. A. N., H. 630. La réponse des États au mémoire de Linguet
adopte le môme cliifîre. Le mémoire déjà cité de Caze delà Bove parle de 950 lieues.
(*; " L'opération a été faite avec une promptitude étonnante, dit Gaze de la Bove
dans ses observatious sur l'affaire Chocat: elle e.xigeait une grande activité de la
part de l'ingénieur en chef.... D'Aiguillon cherchait à profiter avec empressement
d'un moment qu'il n'eût peut-être plus retrouvé pour faire ouvrir et perfectionner
précipitamment, malgré toute réclamation, un grand nombre de routes dont on
reconnaît aujourd'hui l'utilité ».
(3) CL chapitre XL
(*) Mémoire de Caze de la Bove, 1781 (IL 539).
(S) Mémoire écrit vers 1770, H. 538.
lj'.\lGL'ILLON.
CHAPITRE VI
OPÉRATIONS MILITAIRES EN 1757-1758
Pendant ces événements, notre rupture avec l'Angleterre
étant devenue un fait accompli, d'Aiguillon allait se trouver
appelé à prendre à la guerre une part active. La tâche qui
lui incombait était difficile : il s'agissait, avec des forces qui
ne dépassaient pas au début 7 à 8,000 hommes, de défen-
dre contre toute tentative de l'ennemi des ports aussi éloi-
gnés que Brest, Lorient et Saint-Malo, et de protéger une
immense longueur de côtes, sur toute l'étendue de laquelle une
descente à l'improviste était toujours possible. Les fortifier,
les pourvoir de batteries et d'ouvrages qui pussent sur chaque
point permettre quelque résistance et donner aux renforts le
temps d'arriver, était la tactique tout indiquée : ce fut la tâche
à laquelle d'Aiguillon consacra de persévérants efforts. Après
avoir, quelque temps après la clôture des Etats, pris quelques
semaines de repos, il revint dans la province au commence-
ment de mai 1757, et recommença sur les côtes la tournée
déjà faite en 1756. Il séjourna à Nantes en mai, en juin à
Vannes, Belle-Ile, Auray, Concarneau, Quimperlé, en juillet à
Brest, à Saint-Mathieu, en août à Saint-Brieuc, Saint-Malo,
Dinan et Bennes, puis retourna à Brest où il passa la fin de
l'été et le commencement de l'automne, tout entier à des
projets d'attaque contre les ports militaires anglais qu'il avait
vivement conseillés et qu'il souhaitait extrêmement de voir
aboutir. Se borner à une défensive pénible lui semblait into-
lérable : il jugeait l'olfensive plus conforme à notre génie
national, plus exigée par les longs outrages que l'Angleterre
nous avait infligés, plus capable surtout de relever le moral
du pays et de rehausser notre considération en Europe. Le
succès ne lui en paraissait nullement impossible : une ten-
tative sur Portsmouth ou sur Plymouth, en profitant de la
supériorité éphémère (juc l'escadre de M. de Gonflans, qui
OPÉRATIONS MILITAIRES EN 1757-1758 83
s'armait alors h Brest, avait sur les flottes anglaises de la Man-
che, pouvait réussir et rien n'empêchait de s'y maintenir assez
de temps pour détruire et incendier les ports, magasins et
arsenaux : mais il importait de profiter du moment favorable,
qui sans doute ne se retrouverait plus, car il fallait s'attendre
à ce que nos ennemis sortissent rapidement de l'état de désor-
ganisation et de stupeur où les avait trouvés le commence-
ment de la guerre, et à ce que la France au contraire perdit
bientôt l'apparence de supériorité que lui avaient value quel-
ques succès imprévus. Conquérir la paix par quelque coup
d'éclat était le seul moyen d'éviter que l'épuisement du
royaume ne nous contraignît ensuite à la subir. « Nous nous
» ruinons de plus en plus, écrivait d'Aiguillon, le royaume
» s'épuise, et si nous n'en imposons pas au plus tôt à l'Eu-
» rope par quelque coup de vigueur qui oblige les Anglais
» à demander la paix, je crains bien que nous ne soyons
» nous-même forcés à la faire faute d'hommes, de mate-
» lots et d'argent. 11 faut courir les provinces pour con-
» naître l'excès de leur misère et le peu de ressources qu'on
» en peut tirer désormais. Les campagnes sont désertes, le
» peuple est écrasé, et la noblesse est fort mécontente du
» gouvernement, surtout depuis la guerre d'Allemagne, con-
» tre laquelle elle a des préjugés insurmontables ». Cette
lettre, qui fait honneur à la justesse de son coup d'œil, est
du 17 octobre 1757 ('), alors que nous n'avions encore éprouvé
aucun revers grave, trois semaines avant ce désastre de Ros-
bach qui, du propre aveu de Bernis, commença seulement à
lui dessiller les yeux et à lui dévoiler notre irrémédiable fai-
blesse. D'Aiguillon prophétisait en vain : ni le ministère, ni
la marine n'avaient assez d'énergie pour oser tenter semblable
entreprise et l'ordre arriva en octobre de cesser les arme-
ments.
Au lieu de l'exécution de ces vastes projets, c'était de misé-
rables tracasseries que d'Aiguillon était obligé de s'occuper :
conflits avec les bureaux de la guerre pour la subsistance des
troupes, conflits avec la commission intermédiaire pour le
casernement et pour l'imposition des milices (^), conflits de
(') Arch. guerre, vol. 3452.
(2) Les États avaient abonné cette imposition, en 1734, pour 188,0501.; ils pré-
tendaient ne pouvoir rien imposer au-delà de cette somme, mais le ministère sou-
Bi L.V BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
préséance avec la marine pour tles questions d'étiquette ('),
ou pour le commandement des batteries et retranchements de
la rade de IJrest, que les deux armées de terre et de mer se
disputaient. D'Aiguillon en fit d'ailleurs le sacrifice, au moins
momentanément : « Je céderai d'autant plus aisément à M. du
» Guay, écrit-il avec une amère ironie (-), le commandement
» qu'il prétend avoir, que les batteries et les retranchements
» dont il s'agit sont à présent dans le meilleur état de défense
» et couverts par les postes que j'ai mis en avant : mais si les
» Anglais paraissaient assez en force pour nous y faire crain-
» dre une entreprise, je crois que vous ne désapprouveriez
» pas que je revendiquasse tous mes droits, et je suis per-
» suadé que pour lors on ne me les disputerait pas ».
On sait que le cas ne se présenta point et que les Anglais
ne firent cette année-là aucune tentative sur les côtes de Bre-
tagne. En novembre 1757, après en avoir reçu la permission
du roi, d'Aiguillon quitta la province et alla passer l'hiver
dans ses terres, laissant les côtes bretonnes sous la surveil-
lance de six de ses lieutenants, MM. de Grossolles, de Saint-
Pern, de Balleroy, de Gronembourg, de Sainte-Croix et de
Polignac. 11 revint à son poste dans les premiers jours de
mai 1758, au moment où il venait d'être élevé au grade de
lieutenant-général .
Il commença comme d'ordinaire sa tournée par les côtes
méridionales de la Bretagne et se trouvait à Port-Louis lors-
qu'il reçut la nouvelle du débarquement à Cancale du duc
de Marlborough et de 15 à 16,000 Anglais, qui ne tardèrent
pas à paraître devant Saint-ÎNIalo et à se rendre maîtres de
tenait que la concession faite aux Etats en 1734 n'avait été que la permission
d'imposer à leur gré et sous leur surveillance la somme nécessaire pour les besoins
du service, à (juelque cliifTre qu'elle s'élevât. Or, en 1757, la guerre amenant une
notable élévation de frais, l'arrêt du conseil du 20 fév. fixa la part de la Bretagne à
416TO6 I. 5 s. 6 d. La commission fit une vive résistance avant d'imposer celte som-
me, et elle ne se résigna qu'à grand'peine, à la pluralité des voix des commissaires
du clergé et du tiers contre ceux de la noblesse, et après qu'une assemblée générale
des commissaires diocésains eut décidé à une faible majorité de faire l'imposition
de la somme demandée. <> Voilà la commission tout à fait montée sur le ton des Etats,
et par conséquent insupportable » remarquait 1 évêque de Rennes (14 juin 1757, H.
550) à propos de ces incidents.
(•) Dès 1756, un violent conflit s'était élevé entre d'Aiguillon et les autorités
maritimes, à propos de visites. La marine repoussait la prétention du commandant
d'être visité le premier à son entrée dans la ville de Brest.
C-} Lettre au marécbal de Belle-Islo, 10 juillet 1757. A. G. vol. 34C7.
DÉBARQUEMENT DES ANGLAIS 85
Saint- Servan (4 juin). Le commandant accourut en toute hâte
à Rennes, où il arriva le 7 juin, puis à Dinard, d'où il passa à
Saint-Malo, précédant de sa personne les troupes qu'il avait
appelées et les gentilshommes qui accouraient en foule pour
oflrir leurs services ('), car il importait d'encourager les habi-
tants, qui saluèrent son arrivée dans leurs murs par de vives
acclamations. Après avoir pourvu aux besoins les plus urgents
de la défense, il revint à Dinard hâter l'arrivée des troupes
et il se préparait à les mener au combat, lorsque l'ennemi,
jugeant l'occasion perdue, battit en retraite le 10 juin, suivi
de près par le commandant qui ne se consola pas facilement
de voir lui échapper une proie assurée et qui appelait de tous
ses vœux une occasion de faire enfin aux Anglais plus de mal
que de peur (^). A part quelques bâtiments qu'ils incendièrent
dans la rade de Saint-Servan et qu'un peu plus de hâte de la
part de leurs propriétaires aurait pu mettre à l'abri, ils ne
tirèrent aucun profit de cette expédition. Elle aurait pu leur
coûter cher si M. de Redmond, qui était à Pontorson, s'était
porté sur Cancale pour leur en barrer la route et les prendre
entre deux feux : mais cet officier resta inactif (■').
L'incertitude où l'on était sur les projets de l'ennemi et
l'opinion la plus répandue que Brest devait être particulière-
ment menacé rappela bientôt d'Aiguillon dans cette ville
(23 juin), puis à Saint-Mathieu où il passa les mois de juillet
et d'août, tandis que les Anglais, renonçant provisoirement à
tenter la fortune en Bretagne, allaient détruire les forts et
l'artillerie de Cherbourg et y capturer vingt-sept bâtiments
(août 1758). C'est à Saint-Mathieu que d'Aiguillon fut averti,
le 5 septembre au soir, du débarquement à Saint-Brieuc de
12 à 13,000 Anglais sous les ordres du général Bligh.
Des vingt bataillons de troupes réglées dont d'xViguillon
disposait à ce moment solennel, douze étaient à Brest, trois
à Lorient et Port-Louis, un au Croisic, un à Tréguier, un à
Saint-Servan, deux à Belle-Ile (*). Il expédia en toute hâte
(') Lettre de d'Aiguillon, de Dinard, 8 juin, A. G. .3493.
(2) Lettre de d'Aiguillon, 13 juin, A. G. 3493.
(•') Relation de la descente des Anglais à Cancale, Arch. marine, B* 474. D'Ai-
guillon fut considéré généralement comme le sauveur de Saint-Malo. Dans une
lettre du 24 juin 1758 (H. 637), le Malouin Gournay félicite et remercie d'Aiguil-
lon de l'immense service rendu à ses compatriotes.
(*) Emplacement des forces en Bretagne, 4 sept. 1758, .\ G. 3496.
86 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
(les courriers aux clifTérents corps disponibles ('), leur fixa
pour rendez-vous Lamballe,et se dirigea lui-même vers cette
ville sans perdre un instant, devançant les régiments Royal-
Vaisseaux, Bourbon, Brissac, Quercy e^ Bresse, qui étaient à
Brest et auxquels il avait donné ordre de se mettre en route
sur-le-champ. Tout dépendait, en cet instant décisif, de la
promptitude de nos opérations et c'est à elle que d'Aiguillon
a dû sa victoire de Saint-Cast, Sa marche fut extrêmement
rapide: parti de Brest à une heure du matin, il arriva à Lam-
balle dans la nuit du 6 au 7; et celle des troupes ne le fut
guère moins : elles marchèrent, écrit le subdélégué Vedier,
comme si elles avaient eu des ailes aux pieds. (îràce à ces
heureuses dispositions, d'Aiguillon se tenait pour assuré
d'avoir réunis à Lamballe, dès le 9, douze bataillons de trou-
pes de ligne, cinq de milices garde-côtes, le régiment de dra-
gons de Marbeuf et treize pièces de canon, soit en tout envi-
ron 10,000 hommes, dont 2,500 garde-côtes, avec lesquels il
pourrait offrir la bataille à l'ennemi. A voir l'ardeur et la
confiance des troupes, il ne doutait nullement du succès et il se
disposait à pousser vigoureusement l'attaque. « La meilleure
méthode, à ce que j'ai ouï dire, écrivait-il le 7 septembre, est
de marcher droit et vite aux ennemis lorsqu'on les sait quel-
que part, de faire de bonnes dispositions et de se fier un peu
à la Providence ». Le 8, il se porta à Plancoët, sur l' Argue-
non.
En ce moment l'ennemi, après quelques tentatives pour
s'établir à Dinard, après avoir porté une dévastation systé-
matique dans les environs de Saint-Briac, renonçant à l'atta-
que qu'il avait sans doute méditée à l'origine contre Saint-
Malo, arriva à Saint-.lacut et au Guildo, et campa à droite de
l'Arguenon. Le 9, il franchit ce cours d'eau près de son em-
bouchure. Fort heureusement cette opération lui coûta beau-
coup de temps. Des gentilhommes et des habitants du pays,
MM. de la Ville es Comtes, de Prémorvan et surtout Rioust
des Villes Audreins, opposèrent une résistance opiniâtre, dont
l'ennemi ne triompha qu'après vingt six heures de lutte (^) . Leur
(') Il fallut laisser d'importantes garnisons à Brest et à Lorient où l'on redoutait
que les Anglais ne fissent quelque tentative à l'iniproviste, en l'absence de la plus
grande partie de nos forces. On ne toucha pas non plus à la garnison de Belle-Ile.
(*) Lettre de Rioust des Villes Audreins, à Perroud, ingénieur des ponts et
SAINT-CAST 87
héroïsme, qui devait permettre à nos troupes d'arriver à temps
pour rejoindre l'ennemi, fut, avec la rapidité des mouve-
ments de d'Aiguillon, la véritable cause de la brillante vic-
toire du surlendemain.
Ayant enfin franchi cet obstacle vers les quatre heures du soir,
les Anglais allèrent camper le 10 à Matignon suivis de près
par d'Aiguillon, dont les forces étaient maintenant à peu près,
mais non pas encore complètement concentrées. Jugeant leur
position de Matignon assez forte, il préféra remettre l'atta-
que au surlendemain, lorsque Royal-Vaisseaux et l'artillerie
seraient arrivés. Il comptait alors l'aborder de front, tandis
que deux colonnes dirigées, l'une du côté de la baie de la
Fresnaye, l'autre par le Guildo, se rejoindraient derrière
l'ennemi et lui couperaient toute retraite. Mais Bligh décampa
pendant la nuit et se dirigea vers l'anse de Saint-Cast, où
l'attendaient ses vaisseaux ('). Fort heureusement, M. de Broc
avait été chargé par d'Aiguillon de ne pas le perdre de vue
et de le harceler par des attaques continuelles, de sorte que
les Anglais marchèrent lentement. Ils ne commencèrent leur
embarquement le 11 qu'à sept heures du matin, et une grande
partie de leurs troupes était encore à terre lorsque sur les
neuf heures d'Aiguillon arriva sur les hauteurs de Saint-Cast à
la tête du régiment de Marbeuf et de quelques détachements
de grenadiers, bientôt suivi de toute l'armée française, qui
avait marché avec une incroyable rapidité. D'Aiguillon décida
l'attaque sur-le-champ pour profiter de cet instant critique où
une troupe opérant son embarquement est affaiblie par l'ab-
sence des hommes ayant déjà réussi à gagner le large et
gênée dans ses moyens de défense, et le feu commença immé-
diatement (^). A mesure que les troupes arrivèrent, d'Aiguil-
lon les partagea en quatre colonnes : à gauche, les régiments
chaussées, relatant l'affaire du Guildo, 11 juillet 1778, Arch.d'IUe-et-Vil., G. 2255.
Relation du curé de Saint-Cast, p. p. M. Le Court de la Villethassetz, Revue de
Bretagne, 1858.
(') D'après plusieurs récits, ce serait par la désertion d'un dragon du régiment
de Marbeuf que le général anglais aurait été prévenu de l'approche de d'Aiguillon,
qu'il ignorait, et de l'arrivée de l'armée française, qu'il croyait impossible. Le rec-
teur de Saint-Cast admet l'histoire du dragon, mais pense que ce fut une ruse de
d'Aiguillon pour faire peur à l'ennemi et le décider à se rembarquer (Relation éma-
nant de d'Aiguillon lui-même (A. M., B* 74).
(') Lettre non signée, émanant d'un garde-côte et écrite de Plancoot, le 11 sep-
tembre (A. G. 3496).
88 LA BRETAGNE ET LE UUC d'aIGUILLON
de Boulonnais, de Brie, les bataillons de milice de Marniande
et de Fontenay-lc-Comte, et le premier bataillon de volon-
taires étrangers, sous le commandement de M. d'Aubigny,
assisté du chevalier de Bedmont ; cette aile avait ordre
d'attendre pour engager l'action que la colonne de droite, à
la tète de laquelle d'Aiguillon allait se mettre lui-même, eût
commencé l'attaque ; au centre, M. de Broc, avec les dra-
gons de JNIarbeuf, auxquels on avait fait mettre pied à terre,
et quelques détachements d'infanterie ; en arrière et en réserve,
le chevalier de Saint-Pern avec le régiment de Penthièvre et
le 3™° bataillon des volontaires étrangers ; enfin, à droite, la
principale colonne, sous ]\I. de Balleroy, composée des régi-
ments Royal- Vaisseaux, de Bourbon, de Bresse, de Brissac
et de Quercy. C'est à celle-ci que d'Aiguillon réservait le rôle
d'engager le combat; mais elle perdit du temps à chercher
un chemin pour descendre sur la plage, et l'impatience de
d'Aubigny ne lui permettant pas d'attendre, il commença
l'attaque avant que la colonne de droite eût paru. Vigoureu-
sement abordés, malgré le feu terrible de leurs vaisseaux,
qui fit parmi les régiments de Bourbonnais et de Brie, les
plus éprouvés dans cette journée, d'assez nombreuses victi-
mes, les Anglais furent bientôt enfoncés ; l'apparition des
colonnes de la droite et du centre acheva de mettre la dé-
route parmi eux; ils furent jetés à la mer ou forcés de se
rendre, et notre artillerie coula trois de leurs bateaux qui
fuyaient vers leur flotte, chargés de soldats ('). Aussi est-il
difficile de supputer exactement les pertes de l'ennemi, qui
laissa sur la plage environ 1100 morts et 732 prisonniers,
dont une dizaine d'officiers supérieurs et des premières mai-
sons d'Angleterre (*), mais qui perdit encore pas mal de
monde noyé. La nôtre fut de 4 à 500 hommes tués ou blessés;
'elle porta principalement sur les régiments de Brie et de
Boulonnais qui avaient eu à traverser un vaste terrain décou-
(') Relation de l'ingénieur INIagin, p. p. M. de La Borderie, dans les Mémoires
de la société archéologique des Côtes-du-Nord, 1885-1886. Cette relation écrite dès
le 22 septembre 1758 se distingue par un ton de véracité qui inspire confiance. — Le
récit exact et circonstancié de Rioust des Villes Audreins (Recueil des pièces sur
Sainl-Cast, p. p. la Société archéologique des Côtes-du-Nord, 1858), n'attribue pas
moins formellement au commandant en chef l'ordre de l'attaque et les disposi-
tions qui procurèrent la victoire.
{-) Entre autres, lord Frederick Cavendish, frère du duc de Devonshire.
SAINT- CASÏ 89
vert sous le feu des vaisseaux anglais pour aller aborder
l'ennemi, et elle fut proportionnellement plus forte en officiers
qu'en soldats. Mais il ne faudrait pas en conclure, comme on
a cherché souvent à le faire accroire, que les autres parties
de l'armée française n'aient rien fait, ni que d'Aiguillon n'ait
été que simple spectateur de l'action : il y prit une part ac-
tive, et resta pendant les quatre heures environ que dura le
combat sous le feu de l'artillerie anglaise, soit sur la plage,
soit près des moulins d'Anne et du Chesne, ses deux points
d'observation (M.
(') Sur ce point, les relations contemporaines de l'événement sont unanimes :
« Notre général, écrit un des combattants de Saint-Cast à un de ses amis de Paris
(Bib. de l'Arsenal, ms. 6607, i° 144) s'est distingué de toutes les façons, s'est mon-
tré partout, et a fait voir le sang-froid et la sagacité d'un homme consommé dans
le métier ». — « De l'aveu de tout le monde, dit une autre lettre, écrite le
12 septembre du château de la Villethéart, dWiguiilon s'est comporté avec une
habileté et une bravoure peu communes. » On lit, dans le récit de Rioust de
Villes Audreins : « Notre général en chef fut toujours très exposé, courant sans
cesse du moulin d'Ayineau moulin du Chesne, ses deux points d'observation ; le
duc pensa être emporté par un boulet, au pied de ce dernier moulin, el plusieurs
bombes arrivèrent tout près de lui .> (Recueil de pièces sur Saint-Cast, p. p. la
Société archéologique des Côtes-du-Nord, Saint-Brieuc, 1858). — Un ofticier de
Boulonnais, dans une lettre écrite dès le 11 au roi, s'exprime en ces termes :
<■ On ne saurait donner trop d'éloges du duc d'Aiguillon : semblable au dieu de la
guerre, il inspirait aux troupes l'ardeur et la confiance dont lui-même était péné-
tré ». — Cf. les différentes relations de la bataille, celles de Magin. de dom .larnin,
prieur de l'abbaye de Saint-Benoît à Saint-Malo (Bib. nat. ms. 19829), celle
du recteur de Saint-Cast, celle que d'Aiguillon lui-même a laissée écrite de sa
main (A. M. B* 74, î° 291). Il faut ajouter à ces témoignages le récit du duc
de Luynes (XVII, 669), celui de Voltaire dans son l'ircis du siècle de Louis XV
(Beuchot, XV, 370) et la poésie populaire bretonne, qui a insisté avec complaisance
sur cette victoire glorieuse et qui est, comme on l'a justement remarqué, cons-
tamment favorable au duc d'Aiguillon. Elle rapprocha Saint-Cast de la prise de
Minorque :
Je chante d'Aiguillon
Qui de la France est l'appui :
Il ressemble à son oncle
On dirait que c'est lui.
Tous deux également.
Des .Vnglais la terreur
Par les plus grands exploits,
Signalent leur valeur.
Richelieu de Mahon,
Déloge les Anglais
Et l'autre à Saint-Malo
Rend vainqueurs les Français.
Le nom de d'Aiguillon donna lieu à quantité de plaisanteries d'un goût douteux ;
90 LA BRETACiiNE ET LE DUC d'aIGLILLON
Tel fut ce combat de Saint Cast, une des journées si rares
dans notre histoire où nous eûmes la chance de vaincre les
Anglais en bataille rangée. Il serait exagéré sans doute de
vouloir le présenter comme une grande victoire; ni le nom-
bre des troupes engagées, ni les conditions dans lesquelles
eut lieu la rencontre ne la permettaient, mais il n'en était pas
moins un avantage réel et important par ses conséquences,
honorable pour le soldat, qui avait vaillamment fait son
devoir, pour le général, qui avait habilement pris les disposi-
tions nécessaires, pour les nobles Bretons qui avaient pris
comme volontaires une part importante à la délivrance de
leur patrie ('). Il y eut ce jour là de la gloire pour tout le
monde ; aussi ne saurait-on trop déplorer que l'esprit de parti
se soit appliqué plus tard à obscurcir ce qui était si clair au
premier moment, à attribuer tout le mérite aux uns pour le
retirer aux autres, et à défigurer le rôle du général en chef,
dont les témoins oculaires sont unanimes à louer le courage
Dans leurs fanatiques transports
Les Anglais ravagèrent nos ports.
Mais à la fin ils ont reçu
Des coups d'Aiguillon dans le eu.
Quand on étrillait ces vauriens,
Quoiqu'ils ne soient pas bons chrétiens
Ils criaient en regagnant l'eau
Sed libéra }ios a malo.
On ne peut guère citer, comme document contemporain défavorable au duc, que
la relation du recteur de Saint-Denoual qui lui reproche trop de lenteur.
Toutes les villes de Bretagne célébrèrent la victoire par des réjouissances su-
perbes, et firent à d'Aiguillon, lorsqu'il entra dans leurs murs, des réceptions
enthousiastes. Les Elats de 1758 firent frapper, en commémoration de Saint-Cast,
une médaille où le nom de d'Aiguillon ne manqua point d'être mentionné :
Ludovico XV Fr. et Nav. Régi
Virtus nobilitatis et populi armorici.
Anglis ab Aiguillonio dure profligatis.
Ad Sanctum Castum anno MDCGLVIIl.
(') A citer particulièrement les noms du marquis de Cucé (blessé), de MM. de
Saint-Pern, de Galan, de Robien (blessés), de Kcrguézec (blessé), de Montmuran.
de Pontual, de Sceaulx, de Pontphily (grièvement blessé), etc., etc. DAiguillon
n'a nullement passé sous silence la part glorieuse que ces gentilshommes prirent
au combat : « J'espère, répondait-il le 27 septembre aune lettre de félicitalion de
la commission intermédiaire, que nos ennemis craindront à l'avenir d'attaquer une
province dont les membres les plus distingués deviennent grenadiers dès qu'elle
est menacée et donnent à leurs nouveaux compagnons l'exemple de la valeur et de
l'intrépidité »
SAINT-CAST 91
et l'habileté. Certes, les combattants de Saint-Cast auraient
été vivement surpris si on leur avait annoncé, au lendemain
de la victoire, qu'un temps viendrait où l'honneur de la jour-
née serait refusé au duc d'Aiguillon, ou môme ce brillant fait
d'armes servirait de prétexte à d'infâmes accusations contre
lui. Aussi n'est-ce pas au moment du triomphe, mais quelques
années plus tard, lorsque les faits étaient moins présents à
l'esprit de tous, lorsque l'opinion publique travaillée à ou-
trance par un parti sans scrupules semblait prête à accepter
aveuglément tout ce qui pouvait rendre d'Aiguillon haïssable
ou ridicule, que commencèrent à circuler les accusations dont
les libelles se sont faits complaisamment l'écho, et le célèbre
jeu de mots attribué (très probablement à tort) à ^1. de la
Chalotais, qui n'aurait pas eu en tout cas le mérite de l'in-
vention, car la première application en avait été faite, et
semble-t-il, à plus juste titre, au vainqueur de Molhvitz (').
Tantôt on chercha à diminuer singulièrement l'importance
de la victoire, comme l'auteur de la Lettre d'un patriote, qui
parle « du faible avantage que deux régiments remportèrent
dans l'anse de Saint-Cast, » insuffisante compensation des
dommages causés à Saint-Malo par la descente des Anglais;
tantôt, comme Duclos,on en retira l'honneur au duc d'Aiguil-
lon pour l'attribuer exclusivement à d'Aubigny {^) ; tantôt
même on alla jusqu'à des attaques bassement et sottement
(') Il faut donc résolument reléguer au rang des fables la tradition qui veut que
d'Aiguillon, ulcéré dans son orgueil par la mordante plaisanterie de La Chalotais
sur la farine dont il s'était couvert, ait voulu tout sacrifier à sa vengeance. Le mot,
s'il a vraiment été dit par La Chalotais, et rien n'est plus douteux, car aucune
allusion n'y a été faite lors du procès du procureur général, n'a dû l'être que fort
tard : Bachaumont ne le mentionne qu'à la date du 15 octobre 1764. Il n'aurait
donc pas été la cause, mais au contraire la conséquence de la rupture survenue
entre La Chalotais et d'Aiguillon.
Nous ne savons quel rimeur a mis la chose en vers :
Couvert de farine et de gloire.
De Saint-Cast héros trop fameux.
Sois plus modeste en ta victoire :
On peut, d'un souffle dangereux
Te les enlever toutes deux.
(2) C'est la version qu'ont adoptée les Etats de Bretagne dans leur réponse h
Linguet. Henri Martin a suivi cette tradition : « Le duc d'Aiguillon, dit il, (XV,
541) montrait une hésitation peu honorable. Un brave officier, d'Aubigny, attaqua
sans ordre : tout le monde suivit. ■. — U y a là, comme on voit, une part, mais
une petite part, de vérité.
92 LA HRKTA(iNK ET LE DUC d'aI(;1"ILL0>"
injiirieusos, dont Tévidcnte aljsurditc aurait dû rebuter la
crédulité du public. On lit par exemple dans un libelle inti-
tulé V Essai sur la situation de la Bretagne (*) que d'Aiguillon
resta pendant le combat près d'un moulin, inactif et comme
pétrilié ; seule la vue de la meunière le rappela à la vie, car
c'est l'homme unique auprès du sexe : dans cette carrière
seule il a affronté les plus grands périls et remporté des vic-
toires, souvent suivies de cuisants souvenirs. Tandis donc que
ses soldats attaquaient les Angbiis, lui-même attaquait la meu-
nière, et il allait triompher de sa résistance lorsqu'une bombe
survenant détermina sa fuite. — Il est triste de penser que de
pai'eils récits aient pu rencontrer quelque créance (^), et que
parfois même leur influence ait pu s'exercer sur le jugement
de l'histoire. Telle est toujours, dit très bien M. Baude('), la
justice des partis, et quelquefois celle de la postérité; les
témoignages de ceux qui combattaient à coté du duc restent
ensevelis dans la poussière des archives, et l'on ne se sou-
vient plus que du propos (tenu lui-même, si réellement il a été
tenu, cinq à six ans après l'événement) d'un docteur en droit
qui était à 25 lieues du combat.
Quant à la cour, elle se montra reconnaissante. M'"" de Pom-
padour adressa à d'Aiguillon une lettre où elle le félicitait
chaudement, et se félicitait encore plus elle-même d'avoir
combattu son projet de quitter la Bretagne (^). Le roi, la reine,
trouvèrent des paroles flatteuses quand il revint à Versailles.
]Mais par un eftet de lanialechance qui poursuivit d'Aiguillon
en bien des moments de sa carrière, ce grand succès venait
précisément au lendemain même d'une promotion au grade
de lieutenant-général, ce qui rendait difficile l'accord immédiat
d'un nouvel avancement. (Test pour cela que cette année
1758, qui vit l'élévation au maréchalat d'hommes comme
(') Communication de M. de la Borderic, dans le Bullelin de la Société des
bibliophiles bretons, 1886-87.
(2) On peutconsulter, pour voir jusqu'où peut aller la fantaisie en matière histo-
rique, un article de la Revue de Bretagne de 1833, où l'histoire de la meunière est
reproduite et considérablement enjolivée. On y lit notamment avec une stupéfac-
tion bien naturelle le dialogue in extenso de la meunière et du duc. L'auteur des
l.eltres du (jenlilhotinne breton à un noble espagnol avait cependant reculé lui-
même devant cette plate invention.
(') Dans un article sur les côtes de Bretagne, Revue des Deux-Mondes, 1851,
(*) Cf. Appendice, II,
SAINT-CAST 93
MM. de Gontades, de Conflans, de Soubise, ne vit pas celle
de d'Aig-uillon. On lui promit un gouvernement de province :
il ne l'eut (celui de l'Alsace) qu'en 1762, et fît parfois quel-
ques réflexions amèressur la manière plus rapide et plus bril-
lante dont d'autres services étaient récompensés. Plus heu-
reux que lui, ceux de ses officiers qu'il signala comme s'étant
particulièrement bien conduits reçurent des grâces nombreu-
ses, et les reçurent immédiatement.
Sans consacrer trop de temps aux fêtes du triomphe, car
tout péril ne semblait pas encore conjuré, et un débarque-
ment des Anglais sur un autre point du littoral restait tou-
jours à craindre, d'Aiguillon renvoya rapidement vers Brest
et Lorient ses troupes victorieuses, revint lui-même s'établir
à Brest, puis à Port-Louis, et ne quitta la Bretagne que lorsque
l'approche de l'hiver eut rendu fort improbable toute nouvelle
agression de l'ennemi. Il partit le 17 novembre pour Ver-
sailles, où il avait ù traiter avec le contrôleur général des
affaires relatives h la prochaine tenue des Etats, et revint à
Saint-Brieuc en décembre pour cette session.
Quels qu'aient été les efibrts des ennemis de d'Aiguillon
pour diminuer l'importance de Saint-Cast, ce combat eut
incontestablement un résultat considérable : il dégoûta les
Anglais de rien tenter désormais sur les côtes de Bretagne,
et pendant tout le reste de la guerre ils n'osèrent plus s'atta-
quer qu'aux iles, hors de la portée des coups du comman-
dant. Aussi, à partir de la fin de 1758, les opérations mili-
taires en Bretagne entrent-elles dans une nouvelle phase; de
défensives qu'elles ont été jusqu'alors, elles vont devenir
ofTensives, à la grande satisfaction de d'Aiguillon, qui, on le
sait, avait déjà souhaité de leur donner ce caractère. L'arri-
vée aux affaires de Ghoiseul, ministre dont il y a lieu souvent
de blâmer les fautes et les intrigues, mais auquel on ne sau-
rait refuser le mérite d'avoir eu un vif sentiment de l'honneur
national et un désir ardent de relever notre prestige obscurci,
n'allait pas peu contribuer à faire prévaloir dans nos conseils
les résolutions hardies et quelque peu aventureuses qui plai-
saient naturellement à son caractère fier et entreprenant. Ces
deux hommes, destinés plus tard à suivre des voies si diffé-
rentes et une politique si opposée, se trouvèrent alors abso-
lument d'accord pour penser qu'un effort énergique contre
0-4 LV BRKTAGNE ET LK DUC d'aIGI ILLON
l'Angleterre elle-même était encore possible, et que la situa-
tion militaire, financière et morale de la France lui faisait un
devoir de le tenter.
Dès l'hiver de 1759, pendant les États de Saint-Drieuc,
d'Aiguillon reprenant un projet déjà formé deux ans plus tôt
conseillait vivement un coup de main sur les iles anglo-nor-
mandes et se déclarait prêt à l'entreprendre, quelque pau-
vre opinion qu'il eût de la situation et de la bonne volonté de
la marine, parce que l'inaction était encore à ses yeux le plus
fâcheux de tous les partis. Sa grande crainte était que la
marine ne s'arrangeât de façon à empêcher l'expédition. « Je
» vous avoue, écrivait-il à Belle-lsle ('), que si je n'étais pas
» aussi bon et aussi zélé serviteur du roi que je le suis, si je
» n'étais pas convaincu de tous les avantages qui résulteront
» du succès de l'expédition projetée, si je ne savais pas que
» M™" de Pompadour la désire, je vous prierais de ne pas
» m'en charger, parce que je vois tant d'obstacles dans les
» préparatifs, si peu d'aide, de secours, de ressources et de
» concert, que je crains que toutes les peines du monde ne
» soient en pure perte, et qu'il n'y ait, malgré mes soins et
» mon activité, du retardement dans quelque partie qui fera
» échouer le tout au dernier moment. » Il ne se trompait
pas ; Berryer éleva de nombreuses difficultés pour prêter les
quatre frégates indispensables, et fît entendre à d'Aiguillon que
dans tous les cas la marine ne pourrait pas lui reconnaître
le commandement suprême sur les bâtiments qu'elle met-
trait à sa disposition-. C'était lui sig-nifier, en réalité, qu'il
eût à renoncer à l'expédition projetée, et aussi bien Belle-
lsle le lui déclara sans détour. Grand fut le chagrin du duc
d'Aiguillon, qui, dans une lettre du 4 février, flétrit en termes
sévères et malheureusement trop justes la désorganisation
générale de notre gouvernement, l'absence totale de dévoue-
ment au bien public, l'indiscipline, la mollesse et l'égoïsme
universel. « Je n'ai aucun regret des peines que j'ai prises
» pour conduire la besogne au point où elle est aujourd'hui,
» j'en ai encore moins au peu de gloire que j'aurais pu acqué-
» rir dans cette expédition plus utile à l'Etat que brillante
» pour celui qui en serait chargé, mais je vous avoue que je
(•) A. G. 3532.
tROJET d'expédition CONTRE LES ILES ANGLO-NORMANDES 95
» suis extrêmement affligé de la voir échouer, parce que je
» crois que les suites en auraient été très avantageuses, et
» très fâché d'avoir dépensé inutilement de l'argent au Roi.
» Si je puis espérer d'armer deux corsaires de 24 canons dans
» le peu de temps qui me reste, je vous prierai de me per-
» mettre de risquer l'excursion avec cette seule escorte et j'es-
» père encore qu'elle réussira, tant est grande la léthargie de
)) ces insulaires, la mauvaise opinion que la nation anglaise
» a de la vigueur et du nerf de la nôtre, et son mépris pour
» ses forces maritimes. Elle n'a malheureusement que trop
» de raison sur tous les points. » Cependant il était manifes-
tement à bout d'énergie et terminait en demandant de nou-
veau à être déchargé d'un commandement où il avait de lour-
des responsabilités, en tout ordre d'idées, à supporter, sans
disposer de l'autorité et de Tinfluence nécessaires. « Il n'y a
» certainement, disait-il, aucun officier général assez fou pour
M se charger d'une expédition maritime, quelle qu'elle soit,
» à moins qu'il n'en ait le commandemant supérieur et géné-
» rai, non pour la manœuvre des vaisseaux, mais pour la dispo-
» sition de l'embarquement et du débarquement, dont le suc-
» ces roule totalement sur lui.... Il n'en fallait pas tant pour
» me confirmer dans l'idée où je suis depuis longtemps que
» toute besogne compliquée où le concours des deux puis-
» sauces est nécessaire est non seulement dangereuse, mais
» même impraticable dans le siècle présent, et c'est ce qui
» me fait désirer bien vivement que vous veuilliez bien conlier
» la défense des côtes de Bretagne à quelque officier général
» plus habile que moi dans l'art de concilier des choses que
» je crois inconciliables, et m'employerdans une besogne qui
» dépende uniquement et absolument de vous ('). Peine, tra-
» vail, fatigues, obstacles ne m'effraient ni ne me rebutent,
» mais je ne vous dissimulerai pas que tous les désagréments
» que j'éprouve depuis six ans que j'ai le malheur d'être
» attaché à la Bretagne, dont le principe est la multiplicité et
» l'instabilité des puissances dont je dépends, me dégoûtent
» au dernier degré; j'en suis au cinquième secrétaire d'Etat
» de la marine, au quatrième contrôleur général ; chacun
» d'eux a eu ses idées et ses préjugés : aucun n'a eu de sys-
(,») D'Aiguillon était uni à Belle-Isle par les liens d'une élroile amitié.
96 LA KRKTAGNt: ET LE DTC d'aIGIILLON
» tèiiic fixe et (létôrnùné et n'a connu la province, dont le
)) génie et l'administration méritent une attention toute parti-
» culière. J'ai fait aux uns et aux autres toutes mes représen-
» tations, je leur ai donné les mémoires les plus amples sur
» tous ces objets. On a peu écouté les premières, pas lu les
» derniers, et j'ai été obligé de me soumettre à des décisions
» données par les bureaux qui n'agissent que par routine. Il
)) en est résulté beaucoup de peines, d'embarras, de dégoût,
» de travail pour moi, un mécontentement général dans tous
» les esprits, un embrouillement total dans le service, et sans
>i une suite continuelle de bonheurs de toute espèce, ou pour
» parler plus juste de miracles, nous aurions éprouvé des
» malheurs réels et irréparables tant à l'intérieur qu'à l'exté-
» rieur.... » Belle-Isle, M'"*" de Pompadour, lui prodiguèrent
les encouragements et le déterminèrent à ne pas quitter son
commandement, d'autant plus que l'expédition à laquelle on
renonçait allait être remplacée par une autre entreprise sin-
gulièrement plus vaste et plus périlleuse. Ce n'était en effet
à rien moins (ju'à une descente dans la Grande-Bretagne que
pensait notre gouvernement, Choiseul y tenait, convaincu que
c'était le seul moyen de conquérir une paix que chaque jour
rendait plus nécessaire, et de sauver nos colonies comme
notre prestige politique en Europe.
Il en coûte de condamner des sentiments aussi généreux;
mais l'historien est astreint à des obligations rigoureuses qui
ne lui permettent pas de tempérer, comme il le voudrait par-
fois, la sévérité de ses jugements. Cette idée d'une descente
en Angleterre, à laquelle Choiseul et d'Aiguillon s'arrêtèrent
avec une égale obstination, était, il est presque superilu au-
jourd'hui de le faire remarquer, une conception essentielle-
ment chimérique. Ce n'était pas dans la déplorable situation
où se trouvait alors la France, dans l'état de désorganisation
matérielle et morale qui se trahissait par tant de signes évi-
dents, qu'il convenait de songer à une tentative que Louis XIV
n'avait pas pu et que Napoléon ne pourra pas accomplir : et
c'est sans doute un bonheur que les circonstances n'aient pas
permis ù nos gouvernants d'alors de pousser jusqu'au bout
cette aventure insensée, qui nous aurait menés vraisemblable-
ment à quelque désastre pire encore (juc ceux que nous eûmes
à essuyer. Toutefois, il est juste de le remarquer, ce ne fut
PROJET DE DESCENTE DANS LA. GRANDE-BRETAGNE 97
pas par un optimisme naïf et aveugle, mais bien au contraire
par un sentiment très raisonné et très juste de l'affaiblisse-
ment général de la France que d'Aiguillon et Ghoiseul vou-
lurent se lancer dans cette périlleuse entreprise. Ils crurent
nécessaire de risquer le tout pour le tout, ils comprirent à
merveille que la prolongation de la lutte ne pouvait qu'ame-
ner notre écrasement définitif : et ils n'avaient pas encore
sous les yeux l'exemple concluant de l'échec de tous les efforts
qu'ont faits la Révolution et l'Empire pour transporter la
guerre sur le sol même des Iles Britanniques. Au contraire,
la maison de Hanovre pouvait encore paraître alors insuffi-
samment consolidée sur le trône d'Angleterre, le parti jaco-
bite vivait toujours et l'avait, pendant le cours du siècle, plu-
sieurs fois prouvé : quelques puissances étrangères semblaient
promettre leurs concours : et l'Angleterre s'était montrée si
inférieure à elle-même dans les débuts de la guerre de Sept
Ans qu'il pouvait être encore permis, en 1759, de se faire de
sa puissance une idée insuffisante. Ces considérations atté-
nuent la gravité de la faute commise et il importe de les avoir
présentes à l'esprit pour apprécier équitablement les événe-
ments malheureux dont nous avons maintenant à aborder le
récit.
Lorsque d'Aiguillon revint en Bretagne en avril 1759, le
parti était déjà pris de tenter la descente et les détails seuls
de l'expédition étaient encore à régler. Bientôt il fut averti
des vues que le gouvernement avait sur lui : on le destinait
à passer en Ecosse au mois d'août avec un corps de 8,000
hommes, en partant de Bordeaux. Ce plan ne soutenait pas
l'examen. La faiblesse de cet effectif, la longueur du trajet,
rimpossibilité de garder le secret lorsqu'on verrait le com-
mandant de Bretagne appelé hors de sa province, fournis-
saient contre lui des objections qui n'étaient que trop fon-
dées. D'Aiguillon les exposa à Belle-Isle dans une lettre du
9 mai 1759 (^) qui mérite, à plusieurs égards, d'attirer l'at-
tention. Il y démontrait l'impossibilité du succès en suivant
le plan primitif, mais pensait qu'il en serait autrement si le
départ avait lieu de Brest avec un effectif plus considérable et
sous l'escorte de quatre ou cinq vaisseaux de guerre, u Les
(«) A. G. 3533.
d'Aiguillon.
98 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
» vaisseaux de guerre, disait-il, y seront tous armés, les hâti-
» ments de transport peuvent être rassemblés sans faire la
)) plus légère impression, les troupes seront portées à l'avance
» dans les environs sans qu'on puisse en soupçonner la desti-
» nation, on y trouvera aitillerie, munitions, vivres, etc.; l'em-
» barquement peut être fait en deux jours, et en une nuit on
» peut être bors de tout danger de la part des escadres an-
)) glaises ». Il existe, à propos du rôle de d'Aiguillon dans
cette campagne de 1759, une légende fort ancienne, puisque
dès les troubles de Bretagne plusieurs libelles l'ont créée
ou accueillie, fort répandue, puisque beaucoup d'bistoriens
l'ont acceptée sans contrôle, fort persistante, puisque tout
récemment encore elle trouvait place dans un travail des
plus sérieux (') : c'est à savoir que la défaite de notre flotte
aurait été duc, avant tout, au petit orgueil du duc d'Aiguil-
lon qui pour éviter de se trouver à Brest en contact immédiat
avec son supérieur biérarcbique, le maréchal de Contlans,
aurait tout fait pour faire choisir le Morbihan au lieu de la
rade de Brest comme lieu de rassemblement des bàtiuients de
transport, et par là même aurait obligé notre tlotte de guerre
à faire le mouvement dangereux dans lequel elle trouva sa
destruction. L'accusation était habilement lancée : les démê-
lés de d'Aiguillon et de Gonflans venaient d'avoir un éclat
scandaleux : on connaissait le mépris du commandant pour
notre marine et la haine qu'elle lui rendait : et rien ne pou-
vait paraître plus vraisemblable que le désir de d'Aiguil-
lon d'éviter à tout prix un voisinage importun et humiliant
pour son amour-propre. Par malheur, rien n'est aussi plus
contraire à la vérité. On vient de voir (|ue loin de déconseil-
ler le choix du port de Brest, d'Aiguillon, au contraire, aurait
souhaité que la flotte y fût rassemblée. Ce fut par la volonté
du ministère, volonté fondée d'ailleurs sur des motifs d'une
réelle valeur (*), que le Morbihan fut désigné : et lorsque
(•) Article de M. Chabaud-Arnaud dans La Revue maritime et coloniale, 1892.
(-) On craignait que l'accumulation des troupes à Brest n'amenât beaucoup d'em-
barras et d'inconvénients. Cette ville avait été récemment désolée par une épidé-
mie dont on pouvait craindre le retour; enfin, et surtout, le transport par terre
justiii'à Brest de l'énorme quantité de vivres et de matériel nécessaire pour les
20,0<XJ hommes environ que devait compter le corps expéditionnaire eût présenté
d'énormes ditlicultés et le transport par mer de grands périls.Une grande partie de
ces iiiipeditnenta devait venir de Bordeau.x, de Boclierorl, d'Orléans, d'où elle
PROJET DE DESCENTE DANS LA GRANDE-BRETAGNE 99
d'Aiguillon eut renoncé, sur les observations qui lui furent
faites, au plan qu'il avait d'abord préconisé, il persista encore
à conseiller la division entre plusieurs ports des préparatifs
de l'expédition, Brest devant rester, dans sa pensée, un de
ces centres d'organisation (*). Comme on le verra tout à l'heure,
d'Aiguillon n'est pas davantage responsable du mouvement
qui amena vers le Morbihan la flotte de M. de Gonflans, car
il l'avait vivement désapprouvé, avait tout fait pour être
exempt de la dangereuse protection du maréchal, et ne s'était
rallié à cette funeste détermination que faule de mieux et
lorsqu'il fut mis dans l'obligation stricte de choisir entre
l'inaction totale et ce nouveau plan d'opérations. 11 était réservé
à d'Aiguillon d'endosser la responsabilité de fautes dont il
n'était pas l'auteur, qu'il avait même énergiquement travaillé
à empêcher, et de voir passer à d'autres l'honneur de succès
qui, au contraire, étaient siens.
Au reçu de cette lettre du 9 mai, Belle-lsle fit mander d'Ai-
guillon à Versailles, dans le plus grand secret, pour conférer
avec les ministres, et le plan qui fut alors adopté fut à peu
près conforme aux idées qu'il développa. Une double attaque
devait avoir lieu contre la Grande-Bretagne; l'une, la princi-
pale, devait se préparer en Flandre et en Artois où 34 régi-
ments d'infanterie, 26 de cavalerie, 12 de milices, étaient déjà
rassemblés sous le commandement du vaincu de Rosbach ; l'au-
tre, sous le commandement du vainqueur de Saint-Cast, devait
partir des côtes de Bretagne sous l'escorte de quatre ou cinq
vaisseaux de guerre, porter environ 16 à 17,000 hommes, dou-
bler l'Irlande, débarquer au golfe de la Clyde ou sur tel autre
point des côtes occidentales d'Ecosse qui serait jugé favora-
bles et faire ainsi une diversion qui, attirant au nord l'atten-
tion des Anglais, faciliterait le passage de l'armée de Soubise,
On comptait sur le concours en Ecosse de 12,000 Suédois. Tel
était amenée par la Loire à Paimbœuf (Barbier signale en juillet 1759 l'importan-
ce de ces envois). Il était plus facile et moins dangereux de concentrer le convoi
sur quelque point des côtes méridionales de la péninsule, et le fait que presque
aucun des bâtiments de transport ne fut capturé par les Anglais justifia à ce point
de vue le choix du Morbihan. Rien que pour le matériel d'artillerie amené par la
Loire à Paimbœuf, les chevaux manquaient pour le transport à Vannes et on dut
lui faire prendre la voie de mer.
(') Lettres de juin et de juillet 1759 au ministre Berryer, à Lebrun, commissaire
général de la marine, etc.
100 L\ BnKTAONE KT LE DI'C d'aIGUILLON
fut le programme définitif, longuement développé dans les
instructions que d'Aiguillon reçut en septembre, peu de temps
avant le moment fixé pour le départ (').
INIallieureusemenl, entre autres difficultés que présentait
le succès d'un pareil plan, il nécessitait une entente étroite
entre la g^uerre et la marine, un accord complet entre le
commandant de la flotte et le chef des troupes de débarque-
ment, et notamment, de la part du premier, assez de modestie
pour se résigner à ne jouer qu'un rôle effacé, pour se borner
à manœuvrer devant la flotte ang^laise, à l'attirer au large et
rester ainsi personnellement étranger à une entreprise dont
d'autres recueilleraient l'honneur. Or l'homme qui par un
choix à jamais déplorable était alors mis à la tête des der-
nière débris de notre marine était précisément le moins capa-
ble de se prêter à ces exigences. Hubert de Brienne, maréchal
de Conflans, avait pu montrer un réel courage dans quelques
combats de la guerre précédente, mais il était vieux, fatigué,
à la fois présomptueux et timide, et tout gonflé d'orgueil de
la supériorité que lui donnait son litre de maréchal; égale-
ment incapable et de savoir et de vouloir jouer le rôle sans
éclat, mais non sans utilité, qu'on lui destinait, il ne voyait
dans ces projets de campagne qu'une chose dont il ne voulait
à aucun prix : la marine laissée de côté, et la conduite de
l'expédition réservée h un lieutenant général, au détriment
de la supériorité de son grade. Eût-il même eu, par impossi-
ble, assez d'abnégation personnelle pour accepter cette situa-
tion effacée, que la faiblesse de son caractère l'en eût empê-
ché ; elle le mettait entièrement sous la dépendance de ses
officiers, et il régnait dans ce corps de la marine un esprit
difficultueux, arrogant, présomptueux, se traduisant par des
propos plus que vifs sur le compte de l'armée de terre et
de son commandant, qui rendait toute entente impossible.
M. de Blénac surtout, que d'Aiguillon ne se consolait pas
d'avoir contribué à faire nommer commandant du port de
Brest (^), menait entièrement M. de Gontlans, et ce n'était
certes pas dans le sens de la conciliation. Cet officier venait
de faire surgir en 1758 un conflit violent entre la marine et
(') 10 septembre 1759, A. M. B» 1, 8G.
(«) D'Aiguillon à Berryer, 22 juillet 1759, A. M. B< 86.
d'aiguillon et 31. DE CONFLANS lOl
l'armée de terre, toujours à propos du commandement des
batteries de la rade de Brest (') et les décisions ambiguës
qu'avait données le ministère (-) n'avaient, servi qu'à prolonger
la lutte, portée encore en 1759 à un deg-ré de vivacité qui ne
se comprendrait pas, si l'on ne se rappelait que les amours-
propres n'étaient pas seuls en question mais aussi des intérêts
matériels peu avouables (^j.On n'ignorait pas dans la marine
l'opinion très peu flatteuse que d'Aiguillon avait de ce corps,
et l'on ne voulait voir dans le plan d'opérations qui venait
d'être convenu que la volonté bien arrêtée de l'abaisser.
La vérité était que d'Aiguillon n'avait eu en vue que le
succès de l'expédition. Convaincu du peu de secours qu'on
avait à attendre de la marine, à cause de sa désorgani-
(') « Si je ne poussais pas la patience au dernier degré, écrivait d'Aiguillon à
» Belle-Isie (13 août 1758, A. G. 3495), il serait déjà survenu plus d'un éclat fâcheux
» entre les deux corps. La tête de la marine et tous les ofliciers sages et éclairés
» blâment hautement leur commandant, mais les jeunes gens qui cherchent à lui
» plaire pour être employés et avoir des commandements de corvettes applaudissent
» à ses prétentions, et tiennent des propos dont tous nos fantassins sont indignés ».
(') Le ministre Massiac avait tranché ainsi la question en 1758 : « Les officiers
» de marine qui sont de service dans les ports et sur les batteries des rades et des
» côlcs n'ont d'ordres à recevoir que du commandant de la marine de leur dépar-
» tement et à moins de cas particuliers, de la défense du pays en présence de l'en-
» nemi, ils ne doivent remplir les demandes qui peuvent leur être faites par lecom-
» mandant sur terre qu'après en avoir rendu compte à leurs supérieurs directs ».
D'.\iguil'lon ne réussit à faire modifier celle formule dérisoire que de la façon
suivante : « Ordonné à MM. les officiers de marine employés sur les batteries de la
» côle de faire exécuter les ordres qui leur seront donnés pour le service par M. le
» duc d'Aiguillon, et, comme leur commandant supérieur et direct, MM. les offi-
» ciers de marine m'instruiront desdits ordres le plus tôt possible ».
(') D'.\iguillon expliquait cette circonstance dans une lettre à Belle -Isle
(2 août 1759, A. G. 3535) qui, si elle a jamais été connue d'eux, a dû lui susciter
parmi les officiers de marine des haines implacables : « Comme ces batteries
» étaient à portée de Brest, elles étaient farcies d'officiers qui avaient demandé à y
» être employés parce qu'ils étaient payés doublement, sans quitter leur domicile,
» plusieurs n'y ayant pas même élé une seule fois » Une de ces batteries, tout
près de Brest, avait six officiers dont un capitaine de vaisseau et 288 ouvriers du
port : « Ces ouvriers qui sont payés dans les arsenaux du port à raison de 40 et 50
» sols par jour conservaient leur solde, étaient en outre nourris avec de la viande,
» du vin, etc., comme les matelots à la mer, et leurs officiers leur permettaient
» d'aller travailler en ville chez leurs amis, qui payaient leurs journées moins cher,
» au moyen de la permission qu'ils obtenaient. » D'.\iguillon déplorait ce gaspillage
inouï et se faisait fort de suffire à l'entretien et au service de ces batteries en y
dépensant par an la moitié des 15,000 fr. que la marine y dépensait par jour (Lettre
à Belle-Isie, 20 juillet 1759, A. G. 3533}. Beaucoup de ces officiers de marine, si
sévèrement appréciés par d'.\iguillon, appartenaient à la noblesse bretonne par la
naissance ou par les alliances et les relations. Leurs ressentiments n'ont pas peu
contribué sans doute à lui créer dans celte noblesse de terribles inimitiés.
102 LA bhetagm: et le duc daiglillon
sation matérielle et morale, du découragement des hommes,
de l'incapacité et de la mauvaise volonté des chefs, parfois
même de leur lAcheté, il ne croyait la réussite possible qu'à
la condition d'éviter une bataille navale et de ne se servir de
la flotte que pour détourner l'attention de l'ennemi, tandis
que le convoi prendrait le large et voguerait vers le nord de
l'Irlande sous une simple escorte de cinq ou six vaisseaux,
deux frégates et deux corvettes, que commanderait M. Birot
de Morogues, capitaine de vaisseau. A la compromettante
protection de M. de Conflans,il ne se privait pas de dire qu'il
préférait de beaucoup la protection d'un bon coup de vent.
Attendre d'ailleurs pour partir que M. de Conflans voulût
bien se mettre en route, c'était s'exposer à ne partir jamais.
« La marine, écrit d'Aiguillon le 13 août, pourrait faire
» échouer l'entreprise en alléguant la contrariété des vents,
)) dont elle se sert toujours avec succès, lorsqu'elle ne veut pas
» exécuter ce qui lui est ordonné ». En tout cas, il était bien
dangereux de compter sur la flotte pour s'ouvrir la route de
vive force. « Les Anglais, disait-il encore ('), n'ont que deux
» ou trois vaisseaux de plus que nous. Mais ils sont mieux
» armés, plus aguerris, meilleurs manœuvriers, et ont plus
» d'audace et de confiance que nos marins, qui sont dans un
» abattement et un découragement incroyables. D'ailleurs, il
» ne faut qu'un vaisseau pour disperser tout le convoi pendant
» le combat et s'il l'est une fois, l'opération est totalement
» manquée. »
Plus approcha le moment de l'expédition, plus les rap-
ports se tendirent entre la guerre et la marine. M. de Con-
flans tenait à porter le pavillon amiral, qu'on ne pouvait por-
ter qu'avec vingt-un vaisseaux rassemblés, se refusait donc à
en détacher aucun pour escorter l'expédition, élevait à tout
propos de nouvelles difficultés et trouvait d'innombrables
objections. Ses officiers lui représentaient que la commission
de croiser avec quinze vaisseaux dans des parages où il en
pouvait rencontrer trente ennemis était indécente pour lui,
qu'il hasarderait sa réputation et celle du corps à la tête
duquel il était placé, que M. de Morogues (dont il était
jaloux) recueillerait seul tout le fruit de ses manœuvres et
(») Lettre du 8 août, A. M. B*, 86.
d'aiguillon et m. de conflans 103
des dangers qu'il courrait. Il tenait et laissait tenir autour
de lui les propos les plus révoltants : que M. de Belle-Isle
n'avait imaginé tout ce projet que pour anéantir la marine,
qu'il détestait, que Pitt lui avait promis l'ordre de la Jarre-
tière, que M. Berrycr n'était que son très humble commis,
etc. ; et on concluait qu'il fallait tout mettre en usage pour
faire manquer le projet, puisqu'il entraînerait la ruine de la
marine et par conséquent celle de l'Etat ('). On parlait tout
haut de désarmer ('). D'Aiguillon étant venu à Brest vers la
fin d'août eut à supporter personnellement les effets de la
mauvaise humeur du maréchal, qui lui fit la veille de son
départ une scène affreuse : « J'en fus d'autant plus étonné,
» écrivait-il à Belle-Isle quelques jours après, qu'une heure
» auparavant il m'avait fait les protestations les plus tendres,
» se louant de ma déférence, de mes attentions et de mes
» égards pour lui. Vingt officiers de la marine ont été témoins
» des injures qu'il m'a dites et de mon silence. M. deMorogues
» et le major de la marine furent traités de même; il les me-
» naça de les faire casser, et moi de me faire ôter le petit com-
» mandement dont je me glorifiais si fort, en me proposant le
» cartel à chaque phrase. Il est impossible de pousser plus loin
» l'emportement, la déraison, et je puis dire la grossièreté ».
D'x\iguillon quitta Brest convaincu que jamais le maréchal
ne se déciderait à se mettre en route ; trop de gens aux
lumières 1res courtes et à l'humeur très forte avaient à se mê-
ler de cette besogne pour qu'on pût en espérer le succès (^).
Cependant la coopération de la marine devenait tous les
jours plus nécessaire, car l'attention des Anglais n'avait pas
tardé à être attirée par les armements qui se faisaient à Van-
nes, et ils avaient installé en face du Morbihan un blocus fort
(') D'Aiguillon à Belle-Isle, 11 août, A. G. 3535 ; Balleroy à d'Aiguillon, 6 août,
A. M. B*86.
('^) Balleroy à d'Aiguillon, 4 octobre. — M. de Balleroy, qui commandait les trou-
pes de Brest, et qui était tout dévoué à dWiguillon, s'efforçait en vain de redonner
un peu de nerf et de vigueur à ce corps démoralisé. Ses lettressontun témoignage
attristant de la profonde décadence dans laquelle notre marine était tombée. Il n'y
voyait que » faiblesse, irrésolution, chipotage », et s'en remettait à de plus habiles
que lui pour donner de l'àme et des moyens à ces gens-là. (Lettre du 12 juillet,
A. M. B* 86). Chacun y désirait que l'expédition n'eût pas lieu, et agissait en con-
séquence.
(') C'étaient les termes dont se servait d'Aiguillon dans une lettre du 8 octobre.
A. G., 3536.
1(14 L\ liRETAdNt; ET LE DIX d'aIGIII^LON
étroit. Dans ces circonstances, une modification aux projets
primitifs s'imposait si l'on persistait à vouloir tenter l'expé-
dition, et sur ce point ni d'Aiguillon ni Clioiscul n'admet-
taient la possibilité d'un doute. Force était de se prêter aux
vues de M. de Conflans, puisque M. de Gonflans ne voulait
pas se prêter à celles de d'Aiguillon, et que le ministère
n'avait pas assez de fermeté pour l'y contraindre; et accep-
tant, peut-être avec trop de facilité, celte nécessité, d'Aiguil-
lon eut bientôt pris son parti de laisser le maréchal agir à
peu près à sa guise : « Le seul moyen d'en tirer parti, écri-
» vait-il le 4 octobre à son ami le comte de Oalleroy, alors à
» Brest, est d'avoir l'air de lui donner carte blanclie pour la
» manière d'exécuter la besogne, en lui prescrivant expressé-
» ment de l'exécuter à quelque prix que ce soit... Le maréchal
» sera content s'il est chargé de toute la besogne, et il ira alors
» de cul et de tête... D'ailleurs, il n'est point assez manœuvrier
» pour pouvoir espérerde son habileté une campagne savante
» qui pût contenir les ennemis, et je regarde un combat comme
» presque inévitable; alors il vaut mieux qu'il se donne avant
» que notre convoi soit au large; s'il nous est avantageux, nous
» passerons facilement; s'il est douteux, il peut encore faciliter
» le passage; si l'escadre est écrasée, les troupes de terre ne
» seront pas perdues ».. 11 s'agissait donc désormais, contrai-
rement au projet primitif, de charger la flotte de débloquer le
Morbihan et d'escorter le convoi, dût-on livrer bataille. D'Ai-
guillon fit agréer du ministère ce pis-aller, fâcheux mais
nécessaire, et dont après tout il ne jugeait pas le succès
absolument impossible; quant à ^I. de Conflans, il suffisait
de lui laisser croire et dire qu'il en était lui-même l'auteur,
et d'Aiguillon n'eut pas de peine à lui inculquer cette idée :
(( Je me déterminai il y a huit jours, écrivait-il à Belle-lsle
» le 8 octobre ('), à envoyer à Brest M. le prince de Beauveau,
» MM. Warren et O'Dunnc... pour suggérer à M. de Conflans
» un nouveau projet de sortie que je regarde comme le seul
» qui puisse désormais s'exécuter et assurer la navigation du
» convoi, vu l'obstination, la timidité, la mauvaise volonté et
» l'ignorance de notre marine. Je crois qu'il est impossible
» aujourd'hui d'en tirer parti, à moins de réunir en une seule
(') A. G. 3537.
MODIFICATION AUX PLANS PRIMITIFS 105
» escadre toutes les forces qu'elle peut avoir et de la faire
» marcher droit à l'ennemi, pour le combattre eu quelque
)) nombre et position qu'il soit. Toute autre manœuvre ne
» réussirait point actuellement, parce que son succès dépcn-
» drait de plusieurs chefs découragés, ignorants, et intéressés
)) par des motifs particuliers qui font honte à Thumanité h
» la faire échouer. Celle du combat roulera presque entière-
» ment sur Contlans, il est brave, ardent, a grande envie de
» se signaler, les officiers qui sont sur son vaisseau et qui
» influeront beaucoup sur les ordres qu'il donnera sont intel-
» ligents, remplis de zèle et de bonne volonté, et il aura en
» eux la confiance la plus entière dès qu'il sera à son bord...
» Je crois... qu'il serait actuellement absolument inutile de
» tenter de lui faire agréer et exécuter un autre projet. 11 ne
» s'y prêterait point, en parlerait avec son indiscrétion et sa
» vivacité ordinaires, et achèverait d'indisposer et de décou-
» rager la marine, dont le ton et l'esprit sont bien mauvais
» sur tous les points. C'est une dernière ressource qu'il ne
» faut pas manquer, et qui réussira, j'espère. » A l'appui de
ces heureux pronostics, il faisait remarquer que les vingt-
huit vaisseaux des Anglais étaient assez éloignés les uns des
autres, leurs équipages affaiblis et fatigués, tenant la mer
depuis six mois, qu'ils pourraient d'ailleurs avoir un excès de
confiance dans leur supériorité, et que M. de Conflans, étant
désormais personnellement intéressé au succès, ferait tous
ses efforts pour vaincre. Ces raisons étaient évidemment
plausibles; aussi M. de Conflans, qui dès le 3 octobre offrit
à Berryer (*) de sortir de Brest, d'aller livrer bataille et d'es-
corter la flotte du jMorbihan, reçut-il l'autorisation formelle
du roi d'exécuter ce programme (^). 11 lui était seulement
recommandé de ne pas perdre de vue que le but principal
de ses opérations était la plus grande sûreté possible de l'es-
cadre du Morbihan.
Notre marine était pleine de jactance quand elle était loin
de l'ennemi, mais cette présomption faisait place, quand il
s'agissait de marcher au feu, à une circonspection excessive,
dont d'Aiguillon et ses amis avaient déjà noté, dans cette
(') A. M., B' 86.
(*) Lettre du l'oi à Conflans, 14 octobre.
106 LA BIIKTAG.NE ET LE DUC d'aIGUILLON
campagne, certains traits qui seraient plaisants, s'ils n'étaient
pas plutôt lamentables ('). Elle en donna une nouvelle
preuve en laissant passer un mois encore sans que Gonflans
osât sortir, encore que pendant ce temps l'amiral anglais
Ilawke ait été forcé par une tempête de ramener un instant
son escadre à Torhay. Fixé d'abord au l'Miovembre, son
départ fut reculé de jour en jour, soit parce que les capitaines
de vaisseaux, peu désireux de sortir (ces messieurs sont net-
tement accusés, dans un rapport du temps, de n'aimer que les
campagnes d'Amérique, parce qu'elles sont lucratives, peu
dangereuses, et qu'on a rarement à s'y battre) (^), faisaient
chaque jour de nouvelles demandes auxquelles le maréchal
ne pensait point pouvoir se refuser, soit parce qu'on voulait
attendre Id retour des escadres des Antilles et des Indes
orientales pour renforcer nos équipages, trop peu nombreux.
Enfin, le 14 novembre, il se décida à quitter Brest avec ses
vingt-un vaisseaux, trois frégates et deux corvettes. Il se pro-
posait d'être dès le lendemain en vue du Morbihan, et l'an-
nonçait à d'Aiguillon dans une lettre qui constitue contre lui
un terrible chef d'accusation (^), puisqu'elle prouve que, de
son propre aveu, rien n'était plus facile que de cingler droit
du côté de Vannes. 11 est certain qu'il aurait suffi d'un peu
d'activité et de décision de sa part pour aller surprendre
et anéantir l'escadre du commodore Dutf, qui bloquait le
Morbihan avec huit vaisseaux de lignes, quelques frégates et
quelques corvettes, et qui n'a été averti de la sortie de la
flotte française que le 18 : et un pareil succès, que d'Aiguillon
regardait comme absolument assuré (*), quelque pauvre opi-
(') « M. Berryer a ordonné dix fois à M. de Gonflans d'envoyer allernativement
deux vaisseaux de son escadre dans la rade de Gamaret pour exercer les équipages.
A la fin il a obéi : mais les deux vaisseaux qu'il y avait envoyés sont rentrés au
bout de deux jours, disant avoir sur eux toute l'escadre anglaise, que personne n'a
vue, et sans examiner ce qu'il en était, il a juré ses grands dieux qu'il n'en enver-
rait plus. » (Lettre de d'Aiguillon à Choiseul sans date, .\. M. B' 86). — Un jour
où le bruit se répandit que les Anglais méditaient une descente aux Grands
Sablons, l'alarme fut extrême dans les équipages : de Balleroy, ayant au contraire
témoigné que cet événement le réjouissait, essuya des propos fort durs et s'enten-
dit accuser de méditer la ruine de la flotte (Balleroy à d'Aiguillon, 6 août, A. M.
B*86.
(») A. M. B* 87.
(3) 14nov., A. M. B*87.
(*) Lettre du 15 nov. à Belle-Isle, A. G., 3538.
BATAILLE DE M. DE CONFLANS 107
nion qu'il eût des talents du maréchal, eût singulièrement
relevé notre moral et en eût rendu d'autres possibles. Mais
le maréchal marcha si lentement, faute de savoir manœu-
vrer, qu'il laissa à DufT le temps de se mettre sur ses gardes
et à Hawke celui de le rejoindre. Au lieu de passer par le
Raz, comme il était convenu, il se laissa entraîner au large,
puis revint sur Belle-Ile, et ce fut seulement le 20 au matin
qu'il arriva en vue de l'escadre de DufT, qu'il se mit en devoir
de poursuivre, A peine avait-il commencé la chasse qu'appa-
rut à l'arrière toute la flotte de Hawke, composée d'une tren-
taine de bâtiments (*), et que notre arrière-garde fut attaquée.
Signal de lever chasse fut aussitôt donné. Il était alors tout
indiqué de ramener la tête de ligne française vers la queue
et d'opposer à l'attaque de l'ennemi le plus grand nombre
possible de bâtiments : le tort inexcusable de M. de Conflans
fut de ne pas le faire, ou de ne le faire que partiellement et
tardivement, et au lieu d'accepter franchement la bataille, de
maintenir l'ordre en file et de se jeter vers les passages
étroits et dangereux des Cardinaux, rochers situés à l'est de
l'ile d'Hœdic, où il était impossible de se concentrer et de
manœuvrer. Aussi fut-ce moins une bataille qu'une espèce
de débandade où chacun agit pour son compte et où nos
vaisseaux eurent pour la plupart moins à souil'rir de l'ennemi
que d'eux-mêmes, s'entrechoquant les uns les autres dans
un espace trop resserré. Cinq seulement, à [)roprement par-
ler, soutinrent le combat, et le soutinrent d'ailleurs héroïque-
ment, sauvant ainsi l'honneur de la marine française, si grave-
ment compromis d'autre part par de lamentables défaillances :
\e Magnifique et V Intrépide , qui purent se sauver à RocheforI,
le Héros, qui fut brûlé, le Juste, qui tout désemparé sombra
le lendemain du combat, et surtout le Formidable (capitaine
(') Vingt-sepl vaisseaux et six frégates. Les évaluations des forces anglaises ont
beaucoup varié, parce que des différents auteurs qui ont donné des relations de
la bataille, les uns ont compté et les autres non, l'escadre de Duff (environ seize
bcàtimenls) qui ne prit aucune part à l'action, mais qui eût certainement rallié la
flotte de Hawke si la bataille s'était prolongée. En somme, il y eut donc à la
bataille du 20 novembre vingt-sept vaisseaux de ligne anglais contre vingt-un
français, ces vingt-sept vaisseaux pouvant être portés à trente-un ou môme à
trente-cinq par un renfort assuré de quatre ou de huit autres. Les Anglais pou-
vaient réunir en outre une vingtaine de frégates ou de corvettes. (Chaband-
Armand, Revue marilime et coloniale, 1892.)
108 i.A itui:TA(iNt; lt le duc d aiglillon
Duvci'gcr) pour qui fut le grand honneur de la journée, et
qui ne fut pris par rcnnemi qu'après une superbe résis-
tance ('). Le Th/'Sf'i' (capitaine de Kersaint) et le Superbe
(capitaine de Montalais) coulèrent bas au moment même de
l'action, en virant de bord, par la faute de leurs officiers.
(Juant au Soleil Royal, que montait M. de Conflans et qui se
trouvait en tète de la ligne française, il revint prendre part
au combat, mais si maladroitement qu'il essuya trois abor-
dages et que séparé de l'ennemi par Vlntrépide il ne put
faire que peu d'usage de sa formidable artillerie. Chose triste
à dire, du propre aveu de ]\I. de Conflans, il ne subit aucune
perte. Ce vaisseau était donc encore en excellent état lorsque
à la nuit tombante M. de Conflans, séparé du reste de sa
flotte et ignorant son sort, alla se réfugier dans la rade du
Croisic, où il le fit livrer aux flammes le surlendemain
pour l'empêcher de tomber au pouvoir de l'ennemi. Des
quinze vaisseaux qui survécurent au combat, huit gagnè-
rent Rochefort, sous MM. de Beaufremont et de Guébriant, et
sept sous M. de la Drosse se sauvèrent dans la Vilaine, dont
ils purent remonter l'embouchure, sous la conduite de pilotes
que le duc d'Aiguillon venait précisément de réunir au petit
village de Billiers pour leur faire sonder les passages en vue
de fournir, en cas de nécessité, une retraite à un convoi
qu'on attendaitde Rochefort. Les Anglais n'avaient subi que
des pertes sans gravité (20 nov. 1759) ('•').
Celle désastreuse défaite, succédant à bref délai à celle que
la flotte de Toulon venait de subir, réduisait à l'inaction pour
tout le reste de la guerre les malheureux débris de notre
(*) Voici en quels termes emphatiques, mais expressifs, une relation du temps
(une lettre d'un lieutenant des grenadiers royaux d'Ailly, écrite de Rochefort le
22 déc. 1759) raconte le comhat du Formidable : « Ce vaisseau paraissait couvert
d'une gloire éclatante, que formait un feu foudroyant et plus vif que les éclairs.
lOtivironné de dix-sept vaisseaux anglais, il semblait les soumettre l'un après
l'autre et tous ensemble. Pendant deux heures qu'il combattit, il n'y eut pas
d'intervalle. Enfin les deux capitaines tués et presque tous les officiers ayant
éprouvé le môme sort, ce vaisseau s'est rendu par la seule raison qu'il ne res-
tait plus assez de monde pour en faire la manœuvre et le combat finit faute de
combattants »
(2) De la Nicollière-Teijeiro, Le combat de Belle-Ile ou des CardinaiLv, Revue
de Bretagne, de Vendée et d'Anjou, 1878 : Chabaud Arnaud, La marine française
pendant la guerre de Sept A}is, Revue maritime et coloniale, 1892; Guérin,
Histoire maritime de la France ; Cliassériau, Histoire de la marine française, etc.
BATAILLE DE M. DE CONFLANS 109
marine et anéantissait tout espoir de débarquement en Angle-
terre. Si par là du moins elle nous épargna peut-être un autre
désastre et nous conserva la petite armée que d'Aiguillon, en
la menant dans la Grande-Bretagne, aurait sans doute menée
à sa perte, les contemporains n'en jugèrent pas ainsi. Ceux
d'entre eux qu'animait vraiment le sentiment de l'honneur
national ressentirent douloureusement celte défaite, moins
grave encore par elle-même que par la profonde décadence
qu'elle révélait : et nul n'en fut plus affligé que d'Aiguillon
qui, depuis six mois qu'il préparait l'expédition au milieu de
difficultés de toutes sortes, avait fini par en escompter le suc-
cès et qui voyait ses espérances patriotiques et ses rêves de
gloire anéantis d'un seul coup.« Il attendrirait un rocher par
» sa douleur, écrit son ami le comte de La Noue le 22 no-
» vembre ('). Son esprit supérieur sent le coup dont nous
» sommes frappés et tout ce qu'il entraine. »
S'il avait été capable, au milieu de ce grand deuil patrioti-
que, d'un sentiment aussi bas, il aurait pu, semble-t-il, se
réjouir de voir la sévérité de ses jugements sur la marine et
sur son chef confirmés par l'événement d'une manière aussi
éclatante. Rien n'avait été plus pitoyable que la conduite de
M. de Gonflans pendant la bataille, rien ne fut plus ridicule
après. Les lettres et les rapports qu'il écrivit après l'événe-
ment achèvent de montrer sous sa véritable physionomie le
chef étrange qui avait été donné à notre dernière flotte et
prouvent que d'Aiguillon l'avait bien jugé. Le lendemain du
combat, il ne se doute pas encore qu'il vient de subir une des
plus humiliantes défaites de notre histoire : « J'ignore tota-
» lement, écrit-il à d'Aiguillon (^) après un récit de l'engage-
)) ment de la veille, le résidlat de ce combat qui a été très vif,
«jusqu'à ce que je sache des nouvelles de ce que sont devenus
)) nos vaisseaux. Voilà une perte qui doit anéantir le projet de
» la tlotte du Morbihan ; mais l'inégalité des forces en est cause
» etje crois sur cela avoir sauvé mon honneur eiexéculé ce que
» la cour désirait avec la prudence convenable; mais il ne faut
» pas se mettre dans l'esprit de faire quelque chose d'avanta-
» geux avec une infériorité si marquée : cela devrait bien cor-
(') Lettre au comte d'Argenson, Bib. de TArsenal, ms. 57
(•^) Lettre du 21 novembre, A. M. B* 86.
1 1 0 L\ BRKTAGNK ET LE DUC u'aIGLILLOX
» riger des entreprises qu'on n'a pas assez combinées » . Quatre
jours plus tard, il est encore dans la même illusion : « M. le
» chevalier des Hoches, écrit-il à d'Aiguillon le 25 novembre,
» m'a promis de vous donner la relation que j'ai envoyée au
» ministre : j'espère que vous en serez content et je me flatte
» d'avoir rempli les ordres du roi et ce que l'on m' a prescrit, »
Lorsque la vérité se fit jour enfin dans son esprit et qu'il com-
mença à se rendre compte de la gravité de la défaite, il eut
le tort impardonnable de vouloir en imputer la responsabilité
aux ministres, à d'Aiguillon, à ses propres lieutenants, ù tout
lo monde, excepté à lui-même; il accusa le plan qu'on l'avait
forcé de suivre; il dit et écrivit que tout le mal était dû à
l'insubordination générale, s'en prit aux capitaines qui avaient
fui, selon leur caprice, à Rochefort ou dans la Vilaine, et
n'épargna même pas dans ses propos l'héroïque commandant
de V Intrépide (M. de Chàteloger) qui, pendant l'action, avait
couvert le Soleil Royal et reçu les coups destinés à ce der-
nier ('). M. de Gonflans oubliait qu'il avait lui-même, aupara-
vant, rendu pleine justice à la conduite de cet officier et à celle
de ses équipages en général (*). Pareille contradiction en dit
{') M. de Gonflans avait, dans la province et dans le royaume, de chauds paiti-
sans qui ne voulurent jamais attribuer à notre désastre d'autres causes que l'insu-
bordination qui régnait dans l'escadre française et l'imprudence des ordres donnés
pour opérer la descente dans la Grande-Bretagne. Le bruit fut répandu que pen-
dant la journée du 20 novembre le maréchal avait donné à un officier (il s'agit de
M de Chàteloger I un ordre que celui-ci n'exécuta point; que, loin de là, il serait
venu interposer son vaisseau entre le Soleil Royal et les Anglais, <> de manière à
faire douter au maréchal s'il ne continuerait pas son feu sur un impudent qui dé-
sobéissait en se rendant aussi suspect d'intelligence et de trahison. » On ajoutait
que le maréchal avait fait appeler ce commandant, avait eu avec lui une chaude
explication et lui avait dit : <■ Monsieur, dans un meilleur temps, je vous ferais
pendre à l'instant au haut de ce mât », en lui montrant le plus haut de son vais-
seau. Mais aurait-il trouvé des bras pour lui obéir? Relation de deux touristes pa-
risiens présents au Croisic peu de temps après la bataille et à qui M. de la Grée
Fériquet, dans la maison duquel d'Aiguillon et Gonflans s'étaient rencontrés,
raconta plusieurs anecdotes intéressantes, A. M. B* 88).
(*) Dans une lettre au ministère du 24 novembre, M. de Gonflans s'exprime ainsi
sur le comple de M. de Ghùteloger : « Au moment où je faisais arriver le Soleil
» Royal vent arrière, l'amiral anglais se mit en devoir de m'envoyer une bordée par
» la poupe ; mais Ylnlrépide, en présentant son cùlé à l'ennemi avec une audace et
» une contenance que je ne saurais assez exalter, attira tout le feu sur lui, y répon-
» dit avec une vivacité incroyable et me lira de l'embarras où cette position désa-
>> vantageuse me mettait ». Il ne pensait pas alors à imputer à ses subordonnés la
responsabilité du désastre : i- Je vous assure, ajoutait il, avec toute la vérité que
» rien ne m'oblige de dissimuler, que lotis les officiers généraux, lous les capitai-
BATAILLE DE M DE CONFLANS 1 1 1
long- sur l'étourderie du maréchal et prouve malheureusement
que chez lui le cœur était aussi médiocre que l'esprit.
Ce n'est pas à dire toutefois que le chef ait seul été coupa-
ble. Avec rimpéritie de M. de Conflans, les vérilables auteurs
du désastre furent les capitaines qui s'empressèrent, avec
une honteuse précipitalion, de fuir, qui dans la Vilaine, qui
à Rochefort et dont plusieurs ne parurent pas se douter plus
que leur chef de l'écrasante responsabilité qui pesait sur
eux ('). Les sept capitaines des vaisseaux qui s'étaient réfugiés
dans la Vilaine ayant reçu de Berryer des reproches trop
justifiés lui firent une réponse empreinte de la plus grande
hauteur (-), et ils conservèrent à l'égard de d'Aiguillon le ton
d'insolence auquel la marine s'était habituée (^). Elle en avait
» nés, tous les subalternes, tous les êqiripages employés dans cette armée auraient
» servi aussi utilement que glorieusement, s'ils avaient pu mesurer leur force et
n leur valeur contre un ennemi qui aurait eu une supériorité moins décidée et si
» Vespaceeût été proportionné au nombre de vaisseaur qui y ontcomballu ». D'Ai-
guillon pensait absolument de même sur la valeur des équipages. Il écrivait, le
le'' décembre, à Belle-Isle (A. G. 3538) que nos marins s'étaient magnifiquement
battus, que les Anglais cbantaient leurs louanges et que le rdi devrait les récom-
penser : « La marine aurait grand tort de se-i^laindre de ses équipages après un
"pareil combat, aussi n'ose-t-elle pas les accuser, mais elle se rejette sur lasupério-
» rite prétendue des ennemis et sur le mauvais temps. La première e.xcuse n'est pas
» admissible, la seconde ne l'est pas davantage, puisque les ennemis avaientlemème
» temps qu'eux. C'est un corps à refondre totalement si l'on veut s'en servir : il y a
» delà volonté, de la bravoure et même du talentparmi les jeunes gens, mais ils ne
» connaissent ni subordination ni règle et il leur faut un chef absolument. Il n'est
» pas nécessaire qu'il soit un excellent marin, mais il faut qu'il sache faire obéir et
)) servir, ce qu'ils ignorent totalement. >■
(*) Le sentiment populaire ne s'y trompa point, et de même qu'il s'était montré
très favorable à d'Aiguillon après Saint-Cast, il n'épargna point les plus mordantes
plaisanteries aux réfugiés de la Vilaine. Dans une pièce de vers alors fort répandue,
Thétis dit en parlant de la flotte de M. de Conflans :
Moi-même je les pris pour Théphis et Jason
Partant pour conquérir l'héroïque toison.
Ils brûlaient, disaient-ils, d'entrer dans la carrière :
Mais leurs cœurs en secret regrettaient la barrière.
Tant qu'ils ont été seuls leur insolence accrut.
Mais le masque tomba dès que Hawke parut.
On se répétait le mot attribué à une dame dont les propriétés sur les bords de la
"Vilaine étaient dévastées par les ofTiciers de marine, profitant de leurs loisirs forcés
pour se livrer à la chasse, et dont les colombiers même n'étaient pas épargnés,
« Messieurs, aurait-elle dit, je connais bien un moyen de vous forcera vous en éloi-
gner. — Lequel? — J'y ferai mettre pavillon anglais. »
(') D'Aiguillon étant allé visiter les vaisseaux de la Vilaine » eut une espèce de
scène après souper avec un lieutenant de vaisseau qui vint lui dire, d'un ton qu'il
n'eût pas pris avec le secrétaire d'un intendant quelconque, qu'il ne pouvait rece-
112 I.A IIIIKTACNK KT LE DIT d'aIGUILLON
craiiliint moins le droit. (|iie c'est à lui précisément qu'elle dut
en celle circonstunce son salut. Les sept capitaines réfugiés
dans laVilaine déclarèrent, réunis en conseil deguerre('), qu'il
était impossible de franchir les passes et de leprendre la mer.
D'Aiguillon, au conti-aire, se refusa à admettre qu'on ne pût
[)as sortir d'un endroit où l'on avait bien pu entrer. Après
avoir pris pour la défense de cette partie de la côte les plus
minutieuses précautions, il étudia les moyens de faire repren-
dre la mer à nos bâtiments bloqués et s'en entretint avec un
lieutenant de vaisseau qu'il tenait en haute estime, le chevalier
de ïernay (-). Celui-ci reconnut la possibilité de la sortie, fît
approuver ses projets du ministère, et réussit, après de longs
retards, à les exécuter de point en point, à son honneur et à
la grande confusion de l'état- major dont .les assertions rece-
vaient un si éclatant démenti. Le G janvier 17G1 le chevalier
de Ternay et le comte d'Hector emmenèrent le Dragon et le
Brillant et la frégate la Calijpso, et le 10 tous parvinrent sains
et saufs dans la rade de Brest. Les autres vaisseaux furent
emmenés ensuite, et l'on dut ainsi à d'Aiguillon d'avoir atténué
dans la mesure du possible les désastreux résultats de la
défaite de M. de Conflans, On s'explique facilement que la
marine ne le lui ait point pardonné.
Bien qu'une partie de notre flotte fût ainsi redevenue dis-
voir les routes qu'il lui avait données pour conduire les soldats de la marine à Brest,
que c'était vouloir les écraser, qu'il ne partirait point, etc. D'Aiguillon lui répondit
sans s'émouvoir que c'étaient les routes ou marches que les troupes du roi avaient
accoutumé de faire dans la province, et après bien des discussions il lui dit que
puisque les routes ne lui convenaient pas, il n'y avait qu'à les jeter au feu et à en
faire venir d'autres de la cour. L'ofïicier n'en voulut rien faire et sortit en murmu-
rant. » (Lettre du chevalier de Redmont à Belle-Isle, 21 janvier 1760, A. G. 3568).
M. de la Brosse disait tout haut, et môme en présence d'hommes comme M. de la
Noue, les choses les plus révoltantes sur le compté de d'Aiguillon, l'accusait d'avoir
voulu la destruction de la marine du roi et en citait comme preuve la précaution
qu'il avait prise de faire sonder la Vilaine.
(«) n déc. 1759.
(') De la Nicollière Teijeiro, art. cité; Merland, Le Cùinle d'Hector, Revue de
Brelagne, de Vendée ot d'Anjou, 1879. L'idée première et la direction principale
des opérations appartinrent à d'Aiguillon, le détail des voies et moyens au comte
de Ternay. Berryer écrivait le 9 janvier 17C()à Lebrun, commissaire général de la
marine : » Le roi s'en rapporte entièrement à d'.Mguiliun sur les dispositions et les
mesures à prendre pour parvenir ;\ ce but. Ainsi, il est nécessaire que ce soit d'.\i-
guillon qui détermine les différentes opérations que vous aurez à faire i-emplir dans
la partie qui vous regarde particulièrement et dans celle des olliciers de port sans
néanmoins qu'ils en soient inslruils... ".
BATAILLE DE M. DE CONFLANS 113
ponible, notre marine n'en était pas moins réduite à l'inaction
pour toute la durée de cette guerre. On ne pouvait plus désor-
mais songer sérieusement à une descente en Angleterre, et
quoiqu'en 1761 et 1762 l'on voie encore discuter certains pro-
jets d'expédition, avec une obstination faite pour surprendre ('),
ces projets n'auront même pas un commencement d'exécution.
Les opérations militaires en Bretagne étaient donc désormais
à peu près terminées. D'Aiguillon les avait conduites un
moment avec gloire, toujours avec une énergie et une vigueur
trop rares à cette époque de relâchement général, et il y avait
déployé, sinon les qualités d'un homme de guerre de premier
ordre, du moins celles d'un général habile et pénétré au plus
haut degré du sentiment de ses devoirs envers l'Etat.
(») A. M., B* 100.
i)"AiauiLi.0N.
CHAPITRE VII
LES ÉTATS DE 1758 ET DE 1760
Tenue au lendemain de Saint-Cast, alors que les préoccu-
pations de tous étaient surtout portées vers la guerre, et, chose
essentielle, sans qu'il y eût à demander aux Etats aucun nou-
vel impôt, la session de 1758-17o9 avait eu lieu pendant ces
événements sans attirer beaucoup Tattenlion et sans causer au
commandant trop de soucis. La précaution qu'il avait eue de
les faire tenir à Saint-Brieuc, dans le double but d'être loin
du Parlement et d'avoir un président du clergé sur lequel il
pût compter (M. de Vauréal venait de donner sa démission
de l'éveché de Rennes) ('), contribua aussi au calme, d'ailleurs
tout relatif, de cette session.
Ce n'était pas cependant que la situation financière ne fût
terrible. BouUongne, contrôleur général depuis août 1757,
après avoir usé et abusé des emprunts, venait d'être obligé
de recourir aussi à l'impôt : il avait créé par édit d'août 1758
un don gratuit extraordinaire, bizarre euphémisme pour dési-
gner un impôt qui n'avait rien d'un don ni rien de gratuit,
payable par les diverses villes du royaume à partir du 1" jan-
vier 1759 : mais diverses raisons avaient empêché qu'il en
fût jusque-là question en Bretagne, et il n'en fut point non
plus parlé cette année aux Etats. La grande ambition du
gouvernement, pendant cette session, fut différente : elle con-
sista à tirer de la province un certain nombre de millions
comptant, par une vaste aliénation de capital.
On se rappelle combien avaient été vives les plaintes de la
province contre la perception des droits de contrôle, insinua-
tion, franc-fief, etc., et que, d'Aiguillon aidant, l'abonnement
(') Son successeur fut l'abbé de Beaumont des Junies, vicaire général de Tours,
dont le rôle fut assez effacé et dont l'épiscopat dura peu de temps. L'éveché de
Hennés passa ensuite à l'abbé Desnos, dont on a vu la conduite aux Etats de 1756.
ÉTATS DE 1758 115
de ces droits avait failli être accordé à la Bretagne dès 1755.
Agitée de nouveau aux Etats de 1756, mais sans résultat,
c'était la même idée qui reparaissait encore, avec cette diffé-
rence qu'il ne s'agissait plus d'un abonnement, mais d'un
rachat. Dès le 20 novembre 1758 un des combattants de
Saint-Cast, alors au mieux avec le duc d'Aiguillon, le baron
de Pontual ('), membre influent de la noblesse, en avait fait
au duc la proposition, tant en son nom qu'en celui de MM. de
Kerguézec et de La Bourdonnaye. Ces trois gentilshommes
offraient défaire acquérir par les Etats, au denier vingt, tous les
droits compris dans la ferme des domaines de Bretagne, et
représentaient que cet arrangement serait à la fois profitable
à la province qui serait ainsi soustraite aux vexations delà per-
ception, et à l'Etat qui se procurerait par là une somme nette
de vingt-cinq millions. La proposition, chaudement appuyée
par d'Aiguillon qui y voyait en effet combinés les deux inté-
rêts qu'il avait mission et désir de défendre, fut transmise au
contrôleur général, qui s'y déclara favorable, quoique sans
manifester pour elle l'enthousiasme qu'il était naturel d'atten-
dre d'un ministre dans l'embarras : d'Aiguillon, dans son
journal, explique cette tiédeur singulière par ce fait que Boul-
longne, livré aux financiers, tout entier sous l'influence de
Paris de Montmartel, était prévenu par la ferme générale à
qui un arrangement de cette sorte devait faire perdre les
bénéfices que la province en retirerait. Mais M. de Ghoiseul,
qui agitait alors ses plans gigantesques de descente en Angle-
terre et qui sentait le besoin de ressources abondantes et
immédiates. M™* de Pompadour, qui le soutenait, se pronon-
cèrent avec force pour l'aliénation, et firent entendre au con-
trôleur général que s'il tenait à sa place il devait montrer
plus de zèle pour le succès de la négociation.
(') D'Aiguillon, qui faisait de lui un éloge enthousiaste, fut autorisé à lui pro-
mettre l'engagement des droits appartenant au domaine du roi sur les halles et
boucheries de Rennes. « C'est, écrit d'Aiguillon le 13 janvier 1759 (H. 571), un
» citoyen sage et éclairé qui ne fait usage de ses lumières et du crédit qu'il a dans
» l'assemblée que pour le bien de la patrie, et pour rompre les menées de cette
» cabale, qu'on ne peut détruire. C'est le seul hommede cette provincequi ne doive
» point la considération dont il jouit à l'intrigue, à l'opposition aux volontés du
» ministère et à l'indécence dans les propos. C'est le seul dont je puisse me servir
» et dont je me serve effectivement pour faire passer les demandes du roi, malgré
» les clameurs de la cabale qui le craint et qui le respecte ».
1 1() I.V nilETAGNl': ET LE DFi: i>'ai(;l'iixon
Ouverte le 18 décembre ('), la session n'avait encore pré-
senté que les incidents ordinaires (si ce n'est toutefois que les
députés en cour s'aperçurent au moment de lire leur rapport
qu'ils avaient oublié avant leur départ de Paris de prendre la
réponse du roi au cahier des remontrances : cet oubli du
principal et pour ainsi dire du seul objet de leur députation,
prouvant trop clairement que le soin des intérêts de la pro-
vince n'avait pas été leur préoccupation dominante pendant
leur séjour dans la capitale, fit beaucoup rire k leurs dépens)
lorsque le 31 décembre la grosse question se trouva posée
par le rapport de la commission des franc-fief et contrôle
sur les conditions à proposer pour le rachat. Allant plus loin
que M. de Pontual, la commission ne parlait pas seulement
du rachat des droits domaniaux, mais encore de celui de l'im-
pôt et billot et du papier timbré, ce qui faisait, en calculant en
denier vingt, uncapital d'environ iO millions. D'Aiguillon s'em-
pressa de transmettre son rapport en l'accompagnant de ses
instances personnelles pour qu'on profitât de l'oifre faite par
les Etats : « Un capital de 40 millions, écrit-il au contrôleur
» général le 2 janvier 1759 (-), peut être utile et avantageux
» dans les circonstances présentes aux finances du roi, et doit
» donner à l'Europe entière une haute idée des ressources que
» Sa Majesté peut trouver dans ses peuples, puisqu'une seule
» de ses provinces, et la plus écrasée de toutes par la guerre, lui
» offre volontairement des secours aussi étendus. » Quinze jours
après, il en faisait passer un autre où les mêmes offres étaient
reprises sous une forme plus explicite : les Etats se décla-
raient prêts à se rendre acquéreurs desdits droits d'après le
revenu net que le Trésor en tirait, à verser la somme immé-
diatement au moyen d'un emprunt, et s'engag-eaient à les
percevoir pour leur compte sur les mêmes bases.
Tandis que ces décisions étaient prises dans les Etats, l'as-
semblée, comme fatiguée du calme qu'elle avait observé au
début, commençait à devenir houleuse et agitée. Elle avait
voté sans difficulté le don gratuit, sans débats bien graves
l'abonnement des vingtièmes, mais d'Aiguillon eut plus de
peine à obtenir la capitation, portée d'ailleurs, selon lui, ;\
(M Présidents des ordres : l'évêque de Saint-Brieuc, le duc de Rohan et M. de
Coniac, sénéchal de Hennés.
(•î) A. N. H. 341.
ABONNEMEIN'T DE LA CAPITATION 117
un chiffre trop élevé. « Nous traitons actuellement de la capi-
» talion, écrit-il le 4= janvier au contrôleur général, celle de
)) toutes les demandes que vous m'avez chargé de faire aux
» Etats qui m'a coûté le plus à leur proposer, et dont la discus-
» sion m'afflige davantage, parce que l'imposition me paraît
» beaucoup trop forte, surtoutdansles circonstances présentes.
» On l'a reçue sans humeur, on l'examine avec tranquillité jus-
» qu'à présent, mais on est consterné du fardeau : et plus la
» conduite des Etats est sage et décente, plus je dois, à ce qu'il
» me semble, appuyer auprès de vous leurs représentations,
» lorsqu'elles sont justes et bien fondées. » Et il sollicitait
avec instance une diminution d'au moins 100,000 1., sinon de
300,000 1. comme les Etats le demandaient : « J'espère que
» vous voudrez bien avoir la bonté de me mettre en état de
» donner une réponse satisfaisante aux Etats à cet égard, afin
)) de leur faire sentir qu'ils obtiendront plus aisément leurs
» demandes justes et légitimes lorsqu'ils les feront avec la
» décence et la soumission qu'ils doivent avoir, que lorsqu'ils
» voudront résister aux volontés du roi. » Lorsqu'arriva la
réponse du contrôleur général, absolument négative quant à
la diminution de 300,000 1., la noblesse vota par 73 voix con-
tre 69 le refus de l'imposition, tandis que les deux autres or-
dres acceptaient l'abonnement pour 1,700,000 1. Pour éviter de
faire enregistrer de force la délibération ainsi formée, d'Ai-
guillon fit changer quelques mots dans l'avis du clergé et l'on
s'en remit au temps et aux circonstances pour améliorer les
dispositions de la noblesse. Le lendemain, en effet, « le parti
des gens sensés s'étant trouvé renforcé de 40 à 50 militaires,
à la tète desquels se mit le marquis de Bréhan, qui parla avec
force et courage », la noblesse revint par 123 voix contre 50
à l'avis d'accepter l'abonnement. L'opposition prit sa revan-
che quand il fut question des 4 sols pour 1. de la capitation,
continués par arrêt de 1757, et dont il s'agissait de faire ac-
cepter aux Etats le rachat, comme ils l'avaient déjà fait pour
dix ans en 1748. Cette fois, comme toujours, clergé et tiers
s'étant trouvés d'avis d'accepter et la noblesse de refuser, et
le clergé, pour éviter un éclat, ayant changé quelques mots
à son avis, le hasard, ou plutôt quelque intrigue, ou encore
quelque maladroit excès de zèle, fit que le tiers introduisit
dans le sien précisément les mêmes modifications; et les trois
1 18 l.A IIIŒTAUNE KT I.K blîC [j'AlfiriLLON
avis furent inscrits sur le registre sans que la délibération
réellement formée par les avis conformes du clergé et du
tiers fût explicitement énoncée. D'Aiguillon aperçut tout de
suite la gravité de cet incident qui pouvait fournir un précé-
dent à la théorie, chère à la noblesse, de la nécessité du con-
cours des trois ordres pour constituer délibération. Le soir, à
la conférence, il fit en conséquence la leçon aux présidents,
et le tluc de Uohan promit de faire revenir son ordre à l'avis
du clergé et du tiers. 11 y parvint en effet (15 janvier), mais
au prix de scènes jusque-là sans exemple, dont nous ne sau-
rions mieux faire que d'emprunter le récit à une lettre du
commandant écrite le lendemain, et que confirme entière-
ment la correspondance de Le Bret : « La cabale de la no-
» blesse jeta les hauts cris lorstju'on enregistra cette délibé-
» ration, qui ne laissait aucune trace de l'opposition qu'elle
» s'était prétendu en droit de faire à l'avis des deux autres
» ordres. Le sieur de Vé, gentilhomme nantais, poussa
» l'extravagance et la furie jusqu'à se jeter sur M. l'Evoque de
» Saint-Brieuc au moment qu'il signait la délibération pour
» lui arracher la plume et le registre des mains ('); plusieurs
» autres, tels que les sieurs de Rauléon, de Saulx, mirent le
» poing sous le nez à M. le duc de Rohan pour l'empêcher de
» signer. Les présidents tinrent ferme, signèrent la délibéra-
» tion et la firent lire malgré les clameurs horribles de la
» cabale. Ils proposèrent ensuite à l'assemblée, à plusieurs
» reprises, de travailler, mais on ne leur répondait que par
» des cris terribles auxquels succédait le silence le plus pro-
» fond. Au milieu de cette scène incroyable, le président du
» tiers ayant appris que je venais d'être saigné proposa fort
» adroitement, pour changer d'objet, d'envoyer savoir de
» mes nouvelles. On l'écouta, on nomma une députation à cet
)) eflet, et chacun se crut obligé de venir chez moi successi-
» vement ; on prit l'air, les têtes se calmèrent, on oublia,
» chemin faisant, le sujet important qui avait causé tant de
)) bruit : il n'en fut plus question à midi : jamais l'assemblée
Cj Voici comment la réponse des Etats au grand mémoire de Lingjuet présente
cette affaire : « An moment de la signature du registre, un membre de la noblesse
» crut que la rédaction n'était pas conforme à l'énoncé de la veille :dans cette per-
» suasion il lit instance au président de l'Kglise pour suspendre sa signature : la dif-
» ficulté s'éclaircit bientôt et le registre fut signé sans obstacle. »
RACHAT Di:S DOMAINE ET CONTBÔLK 119
» n'a été si tranquille. L'insolence du sieur de Vé m'a paru
» si intolérable que je l'envoyai chercher hier par un officier
» de mes gardes et que je lui dis que si M. de Saint-Brieuc
» n'était pas venu me demander grAce pour lui, je l'aurais
» envoyé dans un château où le roi l'aurait fait détenir long--
» temps; qu'il eût à faire des excuses à ce prélat sur-le-
» champ, et à avoir une conduite plus circonspecte et plus
» respectueuse à l'avenir; qu'autrement je le prévenais qu'il
» serait puni avec la* plus grande sévérité. Il obéit et il me
» parait qu'on le blâme généralement... Tout l'ordre de
» l'Eglise, M. de Vannes à la tête, se jeta entre M. de Saint-
» Brieuc et M. de Vc, et la scène aurait été ensanglantée si le
» président n'en avait imposé. »
Les Etats opposèrent également une forte résistance pour
l'imposition de la milice garde-côtes (61,500 1.), imposition
levée depuis deux ans sans leur consentement et à laquelle
ils ne se résignèrent que le dernier jour de la tenue (19 fé-
vrier), pour le casernement, dont le déficit, de plus en plus
considérable (799,524 1. 10 s. 11 d.), put encore être pris sur
leurs hors-fonds, pour les milices, pour le fonds des grands
chemins, qu'ils ne portèrent qu'à 600,000 1. et qu'ils ne vo-
tèrent qu'après maintes difficultés. Chaque jour qui se pas-
sait les rendait plus difficiles à conduire. Aussi d'Aiguil-
lon, qui se lamentait de voir le peu d'empressement du con-
trôleur général à s'occuper du bail des devoirs et du rachat
des domaine et contrôle, éprouva-t-ilun véritable soulagement
quand il vit enfin arriver à Saint-Brieuc, le 1"' février, un
financier nommé Dumesnil, chargé par le contrôleur général
de tout ce qui concernait l'aliénation proposée par les Etats.
Il était plus que temps, car l'assemblée, comme l'écrivait
d'Aiguillon, très ardente pour ce marché et le désirant vive-
ment trois semaines plus tôt, s'était refroidie à cet égard,
incapable qu'elle était de garder longtemps les mêmes senti-
ments, et rien n'était plus difficile que de lui inspirer de nou-
veau ceux sur lesquels elle s'était blasée.
Dumesnil évaluait le produit de l'impôt et billot et du
papier timbré à 900,000 1., celui des domaine et contrôle à
1,120,000 l., et par conséquent le capital total, sur le pied du
denier vingt, à 40,400,000 ; la commission des domaines et
contrôle n'en voulait offrir que 39, ses calculs lui donnant
120 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGLILLON
800,000 I. pour la preniièro espèce de droits et 1,092,000 pour
la seconde. Ce qu'il y avait de grave dans ce désaccord sur
les chiffres, c'est qu'il pouvait servir de prétexte aux Etats
pour rompre un marché dont ils ne paraissaient plus se sou-
cier. « La [)lupai"t des membres de la noblesse, écrit Le Bret
» le 13 février, sont bien dégoûtés de cette acquisition, les
» uns par une prévention et une méfiance naturelles dans ce
» pays-ci pour tout ce qui vient de la cour, les autres par une
» conviction intime qu'ils ne peuvent régir des droils de cette
» espèce, et que le défaut d'une bonne administration leur
)) fera perdre tout l'avantage qu'ils pourraient retirer de cette
» acquisition. Elle est cependant si avantageuse pour la pro-
» vince, pour peu qu'ils veuillent se bien conduire, que je ne
» désespère pas encore de les voir terminer cette affaire ;
» mais dans ce moment-ci elle n'est pas dans une situation à
)) promettre une fin ag-réable. » En effet, pendant huit jours,
la négociation se traîna péniblement, sans avancer, au mi-
lieu de marchandages et de difficultés de toutes sortes. Le
14 février, cependant, on finit par tomber d'accord sur le
chiffre de 40 millions, le marché fut aussitôt conclu, des
remerciements décernés au duc, une bourse de jetons votée
au sieur Dumesnil, et une commission nommée pour la ges-
tion des droits acquis ('). L'affaire terminée, d'Aiguillon ne
se refusa pas la satisfaction d'une petite vengeance bien légi-
time aux dépens de ceux qui avaient le plus travaillé à com-
promettre le succès de ce marché, les mêmes précisément
que ceux qui y avaient le plus éncrgiquement poussé au
début. Il fit lire par les présidents des ordres les lettres et
mémoires qu'il avait reçus précédemment de plusieurs mem-
(•) Voici quels étaient les droits cédés à la province :
Etaient aliénés à perpétuité les droits de contrôle des actes, d'insinuation laïque,
de 100e denier, de petit scel, de contrôle des exploits, les droits réservés par i'édit
d'août 1716, ceux d'impôt et billot fqui devaient demeurer joints à la ferme des
devoirs pour être adjugés en un seul et même prix, sur lequel la somme fixe de
900,000 I. devait toujours être déduite pour l'impôt et billot), de timbre sur les
papiers et parchemins, et les 2 sols et 4 sols des dits droils. Etaient cédés à titre
d'engagement sous faculté de rachat perpétuel, conformément à l'ordonnance de
Moulins, les domaines et droits domaniaux, casuels et fixes (loyers, fermages,
lods et ventes, déshérence, bâtardise, cens, rentes, etc.), les confiscations, amendes,
droils et émoluments des greffes, etc. Enfin les Etats étaient subrogés au roi, sous
faculté de rachat, pour la jouissance et perception des droits d'amortissement,
franc-fief, usage, nouveaux acquêts, aubaine, etc.
RACHAT DES DOMAINE ET CONTRÔLE 121
l)res de la noblesse et où il était inslamment prié de procurer
à la province le rachat des droits, même à un prix plus élevé
que celui qui venait d'être fixé. Cette lecture excita une vive
surprise et un certain mécontentement contre MM. de Pon-
tual et de Kerguézec qui, dans leur lettre du 20 novembre,
admettaient un rendement de 1,202,700 1. comme base du
rachat des domaine et contrcMe, alors qu'il venait d'être con-
clu sur le pied de 1,100,000; surtout contre ]M. de Kerguézec
qui avait été dans les derniers temps un des plus ardents à
combattre le rachat. Mais Kerguézec, sans s'émouvoir, dé-
clara simplement qu'il avait pensé et qu'il pensait encore
que le rachat pouvait être utile à la province, mais qu'il
avait voulu le lui procurer à un denier plus avantageux. Cette
inconséquence et la facilité avec laquelle l'assemblée s'en
contenta justifient d'une manière frappante les appréciations
que d'Aiguillon portait sur elle (') : « Elle est gouvernée des-
» potiquement par trois ou quatre personnes qui n'ont ni
» esprit, ni lumière, ni zèle pour le bien public, dont les
» seuls talents consistent dans une bonne poitrine, une très
» grande audace, une mauvaise foi poussée au dernier degré,
» et une connaissance parfaite de la faiblesse, de l'ignorance
» et de la légèreté des hommes qu'ils ont à conduire, et qui
» n'ont d'autre vue que celle d'acquérir de la considération
» parmi leurs compatriotes par leur opposition continuelle
» aux volontés du ministère et l'embarras qu'ils causent au
» premier commissaire du roi par leur entêtement, leurs vio-
M lences et leurs subtilités, qu'ils couvrent du masque impo-
» saut de zèle pour le soulagement du peuple, d'exactitude
» dans leurs usages et leurs règlements, et d'amour pour
n leurs droits, franchises et privilèges. »
M. de Kerguézec dut certainement conserver rancune à
d'Aiguillon d'avoir ainsi dévoilé les contradictions de sa
conduite. M. de Fontette, dans une lettre à La Noue du
17 mars 1767 (^), fait dater de cet incident sa résolution de
perdre un commandant décidément trop ferme et trop clair-
voyant pour qu'on pût tout se permettre avec lui, résolution
qu'il aurait fait partager dès lors à ses amis, MM. de la Cha-
(») 1er février 1759, H. 341.
(*) Carré, La Chalotais çt le duc d'Aifjuillon, p. 381.
oo
J.A ItllKTAONK KT Li: DlC 1) AKil'lLLOÎS
Jetais et de la Gascherie. Celte opinion est d'autant plus
plausible que c'est précisément à partir des Etats de 1758-59
que, sans qu'il fût cependant encore question d'aucune hos-
tilité personnelle entre le procureur général et le comman-
dant, le Pai'lement sembla accentuer son opposition et cher-
cher des occasions d'être désagréable à ce dernier. Déjà,
pendant les Etats, quatre vers injurieux pour le roi ayant été
insci'ils sur sa statue à Uennes, et les recherches d'Au-
douard ('), major général de la milice bourgeoise, l'ayant
conduit jusqu'aux sieurs Bobigny, orfèvre, et Jouon, avocat
au Parlement, fortement soupçonnés d'en être les auteurs ou
tout au moins les distributeurs, ces deux particuliers furent
incarcérés par ordre du commandant; quoique approuvée
par le premier président et le procureur général, alors com-
missaires du roi à Saint-Brieuc, cette conduite blessa les sus-
ceptibilités du Parlement qui y vit un empiétement sur ces
attributions, décréta Bobigny et Jouon de prise de corps,
comme si leur arrestation déjà faite était nulle légalement,
et Audouard d'assigné pour être ouï, ainsi ({ue l'assesseur de
la maréchaussée, Duval, qui avait procédé à l'interrogatoire
de Bobigny. D'Aiguillon, désapprouvé par la cour ('), dut
laisser faire. Enorgueilli de cet avantage, le Parlement réso-
lut de prouver qu'on avait compté sans lui en concluant sans
qu'il fût consulté la grande affaire du rachat des domaine
et contrôle. Il avait à enregistrer le contrat passé à cet effet
le 18 février entre les Etats et les commissaires du roi. 11 y
procéda le 9 avril, mais avec des modifications telles que
l'esprit en était entièrement changé, et tout, ou peu s'en fal-
lait, remis en question. Il avait été convenu par l'art. 11 que
le Parlement et les juges royaux continueraient d'avoir par
rapport aux domaines la même juridiction que par le passé,
que celle qui appartenait jusque-là à l'intendant passerait
désormais à la commission nommée par les Etats, que tous
les anciens tarifs et règlements continueraient à êlre en
vigueur, jusqu'à ce qu'il fût fait de nouveaux plans de régie
(') Sur Auduuard, cf. cliap. XI.
('; Saiiit-Florenlin écrivait le 3 janvier à son neveu (0. 455) qu'il fallait laisser
au Parlement de Rennes le soin de piocéder contre Bobigny et Jouon, et le 16 jan-
vier : « On estime que vous auriez mieux fait de ne pas vous mêler de celte affaire,
qui est évidemment de pure police ».
INTERVENTION DU PARLEMENT DANS l'aFFAIRE DU RACHAT 123
et de nouveaux tarifs approuvés par le roi. A ces conventions
le Parlement substitua que les juges royaux de la province,
et lui-même en appel, auraient seuls connaissance des litiges
qui pourraient survenir à l'occasion de la perception desdits
droits, que ladite perception ne pourrait se faire qu'en vertu
des édits, déclarations, tarifs, dûment enregistrés en la cour,
sans aucun égard aux arrêts et décisions du conseil non enre-
gistrés que les précédents fermiers pourraient avoir obtenus.
C'était supprimer du coup une forte partie du rendement
des droits et risquer de rendre très mauvais pour la pro-
vince le marché qu'elleavait conclu ; il avait été rendu, en eflet,
au fur et à mesure des circonstances, une foule de décisions,
d'arrêts du conseil, nécessaires pour la rentrée des droits du
roi, et que le Parlement n'avait jamais enregistrés. Aussi
l'émoi fut-il grand dans la commission du contrôle, lors-
qu'elle eut connaissance de ce malencontreux arrêt. Elle
s'empressa d'écrire à d'Aiguillon (10 avril), qui sentant la
nécessité d'être prudent et voyant parfaitement que le but de
la commission était de lui faire prendre une responsabilité
dont elle ne voulait pas se charger elle-même, se borna à
répondre qu'étant très occupé de la défense des côtes, il avait
perdu de vue les affaires du contrôle et que le mieux serait
de charger les députés en cour des représentations qu'elle
croirait avoir à faire; puis au contrôleur" général (c'était
depuis le 4 mars M. de Silhouette) auquel elle exposait que
toutes les clauses du contrat passé avec les Etats étaient
indivisibles, et qu'une seule étant supprimée, tout le contrat
devenait caduc; évitant de porter contre le Parlement des
plaintes directes, elle se montrait plutôt disposée à rompre
le marché qu'à incriminer ceux qui l'entravaient. D'Aiguil-
lon fît remarquer au contrôleur général cette tactique signi-
ficative et le mit au courant de l'état des esprits dans les
Etats et dans le Parlement. « Il y a eu de tout temps, écrit-il
» le 14: avril, entre le Parlement et les Etats, une jalousie
» invincible, qui augmente à mesure que l'administration
» qui est confiée aux commissaires des Etats reçoit une nou-
» velle extension. Les parlementaires, accoutumés à être
» sollicités et par conséquent craints et respectés des gentils-
» hommes, des juges subalternes et des maires, se voient avec
» douleur obUgés de s'abaisser devant eux pour obtenir des mo-
124 LA BRKTAGNK KT LIi DlC DAUiUILI.ON
» dcrations sur leurs impositions, et ceux-ci leur rendent au
» centuple dans cette occasion les rebuffades qu'ils en essuient
» lorsqu'ils ont des procès. Cette mésintelligence entre ces
» deux corps a souvent été utile au service du roi... Mais
» depuis que le système des classes parlementaires a pris
» faveur, qu'on a toléré qu'elles se soient attribué le droit de
» se défendre mutuellement et de représenter les Etats géné-
» raux du royaume, les l^tats, gouvernés actuellement par
» cinq ou six brouillons dont l'insolence et la tyrannie aug-
» menicnt à chaque tenue, ont cru trouver un appui d'autant
» plus ferme dans le Parlement qu'il est lié avec tous ceux
» du royaume, et s'en sont extrêmement rapprochés... D'ail-
» leurs comme les brouillons et les factieux sont toujours
» unis pour cabaler, quelque différence qu'il y ait dans leur
» façon de penser, et que ce sont eux qui depuis quelque
» temps gouvernent la multitude trop faible et trop peu sou-
» tenue pour résister à leur violence, ceux des Etats et du
» Parlement agissent de concert dans toutes les circonstan-
» ces, et rien ne se fait que de leur agrément unanime dans
» l'un et l'autre corps... Lorsque l'excès du mal a obligé
» quelquefois d'y apporter des remèdes violents, on a si peu
» soutenu les coups d'autorité et de rigueur qu'on a frappés
» qu'ils ont été plus nuisibles qu'utiles, et n'ont servi qu'à
» donner de l'humeur contre celui qui ne devait être regardé
» que comme l'exécuteur et qui en était démontré l'auteur,
» Les Etats, autrefois, ou leurs commissaires, auraient pris feu
» sur l'enregistrement du Parlement, y auraient formé oppo-
» sition par le ministère de leur procureur-syndic, et auraient
» demandé hautement au roi qu'il fût cassé et réformé. Ils
» se bornent aujourd'hui à vous en rendre compte, à vous
» exposer leur embarras, et vous préviennent en même temps
» qu'ils ne sont parties plaignantes ni requérantes contre les
» prétentions du Parlement... » 11 ne fallait donc pas atten-
dre de la commission aucune démarche directe contre l'arrêt
du Parlement; c'était au roi de le casser de son autorité.
D'Aiguillon eut peu de peine, le besoin aidant, à en dé-
montrer au contrôleur général la nécessité; el après d'assez
longs délais, dus aux recherches qu'il fallut faire dans les
bureaux du contnMe général et à la masse d'atl'aires dont ce
ministère était alors accablé, fut rendu le 22 mai un arrêt
CASSATION DE l'aRRÈT BU PARLEMENT 125
du conseil qui cassait l'arrôt du Parlement de Rennes en tout
ce qui était contraire au contrat du 18 février « Sa Majesté
» ayant jugé d'autant plus nécessaire de maintenir dans son
» intégrité l'exécution du contrat passé entre ses commissai-
» res et ceux des Etats de Bretagne, qu'il en résulte pour
» l'Etat un secours de 40 millions nécessaire dans les cir-
)) constances d'une guerre dont l'objet le plus intéressant est
» de réprimer la cupidité sans bornes et la licence effrénée
» d'une nation ennemie qui voudrait s'arroger l'empire de
» l'Amérique et des mers; en sorte qu'elle est persuadée
» que le Parlement même de Bretagne ne pourra s'empêcher
» de sentir combien ses démarches ont été précipitées et
)) irrégulières, et contraires au bien de l'Etat et aux vœux de
» la province de Bretagne dont il n'est ni le représentant ni
» l'organe. » Et l'étude approfondie à laquelle on s'était livré
dans les bureaux du ministère ayant fait apercevoir dans le
contrat du 18 février une omission grave, celle de la juri-
diction criminelle relativement aux droits cédés, comme en
cas de divertissement de deniers, faux, concussions, exac-
tions, etc., juridiction dont la commission des Etats ne
pouvait évidemment être saisie, dont elle se reconnaissait
elle-même incapable, un autre arrêt du conseil du 22 mai
maintint à l'intendant cette partie de ses anciennes attribu-
tions.
La commission ne fit contre ces arrêts que des représenta-
tions pour la forme. Quant au Parlement, où il ne manquait
pas de membres disposés à pousser les choses à l'extrême,
il ne déguisa pas son mécontentement. Le 28 mai M. de la
Ghalotais adressa au contrôleur général une longue lettre
où, tout en reconnaissant que le Parlement avait outrepassé
ses pouvoirs dans son arrêt d'enregistrement du 9 avril, il
trouvait que les torts avaient été partagés et critiquait sévè-
rement la conduite du gouvernement. « Je pense, disait-il (*),
» que de tout côté il y a eu du malentendu; on eût prévenu
» les contradictions réciproques s'il eût régné plus de concert
» entre les parties intéressées. Avant la signature du contrat,
» il me semble que les commissaires des Etats auraient dû
» conférer sur ce qui concerne la juridiction avec ceux de
(») H. 343.
126 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGL'ILLON
» MM. (lu Parlement qui sont commissaires du roi ('). Le
» I*ai'lement blessé, quoique mal à propos, de ce défaut de
» confiance a pris le mauvais parti de contredire le contrat.
» Je crois qu'ayant été fait au nom du roi et de la nation, il
» n'était pas susceptible de contradiction, à moins qu'il ne
» renfermât quelque clause contraire aux lois et, dans ce cas
» même c'eût été un objet de remontrances, ce qui est si
» fort difl'érent de modifications. 11 a cru que le contrat bles-
» sait l'ordre public et ne voulant pas, avec quelque raison,
» que son enregistrement parût une approbation d'un appel
» au conseil dont il n'a jamais reconnu la régularité, il a
» modifié le contrat même et annulé en partie ses disposi-
)) tions... » La Chalolais s'élevait surtout en termes sévères
contre le second arrêt comme contraire aux privilèges de la
province, aux vœux des Etats, et devant donner lieu à des
troubles aussi graves peut-être que ceux dont le Parlement
de Besançon était alors le théâtre. « Les compagnies souve-
» raines, disait-il en terminant, ne doivent pas s'écarter des
» principes et des règles, mais ce ne sera jamais par des
» voies contraires aux lois qu'on les y ramènera. » Le 5 juin,
Silhouette fit à cette lettre une énergique réponse qui combla
de joie d'Aiguillon et que peut-être, dans le court séjour qu'il
fit alors à Versailles, il a pu inspirer lui-même « Vous
» conviendrez, Monsieur, que ce prétendu défaut de confiance
» serait un prétexte bien frivole et bien peu propre à excu-
» ser la conduite d'une cour qui ne doit diriger ses démar-
» ches que par des motifs supérieurs et des vues plus impor-
» tantes; mais ce prétexte même, en supposant qu'il pût être
» admis, n'existerait pas. Vous étiez vous-même un de ces
)) membres du Parlement, commissaires du roi. Vous avez
» vu... que tout a été successivement communiqué aux com-
» missaires du roi et que ce n'est qu'après des peines infinies
» et un travail fort long que l'on est parvenu dans les der-
» nicrs jours à convenir des articles contenus dans le con-
» trat. Fallait-il encore lever alors des questions de juridiction
» sur lesquelles le Parlement aurait cherché sans doute à
» étendre la sienne comme il l'a fait par ses modifications?
(') Donc, avec .\L de la Clialutais lui-même, qui traiiit dans celle phrase son
méfuiilenlemenl de n'avoir pas eu la haute main sur loul ce qui s'était passé. 11
avait été cependant consulté.
LETTRE DE M. DE SILHOUETTE A M. DE LA CHALOTAIS 127
» D'ailleurs ses membres assistant aux Etats étaient-ils auto-
» risés à traiter de cette matière et, n'y étant que commissai-
» res du roi, auraient-ils pu, en cette qualité, insister sur des
» objets contraires aux intentions de Sa Majesté à cet égard?
» Toutes ces idées se contredisent trop pour que je puisse
» croire qu'elles soient entrées pour rien dans la conduite du
» Parlement, surtout quand je vois que l'on s'est soigneuse-
» ment occupé de lui conserver exactement sur les différents
» objets cédés toute la juridiction qu'il avait avant le contrat
» de cession (') » Quant au second arrêt, Silhouette faisait
remarquer qu'il ne faisait que continuer à l'intendant une
attribution qu'il avait déjà ; qu'il y avait des matières dont
les principes n'étaient pas encore assez établis ni la juris-
prudence assez perfectionnée, à cause de la multitude pres-
que infinie de cas qu'il avait été impossible de prévoir, pour
en laisser la connaissance aux cours, qui ne devaient jamais
agir que par des règles certaines, et qu'il était de la bonté
et de la justice du roi de s'en réserver la connaissance; que
la perception serait impraticable si le Parlement avait la
juridiction au criminel, car depuis l'établissement des con-
trôle et droits y joints, il avait été rendu un nombre infini
d'arrêts et décisions, il s'en rendait encore tous les jours, et
tous ces arrêts et décisions non enregistrés dans les cours
formaient cependant jurisprudence sur cette matière et étaient
le principal fondement de la perception des droits dont les
Etats avaient traité... « Tout redevable d'un droit qui lui sera
» demandé en vertu d'arrêts ou décisions du conseil ne man-
» quera pas de se pourvoir contre le commis, de l'accuser
» de concussion ot d'exaction et pourra le faire avec d'autant
» plus d'assurance qu'il aura la certitude que sa demande
» sera accueillie des juges inférieurs et du Parlement ». C'était
le désir de parer h ces inconvénients qui avait fait décider
l'attribution dont le Parlement se plaignait. Quant à ses
menaces pour le cas où cette attribution serait maintenue,
« j'ai trop bonne opinion de cette compagnie, disait le minis-
» tre, et je crois les magistrats qui la composent trop bons
» citoyens pour penser que sans intérêt pour sa juridiction
» qui reste entière telle qu'elle était avant le traité passé entre
(') Arch. d'Ille-et-Vil., G. 17G5. — Journal du commandement, I, 702 et suiv.
128 L.\ IIIIKTACNK KT LK ItVV. n'AKillLLON
» le roi cl les Etats, elle voulût s'occuper de traverser Teilet
» d'uu secours ofl'ert volontairement par la province et néces-
» saire à l'Ktat dans les conjonctures présentes... Si les magis-
» trats s'oublient au point de manquer à leur souverain en
» lui opposant une résistance téméraire et déplacée, je crois
» <|u'il ne peut se dispenser d'user, suivant sa prudence, des
» moyens que sa puissance lui fournit pour les rappeler à
» leui's devoirs, maintenir son autorité, faire respecter et
)) exécuter ses ordres. C'est avec raison que vous pensez,
» Monsieur, que mon intention n'est pas d'en faire naître les
» occasions; vous pouvez même être persuadé que je serai
» toujours fort occupé de les prévenir autant qu'il dépendra
)) de moi, mais je suis bien éloigné de changer de sentiment,
» si par malheur elles se présentaient. »
C'était là le langage qu'aimait d'Aiguillon, et dans une let-
tre particulière des plus curieuses (') il exprime énergique-
ment, avec son opinion peu favorable sur M. de la Chalotais,
sa satisfaction de la leçon donnée : « Si les ministres du roi
» voulaient bien prendre le même ton et le maintenir, les
» procureurs généraux, les Parlements et les Etats change-
» raient bientôt celui qu'ils ont pris depuis quelque temps;
» je crois vous avoir dit plus d'une fois que M. de la Chalo-
» tais était le plus petit et le plus mauvais esprit que je con-
» naisse : il n'a aucune espèce de crédit dans sa compagnie
» ni dans la province, mais il veut avoir l'air d'en avoir, et
» pour cela se jette à corps j)erdu dans toutes les cabales,
» rassemble tous les frondeurs chez lui, et tient les propos
» les plus absurdes et les plus indécents. Mais il n'est brave
» que jusqu'au dégainer, et le plus aisé à embarrasser et à
» déconcerter que j'aie encore vu. La fermeté avec laquelle
» M. de Silhouette lui a répondu lui fera certainement la
» plus grande impression, et il n'osera plus se montrer main-
» tenant... Avec un peu de patience et de fermeté tout ren-
» trera dans l'ordre accoutumé. » Conformément à ces pré-
visions la fermeté de la réponse ministérielle imposa au Par-
lement : les troubles dont menaçait M. de la Chalotais n'eu-
rent pas lieu ; l'assemblée des chambres fut retardée jusqu'au
(') De Lanniuii, 20 juin 1759, citée par M. Ed. de Hartliélemy, dans un article
de la lieviie des Deux-Mondes, juillet 1872. Le destinataire de cette lettre ne nous
est pas connu.
DON GRATUIT DES VILLES 129
25 juin, et tout s'y passa tranquillement (') ; on y écarta l'avis
d'ordonner l'exécution de l'arrêt du 9 avril, de l'envoyer aux
bailliages et sénéchaussées avec injonction aux juges infé-
rieurs de tenir la main à son exécution ; on se borna à décider
des remontrances, et ces remontrances elles-mêmes ne furent
prêtes que deux mois plus tard; on ne pensa pas, ce qui était
la grande terreur de Le Bret (-), à signifier aux commissai-
res des Etats défense d'exercer leur juridiction, et rien ne
les empêcha de vaquer à l'exercice de leurs fonctions, assez
tranquillement et avec assez de succès pour que dès 1759 le
bénéfice net réalisé, déduction faite des sommes nécessaires
au service de l'emprunt de 40 millions contracté par les Etats,
ait été de 219,633 I., de 137,130 1. en 1760, de 322,380 en
1761 (^). Cet excédent put être consacré au soulagement des
contribuables aux fouages et à la capitation. Tels étaient les
magnifiques résultats d'un marché dont, par une singulière
ironie des choses, le principal auteur devait conserver la
réputation d'avoir été le tyran de la Bretagne, et dont le prin-
cipal adversaire devait attacher à son nom celle de défenseur
et de martyr des libertés provinciales. Le sénéchal de Ren-
nes ne disait que la vérité, lorsque le 7 mars 1760, annonçant
au duc les résultats de la première année de la gestion de la
commission, il remarquait que dans cette affaire comme dans
bien d'autres d'Aiguillon avait fait le bien des Bretons mal-
gré eux.
Une politique un peu ferme et suivie pouvait donc imposer
silence aux velléités tracassières du Parlement ; par malheur,
cette politique était ce qui faisait le plus défaut d'ordinaire,
et, en ce moment même, le gouvernement en donnait une
nouvelle preuve dans une autre aifaire, celle des dons gratuits
des villes ordonnés par édit d'août 1758. Considérant qu'il ne
s'agissait pas là d'un subside à lever sur la province, mais
seulement sur un certain nombre de ses villes, le gouverne-
ment avait évité de parler de cet édit aux Etats et il l'avait
seulement, le 31 janvier 1759, adressé au Parlement avec un
état des sommes à fournir à ce titre par chacune des villes de
(') Lettre de Le Bret, 27 juin, Arcli. d'Ille-el-Vil., G. 1765.
(-) Lettre du 10 juin, ibid.
(S) H. 639. — Ducroquet, Ime aliénalion de droits domaniaux au profit de la
province de Bretagne, Annales de Bretagne, 1887 et 1888.
d'Aiuuili.u.n. 9
1.*{0 LA IIRETAGNE ET LR DUC d'aIGUILLON
Ja province ('). Celui-ci avait imaginé de faire communiquer
l'édit au procureur général syndic des Etats et cet officier
reçut mission de former opposition à son enregistrement.
Par cette manœuvre, la cause des deux corps s'était trouvée
liée, contre l'intention du ministère, les Etats avaient été saisis
de cet édit, ce qu'on avait voulu éviter, et l'obtention de ce
subside était devenue singulièrement problématique. C'était
une tactique insolite, car jamais le Parlement n'avait donné
communication au procureur général syndic des Etats des
édits ou déclarations portant établissement d'impositions qui
avaient pu lui être déférés, et illégale, car la déclaration du
24 février 1673 interdisait au Parlement de tenir compte de
l'opposition faite au nom des Etats; si jusqu'alors, pour l'im-
position des garnisons, le roi avait toléré que le procureur
général syndic y formât opposition tous les ans, c'était parce
que le Parlement n'y avait jamais eu le moindre égard. Mais ce
fut en vain que Le Bret signala le danger de laisser s'établir un
pareil précédent et que d'Aiguillon insista pour qu'on envoyât
au Parlement des lettres de jussion lui enjoignant de procéder
à l'enregistrement ('^) ; la substitution de Silhouette à Boullon-
gne, qui avait lieu précisément en ce moment, la quantité
d'affaires plus pressantes dont le contrôle général était préoc-
cupé et par-dessus tout la faiblesse ordinaire de l'adminis-
tration tirent qu'on laissa passer sans motdire cette innovation
grosse de périls, et au lieu d'avoir le don gratuit on eut seu-
lement de doubles remontrances, les unes du Parlement
(30 mars), les autres de la commission intermédiaire (8 mai) (").
Les unes et les autres roulaient sur les privilèges de la pro-
vince, en vertu desquels aucune levée de deniers n'y pouvait
être faite sans le consentement des Etats, et sur l'excès de sa
misère, à cause de la ruine de son commerce, des ravages de
l'ennemi, des maladies épidémiques, etc. Les choses en res-
tèrent là et cette imposition, générale alors dans tout le reste
du royaume, ne fut connue en Bretagne que par ouï-dire :
marque de faiblesse qui, comme d'ordinaire, au lieu d'inspi-
(') II. 641. (Tétait pour cliaiiiie ville le quart de ses octrois. Le total se montait à
165,8!i0 1. par an, soit, pour les six ans que cette levée devait avoir lieu, 994,980 1.
Houllongne l'aurait laissé racheter par les Etats pour 800,000 I.
(-) Lettre de Le Bret du 7 lévrier 1759, Journal du commandement, III, 406.
(3) H. 560; C. 3318.
REMONTRANCES DE 1759 ET DE 1760 131
rer de la reconnaissance, ne fit qu'encourager à une résistance
ainsi couronnée de succès.
Cet incident passa d'ailleurs à peu près inaperçu au
milieu de la rapide succession des événements et de l'insta-
bilité des hommes. La subvention générale de M. de Silhouette,
essai éminemment louable de révolution financière, mais d'un
succès impossible dans les circonstances critiques où la France
se trouvait, eut à peine le temps d'être connue en Bretagne
que déj;\ le ministre était tombé, et les remontrances que le
Parlement avait décidé de faire contre cet édit se seraient
adressées à son successeur, si celui-ci, renonçant aux projets
de Silhouette, n'y avait substitué en février 1760 d'autres
impôts, d'un succès presque aussi difficile. Une déclaration du
3 février créa un cinquième sol pour livre sur tous les droits
des fermes et autres droits perçus dans le royaume, et un
édit du même mois établit un troisième vingtième, sauf
sur l'industrie, doubla la capitation des contribuables non
astreints à la taille et tripla celle de la plupart des « offi-
ciers », ainsi que de tous ceux ayant maniement de deniers
publics. C'est l'introduction en Bretagne de ces innovations
fiscales qui va être désormais le grand sujet de lutte entre
la cour et les Etats. Bertin, le nouveau contrôleur général,
ne se doutait certainement pas des difficultés de cette tâche
lorsque, à l'exemple de Moras, il recommandait à Le Bret (*)
de faire simplement la levée du troisième vingtième sur le
pied de 1,271,430 1. (1,200,000 l., moins ■:^ pour l'industrie,
exempte de la nouvelle taxe). Cependant, lorsqu'il écrivait
cette lettre, il pouvait déjà savoir, par son expérience person-
nelle, qu'il n'était pas si facile de faire payer à cette province
des impôts dont elle ne voulait pas.
Déjà, en effet, il avait adressé au Parlement l'édit et la
déclaration, soit négligence, soit intention arrêtée d'agir au-
trement que le commandant le conseillait : et en même temps
il lui avait fait des reproches au sujet de ses remontrances du
30 mars 1759 et de son refus d'enregistrer l'édit sur les dons
gratuits des villes (^) ; il soutenait que les Etats étaient incom-
pétents pour en prendre connaissance, ne s'agissant pas d'une
(M Lettre du 17 juin 1760, H. 440.
(2) Lettre du 9 avril, H. 537.
I3â LA BUETAGN'H KT LK DUC d'aIGL'ILLON
imposition générale sur la province, mais de simples dons
gratuits à fournir par (juelques cités et assimilables aux oc-
trois, pour la levée desquels le consentement des Etats n'était
nullement requis. Mais cet appel et ces arguments avaient été
inutiles et d'Amilly avait averti le contrôleur général que ni
ledit, ni la déclaration, ni ledit des dons gratuits ne seraient
enregistrés : « Le ton négatif est celui qui est à la mode, écri-
» vait-il à d'Aiguillon le 17 avril, et je prévois d'avance toutes
» les peines et tous les embarras que vous aurez k essuyer aux
)) Etats prochains ». En effet, le contrôleur général n'obtint que
des remontrances (5 mai 1760), pleines de récriminations sur
la misère de la province, sa dépopulation, la stagnation de
son commerce, les impôts de toute espèce qu'elle avait à sup-
porter, et prouvant longuement l'impossibilité où elle était
de subir un surcroit d'impositions (').
Presque en même temps que ces remontrances partaient
de Rennes, partaient de Paris des lettres dejussion pour l'en-
registrement de l'édit d'août 1758. Elles ne servirent qu'à
provoquer de nouvelles remontrances, arrêtées le 9 mai et
envoyées le 12 juin. De nouveaux ordres arrivèrent sur ces
entrefaites pour l'enregistrement de l'édit et de la déclara-
tion de février 1760, ce qui donna lieu à de troisièmes remon-
trances, le 18 juillet. Ces dernières méritent une attention
spéciale, à cause de la théorie sur le droit public de la pro-
vince qui y était développée. Le Parlement, oubliant complè-
tement les précédents de 1711, de 1741, de 1749, où il avait
enregistré les créations du dixième et du vingtième avant
que les Etats en eussent été saisis, oubliant même ses elforts
en 1756 pour empêcher les Etats d'abonner le second
vingtième avant son enregistrement, s'y déclarait sans pou-
voir pour vérifier aucun édit portant imposition avant qu'il
eût été accepté par les Etats. « Ce n'est qu'alors, disait-il, que
» le Parlement, gui peitl seul donner laplénitude à la loi, les exa-
» minera de nouveau pour y donner, après les avoir compa-
» rés et combinés avec les lois anciennes dont il est déposi-
» taire et avec les véritables intérêts de Sa Majesté et de la
w nation, l'authenticité nécessaire par un enregistrement libi e,
» ou pour supplier Sa Majesté d'en dispenser un peuple
(') II. 641. Sur ces remontrances, cf. chap. X.
REMOMRANCES DE 1759 ET DE 1760 133
» opprimé ». Le Parlement se rencontrait donc, à son insu,
avec le duc d'Aiguillon, mais avec cette dillerence que celui-
ci avait toujours soutenu que le consentement des Etats une
fois acquis, celui du Parlement devait en être une consé-
quence nécessaire et était comme virtuellement contenu dans
le premier, tandis que Messieurs, au contraire, prétendaient
avoir le droit et parfois même le devoir de réviser, modifier,
annuler même les décisions des Etats; et c'était précisément
cette sorte de supériorité sur les Etats et sur le roi lui-même
qui les avait décidés à se ranger à cette opinion, non d'ailleurs
sans quelque hésitation, et grâce à de nombreuses intrigues.
(( Nous nous sommes trouvés partagés deux jours de suite,
» écrit le premier président au contrôleur général le
» 18 juin ('), mais le troisième, plusieurs de ceux qui s'étaient
» trouvés aux asseml)lées précédentes ne s'étant point trou-
» vés à la dernière, la proposition fut admise; il n'y a pas
» d'apparence, surtout dans le temps présent, qu'on puisse
>) faire changer la compagnie. Ceux qui sont d'avis de suivre
» les anciens usages ne sont pas actuellement les plus nom-
» breux et ils craignent la vivacité de ceux qui pensent difFé-
» remment. Vous avez remarqué que dans ses remontrances
» le Parlement s'est réservé le droit de révision sur ce que
» les Etats auraient arrêté avec les commissaires du Roi
» Depuis que le Parlement existe, il n'avait pas prétendu
)) avoir un pareil droit. » Telles étaient les libertés que Mes-
sieurs se permettaient de prendre avec ces fameuses lois fon-
damentales de la monarchie dont ils se prétendaient les gar-
diens et que dans toutes leurs remontrances ils ne manquaient
jamais de rappeler au respect religieux du souverain et des
peuples. Aussi ne faut-il pas s'étonner que ces pontifes solen-
nels du sanctuaire législatif donnassent des textes sacro-saints,
selon l'occurrence, les interprétations les plus diverses, pour
ne pas dire les plus contradictoires. Juste au moment où le
Parlement de Rennes voulait que les édits fussent préalable-
ment soumis aux Etats, celui de Toulouse rendait des arrêts
pour casser un abonnement conclu par le fisc avec les Etats
de Languedoc et défendre de percevoir l'impôt avant que lui-
même eût enregistré l'édit ; celui d'Aix venait de signifier que
(M H. 440.
134 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
ce serait de la part des Etals un excès d'aveug-lement et une
entreprise criminelle que de vouloir précéder le Parlemenl ;
et celui de Dijon était engagé dans un conflit de la dernière
violence avec les élus généraux de Bourgogne, représentant
les Etats, parce (ju'ils avaient abonné le troisième vingtième
avant que lui-même Teùt enregistré.
Au lieu de couper court à ces empiétements des magistrats
de Uennes, Berlin se contenta de faire entendre à d'Amilly
quelques plaintes timides sur l'irrégularité de leur conduite
et le préjudice qu'en souffrirait la province, où le rachat des
dons gratuits des villes aurait été moins lourd que l'applica-
tion stricte de l'édit qu'il annon<,'ait l'intention d'exiger (').
En attendant, le seul moyen qu'il imagina pour faire obéir le
Parlement fut de lui envoyer des ordres du roi pour ne pas
se séparer avant l'enregistremenl des édits. C'eût été aggraver
singulièrement la situation, en donnant tout loisir aux intri-
gants de souffler le feu dans la compagnie (^), et en risquant
d'avoir affaire h la fois au Parlement et aux Etats, convoqués
pour le 8 septembre. D'Aiguillon prit sur lui, de concert avec
le Premier Président et avec La Chalotais, de suspendre la
signification de ces ordres (*), en démontra le danger, ajouta
quelques observations assez amères sur le peu de soin qu'on
prenait de combiner avec lui la marche à suivre en Bretagne,
fut écouté, et on laissa le Parlement se séparer à l'époque
ordinaire des vacances, sans que la situation en ce qui tou-
chait les édits ait été en rien modifiée.
On allait donc se présenter devant les Etats dans les condi-
tions les plus défavorables, après avoir essayé de faire enre-
gistrer les édits préalablement au Parlement, ce qui pouvait
mécontenter l'assemblée, et sans y avoir réussi, ce qui pouvait
l'encourager à imiter la même résistance. Pour surcroit de
peine, parmi les impôts qu'on avait à y faire accepter, il en était
un qui mettait radministration en assez fAcheuse posture et lui
donnait tout au moins l'apparence d'un manquement à des
(«) Lettre du 18 juillet, H. 440.
{') Us ne le faisaient que trop déjà. Une lettre anonyme écrite dans ce but ayant
été communiquée par d'Amilly à Saint-Florentin, celui-ci lui répond le 14 août
(0. 456) : « C'est un véritable tocsin dont il serait à désirer que l'on pût découvrir
l'auteur ».
(') Journal du commandement, II, 3.
LA QUESTION DU SOL POUR LIVRE 135
engagements récents : c'était le cinquième sol pour livre des
droits des fermes, imposition qui allait pendant plusieurs
années causer au gouvernement et surtout au commandant des
embarras et des tracas hors de proportion avec son impor-
tance.
La prétention du ministère était en effet d'appliquer litté-
ralement en Bretagne la déclaration du 3 février 1760, c'est-
à-dire de lever le cinquième sol pour livre sur tous les droits qui
s'y percevaient, même sur ceux qui y étaient aliénés aux Etats
ou abonnés par eux, comme les droits de courtiers, jaugeurs,
inspecteurs aux boucheries et aux boissons, abonnés par les
Etats depuis 1722, ou comme les droits cédés à la province
par !e contrat d'aliénation de 1759. En effet, pensait le mi-
nistère, lever le cinquième sol par livre desdits droits ne cons-
tituait nullement une violation des conditions conclues avec
les Etats; ce n'était pas exiger d'eux un supplément de finance,
un nouveau versement de capital; ils restaient propriétaires
des droits qu'ils avaient acquis, tels qu'ils étaient au moment
de l'acquisition, pour le prix qu'ils avaient versé; mais ils
n'avaient pas acquis en même temps les autres droits que le
roi, en vertu de sa souveraineté imprescriptible et inaliénable,
pouvait toujours ultérieurement exiger non pas d'eux mais des
contribuables, et qu'il ne serait pas juste de faire payer aux
autres provinces du royaume, tandis que la Bretagne n'en
paierait rien ('). Une déclaration du 29 août 1713 qui disait
que les Etats ne pourraient être obligés, sous quelque pré-
texte que ce fût, à prendre des augmentations de gages, à
payer des suppléments de finance et autres taxes pour raison
des droits acquis et réunis par eux dont ils jouissent et pour-
raient jouir ci-après; l'art. 10 du contrat du 18 février 1759,
où il était dit « que les Etats seraient affranchis à perpétuité
» de tous suppléments de finances tant pour nouvelles proro-
» gation, si aucunes étaient ordonnées, des quatre sols par livre
» des droits acquis par eux (ces quatre sols par livre venaient
» d'être prorogés pour douze ans, dont six étaient déjà expirés),
» que pour création et augmentation de droits, de quelque
» espèce que ce fût, sur toutes les parties à eux vendues, alié-
» nées et engagées, » ne paraissaient nullement au contrôleur
(') Lettre de Bertin à d'Aiguillon, 3 novembre 1760, H. 345.
136 LA lîRETAGNK ET LE DIT, d'aIGUILLON
général coniredii'c cette interprétation; les Etats auraient pu op-
poser ces textes aune demande de supplément de finance mais
non pas à un nouveau sol pour livre, droit additionnel qui ne
changeait en rien la nature des droits primitifs; et il n'était dit
nulle part, il était contraire au bon sens, que rac{|uisition des
quatre sols pour livre faite par la province la rendît aussi pro-
priétaire d'un cinquième. Cette argumentation était juste (');
mais il faut reconnaître que les expressions très étendues de
l'art. 10 du contrat de 1759 rendaient la question en apparence
litigieuse, à plus forte raison avec des hommes aussi ardents à
batailler, aussi indomptables dans la défense de leurs privi-
lèges, que les Bretons. D'Aiguillon l'avait parfaitement com-
pris, avait prévu dès le principe toutes les peines que cette
malheureuse affaire allait lui susciter, et avait fait les derniers
efforts pour être dispensé de parler aux Etats de la déclara-
tion du 3 février 1760. Mais Berlin se plaçait, comme il était
naturel, à un tout autre point de vue, étant chargé de pro-
curer, coûte que coûte, quelques ressources au Trésor public
et comprenant d'ailleurs qu'affranchir la Bretagne de droits
se percevant dans les provinces limitrophes était préparer
la ruine de celles-ci et donner à la contrebande le plus puis-
sant des encouragements. On se trouvait ainsi dans un cercle
vicieux, et la faute n'en était ni au commandant ni au con-
trôleur général, mais à la complaisance qu'on avait eue anté-
rieurement d'abonner les droits, ce qui mettait maintenant
dans l'impossibilité de lever le cinquième sol pour livre autre-
ment que par abonnement, et, en dernière analyse, à la déplo-
rable constitution du royaume, à l'incohérence administrative,
(') Elle l'était d'autant plus que le cas d'un établissement de droits ultérieurs
avait été prévu lors des pourparlers pour le contrat de 1759 et que la commission
des Etats avait été avertie qu'on n'entendait pas renoncer à la faculté d'en établir.
(>e fait curieux et qui démontre le peu de bonne foi de l'opposition est établi par
une lettre que le président Le PrestredeGhàleaugiron adressait dans un cas sem-
blable, le 7 novembre 1762, au mt'me contrôleur général : <« Votre lettre du 31 oclo-
» bre m'a fait une impression singulière, car j'étais dans le sentiment de ceux qui
» trouvent contradiction entre les clauses du contrat d'acquisition et la nouvelle
» demande du sol pour livre sur cet objet; j'ignorais la circonstance que vous m'ap-
') prenez que ce point avait été discuté, demandé par les commissaires de la pro-
» vince, et refusé par le ministère; et j'admire après cela la mauvaise foi de ceux
» qui ayant connaissance de ce fait soutiennent le contraire ». Mais il était inutile
en Bretagncd'avoir raison quand on avait contre soi la mauvaise volonté des Etats :
et il faut reconnaître que rien n'était aussi facile aux meneurs que de déchainer
une violente campagne contre le sol pour livre.
LA QUESTION DU SOL POUR LIVRE 137
à l'extrême confusion des impôts et plus encore enfin à la
politique cjui avait mis l'Etat dans la plus terrible situation
financière qu'il fût possible de concevoir.
On s'en tira, comme d'ordinaire en pareil cas, d'une
manière qui ne pouvait satisfaire personne. Bertin finit, avec
beaucoup de regret, par renoncer au sol pour livre : mais il
persista à l'exiger sur les droits de courtiers, jaugeurs, etc.,
comptant que les Etats s'y résigneraient assez facilement
pour esquiver le reste, et que ce précédent une fois établi
il serait plus aisé, dans une assemblée postérieure, d'in-
troduire la totalité du sol pour livre; calcul qui fait peu
d'honneur à la franchise et à la dignité du ministère. Les
instructions données à d'Aiguillon en août 1760, quand il
revint de sa tournée annuelle dans la province, lui enjoigni-
rent donc d'obtenir le troisième vingtième (qu'on était prêt
d'ailleurs à abonner à des conditions favorables), le double-
ment et le triplement de la capitation, et le sol pour livre des
droits de courtiers, jaugeurs : grosse et difficile besogne
dont d'Aiguillon ne se chargea qu'avec une extrême répu-
gnance. Prévoyant une résistance insurmontable, qu'il jugeait,
au moins en partie, légitime, il eût volontiers laissé à un autre
le soin de faire réussir en Bretagne les idées fiscales du con-
trôleur général, et les allusions à son désir de quitter son
commandement deviennent de plus en plus nombreuses dans
sa correspondance à mesure qu'approche le moment de la
session. Il se résigna cependant, en partie k cause des ins-
tances de M'"'' de Pompadour ('), et partit.
Tenant par-dessus tout à éviter une entente entre le F*arle-
(') 0 Vous voulez quitter la Bretague, lui écri\ait la favorite ; belle folie qui vous
» passe par la tète : je ne vous la passerai pas plus que la première que vous avez
» eue sur le même sujet. Souvenez-vous bien que si vous aviez suivi votre premier
» mouvement vous ne seriez pas Caveudish... Je rougis pour vous de vous voir
') moins de courage que moi. Vous avez les désagréments de votre petit commaii-
» dément, et moi ceux de toutes les administrations, puisqu'il n'est point de minis-
» tre qui ne vienne me confier ses chagrins. Qu'il ne soit plus question des vôtres,
» je veux pouvoir donner mon amitié à M. Cavendish sans restriction ». Et le
28 juin 1760 : « Tout ce que vous me dites des âmes des Bretons n'est rien en
» comparaison de celles de ce monstrueux pays- ci, et je pense absolument pour
» Ménars comme vous pour Vérez ; Dieu veuille que mes châteaux à cet égard ne
» soient bientôt plus en Espagne : et quoique je ne me propose pas de vivre avec
» mon voisinage, vous serez excepté de la loi générale » (Poulet Malassis, Cor-
respondance de M^e de Pompadour ;.
138 LA lilŒTAGNE ET LE DUC D'AKiUILLON
ment et les Etats, il avait obtenu que ceux-ci fussent convo-
ques à Nantes : mais cette précaution même allait fournir au
Parlement un nouveau grief contre lui. Nantes était le siège
de la Chambre des comptes, cour souveraine qui était, comme
d'ordinaire, en assez mauvais rapports avec l'autre cour sou-
veraine de la province. D'Aiguillon au contraire, bien disposé
pour elle et très lié avec son premier président, IM.deBecde-
lièvre, crut devoir, en entrant à Nantes pour tenir les Etats,
observer le même cérémonial envers la Chambre des comptes
que les commandants de la province observaient envers le
Parlement lorsqu'ils entraient à Rennes; visite en grande
pompe au Premier Président, à madame sa femme, présen-
tation par elle des dames, députation par la cour à l'hôtel
du commandant de deux présidents à mortier, de quatre con-
seillers et du procureur général, et réception de cette dépu-
tation d'après des règles strictement déterminées. « La dépu-
» tation arrivée au pied de l'escalier, le procureur général
» se détache et vient l'annoncer au commandant, qui va au-
» devant d'elle avec le procureur général jusqu'au bout de
» l'escalier, et donnant la main aux deux présidents à mor-
» tier, ou, s'il n'y en a qu'un, à celui de MM. les conseillers
» qui représente le second, il les conduit jusque dans son
» cabinet, entend le compliment que lui fait le président à.
» mortier qui est à la tête de la députation, lequel se couvre
» après avoir dit Monsieur, et le commandant en chef se
» couvre en même temps, et toutes les fois que le président
» à mortier se découvre, ce qu'il fait autant de fois qu'il
» prononce le mot de Monsieur, le commandant en chef se
» découvre aussi. Le compliment fini, le commandant en chef
» y répond en observant la même formalité de se découvrir
» en prononçant le mot de Messieurs, après quoi le président
» à mortier lui présente tous ses co-députés, et après les
» politesses récipi-oques, le commandant en chef reconduit la
» députation en observant le même cérémonial, par la main,
» jusqu'au même endroit où il l'a été recevoir » ('), Tels furent
sans doute les honneurs rendus à la Chambre des comptes, le
5 septembre, et cette espèce d'assimilation établie entre elle et
le Parlement choqua extrêmement ce dernier. 11 jugea l'affaire
(') Dictionnaire d'administration de la province de Bretagne.
ÉTATS DE 1760 139
assez grave pour, dès la rentrée, charger son procureur
général, qui par exception n'assistait pas aux Etats en qua-
lité de commissaire du roi, de s'informer de ce qui avait été
observé lors de la réception de MM. les Commandants en chef
dans la ville de Nantes quand les Etats s'étaient tenus dans
cette ville. La Ghalotais se livra à une enquête dont le résul-
tat fut qu'il n'y avait eu jusque-là aucun cérémonial observé
entre les commandants et la Chambre des comptes, qu'il n'y
avait pas eu de présentation de dames ni de visite en corps (').
Le Parlement décida le 19 décembre d'écrire au roi une lettre
de plainte, et lorsque plus tard, en 1764, lecture sera faite
aux chambres assemblées de tous les crimes commis par
d'Aiguillon depuis son arrivée en Bretagne : Secimda causa
irarum! s'écriera La Gascherie en entendant lecture de ce
passage. Le premier grief était sa propre arrestation en 1757.
L'aigreur du Parlement avait malheureusement gagné les
Etats, qui s'ouvrirent le 8 septembre (^), et elle se montra
dès le premier jour par une sorte d'amendement que deux
des gentilshommes signalés par d'Aiguillon comme les me-
neurs les plus redoutables, MM. de Coëtanscourt et de Begas-
son, osèrent proposer lors du vote du don gratuit, à savoir
que ce don gratuit tiendrait lieu de tout autre, c'est-à-dire
que l'édit d'août 1758 ne pourrait pas être exécuté en Breta-
gne : la proposition fut repoùssée, mais il était déjà grave
qu'elle eût été faite. Les débuts de la session furent d'ailleurs
paisibles : les Etats écoutèrent avec plaisir le rapport de
leur commission des domaine et contrôle qui leur apprit les
brillants résultats de la première année de leur gestion, s'oc-
cupèrent d'élaborer un nouveau tarif desdits droits, et votè-
rent sans difficulté (tellement on était loin alors d'incrimi-
ner les travaux d'améliorations urbaines multipliés depuis
l'arrivée de d'Aiguillon dans la province), dans le double but
d'achever les embellissements de Nantes et d'occuper une
foule de bras que la guerre réduisait au chômage, une somme
(') La Ghalotais au Parlement de Nantes, 30 nov, 1760 (Arch. d'Ille-et-Vil.,
B. 69).
(2) Présidents des ordres : l'évêque de Nantes, Mauclerc de la Musanchère, le
duc de Hohan, et Bellabre, sénéchal de Nantes. Les commissaires du roi étaient,
outre d'Aiguillon et Le Bret, les deux avocats généraux du Parlement, M. de
Trévénégat, conseiller en cette cour, et de la Tullaye, procureur général à la
Chambre des comptes.
1 40 LA TIRETAGNK ET Li: DUC d'aIGUILLO.N
do 15,000 1. pour les travaux de la promenade des Etats, entre
ri'j'dre et la Loire, ils y ajoutèrent même par la suite 17,000 1.
pour achever cet ouvrage et 40,000 pour la reconstruction
de la Chambre des comptes (').
Le vrai labeur ne devait commencer qu'avec la demande
des vingtièmes et de la capitation, demande qui fut présentée
le 27 septembre; elle amena quatre jours d'inaction et de
tumulte, et le 30 septembre seulement fut prise la résolution,
à la majorité des voix du clergé et du tiers, de faire des
remontrances aux commissaires du roi, tandis que la noblesse
ne voulait que des remontrances au roi lui-même, avec sus-
pension de toute délibération jusqu'à réception de sa réponse.
MM. de Coëtanscourt, de Kerguézec et de Begasson n'avaient
rien épargné pour mettre le feu dans la noblesse : « Eux seuls,
» écrit d'Aiguillon le 30 septembre (^), ont le droit de parler,
» de se faire écouter; quelques esprits inquiets et turbulents,
» mais en petit nombre, appuient leur avis par des cris indé-
» cenls : tout le reste gémit de cette tyrannie, on en est affecté
» et impatienté, mais on ne dit mot, et môme lorsque M. le
» duc de Rohan interpelle les gens sages et les prie de Tai-
» der à dompter celte cabale, ils ne lui répondent point, et
» les autres les font taire; si l'autorité du roi était aussi res-
» pectée qu'elle devrait lêtre, la tranquillité serait bientôt
» rétablie dans cette tumultueuse assemblée, à la satisfaction
» de tout le monde ; mais je me garderai bien de proposer
» des partis violents dans la circonstance présente, quelque
» persuadé que je sois qu'ils auraient le succès le plus com-
» plet, si on les soutenait avec la fermeté convenable. » Ber-
lin le pressa inutilement de lui communiquer ses idées à cet
égard, en lui promettant le plus grand secret: d'Aiguillonné
s'expliqua pas davantage, n'ayant qu'une confiance médiocre
dans les intentions ou dans la fermeté du contrôleur général
et pensant que c'était au gouvernement, suffisamment averti,
de prendre les responsabilités, au lieu de les lui laisser.
(') Ils accordèrent également le 16 novembre 152,000 1. pour la continuation des
ouvrages commencés depuis quelques années pour la navigation de la Loire et
l'amélioralion de plusieurs ports de la province, ajoutant, il est vrai, que cette déli-
l)ération n'aurait son effet qu'autant que la commission intermédiaire aurait la
partie ordonnative de l'emploi de ces fonds.
(«) H. 347.
ÉTATS DE 17G0 141
Pendant la discussion avait été prononcé un mot gros de
menaces et de périls : la noblesse, à un certain moment, avait
consenti à se retirer aux chambres à condition que les deux
autres ordres s'engageassent à y délibérer /^rtr scrutin, c'est-
à-dire au scrutia secret, par opposition à la méthode ordinaire
de délibération à haute voix et par acclamation, qui était ou
plutôt qui devait être suivie. C'était dévoiler à demi le plan
assez adroit que l'opposition, ordinairement plus bruyante
qu'avisée, avait cette fois conçu. Il acheva de l'être dans la
séance du l"' octobre, où quelques membres du second ordre
du clergé, les abbés Villeneuve, Desfontaines et du Laurent,
dont d'Aiguillon trace le portrait le plus défavoral)le ('), osè-
rent proposer, par modification au règlement de 1687, que
lorsque, dans une délibération, un ordre aurait demandé que
les voix fussent prises par scrutin, les deux autres ordres
fussent obligés de procéder au vote de cette manière. C'était
frapper au cœur intendant, commandant, commissaires du
roi, présidents, c'était briser entre leurs mains l'arme décisive
grâce à laquelle ils étaient toujours assurés de vaincre, lors du
vote, la noblesse indocile par les deux voix dociles du clergé
et du tiers : car il était trop facile de prévoir que leurs votes
pourraient bien devenir hostiles, le jour où ils deviendraient
secrets. Déjà les jours précédents, fâcheux symptômes des pro-
grès menaçants de l'esprit d'opposition, les applaudissements
qui accueillaient d'ordinaire les paroles de M. de Coëtanscourt
s'étaient fait entendre jusque sur les bancs du tiers (^). « Les
y> membres du tiers et du second ordre de l'Eglise, écrit d'Ai-
» guillon le 1" octobre (^), ne sont pas pour la plupart mieux
(•) L'abbé de Villeneuve aurait été un personnage turbulent et tracassier, ne fré-
quentant que des procureurs et autres gens de cette classe et connu seulement par
ses démêlés et ses procès avec les religieux de son abbaye; l'abbé Desfontaines,
beaucoup plus redoutable parce qu'il ne manquait pas d'esprit et avait la préten-
tion d'en avoir beaucoup, était ami de MM.de la Clialotais,deKerguézec,de(joëlans-
court : il avait été protégé par la duchesse de Cbaulnes enl7j2, accueilli par elle à
Paris et elle lui avait fait avoir l'abbaye de Geneston : il voulait acquérir de la repu
talion en jouant dans son ordre le même rôle que les baslionnaires dans la noblesse.
L'abbé du Laurent devint quelques années plus lard évèque de Saint-Malo, par
la protection de la princesse de Tingry, sa nièce. D'.\iguillon le considérait comme
peu intelligent et par conséquent comme bien moins h craindre que les deu.x
autres (Lettres de d'Aiguillon, 4 oct., H. 347).
(*) D'Aiguillon, lettre du 30 sept , H. 347.
(») H. 347.
142 I.A URETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
»> intentionnés que lanoblesse,mais les premiers, qui dépendent
» hcnucoup du commandant et de l'intendant, et les derniers,
» qui ont tout à craindre et à espérer de leurs évêques, n'osent
» pas manifester hautementleur mauvaise volonté, ni être dun
» avis contraire h leur président lorsqu'il faut le dire publique-
» ment » . Aussi les présidents, sûrs d'être avoués par leur ordre,
prononçaient-ils généralement sans le consulter ('). Il ne faut
donc pas s'étonner que le parti gouvernemental ait fait des
etforts désespérés pour faire repousser l'odieuse proposition ;
elle eut pour elle, comme il était naturel, la noblesse; elle eut
même le tiers, qui applaudit et cria que c'était son avis, sans
donner à son président le temps de prendre les voix : quant
au clergé, il la repoussa par 19 voix contre 11 et la fit ainsi
rejeter, car il fallait l'unanimité des ordres pour faire une
modification au règlement. Mais cette maigre victoire n'avait
rien de définitif, d'autant plus que soit effet du trouble, soit
intentionnellement, la délibération ne fut pas prononcée, et
les trois avis inscrits purement et simplement sur le registre.
Le soir des conférences secrètes eurent lieu entre les chefs
de l'opposition dans l'Eglise et dans la noblesse : tout fut pré-
paré pour faire reprendre le lendemain la proposition qui
venait d'échouer : et celte campagne fut conduite avec vigueur
et adresse. Le lendemain, M. des Nétumières, républicain zélé
comme l'appelle d'Aiguillon f), lit à ce sujet « un mémoire
séditieux, une déclamation ampoulée, rappelant le souvenir des
tribuns plaidant à Rome la cause de la liberté contre les entre-
prises des tyrans, qui est accueillie avec transport; » l'abbé
de Villeneuve se jette aux pieds de l'évêque de Nantes, et le
conjure avec larmes de ne pas gêner plus longtemps la liberté
des sulFrages dans les Etats; le prélat répond faiblement que
son ordre persiste dans son avis; mais il en a presque aussitôt
(') Lettre du 4 oct.,H. 347. C'était traillenrsàses yeux le meilleur de tous les sys-
tèmes : " Il ne faut pas croire que celle supériorité des présidents, si favorable à
" l'adminislralion, eût rien de tyrannique, ni d'arbitraire. La preuve qu'elle n'était
» pas de nature à détruire cette sage liberté qui peut se concilier avec l'obéissance
» due au souverain, c'est que l'on voit par l'hisloire de toutes les tenues que dans
» les circonstances où les présidenls se permettaient de prononcer sans consulter
» leurs ordres, ils se trouvaient toujours d'accord avec les membres les plus instruits
» et dont la probité était la plus reconnue » (.Journal du commandement, 11, 5S).
(-) Journal du commandement, II, 47. Le texle ou plutôt le résumé du discours
assez froid de M. des Nétumières a été conservé (H. 347) : il ne justille pas les épi-
tbètes que lui donne d'Aiguillon.
ÉTATS DE 1760 143
le démenti, car celle fois le clergé se rallie par IG voix conlre
15 à la motion de l'abbé de Villeneuve.
Ce vote plongea le parti gouvernemental dans un véritable
désarroi. D'Aiguillon écrivit sans retard pour demander un
arrêt du conseil qui cassât la délibération du 2 octobre, tout
en jugeant qu'il ne serait possible d'en faire usage qu'à la
veille de la clôture de l'assemblée, et signala aux sévérités
ministérielles les plus compromis dans cette affaire, à sa-
voir les trois abbés auteurs de la proposition et deux mem-
bres du tiers, le sieur Géry, sénéchal de Quintin, « sujet taré
sur tous les points et qui a mérité d'être pendu » et le sieur
Terrien, échevin de Nantes, « l'homme le plus violent et le
plus emporté que je connaisse » (*). « Je crains bien d'ail-
» leurs, ajoutait-il, que vous ne soyez obligé d'en ajouter d'au-
» très, les esprits me paraissant plus échauffés et plus déter-
» minés à la résistance que je ne les ai encore vus. On parle
» hautement de secouer le joug et de se remettre en liberté.
» Je vous avoue que je commence à être extrêmement inquiet
» et fort embarrassé de la conduite que je dois tenir. » Son
altitude en face des Etats restait d'ailleurs calme et correcte.
(') Les renseignemeiils nous manquent sur Terrien ; quanta Géry, il était géné-
ralement jugé comme d'Aiguillon le jugeait lui-même. Il exerçait les fonctions
de maire de Quintin, sur la désignation du duc de Lorges, titulaire des offices de
maire ancien et alternatif de cette ville. Il s'y était fait détester, et il avait eu l'af-
front, en 1757, de n'être pas réélu membre de la commission intermédiaire pour
l'évêché de Saint-Brieuc : il avait été le seul à voter pour lui. (D'Aiguillon au con-
trôleur général, 16 février 1757, H. 336). De Flesselles écrivait an duc de Pen-
thièvre, le 13 mai 1767 (Arcli. d'Ille-et-Vil., G. 538) : « De Géry veut diriger à lui
» seul toutes les affaires de la communauté, a toujours cherché à se rendre maître
» de l'administration, assemble la communauté sur les objets qu'il juge à propos
» de mettre en délibération, mais jamais ne convoque aucune assemi)lée quand il
» est question de choses auxquelles il refuse son approbation et dans le cas où la
)) délibération n'est pas conforme à son avis, il reste dans l'inaction comme si tout
» ce qui est contraire à son sentiment ne méritait aucune attention... Je ne mettrai
» pas sous les yeux de V. A. S. tout ce qui m'a été dit et écrit sur le compte de ce
» maire par substitution : on lui impute, du côté de la probité, des faits qui exi-
» géraient des preuves que je n'ai pas. » En 1776, l'intendant Gaze de la Bove
pensait exactement de même. " Il a donné à plusieurs de mes prédécesseurs et à
» moi-même différents sujets de mécontentement, et s'il restait en place, je serais
» obligé de rompre toute correspondance avec lui et d'adresser directement mes
» ordres à un des officiers municipaux... La paix et le bon ordre ne peuvent
» régner à Quintin qu'autant que le sieur Géry ne sera plus à la tête de l'adminis-
" tralion municipale ». Ge n'est pas la seule fois que nous verrons les personna-
ges signalés par d'Aiguillon comme indignes justifier en effet la sévérité de ce
jugement.
144 L.V llUETA(J.Nb; KT LE DUC d'aIGLILLON
et il évitait avec le plus grand soin toute occasion de mena-
cer et de sévir, all'ectant môme de l'indifTérence pour les mau-
vais propos que l'opposition, enhardie par son triomphe,
tenait hautement et continuellement. Un soir, dans l'hôtel
même du commandant, en sa présence et devant nombreuse
compagnie, un gentilhomme osa dire qu'il était bien singu-
lier que les Etals ne fissent pas élever un mausolée aux qua-
tre héros décapités en 1720, et que personne ne méritait plus
qu'eux cette distinction. D'Aiguillon, (jui fut pour cela blâmé
par le contrôleur général, n'osa que le prier de se taire, et
laissa impunie cette apologie de la sédition (').
Telles étaient les circonstances critiques au milieu desquel-
les s'engagea le débat sur le troisième vingtième et la capitation.
D'Aiguillon répondit aux remontrances des Etats sur ces im-
pôts en leur faisant part des concessions très étendues que
le ministère l'avait autorisé à faire : abonnement du troisième
vingtième pour 850,000 1., permission de le payer par un
emprunt remboursable seulement h la paix, permission de
prélever les sommes nécessaires pour le doublement et le
triplement de la capitation sur les bénéfices procurés à la
province par la régie des droits acquis en 1759, ce qui était,
à proprement parler, exempter la Bretagne de cet impôt
(8 oct.). Quelque avantageuses que fussent ces offres, elles
ne furent acceptées qu'après dix jours des débats les plus
tumultueux, prolongés h plaisir par la noblesse. Ils ne cédè-
rent même que lorsque le duc eut parlé de faire lever ces
impositions directement, et laissé entrevoir comme possible
le retour en Bretagne de l'ancien directeur du vingtième.
Cette perspective seule fit faire aux Etats quelques rétlexions
salutaires. Le 17 octobre, l'évêque de Nantes prend la parole
et fait un tableau pathétique des malheurs de la province, si
la levée par régie a lieu. ^1. de Goëtanscourt, qui est accou-
tumé à dominer la noblesse, et par la noblesse les Etats,
qui parle toujours sans que personne ose l'interrompre, et
dont la confiance est encore accrue par le serment qu'ont
prêté la veille au soir plus de cinquante gentilshommes de
persister quand même dans le refus des nouvelles imposi-
(') D'Aiguillon à Berlin, 7 octobre : Berlin Ji d'Aiguillon, 12 octobre. Berlin eût
Toulu charger le procni-eur gén("!ral de porter plainte au Parlement, et faire arrê-
ter l'auteur de ce propos.
LE TROISIÈME VINGTIEME ET LA CAPITATION 145
lions, réplique que le peuple serait certainement écrasé sous
le poids de ces abonnements dont on leur vantait si fort les
avantages. A sa grande surprise, ce discours est accueilli
cette fois par des murmures, et un gentilhomme, M. de Ber-
thou ('), ose lui dire hautement : « C'est votre mauvaise foi,
» Monsieur, votre opiniâtreté et celle de vos adhérents qui
» causent sa ruine : nous ne sommes point les dupes des
» sentiments patriotiques que vous étalez avec tant d'em-
» phase, et nous lisons actuellement jusqu'au fond de votre
» cœur. » Des applaudissements nourris accueillent ses pa-
roles, et le bastion s'aperçoit avec stupeur que ce jour-là la
majorité est contre lui. L'évêque de Nantes s'empresse de
profiter de cet heureux revirement pour mettre aux voix les
dernières propositions du duc, qui a porté les concessions
encore plus loin qu'au début et qu'il n'était convenu avec le
contrôleur général (à savoir abonner les nouvelles imposi-
tions, payer par emprunt le montant de cet abonnement, et
pourvoir au remboursement dans les trois années qui sui-
vraient la conclusion de la paix, par les voies les moins
onéreuses à la province qu'il se pourrait). Le clergé et le
tiers se retirent aussitôt dans leur chambre, et le duc de
Rohan resté avec son ordre sur le théâtre se met en devoir
de prendre les voix; mais l'opposition désespérée de sa pro-
chaine défaite « fit un bruit si affreux qu'il fut de toute im-
» possibilité d'entendre les noms de ceux que le greffier appe-
» lait; il y eut même des coups sur les premiers qui voulurent
» donner leurs billets. Cette scène aussi indécente que ridicule
» dura jusqu'à cinq heures du soir. M. le duc de Rohan voyant
» que les gens sages, quoique en plus grand nombre, ne pou-
» vaient plus tenir tête aux séditieux qui ne leur répondaient
» que par des invectives et des hurlements épouvantables, et
» craignant qu'à l'approche de la nuit le théâtre ne se changeât
» en champ de bataille, envoya prier les présidents de l'Eglise
» et du tiers d'y rentrer afin de lever la séance, ce qui fut exé-
» cuté » (^). Le soir, la noblesse presque tout entière étant
venue chez le duc, celui-ci lui parla fortement sur l'indécence
de sa conduite et la nécessité où il serait d'y mettre ordre, et
(') Le même sans doute qui fut un des 83 et comme tel chansonné par le parti
adverse ((>. Carré, op. cit., p. 573;.
(2y Lettre du 18 cet., H. 347.
d'Aiguillon. 10
146 LA BRETAdNK ET Ul DIC u'aIGUILLON
annonça de nouveau son intention, puisque les Etats ne vou-
laient pas d'abonnements, d'exiger la remise des rôles. Ces
paroles firent impression, et le lendemain, après des va et
vient sans nombre, après une foule de propositions et con-
tre-propositions, après un marchandage prolongé, l'abonne-
ment l'ut enlin accepté de l'avis des trois ordres. Ce n'est pas
toutefois que le bastion se soit résigné à abandonner tout
le terrain; forcé d'en céder la plus grande partie, il réussit
cependant à faire glisser dans la délibération une modifica-
tion importante aux propositions du duc. On abonna, comme
il était convenu, le troisième vingtième pour 850,000 1., plus
les deux sols pour livre dudit vingtième, et les doublement et
triplement de capitation « pour la somme à laquelle ces taxes
se trouveraient monter » ; on décida que le montant de ces
abonnements serait fourni par un emprunt; mais au lieu de
fixer le remboursement de cet emprunt à trois ans après la
conclusion de la paix, il fut mis dans la délibération que ce
remboursement aurait lieu dans les temps les plus commodes.
Le Bret, convaincu, à cause des allées et venues multipliées
dont il venait d'être le témoin fatigué et impatienté, que ce
changement avait reçu l'approbation du duc, laissa passer la
chose sans mot dire. Dès qu'il fut averti de cet incident, d'Ai-
guillon fit déclarer aux Etats que ses instructions fixaient le
terme de deux ou trois ans après la paix pour le rembourse-
ment de l'emprunt, qu'il ne pouvait se contenter d'une
expression aussi vague que celle qu'ils avaient adoptée, qu'il
voulait bien prendre sur lui d'étendre le délai à quatre ans,
et qu'il les priait de modifier leur délibération en consé-
quence. Un profita pour cela d'un moment d'absence de plu-
sieurs bastionnaires qui avaient quitté le théâtre dans la per-
suasion qu'aucune affaire d'importance ne s'y traiterait plus,
et qui à leur retour se répandirent en propos indignés contre
les ducs de Rolian et d'Aiguillon; mais le vote était acquis.
Leur mauvaise humeur se montra le lendemain 19 par la
proposition d'un bastionnaire, M. de Noyant ('), de suppri-
mer toutes les bourses de jetons accordées à certains maires
et aux membres de certaines commissions pour en appliquer
(*) Sans doute Louis René de Ranconnet, comte de Noyant, neveu de M. de la
Chalotais, par sa mère, soeur du procureur général, et possesseur de la terre de
la Mancelllère, près de Dol (Ci". Carré, p. 523).
DOUBLEMENT ET TRIPLEMENT DE LA CAPITATION 147
le produit à la diminution des dettes de la province, en réa-
lité pour mortifier le tiers état qui profitait surtout de ces
avantages et à qui la noblesse reprochait son trop de doci-
lité. Le tiers ayant immédiatement répliqué qu'il adhérait
volontiers à cette suppression, à condition qu'on supprimât
aussi les pensions de la noblesse, M. de Coëtanscourt saisit
cette occasion d'humilier une partie de son ordre à laquelle
il n'en voulait guère moins qu'au tiers, en s'écriant qu'il y
acquiesçait d'autant plus aisément qu'elles étaient presque
toutes données à des militaires vendus au roi et traîtres en-
vers leur patrie. « Cette impertinence fut reçue avec de
» grands battements de main de la part de la cabale et de
» grands murmures de celle des officiers présents, mais comme
» ceux-ci ne savent ni parler ni crier, leurs antagonistes l'em-
» portèrent à force de poitrine et on se retira aux chambres
» pour délibérer sur cette double suppression. » Elle fut vo-
tée ('), et on affecta en même temps d'élire à la commission
intermédiaire, dont M. de Pontual fut écarté, deux des gen-
tilshommes les plus redoutés du commandant, MM. de Nétu-
mières et de Bégasson.
L'opposition d'ailleurs n'était nullement au bout de ses
ressources, et l'acceptation même des abonnements allait lui
fournir une nouvelle matière à procès. La rédaction adoptée
en ce qui concernait les doublement et triplement de capita-
tion était la seule qui piit l'être, parce que chacune des deux
parties pouvait l'interpréter à sa guise : mais là était préci-
sément le danger : quand il s'agit de sortir du vague et de
fixer des chiffres, on put s'apercevoir qu'on était fort éloigné
de s'entendre. Le contrôleur général pensait que ce serait
traiter la Bretagne avec faveur que d'abonner les doublement
et triplement de capitation pour 500,000 1. Il calculait que
dans les autres provinces cet accroissement de taxe montait
à plus du quart et presque au tiers du principal. Ne comptât-
on que le quart, la capitation étant de 1,800,000 I., c'était un
objet de 450,000 1. et de 540,000 en y joignant les 4 sols
par livre : la Bretagne n'aurait donc qu'à se féliciter si on
lui concédait l'abonnement pour 500,000 1. ('). Mais à Rennes
(') Celte délibération fut d'ailleurs rapportée le 27 octobre.
(^) Mémoire de Berlin sur la capitation en Bretagne, H. 347.
l48 l\ BRETAGNE ET LE DUC d'aiGUILLON
on pensait très différemment et Le Bret, tout le premier, ne
croyait pas que cet objet pût dépasser 390,000 1. ('), y com-
pris les sols pour livre; quant à d'Aiguillon, il cherchait à
préparer le contrôleur général à se contenter de 300,000 1.,
et la commission chargée par les Etats de discuter ce point
important allait encore au-dessous. L'édit de février 1760
astreignait au doublement de la capitation, dans les provinces
non sujettes à la taille (on sait que la Bretagne était de ce
nombre), les contribuables imposés en 1759 sur les rôles de
la capitation à 24 livres au moins, tant pour le principal que
pour les 4 sols pour livre : la commission prétendait appli-
quer ce texte à la lettre : d'Aiguillon lui objectait avec raison
que la Bretagne s'étant rachetée des 4 sols pour livre de
la capitation, c'était à partir de 20 1. que les cotes devaient
être doublées. Elle voulait aussi faire de nombreuses déduc-
tions à cause des cotes cumulées (ainsi lorsque la capitation
des domestiques se trouvait confondue avec celle de leurs
maîtres, comme c'était fréquent en Bretagne); elle interpré-
tait d'une façon extrêmement limitative les dispositions de
l'édit relatives aux contribuables sujets au triplement, et ne
voulait tripler que les cotes supérieures à 20 1.; elle arrivait
par cette méthode aux résultats suivants :
Doublement de la capitation dans les villes et communautés . . . . 112,966
Id. dans les campagnes 34,870
Id. des cotes de la noblesse 56,275
Id. de MM. du Parlement 19,506
Id. de la Chambre des comptes 31,835
Id. des employés au tabac 3,784
Triplement des mêmes 557
Id. des receveurs aux fouages 1,372
Id. des banquiers, miseurs, receveurs etc. 4,038
Total. . 265,203 (»)
Bertin protesta vigoureusement contre ces calculs. Par
lettre du 6 novembre il enjoignit de doubler les cotes à par-
tir de 20 1., donna des parties sujettes au triplement une
énumération sensiblement plus étendue que celle de la com-
mission et il insista de nouveau pour avoir l'abonnement à
500,000 1.
('] Mémoire de Le Bret, Arcli. d'Ille-et-Vil., C. 1766.
(») Le Bret à Bertin, 10 novembre, C. 1767.
DOUBLEMENT ET TRIPLEMENT DE LA CAPITATION 149
Les Etats se rendirent en ce qui concernait le doublement
des cotes à partir de 20 1. mais élevèrent les plaintes les plus
vives contre l'interprétation donnée par le ministre au triple-
ment de la capitation, notamment contre sa prétention d"y
astreindre les anciens officiers de finance, et les employés et
commis des fermes : et d'Aiguillon, qui leur avait fait des
promesses un peu différentes des dernières volontés du con-
trôleur général, prit là-dessus leur défense avec la dernière
vivacité : « J'aurais compté pour rien, écrit-il le 13 novembre
» au contrôleur général, le désagrément d'être désavoué vis-
» à-vis de toute une province assemblée, s'il en eût résulté
» quelque avantage pour les finances du roi. Je suis trop
» dévoué à son service pour ne pas y sacrifier mon amour-
» propre, ma gloire et ma vie. 11 y a longtemps que j'ai fait
» mes preuves à cet égard : elles sont connues de Sa Majesté
» et doivent l'être de ses ministres. Mais je ne puis me dis-
» penser de vous représenter que l'interprétation forcée et
» l'extension que vous voulez donner à l'édit de février der-
» nier ne seront jamais adoptées par les Etats, et qu'ils rom-
» pront plutôt tous les abonnements et les rachats auxquels
» j'ai eu tant de peine à les faire consentir, et que je crois
» très avantageux pour le roi, que d'y acquiescer... Vous ne
» devez point vous flatter que les Etats consentent à donner
» 500,000 1. et si vous persistez à exiger cette somme qui
» excède de beaucoup la véritable valeur de cette imposition
» aux termes de l'édit, il faut vous attendre à voir rompre
» tous les abonnements convenus. Je ne vous répéterai point
» ce que j'ai déjà eu l'honneuf de vous mander sur les suites
» funestes qu'aurait cette rupture, bien persuadé que vous
» en sentez comme moi le danger... Les Etats n'offriront
«jamais plus de 330,000 1. pour le doublement et le triple-
» ment de la capitation, et je crois que vous conviendrez
» qu'ils ne doivent pas en donner davantage lorsque vous
» aurez lu ce que M. l'évêque de Vannes et M. Le Bret vous
» mandent à ce sujet. Si vous m'autorisez à recevoir cette
» somme l'affaire sera promptement consommée; si vous pen-
» sez qu'elle doit être rejetée, vous pouvez la regarder comme
» totalement manquée. Au reste, Monsieur, je vous prie
» d'observer qu'il y a 67 jours que l'assemblée est commencée
)) et qu'il est temps de la finir pour la tranquillité de la pro-
loO LA iinKTAfi.NE i:t lk duc d'au;uii,lon
» vincc et le bien même du service du roi. Il sera inutile
» désormais qu'il y envoie des commissaires puisque ses
» ministres ont aussi peu de confiance en eux » (').
Ikrtin subit l'ascendant de ce ferme langage et laissa à
peu près carte blanche au commandant pour terminer cette
afifaire au mieux des intérêts du roi; aussi bien ne pouvait-il
pas se dissimuler que l'abonnement était nécessaire et qu'il
ne fallait espérer aucun succès d'une régie, impossible d'ail-
leurs à tenter sans l'enregistrement au Parlement. D'Aiguil-
lon n'eut donc plus à débattre l'affaire qu'avec les Etats, ce
qui était déjà un soulagement important. Ceux-ci étaient
d'accord avec le contrôleur général pour évaluer le double-
ment et les quatre sols pour livre d'icelui à 302,191 1., mais
ils limitaient leurs offres pour le triplement à 17,011 1. et ré-
clamaient 10,183 1. de diminution en faveur des paroisses
ravagées par les Anglais; tandis que la manière de compter
du contrôleur général portait le triplement h 67,126. Le dé-
liât restait donc ouvert entre le chiffre de 358,774 1. voulu
par le ministère et celui de 309,019 offert par les Etats (^).
Résolu à leur faire donner quelque chose de plus, d'Aiguil-
lon mit adroitement à profit ime circonstance fâcheuse, une
maladie de Le Bref, qui, frappe le 20 novembre d'une atta-
que, dut depuis lors rester étranger aux débats de l'assem-
blée. Tous les calculs sur la capitation avaient été faits par
lui; d'Aiguillon déclara à la commission qu'étant peu au fait
des questions de finance, il y avait dans les opérations de Le
Bret des choses qu'il ne comprenait pas bien, des déductions
dont il ne se rendait pas très bien compte, et qu'il importait
qu'elle refit son travail avec plus de détail, et le mit sous les
yeux avec toutes pièces au soutien. La perspective, il en
avait déjà fait l'expérience, était de celles qui inspiraient aux
Etats assez d'épouvante pour les disposer à en passer par où
l'on voudrait; cette petite ruse, à laquelle d'Aiguillon déclare
n'avoir eu recours qu'avec une extrême répugnance et seule-
ment à cause de son grand désir d'être utile au service du
roi, réussit à merveille. La commission essaya en vain de le
fléchir; il se maintint avec opiniâtreté dans ce retranchement,
(») II. 348.
(*) Lettre du 25 novembre, IL 348.
LE SOL POUR LIVRE 151
qu'étant seul chargé de la besogne, il devait approfondir et
éclaircir la matière avec toute l'exactitude et l'attention due
aux affaires du roi : qu'il était au regret de leur donner tant
de peine et de travail, mais qu'il ne pouvait, en conscience,
agir autrement. Sur ce, le tiers ne tarda pas, comme son
président en était convenu avec le duc, à émettre l'avis que
les ofïres des Etats fussent portées à 330,000 1. ; le clergé y
acquiesça; la noblesse se rendit moins vite, mais au bout de
quelques jours, cédant aux instantes prières de ses commis-
saires, elle adhéra, elle aussi, à l'avis du clergé et du tiers,
et le chiffre de 330,000 1. dont d'Aiguillon avait décidé de se
contenter fut ainsi voté après ces pénibles débats. Le à dé-
cembre fut signé le contrat pour l'emprunt d'une somme de
2,380,000 1. à verser au Trésor royal pour tenir lieu du troi-
sième vingtième et des suppléments à la capitation pendant
les années 1760 et 1761 .
Tandis que d'Aiguillon menait à bonne fin ces négociations
délicates, le moment était enfin venu où il lui avait fallu, bien
malgré lui, entamer la matière plus délicate encore du sol
pour livre. Aussi difficile à persuader que les Etats eux-
mêmes, Bertin était tout disposé à revenir sur les concessions
qu'il avait faites à cet égard lors de la remise des instructions,
et dans une lettre du 3 novembre il avait de nouveau insisté
pour qu'on demandêit le sol pour livre sur la totalité des
droits perrus en Bretagne. Tout le reste du royaume s'étant
soumis, il lui paraissait intolérable que la Bretagne seule en
fût exempte. Cette exigence révolta d'Aiguillon, qui dans une
lettre du 8 novembre, envoya au ministre un avertissement
suprême, et se déclara prêt h quitter la province plutôt que
d'y appliquer une politique aussi dangereuse : « Je persiste,
» écrivait-il ('), à croire que les Etats n'y acquiesceront jamais,
» qu'en faisant cette demande on mettra gratuitement le feu
» dans la province, et qu'on détruira tout ce que je fais
» depuis deux mois pour y maintenir la paix, malgré les
» menées et les cabales de gens qui ne cherchent qu'à la
» troubler. J'ai eu le bonheur de faire consentir les Etats à
» racheter les nouvelles impositions et à abonner les ancien-
» nés au prix que vous avez fixé pour les unes et les autres,
(i) H. 345.
1,')2 L\ BRETAGNE ET LE DEC d'aIGUILLOiN
^) quoique la misère de la province et la mauvaise volonté de
» ceux qui la gouvernent soient portées au dernier degré. Ce
» double arrangement me parait d'autant plus avantageux
» qu'en vous procurant des fonds fixes et certains il vous
)) otc l'embarras de faire faire un enregistrement au Parle-
» qui a été refusé l'an dernier et qui l'aurait été à l'avenir
» avec bien plus d'opiniAtreté si les Etats n'avaient pas sous-
» crit à ce que je leur ai proposé à ce sujet.... Si vous voulez
» exiger des secours plus étendus et dans une forme qui
» aura l'apparence de l'injustice la plus criante, vous devez
» vous attendre au refus le plus décidé de la part de l'assem-
» blée et aux excès les plus violents. La province sera en
» combustion, et pour y rétablir le calme, vous serez obligé
» de retirer la demande qui aura produit inutilement tout ce
» bouleversement, et vous aurez à vous reprocher éternelle-
» ment d'avoir compromis l'autorité du roi dans un moment
)) où elle n'est que trop ébranlée... Si vous y persistez,
» j'obéirai aux ordres du roi et j'exécuterai ceux que vous
» m'enverrez avec tout le zèle et le dévouement qu'il me con-
» naît pour son service, bien persuadé que vous aurez la
» bonté d'exposer préalablement à Sa Majesté ce que j'ai
» l'honneur de vous écrire à ce sujet, et que vous ne me
» rendrez pas responsable de l'événement... Dans cette sup-
» position, je vous prie instamment de me donner les ins-
» tructions les plus claires, les plus détaillées et les plus
» positives afin que je puisse me conduire en conséquence
» et que je n'aie absolument rien à prendre sur moi. Je ne
» puis finir cette lettre. Monsieur, sans vous témoigner à quel
» point je suis affecté du peu de confiance que vous me mar-
» quez. 11 me semble que le succès qu'a eu la conduite que
» j'ai tenue depuis le commencement des Etats devait vous
» engager à en avoir davantage, et me préserver d'un désa-
» grément que je sens dans toute son étendue et qui me
» détermine à prier M"*' de Pompadour d'obtenir du roi la
» permission de remettre ma démission le jour de la clôture
» de l'assemblée. » Le même jour Le Bret témoignait des
mêmes répugnances et des mêmes alarmes... « Nous comp-
» tions que le silence de nos instructions nous mettrait à cou-
» vert de cette demande qui ne pourra qu'exciter le plus grand
» feu dans l'assemblée et qui vous fera peut-être perdre le fruit
LE SOL POUR LIVRE 153
» de tout ce qui a, pu se passer jusqu'ici de bon et d'avanta-
» geux pour le roi; les fermes doivent être adjugées mardi,
» les conditions en sont arrêtées, il ne parait pas possible
» d'y rien ajouter et si d'Aiguillon prend le parti de la pro-
» poser aux Etats, ce sera sans succès... Je ne puis vous
» dissimuler qu'il me parait impossible dans les circonstances
» de faire réussir cette demande. »
11 n'était pas possible de résister à d'aussi sages avis, et
Berlin se résigna définitivement à limiter ses exigences au sol
pour livre des droits de courtiers, jaugeurs, etc., dont la de-
mande avait été faite aux Etals dès le 16 octobre, h raison de
16,250 1. par an, soit 46,041 1. 13 s. 4 d. pour deux ans et dix
mois. Dès qu'ils en avaient été saisis, les Etats avaient chargé
leur commission des baux de développer dans un mémoire
tous les motifs qu'ils avaient à invoquer pour être exempts
de cette imposition : ils avaient racheté, au fur et à mesure
de leur création pendant la guerre de succession d'Espagne,
tous les offices de courtiers, gourmets, jaugeurs, inspecteurs
aux boucheries et aux l)oissons, et déboursé pour cela
2,748,412 1.; ces offices avaient été supprimés en 1716 sans
qu'on tint aucun compte aux Etats des sommes par eux em-
pruntées pour les acquérir; lors de leur rétablissement en
1722, les Etats avaient abonné pour 325,000 1. par an ces
droits, dont en bonne justice ils étaient propriétaires; leur en
demander le sol pour livre, alors qu'à chaque contrat il leur
était promis qu'ils ne pourraient être obligés sous aucun
prétexte de payer des suppléments de finances pour raison
desdits droits, était une seconde injustice. D'Aiguillon et
Le Bref s'accordaient à trouver ces raisons irréfutables (').
Bertin, au contraire, n'y voyait (^) que de mauvaises chica-
nes, et il enjoignit aux commissaires du roi d'exécuter « ce
qui était marqué dans leurs instructions particulières en cas
de refus », c'est-à-dire de faire procéder à la levée directe de
cette imposition que l'on refusait d'abonner.
Convaincu des funestes résultats qu'une telle tentative en-
traînerait infailliblement, d'Aiguillon résolut de faire un
effort désespéré pour amener les Etats à consentir. Il sug^géra
( ) Lettre du 30 oct., H. 348.
(2) Lettre du 19 nov., H. 347.
154 L\ DUETAGNE ET LE DLC u'aKU ILLON
au tiers de faire fonds d'une somme de 46,011 I. 13 s. 4 d.
non pas pour acquitter le sol pour livre, mais pour le rem-
placer; c'était concilier à la fois l'intérêt de l'Etat et les
répugnances de la province. Le clergé et le tiers votèrent
cette proposition le 2 décembre, mais avec tant d'hésitation
et si h contre-cœur que d'Aiguillon n'osa faire enregistrer la
délibération d'autorité; il craignit que son entrée ne déter-
minât un de ces deux ordres à faire défection, et ne servit
qu'à donner plus d'éclat au refus de l'imposition. Il jugea
plus prudent de faire proposer (4 déc.) une nouvelle délibé-
ration par laquelle le môme fonds serait accordé, sans qu'au-
cune mention fût faite du sol pour livre. Bien lui prit de cette
précaution, à en juger par les tempêtes que cette proposition
si mitigée souleva elle-même dans la noblesse : « L'Eglise et
» le tiers, écrit d'Aiguillon ('). voulurent délibérer en consé-
» quence, la noblesse s'y opposa; il était quatre heures; plu-
» sieurs gentilshommes avaient dnié au cabaret et en étaient
» revenus fort échauffés; les présidents levèrent la séance,
» malgré les cris de la cabale qui voulait pernocter. M. de
» Noyant arrêta le duc de Rohan au milieu du théâtre pour
« l'empêcher de sortir, et celui-ci eut beaucoup de peine à
» s'en débarrasser. 11 n'y avait point encore eu autant de feu
» dans la noblesse depuis le commencement de la tenue. Les
» gentilshommes nantais sur lesquels je croyais pouvoir
» compter davantage dans cette circonstance parce qu'ils
» sont personnellement intéressés à l'abonnement des droits
» qu'ils paieraient presque en entier si on les levait, se sont
» mal à propos piqués de générosité et de patriotisme dans
» cette occasion et sont beaucoup plus vifs que tous les au-
» très. » Le lendemain, le clergé lui-même se prononça con-
tre la proposition, et d'Aiguillon n'eut plus d'autre ressource
que de faire notifier par écrit que le roi ferait lever les droits
de courtiers, jaugeurs, etc., comme dans le reste du royau-
me, (jue l'abonnement déjà consenti desdits droits serait donc
nul et non avenu, et qu'en conséquence les Etats eussent à
chercher d'autres fonds pour faire face aux dépenses au
payement desquelles ils avaient affecté une partie de cet
abonnement. Sa seule espérance était désormais que cette
(') Lettre du 4 déc, H. 348.
LE SOL POUR LIVRE 155
menace, qu'il savait complètement irréalisable, fit assez
d'impression sur les Etats pour les amener à résipiscence.
Une propagande active fut faite dans l'assemblée en consé-
quence. Le 8 décembre, on obtint d'elle que « pour donner
au roi de nouvelles preuves de son zèle et accorder un se-
cours que Sa Majesté jugeait nécessaire dans les circonstan-
ces, elle offrit la somme de -46,000 1. à titre de don seulement,
à prendre sur les bors-fonds, et sans que ce don pût être tiré
à conséquence pour l'avenir. » Cette délibération, où le sol
pour livre n'était pas nommé et où rien n'indiquait que la
somme offerte en tint lieu, ne pouvait satisfaire le ministère,
qui tenait encore moins h l'argent qu'à pouvoir prouver aux
autres pays d'Etats que le sol pour livre était levé en Breta-
gne; d'Aiguillon dut donc déclarer qu'elle ne pouvait suffire
et efi proposa une autre, d'après laquelle il était dit que les
Etats faisaient fonds de 696,041 1. 13 s. 4 d., au lieu des
650,000 1. votées le 16 octobre. Ce compromis écboua encore
devant l'opposition de la noblesse, M. de Goëtanscourt repré-
sentant que le roi ne parviendrait jamais à faire la levée des
droits, que la province pouvait lui accorder des secours, mais
à litre de don et non autrement, et qu'il fallait en retrancher
les fractions de sols et de deniers, comme indécentes en cette
occasion.
11 ne restait plus d'espérance de leur arracher l'abonne-
ment si vivement désiré, d'autant plus que la session était à
la veille de sa fin : depuis plus de trois mois que les Etats
étaient réunis, d'Aiguillon était à bout de forces et il avait
résolu, de toute façon, de procéder à la clôture le 13 au plus
tard. 11 eut soin toutefois de laisser transpirer cette résolu-
tion et, pour mieux prouver que sa résolution à cet égard
était inébranlable, il fit circuler le bruit que des préparatifs
des Anglais contre les côtes de Bretagne le forçaient à quit-
ter Nantes sans délai. Il croyait encore possible que la pers-
pective de la levée des droits par l'intendant fit faire aux
Etats amende honorable. 11 parut, en effet, que l'approche
du moment suprême qui allait décider si la province serait
définitivement privée de l'abonnement faisait quelque impres-
sion sur les esprits. Cette impression fut encore accrue par
les préparatifs ostensibles que l'on eut grand soin de faire
pour la levée. Quand le 11 décembre un des procureurs gêné-
156 LA UIIETAG.NE K T Lli DlC DAIGLILLON
raux syndics entra sur le théâtre pour y lire une déclaration
relative îi celte levée, on l'empêcha de la lire, on réclama les
chambres pour délibérer de nouveau sur un projet de l'évê-
que de Quimpcr qui avait précédemment échoué (faire fonds
de la somme de 46,041 1. 13^ â** sans rapport ni acquiescement
à aucune demande) ; et cette fois il fut voté par la noblesse par
53 voix contre 39, et accepté par conséquent par l'unanimité
des trois ordres.
Le sol pour livre triompha donc après la résistance la plus
obstinée qu'on eût vue depuis longtemps, si toutefois c'était
un triomphe que d'avoir obtenu une rédaction dont d'Aiguil-
lon lui-même, quelque intérêt qu'il eût à faire valoir en cour
ses succès, reconnaissait l'embrouillement et l'imperfection :
à tel point qu'il ne voulut pas s'en faire montrer le texte,
afin qu'il ne pût être dit qu'une telle délibération avait été
agréée par les commissaires du roi, et qu'il se fit avertir seu-
lement que le fonds de 46,041 1. 13^ 4** avait été accordé.
La clôture suivit de près ce vote et cependant d'Aiguillon
n'était pas encore au bout de ses peines. Il restait à signifier
aux Etats l'arrêt du conseil cassant leur délibération relative
au scrutin, arrêt dont il avait ajourné la communication au
moment où il n'y aurait plus aucune demande à faire à l'as-
semblée. 11 y procéda dans la séance du 12 décembre et le
mécontentement que causa cette annonce prouva combien
il avait agi prudemment en évitant de joindre cette cause
d'agitation à toutes celles qui avaient déjà troublé les Etats.
On s'écria que le roi n'avait pas la police de l'assemblée,
que les Etats étaient maîtres de leur règlement, qu'on n'en-
registrerait pas, et le feu fut si vif que les présidents jugè-
rent opportun de lever la séance à trois heures. Le soir, à la
commission de l'état de fonds, quand il s'agit d'arrêter cet
état qui devait être voté par l'assemblée le jour de la clôture,
trois des commissaires de la noblesse, tous distingués par
leur violente opposition pendant la tenue, MM. du Lattay,
de Kéryvon et de Rauléon , prétendirent qu'on ne leur
avait pas fourni tous les éclaircissements nécessaires, refusè-
rent de signer et, quelques instances que fissent tous les au-
tres commissaires, persistèrent dans leur refus ('). Le parti
(i) Lettre de d'Aiguillon, 13 déc, II. 348. .
CLÔTURE DES ÉTATS DE 1T60 157
pris d'empôcher la clôture d'avoir lieu le lendemain était visi-
ble. D'Aiguillon, exaspéré, déclara aux présidents, à la con-
férence, qu'il était résolu à clore le lendemain, qu'il entrerait
à cet effet aux Etats à midi et qu'il ferait enregistrer l'arrêt
du conseil en sa présence, s'il ne lavait pas été.
Le 13 décembre, à 11 heures, l'assemblée en était encore
à députer au duc pour lui demander le retrait de l'arrêt du
conseil, et le duc à avertir qu'il allait être forcé d'entrer aux
Etats pour le faire enregistrer d'autorité si ceux-ci ne réfor-
maient pas d'eux-mêmes leur délibération. Rien toutefois ne
l'effrayait plus que la perspective de ce petit coup de force;
outre que par là la fermentation pouvait prendre des propor-
tions tout-à-fait graves, tout ce qui ressemblait, de si loin que
ce fût, à une séparation forcée de l'assemblée, ne pouvait que
nuire à sa réputation d'administrateur, au succès des em-
prunts votés par les Etats, à la tranquillité de la province, et
il était résolu à faire les derniers efforts pour éviter toute
apparence de violence. Il laissa donc passer toute la journée,
attendant à chaque instant une communication des Etats qui
n'arrivait point, et constatant avec angoisse que la fermenta-
tion était toujours aussi grande. Vers les cinq heures seule-
mentM. de Kerguézec arrive auprès delaBritïed'Amillyetlui
annonce, avec prière d'en avertir le commandant, que les Etats
sont prêts à supprimer d'eux-mêmes leur délibération sur le
scrutin secret, à condition qu'on leur laisse mettre sur les
registres la mention suivante : « Sur quelques représenta-
» tiens faites plus d'une fois, les trois ordres, sans s'en faire
» néanmoins une loi par forme de règlement, sont convenus
» de ne point refuser de délibérer aux chambres et par scru-
» tin, dès qu'un des ordres le désirera, pour la liberté des
» suffrages. » D'Aiguillon serait censé ne pas avoir eu con-
naissance de cette résolution, que le roi serait d'ailleurs tou-
jours libre de casser si elle lui déplaisait. — Le duc saisit avec
empressement le moyen qui lui était offert d'éviter cette sépa-
ration violente de l'Assemblée qu'il redoutait infiniment,- et
malgré les dangers évidents qu'offrait cet expédient, malgré
les conséquences que les Etats un jour ou l'autre seraient
évidemment tentés d'en tirer, il sacrifia tout au désir de bien
finir. Les raisons qu'il donna au contrôleur général pour jus-
tifier cette petite faiblesse étaient d'ailleurs des plus plausibles.
158 LA BRETAGNK ET LE OUC o'aK.I ILLON
« Toutes les nouvelles qui me venaient à chaque instant du
» théâtre ne nie permettaient pas d'espérer de faire changer
» cette résolution. La confusion y était d'autant plus grande
» que depuis que la maréchaussée avait quitté la porte pour
» nous venir chercher, suivant Tusage, tout le monde y était
» entré; la plus grande partie de la noblesse avait diné au
» cabaret, et s'y était fort échautlee de vin et de propos. Les
» présidents étaient abattus et ne pouvaient plus parler. Je
» sentis en même temps toutes les suites d'une clôture qui
» ressemblait si fort à une séparation Je pouvais ignorer
» la résolution qu'ils allaient prendre, qui d'ailleurs n'était
» qu'une simple convention entre les ordres, qu'on ne peut
» empêcher, et qui peut être cassée encore plus aisément
» qu'un règlement » ('). Il adhéra donc au procédé imaginé
par M. de Kerguézec et se déclara prêt à renoncer à l'enregis-
trement de l'arrêt du Conseil, à condition qu'on lui apportât
le registre pour qu'il pût en détacher lui-môme le feuillet où
la délibération du 2 octobre était inscrite; on le lui apporta
une heure après et il le déchira publiquement en présence de
la députation qui venait le chercher pour la clôture (^). M. de
Kerguézec rentré aussitôt sur le théâtre au milieu du tumulte
et des clameurs n'avait eu qu'un mot à dire pour faire le
silence le plus complet. « Paix, s'écrie-t-il, tout est fini, tout
est accommodé : M. le duc va clore les. Etats, il n'y a qu'à
envoyer la députation! » On bat des mains, on applaudit
avec transport sans que personne songe à lui demander quels
moyens il a employés pour opérer cette heureuse révolu-
tion ('). La députation se met en marche, l'état de fonds est
(') Letlre du 16 déc, H. 348.
(=*) M. Pocquel a vu aux Archives d"Ille-el-Vilaine le procès-verbal du greflier
où il est dit que le feuillet fut raturé, et non pas déchiré. Cependant les termes
de la lettre de d'Aiguillon du 16 décembre ne permettent pas de douter que le
feuillet ail été réellement déchiré ; et le registre H. 344 des Archives nationales,
où se trouve le procès-verbal de la tenue de 1760, ne contient rien à la date du
1er et 2 octobre qui ait rapport au scrutin.
(3) De Carné, Les Etals de Bretagne. - M. Pocquet conteste l'exactitude de ce
récit et reproche à M. de Carné d'avoir dramatisé la scène et attribué à l'entrée
solennelle du duc de trop surprenants et de trop merveilleux effets. M. Pocquet
nous paraît avoir perdu de vue que ce n'est pas l'entrée de d'Aiguillon, mais les
nouvelles apportées par M. de Kerguézec, qui furent cause de cette brusque méta-
morphose : la radiation ou la rupture de la page n'eut pas lieu en présence des Etats,
puisque le duc s'est fait apporter le registre, mais en présence d'une députation. —
Sur l'extrême facilité de celte capricieuse assemblée ;\ passer sans transition de la
CLÔTIRE DES ÉTATS DK 1760 159
signé sans difliculté, et les commissaires du roi arrivant
sur le théâtre procèdent selon les formes ordinaires à la
séparation de l'assemblée.
C'était finir plus ïieureusement qn'on ne devait le prévoir,
et si d'Aiguillon n'avait pas réussi à donner au sol pour livre
toute l'extension que le ministre aurait souhaitée, s'il n'avait
même rien pu tenter quant au don gratuit des villes, les
circonstances ne s'étant jamais montrées favorables, c'était
néanmoins un grand succès que d'avoir arraché à cette assem-
blée récalcitrante, excitée à la résistance par les exemples et
les conseils des Parlements, l'abonnement du troisième ving-
tième et des suppléments à la capitation. On n'eut pas cepen-
dant pour d'Aiguillon la reconnaissance que méritait un tel
service. Moins heureux de ce qu'il avait obtenu que mécon-
tent de ce qu'il avait manqué, Bertin resta convaincu que
d'Aiguillon lui-même était cause, par ses répugnances hau-
tement avouées et par les propos qu'il avait tenus ou tolérés
autour de lui, de la non-introduction en Bretagne du sol pour
livre : et, par une singulière fatalité de la situation, le com-
mandant vit à la fois grandir l'opposition contre lui en Bre-
tagne et la défiance naitre à Versailles, où les ennemis,
comme on sait, ne lui manquaient pas.
Jamais cependant intelligence étroite n'aurait été plus
nécessaire entre le commandant et le ministère : l'entente la
plus complète, la politique la plus suivie, n'aurait pas été
de trop pour arrêter les progrès de l'esprit d'insubordination,
qui s'étaient si gravement révélés pendant la dernière session.
Or on était bien loin d'agir avec cet ensemble. Pendant les
moments les plus troublés de la tenue, d'Aiguillon avait
adressé quelques appels à la rigueur, signalé l'intolérable
composition de l'assemblée, et appelé l'attention du ministre
sur le dangereux concours que certains commissaires du roi
eux-mêmes apjjortaient à l'opposition ('). Berlin sembla tout
tempête au calme plat, ou réciproquement, il ne peut y avoir de doute : « Les vents
» qui agitent et calment la mer, écrit La Boissière le 21 octobre 1760 (H. 347), n'y
•. exercent pas leur empire avec plus de caprice que les chefs qui maîtrisent notre
'» assemblée : ils y excitent et calment à leur gré les orages et la tempùte. »
(') Lettres du 16 déc, H. 440; du 18 oct., H. 437. « La punition sévère des cou-
» pables, disait-il, me parait indispensable pour le service du roi, qu'il deviendra
» sans cela absolument impraticable de réaliser, et c'est même une satisfaction que
» les personnes les plus distinguées, les plus sages et les mieux intentionnées de
IGO i.v imt:T.v(jNfc: et le dii; d aigi illon
d'abord très disposé ù suivre ces avis, demanda des noms
et parut vouloir entrer dans cette voie plus loin que d'Aiguil-
lon lui-même ne l'eût souhaite : « Il faut, écrivait-il le
» 25 décembre, des exemples capables d'effacer ceux d'indé-
» pendance et de sédition que quelques membres de la noblesse
» ont donnés durant la dernière session ». 11 annonçait surtout
l'intention de punir ceux des commissaires du roi qui agis-
saient d'une façon si peu digne de leur état et de la conliance
dont le roi les honorait. Il élabora des projets de modifica-
tion dans la composition de l'assemblée, d'exclusion des
gentilshommes les plus turbulents, comme MM. de Goëtans-
court, de Kerguézec, de Bégasson la Lardais, des Nétu-
mières, et des quelques auxiliaires qu'ils avaient trouvés dans
les deux autres ordres, comme MM. Géry et Terrien et les
abbés de Villeneuve et Desfontaines. Des projets d'arrêts
du conseil furent dressés en conséquence : l'un d'eux indi-
que même déjà de la part du pouvoir l'idée de se lancer
dans l'aventure d'un procès criminel, comme il le fera en
1765 (*). Mais tout resta à l'état de projet : soit oubli, soit
faiblesse, soit crainte des responsabilités qu'il eût voulu lais-
ser au commandant et dont celui-ci ne voulait pas se char-
ger (^), le gouvernement ne s'inquiéta pas longtemps des
mesures à prendre pour épargner à son représentant, à la
session suivante, des difficultés aussi graves. L'inconséquence
de cette politique qui ne savait remédier à rien ni rien pré-
voir montre que d'Aiguillon n'eut pas tort de se dérober à
la désignation directe des coupables qu'on lui demandait : il
n'avait que trop de motifs de se défier de la fermeté du mi-
nistère et savait déjà par expérience combien l'on était dis-
posé à rejeter sur lui l'odieux des mesures de rigueur dont
» la noblesse sont en droit d'attendre de la justice de Sa Majesté pour les insulles
» et les indignes traitements qu'elles ont eu à essuyer de la part de ces gentils-
i> hommes et de leurs adhérents. »
(') « Se réservant au surplus Sa Majesté, y est-il dit, de faire procéder extraor-
» dinairement s'il y a lieu contre lesdits quatre gentilshommes suivant la rigueur
» des ordonnances et conformément à icelles, pour raison des discours séditieux in-
» décens et contraires au respect dû à l'autorité royale, par eux tenus publiquement
1) soit en l'assemblée des Etats, soit ailleurs » (11. 347j.
I-) S'il faut en croire le Mémoire justificatif de M. de la Gascherie, M. de Saint-
Florentin, interrogé par lui en 1759 sur les causes de sa détention deux ans plus
tùl, lui aurait déclaré « fju'il n'ij (ivnil aucune pari. »
ENREGISTREMENT DES EMPRUNTS AL" PARLEMENT ICl
les ministres eux-mêmes avaient été les premiers à constater
très haut la nécessité (*).
Serait-ce à ces symptômes de désunion entre le comman-
dant et le ministère, que des yeux perspicaces dans la pro-
vince ne manquèrent certainement pas de discerner, que
serait due la bonne volonté peu ordinaire que le Parlement
montra après la séparation des Etats, en laissant faire sans
protester les emprunts représentatifs des impôts auxquels il
avait refusé son consentement? Toujours est-il que cette
bonne fortune inespérée était réservée au contrôleur général,
dont certaines personnes jugèrent sans doute à propos de
gagner la confiance à mesure qu'elle s'éloignait de d'Aiguillon.
Les Etats avaient pris les 25 novembre et 5 décembre des
délibérations expresses pour stipuler qu'il serait donné com-
munication au Parlement de toutes leurs délibérations con-
cernant le troisième vingtième et les suppléments à la capita-
tion, et d'Aiguillon était extrêmement inquiet de cette nouvelle
preuve d'union entre les deux corps « qui, si elle était
cimentée à un certain point, porterait le dernier coup à l'au-
torité du roi dans la province, et y rendait impossible la levée
de toute imposition » (^). Tout pouvait en effet être par là
remis en question, et le gouvernement, craignant Lm refus,
n'osa pas soumettre au Parlement l'arrêt du conseil qui auto-
risait l'emprunt de 2,380,000 fr. à émettre par la province
pour le rachat des nouvelles impositions. Très embarrassé, le
ministère accueillit avec joie l'expédient proposé par Le Chape-
lier, substitut des procureurs généraux syndics, k savoir ne
faire enregistrer, au lieu de l'arrêt approbatif de l'emprunt,
que le contrat passé entre les Etats et les commissaires du roi
où ce même emprunt était mentionné; par ce moyen on évi-
(') Cette sorte de contradiction se remarqua toujours dans la politique de d'Ai-
guillon : il demandait, lorsque la nécessité s'en faisait sentir, des mesures de
rigueur, puis reculait au dernier moment devant l'exécution. Si elle ne fait pas
honneur à sa décision, elle prouve du moins en faveur de sa modération. M. de
la Noue l'a très bien fait ressortir dans une lettre à M. de Fontette du le"" sept.
1766 : «... Les coups sont rabattus par celui-mème qui devrait leur donner de la
» force. La crainte du qu'en dira-t-on. une certaine temporisation mal entendue, le
«doute d'être soutenu, le désir d'être aimé, la douleur de voir finir une gestion de
» seize ans par des coups d'éclat, la peur que des gens puissants ne fassent varier
» l'esprit du maître, sont les motifs secrets qui dérangent l'effet de l'autorité. »
(Carré, op. cit., p. 213;.
(*) D'Aiguillon à Bertin, 25 déc. 1760, H. 348.
d'Aiguillon. H
lO'i LA BRKTAGNE ET LE DUC û'AKiriLLON
tait de donner l'éveil au Parlement, et l'emprunt pouvant
néanmoins être considéré comme enregistré, le succès auprès
des capitalistes n'en serait pas compromis. Le subterfuge était
misérable, mais il était, comme le disait fort bien La Briffe
d'Amilly, rendu nécessaire par tout ce qui s'était passé de-
puis quelque temps. Soit inattention, soit complaisance, le
Parlement enregistra le contrat sans difficulté. Un homme
ordinairement plus difficultueux s'était prêté de bonne grâce
au succès de cette combinaison, dont il entendait bien que le
bénéfice ne fût pas perdu pour lui, comme en témoigne la
lettre fort curieuse (') qu'il adressait le 13 juin 1761 au con-
trôleur général :
« Je ne reçus que lundi dernier de M. de Saint-Florentin,
» mandait M. de la Chalotais, le contrat des Etats et les lettres
» patentes qui le ratifient. Je fis incontinent tout ce qui était
» nécessaire pour parvenir à un enregistrement; il a été fait,
» comme je l'avais prévu, sans aucun obstacle; j'ai cru ensuite
» que pour retirer le fruit que nous désirons, il convenait
)) d'avoir une expédition en forme de cet enregistrement et d'y
» référer par extrait les dispositions du contrat relatives aux
» objets du troisième ving-tième et des doublement et triple-
» ment de capitation ; je n'ai pas perdu un moment pour accé-
» lérer cette expédition que j'ai l'honneur de vous envoyer ;
» je suis désormais persuadé qu'en faisant imprimer en tête
» des contrats d'emprunt la relation de celui des Etats, celle
)) des lettres patentes qui les confirment et celle de l'arrêt
» d'enregistrement, M. de la Boissière trouvera de la facilité à
» acquitter ses emprunts ; s'il fallait cependant des lettres pa-
» tentes particulières pour les autoriser, il est certain que le
» Parlement n'aurait aucun motif de refuser de les enregis-
» trer, après avoir enregistré le traité fait entre le roi et la
» nation ; l'approbation de ce traité avantageux à la province
» entraine nécessairement l'approbation des moyens sans
» lesquels il ne peut être exécuté efficacement, et d'ailleurs
n ces moyens âont expressément autorisés par le contrat qui
» vient d'être enregistré. Je désire beaucoup que ce faible
» témoignage de mon zèle serve à vous rappeler dans les
» occasions que le moment le plus flatteur de ma vie serait
(») H. 348.
ENREGISTREMENT DES EMPRUNTS AU PARLEMENT 1G3
» celui auquel vous me jugeriez digne d'être honoré de votre
» confiance ».
La tactique était habile, et le ministre put certainement se
dire, en recevant cette missive, que les Bretons étaient autres
et plus faciles à vivre que d'Aiguillon ne les représentait. Il
est difficile de dire si elle réussit ; nous ne connaissons pas
le texte de la réponse que Bertin adressa le 23 juin au pro-
cureur général, et par conséquent l'opinion qu'il avait de la
bonne volonté de M. de la Chalotais : et la note à double en-
tente qu'il écrivit de sa propre main sur sa lettre n'est pas de
nature à dévoiler ce mystère ('). Mais il est piquant de voir
avec quelle désinvolture M. de la Chalotais traitait, le cas
échéant, les prétentions parlementaires, lui si ardent en d'au-
tres circonstances à partir en guerre pour les défendre,
comme on l'avait vu en 1759 et comme on le verra bien da-
vantage en 1764-65.
(') « Cela est adroit de sa part, disait le ministre, il faut dans la réponse lui en
marquer satisfaction, et écrire à La Boissière en conséquence ».
CHAPITRE VIII
DES ETATS DE 1760 A CEUX DE 1762
Ayant quitté la province au mois de janvier 1761, pour
aller mettre ordre à ses affaires à Aiguillon puis à Paris, d'Ai-
guillon allait être brusquement rappelé en Bretagne en avril
par une entreprise des Anglais, qui, quoi qu'en ait dit Duclos,
avait été par lui prévue et à laquelle il avait paré dans la
mesure de ses forces.
Depuis longtemps, en etïet, l'éventualité d'une attaque de
Belle-Ile avait été envisagée. Dès le mois de janvier 1760
d'Aiguillon s'occupait d'y faire passer des secours et s'applau-
dissait d'y avoir dans le chevalier de Sainte-Croix un officier
du plus grand uiérite, et tel que ce poste important ne pou-
vait être en meilleures mains ('). En décembre, tout en ne
pensant pas que Belle-Ile pût, dans la mauvaise saison, être
l'objectif des Anglais, il annon(;ait devoir prendre autant de
précautions que s'il avait la certitude d'une attaque; il se
disposa à y envoyer des vivres et d'importants renforts, con-
sistant dans le régiment de Bigorre (un bataillon) et en divers
détachements empruntés aux régiments qui étaient le plus à
portée. La citadelle était'bien pourvue, mais sa chute n'étant
qu'une question de temps si les ennemis parvenaient à dé-
barquer dans Belle-Ile, — c'était, déclare un mémoire de
1754, une des plus mauvaises qu'il y eût — l'intérêt essentiel
pour la conservation de l'ile était de les empêcher d'eftectuer
ce débarquement ; des deux points où pareille opération était
possible, l'un à l'est, les Grands-Sables, était inexpugnable;
l'autre, au sud, le Port-Andro, avait été pourvu en 1759
d'une digue qui en interdisait l'accès, mais cette digue venait
d'être détruite en octobre 1760 par un violent coup de vent
du sud-ouest; d'Aiguillon y suppléa dans la mesure du pos-
(') D'Aiguillon au maréchal de Belle-Isle, 9 janv. 1760, A. G. 3568.
SIÈGE DE BELLE-ILE 165
sible en envoyant dans l'ile un bataillon de plus qu'il ne l'eût
fait si cette plage avait été fermée et retranchée comme pré-
cédemment, et en faisant entreprendre des travaux provisoires
pour lesquels le maréchal de Belle-lsle lui annonçait le
24 décembre un fonds de 11,000 fr. (*). Sur la nouvelle que
les Anglais avaient fait rentrer leurs troupes à Portsmouth,
d'Aiguillon suspendit le départ du régiment de Bigorre, mais
peu de temps après contre-ordre fut donné et ce bataillon vint
s'y établir. Lors de l'expédition anglaise, en avril 1761, la
garnison se composait (^) de deux bataillons du régiment de
Nice, un régiment du bataillon de Bigorre, 300 hommes environ
de divers régiments et du corps royal de l'artillerie, un batail-
lon de milices de Dinan et un bataillon de milices garde-côtes,
soit environ 4,000 hommes. Les subsistances étaient assurées
pour jusqu'au mois de novembre (^), et les munitions de
guerre étaient en quantité considérable.
Telle était la situation lorsque dans le commencement
d'avril 1761 parut sur les cotes de l'Ile une flotille anglaise
portant environ 14,000 hommes. Le 8 avril, une première
tentative de leur part pour débarquer à Port-Andro, où la
nouvelle digue était encore peu avancée, fut brillamment
repoussée par le régiment de Bigorre et trois compagnies de
celui de Nice ; les Anglais perdirent environ 600 hommes
(') Lettres de d'Aiguillon, 4 déc, 9 déc, 18 déc. ; de Belle-Isie, 24 déc, A. G.
3573.
(^) Emplacement des troupes en Bretagne au lerjanv. 1761, A. G. 3573. — Le clie-
valier de Grossolles, dans un mémoire de 1755, évaluait la garnison nécessaire de
l'île à quatre bataillons de vieilles troupes, un de milice, et 300 dragons. Le loge-
ment manquait, même pour des forces aussi restreintes.
(') Lettre de d'Aiguillon du3 janv.. A. G. 3573. Contrairement aux allégations
de la réponse des États au grand mémoire de Linguet, il est certain que la famine
ne fut pour rien dans la reddition de Belle-Ile.
Dans une lettre du 28 avril 1761 à Ghoiseul, d'Aiguillon expose qu'il a visité
Belle-Ile tous les ans, sauf en 1760, que tout y était en état de défense, sauf le
Port-.\ndro où les travaux n'avaient pu être achevés, qu'il y avait des approvision-
nements de tout genre pour plus de trois mois et des grains pour un an, qu'il avait
proportionné le nombre des troupes à la grandeur de la citadelle, dont l'intérieur
était encombré par des bâtiments inutiles et dont les souterrains étaient peu éten-
dus. Enfin l'esprit était excellent : tous les habitants voulaient concourir à la
défense, et il paraît qu'on était obligé de mettre des sentinelles devant les bouti-
ques des boulangers pour les empêcher de prendre les armes et de se porter sur
la côte (Lettre du 21 avril, A. G. 3598). — Ghoiseul, tout en se déclarant inquiet,
proclamait bien haut que s'il arrivait malheur, il n'y aurait nullement de la faute
de d'Aiguillon (Lettre du 28 avril, ibid.).
166 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aiGUILLON
hors de combat ou prisonniers, et notre perte ne se monta
même pas à une centaine d'hommes. Malheureusement le
22 avril une nouvelle attaque sur le même point eut un suc-
cès tout différent : elle força le chevalier de Sainte-Croix et
ses troupes à se cantonner dans Le Palais où les Anglais péné-
trèrent le 13 mai, s'étant emparés de redoutes mal défendues
par MM. de Baslé et Bompar, capitaines au régiment de
Bigorre (') ; et il ne resta plus aux Français que la citadelle
où leurs troupes, plutôt trop nombreuses pour l'espace dont
elles disposaient, furent étroitement bloquées, sans que
d'Aiguillon, posté à Quiberon d'où il observait avec anxiété
les signaux des assiégés, pût rien faire pour leur porter se-
cours, la marine se refusant à risquer la traversée et à met-
tre à sa disposition quelques navires de Bochefort qu'il
demandait avec insistance (').
Le 30 mai, la citadelle était déjà assez endommagée pour
que les chefs de corps représentassent à M. de Sainte-Croix
la nécessité de songer à une capitulation dont on pouvait
encore dicter les conditions. Huit jours plus tard, deux brè-
ches praticables étant ouvertes, le conseil de guerre assem-
blé conclut à l'unanimité que le parti de la capitulation s'im-
posait. Elle fut faite le lendemain, à des conditions honora-
bles ; la garnison devait sortir avec les honneurs de la guerre,
emportant trois canons et 15 coups à tirer par homme et être
ramenée en Bretagne sur vaisseaux anglais ; la place était
livrée à l'ennemi, avec les 25,000 boulets, les 2,000 grenades,
les 20 milliers de poudre et les 50,000 cartouches qu'elle
contenait. Cette capitulation était nécessaire et d'Aiguillon
lui-même, qui avait pu être consulté, avait reconnu qu'elle
s'imposait ('). Il est donc profondément regrettable que Lin-
(') Tous deux passèrent par la suite en conseil de guerre.
(*) Des officiers de la compagnie des Indes tentèrent l'aventure et réussirent à
établir quelques relations avec les assiégés.
{•) Il écrivait à Ghoiseul le 6 juin en lui envoyant un journal du siège et des
détails sur la situation des assiégés, qu'un émissaire avait pu lui porter : « M. de
» Sainte-Croix a fait tout ce qu'on devait attendre de sa bravoure et de sa fermeté,
» il ne lui est plus possible de défendre la place, les deux enveloppes en étant
» entièrement ouvertes, et l'intérieur totalement bouleversé par la quantité
» immense de bombes que les ennemis y jettent depuis plus d'un mois Comme
» on ne peut plus se flatter désormais de pouvoir le secourir à force ouverte, la
» marine ne pouvant être prêle avant le mois prochain, je mande à M. de Sainte-
» Croix qu'il peut écouter les propositions que les ennemis pourront lui faire
SIÈGE DE BELLE-ILE 167
guet, dans son grand Mémoire, se soit fait contre Sainte-Croix
l'écho d'accusations que rien ne justifie. Il ne Test pas moins
que d'Aiguillon ait été à propos du siège de Belle-Ile l'objet
d'imputations que rien ne justifie davantage et que la légende
se soit accréditée dès l'origine d'une coupable négligence de
sa part à pourvoir Belle-Ile de vivres suffisants, et d'une
répugnance plus coupable encore à porter secours à la place.
Sainte-Croix fut reçu à Paris avec des acclamations inusitées,
pour sa vigoureuse défense de Belle-Ile, et c'était justice;
mais se répandre en même temps en invectives contre d'Ai-
guillon, comme Barbier constate qu'on le faisait à Paris ('),
attribuer à l'un tout l'honneur de la résistance, à l'autre
toute la honte de la capitulation, vanter celui-ci outre mesure
et dénigrer sans ménagement celui-là ('), était un tort qui
pour être de tout temps très commun n'en est pas moins
toujours profondément triste. D'Aiguillon eut l'Ame ulcérée
des calomnies qui furent prodiguées contre lui à cette occa-
sion et ses instances pour être débarrassé d'un pareil com-
mandement devinrent alors plus vives, à en juger par cette
lettre que M'"' de Pompadour lui écrivait le 20 août 1761 :
« Le zèle et les talents avec lesquels vous avez servi le roi en
» Bretagne m'ont fait prendre à vous l'intérêt le plus vérita-
» ble ce même intérêt exige de moi de vous gronder for-
» tement sur la lettre que vous m'écrivez. Qu'est devenu le
» zèle dont vous avez donné des marques il n'y a pas encore
» trois mois? Comment est-il possible qu'un moment de
» dégoût vous le fasse oublier? C'est aux âmes communes à
» qui il convient d'envoyer leur démission pour un désagré-
» ment, mais celle de d'Aiguillon doit être au-dessus de
)) pareilles misères et n'avoir pour but que l'utilité dont il
» peut être à son maître Je ne sais quand je vous par-
>> La situation critique oii il se trouve et la connaissance que j'ai de sa*i caractère
» m'ont déterminé à lui donner cet ordre, bien convaincu qu'il ne lui servira pas
» de prétexte pour capituler un instant plus tôt qu'il ne doit. »
(') Journal et Mémoires, juin 1761.
(-) Le contraste était d'autant plus pénible pour d'Aiguillon que les récompenses
les plus brillantes ne furent pas ménagées aux défenseurs de la place, tandis
qu'elles l'avaient été singulièrement pour lui après Saint-Cast; M. de Sainte-Croix
fut fait maréchal de camp avec 6,0OU 1. de pension et promesse du gouvernement
de Belle-Ile si on y rentrait. MM. de la Garrigue et Villars, colonels des régiments
de Bigorre et de Brie, furent faits brigadiers.
168 LA BRETAGNE ET LE DUC i/aIGCILLON
» donnerai; vous mériteriez bien que je ne m'intéresse plus à
» vous. »
Le meilleur moyen de le retenir dans sa province eût été
de lui fournir de quoi réparer cet échec en reprenant Belle-
Ile ou en tentant un coup de main sur Jersey ou Guernesey;
le projet en fut formé, mais les dangers et les dépenses alar-
mèrent et dégoûtèrent le ministère. Le rôle de d'Aiguillon
devait se réduire désormais jusqu'à la fin de la guerre à la
mise en état de défense des côtes de Bretagne. L'ennemi
jugea sans doute qu'il s'en était suffisamment acquitté, puis-
qu'il s'abstint de toute attaque de ce côté. La carrière mili-
taire de d'Aiguillon était finie.
Il n'en fut pas pour cela plus tranquille, car d'autres lut-
tes allaient bientôt l'absorber.
C'était le temps où la France, beaucoup moins attentive
au sort de ses armes qu'à la lutte des idées et aux progrès
de la philosophie, se passionnait pour ou contre la Société
célèbre qui semblait incarner en elle la cause du despotisme
politique et religieux. Le royaume tout entier retentissait des
réquisitoires de Joly de Fleury, de l'abbé Ghauvelin, contre
la Compagnie de Jésus, et les Parlements de province, entrant
à leur tour dans la lice, se disposaient à courir cette glorieuse
carrière où M. de la Chalotais a conquis sa célébrité.
Il était temps. Né le 6 mars 1701, Louis-René de Caradeuc
de la Chalotais, avocat général au Parlement de Rennes en
1730, procureur général en la môme cour depuis 1752, avait
jusqu'alors mené assez obscurément cette existence paisible
et vénérable, dénuée de faste et d'ambition, toute consacrée
aux joies de la famille et aux plaisirs austères de l'étude,
qui d'après certains historiens caractériserait la plupart de
nos anciens magistrats ('). Il y aurait peut-être, pour M. de
la Chalotais comme pour beaucoup d'autres d'entre eux, quel-
ques ombres à jeter sur ce tableau séduisant. Certes, il fut
un esprit cultivé, un écrivain de talent, et posséda à un haut
degré toutes les vertus familiales : mais on ne s'expliquerait
guère que ce fût uniquement en menant cette vie édifiante
quil eût contracté les dettes criardes dont il était accablé et
(') De Villers, La Chalotais agriculleuv (Mém. de la Soc. arch. d'Ille-et-Vilaine,
1894.) — Cf. Lucas, Revue de Bretagne, 1833.
M. DE LA CHALOTAIS 169
dont il souffrait peu d'ailleurs, se prévalant du crédit de sa
place pour imposer silence à ses créanciers, et sachant bien
qu'il ne se trouverait pas dans toute la province d'huissier
assez téméraire pour oser instrumenter contre un procureur
général ('). Sa droiture, sa haute capacité et sa sereine im-
partialité dans l'exercice des fonctions de sa charge ont été
très vantées, notamment par lui-même; il ne semble pas,
toutefois, qu'il ait toujours été exempt de défaillances à cet
égard ('). Son caractère était violent, emporté, vindicatif, et
c'est une question de savoir si l'influence très grande qu'il
possédait en Bretagne n'était pas due à la crainte tout autant
qu'à l'estime ou à la sympathie. Bien longtemps avant qu'il
fût question des jésuites, il s'était fait un grand nombre d'en-
nemis acharnés; son frère, Caradeuc de Kéranroy, le premier
président La Briffe d'Amilly, l'avocat général Le Prestre le
haïssaient, en même temps qu'ils le craignaient, car rien
n'était plus redoutable que son hostilité. On le savait sans
mesure dans ses vengeances et capable des plus grands excès
envers les hommes qu'il estimait ses ennemis (*). Tout en
(*) L'existence de ces dettes a été démontrée lors du procès et reconnue par
M. de la Chalotais lui-même. On a de lui une lettre écrite de Saintes, le 28 avril
1772, à M. Maillard, un de ses créanciers, qui prouve de grands embarras d'argent
(Bii)l. de la Rochelle, ms. 637, fol. 10). — En 1771, quand d'Aiguillon fut arrivé au
ministère, un de ses premiers soins fut de faire rendre à M. de la Chalotais ses
pensions dont le paiement avait été suspendu depuis les événements de 1765. Ce
noble procédé, qui fait grand honneur au duc d'Aiguillon, était un des plus grands
services qu'on pût rendre à son antagoniste, et il est regrettable que M. de la Cha-
lotais n'ait pas lui-même hautement publié le fait (Lettre de Condorcet à Turgot
du 27 juillet 1771. — Journal historique de la Révolution opérée par M. de Mau-
peou, ler août 1771).
{-) Tel un réquisitoire qu'il fit, en 1732, à propos de violences commises sur des
commis des devoirs par un sieur de l'Épronnière, gentilhomme nantais, qui pra-
tiquait habituellement la fraude en nombreuse compagnie. Il fit condamner, non
pas les fraudeurs, mais les fermiers, à des dommages et intérêts, et celte singulière
façon de rendre la justice provoqua un vif étonnement à Paris. — Cf. A. N., C
206, où se trouve une longue correspondance entre le contrôleur général et le pre-
mier président de Rennes à propos de cette affaire. Selon Mm» Lem, M. de la Cha-
lotais « victime d'une si atroce injuslice, s'était montré lui-même le plus injuste
des magistrats. »
C») Cf. sa lettre du 17 avril 1757 au duc d'.\iguillon (p. 64), ou encore celle de
juin 1765 où il déclarait au contrôleur général que si Saint-Florentin et d'.Aiguil-
lon ne le laissaient pas en repos, il se justifierait par des mémoires si amers qu'ils
voudraient peut-être un jour, l'un et l'autre, les avoir rachetés bien chèrement.
On voit, dans une lettre de La Noue à Fontetle (21 mars 1767, Carré, p. 388) qu'il
était généralement considéré, dans les cercles bien informés, » comme une tête
chaude, sans cesse au-delà du but. »
170 L\ BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
nous gardant d'admettre comme vrais les traits peu honora-
bles et les propos de très mauvais goût que d'Aiguillon cite
de lui dans le Journal du coinmandement ('), car c'est un
ennemi qui parle et nous n'avons pas le moyen de contrôler
SCS affirmations, il semble bien établi, par des témoignages
impartiaux et dignes de foi, qu'il tombait assez facilement
dans la trivialité, dans la grossièreté, et oubliait volontiers le
respect qu'il se devait à lui-même et aux hautes fonctions
dont il était revêtu (''). Il était ambitieux et dévoré du désir
de devenir dans sa province une puissance avec laquelle il fallût
compter; on avait dû parfois se mettre en garde contre son
esprit d'intrigue et c'est ainsi qu'en 1736, lorsqu'il s'agissait
d'exclure des Etats les gentilshommes n'ayant pas 25 ans
d'âge et 100 ans de noblesse paternelle, on s'était fort bien
trouvé d'interdire à ]\I. de la Chalotais les fonctions de com-
missaire du roi : son absence ne contribua pas peu au succès
de ce règlement insuffisant, mais fort utile, qui déplaisait à la
noblesse et que le Parlement de Rennes n'enregistra qu'aux
troisièmes lettres de jussion (-). Mais ce qu'il ambitionnait
(•) Ce journal fait de M. de la Chalotais un portrait fort chargé et certainement
fort injuste, mais dans lequel il doit y avoir quelques éléments de vérité : « Men-
» teur, impudent, sa fausseté tenait également de la bassesse, de la méchanceté et
» de la perfidie. Dans le même jour, par le même courrier, il faisait à différentes
» personnes les plus grands éloges et la satire la plus amère des mêmes personna-
» ges... Redouté du peuple, méprisé des grands, il était recherché seulement par
» quelques bourgeois avec qui il menait une vie crapuleuse... Inconsidéré dans ses
» propos, partisan de ce genre de philosophie qui annonce le libertinage de l'esprit
» et celui du cœur, il n'avait pas même pour les principes reçus le respect apparent
» que sa qualité d'homme public devait lui prescrire. « .\ quoi sert, disait-il, un jour
>■ dans un cercle respectable, d'apprendre à la jeunesse le latin, les sciences, les
» arts et la religion? — Eh ! que voulez-vous donc qu'on lui apprenne? répartit une
» dame de la plus haute distinction. — A faire des enfants. Madame, à faire des
» enfants » ! (Journal du commandement, III, 25 et suiv.).
(2) Sénac de Meilhan, qui a dû bien le connaître, puisqu'il fut commissaire en
Bretagne, et dont l'impartialité ne peut être suspecte, car il se montre fort défa-
vorable au duc d'Aiguillon, représente M. de la Chalotais, dans ses Portraits et
caractères du xwm^ siècle, comme un homme d'une figure laide et ignoble, parlant
de la manière la plus triviale, s'enivrant presque tous les jours, et à qui les fumées
du vin, jointes à une étourderie naturelle, faisaient tenir les propos les plus im-
prudents. Il n'est pas prouvé d'ailleurs que M. de la Chalotais ait été réellement
adonné à la boisson.
(3) L'évêque de Renues, Vauréal, écrit à ce propos, le 12 déc. 1736 (A. N., H.
277) : « Nous avons encore ici M. de la Chalotais, frère du Caradeuc qui est à
» Nîmes; c'est avec grande prudence qu'il a été exclu des commissaires du roi :
» ses meilleurs amis avouent que la tête lui a tourné. Il n'y a sottises qu'il n'ait
» dites en tout genre ; il se vante depuis huit jours d'une lettre de Son Éminence
M. DE LA CHALOTAIS 171
par-dessus tout, c'étcait la gloire littéraire (') et il ne l'avait
pas encore obtenue. Ses réquisitoires prononcés devant le
Parlement, un opuscule pour la liberté du commerce des
grains, un mémoire sur les dispenses de mariage, produc-
tions assurément très louables, mais insuffisantes pour don-
ner à leur auteur la notoriété désirée, constituaient jusqu'alors
tout son bagage d'écrivain. Il était arrivé à 60 ans — un âge
auquel Pascal était déjà mort depuis longtemps — sans que
rien eût encore fait soupçonner l'existence de son génie.
L'affaire des jésuites survint tout-à-fait à point pour éclairer
ce front sexagénaire des premiers rayons de la gloire. Fut-ce
la haine de cet ordre, fut-ce le désir d'arriver bon premier
dans cette espèce de concours ouvert entre les différents I^ar-
lements qui inspira l'éloquence de M. de la Chalotais? (*) Tou-
jours est-il que le succès des comptes-rendus de Rennes (déc.
1761 et mai 1762) fut éclatant, prodigieux, et M. de la Chalotais,
ignoré la veille, se trouva le lendemain classé d'emblée parmi
les grands hommes. Plus de 12,000 exemplaires en furent ven-
dus en moins d'un mois. Cet engouement n'a rien qui doive
surprendre. Les passions étaient alors déchaînées à tel point
contre les jésuites que l'adhésion du public était acquise
» (Fleury) qui le comble de politesses. Je voudrais que sonÉminence senlitdavan-
'> tage le prix de ses bontés et l'abus qu'en peuvent faire ceux qui n'en sont pas
» dignes ». Peut-être n'accordera-t-on guère de valeur à ce témoignage émané
d'un évèque ami des jésuites; mais un vigoureux antagoniste de l'ordre de l'Église
aux Etats, Bâillon, sénéchal de Rennes, se rencontrait avec lui pour ranger M. de
la Chalotais parmi les brouillons les plus.incorrigibles des États, à la même place
que MM. de la Bédoyère et du Groesquer (Lettre du 3 mai 1748, H. .318;.
(') Une certaine M"« Lcm, qui a vécu dans son intimité, l'a dépeint à Brissot
« comme un homme de peu de talent, cherchant tous les moyens d'attirer chez
» lui des gens d'esprit, se ruinant pour se faire prôner par eux, plein de vanité, et
» dévoré du désir de se faire un nom ». Elle niait absolument l'authenticité des di-
vers écrits de M. de la Chalotais — (Brissot, Mémoires, p. p. son fils, 1840, I, p. 158;
cet auteur non plus ne peut guère être suspecté, car il professait une antipathie
extrême pour le triumvirat d'.\iguillon, Terray, Maupeou).
i^] Linguet cite dans son Mémoire et d'Aiguillon dans son .Journal une lettre très
suggestive que la Chalotais aurait écrite au commandant en lui envoyant ses comp-
tes-rendus, le 4 juillet 1762, et qui indiquerait de la part de M. de la Chalotais une
assez singulière indifférence sur le fond même de la question : « Vous ne vous
» embarrassez guère, M. le Duc, des constitutions des jésuites, 7ii moi non plus.
» Cependant il faut bien que vous sachiez ce qui en a été dit bien ou mal en Breta-
» gne ». — Nous n'avons pas vu l'original de cette lettre. Nous inclinons cependant
à croire à son authenticité, n'ayant constaté aucune altération ni supposition de
texte dans les citations faites par Linguet dans son grand Mémoire, ni par d'Aiguil-
lon dans son Journal,
172 LA rri:ta(;>'i: et le Dtc d'aiguillon
d'avance h tout réquisitoire prononcé contre eux. Mais au
fond ordinaire de toutes les attaques dirigées de tout temps
contre cet ordre célèbre, M. de la Chalotais a su joindre diver-
ses qualités qui rendent en efTet ses comptes-rendus fort supé-
rieurs à ceux qui furent débités alors devant les autres Par-
lements. Il y règne une modération qui est une force de plus;
les critiques adressées aux méthodes pédagogiques et à l'esprit
général de l'éducation dans la société sont nombreuses et fon-
dées, et cet ordre d'idées commençait à préoccuper vivement
les esprits; le procès y est fait en réalité non seulement k
l'ordre des jésuites mais à tout institut monastique en général,
et cette manière d'envisager la question devait singulièrement
plaire au parti des philosophes; il y avait assez d'hosti-
lité contre les jésuites pour gagner le sutï'rage des jansénis-
tes (^), pas assez de piétisme et de bigoterie pour rebuter les
adeptes de l'esprit nouveau. On le sait, c'est surtout parmi
ces derniers que la Chalotais rencontra ses admirateurs décla-
rés. Voltaire et d'Alembert, qui avaient plus de dégoût encore
pour les jansénistes que pour les jésuites, et qui, s'ils avaient
été obligés de choisir entre les uns et les autres, auraient pré-
féré les jésuites, comme moins absurdes et infiniment plus
accommodants, lui surent beaucoup de gré d'avoir envisagé
l'afl'aire en philosophe et en homme d'Etat, non pas en sec-
taire ("), et c'était un mérite qu'ils ne trouvaient guère dans
les réquisitoires des autres procureurs généraux. « C'est, écri-
» vait d'Alembert à Voltaire en parlant des comptes-rendus de
» Rennes, le seul ouvrage philosophique qui ait été fait jusqu'ici
» contre cette canaille. » Et Voltaire s'empressait de renvoyer le
compliment à M. de la Chalotais : « La vraie éloquence n'est
)) plus qu'en province. Les comptes-rendus de Bretagne et de
» Provence sont des chefs d'œuvre. Paris n'a rien à leur opposer,
(') Les Souvelles ecclésiastiques lui ont consacré un article élogieux, 10 avril
1762.
(-) Cf. les mémoires de Bacliaumont, la correspondance de Grimm, celle de Vol-
taire, l'opuscule de d'Alembert sur la destruction des jésuites. D'Alembert félicite
la Chalotais « d'avoir frappé également sur la société dangereuse dont nous sommes
» délivrés et ses pitoyables antagonistes, et de n'avoir pas fait plus de grâce à un
» genre de sottise qu'à l'aulrc. La guerre qu'il a faite avec tant de succès à la sociélé
» n'est que le signal de l'examen auijuel il parait désirer qu'on soumette les consti-
» tutions des autres ordres, sauf à conserver ceux qui par cet examen seraient jugés
» utiles. 11 est même certaines communautés, par exemple celle des Frères ignoran-
» tins, qu'il indique expressément à la vigilance des magistrats. »
LES COMPTES-RENDUS l73
il s'en faut de beaucoup » ('). Il n'est pas jusqu'à d'Aiguillon
lui-même qui n'ait mêlé sa voix à ce concert universel. Il
reconnaît dans son Journal, où certes rien ne l'obligeait à cette
appréciation du mérite littéraire de M. de la Chalotais, pour
iequel il se montre en d'autres occasions un juge infiniment
plus sévère et beaucoup trop rigoureux ('), que les comptes-
rendus de Rennes étaient bien faits et bien écrits (^).
Cet éclatant triomphe équivalait-il pour le duc d'Aiguillon
à un désastre? M. de la Chalotais l'a dit et répété, et l'histoire
l'a cru sur parole. Rien de plus simple que l'explication don-
née par lui, et docilement acceptée ensuite, de tous les troubles
auxquels la Bretagne allait bientôt se trouver en proie. La
vindicative Société, furieuse d'avoir été démasquée, aurait juré
la perte de l'homme qui avait tant fait pour sa destruction :
elle aurait pris pour instrument de ses desseins un comman-
dant qui lui était tout dévoué : audacieuse dans ses calomnies,
implacable dans ses vengeances, elle aurait décidé de faire
tomber la tête de l'auteur des comptes-rendus, de frapper en
même temps la compagnie coupable d'avoir rendu arrêt con-
tre elle, et de lui substituer un fantôme de Parlement qu'elle
pût faire mouvoir à son gré pour le succès de ses intrigues.
La trame, reconnaissons-le, était habilement ourdie. 11 ne fut
pas difficile de faire croire au public que des ennemis de
(') Lettre du 11 juillet 1762, OEuvres, éd. Beuchot, X, 165.
(-) Ainsi pour l'Essai d'éducation nationale, dont d'Aiguillon a entièrement mé-
connu le mérite.
(3) Journal, III, 20. Il semble résulter de celte phrase que d'Aiguillon admettait
l'authenticité de l'œuvre de la Chalotais, se distinguant en cela de ses amis, Fon-
tette, la Noue, etc., qui s'obstinèrent à refuser au procureur général la paternité
des comptes-rendus prononcés par lui. La question nous paraît inutile à discuter,
d'abord parce qu'elle n'a qu'un rapport fort indirect avec l'histoire de l'administra-
tion du duc d'Aiguillon, ensuite parce qu'elle est totalement insoluble. Si M. de la
Chalotais a eu, comme il est probable et comme tous les magistrats auteurs de
remontrances en avaient à cette époque, des collaborateurs, des aides, des cher-
cheurs (on a cité spécialement le nom d'Abeille, ami et commensal de M. de la
Chalotais), il reste impossible de déterminer quelle a pu être dans l'œuvre com-
mune la part de l'auteur principal et celle des sous-ordres, La biographie bretonne
de Levot cite un passage des Mémoires de M. de la Fruglaye, où celui-ci affirme
avoir lu feuille par feuille les comptes rendus, à mesure que son beau-père les
rédigeait. Peut-être : mais il n'en résulterait nullement que M. de la Chalotais n'eût
pas les éléments de son travail accumulés et préparés à l'avance. La brièveté même
du temps (3 mois) que, d'après le récit de M. de la Fruglaye, il aurait mis h les écrire,
semblerait l'indiquer, et le témoignage très précis et très net de Brissot ne permet
guère de douter de la collaboration d'Abeille. Mais encore une fols il Importe assez
peu à l'objet de notre récit.
174 i\ uiiF/rAGM': kt lk on; d*aigiilloN
M. de la Chalotais ne pouvaient pas ne pas être des suppôts
des jésuites, et que quiconque travaillait contre lui travaillait
pour eux; et à la faveur de cette croyance populaire, qui garan-
tissait à toutes ses entreprises une quasi-impunité ou tout au
moins rénergicjue complicité de l'opinion, le procureur géné-
ral a facilement réussi î^t noter d'infamie ses adversaires et à
imprimer sur leur front l'ineffaçable stigmate.
(Cependant, si d'Aiguillon a été pour ces moines tour à tour
ce protecteur passionné et ce protégé tout-puissant que M. de
la Chalotais a dévoilé, s'il a été pour eux cet ami dévoué qu'on
a voulu dénoncer à la haine des contemporains et à la sévérité
de l'histoire, dévoué jusqu'au point de déchaîner pour les
servir cette longue crise qu'on appelle l'afiaire de Bretagne,
— chose qui serait bien probablement unique dans l'histoire
des fonctionnaires — comment se fait-il qu'on ne puisse relever
jusque-là aucune trace des relations quelconques entre le
commandant et cet ordre intrigant, qui n'aurait pas manqué
d'utiliser son pouvoir et de le faire servira ses fins ? ('). Gom-
ment expliquer cet échange de lettres familières et quasi inti-
mes entre d'Aiguillon et M""" de Pompadour, qui ne passe pas
précisément pour avoir été leur amie ? Comment un politique
aussi subtil que d'Aiguillon aurait-il attendu qu'il n'y eût plus
de jésuites pour se déclarer en leur faveur, et se constituer
leur appui? Gomment eût-il cessé de l'être, quand il arriva
lui-même au ministère ? Son passé ne l'eiit-il pas enchaîné, et
lui eût-il été permis de s'opposer, comme il l'a fait, à leur réta-
blissement? Etrange destinée en vérité, que celle de cet
homme, soutenant la Société lorsqu'il y a danger à le faire,
et la combattant dès que les circonstances lui sont redevenues
favorables ! Ainsi d'Aiguillon aurait intrigué en 1762 pour le
rappel de ces moines, déchaîné la persécution contre M. de la
Chalotais pour leur plaire, détruit le parlement de Rennes
pour assouvir leur vengeance : et il aurait, une fois parvenu
au pouvoir, sans que les amis de la Société relevassent celte
contradiction de sa politique et punissent cette apostasie,
maintenu l'exécution de l'édit de 176i aussi fermement que
si Ghoiseul était resté aux affaires, et obtenu même de la cour
de Rome le bref de suppression que depuis près de dix ans
(') Linguet a bien démontré ce point dans son Mémoire, p. 1G6.
d'aiguillon kt les jésuites (75
elle refusait ! Il se serait allié h M""" du Barry, dont la perte
était certaine le jour où le parti dévot triompherait auprès de
Louis XV : il aurait été enfin à ce moment de l'histoire l'es-
poir du parti des philosophes contre un retour offensif et une
revanche possible des jésuites (') : il aurait joué en un mot,
en 1774, presque le même rôle que M. de la Ghalotaisenl762!
Ces idées sont trop contradictoires pour qu'on puisse ajouter
foi à la légende de d'Aiguillon vengeant sur la Chalotais les
malheurs de la Société de Jésus et dirigeant contre lui les
entreprises du parti dévot (*). Assez indifférent en réalité au
sort de ces moines, qui ne méritaient suivant lui ni d'être
tant haïs, ni d'être tant aimés (^), d'Aiguillon n'aurait pas
mis fin à leur existence, mais il refusa de bouleverser le
royaume pour ménager leur résurrection : et s'il lia sa cause
à celle du Dauphin, leur protecteur, en attendant qu'il épou-
sât celle de M"® du Barry, dont les intérêts étaient différents,
ce fut moins par dévouement aux jésuites que par antipathie
pour leurs adversaires communs, les Parlements, dont la vic-
toire inattendue devait nécessairement surexciter l'orgueil et
augmenter les prétentions.
C'était en effet un immense avantage pour ces compagnies
(') On ne récusera pas, sans doute, le témoignage de d'Alembert. Ses lettres à
Voltaire des 26 février et 22 mars 1774 auraient dû depuis longtemps inspirer des
doutes sur la prétendue complicité de d'Aiguillon et des jésuites :
« Cette canaille, écrit d'Alembert le 26 février, quoique coupée en mille mor-
» ceaux par les souverains et par le pape, cherche à se réunir et ne désespère pas
» d'y réussir. 11 y a actuellement un projet de les rétablir en France sous un autre
» nom.., LesBroglie intriguent actuellementde toutes leurs forces pour cet objet :
» mais j'espère qu'ils trouveront sur leur chemin le duc d'Aiguillon et tous les hon-
» nêtes gens du royaume dont le cri va être universel ».
Le 22 mars : « Tout ce qu'ilsdésirent,c'estde s'ouvrir un guichet de rentrée, qui
» deviendra bientôt une porte cochère.... Ces manants mettraient plus que jamais
» le trouble dans l'Etat.... pour le roi, àqui il ne pardonneront jamais d'avoir con-
» senti à leur destruction.... pour les ministres les plus attachés au roi, comme le
') duc d'Aiguillon, qu'ils feront repentir, s'ils le peuvent, d'avoir consommé cette
» destruction sous son ministère ».
{-) La dévotion devait être peu en honneur dans la société de gentilshommes,
de militaires et de financiers dont il était le plus souvent entouré : elle l'était
moins encore dans le boudoir de M™" du Barry. D'Aiguillon n'affichait nul rigo-
risme en ces matières. Un des hommes qui l'ont le mieux connu personnellement,
de Belleval, nous raconte dans ses Souveni?'s d'un chevau-légev que d'Aiguillon
avait une peine extrême à se décider à lire l'office du Saint-Esprit, et qu'il le citait
volontiers comme type de chose ennuyeuse. Ce sont choses que les dévots pensent
peut-être, mais qu'ils se gardent bien de dire.
(') Journal du commandement, 111, 41.
17G LA BHKTACNK ET LK L)IC d'aIGI ILLON
aiuhicicuses que d'avoir abattu uu ennemi séculaire et, la
veille encore, en apparence si redoutable : et cela, malgré
le trône, dont les sympathies pour les jésuites, quoique non
avouées, s'étaient suffisamment manifestées pour que le
désastre de l'ordre fût aussi une défaite pour Louis XV.
Uien ne sembla plus impossible à leur hardiesse, rien ne fut
plus trop haut pour l'ambition de leurs chefs. M. de la Cha-
lotais ne devint pas seulement par ses comptes-rendus un
objet d'admiration pour tout le parti philosophique : leur
succès fit de lui un personnage politique, un chef de parti,
en relations avec les cercles de la capitale, en relations avec
le plus influent des ministres, son allié dans la campagne
entreprise, son appui, en attendant qu'il devînt peut-être un
jour son collègue. Sa tôle vaniteuse fut entièrement grisée
par le vin capiteux de la gloire ('). M. de la Chalotais se
persuada facilement que tout en Bretagne, intendant, Etats,
Parlement, commandant, devait marcher à sa guise. Il n'avait
été jusque-là qu'embarrassant : les événements de 1762 le
rendirent redoutable. 11 devint une puissance, et comme il y
avait alors en Bretagne un commandant très actif, très entre-
prenant, très autoritaire, très décidé à ne pas tolérer d'em-
piétement sur ses droits et à conserver entre ses mains la
réalité du pouvoir administratif, il devait fatalement arriver
que la province devint rapidement trop petite pour contenir
deux hommes comme eux.
Jusque-là, aucun choc n'avait encore eu lieu entre le com-
mandant et le procureur général ; et d'Aiguillon, avec une
patience et un empire sur lui-même bien difficiles à concilier
('; Sénac deiNleilhan a bien faitressoiUr cette brusque métamorpliose: « Gemagis-
» trat, dit-ii, vint à Paris (il s'agit sans doute du voyage de 1763-17G4) pour jouir de
» sa renommée. Il y fut accueilli avec transport par les gens de lettres, le parti
11 encyclopédiste et celui des économistes. Les artistes se dùsputèrenl à qui ferait
» son buste, son portrait, sa gravure. La tête de M. de la Chalotais, qui n'était pas
» très bonne, tourna, et il revint dans sa province ivre d'amour-propre. Il ne tint
» plus aucune mesure dans ses propos. » — L'orgueil de M. de la Chalotais s'étale
naïvement dans plus d'un passage de ses Mémoires. « J'avais donné dans un
11 réquisitoire du 4 août 17G4 un essai sur les matières de finance concernant la
» libre exportation des grains, et cet essai avait déplu à de cevlaines ijens pour
<> avoireu le funeste avanluf/e de trop plaire au public... .l'espère rendre un compte
» des (Inauces aussi simple, aussi clair, que je l'ai rendu des constitutions des
i> jésuites, et mettre le public au fait d'une matière qu'on a cherché depuis long-
•1 temps à embrouiller et à obscurcir. Je me flatte de mettre tout le monde en état
I) de juger facilement des opérations de finances ».
RUPTURE DE d'aiguillon ËT DE LA CHALOTAIS 17?
avec le tempérament irritable et passionné qu'on lui attribue
le plus souvent ('), n'avait confié qu'à quelques lettres parti-
culières à Saint-Florentin ou aux contrôleurs généraux ses
griefs contre les intentions douteuses de M. de la Chalotais
et son antipathie contre le caractère intrigant du procureur
général. Venu en Bretagne pour ainsi dire sous ses auspices,
recommandé spécialement à lui par sa mère, dont les ami-
tiés étaient surtout du côté des gens de lettres et des philoso-
phes, ayant fait sous sa direction son apprentissage adminis-
tratif (^), il s'en était affranchi peu à peu sans éclat fâcheux
et sans aucune de ces explications orageuses qui laissent de
part et d'autre des ressentiments ineffaçables. Il y avait déjà
longtemps que d'Aiguillon avait conçu pour M. de la Chalo-
tais des sentiments de défiance et de répulsion — très anté-
rieurs, il importe de le remarquer, à l'affaire des jésuites et
sur lesquels le sort de ces moines n'eut aucune influence —
sans que la bonne entente entre eux semblât encore avoir
subi aucune atteinte; et l'on connaît des lettres écrites par
M. de la Chalotais au duc d'Aiguillon à la fin de 1759, dont
les termes pleins de bienveillance ne s'expliqueraient pas si un
conflit grave s'était produit (^). Mais les choses devaient natu-
rellement changer avec l'importance toute nouvel le acquise avec
M. de la Chalotais. Il ne lui fut plus possible de se résigner
à n'être plus consulté, et il conçut naturellement des senti-
(') « Si son orgueil est blessé de quelque manière que ce soit, disait de lui sa
» cousine, la comtesse d'Egmont, tout est perdu sans ressources... L'ami le plus
» tendre qui par intérêt pour sa gloire lui représenterait quelque chose contre son
X opinion, dès cet instant lui devient suspect. » (Comtesse d'Armaillé, La comtesse
d'Egmont).
(2) La Chalotais dans ses Mémoires, d'Aiguillon dans son .lournal, se rencontrent
pour attester le lait, qui peut donc être regardé comme tout à fait avéré. « Le
commandant, jeune encore, voulait l)ien le consulter plutôt par prudence que par
besoin. » (Journal, III, 29),
(3) « Mon très honoré et très respectable duc, écrit M. de la Chalotais le 19 nov.
» 1759 (A. N., H. 64(P), je suis fort aise de faire ce que vous désirez pour le sieur Col-
» lobert... Vous êtes maintenant occupé de grandes affaires, notre escadre de Brest
» étant allée vous joindre. . Nous attendons avec impatience des nouvelles d'une
» affaire dont dépend le sort de la France. Je suis avec le plus parfait attachement
» et un profond respect, mon très honoré et très respectable duc, votre très humble
» et très obéissant serviteur. »
M. de la Chalotais a d'ailleurs été le premier à proclamer très haut — et il avait
intérêt à le faire, puisqu'il voulait établir que l'affaire des jésuites avait été la cause
unique de la rupture — que jusqu'en 1762 il n'avait eu pour d'Aiguillon, pour sa
femme et pour sa mère qu'un respectueux attachement. » (Procès, II, 54).
d'Aiguillon. 1"^
178 LA. IlRETAGNK KT LK DUC d'aIGUILLOiN
mcnls (le haine contre l'homme coupable de lui faire obstacle
et de ne pas assez s'eflacer devant lui; de son côté d'Aiguil-
lon, assez ombrageux, déliant, se sachant entouré d'ennemis,
porté par cai'aclère h redouter leurs intrigues et très décidé
à ne pas leur abandonner le terrain sans combat, vit certai-
nement avec inquiétude les relations qui s'établirent alors
entre le procureur général de Rennes et un homme dans
lequel il avait deviné le plus dangereux de ses adversaires,
le duc de Choiseul. Il chercha de plus en plus son point
d'appui dans le parti hostile aux parlements et aux philoso-
phes, s'allia étroitement au Dauphin, donna sa confiance en
Bretagne aux ennemis de La Chalotais ('), à Versailles aux
adversaires du premier ministre, et tout se trouva prêt pour
une lutte implacable.
Quelle fut la date exacte, quelle fut la cause immédiate de
la rupture? Faut-il croire que les remerciements de d'Aiguil-
lon, lors de l'envoi des fameux comptes-rendus, aient été
jugés insuffisants, ce qui n'a rien que de très vraisemblable?
Faut-il ajouter foi à la ridicule histoire racontée par Lin-
guet (^) et d'après laquelle une puérile question d'étiquette
aurait été cause de tout le mal? Quelle que fût l'importance de
(') Notamment au premier président, La Briffe d'Amilly, de longue date brouillé
avec M. de la Chalotais, et sur le compte duquel les appréciations du comman-
dant, très diverses jusque là (Cf. p. 57, note 1) deviennent, vers le moment oii
nous sommes arrivés, beaucoup plus favorables : « M. d'Amilly, dit le Journal du
» commandement (III, 33) était celui qui donnait à M. de la Chalotais le plus d'om-
» brage, parce qu'il croyait avoir tout à craindre du caractère franc el loyal de ce
» magistrat, qui avait pour d'Aiguillon un attachement sincère, fondé sur l'amour du
» bien public, et dégagé des motifs personnels qui faisaient agir M. de la Chalotais.
» Celui-ci voulait le rendre suspect; mais sa haine n'était pas si bien cachée sons
» l'apparence du zèle dont il cherchait à l'envelopper que le commandant ne s'aper-
» çùt qu'on calomniait le premier président, dont la conduite était irrépréhensible.
» Le procureur général dut donc devenir lui-môme l'objet des soupçonsqu'il voulait
» faire naître contre un homme intègre comme l'était d'Amilly. » D'Aiguillon se fait
ici de singulières illusions sur le compte de La Briffe d'Amilly, et il put par la
suite s'apercevoir à ses dépens qu'il fallait moins compter sur ce magistrat. Ce
passage nous donne d'ailleurs une idée du labyrinthe d'intrigues qu'était le parle-
ment de Bretagne et du rôle parfois difficile à saisir, mais certain, que les inimi-
tiés personnelles des magistrats ont joué dans ces événements.
(2) Annales, XIII, 81. Linguet raconte qu'eu 1762 La Chalotais se présenta un jour
aux Elats en simarre (espèce de soutane que les magistrats portaient chez eux mais
qu'ils recouvraient d'un manteau quand ils sortaient), que les autres commissaires
du roi, scandalisés, réclamèrent, que d'.\iguillon s'efforça en vain de déterminer
le procureur général h ne rien changer aux usages, que celui-ci resia inflexible, et
ne pardonna jamais à d'Aiguillon celte prétendue insulte et ses exhortations.
RUPTURE DK d'àIGUILLON ET DE LA CHALOTAIS l79
l'étiquette sous l'ancien régime, ce serait vraiment attribuer
à une cause minime des effets par trop surprenants, et le
Journal du commandement ne relate même pas cette anec-
dote. Le duc d'Aiguillon s'écarta- t-il de M^'e de Pompadour,
ou fut-il abandonné par elle? Ce qui reste certain, c'est que
vers 1762 les amours-propres se trouvèrent froissés et les
intérêts en conflit; c'est que Choiseul ayant lié décidément
sa fortune à celle des Parlements et du parti philosophique,
songea à perdre dans le duc d'Aiguillon un rival tout désigné
et un successeur probable pour le jour où Louis XV viendrait
à mourir, ou à se fatiguer de lui (') ; c'est que La Ghalotais se
trouva en situation et en disposition de servir en Bretagne
les intérêts de sa politique; c'est enfin que d'Aiguillon, sen-
tant bien le danger de la situation, voyant la Bretagne se divi-
ser en factions irréconciliables, le crédit de ses ennemis gran-
dir à la cour, les embarras de son commandement s'accroître
journellement, renouvela l'offre de sa démission et demanda
à être envoyé à l'armée d'Allemagne ; mais une pareille com-
binaison ne faisait pas le compte de ceux qui avaient le désir
secret de le compromettre. Il lui fut répondu qu'il était néces-
saire en Bretagne, et Choiseul, qui excellait à déguiser sous
des apparences de confiance et de cordialité des sentiments
fort diû'érents, parla de se démettre du ministère de la guerre
si d'Aiguillon quittait une province qu'il était seul capable de
défendre : « Je vous avais bien prédit, disait à ce propos à
» d'Aiguillon une autre victime des intrigues de la cour, le
» maréchal d'Estrées, je vous avais bien prédit qu'on vous
» aimerait mieux en Bretagne qu'à l'armée » (^). Et d'Aiguillon
partit cette fois encore pour tenir cette assemblée où il était
{*) Montbarrey, quoique très favorable à Choiseul, en convient (Mémoires, II,
49).
(^) Journal, III, 55. Le gouvernement de province, promis à dWiguiilon après
Saint-Cast, venait de lui être donné au commencement de 1762 : c'était celui de
l'Alsace. On sait que le gouvernement n'entraînait nullement l'obligation de rési-
dence et la conservation du commandement de la Bretagne fut une des conditions
jointes à l'octroi de cette faveur. « Le roi, écrit d'Aiguillon le 7 avril 1762 en
» réponse aux félicitations de la commission intermédiaire, en me faisant la grâce
» de m'accorder le gouvernement d'Alsace, y a ajouté celle de m'ordonner expres-
» sèment de garderie commandementde la province de Bretagne, quoique je lui aie
» fait les plus vives instances pour l'engager à le remettre entre des mains plus
» habiles et moins fatiguées que les miennes » (Arch. Ille-et Vil., C. 3818),
180 LA BRETAONE ET LE DUC D*AIGUlLLON
facile de prévoir que le moindre incident mettrait aux prises
les factions furieuses, et où les prétextes ne manquaient jamais
pour exciter les haines contre l'homme condamné par la fata-
lité de sa place à faire réussir les mesures vexatoires et mala-
droites que l'imprudence du ministère multipliait.
CHAPITRE IX
LES ÉTATS DE 1762
Tout était réuni pour rendre cette tenue particulièrement
difficile : le procès des jésuites avait excité, en Bretagne
comme dans toute la France, les passions les plus violentes :
la défiance et la désunion régnaient dans tous les cœurs : les
peuples étaient épuisés par la longue durée de la guerre : et
les exigences du gouvernement allaient être particulièrement
élevées. Outre les impôts déjà précédemment établis, trois
vingtièmes, doublement et triplement de capitation, que d'Ai-
guillon obtint à grand'peine du contrôleur général l'autori-
sation de continuer à faire payer par emprunt et non par
imposition — la méthode était déplorable, mais c'était la
seule qui permît d'espérer le succès de ces demandes — il
allait s'agir d'obtenir des Etats l'extension du sol pour livre
à tous les droits levés dans la province, devoirs, domaine,
contrôle, etc. Le contrôleur général Berlin, toujours con-
vaincu que les Etats auraient accepté le sol pour livre dès la
session précédente s'ils avaient été menés avec plus de vigueur
et si d'Aiguillon n'avait pas trop laissé voir son opinion per-
sonnelle dans la question, avait imposé au commandant cette
mission impérative et n'avait pas caché son peu de confiance
dans son zèle et surtout dans sa fermeté ('). Les choses en
étaient venues à un tel point que d'Aiguillon avait cru devoir
éviter de traiter directement avec lui et qu'il avait eu recours
à l'intermédiaire du premier commis Mesnard de Corni-
chard (*). Il allait aussi falloir tirer des Etats les fonds néces-
saires pour la construction et l'équipement d'un vaisseau,
tous les corps constitués du royaume se taxant alors d'en-
(') Le Journal du commandement accuse Choiseul d'avoir perfidement répété ou
inventé des propos de Bertin sur d'Aiguillon ou de d'Aiguillon sur Berlin, de ma-
nière à les brouiller.
(*) Relation d'une conversation de d'Aiguillon et de Mesnard (21 mars 1762), H. 440.
182 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
thousiasme pour la reconstitution de notre flotte disparue, et
les obtenir de bonne grâce, ne fût-ce que pour éviter les
mauvais propos que les ennemis du commandant à Versail-
les se préparaient déjà à tenir, annonçant très haut qu'il
échouerait là où tous les autres commandants de province
réussissaient facilement. Enfin, pour comble de malheur, d'Ai-
guillon allait être seul pour affronter les orages : Le Bref,
malade, avait obtenu la permission de rester aux eaux de
Bourbon l'Archambault et les autres commissaires du roi ne
comptaient pas, ou bien, comme le procureur général, étaient
précisément ceux dont on devait se défier.
L'horizon était si sombre que le duc de Rohan avait
refusé de venir présider la noblesse et que tous les autres
barons de Bretagne étant empêchés ou s'abstenant de paraî-
tre à l'assemblée, la noblesse allait avoir à élire elle-même
son président. Cette circonstance était fâcheuse (') ; toutefois,
d'Aiguillon espérait pouvoir en atténuer les plus graves incon-
vénients : il avait son candidat et comptait sur son succès.
M. de Kerguézec — car c'est de lui qu'il s'agit — avait été,
dans les sessions précédentes, un des chefs les plus fougueux
de l'opposition et il avait trompé le commandant dans l'af-
faire du rachat des domaine et contrôle, mais d'Aiguillon
appliquait instinctivement et à l'avance la maxime qu'un
jacobin président n'est pas nécessairement un président
jacobin : et il avait d'ailleurs des raisons personnelles de
penser que M. de Kerguézec ne se montrerait pas intraita-
ble (*); enfin son élection pouvait jeter dans le bastion des
(') D'Aiguillon en explique les raisons dans une lettre du 22 juillet 1762 (II. 350) :
« Un grand seigneur tel qu'est ordinairement un baron de Bretagne... sera plus
» considéré et plus écoulé qu'un simple gentilhomme qui n'aura d'autre litre pour
» être momentanément au-dessus de ses égaux... que leur choix qui ne sera jamais
» unanime. Si ce grand seigneur joint à ces avantages... celui d'être soutenu par la
» cour, de pouvoir faire obtenir des grâces à ceux qui lui sont dévoués et d'entendre
» un peu les affaires de la province, je suis très persuadé qu'il gouvernerait totale-
0 ment son ordreetqu'on ne verrait plus ce derniers'abandonner aux excès auxquels
» il ne se livre depuis quelque temps que parce qu'il n'a ni respect ni estime pour son
» chef et qu'il n'en espère et n'en craint rien ». Un gentilhomme élu, au contraire,
ne pouvait guère avoir d'aulorité. « Je pourrai peut-être l'empêcher de porter son
» ordre à des excès, mais je ne puis pas le /lutter de le détenninev a le tromper,
» et c'est tout ce que je pourrais lui demander, ne pouvant pas exiger qu'il prenne
» une autorité qu'il ne peut avoir à aucuns égards. »
(*j 11 écrit à Mesnard le 2 sept. (H. 351) : « Nous nous sommes abouchés avant
» l'élection et nous avons pris ensemble quelques petits arrangements en consé-
ÉTATS DE 1762 : PRÉSIDENCE DE LA NOBLESSE 183
germes utiles de division. M. de Kerguézec fut élu et il ne
semble pas qu'il ait trompé les espérances du commandant.
Les débuts furent heureux, comme toujours ('). Le vais-
seau de cent canons fut offert au roi par acclamation dès le
premier jour (P' sept.), quoique l'usage fût de ne prendre
aucune délibération le jour de l'ouverture. Le lendemain, le
don gratuit de trois millions, chiffre normal en temps de
guerre, fut voté sans difficulté, (juoique l'état des négocia-
tions permit d'espérer la prochaine conclusion de la paix.
La tenue ne devait commencer à vrai dire que le jour où se-
raient présentées les demandes délicates, vingtième, capita-
tion, sol pour livre, etc. D'Aiguillon crut habile de les faire
toutes en bloc et le 13 septembre il présenta ce gros morceau
à l'assemblée abasourdie.
La communication fut reçue avec plus de stupeur que de
colère. On ne protesta pas, mais on se cantonna dans une ré-
sistance passive et invincible. Inquiet de cette inaction prolon-
gée, d'Aiguillon jugea nécessaire d'enjoindre, le 22 septem-
bre, au nom du roi, de délibérer dans les vingt-quatre heures
sur les demandes qui avaient été faites. Le calme fit place
alors à une explosion si bruyante qu'au dire de La Boissière
« le tonnerre de Dieu ne ne se serait pas fait entendre sur le
théâtre. » Quelques jours se passèrent de la sorte, et quelques
nuits aussi, car il y eut pernoctation. On finit cependant par
obtenir des Etats qu'ils nommassent une commission pour
examiner les demandes, et comme le commandant eut soin de
l'informer que dans le cas d'accord du sol pour livre le troi-
sième vingtième, soit 850,000 livres, les doublement et triple-
ment de la capitation, soit 330,000 livres, pourraient être
fournis par emprunt, que la remise ordinaire de 100,000
livres sur la capitation serait portée à 150,000, la perspective
de ces concessions disposa favorablement les esprits. En moins
de rien, l'aspect du théâtre changea du tout au tout. « Je ne
» sais, écrit La Boissière le 29 septembre, si aucune tragédie
» quence desquels je lui ai donné beaucoup de voix ». Ces mots, rapprochés d'un
aulre passage où d'Aiguillon nous apprend que M. de Kerguézec n'avait pas de
fortune, pourraient donner beaucoup k penser. Il est certain que M. de Kerguézec
a été soupçonné par son parti, (Lettre du marquis de Poulpry à La Clialotais, Pro-
cès, I, 235.)
(•) Présidents des ordres, l'évèque de Rennes (Desnos), M. de Kerguézec et
M. de Coniac.
184 LA BRETAGNE ET LE hVC d'aKjLILLÛN
» du grand Corneille fournit un dénouement aussi beau et aussi
» intéressant que celui dont M . le Duc nous donna le spectacle. »
La résistance redevint vive et tumultueuse lorsque la com-
mission des demandes ayant apporté son rapport, qui con-
cluait au rejet du sol pour livre, la noblesse empêcha par
la violence le prononcé d'une délibération formée par les voix
du clergé et du tiers qui, contrairement aux conclusions de la
commission accordait l'imposition demandée. Le mémoire de
la commission fut apporté à d'Aiguillon, fort embarrassé
pour y répondre, car il le trouvait jusle et impossible à réfuter.
Les besoins urgents de l'Etat lui fournirent ses principaux
arguments, arguments, hélas ! trop fondés, mais qui touchaient
peu la noblesse ; et il fut bientôt évident que son opposition
serait irréductible, et que rien ne la déciderait à voter le sol
pour livre. Le seul moyen de l'obtenir était donc de faire enre-
gistrer d'autorité la délibération prise par le clergé et le tiers,
en vertu de l'ordre du 24 octobre 1752, qui décrétait la vali-
dité des délibérations formées par deux ordres contre l'avis
contraire ou contre l'abstention du troisième. Mais cet ordre
formidable, odieux à la noblesse dont il anéantissait le pro-
cédé ordinaire d'obstruction, taxé par elle d'illégal, de con-
traire aux privilèges de la Bretagne et aux lois fondamentales
de ses Etats, était une de ces mesures extrêmes qu'on n'em-
ployait jamais qu'à contre-cœur. On pouvait craindre qu'il
ne poussât la noblesse, réduite au désespoir, à quelque déter-
mination grave. La rédaction en outre en était assez ambi-
guë pour laisser encore ample matière à chicane; les dons et
gratifications y étaient exceptés de la catégorie des délibéra-
tions où la majorité de deux ordres contre un devait faire loi,
et la noblesse soutenait que tous les impôts en Bretagne
étant des dons librement faits au souverain, l'unanimité des
ordres était indispensable pour qu'ils fussent régulièrement
accordés. D'Aiguillon lui-même partageait jusqu'à un certain
point cette manière de voir : et, redoutant les responsabilités,
il priait avec instance le ministère de lui tracer minutieuse-
ment son rôle dans les diverses circonstances, afin qu'il
n'eût rien à prendre sur lui('). Aussi jugea t-on nécessaire, au
contrôle général, de donner une décision si précise qu'il ne
(») Lettre du 12 octobre, H. 351.
LE SOL rOlR LIVRE 185
fût plus possible d'élever aucune difficulté, et on rendit le
fameux arrêt du 12 octobre 1762, cause de tant de colères :
« Sa Majesté veut et entend qu'aussitôt qu'un des ordres
» des dits Etats aura donné son avis sur quelque demande ou
» afl'aire concernant soit des impositions et levées de deniers,
» soit toute autre affaire de la province, les deux autres ordres
» soient tenus de donner le leur dans les vingt-quatre heures,
» et que dans le cas où l'un des dits trois ordres aurait été en
» retard de donner le sien, ou l'aurait donné contraire à l'avis
» réuni des deux autres, la délibération soit et demeure formée
» par la pluralité de deux ordres contre un. » Il n'y avait en
somme d'autre changement par rapport à l'ordre du 24 octo-
bre 1752 qu'une rédaction plus nette et plus claire, et si
l'ordre de 1762 anéantissait, comme on l'a prétendu, la cons-
titution des Etats, s'il détruisait les droits séculaires de la
Bretagne, on ne s'explique pas pourquoi les prétendus défen-
seurs des privilèges de la province, ou plutôt des préten-
tions despotiques de la noblesse, aient mené une campagne
si active contre l'arrêt de 1762, alors qu'ils ne parlaient point
de l'ordre à peu près identique de 1752.
On s'explique plus mal encore que leur fureur se soit
tournée à ce propos contre d'Aiguillon, car s'il est vrai que
le commandant, chargé malgré lui d'une mission particu-
lièrement difficile, a représenté au contrôleur général l'im-
possibilité de faire accepter ses impôts sans une décision
bien formelle en faveur du principe de la majorité de deux
ordres contre un, il est vrai également qu'il a cherché tous
les moyens humainement possibles de rendre cette extrémité
inutile, et que cette décision serait certainement restée lettre
morte si les Etats avaient voulu se prêter aux tempéraments
qu'il proposa avec une patience infatigable. Au moment
même où l'ordre était rendu, d'Aiguillon suggérait aux Etats
un expédient analogue à celui qui avait été employé en
1760, à savoir le vote d'un fonds extraordinaire à peu près
égal à ce qu'aurait rapporté le sol pour livre, mais sans
nulle mention de ce nom odieux, même avec prière aux
commissaires du roi de retirer la demande du sol pour livre.
Le clergé et le tiers y adhérèrent, la noblesse s'y opposa,
comme toujours, mais elle se ravisa le lendemain, et il passa
dans les trois ordres, malgré la vigoureuse opposition dç
186 LA HRETAdlSE KT I.K DlC d'aIGUILLON
M. de (î()(;tanscourt, d'oliVir un secours extraordinaire de
100,000 livres pour deux ans, h condition qu'il ne fût plus
question du sol pour livre. Fidèle c'i sa politique ordinaire de
conciliation et de ménag-ement, d'Aiguillon ne demandait,
pour s'en contenter, qu'un chiflVe un peu plus élevé et la sim-
ple mention que cette otl're était faite en conséquence de la
déclaration du 3 février 1700, atin de ne pas fournir un argu-
ment aux résistances des autres pays d'Etats ; il voulait aussi
que cette somme fvit levée par imposition et non par em-
prunt ou par prélèvement sur l'état de fonds (•). On dis-
cutait là-dessus lorsqu'arriva à Rennes l'ordre du 12 octobre,
dont d'Aiguillon se garda bien de faire usage, tant qu'il resta
quelque espoir de pouvoir s'en passer, il eut soin seulement
de faire savoir qu'il venait de recevoir des ordres sévères
qu'il ne pourrait se dispenser de signifier si les Etats oppo-
saient une trop longue résistance aux volontés du roi. Il
réussit à obtenir du clergé et du tiers, le 18 octobre, une
délibération portant qu'il serait accordé au roi un secours
extraordinaire de 460,000 1. par une augmentation sur les
droits appartenant à la province : c'était la réalité du sol
pour livre sans le mot : le sol masqiié, disait JM. de Coëtans-
court. Tout fut employé pour obtenir de la noblesse qu'elle
laissât son président revêtir cette délibération de sa signa-
ture : de fougueux bastionnaires, MJM. de Coëtanscourt, de
Bégasson, étaient eux-mêmes d'avis de laisser signer :
75 voix néanmoins contre 68 se trouvèrent, le 19 octobre,
pour interdire à M. de Kerguézec de signer la délibération
sur le registre : la violence et l'intimidation, la fraude peut-
être ("^), avaient eu raison des quelques velléités de prudence
qui s'étaient produites un instant dans le second ordre des
Etats. D'Aiguillon, qui depuis longtemps était sur le point
d'entrer sur le théâtre et qui cherchait des prétextes pour ne
(') Encore ces exigences étaient- elles moins les siennes que celles du gouverne-
ment, qui ne voulait pas, comme l'écrit Saint-Florentin le 18 octobre (0. 458)
<i que les Etats des autres provinces eussent le droit de représenter que leur
» oljéissance prompte et entière ne leur procure pas plus d'avantage que ceux de
>. Bretagne n'en obtiennent par leur résistance continuelle. »
(*) « A ce scrutin, écrit Coniac (19oct. H. 351), il s'est passé des clioses infâmes:
» des membres de la noblesse au bas du théâtre arrachaient les billets de consen-
» tenient aux pauvres gelililsliommes peu instruits pour leur substituer des billets
>) de refus. »
ORDRK DIT 12 OCTOBRE 1762 187
pas le faire, vit bien celte l'ois qu'il n'y avait plus à reculer :
il signifia l'ordre royal (19 oct.) et la délibération fut enre-
gistrée. Pour la première fois il s'était trouvé impuissant,
malgré tous ses efforts, à obtenir par la persuasion, par la
lassitude, la résignation de la noblesse : et il avait été forcé,
bien malgré lui, de briser cette résistance opiniâtre qu'il
n'avait pas pu fléchir.
Ce fut un de ses principaux crimes, aux yeux de la noblesse
bre'onne, que d'avoir montré trop d'adresse, pendant son
commandement, pour faire réussir les demandes du roi; c'en
fut un plus grave encore que d'avoir dû recourir, pendant
celte session de 1762, à des moyens différents. L'ordre du
12 octobre sera l'attentat odieux, l'acte subversif entre tous,
le coup d'Etat perfidement prémédité pour violer le droit
fondamental de la province, qui fournira à ses détracteurs
un thème longtemps inépuisable. On ne tarira pas en décla-
mations contre cet anéantissement de la plus indispensable
de ses libertés; on criera à l'oppression, à la tyrannie; on
prétendra être sous le joug, du moment où le clergé et le tiers
cesseront d'être sous celui de la noblesse, et on n'aura pas
d'expressions assez fortes pour stigmatiser la violence dont
les Etats de Bretagne étaient victimes, en étant replacés dans
les conditions normales et ordinaires de tout corps délibérant.
Mais on en jugeait autrement dans le moment même et on
appréciait plus justement le rôle joué par d'Aiguillon dans
cette afiFaire. « MM. les Commissaires du roi, disaient les
» Etats dans un mémoire de protestation contre l'ordre du
» 12 octobre rédigé quelques jours après, ont été aussi touchés
» qu'aucun membre de l'assemblée de l' obligation de faire enre-
» gistrei' l'ordre du roi... Que ne doit-on pas attendre de leur
» bienfaisance dès qu'on leur aura présenté les motifs les plus
» pressants de nous accorder le retrait d'un ordre qu'ils nont
» fait paraître qu'avec peine et à regret?... Ils ne cherchent
» leur bonheur et leur gloire que dans les avantages qu'ils
» s'efTorcent de nous procurer.... » C'était la vérité même :
quelque légitime qu'il fût à ses yeux, l'ordre du 12 octobre
n'avait été employé par d'Aiguillon qu'à regret, sous la pres-
sion de la nécessité, et ce n'est pas à lui, mais au ministère,
qu'incombe la responsabilité et de sa rédaction et plus en-
core de la politique qui en avait rendu l'emploi indispensable.
188 LA imETAGNK ET LE DUC d'aIGUILLON
Les autres impositions, étant déjà entrées dans les habitu-
des, furent consenties sans tous ces débats. On usa largement
d'ailleurs de la faculté de les transformer en emprunts. On
en décida, dans cette tenue, pour une somme énorme, plus
de 6 millions (M- Or en ce moment même la ferme des
devoirs, portée dans le bail précédent à 8 millions, faillit ne
trouver preneur qu'à 6,570,000 1. et si elle fut enfin adjugée
pour 8 millions, ce fut à cause de la nouvelle fort opportune
de la signature des préliminaires de la paix et plus encore à
cause de la perspective d'une indemnité de la part des Etats
et du contrôleur général, que d'Aiguillon fît luire aux yeux de
Garville, l'adjudicataire du bail (^). On tenait par-dessus tout
à ce que les fermes parussent adjugées au même prix, parce
que toute diminution aurait amené un discrédit sensible et
compromis le succès des emprunts. En réalité cette diminu-
tion existait, tant à cause des indemnités presque promises,
qu'à cause de l'augmentation des tarifs des devoirs et droits
de contrôle, conséquence du vote du sol pour livre, qui devait
donner environ 230,000 I. de plus par an; mais elle passait
inaperçue et l'administration bornait là son ambition.
Ce fut à propos de cette adjudication que se trouva posée
devant les Etats la question qui passionnait alors tout le
royaume. Proscrite en Bretagne par arrêt du Parlement du
27 mai 1762, la Société des Jésuites n'en conservait pas
moins dans cette province des partisans nombreux et ardents,
plus nombreux au dire de Duclos lui-même, que n'étaient
ses adversaires ('). La plupart des évêques de la province leur
(') A savoir, pour le troisième vingtième, les double-
ment et triplement de la capilation .... Liv, 2,530,000
Pour la construclion du vaisseau 1,000,0C0
Frais desdils emprunts 71,300
Pour le déficit de l'élal de londs pour 1763-64 . . 1,799,755
Et pour l'excédent de la dépense du casernement
pendant les années 1761-62 634,2-45
Total . , . Liv. 6,035,300
[^) Garville était un ami et un admirateur enthousiaste du duc d'Aiguillon, qui
ne se montra pas ingrat envers lui. Sa cliaude recommandation lui valut la pro-
messe d'une place de fermier général, liertin n'eut pas le temps de tenir sa parole
et ce fut seulement Terray qui réalisa celte promesse. Il la garda jusqu'au démem-
brement de la ferme, en 1780, et entra alors dans la régie des domaines. Les pa-
piers de M. de Coniac contiennent plusieurs lettres à lui adressées par Garville;
quelques-unes présentent de l'intérêt pour les affaires de Bretagne.
(^) « Cette infortunée province, remarque le fameux libelle intitulé ; Lellre d'un
Les états de 1762 et les jésuites 189
étaient dévoués ('), et entre autres le frère du contrôleur
général Berlin, Févêque de Vannes, qui ne se faisait pas
faute de dire assez haut que le roi et ses ministres n'atten-
daient qu'une démarche des Etats pour annoncer le rétablis-
sement des jésuites, conforme, au fond, à leur désir (-).
Parmi les gentilhommes, beaucoup avaient été élevés dans
les collèges de la société, en avaient conservé bon souvenir,
et ne voulaient pas d'autre éducation pour leurs enfants.
Quelques-uns des boute-feu ordinaires de la noblesse étaient
de ce nombre, par exemple M. de Goëtanscourt et le cheva-
lier de Pontual. Profiter de la tenue des Etats pour protester
contre les arrêts du Parlement et provoquer le rappel des
jésuites était une idée fort naturelle, qui se présenta à l'es-
prit de bien des personnes soit dans la province, soit en
dehors, et d'Aiguillon reçut à ce propos diverses confidences
et sollicitations, dont quelques-unes venaient de très haut. La
reine en écrivit à M'"" d'Aiguillon, à l'instigation du cheva-
lier de Pontual : et le 14 octobre, son protecteur attitré, le
Dauphin, adressait au duc la lettre suivante (•^) :
" Ayant appris. Monsieur, que les Etats comptaient pren-
» dre des mesures pour s'opposer à la ruine des collèges des
» jésuites et de leurs maisons, que le Parlement vient de leur
M enlever, j'espère que vous ne négligerez pas cette occasion
» de servir si utilement la religion et la province, et que votre
» sagesse et votre expérience vous dicteront toutes les démar-
» ches convenables. Le vif intérêt que j'y prends, fondé sur
» l'utilité et l'avantage de l'une et de l'autre, m'engage bien
» volontiers à m'adresser à vous en cette occasion, connais-
» gentilhomme breton à un noble espagnol, fut peut-être celle qui fut la plus dé-
» vouée à la Société. Elle lui fournit dans tous les temps un très grand nombre de
» sujets de tous états et de toutes conditions; il était peu de familles dans les trois
» ordres qui ne tinssent à ce corps par les liens de la parenté, et ces liens resserrè-
» rent ceux de l'estime et de la conliance. » La remarque est juste, et les auteurs de
libelles auraient dû s'en souvenir quand ils reprochaient h d'Aiguillon d'avoir semé
par sa politique perfide la désunion dans tous les corps et dans toutes les familles.
Cette désunion naissait d'elle-même du fait du procès des jésuites, qui donnait lieu
dans chaque famille à de violents conflits d'opinion.
(I) Les évoques de Saint-Malo, de Sainl-Pol de Léon et de Rennes firent partie
de cette commission épiscopale que le roi réunit en décembre 1761 pour la con-
sulter sur le compte des jésuites, et qui se prononça en leur faveur.
(-) Goniac au contrôleur-général, 7 nov. 1762, H. 352.
(3) Citée dans le Journal du commandement, II, p. 468.
IDO LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
» sanl toute votre prudence et combien vous méritez tous les
» sentiments de la plus parfaite estime. »
La situation du commandant était particulièrement délicate.
En se conformant aux désirs du Dauphin, il était certain de
provoquer dans la province une effervescence extrême et pleine
de dangers, de ces dangers devant lesquels un gouvernement
recule toujours et qu'un fonctionnaire n'a jamais à s'applaudir
d'avoir fait naître. A ce prix, la désunion môme des Etats et
du Parlement aurait été trop chèrement achetée. 11 demanda
des instructions à Saint-Florentin, et en reçut dans le sens de
la plus exacte neutralité. « Il me parait à propos, disait Saint-
» Florentin dans une lettre particulière du 24 octobre (•), que
» vous en prétendiez cause d'ignorance et que vous ne vous
» mêliez de celte affaire en aucune façon. Si les Etats pre-
» naient quelque délibération, s'ils vous faisaient quelque
» députation ou voulaient vous remettre un mémoire à ce
» sujet, je juge que vous pourriez vous dispenser de vous
» expliquer et de rien prendre sur vous, en témoignant que
» vous ne pouvez excéder les termes de votre commission...
» et que l'assemblée peut charger ses députés en cour de
» faire telles représentations qu'elle avisera, ou de solliciter
» l'approbation des résolutions qu'elle aurait pu prendre.
» Vous jugerez sans doute de votre prudence de laisser igno-
)) rer que vous m'ayez écrit et que je vous aie répondu sur
» cet article. »
D'Aiguillon aimait beaucoup mieux se conformer à cette
lettre qu'ù la précédente. Il représenta au Dauphin que sa
situation lui faisait un devoir de la neutralité, que les démar-
ches qu'il conseillait seraient vraisemblablement inutiles et
très certainement dangereuses; le Dauphin se laissa aisément
convaincre (^) et renonc^'a aux espérances qu'il avait pu con-
cevoir de ce côté. Quant à d'Aiguillon, il mit toute sa politi-
que à prévenir ou tout au moins à retarder le plus possible
toute motion relative aux jésuites.
Par malheur, les amis passionnés de la Société, sur les-
quels il déclare qu'il n'avait aucun crédit, qu'il ne voyait
presque jamais, et auxquels il ne parlait point, n'avaient
(•) H. G33.
(2j On le voil par une lettre que le maréchal de Richelieu écrivait le 29 oct. à
d'Aiguillon.
LES ÉTATS DE 1762 ET LES JÉSUITES 191
pas les mêmes raisons que lui de redouter les tempêtes.
D'aucuns même les désiraient, comme ]\1. de Coëtanscourt,
qui avait été candidat à la présidence de la noblesse, et qui
avait un grand intérêt personnel à ce que M. de Kerguézec
ne réussit pas dans l'exercice de son mandat. L'adjudication
du bail des devoirs allait leur fournir l'occasion toute natu-
relle de soulever la question des jésuites.
Depuis longtemps, en effet, l'habitude était que l'adjudica-
taire de l'impôt et billot de Bretagne fût tenu de payer une
somme de 10,000 1. aux jésuites des collèges de La Flèche et
de Rennes, où des fils de gentilshommes bretons étaient éle-
vés gratuitement. Cette année, les jésuites n'existant plus, il
avait été mis à l'art. 89 des conditions du bail que les
10,000 1. seraient payées <( à qui il appartiendrait. » D'Aiguil-
lon se borna à observer que les Etats s'étant obligés par le
contrat de 1759 à payer cette somme à la décharge de Sa
Majesté, il était plus juste et plus naturel qu'elle le fût doré-
navant à qui Sa Majesté ordonnerait, et que s'il était vrai,
comme d'aucuns l'affirmaient, que sur ces 10,000 1., 3,000
appartinssent au collège de Rennes dès avant 1664, date à
laquelle les jésuites y avaient été appelés, ils pouvaient char-
ger leurs députés en cour de demander que ladite somme fût
versée dorénavant à l'économe du collège. On ne fit pas de
difficulté de modifier la rédaction de l'art. 89 en conséquence,
et l'incident allait être clos, lorsque M. de Coëtanscourt prit
la parole (26 oct.), fit un chaud éloge des jésuites, une satire
amère des maîtres qui allaient leur succéder, et proposa
d'adresser des instances au roi pour le rétablissement de ces
religieux. Vivement applaudi par plusieurs gentilshommes,
non moins vivement désapprouvé par d'autres, et vigoureu-
sement réfuté par M. de Kerguézec qui profita d'un moment
de silence pour faire voir l'irrégularité et l'indiscrétion d'une
proposition aussi étrangère à l'objet de la convocation des Etats,
ce discours jeta dans l'assemblée ou plutôt dans la noblesse,
car le clergé et le tiers se bornèrent à rester paisibles spec-
tateurs des débats, un tel désordre qu'on cessa de pouvoir
s'entendre sur le théâtre; amis et ennemis des jésuites s'ani-
mèrent si fort les uns contre les autres que les présidents
alarmés prirent le meilleur parti, celui de lever la séance
brusquement. Toutefois, aucune des nombreuses lettres que
J02 LA BRKTAGNE ET LE DUC d'aiGUILLON
le ministère se faisait adresser pour cire mis au courant des
moindres incidents de séance ne parle d'épées tirées et de
théAtre changé en champ de bataille (*); ces exagérations ne
furent liasardées que plus tard, lorsqu'il fallut à tout prix
faire croire que d'Aiguillon n'avait pas reculé même devant
la guerre civile pour satisfaire ses ressentiments, et La Cha-
lotais, qui les a insérées dans son premier mémoire ainsi que
dans sa lettre à Saint-Florentin du 18 juin 1766, s'est laissé,
en cela, emporter par la passion, — en même temps qu'il a
infligé le démenti le plus formel, et certes le plus doulou-
reux, venant d'une telle plume, aux historiens bretons qui
ont voulu représenter les anciens Etals de leur province
comme des assemblées bien constituées et délibérant avec
calme et sans confusion.
M. de la Ghalotais a reconnu lui-même dansun deses inter-
rogatoires, et ce témoignage est particulièrement probant, que
d'Aiguillon observa ce jour là une exacte neutralité (^). Telle
fut en effet son attitude. Défendre de délibérer sur la propo-
sition de M. Coëtanscourt aurait peut-être été le meilleur
moyen d'aggraver la crise, en indisposant l'assemblée. Il
jugea plus prudent de se taire et de ne se mêler de rien, et
laissa au temps le soin de calmer les passions déchaînées. Le
succès justifia cette politique. Il y eut encore le 27 octobre de
chaudes discussions dans la noblesse, mais le feu s'éteignit
de lui-même le 28, et le calme fut rétabli dans l'assemblée.
Cette paix n'était cependant qu'une trêve : les amis de la
société n'étaient pas d'humeur à laisser la session se termi-
ner sans tenter un nouvel assaut en sa faveur. Le 19 novem-
bre, en effet, comme tous les fonds étaient accordés et les
affaires de la province à peu près terminées, un jeune gentil-
homme, M. delà Garlaye, de caractère timide, de figure juvé-
nile, peu habitué à la parole et manifestement mis en avant
par quelques meneurs (notamment par M. de Coëtanscourt),
se leva, et d'une voix tremblante dit que les Etats paraissaient
désireux de s'occuper maintenant d'une affaire importante
(') M. de Robieii, procureur général syndic des Etals de Bretagne, écrivait à
Coniac, le 2S juillet 17G0 (au moment où les mémoires de M. de la Ghalotais
venaient d'être publiés), qu'il y avait eu des huées à l'adresse des évêques et de
quelques gentilshommes, mais l'ieu de plus,
[-) l'focès, II, p. 55.
LES ÉTATS DE 1762 ET LES JÉSUITES 193
qui avait déjà été proposée, mais non terminée. A peine eut-il
prononcé le mot de jésuites que sa voix fut couverte par les
clameurs partant des bancs de la noblesse et du tiers, des
Non, Non! des cris de Vive le roi! et de Domine salvion fac
regem ! sans parler des mauvais plaisants qui demandaient
qu'avant de délibérer sur le rappel des jésuites on mit
d'abord aux voix le rappel des templiers ('). Au milieu du
tumulte, MM. de Coëtanscourt et de Pontual formulèrent la
proposition de charger les députés en cour de demander à
Sa Majesté qu'elle remit les jésuites en possession de leurs
collèges dans la province, et l'évêque de Rennes s'écria que
son ordre demandait les chambres pour délibérer sur cette
motion. Fut-il entendu au milieu du tapage ? Lui-même con-
vint tout le premier que cela était presque impossible. Tou-
jours est-il qu'il se retira dans la chambre du clergé, suivi de
tout son ordre, à l'exception de MM. de Villeneuve et Des-
fontaines, dociles, comme toujours, à l'inlluence du Parle-
ment.
Le règlement exigeait, dès lors, que le tiers se retirât aussi
dans sa chambre et que chaque ordre délibérât à part sur la
proposition. C'était bien ce sur quoi avaient compté les parti-
sans de la société. L'heure était matinale, la séance avait été
ouverte dès dix heures, plus tôt que d'habitude, et beaucoup
de gentilshommes gagnés au Parlement n'étaient pas encore
arrivés. Rien n'était à attendre du côté du tiers, où dominait
l'influence d'officiers de justice dépendant du Parlement; mais
on pouvait espérer, à la condition d'aller vite, trouver une
majorité sur les bancs de la noblesse encore peu garnis, et
enlever la délibération par les voix des deux premiers ordres
contre l'opposition du troisième. Si d'Aiguillon avait été de
connivence, s'il avait réellement voulu surprendre un vote
favorable aux jésuites, la tactique la plus élémentaire lui
aurait commandé de faire délibérer les ordres dans le plus
bref délai.
Or ce n'est pas ce qui eut lieu, puisque pendant la plus
grande partie de la journée d'Aiguillon, quoique prévenu
de l'incident dès onze heures (^), s'abstint entièrement d'in-
(') Conlac au contrôleur général, 10 nov., H. 352.
{^) Lettre de d'Aiguillon, sans date, H. 633.
d'Aïuuili.un. '^^
194 LA imi-.TAdNK ET LE DlC r)\M(U ILLON
tervenir. Pendant ce temps, le tiers, devinant aisément le
piège qui lui était tendu, se refusa obstinément à se rendre
dans sa chambre, répondant aux sommations que le clergé
lui faisait de quitter le théâtre, tantôt qu'il n'avait pas entendu
renonciation de l'évèque de Rennes, tantôt que le clergé
n'avait pas le droit de remettre en question une affaire déjà
discutée et hors de la compétence de l'assemblée : invariable
seulement sur un point, à savoir qu'il ne désemparerait pas
du théâtre, dût-il y pernocter. Quant à la noblesse, elle avait
envoyé chercher en toute hâte ceux de ses membres qui étaient
attachés au parti parlementaire, si bien que la majorité dans
cet ordre, à supposer qu'elle eût été douteuse au début, ne
l'était plus dès les premières heures de la journée et que, quel-
ques défections aidant, sur cent quatre-vingts gentilshommes
il ne s'en trouva que vingt pour être d'avis de délibérer sur
la proposition de l'évèque de Rennes. Ce fut vers ce moment
(et il était alors trois heures) que d'Aiguillon, qui recevait à
tout instant des plaintes de la part du clergé sur le refus du
tiers de se rendre dans sa chambre et des plaintes de la part
du tiers sur l'illégalité de la retraite du clergé, se décida à
intervenir non dans l'intérêt des jésuites mais dans l'intérêt
du règlement — de ce règlement dont la stricte observation
était la seule chance, pour les commissaires du roi, de faire
réussir les demandes dont ils étaient chargés. Il fit dire à
M. de Goniac, président du tiers, que son ordre devait se
rendre dans sa chambre poury prendre telle délibération que
bon lui semblerait, aucune même s'il voulait, mais que le
règlement de 1687 à cet égard était formel. M. de Coniac
obéit, mais son ordre, retenu sur le théâtre par la crainte du
Parlement et de la noblesse, refusa de l'y suivre. D'Aiguillon
fit appeler deux députés du tiers, le sénéchal de Lamballe
et le maire de Nantes, les semonça fortement, et les chargea
de réitérer à leur ordre l'injonction de quitter le théâtre. Cette
fois le tiers obéit; entre temps, le duc faisait les instances les
plus vives auprès du clergé pour le détourner de sa tenta-
tive, lui montrant que l'échec en était assuré, que le succès
même en serait inutile, qu'à supposer, par impossible, que
les Etats prissent une délibération favorable aux jésuites, elle
ne servirait qu'à faire naître entre les Etats et le Parlement
une guerre d'un nouveau genre et dont la province serait
LES ÉTATS DE 1?62 ET LES JÉSUITES 195
victime. Ces arguments étaient irréfutables ; le clerg-é con-
vaincu rentra sur le théâtre sans avoir pris aucune délibéra-
tion, le tiers l'y suivit sans en avoir pris davantage, l'évêque
de Rennes ajourna les Etats au lendemain, et il fut convenu
que rien ne serait mis sur le registre de ce qui s'était passé
dans cette journée, une des plus agitées que l'on eût vues
depuis longtemps dans cette turbulente assemblée.
Tels furent, d'après les seuls documents qui soient dignes
de foi, c'est-à-dire d'après les lettres écrites à Versailles par
les divers correspondants du ministère aussitôt après l'évé-
nement ('), lettres qui se complètent et se contrôlent mutuel-
lement, les incidents de cette journée célèbre, dont l'histoire
travestie et défigurée par la suite contribua, plus que toute
autre chose, à accréditer la légende que le duc aurait tout mis
en œuvre pour surprendre aux Etats un vote en faveur de la
société, et que ses projets perfides n'auraient échoué que par
la fermeté de la noblesse et du tiers. La vérité est qu'il ob-
serva, dans la circonstance, la neutralité que sa situation lui
imposait et dont les recommandations ministérielles lui fai-
saient par surcroit un devoir, et que l'affaire fut suscitée mal-
gré lui par quelques enfants perdus du parti, à l'insu ou mal-
gré le désaveu des personnes les plus autorisées parmi celles
qui tenaient aux jésuites (-). S'il eût été de connivence, il n'eût
pas laissé perdre le 19 novembre un temps précieux : il n'eût
pas laissé se produire une proposition aussi grave que celle
de M. de la Garlaye sans avoir bien préparé le terrain à
l'avance et fait agir dans le tiers les influences dont il pouvait
(') Notamment la lettre de La Boissière, 21 nov., H. 351 ; celle de M. de Gonlac,
du 21 nov., H. 352. A en croire môme La Boissière, les partisans des jésuites
n'auraient jamais disposé dans la noblesse que d'une très faible minorité, 11 oublie
trop peut-être que dans une pareille question il importait de distinguer entre les
opinions et la manifestation desdites opinions, et que la peur de déplaire au Parle-
ment entraînait h. vociférer contre les jésuites bien des gens qui, dans un scrutin
secret, étaient prêts à leur donner leurs voix. Nous avons consulté également, en
les contrôlant de près, le récit que d'Aiguillon a donné de ces incidents, à une
date non indiquée (H. 633), et ce qu'en disent Linguet et le Journal du comman-
dement. Linguet défiait les ennemis les plus acharnés du duc de démentir un seul
mot de ce qu'il a avancé à cet égard, et il est très digne de remarque que les au-
teurs de la réponse des Etats au grand Mémoire n'ont pas osé relever le défi : les
quelques lignes qu'ils consacrent à l'affaire des jésuites aux Etats de 1762 sont
d'une grande insignifiance et ne contredisent pas, en effet, un seul mot des allé-
gations de Linguet.
(-) Lettre de Coniac, 21 nov., H. 352.
196 I.A BRETAGNE ET LE t)UC d'aIGUILLON
disposer; il n'eût pas surtout, au début de la session, favorisé
la candidature d'un homme connu par ses attaches parlemen-
taires, comme M. de Kerguézec.
Le seul résultat de cette tentative inopportune fut de four-
nir aux passions des ennemis des jésuites un nouveau pré-
texte ou un nouvel aliment. M. de la Ghalotais surtout fit
grand bruit de cette affaire. Il affecta de ces menées une ter-
reur qu'elles ne méritaient pas, et, conformément à la tacti-
que invariable en pareil cas, il accusa ceux qui ne les parta-
geaient point d'être eux-mêmes gagnés aux jésuites; il en
écrivit au duc de Choiseul (*), et cette lettre, qui ne pouvait
être évidemment qu'un réquisitoire contre d'Aiguillon, était
une démarche singulièrement grave, car elle pouvait fournir
au ministre des armes contre le commandant, et c'est bien
ainsi que d'Aiguillon en jugea. Il prononça au Parlement un
réquisitoire fulminant contre les jésuites et leurs amis :
u Toute la province, dit-il, est témoin des cabales que des
» personnes mal intentionnées ou séduites, sous ombre de dé-
» votion, ont formées dans cette ville afin d'engager les Etats
» de cette province àdemander le rappel des jésuites.... Pro-
» messes, menaces, abus de la religion et des noms les plus
)) respectables, billets semés, listes et catalogues de voix men-
» diés, fausses nouvelles répandues, assemblées de jour et de
» nuit, calomnies contre les nouveaux maîtres des collèges,
» tout a été employé par le fanatisme pour séduire et pour
» corrompre... Il y a, dit-on, plus de cinquante de ces clercs
(•) Les termes dont M. de la Ghalotais se sert dans son premier mémoire pour
raconter cette affaire méritent d'être pesés avec soin : « M. d'Aiguillon favorisa
» d'abord par dessous main, puis très hautement, la faction du président de l'E-
» glise J'eus peur, je l'avoue, d'une surprise et de la guerre civile qu'une
» pareille démarche pouvait attirer dans le royaume même... J'avais fait de temps
» eti temps quelques représentations à ce sujet à M. d'Ai(/uillon qui, suivant sa
» méthode ordinaire de juf/er de ce qui est contraire à son avis, les avait trouvées
» absurdes. Je pris donc le parti d'écrire à M. le duc de Choiseul il me répon-
» dit que mes craintes étaient bien fondées et qu'il croyait les mêmes choses que
» moi... M. d'Aiguillon eut connaissance de mes lettres, il dit que j'avais voulu le
» perdre, et que je pouvais compter que tôt ou tard il me perdrait. Voilà l'origine
» du crime de lèse-majesté dans la haine que M. d'Aiguillon conçut alors contre
» moi. Pour me noircir, il se joignit plus particulièrement à mes ennemis déclarés
» avec lesquels il s'était déjà uni par je ne sais quels motifs ». Il résulte donc du
propre aveu de M. de la Ghalotais que c'aurait été seulement lorsqu'il se serait
vu attaqué et dans la nécessité de se défendre que d'Aiguillon aurait fait jouer
contre lui tous les ressorts de sa politique.
NOUVEL ARRÊT DU PARLE3IENT CONTRE LES JÉSUITES 197
» dissous dans celte ville qui par eux ou leurs émissaires
» fomentent des ligues sous prétexte de religion :1a cour, pré-
» venue de ces manœuvres, avait chargé dès le 13 novembre
» dernier le ministère public de s'en informer et de lui en ren-
» dre compte; quoique très instruit dès lors ('), il avait cru
» qu'il était plus prudent de diflerer le compte qu'il devait
» rendre, parce que des fanatiques, accoutumés à tout rappe-
» 1er à leur intérêt, n'eussent pas manqué de dire, pour exciter
» le trouble et la dissension, que par là on avait empoché le
» vœu de la nation de se déclarer La sagesse des Etats a
» détourné le mal... mais il n'est pas moins nécessaire de pré-
» venir la cause et les suites de ces cabales en suivant l'exemple
» du Parlement de Paris... » Arrêt en conséquence fut rendu le
27 novembre défendant à toutes personnes de proposer en
aucun temps ni aucune occasion le rétablissement des jésuites,
sous peine d'être poursuivies extraordinairement, de tenir des
assemblées illicites, d'exciter les esprits contre les magistrats
et contre l'autorité de la chose jugée et d'apporter du trouble
et de la division dans l'Etat : arrêt qui selon M. de la Chalo-
tais porta à son paroxysme la rage du duc d'Aiguillon. Saint-
Simon raconte comment à la fm du règne de Louis XIV la
seule accusation de jansénisme suffisait pour perdre un
homme. Le fanatisme était le même en 1762, à cette diffé-
rence près que le crime inexpiable entre tous était mainte-
nant d'aimer ou de ne pas assez haïr la Société de Jésus,
et qu'on était flétri du nom de jésuite, dès qu'on ne se mon-
trait pas plus anti-jésuite que M. de la Ghalotais.
L'affaire des jésuites fut le dernier incident grave de la
session. Les Etats se séparèrent huit jours après, le 26 novem-
bre. La veille, ils avaient prouvé que malgré le sol pour livre
et l'ordre du 12 octobre d'Aiguillon n'avait pas perdu leur
affection, par une démarche dont celui-ci fut particulière-
ment touché. Ils avaient chargé leurs députés en cour de tenir
(') La phrase mérite attention. L'entreprise des amis des jésuites était donc
prévue : étant prévue, elle cessait d'être dangereuse, car elle ne pouvait réussir
que par surprise. On a cru, dans le camp parlementaire, qu'on ne pouvait que
gagner à la laisser se produire : ce qui n'empêchait pas de faire un crime à d'Ai-
guillon de ne pas l'avoir arrêtée, d'en porter des plaintes au duc de Ghoiseul et de
représenter à toute la France le commandant de Bretagne comme le fauteur de
ces religieux. On avait laissé éclater l'incendie, pour avoir le prétexte de crier au
feu.
198 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGLILLON
sur les fonts baptismaux et de nommer l'enfant auquel M'"' la
duchesse d'Aiguillon devait prochainement donner le jour, si
c'était un garçon. Pareille démarche devait être renouvelée
en 17G4 par plusieurs membres de la commission intermé-
diaire ('), au moment môme où le Parlement partait décidé-
ment en guerre contre le commandant. Preuves d'affection
qui consolaient le duc de bien des calomnies et de bien des
actes d'ingratitude, et qui honorent à la fois ceux qui les don-
naient et celui qui les recevait.
En dépit de ces marques de bon vouloir, la situation res-
tait de plus en plus difficile pour l'homme chargé de l'in-
grate mission de faire accepter à cette province rétive les
exigences ministérielles. Trois mois ne s'étaient pas écoulés
depuis la clôture des Etats qu'un nouveau conflit se produisit.
Un arrêt du conseil du 7 février 1763, qui confirmait les élec-
tions, faites dans la dernière tenue, des membres de la com-
mission intermédiaire et les qualifiait de « nommés par les
Etats et approuvés par les commissaires de Sa Majesté, » faillit
plonger la province dans le plus grave désordre et y inter-
rompre le fonctionnement de l'administration.
Depuis longtemps le gouvernement voyait avec dépit qu'au
moment môme où il pouvait se croire débarrassé de la pré-
sence importune des Etats de Bretagne, ces Etats se survi-
vaient en quelque sorte à eux-mêmes dans cette commission
intermédiaire qu'on se repentit plus d'une fois, à l'intendance
de Rennes et au contrôle général, d'avoir accordée à la pro-
vince. Modérés, tant que la commission intermédiaire avait eu
à sa tête des hommes comme Bâillon et comme l'évêque de
Vauréal, qui savaient à leur gré l'arrêter ou la mettre en
mouvement, ces regrets étaient devenus beaucoup plus vifs
depuis que, les progrès de l'esprit d'opposition aidant, la
composition de la commission était devenue tout autre et son
esprit moins traitable. Dès 1754, les Etats avaient affecté d'y
faire entrer quelques-uns des exilés de 1752, donc les têtes
les plus chaudes de l'assemblée. En 1757, d'Aiguillon se plai-
gnait déjà que l'élection fût entachée de toute sorte d'indé-
cences et d'irrégularités, et que la brigue et la cabale eussent
(') Elle ne devait jamais avoir son exécution. M™^ d'Aiguillon accoucha en 1762
d'un enfant mort, et en 1764 dune fille.
LNNOVATION DANS LA" COMMISSION INTERMÉDIAIRE 199
enlevé l^eaucoup de choix ('). La situation ne fit que s'aggraver
lorsque Vauréal et Bâillon eurent quitté la province. Le dé-
sordre se mit dans la commission, les rôles cessèrent d'être
faits à temps, et M. de la Boissière fit entendre les plaintes
les plus vives. En 1760, les Etats firent sortir de la commis-
sion deux membres zélés pour le service du roi, l'abbé de
Brilhac et le baron de Pontual, et y nommèrent au contraire
deux bastionnaires fougueux, MM. des Nétumières et de Bégas-
son la Lardais. Le roi raya ces deux gentilshommes, mais sur
les observations de Le Bret et de d'Aiguillon, épouvantés des
suites qu'aurait nécessairement ce petit coup d'Etat, l'arrêt
fut retiré C^). Toutefois parmi les instructions relatives à la
tenue de 1762 avait été mis un article prescrivant que la liste
des élus fût dorénavant soumise à l'acceptation du roi, et
d'Aiguillon avait dû, fort malgré lui, se charger de cette
mission compromettante, qui menait tout droit à un conflit
avec les Etats, extrêmement susceptibles en pareille matière.
Son esprit inventif lui avait d'ailleurs fourni un moyen de
tourner la difficulté. Laissons-le raconter lui-même, dans une
lettre du 17 novembre (^), le procédé adroit auquel il eut
recours.
« J'ai négocié depuis quinze jours à ce sujet avec les prin-
» cipaux membres de l'assemblée... après bien des tentatives
» de ma part et des variations de la leur, je convins le 13 avec
» les présidents qu'ils préviendraient le lendemain les Etats,
» avantde commencer le scrutin, que j'avais chargé un de leurs
» procureurs généraux syndics de leur en demander l'état aus-
» sitôt qu'il serait fini, pour me l'apporter et de leur défendre
» d'en faire la proclamation avant que je l'eusse examiné, ap-
» prouvé et renvoyé ; que dans le cas où ils n'acquiesceraient
» pas à cet arrangement, ils seraient obligés de faire lire et
)). enregistrer un ordre du roi portant établissement du nouveau
» règlement. » L'assemblée intimidée et entre deux maux
choisissant le moindre, laissa soumettre au commandant la
liste de ses élus. « Les choix de la noblesse et du clergé
(') Lettre du 18 janv. 1757, II. 459 : mémoire de 1772 sur la commission inter-
médiaire, H. 546.
(«) H. 546.
(9) H. 546.
200 LA llUETAGNE ET LE Dl C d'aIGUILLON
» m'ayanl paru bons ('), continue celui-ci, je n'y lis aucun
» changement. Le tiers ayant nommé le maire de Montfort qui
» dans le commencement de la tenue n'a pas eu une conduite
» bien décidée, je pris prétexte de ce qu'il n'était pas censé
» être domicilié à Rennes, quoiqu'il le soit réellement, pour le
» rayer, et je fis ordonner au président du tiers de le remplacer
» sur-Ie-cliamp (-). Ce changement fait, je renvoyai les Etats,
» et la proclamation des commissaires l'ut faite dans la forme
» accoutumée... Le droit du roi est bien constaté, et il l'a été
» sans coup d'autorité, ni bouleversement dans l'administra-
» tion de la province. » Le précédent, en effet, était créé : le
droit pour les commissaires du roi de faire des radiations sur
la liste des élus pouvait désormais être revendiqué. D'Aiguil-
lon ne voulait pas aller plus loin, pour ne pas exaspérer les
Etats et les pousser à quelque éclat. Le ministère, toujours
moins prudent et plus exigeant, eut la malheureuse idée de
vouloir proclamer et étaler cette victoire, et voilà pourquoi
l'arrêt du 7 février fit suivre le nom des commissaires de la
mention toute nouvelle : approuvés par les commissaires de Sa
Majesté.
Dès qu'elle reçut ce malencontreux arrêt, la commission
fit entendre les plaintes les plus vives, et multiplia les lettres
au contrôleur général, aux députés en cour, à d'Aiguillon,
qui était alors à Paris, pour réclamer la suppression de ces
mots insolites, représenter qu'elle ne tenait pas ses pouvoirs
des commissaires du roi, mais des Etats, et qu'elle ne
pouvait pas permettre que le droit des Etats fût entamé (=').
N'obtenant pas satisfaction, et restant sourde aux conseils de
modération et de prudence qui lui venaient de toutes parts,
notamment de la députation en cour qui négociait alors avec
le contrôleur général une diminution de l'impôt des milices,
elle se déclara obligée de s'abstenir de toutes fonctions jus-
qu'à ce que l'arrêt du conseil eût été modifié, et tint parole.
Or cette grève de la commission éclatait précisément lorsque
C) Cette appréciation fait honneur à son libéralisme, car il y avait sur la liste
des commissaires de la noblesse (MM. de la Saudrais, de CargouiH, de la Cour-
péan, d'Andigné, de Piré,de Rosnyvinen) deux noms au moins qui pouvaient être
à bon droit suspects à l'administration. M. de Bégasson s'était désisté, sur lavis
qu'il avait reçu qu'en cas de nomination sa radiation était certaine.
(*) Il le fut par le fameux maire de Rennes, Hévin.
(3) Arch. d'IUe-et-Vil., G. 3819.
EMBARRAS DE l'aD.MINISTRATION 201
les rôles des impositions abonnées n'étaient encore revêtus
d'aucune signature : leur perception, toujours en retard, allait
être absolument arrêtée : on était au commencement d'avril,
et les fonds allaient manquer : pour comble de malheur, le
hasard, ou quelque combinaisonmachiavélique, avait précisé-
ment amené la crise dans un moment où la haute direction
faisait défaut, d'Aiguillon et Le Bret se trouvant tous deux à
Paris, ce dernier malade et presque incapable de reprendre
son service. Déjà le contrôleur général, avec la témérité
étourdie qu'il avait presque toujours montrée dans ses rapports
avec la Bretagne, écrivait au subdélégué général de l'inten-
dance, Vedier, de se faire remettre les rôles tels quels, et
d'en commencer lui-même la levée (') : mais ce parti désespéré
et qui équivalait à un coup d'Etat était gros de périls, et Le
Bret, épouvanté de ses conséquences probables, offrait avec
une touchante résignation de renoncer h un congé bien néces-
saire et de reprendre immédiatement la route de Rennes (-).
Fort heureusement pour lui. ce sacrifice héroïque cessait
d'être nécessaire. Ln des commissaires de la noblesse, ^L de
Cargouët, n'avait, parait-il, imité d'abord la conduite de ses
collègues que pour travailler avec plus de chances de succès
à les ramener dans la voie de l'obéissance ; n'y parvenantpas,
il osa prendre sur lui de continuer l'expédition des affaires et
apposa sa signature sur les rôles. Les commissaires du clergé
et du tiers n'attendaient qu'une occasion semblable pour
reprendre le travail : tout rentra dans l'ordre et l'administra-
tion se trouva tirée par la complaisance imprévue de M. de
Cargouët (') d'un des plus grands embarras dans lesquels
elle se soitjamais trouvée. Quant à l'imposition pour les mili-
ces, dont la province sollicitait alors la diminution, Berlin
(») Lettre du 10 avril 1767, Arch. d'Ille-et-Vil., C. 1770.
(^) Lettre du 13 avril au contrôleur général; ibid.
(5) Il est difficile de discerner les raisons qui ont pu pousser M. de Cargouët
à cette espèce de sauvetage. Sans doute il pouvait craindre de voir rayer une
gratification de 400 livres par an que lui avaient accordée les Etats en 1762, mais
la perte, semble-t-il, eût été bien petite, en comparaison des haines que sa défec-
tion — pour parler le langage des patriotes bretons — lui attira, etdes colères dont
il devait finir par être la victime. Il ne se conciliait par sa conduite qu'une bonne
volonté stérile de la part de l'intendant et du commandant — tant que ce com-
mandant fut d'Aiguillon — et il se créait de l'autre côté des ennemis implacables.
L'histoire de son élection comme greffier des Etats, en 1767, fera voir qu'il eut
fort à s'en repentir.
202 LA URKTAG.NE ET LE DUC d'aIGUILLON
annon(^a d'abord très haut que la conduite des Bretons les
rendait indignes de toute nouvelle grâce : « Sa Majesté, écri-
» vait-il le 28 avril 1763, usera à l'avenir de toute sa sévérité
» envers une province dont les administrateurs oublient et
» méconnaissent si facilement ses grâces et ses bontés. » Par
malheur, ces bravades ne servirent qu'à donner plus d'éclat
à la capitulation <jui, comnie toujours, les suivit de près: dès
juin 1763 un arrêt du conseil aliaissa à300,000 1. l'impôtpour
les milices, fixé par l'arrêt du 17 sept. 1762 à 527,865. Et
pour 1764, (Bertin, il est vrai, n'était plus là), une nouvelle
diminution de 100,000 livres fut obtenue, ou plutôt arrachée,
et la province ne paya que 200,000 livres au lieu des 300,000
que lui assignait un arrêt du conseil du 10 sept. 1763 et des
419,000 que lui aurait assignées une répartition régulière-
ment faite « quelque fâcheux qu'il fût, disait Laverdy avec
» infiniment de raison, de donner une idée peu convenable
» de variation dans les décisions du roi et de ses ministres,
>) surtout ces décisions étant toujours la suite et pour ainsi
» dire le prix de la résistance » (').
Rien n'était plus exact, et c'était précisément la raison pour
laquelle la résistance était si constante et si acharnée. Tout,
grâce à l'absurde politique du gouvernement, devenait une
occasion de conflit. A peine fut-on sorti de cette affaire de la
commission intermédiaire, qu'on se trouva réengagé dans une
autre impasse, infiniment plus périlleuse.
(') H. 641.
CHAPITRE X
LES DÉBUTS DE « l'aFFAIRE DE BRETAGNE »
La fin de la guerre de Sept ans, loin de procurer au gou-
vernement de Louis XV un peu de tranquillité, le laissait aux
prises avec les plus terribles embarras. Toujours à court
d'argent, aussi bien pendant la paix que pendant la guerre,
il voyait avec épouvante venir le moment où la suppression
du second et du troisième vingtième et des suppléments à la
capitation, formellement promise pour le moment de la publi-
cation de la paix, allait le priver d'une ressource très néces-
saire, quoique d'ailleurs fort insuffisante pour subvenir à des
charges énormes et à un formidable arriéré. Force fut au
contrôleur général Bertin de proroger et même d'aggraver
les mesures financières prises pendant la guerre. Des édits
d'avril 1763, tout en supprimant le troisième vingtième et
les doublement et triplement de capitation, prorogèrent pour
six ans le second vingtième, pour six ans aussi les dons gra-
tuits des villes, qui devaient finir en 1764, créèrent un sixième
sol pour livre des droits des fermes, donnèrent à l'impôt du
centième denier une extension considérable et menaçante
pour les intérêts des parlementaires, et surtout, en ordonnant
un dénombrement exact de tous les biens-fonds du royaume
sans exception, annoncèrent l'intention de faire rendre à
l'impôt des vingtièmes tout ce qu'il devait rendre régulière-
ment : ce qui porta au plus haut point l'irritation des privi-
légiés en général et des Parlements en particulier. Appliques
par un gouvernement sage et par une administration vigou-
reuse, ces édits auraient pu être le salut du royaume; appli-
qués par un pouvoir faible et discrédité, ils ne servirent qu'à
augmenter la confusion générale et valurent à l'autorité
royale les plus dures humiliations qu'elle ait subies sous ce
règne de Louis XV, où elle en subit de si nombreuses.
204 LA imKTAG-NE Kï ]M bf C d'aKHILLON
Entre autres conséquences fâcheuses que devait amener
celte tentative inopportune d'une réforme fiscale alors impos-
sible, les troubles de la Bretagne, dont les édits de 1763 ont
été sinon la cause, du moins l'occasion déterminante, furent
certainement la plus grave. Cette province ne fut pas, d'ail-
leurs, atteinte une des premières : elle ne devait même entrer
en combustion qu'assez tardivement, mais l'incendie y prit
des proportions plus vastes qu'ailleurs, et il ne devait plus
pouvoir y être éteint qu'après avoir embrasé tout le royaume.
Au début, en effet, le ministère fort embarrassé, comme
toujours, lorsqu'il s'agissait de passer de la parole à l'exécu-
tion, aux prises d'ailleurs avec un soulèvement général des
cours souveraines du royaume, le plus formidable qu'on ait
vu depuis la Fronde, n'osa pas essayer d'introduire en Bre-
tagne les nouveaux impôts; il borna son ambition à assurer
la continuation du second vingtième après le terme fatidi-
que du 21 septembre ('), et cette prétention même, si modeste
qu'elle fût, n'allait pas sans de graves difficultés. Sans doute,
l'abonnement des vingtièmes avait été voté dans les derniers
états pour deux ans, 1763 et 1764 ; mais la clause de l'arrêt
d'enregistrement du parlement de Bennes du 29 mars 1757,
qui stipulait cessation du second vingtième (et même aussi
du premier) trois mois après la publication de la paix, n'en
subsistait pas moins, et, dans ce conflit entre les deux auto-
rités provinciales, il ne fallait guère espérer que la commis-
sion intermédiaire, quoique émanée des Etats, osât prendre
sur elle d'adopter le parti le moins favorable aux intérêts de
ses administrés. C'est ce que d'Aiguillon, à la veille de son
retour en Bretagne, cherchait dans une lettre du 19 juillet
à faire entendre à l'incorrigible optimisme du contrôleur gé-
néral : il lui représentait que le seul moyen régulier d'obte-
nir le second vingtième pour le dernier trimestre de l'année
était, à défaut d'une session d'Etats extraordinaires dont per-
sonne ne se souciait, de promettre à la commission qu'il en
serait tenu compte sur le premier vingtième de 1764, quitte à
trouver d'ici là quelque procédé pour assurer en 1764 la levée
de tous les deux ; et il réussit enfin à obtenir la permission de
(') Le second vingtirmc devait disparaître trois mois après la publication de la
paix, qui avait eu lieu le 21 juin 1763.
ÉDiTS d'avril 1763 205
faire à la commission des déclarations conformes h ce pro-
gramme.
Dans cette même lettre, averti que Berlin songeait à faire
enregistrer ses édits au Parlement de Rennes et à lever les
impôts en conséquence, d'Aiguillon s'élevait avec force con-
tre ce plan, qu'il jugeait illégal et désasti-eux; d'abord, parce
que l'autorité royale était tombée dans un tel discrédit et la
hardiesse des Parlements portée à un si haut point qu'on se
heurterait certainement à une opposition irréductible; le re-
fus obstiné qu'avait fait ce Parlement d'enregistrer les édits
d'avril 1758 et de février 1760 ne laissait aucun doute à cet
égard; ensuite, parce qu'en supposant même le succès, l'en-
registrement ainsi obtenu resterait inutile jusqu'à ce que les
Etats, seuls en droit de consentir des levées d'argent dans la
province, eussent k leur tour donné leur adhésion. Cette
théorie si avantageuse aux Etats, dont d'Aiguillon a en réa-
lité toujours vivement défendu les droits, bien que par une
des bizarreries si multipliées dans cette histoire l'artifice de
ses ennemis soit parvenu à lui créer une réputation toute dif-
férente, était celle qu'il s'était formée et qu'il s'efforçait d'ap-
pliquer depuis plusieurs années déjà ; aux Etats le droit
imprescriptible de consentir l'impôt, leur fidélité leur faisant
d'ailleurs toujours un devoir de se conformer aux volontés du
roi et de subvenir pour leur part aux nécessités du royaume ;
au Parlement le rôle plus modeste de promulguer la loi
émanée de l'autorité royale et acceptée par l'assemblée repré-
sentative de la province. « Si on commence par ce dernier,
» disait-il, le coup est porté aux privilèges des Etats, et ils
» n'ont plus de ménagements à garder; si, au contraire, on
» se borne à leur faire entendre qu'en cas de refus de leur
» consentement on aura recours à l'enregistrement, ils ac-
» quiesceront vraisemblablement à la fin à ce qu'on exigera
)) d'eux, dans la crainte de laisser entamer leurs privilèges...
» Si on n'envoie les édits au Parlement qu'après un refus des
)) Etats, en le supposant, ce que j'ai peine à imaginer, on lui
» dira que le roi mécontent avec raison de ses sujets de Bre-
» tagne, qui lui ont refusé les secours dont il a besoin... est
» dans la volonté de se les procurer par la voie de l'intendant
» et que c'est pour faire connaître ses intentions dans la forme
» prescrite par les règles législatives qu'il lui ordonne d'en-
'200 LA. BRETAGNE ET LE DUC d'aiGULLON
» rcgistrer les étlits dont les Etals ont refusé Texécution
» Le roi peut justement punir des sujets rebelles et se ser-
» vir de toute son autorité à ce sujet, mais il ne doit pas eu-
» freindre les privilèges de ceux auxquels il en a accordé
» ni les en priver sans raison (') Nos parlementaires qui
» diront et feront toutes les extravagances imaginables, si on
)) veut qu'ils enregistrent les nouveaux édits avant que les
» Etats en aient eu connaissance, demanderont avec instance
» qu'on les leur envoie à enregistrer lorsque les Etats les
» auront abonnés... Les Etats sont certainement très dérai-
» sonnables et fort difficiles à mener, mais cependant on
)) peut en venir à bout avec de la patience et de l'adresse ; je
» ne connais point de moyen pour persuader ou dompter le
» Parlement de Bretagne, quoique j'y aie plus d'amis et de
» gens affidés que dans l'assemblée des Etats, mais ils ont des
» préjugés qu'il faudrait détruire pour les persuader, au lieu
» que je persuade les Etats avec le secours de leurs préju-
)) gés » (*). Le contrôleur général se rendit à ces représenta-
tions et se décida à ne pas soumettre ses édits au Parlement
avant l'acceptation des Etats, ou plutôt à distinguer dans
les édits deux sortes de dispositions, celles qui intéressaient
les Etats, et celles dont cette assemblée n'avait point, du
moins à ses yeux, à s'occuper, comme le don gratuit des
villes, les sols pour livre des droits des fermes et des octrois
municipaux, droits dont le principal n'était pas soumis au
consentement des Etats et dont la surtaxe additionnelle de-
vait, à plus forte raison, ne pas l'être davantage, et enfin la
réfection du cadastre [^). Il ne serait pas question des pre-
mières avant une réunion d'Etats extraordinaires ou avant la
session régulière, qui devait se tenir à la fin de l'année 1764;
quant aux autres, elles feraient l'objet d'un édit particulier,
(') Addition à la lettre de d'Aiguillon du 19 juillet 1763, A. N., II. 636.
(«) Lettre de d'Aiguillon à Mesnard, 9 oct. 1763, H. 53i.
(■') Sur ce dernier point, d'Aiguillon et le contrôleur général étaient fort loin de
s'entendre. Le premier pensait que le cadastre ne regardait en aucune façon le
Parlement : on jugeait au contraire au contrôle général (lettre de Mesnard à jd'Ai-
guillon, 25 oct., H. 534) ([u'il serait dangereux « de soumettre aux Etats une opé-
ration qui y trouverait beaucoup de contradiction par rapport aux intérêts parti-
culiers et à l'arbitraire dont elle doit détruire les abus énormes, surtout de la part
de la noblesse » A vrai dire, le cadastre, lésant les intérêts et du Parlement et de
la noblesse des Klats, n'avait chance d'être accepté de bon gré par aucun de ces
deux corps.
ÉDiTS d'avril 1763 âO?
que Bertin se flatta d'aboi-cl d'envoyer au Parlement de Ren-
nes avant vacations (il était particulièrement pressé de faire
travailler au cadastre en Bretagne où il le jugeait encore plus
nécessaire que nulle part ailleurs), mais que les graves com-
plications de la lutte avec les Parlements de Rouen, de Tou-
louse, de Grenoble et autres ne lui permirent pas de faire à
temps. Ce retard fut des plus fâcheux, car il fit perdre le seul
moment peut-être où l'enregistrement eût encore été possible.
La crise parlementaire prit pendant les vacances un tel carac-
tère d'acuité, elle excita si gravement les passions, incons-
ciemment révolutionnaires, qui fermentaient plus ou moins
dans toutes les cours souveraines du royaume, que le succès,
bien difticile déjà avant les scènes inouïes qui signalèrent la
mission de Fitz-James à Toulouse ou celle de Dumesnil à
Grenoble, était certainement impossible à la rentrée. Bertin
n'eut pas d'ailleurs à tenter cette nouvelle preuve. Il ne pou-
vait tenir tête bien longtemps au déchaînement des fureurs
parlementaires. Une véritable révolution ministérielle ne
tarda pas à se produire à Versailles : le chancelier Lamoi-
gnon fut exilé : Berlin perdit le contrôle général des finances;
deux parlementaires prirent leur place : l'un, Maupeou,
eut les sceaux, avec le titre de vice-chancelier; l'autre, La-
verdy ('), eut les finances; ni plus ni moins qu'un monarque
constitutionnel, Louis XV sacrifiait ceux de ses ministres dont
ses Parlements ne voulaient plus et allait chercher leurs suc-
cesseurs sur les bancs de l'opposition. En même temps, le
gouvernement n'hésitait pas à s'intliger à lui-même le plus
pénible démenti en retirant les édits d'avril 1763, dont il avait
proclamé si haut la nécessité, et alors que la France entière
retentissait encore des éclats de la lutte entreprise pour en
imposer l'enregistrement aux cours souveraines. Il y substi-
tuait la déclaration du 21 novembre 1763, où l'on faisait dire
au roi qu'il voulait régner, non par l'impression seule de son
autorité, mais par l'amour de la justice et l'observation des
règles et des formes sagement établies dans son royaume :
le centième denier était retiré, les règlements pour le cadas-
tre devaient être subordonnés à l'acceptation des cours, celles-
(') L'usage nous a paru avoir consacré celte orthographe. Le vrai nom était
cependant l'Averdy.
208 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGI'ILLON
ci étaient invitées à présenter des mémoires et avis sur les
njoyens d'améliorer l'état des finances et de perfectionner la
répartition et le recouvrement des impositions. Il fut entendu
que les ving-lièmes ne pourraient être perçus que sur le pied
des rôles actuels, sans augmentation, sous peine, pour les
préposés, d'être poursuivis extraordinairement. La victoire
de la magistrature était complète.
\.e Parlement de Rennes, qui n'avait pas été h la peine, puis-
que la bataille avait été donnée et gagnée sur d'autres points,
n'en fut pas moins à l'honneur, du moins dans la personne de
son procureur général. M. de laChalotais, qui,luiaussi, mar-
chait de triomphe en triomphe, qui venait d'ajouter à ceux
de ses comptes-rendus, les lauriers plus glorieux peut-être
et en tout cas moins fanés aujourd'hui de son Essai d'éduca-
tion nationale — ouvrage excellent et qui n'a pas perdu toute
actualité, encore que dans un passade célèbre il lieurte vio-
lemment une des idées les plus en faveur de nos jours —
menait depuis quelque temps une négociation au succès de
laquelle il attachait un prix considérable. 11 s'agissait de faire
passer à son fils, M. de Caradeuc, alors conseiller au Parle-
ment après avoir rempli pendant quelque temps les fonctions
de substitut de son père, sa charge de procureur général,
tout en conservant pour lui-même le droit de concurrence et
celui de survivance, en cas de prédécès de M. de Caradeuc.
Cette combinaison, que M. de la Chalotais a eue extrêmement
à cœur, avait vraisemblablement pour motif — nous sommes
sur ce point réduit aux conjectures — le désir d'être plus
libre de son temps et de ses actions, sans rien perdre d'ailleurs
de son empire sur le Parlement de Rennes et en conservant
toujours le moyen de faire mouvoir cette compagnie à son
gré, d'avoir plus de facilité pour venir à Paris jouir de sa
gloire, se mêler aux groupes influents de la société d'alors,
fréquenter les chefs du parti philosophique, qui le tenaient
en haute estime, et s'approcher du ministère, pour lequel il
a pu se croire désigné le jour où l'influence des Parlements
triompherait décidément dans l'Etat. Une autre considération,
somble-t-il, a dû aussi inspirer sa conduite : en faisant passer
sa charge <i son lils, M. de la Chalotais donnait une preuve
nouvelle de sa puissance, démontrait le danger (ju'il y avait
à ne pas s'attacher à sa fortune et mettait la rage dans le
M. DE CARADEl'C
209
cœur à l'un de ses principaux adversaires dans le Parlement,
l'avocat général Le Prestre de Chi\teaug'iron, qui depuis tantôt
dix ans attendait que la retraite du procureur général laissât
vacante cette charge plus brillante et regardée généralement
comme la récompense réservée aux avocats généraux (').
Bien qu'il ne fût que le second des avocats généraux par
ordre d'ancienneté (son collègue, Duparc Porée, le primait),
il comptait recueillir cette succession, encouragé par diverses
circonstances et entr'autres, peut-être, par un propos qui
serait, parait-il, échappé à M. de la Chalotais lui-même (').
Dès qu'il fut bruit de la démission prochaine du procureur
général, les Le Prestre de Chàteaugiron, soutenus par le duc
d'Aiguillon, firent d'activés démarches en cour pour ne pas
laisser échapper cette succession qu'ils croyaient déjà tenir;
mais celles de M. de la Chalotais en faveur de son fils furent
non moins vives et se trouvèrent plus puissantes. Il mit en
campagne ses parents, amis et protecteurs, les Coetmen, les
Goyon, les Matignon, les Duras, les Maupeou, le duc de Ghoi-
seul, M""* de Pompadour et jusqu'à Saint-Florentin lui-même,
qu'il devait plus tard flétrir comme l'Ame damnée du duc
d'Aiguillon et qui n'en parait pas moins avoir eu dans cette
affaire une attitude fort différente de celle que La Chalotais
lui a prêtée dans ses Mémoires, fort différente aussi de celle
que d'Aiguillon eût désirée (^). Les députés des Etats de Bre-
(') Lettres de l'avocat général Le Prestre de Chàteaugiron à Laverdy, 13 jan-
vier 1765 (H. 358; et l«r mai 1765 '^H. 436).
(') M. de La Chalotais aurait autrefois représenté an chancelier Le Prestre de
Chàteaugiron comme le seul homme capable de lui succéder. C'était du moins ce
que M. de Robien écrivait à M. de Coniac le 28 juillet 1766. « M. Le Prestre
» devrait faire voir au public les lettres par lesquelles M. de la Chalotais mandait
» au président de Chàteaugiron qu'il avait, en remerciant le chancelier, peint M. Le
» Prestre comme le seul en étal de le remplacer. Par les mêmes lettres, il exhor-
» tait mon beau-père {*), à solliciter l'agrément de sa charge et mandait qu'it pou-
» vait s'adresser pour en régler le pri.x à M. de Caradeuc son frère et à M"^ de la
» Mancelière. On n'a pas dépouillé un homme quand, pour le remplacer, on n'a agi
» (}u'à sa sollicitation. Je ne voudrais pas jeter de pierres à un chien qui se noie,
» mais je dois respecter la mémoire de mon beau-père et j'écrirai au chancelier
» qui a connaissance de ce qui se passa alors et lui demanderai de me le certifier,
» et quand AL de la Chalotais se sera tiré de son affaire, s'il s'en tire, je ferai voir,
» moi, la réponse du chancelier ». M. de Robien reconnaissait d'ailleurs qu'il ne
savait rien de tout cela que par ouï-dire. Le fait serait cuiieu.x à vérifier.
(*) Le président de Chàteaugiron.
(*j " Vous ne devez pas douter, écrivait Saint-Florentin à AL de la Chalotais, le
» 10 aoùtl763(0.459),que je ne saisisse avec empressement les occasions de vous
d'Aiguillon. 14
210 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIUUILLON
tagiie en cour furent chargés de faire des démarches dans le
même sens : M. de Choiseul les mit lui-môme en avant et les
pria de recommander au chancelier, comme de leur propre
mouvement, la candidature de M. de Caradeuc. Parfaitement
au courant de toutes ces intrigues et fort au fait des disposi-
tions dominant dans le sein du ministère, d'Aiguillon prévit
de bonne heure et même prédit ironiquement au premier
commis des finances, Mesnard, que M. de la Chalotais fini-
rait par en arriver à ses fms. Il avait vu juste. Berlin et le
chancelier étaient seuls à tenir bon encore ('); leur chute
presque simultanée débarrassa le procureur général des der-
niers obstacles qu'il rencontrait; lui-même vint le 2 novembre
à Paris (^), où il sentait que le vent lui devenait décidément
favorable, pour aplanir toutes difficultés ; et un des premiers
actes de la nouvelle administration fut de lui accorder la
faveur sollicitée avec tant d'insistance ; le 20 décembre, M. de
Caradeuc reçut la charge de procureur général au Parlement
de Rennes, avec concurrence et survivance au profit de M. de
la Chalotais (^).
Dans ses Mémoires, M. de La Chalotais a présenté cet évé-
nement comme une nouvelle victoire remportée sur la cabale
jésuitique et qui plongea dans la consternation les amis de la
société proscrite, surtout l'archevêque de Paris; il est, en
effet, possible, et même probable, que les partisans des jésui-
tes aient déploré cette faveur éclatante accordée au principal
auteur de leur destruction. Mais M. de La Chalotais a négligé
d'ajouter qu'il n'était pas nécessaire d'être un ami du premier
degré des jésuites pour voir avec étonnement et avec regret
un choix aussi singulier que celui de M. de Caradeuc. Ce
» obliger. Je parlerai avec plaisir à M. le Cliancelier sur la succession que vous dési-
» rez obtenir de votre chai'ge pour M. votre fils, et je serai charmé si je peux con-
» tribuer à vous procurer cette récompense de ses services». Le 28 août, Saint-
Florentin adressait, sur le même sujet, une lettre fort encourageante à M. de
Caradeuc et, quand la chose fut faite, il l'en félicita chaudement dans une autre
lettre du 30 décembre. Quelque opinion qu'on veuille avoir de la sincérité du mi-
nistre, toujours est-il que ces lettres permettaient à M. de la Chalotais de dire, et
au besoin de prouver, que Saint-Florentin lui était favorable retellesdevaientgêncr
l'opposition que ce ministre aurait pu être tenté de faire aux projets du procureur
général.
(') liertin à d'Aiguillon, 20 août 1763 (H. 355).
['■') Il devait y séjourner (ou à Versailles) de novembre 1763 à mai 1764.
(3) (0. 459).
M. DE CARAlDEUC 2l 1
magistrat était alors universellement considéré comme une
intelligence des plus médiocres. D'un caractère violent et
emporté, comme ne l'ont que trop prouvé, lors de son pro-
cès, les dépositions du notaire Berthelot et du frère Silvestre,
ainsi que sa conduite, dans sa prison de Saint-I\ïalo, envers
tous ceux qui avaient la redoutable mission de l'approcher ('),
il reproduisait, peut-être à un plus haut degré, les défauts
paternels, sans avoir l'esprit mordant et la véhémence dans
l'invective que possédait à un si haut degré M. de La Chalo-
tais. Il subit toujours docilement l'impulsion de son père et
fît bien, car il ne parait guère qu'il eût été autrement capable
de se conduire, et lui-même semble en avoir été convaincu.
Il avoua dans ses interrogatoires qu'il ne faisait rien sans le
consulter et reconnut sans ambages qu'il n'avait pas « les
connaissances supérieures que demandait la place qu'il exer-
çait concurremment avec son père » (*). M. de La Chalotais
lui écrivait les brouillons de ses lettres de bonne année (*) ;
et on tremblait, à l'hôtel de Caradeuc, quand on le supposait,
dans les circonstances délicates, livré aux seules ressources
de son inspiration individuelle (*). C'était, dans toute la force
du terme, « un bien mince sujet », comme le disait M. de
Robien (^), d'autant plus digne de foi en cela qu'exempt de
tout fanatisme, ses sympathies pour d'Aiguillon ne l'empê-
chaient pas de voir avec commisération les infortunes des
procureurs généraux et qu'il ne manquait jamais l'occasion
de faire leur apologie et même l'éloge de leurs qualités mo-
rales. M. Le Pelletier de Beaupré, membre de la commission
de Saint-lMalo, le jugeait « le plus ingénu des cinq magis-
trats prisonniers » et plus bêle que méchant (^). Telle était
bien aussi l'impression qu'il produisait par la suite, lorsque
le calme était depuis longtemps rétabli en Bretagne, sur ceux
que la curiosité attirait auprès de lui. u Je n'ai pas manqué
» d'aller rendre mes devoirs aux procureurs généraux de
(*) Cf. Carré, La Chalotais et le duc d'Aiguillon, p. 155, 156, 158, 167, etc., etc.
(') Rapport de Le Noir au conseil, déc. 1766, H. 440.
(3) Lettre de La Chalolais à son fils, décembre 1764. Procès, I, 232.
(*) Il Tâchez de savoir ce que répondra votre papa ». La recommandation revient
à plusieurs reprises dans les lettres que M'^e de Caradeuc fit passer à son mari en
décembre 1765. Procès, II, 275 etsuiv.
(») Lettre de M. de Robien à M. de Coniac, 21 oct. 1765.
(«) Le Pelletier de Beaupré à Laverdy, 12 fév. 1766 (H 439).
âl2 L\ BRETAGNE ET LE DUC n'AIOriLLON
» Bretagne, lit-on clans VEspion anglais, t. VIII, ch. H; mais
» vous l'avouerai-je? Major e longinquo reverentia... Le pre-
» mier (M. de La Clialotais), aflaissé sous le poids de l'âge
» et du malheur, m'a semblé n'être plus que l'ombre de lui-
» même et ne répondre que faiblement à la haute opinion que
» j'en avais conçue; le second ne répondre que trop parfai-
» tement, au contraire, à celle qu'en donnèrent ses ennemis
» dans leurs pamphlets, qui le peignent comme un homme
» ignorant et borné. » L'auteur de ces lignes n'était pas un
ennemi systématique, puisqu'il ajoute que M. de Caradeuc a
eu d'ailleurs le bon esprit de suivre l'impulsion de son père,
de ne jamais se détacher de ses intérêts et que cette conduite
le rendra toujours « fort intéressant. »
Ce n'était donc pas sans de sérieux motifs que d'Aiguillon
s'était prononcé assez haut contre l'acte inique de népotisme
que M. de la Clialotais s'était juré d'obtenir; et il fut d'autant
plus fondé à déplorer la complaisance extrême dont on avait
usé envers le procureur général qu'il ne pouvait pas se faire
la moindre illusion sur les conséquences regrettables qu'une
telle politique, ou pour mieux dire qu'une telle absence de
politique, devait nécessairement produire. Cette prime accor-
dée à l'homme qui était le véritable chef d'un Parlement
frondeur et toujours prêt à repousser les édits bursaux, cette
grâce accordée en récompense d'une opposition sourde que
l'on ne cessait, depuis quelques années, de trouver sur sa
route, devaient singulièrement ajouter aux difficultés déjà si
grandes qu'allait rencontrer en Bretagne l'exécution des der-
nières volontés du roi. Intliger un échec personnel au com-
mandant, au moment où il allait s'agir pour lui d'entrepren-
dre les négociations les plus pénibles et les plus délicates et
où il importait le plus que parlementaires et membres des
Etats eussent une haute idée de son crédit, était une singu-
lière inconséquence. « Ce ne sera pas avec de belles phrases,
» disait très justement d'Aiguillon ('), que je persuaderai les
» Etats de payer les deux vingtièmes, les sols pour livre,
n etc. ; il en faut quelques-unes dans de certaines occasions,
» mais elles ne suflisent pas, et si ma position vis-à-vis de la
» cour n'est pas telle qu'on puisse croire que ceux qui me
(') Lettre du 18 août 1704 à Laverdy (bibl. de Nantes, ms. 072, pièce 3).
D AIGUILLON BATTU EiN BRÈCHE PAR M. DE LA CHALOTAIS 213
» serviront bien seront récompensés dans leur personne ou
» dans celle de leurs proches, et que ceux qui ne se prête-
» ront pas à mes insinuations seront privés de grâces ainsi
» que tout ce qui leur appartient, je ne réussirai certaine-
» ment point. » Et ce n'était pas seulement le service du roi
qui allait lui être rendu plus difficile : sa situation person-
nelle elle-même, son honorabilité, sa bonne conduite dans
son gouvernement de Bretagne allaient être mis en question,
et ce danger, qu'il ne parait pas avoir aperçu tout d'abord,
ne tarda pas à lui être révélé.
La victoire de M. de la Chalotais, en efTet, n'était pas com-
plète tant qu'il n'avait pas abattu l'homme coupable d'avoir
dit tout haut, sur le compte de son fils, ce que tant de gens
pensaient tout bas. Partout alors les parlements triomphaient
des commandants de provinces ; le nouveau ministère sacri-
fiait Dumesnil à Grenoble, d'Harcourt k Rouen, Fitz-James à
Toulouse ; la magistrature, comme l'écrivait La Chalotais à
M. de Caradeuc, avait partout le haut du pavé (*) ; était-il
possible que cet abaissement universel des représentants de
l'autorité royale ne s'étendit pas à la province turbulente entre
toutes, h celle qui avait les Etats les plus tumultueux et le
parlement le plus agité, à celle où les habitudes de résistance
étaient les plus invétérées? Etait-il possible surtout qu'un
commandant aussi énergique que d'Aiguillon, aussi connu
pour son zèle à maintenir intacte l'autorité royale, survé-
cût presque seul à cette espèce de mortalité politique qui
frappa tant de représentants moins éminents du pouvoir cen-
tral pendant cette année 1763? M. de la Chalotais avait trop
de rancunes contre d'Aiguillon et trop de raisons de souhaiter
sa disparition pour l'entendre ainsi : et le Parlement de Ren-
nes contenait un certain nombre de têtes ardentes qu'indi-
gnait profondément la lenteur des magistrats bretons à suivre
les traces glorieuses de ceux de Toulouse, Rouen et Greno-
ble, et qui étaient pour les vues de La Chalotais de précieux
auxiliaires tout trouvés. « Je vous plains », disait un de ces
boute-feu, M. de la Gascherie, à un autre, M. de Montreuil,
(') Lettre dti 11 février 1764, Procès, I, 225. Cetlre lettre serait à citer tout
entière; elle fournit les preuves les plus décisives du peu de crédit qu'avait d'Ai-
guillon à Versailles, quoi que La Chalotais ait plus tard prétendu, et de l'extrême
timidité du gouvernement envers la magistrature.
214 LA «UETAGNE ET LE DUC D'AKillLLON
dans une lettre du 10 décembre 1763 dont on essayera vai-
nement, lors du procès, de donner des explications satisfai-
santes ('), « je vous plains d'être spectateur d'une si étonnante
léthargie. » Aussi bien, cette léthargie allait-elle bientôt faire
place à une agitation fébrile. Lorsque M. de la Chalotais eut
acquis la certitude de l'excessive faiblesse du gouvernement
envers les cours souveraines, lorsqu'il vit que les influences
hostiles à d'Aiguillon prédominaient à Versailles (^), la cam-
pagne s'engagea immédiatement.
Tout prétexte, il est vrai, faisait défaut : les nouveaux im-
pôts n'ayant pas encore été proposés au Parlement de Ren-
nes, cette cour n'avait pas eu l'occasion d'imiter les emporte-
ments des autres cours de province ; quand même ils l'eus-
sent été, cette occasion ne lui eût pas sans doute été fournie,
car d'Aiguillon désapprouvait les violences dont on avait usé
envers plusieurs Parlements, et il ne se serait probablement
pas prêté à introduire en Bretagne la pitoyable comédie des
enregistrements militaires (^). Mais le désir de perdre d'Ai-
guillon et le plaisir de faire du bruit tirent passer par- dessus
cette difficulté. On profita de la situation générale du royaume
pour lancer contre le duc des accusations que le Parlement
était coupable de hasarder si elles étaient fausses, et coupa-
ble aussi de n'avoir pas formulées plus tôt si elles étaient
vraies, car elles se référaient pour la plupart à des pratiques
déjà fort anciennes. L'affaire des Parlements de Toulouse,
Rouen et Grenoble servit de prétexte pour engager les hosti-
lités ; ce fut en exhalant son indignation contre Dumesnil,
d'Harcourt .et Fitz-James qu'il trouva le moyen de mettre
d'Aiguillon lui-même sur la sellette.
Le 30 décembre 1763, alors que le Parlement de Toulouse
était déjà rétabli et qu'une intervention en sa faveur avait
cessé par conséquent d'être utile, le Parlement de Rennes, ou
(') Procès, I, 358.
(*) Soulavie, dans ses Mémoires du ministère dn duc d'Aiguillon, parle de con-
férences tenues en janvier 1764 entre Choiseul, M™" de Pompadour et La Chalo-
tais pour perdre d'Aiguillon. Ce sont des faits qu'il est impossible de prouver, mais
qui restent fort vraisemblables.
{') 11 n'était nullement partisan « de ces coups d'autorité qui ne font qu'aigrir
les esprits et qu'on se repent toujours d'avoir frappé. >> — « Vous savez, écrivait-il
àLaverdy le 18 août 1764, combien j'ai blâmé la dureté avec laquelle on agissait
l'année dernière ».
REMONTRANCES CONTRE d'aIGUILLON 215
plutôt un quart à peine des membres qui composaient celte
compagnie ('), résolut d'adresser au roi des remontrances
sur les violences exercées par le duc de Fitz-James. Bientôt
après, le 12 janvier 1764, il fut décidé d'en ajouter d'autres
relatives aux événements de Grenoble et de Rouen. Ce fut
dans ces dernières, arrêtées le l""^ février par une faible mi-
norité de ses membres (^), que le Parlement lan(;a sa décla-
tion de guerre : « Les peuples, disait-il, espéraient enfin
» jouir des fruits de la paix, lorsqu'un nouvel ennemi a paru
» dans le sein de la monarchie pour la déchirer ; plus cruel
» mille fois que la guerre, le despotisme personnel du com-
» mandant dans les provinces de votre royaume ose enfin se
» montrer à découvert : il porte une main hardie sur le dépôt
» sacré des lois, il avilit, il opprime les magistrats, il abuse de
» l'autorité royale pour les mettre dans les liens. » La Nor-
mandie, le Dauphiné et le Languedoc n'étaient pas seuls à
souffrir de ces excès de pouvoir; la Bretagne ne les connais-
sait aussi que trop : « Le propriétaire n'est pas sûr s'il jouira
)) le lendemain de sa maison, de son champ ; votre province
(') Il y avait ce jour-là (Reg. secrels du Parlement de Rennes) cinq présidents
et vingt conseillers ; or le Parlement comptait environ à cent-vingt officiers. Les
remontrances ne passèrent qu'à deux voix de majorité, et encore parce que parmi
les opposants il s'en trouva plusieurs qui étaient parents et dont les voix, selon la
coutume, furent réduites, c'est-à-dire comptées pour une. — Nulle part peut-ôtre
le scandaleux mépris que la magistrature parlementaire du xviiie siècle faisait de
ses obligations professionnelles n'était poussé au môme degré que dans le Parle-
ment de Bretagne. Chaque année, pendant les mois de novembre et de décembre
le palais était presque désert ; et, dès les premiers beaux jours, on avait peine, en
réunissant toutes les chambres, à en composer une entière. Les charges n'étaient
achetées le plus souvent qu'à cause des privilèges qu'elles conféraient et de l'im-
portance qu'elles donnaient à leurs titulaires, vénérés et craints, chacun dans son
petit territoire, à l'égal d'un souverain. Seules les affaires qui intéressaient les
passions de la magistrature, comme des arrêts à rendre contre les jésuites ou con-
tre le commandant de la province, attiraient au palais une affluence un peu plus
nombreuse. Lors des convocations générales qui précédèrent les démissions de
1765 on vit arriver au Parlement quelques figures à peu près inconnues, qu'on ne
se souvenait pas d'y avoir vues depuis le jour de la réception. Il y eut des conseil-
lers qui ne rougirent pas de se faire indiquer, dans les rues de Rennes, le chemin
du palais. (Mémoires de M. de Sérant, conseiller au Parlement de Rennes, sur
l'administration de la justice en Bretagne, 1767) (H. 438), M. de Sérant était un
chaud parlementaire, admirateur de Laverdy.
(2) Il n'y avait aussi ce jour-là que quatre présidents et vingt et un conseillers.
C'était ainsi que quelques mauvaises têtes, quelques jeunes gens turbulenis, enga-
geaient des démarches auxquelles l'immense majorité de la compagnie était tota-
lement étrangère, mais qu'elle se croyait ensuite, tant était puissant Tempire de
corps, obligée de soutenir à tout prix.
216 LA BRETAGNE Kl LK MC DAIGLILLON
» de lirelagiie ne voit plus rien de sacré dans ses privilèges ;
» on attaque la loi fondanienl;ile de ses Etats ; jusqu'ici, les
» trois ordres se réunissaient pour multiplier leurs dons tou-
» jours au-dessus de leurs forces ; h présent, on veut que deux
» ordres donnent des biens qui ne leur appartiennent pas, et
» on enlève à l'autre ordre jusqu'à la consolation de vous
» oflVir ce qui lui appartient. Les communautés qui composent
» votre province de Bretagne ne sont plus maitresses de leurs
» choix ; il faut f[ue leurs députés soient pour ainsi dire du
» choix de vos commissaires ; elles ne les voient plus partir
» comme de zélés défenseurs de leurs intérêts, inséparables
» de ceux de V. M., mais comme de vils esclaves qui ne méri-
» teront jamais leur confiance. Si cependant quelques-uns res-
» tent attachés à leur devoir et défendent avec zèle les intérêts
» qui leur sont confiés, bientôt on les menace, et, s'ils ne cè-
» dent pas, on les fait succomber sous les coups d'autorité. »
Des expropriations violentes, l'ordre du 12 octobre 1762, et
un arrêt du conseil du 11 juin 1763 relatif aux mairies i/),
(') L'arrêt du 11 juin 1763, particulier à la Bretagne, astreignait les maires, soit
élus, soit en titre d'odice, à obtenir l'agrément du gouverneur ou du comman-
dant, et confirmait le droit des maires d'être les députés-nés de leurs villes aux
fc^tats de la province. En cas d'absence de leur part, les députés nommés par les
communautés devaient faire approuver leur nomination par les commissaires du
roi. Cette dernière disposition seule constituait à vrai dire une nouveauté. Il est
évident que cet arrêt choque entièrement nos idées modernes de liberté électorale.
Mais c'est l'ancien régime tout entier qui est ici en cause, et non pas personnelle-
ment le duc d'.\iguillon. Nulle part on n'entendait concéder plus de liberté pour
les élections àce qui subsistait encore d'assemblées d'États. L'arrêt du 11 juin 1763
est d'ailleurs resté en vigueur après le départ du duc d'.\igui]lon, et il subsistait
encore à la veille de la Révolution. Trois fois de suite, à Dinan, de 1772 à 1778, la
ville s'étant obstinée à ne présenter pour la mairie que des personnes dont le gou-
verneur ne voulait pas, on tourna la difficulté en prolongeant d'autorité les fonc-
tions du maire qui devait sortir de charge. L'édit de mai 1765, qui stipulait la nomi-
nation des maires par le secrétaire d'Etat de chaque province sur une liste de
t. ois noms élus dans chaque ville, allait aussi loin, comme Linguet l'a fait remar-
quer, que l'arrêt du 11 juin 1763. — Quant aux prétendus coups d'autorité frappés
sur des députés du tiers trop indépendants, le récit des précédentes sessions d'Étals
fournil des exemples de membres de cet ordre pouvant faire de l'opposition impu-
nément. Dans une note relative aux remontrances du Parlement (H. 625), d'Ai-
guillon affirme n'avoir jamais eu recours qu'à des avertissements et avoir toujours
évité <■ ces actes de violence que ses prédécesseurs avaient été quelquefois obligés
de mettre en usage. » yes successeurs aussi, comme le duc de Penthièvre par
exemple, qui dans une lettre du 22 janvier 1775 H. 386, s'exprime ainsi: « .l'ai été
» obligé de parler d'un ton qui ne m'est pas familier à deux députés de l'ordre du
» tiers et même d'accompagner mes réprimandes de gestes de menaces; cela était
>- nécessaire pour que les affairesdu roi n'éprouvassent point de contradiction pous-
REMONTRANCES CONTRE d'aIGUILLON 217
tels étaient donc les griefs que le Parlement trouvait alors à
alléguer contre le duc d'Aiguillon, dans ces remontrances
auxquelles M. de la Ghalotais a affirmé avoir été absolument
étranger, chose peu croyable, car elles le comblèrent de sa-
tisfaction, et il ne leur reprocha que d'être trop douces (').
On devait réparer cette lacune, quelques mois plus tard, en
trouvant de nouveaux chefs d'accusation, corvées, dépenses
exagérées des villes, etc., etc. Il sera temps alors de les exa-
miner.
Rien n'avait permis de prévoir cette attaque. En partant pour
faire sur les côtes de Bretagne sa tournée annuelle, d'Aiguillon
avait, quelques semaines auparavant, quitté le Parlement en
fort bons termes. Aussi sa stupéfaction fut-elle extrême lors-
qu'il apprit à Saint-Brieuc les actes de despotisme qu'on lui
imputait. 11 s'empressa de revenir à Rennes (6 février) et
témoigna le lendemain au Parlement, venu chez lui selon la
coutume, combien il était aflecté de cette violente sortie. Il se
montra ému et vivement peiné, mais ne fut d'ailleurs ni amer
ni offensant (^). On se sépara de part et d'autre sans éclat ni
vivacité, ce qui n'empêcha pas le Parlement, délibérant le 8
sur ce qui s'était passé la veille chez le duc, de voter que l'on
serait mécontent et de charger son premier président de faire
des observations sur l'accueil qu'il avait reçu. D'Aiguillon
répondit que sa sensibilité avait était trop grande pour pou-
voir la cacher et qu'il faisait trop de cas de l'estime du Parle-
ment pour ne pas voir avec une douleur extrême qu'il l'avait
perdue; il insista en même temps pour que le Parlement
donnât des preuves de ses allégations. D'Amilly s'entremit.
»sée trop loin, peul-êlremêmcpouréviterà laprovince le malheur de la séparation
» de l'assemblée ». Leduc de Penlhièvre n'en passa pas moins pour le sauveur de
la province : on le célébra comme l'homme destiné à panser les blessures q'ie
l'administration tyrannique de d'Aiguillon lui avait faites. Pourquoi? Pourquoi ?
(1) Lettre du 11 février, Procès, I, 224: ■• Votre petit despote est donc bien fâché
» des remontrances de votre Parlement? Tant mieux, tout le monde en est bien
» aise ici... Vos remontrances sont au miel et au sucre contre lui auprès de celles
» des autres Parlements. »
(^) Lettres de d'Aiguillon à Sainl-Florenlin, 7 février, et à Laverdy, 9 février
(H. 630;. D'Amilly éciit de son cùié le 10 février : " Il ne lui échappa pas un mot
qui pût offenser en rien la Compagnie, et la vivacité avec laquelle il parlait était
plutôt une marque de sa sensibilité que de colère et de mécontentement. » C'est ce
que la liéponse des États au .Méniuire de Linguel appelle » avoir maltraité la Com-
pagnie publiquement avec beaucoup de vivacité ».
218 L\ DRKTAGNK ET LE DUC d'aIGIILLON
calma les dissontirnents, promit que les remontrances ne
seraient pas imprimées et ménagea une réconciliation appa-
rente. Bien prit au duc de se montrer accommodant. S'il avait
persisté ù vouloir exiger des preuves et à écrire au roi, comme
il en avait d'abord formé le projet, il aurait été plus que
médiocrement soutenu.
M. de Laverdy, en etfet, auquel un des choix les plus fâ-
cheux que Louis XV ait jamais faits venait de donner le con-
trôle général, était l'homme le moins capable de maintenir
les Parlements dans le devoir. Fils d'un avocat au Parlement
de Paris, ardentjanséniste, conseiller lui-même à la première
chambre des enquêtes de cette compagnie ('), ayant grandi
et vécu exclusivement dans cette société parlementaire dont
il avait entièrement adopté le^ doctrines et les préjugés, il ne
pouvait être au pouvoir que le protecteur des hommes aux-
quels l'unissaient et la communauté des idées et des relations
de longue date; et les Parlements pouvaient être dix fois cou-
pables sans paraître tels à ses yeux. Il n'osait user envers eux
que d'objurgations timides et de supplications éplorées, dont
le danger des manœuvres jésuitiques faisait généralement le
thème; et, si loin qu'ils allassent, ils étaient sûrs de ne jamais
épuiser sa patience. C'était chez lui un système de tout leur
pardonner et de n'attendre le rétablissement de l'autorité que
des excès du désordre et de ranarchio. La pensée de Louis XV,
quand il alla chercher un contrôleur général dans le sein de
la magistrature, avait été certainement que cette preuve de
déférence la flatterait et que le monde parlementaire, devenu
si redoutable, en serait plus facile à conduire; jamais calcul
ne fut aussi complètement déjoué par l'événement. M. de
Laverdy était intègre, zélé, rempli de bonnes intentions, sin-
cèrement désireux de tirer la France de cette espèce de
décomposition dans laquelle elle tombait visiblement : c'était
(') Il venait de conquérir une certaine illustration par la part qu'il avait prise au
procès des jésuites. Son rapport du 12 novembre 1763 sur les collèges de Paris,
rapport qui inspira les lettres patentes du 21 novembre pourle transfert au collège
Louis-le-Grand du collège de Lisieux et des boursiers des petits collèges de la
capitale, paraît avoir été l'occasion déterminante de sa nomination. Il avait une
certaine réputation et passait pour un magistrat honnête, zélé et instruit. On ne
pouvait pas encore connaître son insulTisance, qui n'avait pas eu l'occasion de se
manifester.
M. DE LAVERDY 219
un travailleur infatigable ('). Malheureusement, il joignait à
ces heureuses qualités les plus graves défauts; la faiblesse de
son caractère était extrême ; très peu au fait des matières
administratives, il était incapable de mener de front les affai-
res multiples et pressantes qui surgissaient k chaque instant,
et il ne tarda pas à se trouver entièrement déijordé ; il était
dépourvu, non seulement d'habileté, mais même de cette
sagacité élémentaire, et pour ainsi dire de cette sorte d'ins-
tinct de gouvernement, qui constitue la première et la plus
essentielle qualité d'un homme d'Etat. Incapable de la plus
vulgaire discrétion, il livrait sans cesse les plus intimes pen-
sées du gouvernement à des confidents plus que suspects qui
se faisaient un jeu de le trahir. Par sa simplicité excessive,
par le trop de facilité de son abord comme par la familiarité
incorrecte et triviale de son style, il déconsidérait l'autorité
dont il était revêtu et prêtait à rire à ses dépens. Des aveux
d'ignorance d'une humilité touchante, mais singulièrement
maladroite, revenaient à chaque instant sous sa plume. Sa
crainte excessive de nouveaux conflits avec les cours excitait
tout naturellement à lui résister et semait partout des germes
d'insubordination. Soucieux, d'ailleurs, de dissimuler sous
des apparences d'énergie son inépuisable faiblesse, il flottait
sans cesse entre la politique de rigueur et celle des conces-
sions à outrance, prenait des attitudes impérieuses inévi-
tablement suivies de quelque piteuse reculade, conseillait
au besoin des procédés à la Terray, engageait des démarches
qu'il n'était point capable de soutenir et multipliait dans ses
actes comme dans ses paroles les plus grossières contradic-
tions. II put, grâce aux amitiés qu'il y comptait et à force de
concessions, pacifier pour quelque temps le Parlement de
Paris; mais, après une courte accalmie, son élévation même
ne pouvait guère qu'aggraver les querelles. Les ambitions
parlementaires étaient stimulées par son exemple et encou-
ragées par son incapacité. 11 n'y eut plus de jeune conseiller
aux enquêtes qui ne se crût capable de gouverner l'Etat, et
les Parlements de province, notamment, qui avaient alors
contre celui de Paris plus d'un grief (^), devaient être néces-
(') « Je travaille 12 à 13 heures par jour, écrivait-il à d'Aiguillon le 27 décembre
1763, H. 630, je rassemble autantque je puis des connaissances de part et d'autre».
(') Le Parlement de Paris avait contre lui sa théorie qu'il était seul et exclusive-
220 I.A llIlKTAliMC KT Li: Dlf; u'aIGLILLON
saii'cment tentés davoir leur tour. M, de la Ghalotais, à qui
les chaudes félicitations de Voltaire, de d'Alenibert et des
philosophes avaient inculqué une haute idée de sa valeur et
de sa supcriorilc. d'ailleurs réelle, sur les hommes les plus
en vue du l'arleincnt de la capitale, trouva certainement que
le choix du loi aurait pu être plus éclairé et comprit qu'il lui
serait facile, en suscitant des troubles, de se fiayer la voie
vers celte place enviée, quoique peu enviable, que linfor-
tunc ministre occupait sans motif explicable, « par accident
à son être » (*) et qu'il était si peu apte à remplir.
Tel était l'homme que, pour son plus grand malheur, pour
le malheur du royaume, pour le malheur surtout de la Bre-
tagne, dans les troubles de laquelle il a eu, par son incapa-
cité, une lourde part de responsabilité, on était venu cher-
cher pour le mettre à la tête du département le plus difficile,
au moment de la crise la plus violente que le royaume eût
depuis longtemps traversée. Il a toujours affirmé n'avoir pas
désiré cette distinction dangereuse et avoir été surpris tout
le premier qu'on soit venu le chercher « dans son coin » (') ;
et sa sincérité en cela ne parait pas douteuse, car le pouvoir,
auquel il finit plus tard par prendre goût, auquel môme il se
raccrocha désespérément, ne fut pour lui au début qu'une
source de tribulations de toute sorte, et il semble bien, par
sa correspondance en 1764 et 1765, qu'il ait été alors l'homme
le plus malheureux de tout le royaume. Assiégé d'embarras
incessants, qui certes étaient grands, mais que son caractère
pessimiste le portait à s'exagérer encore, succombant sous le
poids d'une besogne trop lourde pour sa pauvre tête, il
aurait peut-être quitté la place, s'il n'avait été retenu par
ment la cour des pairs, sa composition sociale plulùt inférieure à celle de la plu-
part des cours provinciales, son fanatisme janséniste et l'esprit gouvernemental
(du moins relativement) qui l'anima dans les premiers temps du ministère de La-
verdy. Nul doute que M. de la Ghalotais n'eût été bien aise d'humilier cette cour,
qui devait plus tard épouser sa cause avec tant d'énergie : " Il n'est que trop visi-
ble, » lui a écrit son correspondant de Reynesdans une lettre qui mérite attention
(15 mai 1765, Procès, I, 282), « que le parlement de Paris veut tout subjuguer....
» bien des bons citoyens trouvent étrange que vos douze confrères (les douze Par-
» lemcnts) ne se soient pas élevés contre l'entreprise du nôtre, qui semble ne res-
>' pircr et ne chercher ijue tous les moyens de vous mettre sous son joug ».
(') L'expression est de M. de Laverdy lui-même (lettre du 2 mai 1765, Procès,
I, 271;.
(^) Lettre du 4 mars 1764 à d'Aiguillon (H. 630).
M. DE LAVERDY 221
l'idée singulière (M. de Laverdy appartenait à la fraction
dévote du parti janséniste) que Dieu avait eu ses desseins en
rélevant si haut, et qu'il n'avait plus le droit d'éloigner de lui
ce calice. Ce pouvait être un moyen, certes douloureux et
pénible, mais d'autant plus méritoire, de faire son salut éter-
nel, que de travaillerau salut temporel de sa patrie. « Jepéri-
)) rai peut-être victime de mon zèle et de mon assiduité, écri-
» vait-il à d'Aiguillon le 27 décembre 1763, mais j'ose espérer
» qu'il peut être dans le ciel des récompenses pour ceux qui ne
» désespèrent pas tout à fait du salut de leur patrie et qui lui
» consacrent leurs travaux. )> Soutenu par cette perspective, il
tint bon et jura qu'il mourrait à la peine ou qu'il sauverait
ses concitoyens malgré eux : « Je vois les suites affreuses de
» tout ceci comme une punition de la Providence et, malheu-
» reuse victime de sa rigueur pour moi, je me dispose à
» avaler le calice de l'amertume qu'elle me propose jusqu'à
» ce que ma santé, anéantie par de si grands malheurs, ait
» fait cesser mon existence physique, ou qu'une heureuse
» révolution m'ait conduit à un état plus tranquille et plus
» fait pour le cœur d'un véritable citoyen, que les infortunes
» de son maître et de sa patrie pénètrent de la plus vive dou-
» leur » (').
Ses premiers actes donnèrent sa mesure. Lorsqu'il devint
contrôleur général, il y avait à Versailles des députés du Par-
lement de Grenoble mandés en cour pour rendre compte de
la conduite de leur compagnie envers le malheureux Dumes-
nil. Laverdy ne trouva rien de mieux à faire que de les ren-
voyer avec de bonnes paroles et en leur payant leurs frais
de voyage et de séjour (^);et cet acte de faiblesse inouïe avait
lieu dans un temps où, selon le mot du premier commis du
contrôle général, le gouvernement en était réduit à compter
pour un écu ("). Il était tout occupé de rétablir la paix à Tou-
louse et à Rouen, à force de concessions, lorsque surgit la
malencontreuse affaire de Rennes. Il fallait à tout prix ne
pas aigrir ce Parlement pour ne pas faire éclater là aussi de
nouveaux orages. Aussi ses recommandations à d'Aiguillon
furent-elles dans le sens de la conciliation quand même, et
(') Lettre du 3 février 1765 (H. C31).
(-) Laverdy à d'Aiguillon, 4 mars (H. 630).
(3) Mesnard à d'Aiguillon, 7 septembre 1762 (H. 351).
2â'2 LA HRETAdNE ET LE DUC D AIGL'ILLON
il le supplia de ne pas porter plainte au roi des remontrances
du Parlement : « Une situation si critique, écrivait-il le
» \'2 février ('), exige plus de modération que jamais... Ne
)) vaudrait-il pas mieux que le roi répondit à ces rcmon-
» trances en annonçant son amour pour la tranquillité, le
» rétablissement du Parlement de Grenoble, qui sera con-
» sommé demain lundi, et des espérances pour Rouen, aux-
» quelles on va s'attacher après que Toulouse sera fini, et
» que de lui-même il rendit justice à votre administration ! Si
» le Parlement enregistre la réponse, tout est dit. S'il la
» rejette, c'est lui qui devient accusateur en forme et vous
» n'êtes que défendeur... ». En tout cas, on gagnait ainsi du
temps, et il importait fort peu à cet étrange ministre de lais-
ser sous le coup d'inculpations graves les plus fidèles servi-
teurs du roi, pourvu qu'il eût la paix avec les cours et qu'il
pût obtenir de leur complaisance les enregistrements dont il
avait besoin.
Ce qui disposait, en eft'et, le nouveau contrôleur général à
toutes les faiblesses, ce n'était pas seulement la timidité natu-
relle de son caractère et la difficulté de rompre en visière
avec des alliés de la veille, c'était plus encore peut-être
l'affreuse pénurie d'argent qu'il avait trouvée en arrivant au
ministère (*) et la nécessité impérieuse de se procurer des
fonds, donc de se procurer des enregistrements, coûte que
coûte et sans délai. La déclaration du 21 novembre 1763, qui
avait retranché des édits d'avril ce qui blessait le plus les
intérêts de la magistrature, à savoir le centième denier et les
dispositions primitives prises pour le cadastre, mais qui
maintenait le second vingtième et le sixième sol pour livre
des droits des fermes, pouvait fournir quelque argent; c'était
une dernière planche de salut dont il importait d'user immé-
diatement. « Ce moment, écrivait Laverdy à d'Aiguillon dans
» son style plat et trivial (^), ce moment est celui de la crise;
(>) 11. 63Q.
(*) Il L'état des finances est dans un délabrement qui ne peut s'imaginer... C'est
» un miracle, au pied de la lettre, que nous ayons été celte année. Jugez de la
» position du pauvre diable qui conduit une administration où il dépend également,
» par la pénurie extrême où elle est réduite, des financiers et des magistrats qui se
» détestent également. » (Lettres de Laverdy, 27 décembre 17()3, 29 octobre 1764;
11, (l^O et 031),
[^) Lettre du 12 février (H. 030),
ENREGISTREMENT DE LA DÉCLARATION DU 21 NOV. 1763 223
» il faut que tout pète ou que la déclaration ait lieu partout,
» afin d'avoir le temps de prendre les arrangements conve-
» nables ». Aussi, dès les premiers jours de son ministère,
contrairement aux intentions dernières de son prédécesseur
qui étaient de réunir en Bretagne une assemblée d'Etats extra-
ordinaires, parut-il disposé à envoyer la déclaration au Parle-
ment de Rennes, sans plus attendre, en même temps que
l'édit d'avril 1758 et que la déclaration de février 1760, tou-
jours non enregistrés. Les objections de d'Aiguillon sur la
nécessité du consentement préalable des Etats, et la nouvelle
que le Parlement persistait à cet égard dans le système adopté
par lui en 1760 le firent changer d'avis; dans une lettre du
15 février 1764, il sembla résigné à attendre la session des
Etats ordinaires. Mais il ne se prêtait qu'avec beaucoup de
regret à cette combinaison qui retardait singulièrement la
perception des nouveaux impôts en Bretagne et qui avait de
plus l'inconvénient d'y laisser en souiTrance, non seulement
le second, mais même le premier vingtième; et, pour répon-
dre aux désirs non dissimulés du ministre, d'Aiguillon venait
précisément, lorsqu'il reçut cette dernière lettre, de faire
dans le Parlement une certaine propagande et de sonder le
terrain en vue d'un enregistrement par cette compagnie anté-
rieurement à l'acceptation des Etats. Pareil procédé, on le
sait, était absolument contraire à son opinion personnelle,
mainte^ fois répétée et toujours invariable; mais il lui parut
impossible de refuser à Laverdy ce service, alors que le gou-
vernement venait, dans une déclaration solennelle, d'annon-
cer son intention d'avoir recours, dans une large mesure, aux
conseils et aux lumières de la magistrature; en agissant autre-
ment, il eût craint d'être accusé de trahir les intentions minis-
térielles, de s'obstiner par parti pris à reléguer les Parlements
au second plan, peut-être de conserver un ressentiment trop
vif des mauvais procédés que les magistrats rennais venaient
d'avoir envers lui. Il avait donc entretenu quelques-uns des
membres les plus influents, leur avait fait entendre que les
Parlements, appelés désormais à prendre tant d'influence
dans le royaume, ne pouvaient guère se contenter de se traî-
ner à la remorque des Etats, et avait fait quelque impression.
« Je crus m'apercevoir il y a deux jours, écrit-il le 22 février,
» qu'on désirait recevoir au plus tôt la déclaration pour l'en-
224 I.\ nRETAGNE KT Li: DlC d'aIGL'ILLON
» registrer avant la tenue des Etats... Je crois que vous ne
)) devez pas balancer à l'envoyer, parce que, si elle est enre-
» i^islrée, connue je Icspèrc, sans auli'cs modifications que
» celles du Parlement de Paris, nous aurons beaucoup plus
» (le facilité à faire consentir par les Etats les impositions qui
» y sont contenues, et la tranquillité sera plus affermie que
» jamais dans cette province. » D'Aiguillon a été accusé
d'avoir voulu par là bi'ouiller les deux corps ('); il l'eût été,
s'il eût agi autrement, d'avoir voulu l'abaissement de la ma-
gistrature et de l'avoir calomniée auprès du trône. Son véri-
table tort, en cette circonstance comme en plusieurs autres,
fut d'avoir trop facilement ajouté foi aux assurances des par-
lementaires. Sincères peut-être, les promesses qui lui furent
faites n'allaient pas moins permettre aux fauteurs de troubles
de tendre au contrôleur général un piège dans lequel celui-ci
s'empressa de donner avec une naïveté qui étonne.
Dès qu'il eut re(;u la lettre de d'Aiguillon, il s'empressa de
reprendre un plan qu'il n'avait jamais abandonné que malgré
lui et ne songea plus qu'à adapler la déclaration du 21 no-
vembre aux conditions particulières dans lesquelles se trou-
vait la Bretagne. Au lieu d'établir un sixième sol pour livre
des droits des fermes, comme le cinquième n'avait jamais été
enregistré au parlement, la déclaration créa deux sols pour
livre de tous les droits perçus au profit du roi, des Etats, ou
des villes, corps et communautés, du l"'" juillet 1764 au 31 dé-
cembre 1772 (*). On renonça à parler du don gratuit des
villes, les rapports de d'Aiguillon ayant affirmé que la pro-
vince n'en voulait à aucun prix. Quant au reste de la décla-
ration, il continuait à avoir bonne opinion de l'accueil que le
Parlement lui ferait, et ses lettres étaient fort optimistes.
Le projet de déclaration fut donc envoyé, non pas encore
pour que le l^arlement l'enregistrât, mais pour en négocier
avec lui l'enregistrement et lui permettre de présenter ses
observations, s'il avait à en faire, car on redoutait par-dessus
tout un enregistrement avec modifications et restrictions, qui
con)promettrait singuiièrernent le succès auprès des Etats au
('] Réponse des Elals au Mémoire de Liiiguet.
{-) .\u .31 décembre 1771, pour les droits perçus au profit des Etats, afin de tenir
compte à ceux-ci des deux années 1762-17G4 pendant lesquelles ils avaient abonné
un sol pour livre.
ENREGISTREMENT DE LA DÉCLARATION DU 21 NOV. 1763 225
lieu de le faciliter. A peine eut-il été connu du Parlement et
des commissaires nommés pour l'examiner, qu'un certain
courant d'opposition commença à se manifester. Sur la motion
de M. de Montreuil, on donna lecture à l'assemblée des com-
missaires du mémoire rédigé en 1762 par les Etats contre
l'imposition du sol pour livre, et les raisons en furent trou-
vées convaincantes. On ne voulait pas davantage du second
vingtième, qui d'ailleurs n'était plus perçu en Bretagne depuis
le commencement de l'année 1764 ('). Très rassurantes jus-
que-là, les lettres de d'Aiguillon deviennent, à partir du
18 mars, presque alarmantes : « Je prévois avec douleur
» écrit-il à cette date, que l'avis des commissaires passera de
» trois ou quatre voix, quoique le nombre des gens décidés
» pour l'enregistrement de la déclaration soit plus considéra-
» ble que celui de ceux qui s'y opposent; mais il s'en trouve
» plusieurs des premiers qui ne font qu'une voix entre deux
» ou trois, tels que MM. les présidents de Châteaugiron et de
» Cucé (-); d'ailleurs, les jeunes conseillers des enquêtes, qui
)) sont fort ignorants, croient faire merveille de demander des
)) soulagements fort étendus et sont persuadés cju'on ne les
» leur refusera pas, s'ils y insistent fortement; c'est l'épidémie
» du temps, beaucoup plus générale et plus violente dans
h cette province que dans le reste du royaume, attendu la
» forme de son administration ».
Le 21 mars, en effet, il fut convenu dans une assemblée des
chambres que la commission rédigerait un mémoire concluant
à diverses modifications dans le texte de la déclaration. Ce
mémoire insista sur l'accablement de la province et repré-
senta que les vingtièmes et sols pour livre constitueraient un
fardeau intolérable sous lequel elle succomberait inévitable-
ment. Le cadastre surtout serait inutile, impraticable, con-
traire aux constitutions de la province. « Le plan de régie
» établi en Bretagne, affirmait la commission, est bien plus
» simple pour connaître la vraie valeur des biens et pour
» exclure l'arbitraire Chaque propriétaire a fourni une
» déclaration de ses biens, il a communiqué au soutien ses
» fermes authentiques, ses partages ou autres pièces sem-
(') C'est à grand'peine que d'Aiguillon avait décidé la commission à imposer
encore le premier.
(-) Le président de Cucé était gendre du président de Châteaugiron.
d'Aiguillon. ■ 15
226 La BRETAdNE ET LE DIC d'aIGUILLON
» blahles, les déclarations ont été vérifiées par l'inspection
» des lieux et sur la vue des titres, elles le sont encore, pour
» ainsi dire, tous les jours, par les soins du grand nombre de
» patriotes qui, chargés de cette partie d'administration, tra-
» vaillent pour en exclure l'arbitraire; en introduisant le
» cadastre, le travail de trente années resterait sans effet et
» les dépenses des déclarations et vérifications seraient per-
» dues pour le propriétaire; il serait inquiété de nouveau
M dans ses possessions et se détacherait de plus en plus de la
» culture et de l'amélioration d'un bien qui lui deviendrait à
» charge. » Cette horreur pour la réfection du cadastre se com-
prend aisément : parlementaires et privilégiés avaient tout à
y perdre, et en Bretagne plus que partout ailleurs. Là était
la véritable raison pour laquelle le cadastre était contraire
aux constitutions de la province.
Peu importait d'ailleurs au succès de la négociation, puis-
que le gouvernement avait renoncé à exécuter sérieusement
ce cadastre, qui aurait révélé de si étranges anomalies dans
la répartition des vingtièmes, et se déclarait prêt à soumet-
tre à l'approbation des cours les règlements qui seraient faits
pour y travailler, même à différer de rien ordonner sur cet
article jusqu'à la réunion des Etats. C'est sur quoi Laverdy
insistait dans sa réponse au Parlement ('), où il réfutait égale-
ment dans le plus grand détail toutes les autres objections qui
lui avaient été faites; la Bretagne avait moins payé que nulle
autre province; on emploierait pour l'acquittement du second
vingtième des moyens qui rempliraient les vues et les désirs
du Parlement pour le soulagement des contribuables. Sa Ma-
jesté était dans les dispositions les plus favorables pour con-
céder à ses fidèles sujets de Bretagne le traitement le plus
avantageux quant à la levée des sols pour livre; ce n'était pas
encore le moment de traiter ce qui regardait les corvées, mais
on aurait grand égard en temps et lieu aux observations du
Parlement ; qu'il prit seulement une décision à bref délai,
sans quoi on serait obligé de réunir, sans plus attendre, des
Etats extraordinaires pour traiter avec eux de la levée des
vingtièmes et des autres impositions.
A cette mise en demeure, le Parlement ne fit qu'une
(') Lettre du 14 avril (H. 630).
ENREGISTREMENT DE L\ DÉCLARATION DU 2l NOV. 1763 227
réponse vague et équivoque. « Le Parlement, y était-il dit ('),
» paraît disposé à enregistrer la déclaration telle que l'an-
» nonce M. le contrôleur général, parce qu'il ne sera fait
n aucun changement dans la forme de la perception, sous
» quelque prétexte ou dénomination que ce puisse être,
» même de cadastre ou autrement, réservant de mettre les
» modifications convenables sur les articles de la de'claratioîi. »
On ne pouvait se moquer plus complètement du ministère,
qui ne s'était prêté à toute cette négociation que pour éviter
des modifications et avoir la certitude d'un enregistrement
intégral. Laverdy commençait à le comprendre, mais il com-
prenait aussi qu'il s'était désormais trop avancé pour reculer.
Se sentant obligé de continuer malgré tout cette négociation
dangereuse, il écrivit, le 24 avril, au premier président, La
Britfe d'Amilly, deux lettres. L'une, ostensible, se plaignait
que l'arrêt du Parlement ne fût pas plus décisif, protestait
contre la pensée d'insérer aucune réserve sur le cadastre,
puisque la déclaration n'en parlerait point, et réclamait l'as-
surance positive qu'il ne serait mis dans l'arrêt d'enregistre-
ment aucune modification de nature à déplaire à Sa Majesté.
L'autre, particulière, annonçait au premier président l'envoi
du texte définitif de la déclaration, qui lui parviendrait secrè-
tement par l'intermédiaire de Le Bret, et qu'il aurait à pré-
senter aux chambres lorsqu'il jugerait le moment favorable.
Ainsi, le même jour, le ministre exigeait un engagement et
avouait cependant qu'il se résignerait à s'en passer; et il pre-
nait pour confident de cette faiblesse un homme dont
d'Aiguillon lui-même, qui le défendait en général et qui
croyait à ses bonnes intentions, avait cependant mainte fois
reconnu le caractère timide et faux et la parole indiscrète.
Très vraisemblablement, le Parlement, à supposer même
qu'il l'ait ignoré jusque-là, fut dès lors fort instruit qu'il pou-
vait sans rien risquer tenir ferme. Aussi à l'assemblée des
chambres du 2 mai le parti de l'obéissance eut-il, comme
toujours, le dessous : douze voix seulement s'y prononcèrent
pour envoyer au contrôleur général un précis des modifica-
tions jugées convenables; seize, dont trois, selon une lettre
non signée écrite deux jours après à d'Aiguillon f ), ne se
(') Arrêté du 17 avril.
(2) Rapport (lu 4 mai (H. 433).
228 LA BRETAGNE ET LE DIX d'aIGUILLON
décidèrent que sous la pression de la menace et par l'effet de
la peur, s'y refusèrent, par la raison que ces modifications,
devant être libres, ne pouvaient être déterminées ù l'avance
et que le contrôleur général devait d'ailleurs être content de
savoir qu'elles ne porteraient atteinte ni à la prorogation des
deux vingtièmes ni à l'établissement des sols pour livre. Le
Parlement ajoutait que si la déclaration faisait mention du
cadastre, il mettrait dans son enregistrement une modifica-
tion analogue à celle du Parlement de Rouen, à savoir que
le cadastre ne pourrait avoir lieu qu'autant qu'on aurait
reconnu qu'il était possible, nécessaire, et ne dérogeait pas
aux droits particuliers et privilèges de la province ; que si
cet article, au contraire, était rayé de la déclaration, il met-
trait une réserve conçue dans les mêmes termes que son
arrêté du 17 avril ; enfin, que, si la déclaration n'était pas
envoyée à bref délai, il serait dans la nécessité d'interdire la
levée du premier vingtième, conformément à son enregistre-
ment du 29 mars 1757 ('). Et, comme la réponse du contrô-
leur général à cette sommation impérieuse et grosse de
menaces se fit quelque temps attendre, le premier président
eut grand'peine à empêcher cette interdiction d'être pro-
noncée dès l'assemblée des chambres du 12 mai.
Le 1-4, la réponse du ministre arriva. Laverdy s'y plaignait
des dispositions du Parlement, disait avoir évité d'en rendre
compte au roi, pour lui laisser le temps de revenir à d'autres
déterminations, et laissait entrevoir qu'à défaut de solution
plus satisfaisante on pourraitbien avoir recours aune réunion
d'Etats extraordinaires. La menace était d'autant moins redou-
table que Laverdy, avec son imprudence ordinaire, ne se fai-
sait pas faute de dire très haut dans Paris qu'il n'y aurait pas
d'Etats extraordinaires, et il ne manquait pas de gens dans la
capitale pour transmettre ces propos à leurs amis et parents
de Bretagne. xUissi ses observations furent-elles fort mal
reçues; l'assemblée, « avec un esprit d'aigreur étonnant »,
(•) M. de la Tracherie, dans son Mémoire juslificatil", p. 32, a aiïeclé de ne parler
que du second vingtième. Il oublie on veut oublier que le second vingtième n'était
plus perçu depuis le 1er janvier 1764. C'est bien du premier qu'il s'agit, et la
menace d'en défendre la levée devait être, le Parlement ne l'ignorait pas, d'un
effet infaillible sur le niallieurcux ministre, qui sentait confusément qu'on l'entraî-
nait dans un piège, mais qui était déjà trop compromis pour pouvoir l'éviter.
LE RETRAIT DE l'oRDRE DU 12 OCT. EST DÉCIDÉ 229
chargea le premier président d'exprimer au contrôleur géné-
ral combien elle était affectée de sa méfiance ; qu'elle n'avait
pas de raison d'être, puisque les modifications projetées ne
porteraient aucune atteinte aux vingtièmes et aux sols pour
livre, et seraient conformes à celles de Rouen pour le cadas-
tre ; que les délibérations devaient être libres et volontaires,
que rien ne devait les gêner et que des magistrats ne pou-
vaient se décorer de ce titre si leur consentement à la loi pro-
posée n'était que précaire et dépendant de la volonté d'au-
trui ('). Le président de Montbourcher représenta en vain que
ce principe pouvait être juste en lui-même, mais qu'il ne pou-
vait avoir son application dans le cas présent, puisque la
négociation avait été entamée précisément pour qu'on pût
s'entendre préalablement sur la teneur de l'arrêt d'enregis-
trement; il parlait à des gens déterminés d'avance à ne pas
entendre ou trop timides pour élever la voix (^), et entière-
ment asservis à quelques meneurs dont le plan était tout formé
pour insérer dans l'enregistrement certains articles tendant
à inculper le commandant, à gêner le ministre, à entraver le
succès de la future assemblée des Etats, et particulièrement
une protestation vigoureuse contre l'ordre du 12 octobre
1762 (').
Là était le point le plus délicat. On sait combien cet ordre
avait exaspéré la noblesse, privée par lui de son procédé
ordinaire d'obstruction. On redoutait de sa part quelque éclat
particulièrement grave lorsqu'il s'agirait aux prochains Etats
de faire voter par l'assemblée, en pleine paix, des impôts
déjà si difficilement accordés en temps de guerre. On s'était
persuadé qu'une politique de concessions offrirait moins de
dangers que le maintien de ce règlement détesté. D'Aiguillon
lui-même, qui eut parfois, lui aussi, le tort d'incliner v^ers
(') Lettre de la Briffe d'Amilly à d'Aiguillon, 16 mai (H. 630).
(') « Personne n'osa répliquer, » mande dans cette lettre le premier président,
« excepté trois ou quatre, encore fort doucement, on se serait fait dire des injures
personnelles. »
(') « Carrangement a été fait avec les gens d'ici et ceux de Paris ; je me doutais
» depuis longtemps que telle était l'intention : mercredi (2 mai), il yena eu un assez
» indiscret pour le dire « (Rapport du 4 mai à d'Aiguillon). — C'était précisément à
ce moment que M. de la Chalotais revenait à Rennes, expressément chargé par
MM. de Laverdy et de Choiseul d'empêcher l'ordre du 12 octobre 1762 d'être visé
dans l'arrêt d'enregistrement. Un des deux ministres, au moins, choisissait bien
mal son confident.
230 LA HllKTAGNE KT LE DIT, d'aIGLILLON
des partis de faiblesse, avait conseillé à Laverdy, lorsqu'il
vint à Paris en avril 1761, de faire retirer l'ordre du 12 octo-
bre dès l'ouverture même des prochains Etals. Le ministre
n'était que trop disposé î\ écouter ce langage, conforme à son
caractère, conforme aussi aux objurgations que M. de la Cha-
lolais, qui le fréquentait alors, ne lui ménageait certaine-
ment pas ('). Le retrait de cet ordre nécessaire, mais difficile
à faire respecter vu le discrédit profond dans lequel était
tombée l'autorité royale, fut donc décidé en principe dès le
printemps de 1764 ; mais il importait que cette concession
parût spontanée de la part du gouvernement, et tout Teffet
qu'on en attendait serait perdu, la situation serait même sin-
gulièrement empirée, si le Parlement prenait les devants et si
on paraissait n'agir qu'à sa requête et sous l'impression de
la crainte qu'il inspirait. La tactique était puérile et n'avait
pu être imaginée, comme l'écrivait M. de Kersalaiin à M. de
la Chalotais, que par des hommes croyant le public aussi sot
qu'ils l'étaient eux-mêmes (^). Malheureusement tel était peut-
être le cas pour M. de Laverdy, qui attachait un prix énorme
à ce que le Parlement gardât là-dessus le silence, et qui
attendait de cette rétractation de l'ordre de 1762, solennelle-
ment annoncée aux Etats le premier jour de leur tenue, les
plus surprenants et les plus merveilleux effets ('). Et comme
la dernière lettre du premier président n'était évidemment
rien moins que satisfaisante à cet égard, le contrôleur géné-
ral, sérieusement inquiet, hésita ou du moins voulut paraître
hésiter plus que jamais à envoyer la déclaration et laissa
(') Cf. le Mémoire justificatif de M. de la Chalotais.
(«) Procès, I, 284 (20 septembre 1764).
(') Il semblerait même que le retrait de l'ordre du 12 octobre 1762 ait été l'objet
de la part de M. de Laverdy de quelque promesse faite à des tiers et qu'il ait dû
payer de ce prix certaines concessions accordées sur d'autres points à sa politique.
Les documents que nous avons pu consulter ne nous permettent pas malheuieuse-
ment de préciser davantage, mais le fait lui-même paraît être bien établi par cer-
taines lettres du contrôleur général : « On a été forcé de l'abandonner (l'ordre du
» 12 octobre) par des raisons bien plus importantes encore que la tran(iuillité de
» la seule province de Bretagne, qu'on avait espéré en même temps assiîrer par
» là... Tout se tient et se louche aujourd'hui, le choc aux uns produit le contre-
» choc des autres, et il a fallu considérer l'ensemble pour éviter, s'il se peut, un
» incendie général qui dévorerait la finance et la France... » (Lettres des 28 oct.
et 11 nov. 1764; H. 625 et 631). Le premier commis, Mesnard, s'exprimait dans
les mêmes termes (lettre du 28 cet.).
PIÈGK TE.NDU X M. DE LAVERDY 231
percer dans une lettre du 23 mai au premier président son
intention de n'en rien faire.
Cette détermination n'était pas ce que voulait la cabale ; aussi
n'épargna-t-elle rien pour l'y faire renoncer. Bientôt affluè-
rent à Paris des lettres de divers magistrats de Rennes, assez
influents pour que leur opinion pût être regardée à bon droit
comme celle du corps tout entier, qui toutes affirmaient qu'il
ne serait question dans l'enregistrement ni de l'arrêt du
12 octobre ni de rien de ce qui concernait les Etats. M. de la
Gascherie l'écrivit à Lambert (*), conseiller au Parlement de
Paris, et intime ami du contrôleur général, tout en faisant
ses réserves sur le parti que le Parlement pourrait prendre
ultérieurement à l'égard de Tordre du 12 octobre. La Chalo-
tais l'assura à l'abbé Chauvelin (-). M. de Montbourcher écri-
vit au duc d'Aiguillon des lettres fort rassurantes (^) ; le pre-
mier président donna de son côté toutes les assurances pos-
sibles au contrôleur général (*). Laverdy se laissa convaincre.
Au fond, d'ailleurs, il avait toujours été persuadé de la né-
cessité de l'envoi de la déclaration, et dans ses lettres parti-
culières il n'avait cessé d'avoir ou tout au moins d'afl'ecter
d'avoir confiance dans la pureté des vues du Parlement (^).
(') H. 433. '• Cet ordre, quelque destructif qu'il soit de la liberté des Etats, n'a
» jamais pu faire l'objet de modifications à la déclaration dont il s'agit... Par la
» suite, il n'échappera pas à la vigilance du Parlement, dépositaire et gardien des
» lois, de réclamer contre une interversion aussi marquée de l'ordre public. C'est
» un moyen auquel il ne renoncera pas en gardant le silence sur cet objet dans le
n moment présent. »
(*) « Je crois pouvoir assurer à M. le contrôleur général, disait M. de la Chalo-
» lais dans cette lettre (23 mai, H. 433j, que l'on ne songe pas à mettre la modifi-
» cation qu'il craint : je vous dirai que la seule modification, avec celle de Rouen
» sur le cadastre, serait de mettre, sans préjudice des droits, franchises et immii-
» nilés de la province... M. Lambert pourra lui dire à peu près la même chose. Il
» a reçu une réponse à peu près pareille à laquelle je me réfère ». La promesse
était formelle. i\L de la Ghalotais sera réduit après coup, pour se disculper, à
chercher une pitoyable défaite : il prétendra que le Parlement avait promis qu'il
n'y aurait pas de modification, mais non point qu'il n'y aurait pas de représenta-
lions comprises dans l'arrêt lui-même. Il aurait, sans nul doute, vivement relevé
cette distinction plus que subtile, si c'était un jésuite qui se l'était permise.
(3] 24 et 30 mai (H. 630).
(*) 25 mai (H. 630). « Autant qu'on peut compter sur les avis d'une compagnie,
)) autant je crois que ce qui aura été mandé est véritable... Ceux qui n'ont pas
» voulu, par amour-propre, vous faire écrire par moi tout uniment ce qu'on vou-
» lait mettre dans les modifications vous auront fait instruire par ailleurs de ce
» qu'elles contiendraient. •>
(«} Lettre du 6 mai à d'Aiguillon (H. 630).
232 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
Il se décida donc à hasarder le tout pour le tout, non pas
d'ailleurs sans prendre quelques précautions suprêmes. II
adressa au premier président force recommandations; il lui
écrivit deux lettres pour lui ordonner d'arrêter la délibéra-
tion, dans le cas où le Parlement se hasarderait sur le terrain
défendu; il chargea Choiseul d'insister lui-même auprès de
M. de la Ghalotais pour que l'enregistrement ne contint rien
de relatif à l'ordre du 12 octobre (') ; il alla jusqu'à adresser
de véritables prières à ses correspondants dans le Parlement
de Uennes, notamment à ]\I. de la Gascherie (*), et insinua
même qu'il était disposé à entamer avec les principaux mem-
bres de la compag-nie une correspondance sur les droits et
privilèges de la province qui le mît en état de décider en
toute connaissance de cause avant les prochains Etats sur la
question de l'unanimité des ordres, dans l'espérance sans
doute que la perspective d'avoir gain de cause dans cette dis-
cussion pourrait détourner le Parlement de mettre dans son
(•) « Je ne peux vous cacher, >> écrivit Clioiseul à La Ghalotais le 29 mai (H. 433),
•> que tout serait perdu si le Parlement, soit dans la modificalion, soit en sup-
» plication ou autre voie quelconque, allait limiter ce qui regarde Tordre du 12
» octobre 1762 ; nous serions alors dans la nécessité de proposer au Roi de décider
» la question, et elle vient de l'être, comme vous le savez sans doute, pour les
)) Etats d'Artois, contre la prétention de l'un des ordres. Votre zèle pour le service
» du Roi m'est assez connu pour que je puisse compter que vous ferez tout au
>> monde pour empêcher un pareil événement. » On remarquera la perfide habi-
leté de ce langage, duquel il résultait que le roi aurait été étranger à l'ordre donné
en son nom le 12 octobre.
(^) Cette lettre (29 mai H. 4.33) était d'une singulière na'ivelé. Le ministre y
avouait son ignorance de la constitution bretonne et annonçait qu'il recevrait avec
plaisir les renseignements qu'on voudrait bien lui donner : « J'ignore encore à
» fond les usages et les droits de la Bretagne, je ne proposerai pas de les décider
» sans les avoir étudiés, si malheureusement il est nécessaire d'en venir là, et je
» vous serai fort aise de recevoir personnellement de votre part des instructions à
» ce sujet. » Puis il prenait M. de la Gascherie pour confident de la peur extrême
qu'il éprouvait de voir aborder dans l'enregistrement l'arrêt du 12 octobre et de la
confiance qu'il voulait avoir, malgré tout, dans la droiture des vues du Parlement :
»... Si le Parlement avait pris sur lui de mettre des modifications sur cet objet, il
» en serait résulté une querelle interminable entre le Roi et le Parlement d'une
» part, entre le Roi et les Etats de l'autre, peut-être entre le Parlement et les
» Etals. Or, le Roi déteste les querelles, son cœur est porté naturellement à la
» paix et à la tranquillité, ne soyez donc pas surpris qu'il en ait conclu qu'il ne de-
» vail pas envoyer la déclaration dans de pareilles circonstances. Votre lettre m'a
» mis à la portée de la rassurer..., mais tout serait perdu si contre mon attente ce
» malheureux objet était abordé par le Parlement soil dans l'enregistrement, soit
» avant les premiers Etats, et le Roi serait convaincu que le Parlement n'a désiré
» la déclaration que pour faire naître un nouvel obstacle aux vues de pacification. »
ENREGISTREMENT DE LA DÉCLARATION DU 21 NOV. 233
arrêt la modification si redoutée. Etait-il possible qu'une
administration coupable d'une si inqualifiable faiblesse ne se
vit pas bientôt aux prises avec les plus cruels embarras ?
Le Parlement é(ait donc pourvu des armes nécessaires pour
frapper un double coup sur le ministre et le commandant de
la province, et dûment averti du point où ce coup serait le
plus sensible. Il n'eut garde de laisser échapper cette magni-
fique occasion de satisfaire ses rancunes, et cet amour du
désordre pour lui-môme qui depuis quelques années s'était
tant développé dans les cours souveraines; et il oublia entiè-
rement pour la circonstance l'anathème qu'il avait fulminé
lui-même quatre ans plus tôt contre les cours qui enregis-
traient avant l'acceptation des Etats (*). Le 5 juin, dix-neuf
voix contre quatorze (^) votèrent l'enregistrement fameux qui
devait être le point de départ de cinq années de troubles.
Après les modifications ordinaires et convenues sur les deux
vingtièmes et le cadastre C*), après la réserve habituelle des
droits, franchises et libertés de la province, après avoir
demandé qu'un traitement avantageux fût accordé à la pro-
vince pour les cinquième et sixième sols pour livre des droits
des fermes, et que la perception n'en fût pas continuée en
Bretagne au-delà du terme fixé pour les autres provinces (*),
(') Il n'est pas sans intérêt de rappeler ici le passage des remontrances du
18 juillet 1760 relatif à cette question : <« Enregistrer votre édit et votre déclara-
» tion du mois de février 1760 concernant les nouveaux impôts sans l'acceptation
» préalable de la nation serait prononcer l'abolition et l'anéantissement de ses
» Constitutions primitives, de ces lois sacrées dont nous sommes les dépositaires,
11 les conservateurs et les juges; le cri de la nation et plus encore le cri de la jus-
» lice et des lois expirantes s'élèverait contre nous pour nous reproclier notre
i> infidélité. » On a quelque peine à garder son sérieux en lisant ces déclarations
boursouflées, quand on sait quel compte en tenaient leurs auteurs eux-mêmes, dès
qu'elles allaient à rencontre de leurs petites combinaisons.
(-) Il y avait à cette séance quatre présidents et trente-sept conseillers. Mais le
système des réductions de voix entraînait souvent cette conséquence que le nom-
bre des suffrages fut inférieur à celui des présents. Tout était combiné d'avance,
et il paraît par une lettre du premier président à Laverdy (6 juin H. 630), que
certains magistrats, que la cabale s'était réservée de faire venir, reçurent contre-
ordre au dernier moment, par la raison que l'on avait suffisamment de voix.
(•') On s'était décidé définitivement h laisser dans le texte l'article relatif au
cadastre.
(*) Il est à remarquer, à cause de l'importance que la question prendra par la
suite, que le Parlement ne demandait aucun changement quant au moment où la
perception des sols pour livre devait commencer ; or l'article VII de la déclaration
indiquait formellement le 1«' juillet. Le Parlement soutiendra plus tard qu'en
231 LA BRKTAGxNE ET LE Dl C d'aIGUILLON
le Parlement décrivait sous les couleurs les plus sombres la
triste situation de la Bretagne sous le despotisme du duc
d'Aiguillon : « Les corvées ruinent et écrasent les labou-
» reurs: ce genre de travail, toujours onéreux, est devenu
» insupportable en Bretagne par la multitude de routes
n ouvertes en même temps, par la précipitation avec laquelle
» on veut les perfectionner, par les ordres violents qui arra-
» chent le laboureur à la culture et à la récolle... la levée
» pour les milices garde-côtes se fait sans le consentement
» des Etats et sans enregistrement au Parlement ; les dépen-
» ses dans lesquelles on constitue les villes, sous prétexte de
» travailler à leur embellissement, ruinent sans ressources
» les communautés, sans suffisamment dédommager le par-
» ticulier d'un bien dont il se voit dépouillé presque toujours
» malgré lui. » Puis l'ordre du 12 octobre avait son tour :
« Les assurances que le seigneur roi veut bien donner de
» régner par l'amour, par la justice, par l'observation des
» règles et des formes sagement établies dans son royaume
» pénètrent son Parlement de la plus vive reconnaissance;
» elles lui garantissent que tout va rentrer dans l'ordre, que
» les coups d'autorité sont à jamais bannis, que les actes de
» despotisme, dont ledit seigneur roi se déclare l'ennemi,
» seront réprimés en tout lieu par le Parlement armé du
» glaive de la justice pour en frapper le coupable tel qu'il
» soit; la Bretagne va recouvrer ses droits et ses privilèges...
» Sa Majesté n'attend que l'assemblée des trois Etats pour
)) révoquer l'ordre du 12 octobre 1762 surpris à sa religion
» et inscrit sans aucun motif sur les registres de la province
» assemblée. Ledit seigneur roi sera très humblement sup-
» plié de considérer que cet ordre détruit l'essence primitive
» des Etats, que tant qu'il subsistera aucun octroi ne sera
» légitime, parce qu'il n'y a que la nation composée des trois
» ordres qui puisse octroyer ; qu'il est des premiers devoirs
» de son Parlement de réclamer avec les instances les plus
» vives et les plus respectueuses des privilèges dont il est le
accordant, il avait entendu n'accorder qu'à dater du moment où les Etals auraient
accordé eux-mêmes. Si telle avait été son intention, comment s'expliquer le
silence gardé sur cette date du l^r juillet? N'est-il pas évident que le Parlement,
ici encore, n'avait d'autre intention que de se ménager un prétexte pour faire sur-
gir plus tard de nouvelles difficultés ?
LE PARLEMENT ATTAQUE l' ADMINISTRATION DE d'aIGUILLON 235
» gardien, et à la conservation desquels il ne cessera jamais
» de veiller » (*).
Il faudrait, pour discuter la vérité des accusations portées
contre le duc d'Aiguillon, refaire ici toute l'histoire de son
administration, et c'est chose évidemment impossible. Rappe-
lons seulement que la corvée, loin d'avoir été rendue plus
lourde, avait au contraire été allégée par les ordonnances de
1754 et de 1757, et qu'en admettant même une certaine préci-
pitation dans l'ouverturp des routes, peu importait à chaque
paroisse qui n'avait jamais qu'une tâche strictement limitée à
accomplir, et qui après s'en être acquittée était à l'abri de
toute nouvelle exigence ; un grand bénéfice en résultait au
contraire pour les populations, qui jusque-là avaient été
astreintes à des fatigues au moins égales, mais sans résultat,
et qui commençaient maintenant (quoique encore incomplè-
tement) à être pourvues des moyens de communication indis-
pensables. On a allégué, il est vrai, qu'il avait été commis
des infractions aux ordonnances de 1754 et de 1757, mais on
n'a pu en fournir aucune preuve bien établie, et l'enquête
faite par les Etats de 1764 a démontré le contraire. En réalité,
sous le duc d'Aiguillon, la corvée avait été exigée à la fois
avec plus de régularité et avec moins de rigueur que dans la
période précédente : d'où quelques plaintes ; mais les popula-
tions rurales n'avaient pas tardé à comprendre le bien qui
résulterait pour elle de l'établissement d'un réseau étendu de
routes, et elles le déclarèrent très haut. Il y aurait eu d'ail-
leurs, pour le Parlement et la noblesse des Etats, un moyen
très simple de soulager les corvéables, dont ils faisaient pro-
fession de tant déplorer les souffrances ; c'était d'améliorer
la répartition de la capitation, excessive dans les parois^^es
rurales, très faible pour la noblesse et pour les cours souve-
raines (-), et qui servait aussi de règle pour la répartition de
la corvée, en sorte que tout le fardeau en retombait sur les
(') La forme aFfirmative était ici employée pour éluder les promesses faites par
certains correspondants du contrôleur général, qu'il n'y aurait pas de réclamation
à ce sujet. On ne demandait rien, on prévoyait seulement que le roi rétracterait
l'ordre du 12 octobre... C'est ce misérable prétexte que le premier président ne
craignit pas d'alléguer pour se justifier de n'avoir pas fait usage des ordres du con-
trôleur général.
{^j Sur 1,800,000 liv. auxquelles se montait d'ordinaire la capitation, la noblesse
n'en payait que 100,000.
23G LA BnETAGNIi ET LE DUC d'aIGUILLON
plus misérables; mais de ce moyen noblesse et Parlement ne
voulaient pas entendre parler, et pour cause, et l'intendant
ou le ministre qui l'eût proposé n'aurait pas manqué d'attirer
sur sa tète la plus formidable tempête. Le fonds pour les mili-
ces garde-côtes avait été régulièrement accordé par les Etats
depuis 1758; l'ordre du 12 octobre 1762 n'était pas une inno-
vation et n'avait été sollicité par d'Aiguillon qu'à contre-cœur
et en désespoir de cause, pour les plus sérieux et les plus
pressants motifs. Ouant aux prétendues dépenses exagérées
pour les travaux publics des villes, le crime, si c'en était un,
n'était pas plus celui de d'Aiguillon que celui des Etats, qui
à chaque session votaient des fonds pour constructions de
quais, réparation de ports, etc., fonds moins élevés précisé-
ment sous d'Aiguillon que sous le duc de Chaulnes ('), et qui
en avaient voté en 1760 de fort importants pour l'embellisse-
ment de Nantes ; ou que celui du Parlement, qui homologuait
sans difficulté les emprunts municipaux, et qui — circons-
tance remarquable — n'avait jamais songé, depuis dix ans,
même dans ses plaintes les plus vives sur la misère et l'épui-
sement de la province, à dénoncer les travaux d'amélioration
des villes comme une cause de ruine pour elles (-). Certes les
(') Il est assez curieux, à cet égard, de comparer les sommes volées parles Etats
dans ce but, avant et pendant l'adminislralion de d'Aiguillon (H. 639 : Dictionnaire
d'administration de la prov. de Bretagne).
Etats
de 1752.
1754.
1756.
1760.
1762.
Auray.
12,0001.
4,0001.
4,0001.
6,000 1.
2,0(J01,
Le Groisic.
30,000
15,000
10,000
4,000
6,000
Saint- Brieuc.
25,000
10,000
10,000
10,000
8,000
Vannes.
30,00(J
30,000
i5,œo
12,0TO
9
Morlaix.
20,060
15,000
10,000
10,000
9
etc.
(') Les remontrances du 18 juillet 1760 sont parliculièrement instructives à cet
égard, par ce qu'elles disent et surtout parce qu'elles ne disent pas. Le Parlement
y fait une description lugubre de l'épuisement des villes bretonnes ; il attribue
tout le mal à la cessation du commerce, h la capture des bâtiments par les Anglais,
au discrédit public et parliculior. Il ne pense pas à alléguer les dépenses exagérées
d'embellissement. De même, parlant de la misère des cultivateurs, il déplore
« leur capitalion excessive, les fouages, le taillon, la gendarmerie, les garnisons,
» la solde des milices, les vingtièmes, les sols pour livre, les droits sur les cuirs,
X droits de contrôle, de franc-fief, de centième-denier, etc , etc. ; >> mais il ne parle
pas des corvées. Pourquoi ce silence? C'est peut-être dans les premières années
de l'administration de d'Aiguillon que les travaux furent le plus considérables et
que la construction des grands chemins eut le plus d'activité. Mais le Parlement
ne pouvait évidemment pas prévoir que, quatre ans plus tard, le mot d'ordre se-
rait de crier sus aux corvées et aux dépenses d'embellissement des villes.
AFFAIRE DU BAIL DES OCTROIS DE REiNiNES 237
finances municipales avaient été plus d'une fois malmenées
dans la province ; elles Tétaient encore, elles continuèrent à
l'être après le départ du duc d'Aiguillon ; mais le Parlement
aurait eu fort à faire s'il avait voulu en rechercher toutes les
causes, et il aurait été amené plus d'une fois à incriminer des
pratiques dont d'Aiguillon n'était certes pas responsable ('),
et certains personnages qui tinrent précisément une place
notable dans le parti chalotiste. C'est ainsi que l'épuisement
des deniers d'octroi, tant reproché au commandant dans la
Réponse des Etats au Mémoire de Linguet, était beaucoup
moins imputable à celui-ci qu'au camp adverse, comme le
prouve par exemple la fâcheuse histoire du bail des octrois
de Rennes. Cette ville avait alTermé ses droits d'entrée, en
1758, à un sieur Addenin, pour le prix de 114,500 livres par
an, plus l'obligation pour le fermier de tenir en bon état les
écluses de la Vilaine. A peine entré en jouissance, celui-ci mit
tout en œuvre pour se soustraire aux conditions de son bail,
et, grâce à une maladie de Le Rret, toujours très hostile aux
concessions de cette sorte, il obtint par surprise, le 18 août
1761, un arrêt du Conseil réduisant son bail à 90,000 livres
pour toutes charges, avec effet rétroactif, ce qui mit la com-
munauté de Rennes dans le plus cruel embarras (^). Elle se
pourvut contre cet arrêt et chargea du soin de poursuivre l'af-
faire son maire, le fameux Hévin, dont une publication récente
a essayé inutilement de réhabiliter la triste mémoire (^). Hévin
(') Ainsi les dépenses qu'elles avaient toutes la manie de faire lors du passage
de personnages de distinction. D'Aiguillon, auquel elles offrirent mainte fois des
fêtes trop splendides et des festins trop coûteux, cherchait plutôt à leur inspirer
des vues d'économie. Duportal, maire de Tréguier, un des plus chauds partisans
de d'Aiguillon, le priant, en janvier 1766, d'accepter un banquet que la ville
comptait lui offrir à son prochain passage, s'efforce de prévenir un refus qu'il
craint, parce qu'il sait que le duc n'aime point à accorder ces grâces aux villes,
c< par rapport à la dépense que cela leur occasionne. » (H. 624).
(-) Lettre de Vedier, subdélégué général de l'intendant Le Bret, 2 sept. 1761
(H. 623).
(•■') Louis de Villers, Jacques Hévin et le duc d'Air/uillon, Revue de Bretagne,
de Vendée et d'Anjou, mai et juin 1896. L'auteur reproduit un mémoire justifica-
tif du sieur Hévin, sans apporter à l'appui de ce document si suspect par lui-même
la moindre preuve.
Hévin, après une jeunesse extrêmement orageuse dont Linguet a raconté la peu
édifiante histoire, avait acquis en 1757 l'office de maire de Rennes. Une célèbre
lettre de M. de Flesselles du 16 février 1766 (Arch. Ille-et-Vil., C. 247) a fait
connaître la manière dont il s'y conduisit. D'Aiguillon a eu le tort d'être trop
longtemps sa dupe ; encore en avril 1764 il écrivait en sa faveur ; la conduite
238 LA bri;tagnk et le duc d'aiglillon
jipporla dans celte mission une négligence poussée ù un tel
point que le mot de com[)licité serait infiniment plus exact.
Tout en ayant l'air de poursuivre Le Doucher, négociant de
Hennés, le principal membre de la société Addenin, avec la
dernière rigueur, il laissa rendre par rintluence d'un sieur
Héron, premier commis de M. de Courteille, homme d'une
probité douteuse, un jugement en vertu duquel le bail d'Ad-
denin fut définitivement fixé, le 13 juillet 1762, à 92,500 li-
vres (') ; or, en ce moment même, il y avait des compagnies
qui oll'raient de le prendre pour 105,000 s'il était résilié. Ces
pratiques frauduleuses eurent bientôt niené la ville de Rennes
à la ruine et les fermiers de ses octrois, notamment Le Bou-
cher, à la richesse (-). Toutes les villes de Bretagne avaient
d'Hévin qui celte année même manœuvra de façon à empêcher l'envoi d'une
lettre où la communauté de Rennes exprimait sa gratitude au commandant, lui
ouvrit les yeux. Un arrêt du conseil du 19 mars 1766 lui interdit toutes fonc-
tions de maire et un autre du 28 mai 1766 dut ordonner la résiliation de toutes les
adjudications faites jusqu'à ce jour par la ville de Rennes. Après le départ de
M. de Flesselles, il essaya vainement de se faire réintégrer dans ses fonctions. On
verra plus tard son rôle dans le procès de d'Aiguillon. En 1775, il en était encore à
solliciter son rétablissement dans ses fonctions : il ne l'obtint qu'à la condition de
remettre sa démission au bout de trois mois. Bien entendu, d'après lui, ses disgrâ-
ces n'auraient été dues qu'à la haine de d'Aiguillon qui poursuivait en lui un ami
et parent de la Ghalotais. « Une main de fer avait été employée contre lui, faible
roseau... » disait M°^o Hévin dans un mémoire pour son mari.
i') Lettre de Le Bret, 21 octobre 1763 (Arch. d'Ille-et-Vil., G. 265). — Par arrêt
du 28 novembre 1766, toutes ces circonstances ayant été dévoilées, les parties fu-
rent remises dans le même état qu'avant les arrêts de 1761 et 1762 et Addenin
condamné à satisfaire à toutes les conditions de son bail. Ce fut alors à son tour
de faire opposition à cet arrêt, d'oii un procès interminable, encore pendant en
1770.
(-) On ne peut pas ne pas remarquer que plusieurs des hommes avec lesquels
M. de la Giialotais était le plus lié se sont trouvés compromis, à des degrés divers,
dans cette vilaine affaire. Abeille était un des intéressés dans le bail Addenin
(lettre de Duclos au contrôleur général, 30 juin 1770, H. 611) : Hévin était un pa-
rent de M. de la Ghalotais, Addenin lui-même un de ses agents (lettre de M. de
Caradeuc à Bertrand de Molleville, 25 fév. 1785, Arch. Ille-et-Vil., G. 1966) : et Le
Boucher, dont le rôle fut aussi plus que suspect, était un des agents et un des pro-
tégés du procureur général : il était un des intermédiaires de la correspondance
active qui s'échangeait entre les meneurs du Parlement de Rennes et les autres
Parlements du royaume (billet de M. de la Gascherie à M. de Montreuil, Procès,
1, 258 : interrogatoire de M. de Montreuil, II, 432). D'Aiguillon l'appelle « un
homme taré sur tous les points » (lettre à Laverdy, 16 juillet 1764, H. 636). Ge
jugement sévère parait bien ne pas l'avoir été trop, car il est entièrement corro-
boré par le témoignage si grave en pareille matière de M. de Robien, homme
essentiellement impartial et modéré dans ses appréciations comme dans ses
expressions, qui représente constamment dans sa correspondance le sieur Le
Boucher comme un fripon : "Je tranche le mot hardiment, » écrit-il le 6 jan-
AFFAIRE DU BAIL DES OCTROIS DE RENNES 239
plus OU moins de semblables difficultés pour se faire payer
de leurs fermiers (*), grâce aux complaisances exagérées que
les intéressés savaient se procurer dans le Conseil d'Etat,
et malgré les vigoureuses protestations de l'intendant et du
commandant (^), qui ne cessaient de montrer les conséquen-
ces néfastes d'un pareil système. Le Parlement ne pouvait
ignorer ces détails quand il rédigeait ces remontrances, où il
rendait d'Aiguillon responsable de la déroute des budgets
municipaux. Mais on n'en voulait qu'à lui, et voilà pourquoi
l'on faisait le silence sur des manœuvres bien autrement con-
damnables et bien autrement ruineuses ('^).
M. de la Gascherie, dans son Mémoire justificatif, accuse le
vier 1766, « car j'ai à peu près toute certitude de ce qui s'est passé entre lui et le
maire, lorsque celui-ci fut député pour s'opposer à la demande de réduction de
prix du bail... » M. de Robien tenait ces détails de M"= Roux, son avocat au con-
seil, qui l'avait été aussi de Le Boucher, lors de sa contestation avec la ville de
Rennes.
(') Des faits du mCjme genre s'étaient passés à Nantes ; à Brest, un autre favori
du bastion, Gratien, pour qui le duc de Duras et la noblesse montrèrent une par-
tialité si exclusive aux Etats de 1769, alors fermier des octrois de cette ville, était
aussi en instance pour compter de clerc à maître, au lieu de remplir les conditions
de son bail, et sur le point de l'obtenir.
(^) Le 15 sept. 1761, Le Bret écrivait à Courteille une lettre remplie des protes-
tations les plus vives contre le trop de facilité du conseil à délier les adjudicatai-
res de leurs engagements, et d'Aiguillon l'annotait de la façon suivante : « Cette
») lettre est très bien et devrait faire ouvrir les yeux à M. de Courteille sur les
» injustices que ses bureaux lui fout commettre tous les jours..., mais je ne se-
«1 rais pas étonné que les fermiers des octrois de Brest ne fussent aussi bien traités
» que ceux de Rennes et de Nantes l'ont été. Il est certain qu'il est impossible de
» soutenir l'administration si on admet de pareilles demandes. Je n'ai cessé de le
') dire et je le répète à chaque instant. » (H. 623).
(') Un autre grand chef d'accusation contre d'Aiguillon a été d'avoir imposé de
trop lourdes dépenses pour son logement et celui de sa suite à la ville de Rennes,
ainsi qu'aux villes qu'il traversait. Contentons-nous de remarquer à ce propos
l» que les frais de séjour de d'Aiguillon devaient être naturellement plus élevés
que ceux de ses prédécesseurs, puisque ses séjours eux-mêmes étaient beaucoup
plus longs ; 2" que les plaintes à cet égard étaient bien antérieures à lui, puisque
le l'j octobre 1753 le procureur syndic de la ville de Rennes représentait à la
communauté qu'il était à propos de prendre des mesures à l'occasion de la pro-
chaine entrée du nouveau commandant, pour éviter « les dépenses excessives
qu'avaient coiitées les fournitures des années précédentes à l'hùlel de Blossac. »
(résidence des commandants à Rennes) ; 8" que d'Aiguillon a fait tout ce qu'il a pu
pour diminuer ces dépenses ; 4» et enfin que la musique dont il se faisait suivre, et
qui lui a été reprochée comme un débordement de luxe scandaleux, loin dêtre
alors un objet de haine et d'épouvante, comme les libelles l'ont répété, était fort
appréciée par les populations, notamment par les dames, et son passage par une
ville était regardé par elles comme une bonne fortune. (Lettre écrite de Lannion,
14 juin 1759, A. G. 3533).
240 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGLILLON
duc d'Aiguillon d'avoir couru, sitôt qu'il eut connaissance de
l'arrêt du 5 juin, de Véretz à Compiègne pour inspirer aux
minisires la fureur dont il fut rempli en se voyant démasqué.
11 y a là une inexactitude et une calomnie : d'Aiguillon ne
vint à Compiègne qu'en juillet, sur l'invitation de Choiseul
lui-même, et quelle qu'ait pu être son indignation légitime
contre la conduite du Parlement, elle était moins grande pro-
bablement que l'irritation et la déception du contrôleur géné-
ral, dont l'arrêt du 5 juin contrecarrait tous les plans. Sans
oser toutefois faire casser cet arrêt, M. de Laverdy adressa
de vifs reproches au premier président, à Mi\l. de la Ghalo-
tais et de la Gascherie, à tous ceux qui lui avaient donné des
assurances si complètement démenties par l'événement, et il
prit, avec autant d'énergie qu'il était capable de le faire, la
défense du duc d'Aiguillon : « L'administration des grands
» chemins, écrivait il au premier président ('), est aussi douce
» que bien entendue, et il serait peut-être heureux de pouvoir
» l'établir dans les autres provinces du royaume : adminis-
» tration qui a pour base des règlements faits et concertés
» avec les Etats, et sur laquelle j'ai des preuves non équivo-
» ques de la satisfaction des différents ordres de la province.
» La ville de Nantes est peut-être la seule où il ait été fait des
» travaux un peu considérables, au fur et à mesure des fonds
» qu'elle a pu employer, sur un plan arrêté par le conseil
» depuis nombre d'années, et dont il me parait devoir résul-
» ter une véritable utilité pour cette ville commerçante, qui
» en désire l'exécution... J'ai fait rechercher s'il y avait des
» plaintes de la part des propriétaires de cette ville ou de
» quelque autre de la province, et il ne s'en est trouvé
» aucune... C'est avoir voulu prévenir Sa Majesté bien peu
» favorablement sur ce qu'elle doit attendre des mémoires
)) qui lui seraient envoyés que d'avoir parlé de plusieurs de
» ces objets de la manière que le Parlement l'a fait... » D'au-
tres ministres ne furent pas moins amers dans les reproches
qu'ils adressèrent au Parlement, et entre autres Choiseul, soit
qu'il voulût avoir l'air de blâmer toute cette intrigue, soit
(ju'il regrettât réellement que l'on fût allé si loin (') : « Sa
(') H. G30 : celle lellre a été cilée par Linguel.
('-) 12 juin 1764 (ibid.)- Elle a élé cilée au Procès, I, 290, sous la dale du 14 juin.
DÉPUTATÎON DU PARLEMENT MANDEE A VERSAltLES 2 il
» Majesté, écrivait-il à M. de la Chalotais est mécontente,
» nommément de vous et de M. de la Gascherie. Elle a cru
» que son contrôleur général l'avait engagée mal à propos à
)) envoyer son édit au Parlement de Bretagne. M. de Laverdy,
» pour son excuse, a montré au roi les lettres que vous lui
» avez écrites, et l'on ne comprend pas, après ces lettres,
M comment vous pouvez soutenir l'arrêt de modification. Vous
» êtes accusé ici très fortement d'avoir voulu exciter du trou-
» ble; je ne le croyais pas; mais je ne puis me refuser aux
» preuves que l'on me donne. Je n'ai qu'à me reprocher
» d'avoir été dans l'erreur. » Pour toute justification, M. de
la Chalotais renvoya l'accusation contre d'Aiguillon, et affecta
d'attribuer tout l'esclandre aux manœuvres perfides du com-
mandant pour le perdre et pour discréditer le Parlement
auprès du roi. A l'exemple de son procureur général, la com-
pagnie, elle aussi, ne songeait à rien moins qu'à des excuses;
fort au contraire la commission qu'elle avait nommée, en enre-
gistrant la déclaration, pour rédiger les mémoires et avis pré-
vus par l'article premier, parlait très haut, émettait les pré-
tentions les plus exagérées, affichait l'intention de prendre
connaissance des registres des communautés, de ceux de la
commission intermédiaire et de la commission des contrôles,
de toutes les sommes levées par les Etals, de l'emploi qu'ils
en faisaient ('), et le 19 juin, la grand'chambre osa refuser
d'écouter la lecture d'une lettre du contrôleur général conte-
nant diverses observations à ce sujet, ainsi qu'au sujet de
l'arrêt d'enregistrement (*).
Le parti était décidément bien pris à Rennes de se moquer
du gouvernement, et Laverdy lui-même ne pouvait se le dis-
simuler plus longtemps. Le 22 juin, ordre fut adressé au
Parlement d'envoyer à Compiègne une députation composée
d'un président, de trois conseillers et du procureur général.
Le Parlement désigna à cet effet le président de Robien et
MM. de la Gascherie, de Montreuil et de Kersalaûn, alloua à
chacun des députés 30 livres par jour pendant la durée de
leur voyage, contracta à cet elfet un emprunt de 9,000 livres,
fixa au 2 juillet la date de leur départ, et les chargea jusque-
(') Lettre de d'Amilly au contrôleur général, 6 juin (H. 630).
(^)Ibid.,20jnin (H. 433,.
l)"AlUUILI.ON. 16
242 LA imETAGNE ET LE DL'C d'aIGUILLON
\h tle se procurer « toutes inslructions et mémoires dont ils
auraient besoin pour répondre aux objections qui pourraient
leur être faites au sujet de l'enregistrement de la déclaration
du 21 novembre » ('), et pour faire valoir les motifs des
représentations qui avaient été faites. Admirons, en passant,
la logique et la bonne foi du Parlement, qui avait commencé
par lancer ses inculpations, quitte à réunir plus tard les
preuves A l'appui. On pouvait d'ailleurs compter sur le zèle
de la plupart d'entre eux à cet égard ('), notamment de M. de
la Gascherie, qui mettait alors un homme à lui en campagne
pour se procurer, coûte que coûte, des plaintes confie l'admi-
nistration des grands chemins (^).
M. de la Chalotais, affectant une grande joie d'avoir ainsi
l'occasion de réfuter les calomnies de d'Aiguillon, partit en
avance, dès le 29 juin; mais il trouva une lettre de Saint-Flo-
rentin, lui défendant de paraître à Compiègne avant le reste
de la députation. Tous arrivèrent donc ensemble le 8 juillet
et eurent audience du roi le surlendemain. Les documents
dont ils s'étaient munis leur furent inutiles, car ils ne furent
pas appelés à discuter : « Je n'ai pu voir sans peine, leur dit
» le roi, que dans une occasion où j'ai donné à mon Parle-
» ment les plus grandes marques de contiance-et où je ne
» devais attendre que des témoignages de son zèle et de sa
» reconnaissance, il ait ajouté, par un arrêté compris contre
(') Arrêtés des 25 et 26 juin.
(-) De la plupart, mais non de tous. Il semblerait, d'après divers rapports ano-
nymes, et notamment d'après celui du 25 juin (H. 433), que M. de Kersalaiin était
loin de penser du mal de l'adininistralion des {grands chemins et ne se gênait pas
pour proclamer très haut qu'elle était un grand bien pour la province.
(^) Il s'agit de Rolland, greffier d'une des terres de M. de la Gascherie, dont
riiistoire trouvera place plus loin. Huant à M. de la Glialolais, il a nié vigoureuse-
ment avoir fait faire des recherches et suscité des plaintes. L'ingénieur Dorotte,
dans une lettre à d'Aiguillon, qui est citée dans le Journal du commandement (III,
264), donne à cette assertion un démenti catégorique, montre qu'on ne cherchait
qu'à échauffer les esprits et se plaint des tracasseries qui lui étaient suscitées par-
tout : « .Je vous supplie, écrit il, de me continuer votre protection et de me soute-
» nir contre toutes les clabauderies excitées seulement par cinq ou six particuliers
» qui ne respir*;nt que l'humeur et qui ont été les premiers autrefois à demander
» des roules ». — Rst-ce à M. de la Chalotais que cette phrase fait allusion? Tou-
jours est-il qu'il avait multiplié les démarches pour obtenir le pavage du faubourg
Saint-Hélier, à Rennes, qui menait à la terre de Vern (II. 623). — DAmilly cons-
tate aussi (lettre au contrôleur général, 6 juillet, II. 630) que « des plaintes étaient
» quémandées chez les curés et syndics des paroisses, qui ne songeaient nullement
» à en faire, mais qui n'osaient pas en refuser à ceux qui les provoquaient ».
SCISSION VOTÉE CONTRE d'aIGUILLON 243
» la règle ordinaire dans son arrêt d'enregistrement de ma
» déclaration du 21 novembre dernier, des objets qui y étaient
» totalement étrangers et qui ne tendent qu'à jeter des nuages
» sur une administration dont je suis aussi content que la
» province, ou même à élever des difficultés qui pourraient
» exciter des divisions entre mes sujets s'ils m'étaient moins
» attachés. Retournez sans délai dire à mon Parlement que
» je veux que cette affaire n'ait aucune suite ». Puis, la dépu-
tation sortie, le roi rappela La Chalotais et lui dit en particu-
lier de prendre garde à la conduite qu'il tiendrait personnel-
lement dans cette afïaire. « Conduisez vous avec plus de modé-
» ration, c'est moi qui vous le dis. » Mais ils trouvèrent moins
de fermeté auprès de M. de Laverdy, avec qui ils avaient con-
féré avant l'audience royale; du moins ils se vantèrent de
l'avoir fait convenir qu'ils avaient eu raison quant à l'arrêt
du 12 octobre, et ils assurèrent qu'en général M. de Laverdy
leur avait parlé si faiblement qu'on voyait bien qu'il agissait
à contre-cœur ('). M. de la Chalotais a dit dans son Mé?noire
juslificalif, et peut-être avec vérité, avoir amené M. de La-
verdy à convenir que n'ayant été chargé que d'empêcher des
modifications et l'arrêt ne contenant que des représentations,
sa conduite était à l'abri de tout reproche.
Aussi revinrent-ils à Rennes (13 juillet) irrités, mais non
intimidés, et ils eurent vite fait de communiquer leur colère
au Parlement, qui décida, le 16 juillet, à défaut d'une cessa-
tion de service que quelques-uns de ses membres eussent
vivement désirée, de nouvelles remontrances au roi, et prit
par vingt et une voix contre dix huit (') un arrêté de scission
contre le commandant : (( La cour, toutes chambres assem-
» blées, a arrêté, pour bonnes et justes causes à elles connues,
)) que le sieur duc d'Aiguillon ne sera visité par aucun des
» membres de la cour, à l'exception de ceux qui pourraient
)) être obligés de se trouver chez lui pour les afl'aires de Sa
» Majesté ou pour leurs afl'aires particulières, auquel dernier
» cas ils en informeront la cour, chambres assemblées ».
M. de Laverdy fut indigné de cette déraison; mais telle était
(') Rapport anonyme du 15 juillet (H. 433).
(-) Ce résultat fut obtenu d'une part, par une réduction de voix, d'autre part, en
prenant les voix de quatre conseillers au-dessous de vingt-cinq ans, qui, régulière-
ment, n'auraient pas dû l'être (rapport du 17 juillet : H. 630).
244 LA BRETAGiNE ET LE DUC d'aIGUILLOxN
sa faiblesse qu'au lieu d'agir il s'cnquit dans le plus grand
secret, auprès du premier président, des moyens de rétablir
Tordre sans frapper de coup d'autorité : « Je n'aurais jamais
» imaginé, disait-il naïvement ('), que le Parlement fût assez
» mené pour se porter à des arrêtés de cette nature ; au sur-
» plus, je crois que plus il mettia de chaleur dans ses démar-
» ches, plus on mettra ici de flegme et de fermeté ; je voudrais
» bien en même temps trouver le moyen de ramener l'ordre
» sans qu'on en vint, de la part du gouvernement, à des me-
» sures effectives qui pourraient ranimer les troubles qui
» viennent de s'éteindre. » Et il engagea, selon son habitude
incorrigilde, avec les principaux meneurs du Parlement,
"d'inutiles négociations qui ne servirent qu'à accroître leur
audace et à leur ménager le temps de vaquer paisiblement à
la rédaction de leurs nouvelles remontrances.
Celles-ci, lues le 11 août à l'assemblée des chambres, étaient
une répétition et un développement de ce que les remon-
trances du 1°' février et l'arrêt du 5 juin avaient déjà allé-
gué : les corvées arbitraires et écrasantes, la ruine des villes
par des emprunts multipliés, la destruction des francliises de
la province par l'arrêt du 12 octobre et par celui du 11 juin
17G3, étaient les points successivement abordés; puis le Par-
lement s'élevait avec énergie contre la mauvaise réception
faite à ses députés et en accusait ces hommes qui, perfides
ennemis de la magistrature, l'étaient donc aussi de leur roi :
(( Votre Parlement, en enregistrant, avait jugé que nul mo-
» ment n'était plus favorable pour supplier Votre Majesté de
» jeter un regard paternel sur les corvées excessives, sur les
» dépenses extraordinaires et superflues des villes, sur les
» impôts non enregistrés ni compris aux contrats des Etats...
» Voilà ces représentations que l'on a taxées de criminelles...
» Loin de nous les hommes,qui intriguent pour vous inspirer
» de la méfiance contre le zèle le plus pur, contre la fidélité
» la plus inaltérable... A eux le reproche de faire nailre
» des difficultés qui tendent à intercepter cette communica-
» tion si naturelle du souverain avec les ministres essentiels
» des lois du royaume, qui veulent vous faire envisager la
» liberté légitime de vos sujets comme incompatible à votre
(<) Lettre du 21 juillet (H. 630).
NOUVELLES REMONTRANCES ET NOUVELLE DÉPUTATION 245
» puissance souveraine... A eux le reproche de faire naître
» des difficultés qui pourraient exciter des divisions entre vos
)) sujets, s'ils vous étaient moins attachés. Punissez votre
-» Parlement, s'il est coupable; mais si on l'a calomnié, les
)) lois vous demandent vengeance », Le 17 août, à la suite
d'une délibération tronquée à laquelle avaient été conviés
pour la forme tous les membres absents ('), les remontrances
furent définitivement arrêtées, cachetées et scellées. Le roi,
toujours débonnaire, avait consenti qu'elles lui fussent appor-
tées par une grande députation de huit membres du Parle-
ment et non par un président et deux conseillers, comme il
l'avait d'abord demandé. On nomma pour cette grande dépu-
tation MM. de Robien, du Pont, de Boux de Saint-Mars, de
Gouvello, de Grimaudet, de Montreuil, de Kersalaûn et de
Guiray, avec défense expresse d'engager aucune négociation
avec aucun des ministres et d'écouter aucune proposition
sans en donner avis à la cour et avoir reçu ses ordres.
La députation se mit en route et présenta ses remontran-
ces le 26 août. Le 31, elle eut audience pour recevoir la
réponse de Sa Majesté. Le ton en était sensiblement moins
énergique que celui de la réponse précédente, et les ennemis
de d'xViguillon purent remarquer avec plaisir que pas un mot
n'y était dit pour défendre l'administration du duc contre les
attaques du Parlement. Evidemment le gouvernement, irré-
solu, divisé, subissant tour à tour toutes les influences, ne
savait pas à quel parti s'arrêter pour prévenir les troubles
graves qu'il prévoyait et qu'il redoutait à l'excès. «J'ai désap-
)) prouvé, disait le roi, que mon Parlement de Bretagne ait
» fait entrer dans son arrêt d'enregistrement de ma déclara-
» tion du 21 novembre des objets étrangers à cette loi et j'ai
» voulu lui en faire sentir les conséquences, mais mon Parle-
» ment n'a pas dû penser que j'aie douté de sa fidélité et de
» son zèle, sur lesquels je lui ai toujours rendu assez de jus-
» tice pour qu'il n'ait pas besoin de se justifier auprès de moi;
» ainsi je vous répète que mon intention est que cette affaire
» n'ait aucune suite. Je serai toujours attentif à maintenir les
(') 11 y eut ce jour-là six présidents et soi.xanle-dix-sept conseillers. On impo.'sa
bruyamment silence à tous ceux qui, comme MM. de Langle et de la Biochaye,
voulurent protester contre la teneur des remontrances et défendre l'administration
des grands chemins. Toute objection fut étouffée avec scandale.
24G LA IJHETAGNE ET LE DIC l)'AI(iUILLON
» privilèges légitimes des Etats et à pourvoir dans le temps
)) et de la manière que je le jugerai convenable aux objets
» qui intéressent le véritable bien d'une province qui, à son
» ancienne et première dépendance de ma couronne, que
» mon Parlement no doit jamais lui laisser oublier, joint les
» avantages qui lui ont été assurés lors de sa réunion et qui
» ne me sont pas moins chers qu'à elie-mèine ('). Je connais
» l'ulililé des usages qui y ont lieu par rapport aux corvées,
» et si, dans la suite, il s'y glissait fjuelques abus, j'emploie-
» rai mon autorité pour y remédier. Mon Parlement ne doit
» pas perdre de vue que le bien de mon service exige la plus
» parfaite intelligence enlre tous ceux qui exercent mon auto-
» rite dans la province, et que ce qui y serait contraire ne
» pourrait que me déplaire. «M. de Laverdy avait précédem-
ment dit et répété à ses correspondants du Parlement que si
l'enregistrement contenait des articles de nature à déplaire
au roi, rien ne pourrait lui ôter de l'esprit la conviction que
son Parlement n'avait demandé la déclaration que pour exci-
ter des troubles et des querelles, ni l'empêcher de faire usage
de son autorité pour réprimer cette audace. L'attentat avait
été commis et le roi déclarait maintenant, en termes soigneu-
sement calculés pour ne pas irriter la susceptibilité de sa
cour, n'avoir jamais douté de sa fidélité et de son zèle! Dans
une lettre du même jour à son neveu, Saint-Florentin déplo-
rait le peu de fermeté de cette réponse et affirmait que, si on
l'eût cru, elle eût été d'un autre style. Ce fut sans doute pour
suppléer à ce qu'elle ne disait pas ou ne disait pas assez que
Maupeou et lui prirent à part MM. de Montreuil et de Kersa-
laiin, et leur déclarèrent que le roi était très mécontent d'eux
personnellement, qu'ils s'étaient faits les instruments de la
haine de M. de la Gascherie contre le duc d'Aiguillon, que le
roi leur défendait très expressément de faire imprimer leurs
dernières remontrances, que ce qui y était avancé sur les
grands chemins était faux et qu'on avait bien voulu leur
épargner l'humiliation de le leur dire en face; mais cette
cette démarche nouvelle, venant après une déclaration royale
(') M. de Laverdy méditait dès lors l'ouvrage historique qu'il devait faire paraî-
tre l'année suivante pour démontrer que l'union de la Bretagne à la France n'avait
pas été l'association de deux Etats souverains et indépendants, mais la réunion
d'un fief compris de temps immémorial dans la mouvance de la couronne.
NOUVELLES REMONTRANCES DV PARLEMENT 247
d'un ton extrêmement différent, était, elle aussi, une nouvelle
maladresse qui montrait au grand jour à quel point le minis-
tère était divisé et qui ne pouvait qu'encourager les séditieux
à aller de l'avant.
En effet, dès leur retour à Rennes, les deux conseillers
ainsi tancés n'eurent rien de plus pressé que de laisser trans-
pirer les propos que les ministres leur avaient tenus, encore
qu'ils eussent reçu de ceux-ci défense expresse de les faire
connaître; le Parlement s'empressa de son côté de leur en-
joindre par arrêt du 3 septembre de répéter tous les détails
de cette conversation particulière, ce qu'ils firent immédiate-
ment sans plus de résistance. Délivrer à bon nombre de con-
seillers copie des remontrances du 17 août, afin que le gou-
vernement ne sût sur qui faire retomber la responsabilité de
l'impression qu'on était fermement résolu à faire, en décider
de nouvelles, charger de leur rédaction ^IM. de Robien, de
la Gascherie, de Montreuil et de Kersalaûn, qui peut-être se
seraient bien passés de cet honneur, et qui commençaient à
ne pas être sans quelque inquiétude sur les suites de leur
désobéissance, fut l'affaire de peu de temps (4 septembre).
jNIais ils étaient désormais trop avancés pour pouvoir reculer,
et le Parlement lui-même, où beaucoup aussi regrettaient de
s'être engagés sans preuves dans cette affaire, ne pouvait
plus battre en retraite sans se couvrir de ridicule. Cet argu-
ment était décisif pour imposer silence aux modérés, qui
n'eussent pas été éloignés de souhaiter une conciliation.
Aussi lorsque les quatre messieurs proposèrent, d'un ton
assez mal assuré et d'une mine assez piteuse ('), le canevas
des nouvelles remontrances, il fut accepté tout d'une voix;
on remit la lecture du texte définitif à la rentrée, au 3 dé-
cembre : puis on se sépara après avoir confirmé par trente et
une voix contre vingt-huit l'arrêté de scission pris contre le
duc d'Aiguillon (7 septembre).
Les héros de cette aventure n'avaient pas tort de trembler.
Il ne parut pas possible de laisser impunie leur flagrante
désobéissance, et MM. de Montreuil et de Kersalaiin, auxquels
on adjoignit M. de la Gascherie, regardé à Versailles comme
le principal meneur de toute l'intrigue à cause de son ini-
(') Rapports du 3 septembre et jours suivants (H. 6301,
248 LA BRIiTAGMil ET LF. DUC d'aIGUILLON
mitic personnelle contre d'Aiguillon, reçurent le 12 septem-
bre l'ordre de se rendre à Versailles, où ils trouvèrent des
lettres de cachet leur enjoignant de partir pour Sens et d'y
rester jusqu'à nouvel ordre. Mais il était visible que le minis-
tère n'avait recours h ces rigueurs qu'en tremblant. Le plus
vif désir de M. de Laverdy était de trouver quelque prétexte
pour mettre un terme à leur punition, dans la crainte qu'elle
ne mit en combustion, à la rentrée, tous les Parlements du
royaume, et il insinua à d'Aiguillon de demander lui-même
leur rappel (*). Comme le bruit public les accusait de n'avoir
agi que par inimitié contre le commandant, ce serait un pro-
cédé noble et généreux qui éteindrait tous les ressentiments
et réconcilierait tous les cœurs; d'ailleurs, ajoutait le minis-
tre, qui était pour la magistrature le plus compromettant des
amis, et sous la plume duquel reviennent à chaque instant
des aveux dépouillés d'artifice sur les motifs peu élevés qui
la faisaient agir, on serait toujours forcé de les rendre à la
rentrée, parce que le Parlement, de Rennes finirait par se
porter à des folies pou- les ravoir, et que M. Lambert, accusé
par M. de la Gascherie de mauvaise foi. mettrait celui de
Paris en feu pour se disculper.
Cette nouvelle preuve de faiblesse n'apprit certainement
rien à d'Aiguillon, qui en avait déjà fait l'expérience, mais
elle lui donna sinf,ailièrement à réfléchir à la veille d'une
session d'Etats que les fautes déjà commises, celles qu'il était
facile de prévoir encore, et les exigences fiscales du gouver-
nement devaient certainement rendre particulièrement redou-
table. Forcé, par les vives instances qui lui étaient sans cesse
renouvelées, de conserver ces fonctions périlleuses dont il eût
souhaité d'être débarrassé, il crut nécessaire de s'adresser au
roi lui-même et de lui demander une enquête solennelle sur
son administration en Bretagne, et il écrivit à Louis XV la
lettre suivante (15 septembre) (').
« Sire, votre Parlement de Bretagne, excité et animé par
» les ennemis de votre autorité, qu'on attaque partout aujour-
» d'hui, et que je défendrai jusqu'à mon dernier soupir, vient
» de publier les fausses accusations qu'il a osé porter contre
(') Lettre du 10 septembre (H. 630).
(') H. 630. *
d'aiguillon fait appel au roi et au dauphin 249
)) moi à Votre Majesté et de les renouveler avec plus de vio-
» lencc que jamais dans des objets de nouvelles remontrances
» qu'il a arrêté de lui présenter, malgré les défenses cxpres-
» ses et réitérées qu'elle lui a faites de parler d'une affaire
» qui ne la regarde point. Si les plaintes (ju'il fait de mon
» administration étaient vraies, je devrais payer de ma tête
» l'abus que j'aurais fait de l'autorité qu'elle a daigné me
» confier, mais si je n'ai employé cette autorité que pour le
)) bien de son service et l'avantage des peuples de celle pro-
» vince, comme je l'ai prouvé d'avance à Votre Majesté et à
» son conseil, et comme je puis encore le démontrer plus
» positivement aujourd'hui, je suis fondé à me plaindre des
» imputations calomnieuses de votre Parlement et à supplier
» Votre Majesté d'en faire une justice éclatante. Si... elle
» avait quelque doute sur la sagesse et l'exactitude de ma
» conduite, j'ose lui demander avec les plus vives et les plus
» respectueuses instances d'envoyer en Bretagne un membre
)) de son conseil pour l'examiner .dans le plus graud détail,
)) sur tous les points, et lui en rendre ic^nple. Quelque humi-
» liant que puisse être un pareil examen. .-i, je m'y soumettrai
» avec joie, bien convaincu que le résultat lui fera connaître
» que je ne suis point indigne de la protection qu'elle a dai-
n gné me promettre lorsqu'elle m'a ordonné de me rendre
» en Bretagne, et que ma fermeté inébranlable pour le main-
» tien de son autorité est le seul motif des indécents procédés
» du Parlement à mon égard... » Et il écrivit le même jour à
son protecteur attitré le dauphin une lettre conçue presque
dans les mêilies termes.
La réponse du roi fut bienveillante, mais quelque peu éva-
sive : Mon cousin, lui disait le monarque, je ne suis pas sur-
» pris que vous ayez eu toutes les plus jolies femmes à la
» vivacité et à la ténacité que vous apportez à tout ce que
» vous désirez. Oh! que n'ai-je été comme cela toujours! Je
» suis content de vous, je vous l'ai dit et vous le répète; mi is
» votre style ampoulé et jilein de... (') ne me fera pas chan-
» ger : servez-moi avec probité, vigilance, exactitude, zèle,
» et comptez avec cela sûrement sur mon appui. Le membre
» de mon conseil que je pourrais vous envoyer en serait le
(') Ici est un mot efîacé. *
250 LA BRRTAGNE ET LK DlC d'aIGUILLON
i»
» chef. S'il était plus jeune et moins timide, il irait, mais
» dans tout autre vue que les vôtres. » Celle du dauphin,
conçue en termes plus satisfaisants, n'était pas beaucoup plus
rassuranle : « ... Je ne vois encore rien de bien disposé à
» vous répondre sur ce ton, et tout ce que je puis vous dire,
» c'est que les accusations énoncées dans les remontrances
» dans des termes obscurs sont si atroces, si éloignées de la
» vérité que, quelque désir que la faction parlementaire ait
5) de vous attaquer, je ne puis croire qu'ils osent en venir
» jusquc-1^. Pour ce moment ci, permettez-moi de me réjouir
» de voir encore, pendant cette tenue, les allaires du roi entre
» vos mains. J'espère qu'enfin vous surmonterez tout ce que
» le malheureux esprit qui règne vous suscite de difficultés;
» nos intérêts sont si unis que vous souhaiter du succès c'est
» nous en souhaiter à nous-mêmes; mais ce motif n'est pas
» le seul : vous savez combien je m'intéresse personnelle-
» ment à ce qui vous regarde, et je vous prie d'en être aussi
» convaincu que de ma parfaite estime. »
Ainsi, de la part du dauphin, un bon vouloir absolu, mais
impuissant ; de celle du roi, de banales protestations de satis-
faction qu'il ne fallait pas s'attendre à voir suivies d'effet; un
ministère divisé et irrésolu, dupe ou complice des parlemen-
taires, tremblant sans cesse devant eux ; la calomnie sûre de
l'impunité et bénéficiant de la faveur de l'opinion publique,
séduite ou subjuguée; voilà dans quelles conditions se trou-
vait d'Aiguillon, à la veille d'une session d'Etats qu'on avait
tout fait pûur rendre extrêmement difficile, et où l'intrigue
nouée pour le perdre allait trouver de puissants 'moyens d'ac-
tion.
CHAPITRE XI
LES ÉTATS DE 1764-1765. — DÉxMISSION DU PARLEMENT. — ARRESTA-
TION DE M. DE LA CHALOTAIS
Déjà s'annonçaient de terribles orages. En faisant enre-
gistrer par le Parlement la déclaration du 21 novembre — on
a vu à quel prix — le contrôleur général avait cru se faciliier
la tAche ; il n'avait fait que la rendre plus compliquée ; il s'était
engagé, il avait engagé les représentants de l'autorité royale
dans la province dans un labyrinthe de difficultés dont il
importe de décrire, avec le moins de confusion possible, les
tours et les détours compliqués : car toute « l'affaire de Bre-
tagne » est sortie de là.
L'enregistrement au Parlement était pour l'administration
un bien faible avantage, quelque chèrement qu'il eût été payé,
car il ne la dispensait nullement d'obtenir le consentement
des Etats, en vertu de la règle primordiale et constamment
répétée dans les contrats passés à chaque session avec les
commissaires du roi, qu'aucune levée de deniers ne devait
être faite dans la province sans le consentement des Etats et
sans vérification aux cours souveraines. Tout en supportant
impatiemment celte fâcheuse restriction des prérogatives
gouvernementales, Laverdy n'avait nullement l'intention de
contrevenir à cette règle, et il s'était résigné à attendre les
Etats pour faire lever le second vingtième et le deuxième^
sol pour livre des droits appartenant à la province. Mais il
en était autrement à ses yeux des impôts dont la levée ne
regardait en rien les Etats, comme les droits des fermes
générales du roi et les octrois municipaux : et il avait résolu
d'en faire percevoir les sols additionnels dès que le Parle-
ment aurait enregistré Ja déclaration, d'abord parce qu'au-
cune ressource, si médiocre qu'elle fût, n'était à négliger
dans l'état de pénurie du Trésor, et aussi parce que se réser-
vant, selon les circonstances, d'en accorder aux Etats l'abon-
252 LA DllKTAGM': KT M! IMC I)'aI(;1 ILLO.N
nenienf, il tenait auparavant à connaître par l'expérience le
cliillVc normal de leur rendement. Les arguments les plus
solides ne manquaient pas pour justifier cette perception.
Le premier de tous était (]uc ces droits ayant été créés et se
percevant depuis un temps immémorial sans aucune immix-
tion des Etats, il eût été singulièrement étrange d'avoir à
solliciter pour l'imposition accessoire un consentement qui
n'était pas nécessaire [)our l'imposition principale. Les droits
des fermes générales qui se levaient en Bretagne (médiocre-
ment productifs puisque ni les gabelles ni les aides n'avaient
cours dans cette province) étaient des droits de traite, impor-
tants surtout à Nantes : droit de la prévôté de Nantes, de
brieux, de domaine d'Occident, droit de fret, droits sur les
huiles et savons, etc., levés sans délibération des Etats,
placés depuis les ducs de Bretagne eux-mêmes entièrement
sous la main du prince, établis, diminués, augmentés, selon
son gré et d'après les nécessités de sa politique commerciale :
ces droits étaient d'ailleurs, ainsi (ju'on le fit remarquer avec
raison, levés non pas à vrai dire sur la province elle-même,
mais sur des marchandises qui souvent ne faisaient que la
traverser; le principe fondamental invoqué h tout propos et
hors de propos par les Etats ne pouvait donc ici recevoir son
application : si par exemple au lieu de percevoir à Nantes des
droits d'entrée sur les marchandises provenant de Bordeaux
ou des Antilles, le gouvernement avait jugé plus avantageux
de percevoir les mêmes droits à la sortie dans nos îles ou sur
la Gironde, le résultat eût été exactement le même et la Bre-
tagne n'aurait eu à élever aucune espèce de plainte, même
spécieuse ('). Quant aux sols pour livi-e de ces mêmes droits.
, (') Coniac le démontrait (l"une inanicro irréfutable dans une lettre de mai 1765,
au duc d'Aiguillon (H. 436). Lorsque ledit de juillet 1764 sur la liberté d'expor-
tation des grains donna lieu à la perception d'un droit léger à la sortie, ce droit
fut levé dans les ports de Bretagne comme ailleurs, sans consentement des Etats:
non seulement ils ne réclamèrent pas, mais môme ils se félicitaient hautement de
cette réforme. Le Parlement de Paris lui-même n'a pas osé soutenir ici la théorie
des Etats de Bretagne et il a pris, chose signilicaLive, la tournure dubitative dans
ses remontrances du 6 sept. 1765 : «... Votre Parlement ne se dissimule pas...,
>' qu'il y a lieu de douter si la règle générale qui exclut l'établissement de quelque
>. imposition que ce soit sur la Bretagne sans le consentement des Etats de cette
» province, est réellement applicable aux droits de traite, qui paraîtraient se perce-
>' voir beaucoup moins sur les Bretons que sur les étrangers... ». Il soutenait seule-
ment que siropposilion des Etats, en ce qui concernait les droits de traite, était
Les sols pour livre des droits des fermes et des octrois 2oâ
les premiers, qui avaient été créés en 1705, puis en 1715,
abolis en 1717, rétablis en 1718, l'avaient été sans le consen-
tement des Etats, et même, chose plus significative encore,
malgré les plaintes réitérées de ces mêmes Etats, qui tous les
ans répétaient à ce sujet dans leur cahier de doléances des
plaintes auxquelles le gouvernement se gardait bien d'avoir
le moindre égard (*). De même pour les octrois municipaux.
Le Bret faisait remarquer qu'autrefois sans doute les villes
s'adressaient aux Etats pour obtenir leur consentement à
l'eflet de pouvoir poursuivre au Conseil d'Etat l'obtention des
droits d'octroi qu'elles désiraient lever, mais que l'expérience
ayant démontré que les octrois accordés aux villes ne por-
taient aucun préjudice au rendement des devoirs, et le gou-
vernement ayant d'ailleurs établi en Bretagne un commis-
saire départi dont les avis suffisaient pour lui faire connaître
l'utilité ou les inconvénients des droits d'octrois proposés, on
avait cessé avec soin de consulter les Etats sur les demandes
municipales de création, prorogation ou augmentation d'oc-
trois, et que le roi seul en décidait en son conseil ("^j. 11 s'agis-
sait d'ailleurs, en pareil cas, non pas de deniers levés sur
l'ensemble de la province, mais sur telle ville en particulier,
et une perception de telle sorte ne rentrait pas dans les
termes du contrat des Etats, pas plus que les taxes addition-
nelles que telle ou telle paroisse pouvait juger à propos de
s'imposer, pour faire une réparation, soutenir un procès, etc ,
mal fondée, c'était au Parlement, légitimement saisi, à en débouter les Etats. Il
serait résulté de cette théorie que toutes les fois que des sujets du roi auraient eu
la fantaisie de lui contester n'importe quel droit, même bien établi, le gouverne-
ment aurait été obligé d'accepter un procès, d'événement au moins incertain,
devant des juges ennemis par tradition de l'administration et paiticuiièrement de
l'administration financière. Un pareil système pouvait conduire aux conséquences
les plus graves.
(') Les remontrances de 1722 (art. G), de 1724 (art. 5) de 1726 (art. 6) ne pensent
même pas à alléguer contre les quatre sois pour livre, rétablis en 1718, une pré-
tendue violation des droits de la province. La question de droit n'apparaît que
dans celles de 1728 (art. 4) puis de 1730 (art. 9) et ainsi de suite tous les deux ans,
dans des doléances dont la monotonie n'avait d'égale que leur inutilité. — Si le de-
voir d'empêcher une perception non consentie avait été aussi impérieux que le sou-
tinrent les factieux de 176i, ce n'est pas alors qu'il eût fallu faire un éclat : c'était
quarante ans plus tôt. Ce qui se fit pour les cinquième et sixième sols s'était
déjà fait pour les quatre premiers.
(-) Lettre du 1«'' sept. 1764, H. 625. — Ce sera seulement en 1784 que le gouver-
nement reconnaîtra le droit des Etats à être consultés sur les octrois.
2o4 LA imETA(iNE ET LE DfC d'aIGLILLON
n'avaient à être consenties par l'assemblée provinciale. En
fait, surtout depuis une trentaine d'années, le pouvoir cen-
tial statuait exclusivement sur toutes les questions relatives
aux octrois, sans que les Etats eussent à s'en inèler autrement
que pour proférei' contre un pareil état de choses des plaintes
faites sans beaucoup de force ni de conviction et dédaigneu-
sement repoussées. Telles étaient les raisons, évidemment
plausibles, pour lesquelles le contrôleur général crut devoir
et pouvoir faire lever, sans plus attendre, les sols pour livre
des droits des fermes générales et des octrois municipaux,
bien convaincu que la réserve générale des privilèges et
libertés de la province, faite par le Parlement dans son enre-
gistrement, n'avait ici rien à voir, et d'autant plus fondé à le
croire qu'aux Etats de 1762, alors que le premier sol pour
livre en sus des octrois de certaines villes était déjà per(,*u,
mais non encore accordé par les Etats, aucune réclamation
ne s'était fait entendre, bien que les maires de ces villes
fussent membres de l'assemblée ('). Le raisonnement eût été
parfaitement juste, si les Bretons eussent été hommes à
entendre raison, et si le gouvernement eût conservé assez
d'autorité pour la leur faire entendre. Malheureusement
l'une et l'autre de ces deux conditions faisaient complète-
ment défaut. Ce qui, en d'autres temps, lui était permis sans
aucune difficulté, ne lui était plus possible à présent : le moin-
dre exercice de l'autorité était dénoncé comme un acte
odieux de despotisme, et des exigences qui jusqu'alors avaient
passé à peu près inaperçues allaient être maintenant dénon-
cées comme d'intolérables attentats. Les artisans de troubles,
qui avaient conscience de leur force et de l'avilissement du
pouvoir, n'eurent garde de perdre une si belle occasion. Ils
avaient pris habilement leurs mesures, et l'enregistrement
même du Parlement, qui détermina le contrôleur général à
C(Mnincncer la perception à partir du 1" juillet, n'était qu'un
piège grossier dans lequel le malheureux ministre donna
tôle baissée, avec son im[)éritic ordinaire.
Ce n'était pas cependant qu'il ne fût prévenu. D'Aiguillon,
aussi bien au courant de la situation de la province que le
contrôleur général l'était peu, lui conseillait d'attendre, par
[') Méin. de Desnos des Fossés, Bibl. nat., ms. 11539.
OPPOSITION DE LA COMMISSION INTERMEDIAIRE 2'0O
prudence. Aux objections du ministre, qui lui répétait sans
cesse que le principal des droits n'étant pas soumis au con-
sentement des Etats, l'imposition additionnelle ne devait pas
l'être davantage, il répondait que les octrois des villes
étaient destinés aux besoins de celles-ci, mais que les sols
pour livre de ces mêmes octrois, étant destinés aux besoins
de l'Etat, n'étaient pas dans le même cas : et il prévoyait que
la commission intermédiaire, gardienne farouche et intraita-
ble des privilèges de la province, toujours interprétés par
elle dans le sens le plus étendu, pourrait bien présenter re-
quête au Parlement pour protester contre la perception
d'impositions non consenties ('). M. de Laverdy n'en fit pas
moins procéder à la perception des sols pour livre sur les
droits des fermes et sur les octrois, et les réclamations pré-
vues ne se firent pas attendre. Le maire de Nantes et Le
Boucher, miseur de la communauté de Rennes, dénoncèrent
aussitôt à la commission intermédiaire cette prétendue viola-
tion des privilèges provinciaux, et celle-ci, fort embarrassée,
adressa des représentations au contrôleur général. Il était
facile de prévoir qu'elle ne s'en tiendrait pas là et qu'elle
irait jusqu'au Parlement, lequel, ravi de mettre l'administra-
tion dans l'embarras, pourrait bien accueillir sa requête et
interdire la levée des droits jusqu'à ce qu'ils eussent été con-
sentis par les Etats. D'Aiguillon ne voyait d'autre moyen de
se tirer de ce mauvais pas que de traîner les choses en lon-
gueur, de retarder le plus longtemps possible la réponse à
faire à la commission intermédiaire, de gagner le temps des
vacances, et de sévir contre ceux qui avaient excité cette tra-
casserie, afin d'empêcher le plus possible que leur exemple
fût suivi (^). Le Brct, très inquiet aussi, donnait les mêmes
conseils et pensait que la meilleure l'éponse à faire à la com-
mission serait de ne pas lui contester le droit juridique de
faire opj)osition devant le Parlement, mais de lui conseiller
de ne pas s'en servir, pour ne pas nuire à diverses deman-
des qu'elle adressait en ce moment même à Sa Majesté. On
pouvait peut-être, en effet, par cette tactique, détourner la
commission des démarches irréparables; mais le plus.difil-
(M Lettre du 16 juillet, H. 636.
(■^) Ils furent mandés à Paris el semonces.
256 l.A lllll!;TA(iNE ET Li; DUC i/aiguilLoiN
cile à persuader était le conlrôleui.' général lui-même, exas-
péré de voir surgir une nouvelle difficulté après avoir tant
sacrifié au rétablissement de la paix, et plus disposé, dans
sa colère, à bouleverser de fond en comble la constitution de
la proviuce (pi'à se prêter aux mesures de prudence qui lui
élaicnt recommandées. « Il est intolérable, à la vérité, écri-
» vait-il ('), d'éprouver des difticultés aussi peu fondées de la
» part de la province du royaume la plus comblée des grâces
» du roi, et si les commissaires des Etats peuvent se porter à
» faire opposition à la levée des deux sols pour livre sur les
» octrois,... je suis déterminé h proposer h Sa Majesté les par-
» tis les plus sévères à Tégard d'une commission qui ne sub-
» siste que de son autorité, et avec laquelle il sera prouvé de
» plus en plus qu'il est devenu impossible de faire le service
» dans les parties les plus simples... Je serais bien fâché que
» mon ministère fût l'époque de changements essentiels appor-
» tés à l'administration des impositions dans la province
» mais il l'aurait été malheureusement d'une résistance sans
)) exemple aux plus justes intentions du roi » (^). On réussit,
non sans peine, à le calmer, on refroidit aussi la commission
intermédiaire, on la détermina à consulter les commissaires
des autres diocèses, dont les réponses n'arrivèrent qu'après
des délais assez longs; on parvint ainsi à la veille môme de
l'ouverture des Etats, sans que la démarche si redoutée ait
eu lieu. Mais, pour être un peu différé, le danger ne restait
pas moins redoutable. A défaut des prétendues conférences
de M. de la Chalotais et de M. de Kerguézec au château du
Boschet, dont l'accusation, lors du procès, n'est pas parve-
(') Lettre du 16 août à Le Bret, H. 623.
(-] Par une fâcheuse contradiction, au moment môme où le ministre soutenait
que les Eials n'avaient pas à s'occuper des octrois des villes, il annonçait l'inten-
tion de leur soumettre l'édit qu'il venait de faire rendre en août 1764 sur l'admi-
iiistralion générale des villes, ôdit dans lequel il était question, entre autres choses,
(le la maniôre de pourvoir aux créations, augmentations et prorogations d'octrois.
A tout prendre, Le Bret aurait compris davantage qu'on consultât les Etats sur les
octrois des villes, qui pouvaient en un certain sens les intéresser, que sur la forme
de leur administration, qui était entièrement hors de leur compétence. Mais pré-
tondre en môme temps que l'assemblée provinciale n'avait pas à consentir les
octrois municipaux, et soumettre à ses délibérations l'édit d'août 1764, avec ses
art. 2i et suiv., relatifs aux octrois, était une de ces inconsé<iuences singulières
dont l'administration de M. de Laverdy fournit malheureusement maint exemple.
Le sens gouvernemental faisait totalement défaut h ce ministre do rencontre —
On parvint h le faire renoncer à son projet malencontreux.
iNSTRUCTIONS POUR LES ÉTATS DE 1764 257
nue à prouver bien formellement l'existence, il ne manqua
ni d'endroits ni d'hommes pour écliaufi'er les esprits des
membres de la prochaine assemblée, et leur représenter la
nécessité de mettre en échec l'administration usurpatrice, de
retarder le consentement aux demandes du roi, et de faire
opposition devant le Parlement, qui se montrerait d'autant
plus fidèle gardien des privilèges de la province qu'il avait à
se laver du reproche de les avoir, en apparence, oubliés.
Ces Etats cependant auraient dû savoir quelque gré des
grAces exceptionnellement nombreuses qui leur étaient con-
cédées, à la sollicitation du duc d'Aiguillon. Les instructions
qui lui furent données comportaient en effet, — outre le retrait
de l'ordre du 12 octobre 1762 qu'il semblait impossible de
maintenir, bien qu'il fût d'ailleurs fort dangereux de l'aban-
donner, comme la suite ne le prouva que trop, — de notables
diminutions sur la capitation, les milices, la permission d'em-
prunter, au lieu d'imposer, l'excédent de la dépense du caser-
nement, la permission de lever aussi par emprunt et non par
impôt le second vingtième de 1764, afin de n'avoir par trois
vingtièmes à lever à la fois en 1765; et, quant au point le plus
délicat, l'abonnement des deux sols pour livre des droits levés
par les Etats à leur profit pouvait leur être concédé pour
700,000 1., alors qu'en 1762 un seul sol pour livre des mêmes
droits avait été abonné 460,000 l. Laverdy avait fini par se
réduire, après de longues hésitations, à ce chiflre infime (').
Bien plus même, il alla jusqu'à consentir que les sols pour
livre des octrois fussent compris dans cette somme si peu éle-
vée (^) : ce qui équivalait à la suppression pure et simple de
cette imposition malencontreuse. iMais le contrôleur général,
avec son petit esprit, tout en cédant entièrement sur le fond,
tenait à avoir l'air de ne pas céder sur la forme : et il n'autorisa
pas d'Aiguillon — du moins il ne l'autorisa pas tout d'abord
— à faire aux Etats la demande formelle des droits levés de-
puis trois mois sans le consentement de la province. D'Ai-
guillon insista, ne comprenant pas qu'on risquât de se faire
(') Mesnard à d'Aiguillon, G oct. 1764, H. 355.
(^) Laverdy à d'Aiguillon, 21 et 27 déc. 1764, H. 631. Ce ne fut pas sans de lon-
gues et de cruelles liésitationfi. Il aurait voulu 850,000 pour le tout. Il finit par se
rabattre à 800,000 1. puis à 750,0(X), puis à 700,000, chiffre jugé possible par d'Ai-
(iU'llon.
ii'AiGuir.i.oN. 17
258 L\ tmETAGNE KT LE DUC d'aiGUILLON
une affaire grave pour de pareilles misères : il fut assez pres-
sant pour que le contrôleur général, comme en 1762, restât
intimement persuadé que la résistance que les Etats pourraient
faire aurait précisément pour principale cause la connaissance
qu'ils pourraient avoir des sentiments personnels du com-
mandant sur cet article : mais il n'eut pas gain de cause, tant
il répugnait à Laverdy d'avouer par \h implicitement qu'on
s'était mis dans son tort, et tant il jugeait fâcheux de ne plus
pouvoir, dans l'avenir, faire aucun changement aux droits des
fermes, fût-ce dans l'intérêt du commerce lui-même, sans avoir
une négociation à conduire et une adhésion à acheter. 11 partit
donc pour Rennes sans avoir le droit de faire aux susceptibi-
lités provinciales cette petite concession qu'il jugeait néces-
saire, prévoyant clairement tout l'esclandre qui devait s'en
suivre, et déplorant qu'un gouvernement aussi faible, recon-
naissant lui-même sa faiblesse et, qui pis est, persuadé que
cette faiblesse était une nécessité, s'obstinât à agir comme
aurait pu le faire une administration vigoureuse et résolue à
se faire obéir. Toujours tenace, et non encore découragé par
les échecs multipliés qu'il avait subis dans cette affaire, le
ministère chargeait entin d'Aiguillon d'obtenir des Etats le
don gratuit des villes, malgré les raisons de principe qui s'op-
posaient évidemment à ce que l'assemblée fût compétente pour
cette sorte d'octrois, alors qu'elle ne l'était pas pour les octrois
ordinaires, et il s'imaginait faire une grande grâce en ofl'rant
de laisser racheter cette imposition pour 1 ,200,000 1., soit
358,301 I. de moins que ce, que le Trésor aurait dû recevoir,
d'après les calculs du contrôle général.
Ce fut le l*"' octobre 1704 que la session s'ouvrit â Nantes
(d'Aiguillon avait vraisemblablement conseillé le choix de
cette ville pour éviter le contact dangereux du Parlement),
sous la présidence de l'évêtpie de Nantes, du duc de Rohan,
et de (^oniac, sénéchal de Rennes, iM. de Bellabre, sénéchal
de Nantes, ayant allégué des raisons de santé pour être exo-
néré de ce fardeau. Le premier président du Parlement eut
recours au même prétexte pour éviter la séance d'ouverture,
où une épreuve délicate l'attendait. Il devait y prononcer un
discours, et le public se demandait avec curiosité si le pre-
mier président parlerait du duc d'Aiguillon dans les termes
que sa compagnie avait [)ris l'habitude d'employer depuis
DÉÔUTS i)E Ll SESSION 250
neuf mois, ou s'il romprait en visière avec elle en adressant au
commandant les quelques phrases flatteuses et banales qui
étaient passées en habitude. La Britïed'Amilly ne trouva d'au-
tre ressource pour ne se brouiller avec personne que d'être
malade, et le ministère, consulté, le lui permit; d'Aiguillon
ayant présenté quelques observations discrètes, Saint-Floren-
tin lui répondit en avouant « que le ministère avait peur de
son ombre » (') et que la faute en était à un certain nombre
« de petits ministreaux qui veulent être quelque chose et se
mêlent de ce qui ne les regarde pas. » Ce n'était pas sans rai-
son que la faction ennemie de d'Aiguillon se vantait très haut
de n'être pas désapprouvée par la cour, d'être même applau-
die par elle, et qu'elle laissait entendre que ceux qui ne fai-
saient pas campagne avec elle auraient à s'en repentir (^).
Le jour même de l'ouverture, d'Aiguillon, comme il était
convenu, annonça le retrait de l'ordre du 12 octobre 1762,
non qu'il contint rien d'injuste, mais parce que Sa Majesté
était persuadée qu'il serait désormais inutile : et cette conces-
sion contribua certainement beaucoup au vote du don gratuit
et à la paisible expédition des affaires courantes les jours sui-
vants. Mais cette reconnaissance fut de courte durée : une
agitation menaçante ne tarda pas h se manifester dans l'as-
semblée. D'Aiguillon prévoyait (^) que les Etats allaient
faire opposition juridique à la levée des 2 sols pour livre,
que le Parlement l'accueillerait, ayant rendu, par la réserve
mise dans son enregistrement, l'exécution de la déclaration
totalement dépendante de la volonté des Etals, que les deux
corps allaient se trouver de plus en plus réunis par des liens
indissolubles, et que l'incendie éclaterait dès que la question
des impositions serait abordée.
Ces prévisions pessimistes ne furent que trop tôt justifiées.
Dès la séance du 12 octobre, la commission intermédiaire,
les procureurs généraux syndics et leurs substituts furent
vivement pris à partie pour n'avoir pas fait opposition aux
levées faites en vertu de la déclaration du 21 novembre, et le
surlendemain M. de Coëtanscourt proposa que cette opposi-
tion fût faite au nom des Etats devant la chambre des vaca-
(') Lettre particulière à d'Aiguillon, 6 oct., H. 631.
('-) D'Amilly au conirôleur général, 14 sept., H. 355.
(') Lettre au contrôleur général, 13 oct., H. 356.
260 LA BRETAdNE ET LE DUC d'aIGIILLON
lions, qui était à la veille de se sépaper. D'Aiguillon ne s'at-
tendait pas ù ce coup : il avait cru avoir devant lui jus(ju'à
la rentrée du Parlement, à la Saint-Martin. Il ne pensait pas
d'ailleurs (]ue la chambre des vacations, alors composée de
huit magislrals, osrtt prendre sur elle d'interdire une levée à
laquelle le Parleuient tout entier avait consenti ; il ne pré-
voyait de sa part aucune démarche violente ('), et le pis qu'il
attendit de la démarche des Etats était que la chambre des
vacations leur en décernât acte et renvoyât à la rentrée pour
y être fait droit. Mais ici encore il se trompait.
Un instant il put espérer l'avortement de la motion de
M. de Coetanscourt; le tiers, qu'il avait vigoureusement stylé,
émit en eflet l'avis de porter les doléances au sujet de la per-
ception d'impositions non consenties non pas au Parlement,
mais... aux commissaires du roi eux-mêmes; le clergé chan-
gea quelques mots à l'avis du tiers : et la noblesse seule se
prononça pour l'envoi à Rennes d'un des procureurs géné-
raux syndics. Il n'y avait donc pas de délibération (15 octo-
bre). Tout à coup, à la surprise générale, le président du tiers
se lève et déclare que son ordre revient à l'avis de la noblesse,
à condition qu'il soit envoyé en même temps une députation
aux commissaires du roi pour leur demander, comme garants
du contrat passé entre le roi et la province, la cessation de
toutes impositions non consenties. La noblesse aperçoit immé-
diatement le parti qu'elle peut tirer de cette volte-face du
tiers et s'empresse d'acquiescer à son avis : séance tenante
M. de Robien, qui vient d'être élu quatre jours auparavant
procureur général syndic, reçoit procuration pour faire, au
nom des Etats, opposition aux levées de deniers faites en
exécution de la déclaration du 21 nov. sans consentement des
Etals, et il se met en route aussitôt.
Quelle était la cause de ce subit revirement du président du
tiers? Etait-ce trahison? M. de Coniac passa bien à l'opposi-
tion, mais beaucoup plus tard, et quand il fut tout-à-fait évi-
dent qu'on se perdait en restant attaché au duc d'Aiguillon :
aussi y passa-t il avec éclat et chercha-t-il h se faire pardonner,
à force de bruyantes démonstrations de zèle, le retard qu'il
avait mis à se rallier : mais on n'en était pas là en 1764, et la
(') Lettre à Mesnard du 2 octobre, H. 356.
OPPOSITION DES ÉTATS DEVANT LA CHAMBRE DES VACATIONS 261
conduite ultérieure de M. de Goniac, les appréciations favo-
rables que d'Aiguillon ne cessa de porter sur son compte ('),
le soin qu'il mit à faire l'apologie de sa conduite, forcent à
écarter cette hypothèse. Etait-ce étourderie? M. de Coninc
n'était pas exempt de ce défaut; mais il est bien difficile d'ad-
mettre qu'une démarche de cette importance ait été hasardée
par lui à la légère. Reste une troisième hypothèse, beaucoup
plus plausible, à savoir que Coniac ait agi ainsi par calcul,
par politique, et que la tactique ait été combinée de concert
avec le commandant lui-même. Il semblait impossible que la
chambre des vacations se prêtât à ce qu'on attendait d'elle :
d'Aiguillon en était persuadé, et l'entendait continuellement
répéter par le premier président, les avocats généraux et tous
les magistrats présents à Nantes. Dès lors, l'occasion n'était-
cUe pas superbe de briser entre les mains de l'opposition
larme trop tôt brandie par M. de Goëtanscourt? N'était-ce pas
un coup de maitre que de laisser faire cette démarche, de per-
mettre cette opposition destinée à échouer ? Pouvait-il y avoir
une meilleure occasion de dégoûter les Etats d'avoir jamais
recours au Parlement, et de semer entre ces deux corps des
germes de division, pour le plus grand avantage du service
du roi? Telle fut, selon toute vraisemblance, la pensée du
commandant : tel fut le plan qu'il suggéra, ou tout au moins
qu'il laissa suivre, au président du tiers; et telle fut la raison
pour laquelle il s'abstint de signifier à M. de Robien défense
de désemparer de Nantes (-). M. de la Chalotais dans son
quatrième mémoire, et tous les libellistes du parti, ont accusé
d'Aiguillon de n'avoir laissé partir jNI. de Robien que dans le
but de tout brouiller, d'amener Etats et Parlement aux dé-
marches irrémédiables, afin de les présenter au roi comme
{') Dans une lettre du 16 oct. (H. 631), d'Aiguillon qualifie la conduite de M. de
Coniac d'irrégulière. Mais bientôt après, et même après l'arrêt de la chambre des
vacations, il excusa constamment la démarche des Etats et l'altitude du président
du tiers : il y voyait avant t)ut un acte conservatoire des prétentions et des privi-
lèges des Etats, corroborant ce qu'il avait sans cesse répété, et sans succès, à tous
les contrôleurs généraux. 11 l'interprétait moins comme un essai de lier partie avec
le Parlement, que comme un reproche adressé à celte compagnie d'avoir enregis-
tré la déclaration avant qu'elle leur eût été communiquée.
(-) Le succès d'une pareille défense eût d'ailleurs été bien douteux. Les Etals
pouvaient envoyer secrètement un courrier à Rennes : ils pouvaient aussi faire
partir M. de Robien malgré la défense de d',\iguillon, et un pareil conflit eût singu
lièrement aggravé la situation.
262 LA nRETAGNK KT LK DUC DAKillI.LON
des rebelles et de déchaîner la guerre entre lui et ses fidèles
sujets. Suivant eux, d'Aiguillon était autorisé à suspendre la
perception des sols pour livre et n'avait qu'un mot à dire pour
arrêter la réclamation juridique des Etats. Ils veulent oublier
que d'Aiguillon avait en ell'et sollicité, mais non encoi-e reçu,
cette autorisation; qu'elle lui avait même été formellement
refusée (') : que ce fut seulement le 10 oct. que Saint-Florentin
lui expédia de nouvelles instructions relativement aux sols
pour livre, et le 18 que Laverdy se résigna enfin à lui donner
carte blanche pour agir en cela au mieux des intérêts du roi.
Ils oublient également que si d'Aiguillon avait fait intervenir
l'autorité pour empêcher le départ de M. de Robien, eux-
mêmes eussent été certainement les premiers à lui faire un
crime de cette intervention abusive et contraire aux privilèges
de la province. C'est alors qu'ils eussent eu beau jeu à dénon-
cer sa tyrannie, son projet arrêté de détruire la constitution
de la libre Bretagne, sa politique de persécution et de ven-
geance : c'est alors qu'ils eussent répété à tous les échos
« que le règne de l'homme voulait détruire celui des lois. »
Que dire enfin de cette affectation d'imputer à d'Aiguillon
la responsabilité des conséquences fâcheuses d'une délibéra-
tion prise par l'assemblée des Etats? Cette délibération, —
dont les mêmes auteurs se sont évertués d'ailleurs à prouver
la légalité — n'était-elle donc prise que pour forcer d'Aiguillon
à en arrêter l'effet? Si elle était de nature à jeter le trouble
dans la province, pourquoi les Etats l'ont-ils prise? Pourquoi
surtout l'ont-ils prise avec tant de hâte? La faute du comman-
dant, en la supposant démontrée, excuserait-elle la leur, et
n'est-ce pas vouloir faire violence au bon sens que de préten-
dre que lorsqu'un crime est commis, celui qui en reste témoin
impassible est plus coupable que le criminel lui-même? Au
reste, discuter cette singulière théorie est d'autant plus inutile
qu'elle est pleinement réfutée par les aveux formels échappés
au parti du bastion. M. de Begasson la Lardais, qui certes
mérite d'être cru lorsqu'il se trouve parler à la décharge du
duc d'Aiguillon, déclare de la façon la plus nette qu'il était
impossible de s'attendre à ce que la chambre des vacations
{*) Observations de M. de Laverdy sur la lettre du duc d'.-Viguillon du 1.3 oct.
(II. 35G, H. 625). Dans sa iellre du 14 oct. (H. 631) Laverdy paraît encore opposé
à toute concession.
OPPOSITIO.N DES ÉTATS DEVANT LA CHAMBRE DES VACATIONS 263
jugeât comme elle le fit, et par conséquent à toutes les que-
relles qui devaient s'en suivre : (( L'opposition n'a eu lieu,
» écrivait-il le 7 nov. 1764 à M. de la Chalotais'(*), que parce
» qu'on ne s'est jamais figuré que la chambre des vacations
» eût rendu larrêt de défense de percevoir, et qu'on a pensé
» que l'acceptation des demandes du roi allait faire tomber
» nos oppositions ».
D'Aiguillon, encore une fois, en était absolument convaincu
et dans ce cas il est fort vraisemblable que son adroite lacti-
que eût réussi. Son erreur vint de ce qu'il n'avait encore
qu'une idée incomplète des progrès de l'esprit de sédition
dans le monde parlementaire. Pour s'être trompé sur ce
point, au lieu de porter à l'opposition un coup décisif, ce fut
son triomphe que cette manœuvre hardie, mais dangereuse,
se trouva avoir préparé. Tout dépendait en effet de ce que
ferait la chambre des vacations : en renvoyant l'atTaire à la
rentrée (et c'était, comme on l'a vu, le pire que d'Aiguillon
crût possible) elle laissait les choses dans l'état; en rejetant
l'opposition (comme le parlement le faisait, de temps immé-
morial, pour l'imposition des garnisons) (^) elle infligeait au
bastion un cruel échec : en l'accueillant, c'était au contraire
l'administration qu'elle mettait dans les pires embarras. Mais
il semblait impossible qu'elle l'accueillit. N'y avait-il pas une
déclaration du 24 février 1673 interdisant aux cours — et à
plus forte raison à leurs chambres des vacations — de recevoir
aucune opposition à l'enregistrement des édits, ordonnances,
déclarations, concernant la justice ou les finances, émanés
de l'autorité et du propre mouvement du roi, qu'elles fus-
sent faites de la part de corps, de communautés, ou de parti-
culiers? N'y avait-il pas un édit de 1669 — enregistré comme
la déclaration précédente au Parlement de Bretagne — inter-
disant ayx chambres des vacations déjuger par provision les
affaires où elles n'étaient pas compétentes pour juger défini-
tivement, et l'opposition des Etats n'était-elle pas évidemment
de ce nombre? Etait-il vraisemblable enfin que cette chambre,
réduite alors à huit magistrats, osât prendre la responsabilité
d'un arrêt aussi grave en matière publique, alors qu'on ne
(' Procès, I, 286.
(*) Sur cette singulière contradiction dans la politique du Parlennent, cf. p. 38.
264 LA BUKTAGNE ET LE DIC d'aIOIILLON
pouvait jtigcr les affaires des pnriiciiliers qu'an nombre de dix
au moins, et qu'elle fût assez hardie pour interdire une levée
que le Parlement tout entier avait permise, ou tout au moins
semble permettre? Non, rien n'était moins vraisemblable, et
cependant, hélas, rien n'était plus vrai. Il ne se trouva que
trois magistrats, MM. de Chàteaugiron, de la Villeblanche et
de Saint-Luc, pour renvoyer à la Saint-^NIartin h faire droit
sur la requête des Etats : les cinq autres, MM. de Touche-
prais, de Uosily, de la Marche, de Gucrry et Dupont fils, firent
passer un arrêt qui donnait acte aux Etats de leur opposition
à la levée des impositions non consenties, remettait à la ren-
trée du parlement pour y faire droit, et jusque-là itilerdisait
sous peine de concussion la levée des sols pour livre. On ne fut
jamais à court de raisons pour défendre cet arrêt singulier.
On allégua que la déclaration de 1673 était abrogée par des
dispositions ultérieures et parle non-usage : que d'ailleurs elle
ne pouvait préjudicier aux privilèges particuliers de la Bre-
tagne, et que le droit pour les Etats de faire opposition à
toute infraction à ces privilèges leur était garanti par ledit
fondamental de juin 1579 : on allégua que d'après l'édit de
1669 les chambres des vacations étaient toujours compétentes
pour connaître des matières sommaires, que l'ordonnance de
1667 réputait matières sommaires tous les objets concernant
la police, et que c'était incontestablement matière de police
qu'une levée se faisant contre les droits et libertés de la pro-
vince : on ajouta que loin de contredire l'arrêt d'enregistre-
ment du parlement, la chambre des vacations ne faisait que
s'y conformer, puisque cet arrêt faisait réserve des libertés
de la province, et ne signifiait à vrai dire autre chose que le
droit de percevoir lorsque le consentement des Etats aurait
été obtenu. On dépensa pour l'apologie de la chambre des
vacations une somme énorme d'érudition et de subtilité. Tou-
tefois, quand on était entre soi, on se montrait moins affir-
matif. Le Parlement de Paris, qui, pendant toute la cri^e,
devait prêter h celui de Rennes l'appui énergique de ses
remontrances, savait au fond à quoi s'en tenir sur la régu-
larité de l'arrêt de la chambre des vacations. Michau de
Montblin, un des commissaires chargés de la rédaction des
remontrances du 6 septembre 1763, avoua un jour à M. de
Robien qu'ils avaient dit ce qu'ils avaient pu, mais que Par-
CÉLÈBRE ARRÊT DE LA r.HAMBRK DES VACATIONS (16 OCT.) 265
rêt de la chambre des vacations n'était pas défendable (').
Quoi qu'il en soit, cet arrêt malencontreux plongea tout le
monde (sauf les meneurs qui avaient préparé le terrain et
n'avaient engagé l'afTaire que parce qu'ils se savaient sûrs
du succès) dans le plus profond étonncment. Les Etats en
accueillirent la nouvelle avec joie, et ne perdirent pas un
instant pour le faire notifier par leurs procureurs généraux
syndics à tous les préposés et receveurs, et la perception
des sols pour livre fut arrêtée du coup sur les octrois et sur
les droits de la ferme générale. Pour les représentants de
l'administration dans la province, la déception fut cruelle
au contraire, et leur embarras fut extrême. Ordonner, au
mépris de l'arrêt de la chambre des vacations, la continua-
tion de la levée des sols pour livre, c'était aller au-devant
d'un conflit des plus graves, rendre les Etats intraitables,
et s'interdire tout espoir d'obtenir deux les votes qu'on se
préparait à leur demander; surseoir à la levée des sols pour
livre, c'était reconnaître qu'on s'était mis dans son tort, s'ex-
poser peut-être à l'humiliante nécessité de restituer les som-
mes déjà perçues, encourager les Etats à multiplier leurs oppo-
sitions à tous les droits non consentis (et le nombre en était
grand) et à paralyser toute l'administration en Bretagne, sans
parler de l'exemple dangereux donné aux autres pays d'Etats.
Le parti le moins mauvais était évidemment de ne rien faire
quant à l'arrêté de la chambre des vacations, et de solliciter
dans le plus bref délai ce consentement, qu'on devait mainte-
nant se repentir si amèrement d'avoir regardé comme inutile.
D'Aiguillon, qui venait enfin d'y être autorisé, jugea n'avoir
rien de mieux à faire que de l'obtenir. En conséquence, après
avoir bien disposé les esprits en promettant, sans la moindre
discussion et avec une facilité dont l'opposition fut tout ébahie
et déconcertée, que les tei-mes insolites qui avaient été ajoutés
à l'arrêt du conseil du 7 février 1763 ne le seraient plus à
l'avenir, il ouvrit la séance du 20 octobre en présentant la
demande de la capitation, des vingtièmes, et d'un nouveau
secours extraordinaire pour l'exécution de l'art. 7 de la décla-
ration du 21 nov. 1763, formule générale dans laquelle tous
les sols pour livre étaient compris. 11 annoliça aux Etats que
(') M. de Robien à M. de Coniac, 18 sept. 1765-
20(1 L.V URKTAO'E ET LK HIC d'aKU ILLON
le loi était disposé à leur laisser racheter ces sols pour livre
par un secours extraordinaiie, et évita d'entrer dans plus de
détails, afin de laisser aux Etats Tinitiative des propositions à
faire, et de les amener à entamer eux-mêmes la question des
sols pour livre en sus des octrois des villes, puisque le contrô-
leur général avait tant de répugnance — une répugnance
qu'il ne partageait pas — à leur demander positivement cette
partie de l'imposition.
Tout pouvait ainsi se réparer : malheureusement, au mo-
ment même où d'Aiguillon, par cette conduite évidemment
agréable aux Elats, s'appliquait h désarmer leur mécontente-
ment, le gouvernement s'arrêtait à des résolutions entière-
ment opposées, sans voir qu'il allait aggraver le conflit et
exaspérer les esprits. Vivement irrité de l'arrêt de la cham-
bre des vacations, irrité toutefois, en zélé parlementaire qu'il
était, moins contre les magistrats qui lavaient rendu que
contre les Etats qui l'avaient fait rendre et contre le comman-
dant qui cherchait des excuses à leur démarche, le contrô-
leur général expédia immédiatement un arrêt du conseil
(20 oct. 1764) (') qui avait le grave inconvénient de contredire
absolument ce que d'Aiguillon faisait alors à Nantes et de
poser une question fort épineuse, celle du droit pour les Etats
de faire opposition devant le Parlement. A la contestation
déjà existante sur les sols pour livre on ajoutait imprudem-
ment par là une question de principe au moins très inoppor-
tune à soulever. Le roi, par cet arrêt, évoquait à lui et à son
conseil l'opposition formée au nom des Etats à l'exécution de
la déclaration de 1763, ordonnait par provision, et jusqu'à
ce qu'il eût statué définitivement sur ladite opposition, la con-
tinuation de la levée des sols pour livre, et enjoignait aux
Etats de faire porter par trois députés, nommés par les pré-
(') Au nombre des griefs allégués conirc d'Aiguillon figure celui d'avoir poussé
secrètement à cet arrêt, en ayant l'air de le désapprouver publiquement. Mais,
indépendamment de bien d'autres considérations, les dates elles-mêmes démen-
tent cette accusation. L'arrêt du Parlement rendu le 16 octobre ne put être connu
à Nantes au plus lot que le 17, et il est diflicile de supposer que d'Aiguillon ait eu
le temps matériel d'inspirer l'arrêt du conseil du 20. Il est bien plus vraisemblable,
comme il l'indique dans son journal (III, 720). que l'arrêt du 20 octobre fut pris
ah iralo par M. de Lavcrdy et sans attendre l'avis du commandant, contre qui le
ministre était d'ailleurs alors fort monté. D'une lettre du 28 octobre, il ressort que
la demande faite par le commandant aux Etais n'était pas encore connue lorsque
fut rendu l'arrêt du conseil.
POLITIQUE DE d'aIGUILLON OPPOSÉE A CELLE DU MINISTÈRE 267
sidents des ordres, les représentations qu'ils croiraient avoir
à faire.
Incapable d'ailleurs d'aucune politique suivie, M. de Laverdy,
au moment môme où il se prononçait pour une attitude vigou-
reuse n'abandonnait pas pour cela le système de la faiblesse
et des concessions à outrance. Du même jour que son arrêt
du conseil est une lettre où il exhortait Le Bret à ne pas s'expo-
ser à des scènes telles que la dénonciation au Parlement des
agents qui continueraient la perception des sols pour livre et,
pour cela, à avertir ses subdélégués comme de lui-même, cnleur
envoyant l'arrêt, que des propositions d'arrangement étaient
en discussion, et que les préposés devaient éviter, jusqu'à
nouvel ordre, de presser les redevables ('). Le malheureux se
flattait « de vaincre les querelles que l'on voulait exciter à
force de patience et de longanimité » (^). Ainsi le ministre per-
mettait,tout bas, de cesser une levée qu'il ordonnait, tout haut,
de continuer : d'Aiguillon allait avoir à signifier aux Etats un
arrêt du conseil imposant d'autorité une taxe à laquelle il
venait de demander* leur consentement volontaire : le Parle-
ment, qui l'avait en réalité permise, venait maintenant de la
défendre : il était impossible d'imaginer une confusion plus
complète et de faire la partie plus belle à ceux qui ne rêvaient
que trouble et que désordre. Laverdy lui-même commençait
à le comprendre : seulement, au lieu de reconnaître que ses
propres maladresses avaient produit tout le mal, il en attri-
buait la responsabilité h je ne sais quelles intrigues de jansé-
nistes et de molinistes coalisés contre lui« gens qui ont l'esprit
» de parti dans la tête, qui ne songent pas que l'esprit de la
» religion est de prier et de travailler et nullement de caba-
» 1er et d'intriguer... Croyez que ces deux partis-là travail-
» lent sans cesse contre moi, ce qui m'est égal, mais (aussi)
» contre mes opérations, ce qui m'attriste, parce que je n'ai
» que le bien en vue et croyez qu'ils y travaillent également
» à Fontainebleau et à Nantes » (').
D'Aiguillon ne pouvait qu'obéir; aussi fit-il enregistrer le
22 oct., d'autorité et en sa présence, le malencontreux arrêt,
sans se dissimuler et sans dissimuler au contrôleur général
(') 20 ocl. Arch. d'Ille-et-Vil., G. 1772.
C^j Laverdy à Lambert, 12 mai 1765, H, 440.
(3) Laverdy à d'Aiguillon, 24 oct. 1764, H. 631
208 L\ BHKIAdNK El' Li: JHC u'aIGLILLON
les conséquences fâcheuses qui résulteraient infailliblement
(le cette atteinte portée aux prétentions les plus chères et aux
susceptibilités les plus vives de l'assemblée. Celle-ci se char-
gea (le prouver la justesse de ces prévisions en témoignant
son méconlentement par tous les moyens et notamment par
l'inaclion persistante où elle demeura les jours suivants.
Froissée par le mauvais accueil fait k ses députés en cour ('),
résolue à ne rien faire jusqu'à leur retour et jusqu'à la rentrée
du Parlement (c'était là, comme d'Aiguillon l'avait tout de
suite prévu, un des nombreux inconvénients (^)de la détermi-
nation à la(juelle s'était arrêté le gouvernement), elle passa sa
mauvaise humeur sur toutes les personnes suspectes à cjuelque
titre que ce fiit de complaisance envers l'administration. M. de
Gargouët fut hué pour n'avoir pas cessé le service en 1763 à
la commission intermédiaire, et l'abbé de Saint-Aubin, rap-
porteur de cette commission, pour avoir pris sa défense (^);
le sieur du Dézert (^), chef du bureau de la commission inter-
médiaire, au service de la province depuis trente ans et
l'homme peut-être le plus au courant de ^s affaires, fut bruta-
lement destitué, sous un prétexte futile, par la noblesse, à la
requête de M. de Pire. Mais la question brûlante des grands
chemins fut cette fois encore le champ de bataille favori de
l'opposition, et la lutte qu'elle y soutint avec opiniâtreté pen-
(') «... Je défends à mes Etats de Bretagne, leur dit le roi, d'user de cette voie à
» l'avenir; ils auraient dû faire leurs représentations à mes commissaires qui m'en
» auraient rendu compte : telle est la forme dans laquelle il leur est permis de sou-
1) tenir leurs droits et privilèges .. •• Un pareil langage irritait et ne faisait pas peur.
i'-) Lettre de d'Aiguillon du 23 oct H. 35G.
(•'') Cil. de Vendomois de Saint Aubin, vicaire général de Rennes, abbé de Saint-
Aubin du Bois, pourvu le 24 avril 1765 de l'abbaye de Méen. a été un des partisans
les plus déterminés du duc d'Aiguillon. Son rôle dans l'afTairo de Bretagne a
été important et son nom reviendra souvent dans cette histoire. Il avait été
chaudement recommandé à l'évêque d'Orléans par Berlin en 1762, par Laverdy en
1764 (lettres du 24 oct. 1762 et du 7 mai 17G4, H. 434) et le très grand relard que
mil Jarenle à le récompenser de ses services était pour d'Aiguillon et pour Mesnard
une véritable cause d'irrilalion. L'abbé de Saint-Aubin se démit de son abbaye de
Saint-Méen en 1771 et vint à Paris. Voici comment d'Aiguillon {lettre du 25 oct.
1764, H. 356) raconte les traitements auxquels il élail en bulle de la part du bastion.
« Il est continuellement exposé aux injures les plus atroces... Lorsqu'il rapporte
» un fait, on commence par le nier. S'il en montre la preuve, on dit que la pièce
» est supposée, on lui demande les lettres qu'il cite pour examiner si les signalu-
» res ne sont pas contrefaites... Je n'ai jamais vu pousser aussi loin la grossièreté
» et la déraison. »
(*) Le malheureux fut réintégré dans son emploi à la lin de la session.
Inaction des états 269
dant plus de quinze jours — jiisle le temps qu'il fallait perdre
pour arriver à la date fatidique de la Saint-Martin — cons-
titue un des plus curieux et non des plus édifiants épisodes
de la trop longue histoire de cette session. Désireux, ajuste
titre, de répondre aux critiques passionnées du Parlement en
faisant porter la lumière la plus complète sur cotte partie de
son administration, d'Aiguillon proposa spontanément à la
commission des grands chemins, le 29 octobre, de procéder à
une vaste enquête; on adresserait à toutes les personnes en état
de fournir des renseignements circonstanciés et authentiques
un questionnaire en règle sur les procédés de l'administration
des grands chemins, sur les abus qui avaient pu s'y glisser, et
sur les moyens de les faire cesser. L'offre fut acceptée et les
Etats chargèrent leur commission d'adresser à ce sujet une
circulaire à tous les gentilshommes et autres personnes dont
la liste avait été remise par le duc d'Aiguillon et h toutes
celles en général dont on pouvait espérer des instructions et
des lumières ('). Il semblait que cette résolution ne laissait
place à aucune difficulté : cependant à peine le vote eut-il
été émis qu'un des plus fougueux bastionnaires, M. de la Bé-
doyère(-), imagina de proposer que les correspondants auxquels
la commission intermédiaire s'adresserait fussent tenus de
recevoir et de faire parvenir même les plaintes non signées
qui leur parviendraient. Il émit ensuite le vœu qu'un mémoire
en forme de questionnaire (ce qui lui fît donner le surnom de
catéchisme des grands chemins) fût envoyé à tous les syndics
de paroisses avec charge d'assembler les corvoyeurs, de leur
('; Il importe de remarquer ce dernier membre de ptirase, emprunté lexluellcmcnt
à la teneur même de la délibération (reg. des Etats, H. 354, fol. 66) parce que beau-
coup de libelles, dans leur récit de ces événements, ont eu la mauvaise toi de le
supprimer, afin de faire croire que seuls les amis et les complaisants du duc avaient
été consultés. Ce fut le mot d'ordre du parti. Il a constamment soutenu que d'Ai-
guillon avait dirigé seul les rccbercbes, escamoté l'enquête en ayant l'air de la pro
voquer et qu'il n'avait été permis d'écrire que pour approuver.
{-) Josepb-Céleslin Huchet de la Bédoyère, comte de la Besneraye, a joué un rôle
fort actif à la tête du bastion dans plusieurs tenues d'Etats. A en juger par un pas-
sage de la lettre déjà citée de Laverdy, du 24 octobre, il semble qu il ait été question,
entre le commandant et le ministre, de modérer, par un versement d'espèces ou
quelque autre procédé analogue, l'intransigeance de son opposition. « Il sera récom-
» pensé, écrit le ministre, je gémis de récompenser des gens de cette espèce, liiais
» le bien de l'Etat l'exige encore, et je m'y soumets avec amertume». — Une pièce
de vers assez mordante donne une assez pauvre idée de son éloquence, si redoutée
du commandant et du ministre iCf. Appendice IV).
270 I.A imKïACNK ET M'] DIT. d'aIGIILLON
en tlonuer connaissance et d'inscrire leurs réponses à chaque
article. Il était impossible d'accepter de pareilles propositions
(pii ne pouvaient que susciter une loule de réclamations des
plus suspectes et désort;aniser totalement l'administration des
routes dans la province ('). Aussi Ijien lopposilion ne les
avait-elle mises en avant que pour avoir un prétexte de soute-
nir (ju'on fuyait la lumière, alors qu'on voulait avoir l'air de
la faire, et elle les défendit avec un acharnement inconceva-
ble. Quand elles curent été rejetées par les votes du clergé et
du tiers (6 nov.), la noblesse imagina de demander qu'il lui fût
donné acte de son avis différent : puis, lorsque cette infraction
au règlement eut été repoussée, qu'il lui fût donné acte de ce
refus : ce qui lui fut refusé encore. Ces propositions captieuses
lui procurèrent toutefois le moyen, en équivoquant à l'infini sur
ce qui avait été mis en question, de faire perdre beaucoup de
temps et de s'opposer par toute une série de mauvaises diffi-
cultés à la rédaction du registre : si bien que les journées des
7, 8 et 9 novembre se passèrent dans un tumulte effroyable à
discuter la question de savoir sur quoi on avait discuté. La
scission faillit être votée contre d'Aiguillon : elle le fut contre
les présidents du clergé et du tiers : « il y eut des cris effroya-
bles et des injures atroces, et les billets reçus pour aller diner
chez ces deux messieurs furent déchirés glorieusement » (-). Le
10, la noblesse imagina d'introduire dans le théâtre des notai-
res, pour leur faire dresser acte en bonne forme de ses protesta-
tions contre le refus des deux autres ordres de lui donner acte
de ses avis. Ainsi fut fait, et deux heures du matin étaient
déjà sonnées que les notaires verbalisaient encore sur le
théâtre. Le tiers furieux en fit venir à son tour pour dresser
acte de ses protestations contre les protestations de la noblesse,
si bien que la nuit du 11 au 12, comme celle du 10 au 11, se
passa h verbaliser. Le 12 enfin, la noblesse, fatiguée et parve-
nue d'ailleurs k son but, puisque le Parlement reprenait ses
séances ce jour-là même, permit à son président de signer la
('; Des paysans gi'ossiers et ignorants, toujours disposés à se plaindre, invités par
celte circulaire à le faire, et n'y entendant parler que de leurs griefs, nullement de
leufi obligations, n'auraient pas manqué de multiplier les réclamations les plus fan-
taisistes et se seraient imaginé qu'ils ne devaient plus ôlre astreints à la corvée jus-
qu'à ce que leurs reiiuêles eussent été jugées.
;*) Anecdotes des Etats, 9 nov., H. 631.
CONTRADICTIONS DANS LA POLITlQl'E M. DE LAVERDY ^71
délibération formée par le vote des deux autres ordres et
d'arrêter le registre. Il n'élait plus nécessaire d'insister davan-
tage sur cette querelle, puisque le plus précieux des renforts
arrivait à l'opposition et que désormais membres des Etats k
Nantes, magistrats à Rennes, sans parler des gens pleins de
zèle qui se chargèrent de servir de traits d'union entre les
uns et les autres, allaient pouvoir combiner leurs batteries
et soumettre à une épreuve plus dure encore que par le passé
la patience du commandant et celle aussi du ministère.
Cette dernière était de beaucoup la plus facile à lasser.
C'est, en effet, par un audacieux travestissement de la vérité
que le parti hostile à d'Aiguillon est parvenu à faire de celui-
ci l'ennemi acharné des libertés bretonnes, tandis qu'il fai-
sait systématiquement le silence autour du nom de M. de
Laverdy q.ui, cependant, semble-t-il, aurait dû bien plutôt
encourir son indignation. Depuis le commencement de cette
pénible tenue, c'était du commandant qu'étaient venus tous
les conseils de concession, c'était du ministère qu'étaient
venus tous les actes de rigueur. On avait vu d'Aiguillon sol-
liciter l'adhésion libre et volontaire des Etats aux sols pour
livre, Laverdy prétendre les imposer d'autorité; d'Aiguillon
avait laissé se produire l'opposition des Etats devant le Par-
lement, Laverdy s'efforçait de l'annuler et leur déniait le
droit de l'y porter : Laverdy ne parlait que de contraindre
les Etats par la force, de supprimer toutes grâces pour les
Bretons, de saisir et d'emprisonner les chefs de la rébellion :
D'Aiguillon ne cessait au contraire de préconiser la modéra-
tion et la prudence. « C'est le général d'ici, écrivait d'Amilly
» h Montboucher (11 nov.), qui est occupé à rabattre les coups
» et à adoucir : il y a bien des gens qui ne le croiront pas et
» qui feront en sorte que les autres ne le croient pas. Pour moi
» qui suis très désintéressé et très neutre dans l'allViire, je vous
» assure. Monsieur, que ce que je vous dis est très véritable ».
Non pas que d'Aiguillon ne jugeât indispensable de relever
l'autorité royale, tombée dans la province dans le dernier dis-
crédit : il était même, plus que personne, convaincu de cette
nécessité et disposé h se consacrer tout entier à celte œuvre;
mais alors, comme toujours, ce n'élait pas de la violence
qu'il en attendait le succès. Une politique ferme et uniforme,
de l'entente et de l'union parmi les ministres, de la part du
lli
LA BRirrACiM' ET LE Dl C D AKilILLON
loi une alliludc prouvjint qu'il était rcsolii h se faire oljéir,
(les rccompensos et des punilions tlislribuées ii propos et
avec (iisceruement, et tout rentrerait rapidement dans l'ordre,
sans (juil fût nécessaire de frapper des coups d'autorité.
Malheureusement, rien n'était plus étranger au ministère que
cette conduite suivie, exemple ;\ la fois de faiblesse et de vio-
lence. Il allait sans cesse de l'une ;'i l'autre, selon que la peur
ou la colère avait plus d'empire sur ses résolutions. Tantôt
Laverdy expliquait à d'Aiguillon une prétendue nécessité,
au moins provisoire, de la faiblesse ('); tantôt il allait d'un
seul coup, et Saint-Florenlin avec lui, jusqu'aux entreprises
les plus audacieuses et les plus violentes sans faire peur
(') Ainsi dans une curieuse lellre du î9 oct. (H 631) : » II faudrait, suivant
» vous, rétablir l'autorité, punir ceux des Parlements qui ont tort Gela est vrai,
» il le faut, si eela peut se faire sans inconvénient majeur. Or, dans le moment
» actuel, il est démontré que cet inconvénient majeur existe. En effet, les esprits
» ont saisi avec avidité la ressource des Parlements, et les Français, nation légère,
'■ donnent à présent dans les Parlemcmls comme ils ont donné dans les punlins,
» vu qu'ils les ont vus souvent avoir raison tandis qu'on leur donnait tort. De là,
» une espèce d'esprit national subsiste, qui reçoit en gros que les Parlements ont
" raison, que le ministère n'a pas le sens commun, qui que ce soit qu'on y mette,
» et que sans eux tout irait de travers Donc si on se met à punir dans le mo-
» ment actuel, la faveur populaire est pour les punis et cette faveur populaire
» empêchera de soutenir ce qu'on a commencé. Donc, il vaut mieux différer. A
» force d'entreprises et de sottises, ils feront revenir le public lui-même, il ne vou-
» dra pas être gouverné par l'anarchie, il se rejettera dans les bras de l'autorité.
» Il faut la remonter peu à peu et insensiblement D'ailleurs, il faut avoir qua-
>. ranle fois raison lors de la première affaire qu'on voudra entreprendre et con-
» duire avec fermeté. Je ne suis point dans ce cas là avec votre Bretagne : j'ai eu
» tort d'entamer la perception quoiqu'il n'y eût pas de doute, mais dans les cir-
» constances je ne l'aurais pas dû et je ne l'ai fuit que parce que je ne connais-
•) sais pas votre esprit breton; je souffre même un peu en moi-même de ce que
» vous ne m'en ayez pas empêc/ié, puisque j'y liésitais et que si j'avais osé, dans
» un commencement d'administration, suivre mon propre mouvement, je n'éprou-
» vérais pas la scène actuelle. (On voit que M. de Laverdy avait la mémoire assez
» courte). Tout le monde cependant croit que j'ai raison... . mais quand on en
)) viendra aux éclaircissements, on se partagera; les uns pour, attendu ce qui s'est
« fait jusqu'à présent en Bretagne, les autres contre, attendu les clauses du con-
)) tral, et toute la nation de robe sera contre moi Voilà pourquoi je ne risque
» pas les grands événements (Si je force la perception) on décrétera les com-
» mis, la peur les prendra, ils déserteront tous, la perception finira et l'autorité
» sera bien plus compromise : ou il faudra les soutenir en anéantissant le Parle-
» ment, les autres prendront son parti, les troubles de l'an passé renaîtront et je
« ferai banqueroute, car le plus petit échec y mène avec certitude, et c'est un mi-
n rude au pied de la lettre que nous ayons été cette année lugez de la posilion
» du pauvre diable qui conduit une administration où il dépend également, par la
» pénurie extrême où elle est réduite, et des financiers et des magistrats qui se
>■ détestent également ».
RENTRÉE DU PAnLEMENT 273
d'ailleurs, car il était manifeste qu'il en était efTrayé tout le
premier. Dès ce moment, il pensait à tenter la déplorable
aventure judiciaire qui devait l'être l'année suivante, car il
annonçait l'intention d'emprisonner M. de Pire, et il jugeait
utile de « laisser craindre en Bretagne qu'on n'instruisît une
procédure extraordinaire sur les trames et menées pratiquées
contre le bien du service et la tranquillité publique n (').M. de
Laverdy avait la déplorable habitude de faire confidence de ses
résolutions et de ses velléités à nombre de gens fort suspects,
et notamment dans la magistrature. Il est très vraisemblable
que ceux que la chose pouvait intéresser furent prévenus de
bonne heure et s'arrangèrent en conséquence. Ils prirent
leurs précautions, mais jugèrent d'ailleurs inutile de mettre
fin pour cela à leurs menées. La conduite du Parlement, qui
dépassa tout de suite les prévisions les plus pessimistes, allait
le prouver surabondamment.
A l'approche de la rentrée, le gouvernement avait jug-é
impossible de laisser subsister l'arrêt de la chambre des vaca-
tions, et le 7 novembre avaient été rendues des lettres patentes
(') Lettre du 4 nov. au duc d'Aiguillon (H. 631). — Saint-Florentin inclinait vers
le même parti : « Je pense comme vous, disait-il à d'Aiguillon, que nous ne som-
»mes peut-être pas éloignés de voir une révolution en Bretagne et je conviens que
«notre conduite est mauvaise etque nous sommes trop faibles Je crois qu'après
» les Etats un séjour un peu long dans une citadelle à M. de Pire et à deux ou trois
» autres ne ferait pas de mal. » (Lettre particulière, nov. 1764, H. 631.) fihoiseul lui-
même paraissait tout acquis à la politique de sévérité. Dans une lettre qu'il écrit à
d'.\iguillon le 9 nov. (H. 631), il parle de la mutinerie et de l'entêtement de plu-
sieurs membres de la noblesse, prévoit la probabilité d'une séparation des États, et
annonce l'intention de n'accorder aucune grâce, dans l'armée et dans la marine,
aux gentiisbommes qui se conduisent mal. — Biendesdiflicultésauraient été épar-
gnées à d'.\iguillon si cette dernière partie du programme avait été sincèrement
appliquée, et si Jarente s'était inspiré des mêmes principes. Mais il n'en était rien
et d'.Viguillon ne cessera de se plaindre du peu de poids de ses recommandations
auprès de l'évoque d'Orléans et de la facilité avec laquelle les bénéfices sont
distribués en Bretagne à des gens au moins suspects. « Il est arrivé souvent, dit
>) un Mémoire sur la situation présente des affaires en Bretagne (H. 423 : écrit vers
» 1767 ou 1768) que ceux qui avaient marqué le plus de résistance aux volontés du
»roi ontobtenu les grâces du roi, pour eux et leurs familles, dans les départements
X de la guerre, de la marine et dans la distribution des bénéfices ». Il n'en fallait
pas plus pour ruiner l'influence d'un commandant. « Il est impossible, écrivait d'Ai-
)) guillon le 17 oct. 1762 (H. 351), qu'un commandant en Bretagne fasse faire aux
» États ce que le roi exige d'eux, si les distributeurs des grâces n'ont pas la bonté
» de prendre de lui des mémoires sur ceux qui les composent et d'avoir égard à
» ses demandes et à ses plaintes », Berlin, (lettre du 24 oct. 1762 à l'évêque
d'Orléans (H. 434) et Laverdy (lettre du 7 mai, ibid.) étaient exactement dans les
mêmes principes, mais ce langage n'était pas écouté.
U'.^IUUILI.ON. 18
271 L.V BRETAGNE KT LE DUC d'aIGUILLON
cassant ledit arrêt, défendant d'en rendre de pareils à l'ave-
nir, et ordonnant que les édits de 1GG9 et 1673 fussent exé-
cutés selonleurforme et teneur, c'est-à-dire interdisant toute
opposition des Etats devant le Parlement. Le lendemain fut
rendu en outre un arrêt du conseil supprimant l'impression
des dernières remontrances du Parlement de Rennes, ces
remontrances que le roi avait interdit de publier et qui néan-
moins l'avaient été sans délai, « Sa Majesté n'ayant pu voir
sans un extrême mécontentement la témérité que l'on a eue
de mettre au jour plusieurs pièces qui devaient demeurer
enfermées dans le secret de la compagnie, et qui n'ont sans
doute été rendues publiques que pour censurer une adminis-
tration qu'elle a elle-même justifiée dans la plus grande con-
naissance de cause par ses réponses audit Parlement. » Ce
furent ces deux actes qui portèrent la querelle au dernier
degré de vivacité. Après avoir inauguré ses travaux en écri-
vant au roi, pour le rappel de ses trois membres exilés à Sens,
une lettre rédigée avec une perfide habileté, et avoir reçu une
réponse qui décelait trop combien le ministère avait peur de
ses propres violences ('), le Parlement s'en prit d'abord à
l'arrêt du conseil du 8 novembre, et du même coup au subdé-
légué Audouard, cet auxiliaire zélé du duc d'Aiguillon, dési-
gné par là même à toutes les vexations du parti. En l'absence
de l'intendant, alors à Nantes, l'arrêt du conseil avait été
affiché sur les murs de Rennes sans qu'il fût fait mention,
comme d'habitude, que Le Rret fût chargé de le faire afficher
et exécuter. La volonté du roi qu'il fût affiché y était d'ail-
leurs clairement exprimée, et Audouard, qui s'en chargea, eut
(•) Le Parlement s'y allrihuait tout le mérite du retrait de l'ordre du 12 oct. 1762.
" Nous vous devons, Sire, disait le Parlement, les témoignages de la plus vive et
» de la plus respectueuse reconnaissance : vous rétablissez cette province dans ses
» droits et dans ses libertés légitimes... Un ordre surpris à votre religion le 12 oct.
>i 1762 avait détruit les droits primitifs et essentielsde votre province de Bretagne...
» A peine votre Parlement vous en a-t-il présenté les conséquences, que vous en
» avez ordonné la révocation. A ces traits, Sire, toute la France reconnaît cette
» pénétration qui vous a déjà tant de fois fait apercevoir la vérité à travers les nua-
» ges dont elleétait environnée... » Le Parlement nedoutait pas que la même péné-
tration ne lui fît bientôt discerner l'innocence de MM. deMontreuil, de Kersalaûn
et de la (Jasclierie. Saint-Florentin répondit au nom du roi que Sa Majesté n'avait
pas encore pris de résolution, et que la conduite sage et mesurée qu'elle attendait
de son Parlement contribuerait beaucoup à la déterminer aux partis de bonté aux-
quels son cd'ur était naturellement enclin (,11. 433).
ARRÊT DL" CONSEIL SUPPRIMÉ ET LACÉRÉ 275
môme la précaution d'en avertir M. de Montbourcher, qui pré-
sidait alors le Parlement. Mais un conseiller des enquêtes
s'avisa de dénoncer l'affichage de cet arrêt comme fait sans
permission et attache de qui que ce fût, et le Parlement saisit
avec joie cette occasion d'infliger audit arrêt l'outrage d'une
suppression, comme à un vulgaire libelle imprimé sans per-
mission. II chargea M. de la Chalotais de faire information
de cet affichage irrégulier et d'en apporter des exemplaires à
la cour. Il commença par rendre le 21 un arrêt supprimant
l'imprimé de ses propres remontrances, comme pour bien
établir que la suppression par arrêt du conseil était nulle et
non avenue : puis le 22 il en rendit un autre singulièrement
plus hardi : il portait que les affiches du prétendu arrêt du
conseil seraient lacérées, et faisait défense à toute personne
de rien afficher sans permission et sans observer les règles
prescrites et accoutumées. La proclamation de cet insolent
arrêté fut faite dans les rues de Rennes avec le plus grand
éclat, par un huissier du Parlement précédé d'un trompette
qui sonnait le rappel; la foule rassemblée, l'huissier lisait k
haute voix le texte de l'arrêt; puis son compagnon lacérait
les affiches de l'arrêt du conseil et apposait l'autre à la place.
A cette nouvelle, l'irritation fut extrême à Versailles ; Saint-
Florentin déclara qu'il n'avait jamais vu pareille insolence
depuis quarante et un ans qu'il était au ministère ('). Il accourut
tout bouillant de colère au conseil et proposa de mander en
cour le président de Cucé, rapporteur, et le procureur général.
Il n'obtint que le veniat de ce dernier et, le 26 novembre, en
même temps qu'était rendu un arrêt du conseil cassant celui
du Parlement et ordonnant le réaffichage de celui du 8, fut
envoyé à M. de la Chalotais l'ordre de venir immédiatement
à la suite de la cour pour rendre compte de sa conduite. Ce
qui avait exaspéré les ministres contre lui, c'était que l'arrêt
parlementaire visait spécialement les conclusions du procu-
reur général et il leur parut avec raison intolérable que
l'homme du roi fût précisément celui qui concluait à la lacé-
ration et à la suppression de ses arrêtés. M. de la Chalotais
(') Lettre particulière à d'Aiguillon, 27 nov. H. 631. La résolution de Saint-Flo-
rentin fut toute spontanée; on voit même par une autre lettre de lui du 2 décem-
bre que d'Aiguillon aurait préléré qu'on se bornât à réimprimer l'arrêt du conseil
en y mettant l'attache de l'intendant. .
27G LA METAONK ET LE DL'C d'aIGCILLON
s'est vigoureusement défendu contre cette inculpation; il a
fait remarquer que ses conclusions n'avaient été que pour la
suppression au greffe, c'est-à-dire en particulier et sans éclat,
des deux exemplaires qu'il avait apportés avec lui, et que
c'était l'habitude dans les arrêts rendus en matière publique
de viser toujours les conclusions du procureur général, soit
qu'elles aient été suivies, soit qu'elles ne l'aient pas été. Il
est difficile de trouver cette argumentation bien concluante.
Elle prouve la prudence de M. de la Chalotais, mais elle laisse
extrêmement douteuse sa prétendue modération, et son désir
de conciliation. Rien ne lui eût été plus facile que d'arrêter,
s'il l'eût voulu, les démarches trop vives du Parlement, sur
lequel il exerçait un empire surabondamment démontré par
toute la suite de cette histoire. Mais il n'entrait pas dans ses
plans de pacifier les choses, et il semble, au contraire, avoir
éprouvé un véritable plaisir à exaspérer ses adversaires. De
leur côté, les ministres montrèrent leur impéritie ordinaire
en faisant un tel éclat mal à propos, car si les intrigues de
M. de la Chalotais étaient certaines, ils n'avaient pas entre
les mains de preuves évidentes à en fournir, et celui-ci pour-
rait bien avoir dit vrai quand il se vante de les avoir forcés
de convenir que leur bonne foi avait été surprise, et d'avoir
obtenu d'eux des excuses embarrassées. Quant au Parlement,
il répondit au veniat de son procureur général en décidant
des remontrances et en convoquant pour le 3 décembre une
assemblée générale de tous ses membres.
Ce n'était pas dans le but de trouver quelque terrain d'en-
tente. Il savait que le ministère, alors en négociation avec le
Parlement de Paris pour l'enregistrement d'un édit qui tout
en présentant pour le remboursement des dettes de l'Etat un
plan plein de promesses séduisantes et d'arrangements ingé-
nieux, aboutissait par le fait à la création de quelques impôts
nouveaux, ne redoutait rien tant que des orages parlemen-
taires et ferait tout pour les éviter. On pouvait aller de l'avant
sans rien craindre, et les mandes eux-mêmes étaient les pre-
miers à conseiller une conduite agressive. « Il est de la der-
» nière importance, écrivait M. de Montreuil à M. de la Bellan-
» gérais, son oncle, le 30 novembre, que le Parlement se con-
) duise vigoureusement à l'assemblée du 3 décembre... et je
» vous prie de dire à ceux avec qui vous voudrez bien en con-
LE PARLEMENT CESSE LE SERVICE 277
» férer qu'ils ne peuvent jamais nous faire ni plus de mal ni
» plus de chagrin qu'en agissant mollement, sous prétexte de
» craindre de nous nuire » ('). M. de Montreuil put être ample-
ment satisfait, car les assemblées des chambres des 3 et
4 décembre ne s'arrêtèrent qu'aux résolutions les plus graves.
Le Parlement, s'y associant tout entier à la conduite de sa
chambre des vacations, y décida l'envoi au roi d'un mémoire
justifiant l'arrêt du 16 octobre et prouvant que la décla-
ration de 1673 n'avait pas pu et ne pouvait pas priver les
Etats de Bretagne du droit de s'opposer aux édits violant les
immunités de la province; il refusa donc d'enregistrer les
lettres patentes du 7 novembre et imagina de les renvoyer
au roi, ainsi que l'arrêt du conseil du 8, purement et simple-
ment, par la poste, « chose inouïe, observe le vieux conseiller
Desnos des Fossés, depuis l'existence de la monarchie » (^).
Il ajouta à ce paquet une lettre fulminante contre les minis-
tres (') ; enfin il arrêta, pour émousser l'arme dont le ministère
semblait vouloir se servir de plus en plus, que les mandés
en cour seraient dorénavant payés des fonds de la compagnie,
et il résolut de rester chambres assemblées et toutes fonctions
suspendues jusqu'à ce qu'il eût plu au roi de leur rendre jus-
tice, c'est-à-dire de renvoyer les mandés. Immédiatement le
mot d'ordre fut suivi des huissiers, procureurs et avocats,
exécuteurs fidèles des ordres et même des secrètes intentions
du Parlement, et la vie judiciaire se trouva quasi-interrompue
(') Procès, I, 371.
(2) Un commis fut chargé d'aller vérifier par lui-même si le paquet était bien mis
dans la malle du courrier et les chambres ne se séparèrent que lorsqu'il fut revenu
rendre compte de sa mission.
(3) « ... Est-il donc possible qu'on ait espéré que le bras de la justice voulût se
» prêter au renversement des lois? A-t-on pu se persuader que des magistrats jus-
» qu'ici conservateurs irréprochables de ces droits nationaux eussent aujourd'hui la
» lâcheté de vouloir y porter atteinte? ». Un pareil projet ne pouvait venir que de
ces lâches calomniateurs dont la noirceur avait valu à quatre magistrats fidèles la
perte accablante de la confiance de leur souverain : « Il est évident qu'on n'a pour
» objet que d'affliger la magistrature, quand on voit des magistrats accusés sans être
1. coupables, condamnés sans être écoutés, punis sans être convaincus... C'est vous,
» Sire, qu'on attaque directement lorsqu'on cherche à détruire votre Parlement et
>i à faire mépriser des magistrats qui vous représentent... Toutes les fois que la
» vérité a pu pénétrer jusqu'à vous, votre Parlement et vos peuples ont ressenti
» dans l'instant les effets de votre bonté et de votre justice ; nous implorons aujour-
» d'hui ces sentiments si chers à la nation, si naturels à votre cœur, pour votre Par-
» lement, pour ses membres éloignés, pour votre province. »
278 LA HRETAGiM-: ET LE DUC d'aIGUILLON
à Rennes, au grand désespoir de beaucoup de ces malheu-
reux dont le travail quotidien constituait la seule ressource (').
La nécessité où l'on se trouvait de ne pas froisser le Parle-
ment de Paris fit (ju'on laissa impunie l'insolence de celui de
Hennés (*), et on se contenta de lui adresser une lettre du roi
ainsi conçue (16 déc.) :
Nos amés et féaux
« Nous n'avons pu voir sans un extrême mécontentement
» le parti inusité et sans exemple que vous avez pris de nous
» renvoyer nos lettres patentes du 7 novembre dernier ; vous
)) devez savoir par quelle voie nos cours peuvent s'adresser
» à nous lorsqu'elles font difficulté à l'enregistrement de nos
)) lettres. Nous avons dû charger notre procureur général de
» vous remettre les paquets que vous nous avez adressés si
» irrégulièrement à ce sujet et que nous n'avons pas jugé à
» propos de recevoir; nous lui avons en même temps ordonné
» de faire toutes diligences nécessaires pour que vous procé-
» diez sans délai à une nouvelle délibération sur l'enregistre-
» ment de nos lettres patentes. »
Assemblé dans ce but le 22 déc, le Parlement maintint
purement et simplement ses résolutions antérieures. Sur ce,
arrêt du conseil du 28 déc, cassant l'arrêté parlementaire,
et nouvelles lettres patentes ordonnant d'enregistrer celles
du 7 novembre et de reprendre le service : la lecture en est
écoutée avec mépris, et le Parlement remet à en délibérer
au 5 janvier. Ce jour arrivé, il déclare de nouveau ne pou-
voir se départir de ses arrêts précédents « étant impossible
que le Parlement puisse apporter à l'exercice de ses fonc-
tions la tranquillité d'esprit nécessaire dans la dispensation
de la justice lorsqu'il voit la magistrature avilie. » Cependant,
en même temps qu'il se déclarait incapable de vaquer à
l'exercice de ses fonctions, le Parlement, sans souci de la con-
tradiction, entamait et poussait avec la dernière vigueur, à
propos de l'arrestation d'un nommé Rolland, procureur et
(*) Dès le 2 décembre, on vit pleurer quelques-uns de ces infortunés qui pré-
voyaient ce qui allait arriver. Le 6, sur le bruit que M. de Toucbeprais, conseil-
ler, avait menacé de faire mettre au cacbot tout huissier au Parlement qui oser-ait
signifier un acte quelconque, le corps des huissiers décida la grève complète
(«) Dans sa lettre particulière du 16 déc. (H. 631), Saint-Florentin en fait l'aveu
sans détour. Dans une autre du 25, il rejette sur Gilbert de Voisins et sur le duc
de Choiseul la responsabilité de cette faiblesse.
AFFAIRE ROLLAND 279
greffier de Ja châtellenie de La Chapelle sur Rrdre, terre de
M. de la Gasclierie, une procédure qui avait à ses yeux l'avan-
lage de vexer Tadministration et de pouvoir peut-être mener
jusqu'à inculper le duc d'Aiguillon lui-même ('). Son inaction
était d'ailleurs complète pour tout ce qui n'intéressait pas ses
passions et ses haines, et à son exemple les autres tribunaux
de la province ou cessaient leurs fonctions ou étaient réduits
à l'inaction par l'abstention générale des avocats, procureurs
et huissiers (*). Ainsi, en moins de deux mois, le Parlement
(') Ce Rolland avait été chargé par M. de la Gasclierie de faire une enquête,
dans les paroisses voisines de La Chapelle sur Erdre, sur l'administration des
grands chemins, d'interroger les paysans, de faire une comparaison minutieuse de
leur taxe de capitation et de leur tâche de corvée, afin de procurer à tout prix des
documents à l'appui de ce qu'avançait le Parlement dans ses remontrances.
Lorsque ^L de la Gascherie fut mandé à Versailles, yaiat-Florenlin lui reprocha
celte inquisition et la lui présenta comme une des principales causes de sa disgrâce.
y.1. de la Gascherie nia le fait : d'Aiguillon en fournit la preuve en envoyant au
ministre des lettres des recteurs et syndics des paroisses en question, qui toutes
signalaient Rolland comme le principal agent de cette intrigue. Aucun doute ne
peut subsister d'ailleurs sur la réalité des faits reprochés à Rolland, puisque dès le
premier interrogatoire subi par celui-ci à la Bastille, le 25 déc. 1764, il fit des
aveux complets (Saint-Florentin à d'Aiguillon, 29 déc, H. 631). Il paraîtrait
même (déposition du sieur Ogée, sous-ingénieur du département de Nantes, Pro-
cès, I, 168), qu'il avait employé la menace et fait peur aux syndics du courroux de
M. de la Gascherie.
L'arrestation de Rolland fut décidée spontanément par le roi et ordonnée par
Saint-Florentin (12 déc), sans que d'Aiguillon y eût part. Dès qu'elle fut accomplie,
la femme de Rolland présenta au parlement une requête éplorée et celui-ci se
hâta d'informer. Le 9 janvier quarante témoins avaient déjà été entendus; quelques
esprits vifs auraient voulu qu'on assignat tous les maîtres de poste des endroits
par où le prisonnier avait passé jusqu'à Paris. On imagina les détails les plus pro-
pres à révolter l'opinion : on représenta le prisonnier traité avec la dernière rigueur,
enchaîné la nuit au pied d'un lit, privé de tous les soulagements accordés même
aux plus grands criminels. D'Amilly, qui voulut représenter qu'on avait au con
traire usé de la plus grande modération dans l'exécution des ordres du roi, fut hué
efforcé de se taire. Quelque chaleur que l'on mil dans cette affaire, on n'arriva
pas à inculper personnellement d'Aiguillon, qui n'avait été qu'un instrument, et
que l'ordre royal couvrait complètement, Mais on y travailla longtemps et avec
passion, et au commencement de février on n'avait pas encore perdu tout espoir.
Dans ces circonstances, ce fut peut-être un acte d'humanité, mais ce fut aussi
à coup sûr un acte de faiblesse, que l'octroi à deu.x reprises, en janvier et fé-
vrier 1765, de secours à la femme de Rolland (Saint-Florentin, Le Bret, 2 fév. 1765
0' 461). La façon dont elle avait rédigé sa plainte était telle que l'administration
semblait moins soulager une personne dans l'embarras qu'acheter son silence et
s'excuser des mesures prises (note de d'Aiguillon, H. 631; ordre du roi pour l'ar-
restation de Rolland, ibid. : lettres de Saint-Florentin à d'Aiguillon, ibid.;.
(*) Ceux qui, coaime le présidial de Nantes, résistaient à la contagion générale,
s'attiraientde vertes observations. — 11 fut question, dans un comité de membres du
Parlement, de mander, pour qu'il ait à rendre compte de sa conduite, M. de la
280 LA BRETAGNE ET LE DUC d' AIGUILLON
avait infligé au g-ouverncment outrages sur outrages, inter-
rompu toute administration de la justice, donné à la crise des
proportions imprévues, et si bien envenimé les choses qu'il
était désormais presque impossible qu'aucune des deux par-
ties se résignât à faire ni excuses ni concessions.
Ces événements, comme bien on pense, n'étaient pas faits
pour faciliter à Nantes la tâche du duc d'Aiguillon. Les Etats,
qui avaient attendu d'abord la rentrée du Parlement, atten-
daient maintenant que la crise parlementaire se fût dénouée,
et rien ne permettait d'en prévoir la solution. Ils considé-
raient que ni leur intérêt ni leur honneur ne leur permettait
d'abandonner une compagnie qui prenait si vivement fait et
cause pour leurs prétentions. Leur intention élait donc de ne
pas accorder les demandes du roi, et principalement le se-
cours extraordinaire, que l'arrêt du 20 octobre n'ait été re-
tiré de leurs registres et leur droit d'opposition devant le
Parlement reconnu par le gouvernement; et de fait leur inac-
tion resta à peu près complète, plusieurs semaines durant,
après la rentrée du Parlement. La situation de d'Aiguillon
était donc des plus difficiles. Entravé à la fois par les exi-
gences du ministère, qui venaient de rendre impossible le
plan de conciliation qu'il avait imaginé, et par les agissements
des affidés du Parlement qui répétaient aux Etats de tenir
bon jusqu'à ce que le roi eût cédé sur les lettres patentes du
7 novembre et sur le rappel des mandés, il faisait quand
môme bonne mine à détestable jeu. 11 s'efforçait de rassurer
les Etats sur la conservation de leurs franchises, leur répétait
que si les sols pour livre avaient été levés sans leur consen-
tement, la faute en était au Parlement qui n'avait fait aucune
observation relativement à la date du l®"" juillet indiquée dans
la déclaration comme point de départ de la perception, qu'à
leur première réclamation à cet égard il avait reçu l'ordre de
leur demander cette imposition avec les autres, que l'arrêt du
conseil ne lésait point leur droit, mais proscrivait seulement
la voie irrégulière qu'ils avaient suivie en portant leur oppo-
sition au Parlement et non aux commissaires du roi, qui leur
auraient fait justice. Il se livrait à une propagande déses-
Blottière, alloué de ce présidial (lettre d'un avocat de Rennes, 13 janv. 1765, H.
358.)
d'aiguilloiN travaille au succès des demandes du roi 281
pérée, employant la ruse, la persuasion, les promesses, les
menaces. Il avait parmi la noblesse des gens affidés dont il
se servait pour déposer des propositions qui, leur origine
officielle n'étant pas connue, étaient parfois accueillies sans
trop de défaveur. Il passait des journées entières à conférer
avec les gentilshommes, encourageant 'ceux qui pensaient
bien, instruisant ceux qui étaient mal au courant des affaires,
intimidant les militaires qui avaient des grâces du roi ('). Un
chef départi, comme il l'écrit lui-même, n'aurait pas cabale
davantage (^). Parfois il espérait avoir trouvé une solution,
mais le parti des opposants n'était ni moins actif ni moins
habile ; il tenait toujours en réserve au dernier moment quel-
que mauvaise querelle, quelque proposition captieuse propre
à embrouiller les choses, k aigrir les esprits, à faire perdre
du temps. Un jour, c'étaient les travaux entrepris pour réta-
blir la navigation de la Loire qui étaient matière à chicane ;
on chargeait un des principaux adversaires du duc, ]M. de
Montmuran, de faire à ce sujet une enquête, et comme son
rapport était malgré tout très favorable, on exigeait la nomi-
nation d'une commission pour examiner les faits allégués par
lui et contrôler ses appréciations. Un autre jour, on mit sé-
rieusement en question, comme condition préalable au vote
des demandes du roi, qu'il prit à sa charge, principal et inté-
rêts, la somme de 3,967,245 1. empruntée depuis 1734 par la
province pour l'excédent des dépenses du casernement. On
arriva ainsi aux premiers jours de décembre sans avoir ac-
cordé autre chose que des demandes sans conséquence, foua-
ges extraordinaires, droits de courtiers, jaugeurs, etc.
Le 4 décembre, cependant, la commission des demandes
présenta son rapport qui concluait à accorder la capitation,
les vingtièmes, le casernement, les milices, les étapes et le
secours extraordinaire à raison de 500,000 1., y compris les
sols pour livre des octrois des villes. Cette somme était infime,
puisqu'en 1762 un seul sol pour livre, et seulement sur les
droits levés au profit de la province, avait été abonné 460,000 ;
mais on espérait, par une proposition aussi étrangement mo-
deste, amener la noblesse à entrer en pourparlers sur l'arti-
(') Lettre du lardée. H. 357.
{^] Lettre du 17 janv. 1765, H. 358
2S2 LA BRETAf.NE ET MC DU. d'aIGUILLON
cle des sols pour livre : peine perdue : elle déclara que si les
deux autres ordres adoptaient cet avis, elle en prendrait un
refusant catégoriquement le secours extraordinaire, et l'on
dut par prudence rayer cet article du rapport de la commis-
sion des demandes. Son aigreur était extrême : d'Aiguillon,
sérieusement inquiet*, malade, découragé, se disposait à de-
mander l'envoi en Bretagne dun autre commissaire du roi
pour lui servir de second et partager avec lui le poids de cette
interminable session. Coniac, accablé dïnsultes et de dégoûts,
tombait, lui aussi, malade. Les instances pressantes de d'Ai-
guillon, le désir de prévenir l'arrivée d'un second commissaire,
déterminèrent toutefois le 9 décembre un vote unanime des
trois ordres pour l'accord de tous les fonds autres que le se-
cours extraordinaire : 3,600,000 1. pour deux ans de capitation,
6,813,3331., 6s., 8d. pour les vingtièmes('), 700,000 1. pour le
casernement, 26,000 pour les étapes, 130,030 pour la milice
garde-côtes; mais du secours extraordinaire il ne fut pas ques-
tion ('). Tout ce qu'on osa proposer le lendemain, à ce sujet,
fut de demander aux commissaires du roi pour qu'elles par-
ties et à quelles conditions pourrait être accordé à la province
l'abonnement des sols pour livre, et cela sans prendre aucun
engagement quant au fond ; cette simple question elle-même
ne fut pas du goût de la noblesse, car elle rejeta cet avis par
122 voix contre 90, et soutint obstinément pendant trois jours
que la délibération ne pouvait pas être prise légalement par
(') Premier vingtième pour 1765 et 1766,2,4(X),000 : second vingtième 2,400,000 :
sols pour livre du dixième, 480,000 ; second vingtième 1764, 1,200,000; second
vingtième des cent derniers jours de l'année 1763, 333,333 1., 6 s., 8 d.
(-) Ce fut encore à cette séance du 9 décembre que fut donnée lecture aux Etats
de deux lettres de M. de Laverdy, fort sévères pour la noblesse, où le ministre
parlait de faire décider solennellement, dans un conseil réunissant tous ceux de Sa
Majesté, la question de l'unanimité des suffrages en matière d'impôt, et de faire
rétablir l'ordre du 12 octobre sur les registres des Etats. Ces lettres étaient osten-
sibles, et ce ne fut pas par noirceur, comme on l'a prétendu, mais bien pour se con-
former aux intentions du conlrùleur général, que d'Aiguillon en donna connaissance
à plusieurs gentilshommes, qu'on espéra ramener par ce moyen. Mais elles furent
bientôt rendues publiques, non d'ailleurs sans de notables altérations et falsifica-
tions; elles furent lues notamment dans la chambre de l'Eglise; et comme elles
prêtaient singulièrement au ridicule, des parodies en circulèrent bientôt par toute
la province, où elles firent faire gorges chaudes aux dépens du contrôleur général.
Les rimeurs s'en emparèrent et un d'eux a donné à l'une de ces lettres une fâcheuse
célébrité (Cf. appendice n» 3). La noblesse, irritée de la prose ministérielle, parla
d'en demander justice. C'est à grand'peine que d'Aiguillon et Hohan obtinrent
qu'on laissât tomber l'affaire.
ACCORD PARTIEL DES DEMANDES DU ROI 283
les seuls votes du clergé et du tiers, parce qu'il était question
(l'imposition. Elle céda enfin, et une députation fut envoyée;
mais quand elle revint (13 déc), rapportant pour réponse que
l'abonnement comprendrait les sols pour livre des devoirs,
des droits acquis par la province, des octrois des villes, et
rien de plus, c'est en vain que les présidents des ordres vou-
lurent faire délibérer sur cette réponse. Ils se heurtèrent à
une opposition si vive que d'Aiguillon jugea prudent de ne
pas la pousser à bout, et de remettre à des temps meilleurs la
délibération sur le secours extraordinaire : et il fit entamer
aussitôt une autre affaire, le rapport de la commission des
baux.
Celle-ci, il est vrai, n'était guère moins délicate, car la
fixation des conditions du bail posait nécessairement la ques-
tion du choix entre le tarif des devoirs arrêté en 1760, c'est-
à-dire sans le sol pour livre, et le tarif de 1762, c'est-à-dire avec
le droit additionnel. Aussi, dès que le rapport fut terminé, le
tiers émit l'avis que sans acquiescer à la levée des sols pour
livre et sans prendre aucun engagement relativement au
secours extraordinaire, les devoirs fussent levés d'après le
tarif de 1762, attendu le besoin où était la province de se
procurer des fonds extraordinaires; la noblesse, apercevant
le piège, s'obstina à ne pas voter autre chose que le tarif de
1760, par la raison que celui de 1762 n'avait été augmenté
que par suite du consentement des Etats au secours extraor-
dinaire, et que maintenant ce secours extraordinaire venait
d'être refusé. Plusieurs jours furent perdus en parlementages
inutiles : la nouvelle faiblesse dont le gouvernement venait
de faire preuve envers le Parlement par l'envoi de la lettre
royale du 16 décembre n'était certes pas faite pour amener
la noblesse à transiger. Lorsque le clergé eut émis enfin son
vote, identique à celui du tiers, elle fit un tapage si violent
qu'il fut impossible, plusieurs jours de suite, d'énoncer la
délibération. Les instances de d'Aiguillon, les assurances du
mécontentement du roi, furent impuissantes à procurer aucun
moyen de conciliation. Il fallut que le 29 décembre d'Aiguil-
lon entrât dans l'assemblée et se fît remettre copie des avis
des différents ordres et des mémoires contenant les motifs
de leurs avis, pour les envoyer en cour où le roi s'était ré-
servé de prononcer dans son conseil sur la difficulté où
284 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLO.N
s'étaient mis les Etats. Sa décision n'était pas douteuse; la
délibération prise à la majorité des deux ordres allait être
déclarée valable. La noblesse se décida alors à prendre les
devants en se ralliant ù un avis qui avait les apparences
d'une concession, mais ({ui, en réalité, préparait des difficul-
tés plus graves pour la suite. Le 31 décembre, il fut voté par
les trois ordres que le vingtième en sus des droits per(;us en
vertu du bail de 1760 serait levé en 1765 et 1766, mais que
cette imposition ne pourrait être continuée qu'après avoir été
consentie do la môme manière — c'est-à-dire à l'unanimité
— que dans la présente délibération. C'était consacrer le
principe cher à la noblesse de la nécessité du concours des
trois ordres pour voter l'impôt, et lui laisser, par consé-
quent, la faculté d'empêcher, tant qu'elle le voudrait, le vote
du secours extraordinaire. Il fallait cependant s'en contenter,
au moins provisoirement, car le temps pressait : le bail expi-
rait avec l'année 1764; la nouvelle adjudication n'étant pas
faite, les anciens fermiers venaient d'être autorisés à conti-
nuer provisoirement la levée pour le compte de la province
(24déc.); il importait que les droits fussent maintenus au
môme taux, et que le budget de la province, déjà dans une
situation très difficile par l'accumulation des emprunts, ne
fût pas encore atteint par la cessation des recettes.
Encore était-il extrêmement douteux que cette levée pût se
continuer, et l'on peut à bon droit soupçonner la noblesse de
ne s'être prêtée à cette pseudo-complaisance que parce qu'elle
savait d'avance que celle-ci serait sans effet. La cessation de
la justice, en efï'et, était en tout temps, et particulièrement en
celui-là, un obstacle presque insurmontable à la perception
régulière des devoirs. La fraude, toujours très grande, ne se
croyait plus alors obligée de rien ménager, étant sûre de l'im-
punité. La situation était d'autant plus grave que la percep-
tion devant se faire à partir du 1*^' janvier en régie et pour le
compte de la province, c'était celle-ci qui allait se trouver vic-
time de l'embarras inextricable dans lequel on avait amené
les alfaires, et la partie était tellement liée entre le Parlement
et les chefs du bastion, l'influence parlementaire avait pris un
tel empire sur les Etats, que ceux-ci voyaient le péril d'un œil
assez froid et semblaient avoir pris leur parti du cataclysme
budgétaire vers lequel on marchait. Le l'^'janvier on leur arra-
LA PERCEPTION DES DEVOIRS EiNTRAVÉE 285
cha avec peine une délibération portant qu'il serait présenté re-
quête au Parlement pour obtenir permission pour lesprocu-
reurs et huissiers de continuer à instrumenter dans les affaires
relatives à la régie : on avait profité pour obtenir ce vote d'un
moment où un certain nombre de gentilshommes, parmi les-
quels les opposants les plus déterminés, étaient venus souhai-
ter la bonne année au duc d'Aiguillon, qui s'arrangea de
manière à les retenir quelque temps, pendant que M. de Go-
niac menait vivement les choses aux Etats sous prétexte de
l'heure prochaine du départ du courrier de Rennes ('). Le
Parlement refusa de faire droit sur cette requête. Le clergé et
le tiers proposèrent alors d'envoyer à Rennes un des procu-
reurs généraux syndics pour en solliciter l'expédition : la no-
blesse s'y opposa avec violence et menaça même de frapper
de destitution le procureur général syndic qui serait envoyé,
ce qui fit renoncer à ce projet. Le 8, les Etats délibérèrent que
les procès-verbaux des commis ne pourraient être frappés de
péremption quoique non suivis des formalités ordinaires dans
les délais requis : mais ce vote tout platonique ne pouvait pas
forcer le Parlement à juger en conséquence, et il y était si
peu disposé qu'il ne voulut même pas en entendre lecture :
le 10 janvier, dans une séance extrêmement tumultueuse où il
fallut aller trois ou quatre fois aux voix, il vola à la pluralité
de sept ou huit qu'on n'écouterait point cette délibération,
prise, selon la cabale, malgré la plus saine partie de l'assem-
blée et grâce à la servilité du clergé et du tiers, esclaves du
commandant ('). Or, tant que durerait cette situation violente,
il était inutile de songer à l'adjudication des fermes : les re-
présentants des compagnies avaient reçu d'elles l'ordre de ne
pas se présenter tant que le cours de la justice ne serait pas
rétabli. On en était réduit à la continuation de la régie, et on
pouvait avec terreur calculer le moment où la régie elle-
même serait (( totalement anéantie ))(^). Déjà, dans une notable
partie de la Rretagne, cabaretiers et débitants refusaient de
payer, la recette de la régie couvrait à peine ses dépenses, et
les particuliers et débitants s'empressaient de faire des appro-
visionnements considérables, de telle sorte que ce n'était pas
(') Lettre de d'Aig'uillon, le^ janv. 1765 (H. 358).
(*) Lettre écrite de Rennes, 11 janv. (H. 358).
(') Lettre de Coniac, 8 janv. (H. 358).
286 L.v hhktagnk kt u: ui c n'AifiiiLLON
seulemnnt le présent, mais Tavenir même, qui était gravement
compromis (').
Au milieu de tous ces embarras, la grande préoccupationt
des Etats semblait toujours être de ne rien faire jusqu'à ce
que le Parlement eût obtenu gain de cause, et tous les pré-
textes bons à faire perdre du temps étaient saisis avec avidité.
Dans les trois premières semaines de janvier, le passage d'un
régiment par Nantes, le tracé d'une route vers Fougères, les
comptes à rendre pour la construction du vaisseau offert au
roi en 1762, firent perdre nombre de séances. Ceux qui,
comme disait M. de Kerguézec, étaient désireux « d'accro-
cher » ('), en trouvèrent surtout une magnifique occasion
dans un grave débat qui s'éleva entre les ordres à propos de
l'arrêt du conseil du 11 juin 1763. La noblesse ayant fait lire
un mémoire des plus vigoureux contre cet arrêt, le tiers se
choqua vivement de certaines de ses expressions : clergé et
tiers se réunirent pour décider de demander au roi le retrait
de cet arrêt du conseil, mais refusèrent énergiquement de
voter le dépôt au greffe du mémoire de la noblesse : celle-ci
furieuse fit cette fois encore venir des notaires pour dresser
procès-verbal de ses protestations contre le refus des deux
autres ordres de lui donner acte de son avis (21 janvier). Le
lendemain, nouvelle invasion des notaires, que quelques
gentilshommes font entrer de force sur le théâtre, malgré les
cavaliers de garde qui ont reçu des ordres, et ceu.x-ci se
mettent à verbaliser au milieu de clameurs variées et d'un
effroyable tumulte. Ils écrivaient encore lorsqu'ils furent brus-
quenient interrompus par un véritable coup de théâtre.
Depuis le caractère menaçant pris par l'agitation en Breta-
gne, depuis surtout que la perception des devoirs était deve-
(') Mém. de Desnos des Fossés (Bib. nat., ms. 11539). Une rébellion contre
les commis ayant eu lieu dans le bourg de Valette, près de Nantes, la ferme porta
plainte devant l'alloué de Nantes : aucun procureur ne voulut signer sa requête,
sous prétexte que leur communauté avait arrêté, à l'exemple de celle de Rennes,
de cesser absolument toutes fonctions. On voulut en faire sommer un, par minis-
tère d'huissier, de remplir son office; même refus de la part des huissiers. (Lettre
du fermier Garville à d'Aiguillon, U janv. H. 358).
(*) « Croiriez-vous, dit un jour M. de Kerguézec à un de ses adidés, qu'on nous
reproche à Rennes d'aller trop vite : je ne pense pas, cependant que nous puis-
sions accrocher plus souvent que nous le faisons: il est vrai que nous ne nous
embourbons pas, mais il ne faut pas nous noyer pour servir ces Messieurs. •> (Let-
tre de d'.\iguillon, 10 janv. H. 358).
RÉSOLITIONS VIGOUREUSES DU MINISTÈRE 287
nue presque impossible, le gouvernement, qui n'avait plus
d'ailleurs besoin de ménager le Parlement de Paris, son der-
nier édit ayant été enregistré, s'était sérieusement ému, et
avait pris la résolution d'user de rigueur. Le 12 janvier furent
adressées à tous les membres du Parlement de Rennes des
lettres de cachet leur ordonnant d'être au palais le 22, pour
y entendre lecture des ordres du roi : ces ordres, qui furent
envoyés le 17, leur prescrivaient de reprendre leurs fonctions
et de procéder à l'enregistrement pur et simple de l'arrêt du
conseil et des lettres patentes du 28 décembre. On élabora
un projet d'édit pour ériger la Chambre des comptes de Nantes
en cour des aides et lui attribuer la connaissance de toutes
les contestations relatives à la levée des impôts en Breta-
gne (') : en attendant, un arrêt du conseil attribua à l'inten-
dant, fort marri d'un pareil cadeau, la connaissance des affai-
res de cette nature (*). Quant aux Etats, le roi leur adressa
une lettre sévère et menaçante, rappelant tous les écarts aux-
quels ils s'étaient livrés depuis plus de trois mois : « Votre
» assemblée dégénère de plus en plus en dissension et en
» tumulte : les affaires de notre Etat en souffrent : celles de la
)) province dépérissent, etles peuples qui la composent en sont
» les victimes : vous ne pouvez donc considérer trop sérieuse-
» ment qu'il ne nous serait pas possible de laisser les choses
» dans une pareille situation, sans manquer à ce que nous nous
» devonsà nous-mêmes, à notre Etat, et surtout au peuple de
» la province.... Après en avoir usé en père, nous nous trouve-
» rions dans la nécessité d'agir en maître, et d'user du pouvoir
» souverain que nous tenons immédiatement de Dieu. Nous
M ne le déploierons jamais qu'à regret, et si nous y sommes
» forcés par vos écarts. Vous devez donc revenir sans différer
» à une conduite plus réglée et plus soumise, et pour nous don-
(») H. 642.
(2) Dans une lettre h Saint-Florentin du 21 janv. (H. 358), Le Bret s'applique à
démontrer l'impossibilité d'une pareille attribution, pour laquelle aucun avocat,
huissier, etc., ne voudra prêter son concours. Chargé d'autre part de dresser de
concert avec d'.\iguiIlon la liste des cinq ou six membres les plus turbulents du
Parlement, Le Bret supplie qu'on l'en dispense, allègue son éloignement de Ren-
nes, qui ne lui permet pas d'être bien au courant, et conseille de s'en rapporter h
ce que mandera le duc, sans que lui-même y soit pour rien. Et c'est là l'homme
qu'on a représenté comme l'exécuteur inflexible et sans scrupule des volontés
ministérielles !
288 \.\ ItHETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
» lier une première marque de ce retonr que nous voulons bien
» encore attendre de vous, il ne peut vous rester qu'à obéir
» aux ordres que nous vous donnons aujourd'hui. » Ces
ordres étaient de délibérer dans les 24 heures sur le secours
extraordinaire, sous peine de désobéissance, et de terminer
les autres affaires dans le plus bref délai. D'Aiguillon était
chargé de notifier cette lettre, de séparer les Etats si, les vingt-
quatre heures écoulées, deux ordres refusaient de délibérer
ou étaient d'avis de rejeter le secours extraordinaire, et d'éloi-
gner de Nantes, avec exclusion k jamais des Etats, quiconque
entreprendrait de jeter le trouble dans l'assemblée (*). On
lui annonçait des ordres pour, après la séparation des Etats,
faire enfermer dans des châteaux quatre des gentilshommes
les plus turbulents et pour en faire exiler quatre hors de la
province (^). En cas de besoin, on enverrait des troupes.
Enfin le ministère agita la question de l'envoi en Bretagne
du duc de Penthièvre , gouverneur de la province, pour
adresser aux Etats et au Parlement un appel suprême àl'obéis-
sance. D'Aiguillon protesta en termes nobles et élevés contre
ce projet, montra que sa présence deviendrait inutile du jour
où le gouverneur serait là, et réussit à faire supprimer cette
partie du programme ministériel.
Ce fut pendant la séance du 22 janvier, après l'invasion du
théâtre par les notaires dont on a vu plus haut le récit, que
(') Mémoire pour servir d'instruction au duc d'Aiguillon, 17 janv. H. 625. — Six
lettres de cachet en blanc lui furent envoyées à cet eflet. (Lettre de Saint-Floren-
tin à d'Aiguillon, 17 janv., H. 631). MM. de Pire et de la Colinière étaient spécia-
lement visés. Le ministère leur reprochait d'avoir, lors d'une des entrées que
d'Aiguillon avait dû faire aux Etats, parcouru les bancs de la noblesse pour l'exci-
ter à sortir dès qu'il paraîtrait, et à aller protester par devant notaire contre tout
ce qui se passerait en son absence.
(-) L'idée d'un procès instruit à l'extraordinaire contre les plus séditieux, qui avait
déjà traversé l'esprit du contrôleur général, faisait de plus en plus fortune dans le
ministère. Parmi les nombreux projets élaborés en janvier 1765, se trouve celui
de la constitution d'une commission extraordinaire pour connaître souverainement
des menées pratiquées en Bretagne contre le bien du service du roi. Les membres
même en furent désignés : ce devaient être MM. de Trudaine, de Bernage, de
Fontanieu, de Marville, de Viarme, de Senozan, conseillers d'Etat : de Bacquen-
court,Fargès, Journet, de Pont, d'Agay, de Monlyon, maîtres des requêtes: M. do
l*ernay devait remplir les fonctions de rapporteur, M. de Crosne celles de procu-
reur général. Elle devait tenir ses séances à l'Arsenal. Les motifs indiqués étaient
que les auteurs de ces troubles et machinations secrètes pouvaient avoir des parents
cl des alliés dans le Parlement de Bretagne et d'ailleurs que ce Parlement venait
de cesser le service. (IL 643),
NOUVEAU REFUS DU SECOURS EXTRAORDLNAIRE 289
d'Aiguillon vint donner lecture de la lettre royale du 17,
après avoir adjuré les Etats, dans un discours pathétique, de
seconder le vif désir qu'il avait de les servir et de leur épar-
gner les malheurs dont ils étaient menacés, en se soumettant
aux volontés du roi et en efi'açant par une prompte obéis-
sance les fâcheuses impressions que leur conduite avait don-
nées. Les commissaires du roi sortis, et les ordres retirés dans
leurs chambres, le tiers émit aussitôt l'avis d'accorder 700,000
livres pour le secours extraordinaire. Il se trouva dans la
noblesse 110 voix pour accorder, 112 pour refuser. Ce faible
écart laissait espérer une prochaine victoire, et dans la per-
suasion qu'il valait mieux attendre, d'Aiguillon laissa le clergé
se prononcer pour un tardé à délibérer, ce qui remettait le
vote au lendemain. Pendant ce temps, il fit des efforts surhu-
mains pour ramener la noblesse : il fit appel à son patrio-
tisme, à ses sentiments d'amour et de fidélité pour le roi : il
fit circuler parmi elle l'assurance écrite que l'octroi du
secours extraordinaire n'entraînerait aucun nouvel impôt à
payer ('). Mais le bastion ne demeurait pas en reste et sa pro-
pagande n'était pas moins active. Elle consista surtout à aller
chercher du renfort parmi des gentilshommes ayant cessé de
fréquenter les Etats, surtout parmi de pauvres gentilshom-
mes du comté nantais, seule partie de la province où la vigne
fût cultivée, auxquels il ne fut pas difficile de persuader que
l'impôt demandé frapperait les vins de la manière la plus
lourde. A la séance du 23, on vit venir en effet des figures nou-
velles, des malades, des infirmes pouvant à peine se traîner. On
vota, et le refus réunit cette fois 152 voix contre 111 : le duc
n'avait gagné qu'une voix. Ce piètre résultat ne le découragea
pas encore, décidé qu'il était à tout pour prévenir les voies
de rigueur qu'il redoutait excessivement, vu la situation des
esprits (^). Il prit sur lui de prolonger encore un peu le délai
(*) Le fait était exact. Le tiers venait de proposer de faire celle somme par un
prélèvement sur l'état de fonds et sur le bénéfice réalisé par la province sur la
régie des contrôles. Il n'y aurait eu que 150,000 livres à lever par une augmenta-
tion sur les octrois des villes. Plus lard, lorsque le secours extraordinaire sera enfin
accordé, le gouvernement permettra qu'il soit levé par emprunt.
(*) « Je suis persuadé, écrit-il le 25 janv., qu'ils quitteront l'assemblée si cette
"décision (la majorité formée par deux ordres contre un) a lieu,et qu'ils forceront
» par toute sorte de moyens les gens sages à les suivre et à se retirer de leur côté,
» en les faisant passer dans le peuple et lebourgeois pour destraîtresà leur patrie,
It'AlGUILI.ON. l'J
290 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
fatal, et permit au clergé de ne pas prendre d'avis. Il y eut
peimoctation dans la nuit du 23 au 24, pernoctation encore
dans celle du 2i au 25, entrée des commissaires du roi, qui
vinrent de nouveau exprimer leur étonnement que la noblesse
bretonne, toujours si distinguée par son attachement au ser-
vice de son roi, voulût se singulariser par un refus unique,
alors que toutes les provinces du royaume s'empressaient de
lui donner les secours nécessaires pour réparer les maux
d'une guerre longue et dispendieuse. Tout fut inutile ; et la
séance du 2o fut elle-même prolongée jusqu'à onze heure du
soir, sans que ni la lassitude, ni la persuasion, ni les appels
réitérés au loyalisme de la noblesse pussent lui arracher au-
cune concession ; on se sépara, après une séance de soixante
heures, sans être plus avancé qu'au premier moment. Le len-
demain clergé et tiers se réunirent à voter l'octroi d'un
secours extraordinaire de 700,000 livres par emprunt, tandis
que la noblesse rédigeait un mémoire pour justifier son refus.
Le duc entra aux Etats, se fit remettre les avis des trois ordres,
déclara qu'il allait les expédier au roi, qui déciderait : et il ne
fut plus question du secours extraordinaire, mais de la rédac-
tion du registre, laborieuse comme toujours, et sur laquelle
les ordres ne parvinrent à se concilier qu'après quatre jours
de débats passionnés. Le 30 janvier il fut mis au courant:
c'était la première fois que pareil fait se produisait depuis le
début de la session.
D'Aiguillon fut désespéré de son insuccès, car il prévoyait
les plus graves conséquences des coups d'autorité que le
ministère, semblait-il, ne pouvait plus maintenant se dispen-
ser de frapper. Il craignait que la noblesse refusât désormais
de prendre aucune délibération, de signer le bail des fermes,
le contrat, la procuration pour les emprunts. Il regardait une
séparation de l'assemblée comme presque inévitable. Il fai-
sait tout, d'ailleurs, pour amortir le choc et persistait à prê-
cher les ménagements et la prudence. Il écrivait le 26 (') de
Ifmiter la décision à prendre, sur la majorité de deux ordres
» comme ils ont déjà commencé à le faire à l'égard des membres du clergé et da
» tiers, et de ceux de leur ordre qui ne pensent pas comme eux. Je ne doute pas
» d'ailleurs que le Parlement n'épouse leur (|uerelle, et ne défende l'exécution des
délibérations formées contre l'avis de la noblesse.
(«) IL 358.
CONTINUATION DE LA RÉSISTANCE DES ÉTATS 291
contre un, uniquement au cas présent, afin de ne pas exas-
pérer la noblesse. Il exposait ses idées relativement à l'admi-
nistration de la province pour le cas où la séparation de
l'assemblée aurait lieu, et ces idées étaient aussi modérées
que possible; c'était de charger la commission intermédiaire
de lever les impôts, de signer la procuration pour les emprunts
et d'adjuger les fermes : d'éviter, en un mot, autant que faire
se pourrait, de faire passer l'administration dans des mains
autres que celles que les Etats auraient eux-mêmes choisies;
Il conseillait enfin — et cela seul prouverait quelle était à ses
yeux la gravité de la situation — que le roi vînt en personne
ù Nantes déclarer que l'avis conforme des deux ordres cons-
tituait délibération, et que les impositions générales devaient
avoir lieu en Bretagne comme dans le reste du royaume. A ce
prix il se portait garant du rétablissement de la tranquillité,
mais à ce prix seulement, car il n'existait pas d'autre moyen
d'obtenir l'adhésion de la noblesse, tant qu'elle se sentait
soutenue par le Parlement et le Parlement lui-même par
tous les autres. Toute cette tactique, on en conviendra, n'était
pas celle d'un homme qui se serait proposé de porter les cho-
ses à l'extrême et de pousser les Etats à leur perte.
Ses inquiétudes et ses conseils étaient du reste prématurés.
On n'était guère disposé, à la cour, à prendre les mesures
énergiques que les résolutions précédentes semblaient annon-
cer. On reculait, comme d'ordinaire, devant les actes. Une
lettre adressée au roi le 29 janvier, par l'ordre de la nobles-
se ('), en même temps que le mémoire justificatif de sa con-
duite, servit de prétexte à cette abstention : on voulut y voir
quelques indices de la possibilité d'un retour à la soumission.
Il fut donc décidé qu'on ajournerait la décision à prendre sur
la validité de la délibération prise par le. clergé et le tiers, et
qu'il serait fait k la noblesse — bien que l'usage ne fût pas
que le roi répondit à un ordre en particulier — dans les ter-
mes les plus paternels et les plus propres à lui inspirer de
meilleures résolutions, une réponse capable de ramener des
gens « qui ne seraient pas entraînés par une cabale infer-
)) nale » ('). En annonçant au duc, non sans un visible embar-
(•) H. 358.
(8) Laverdy à d'Aiguillon, 3 fév. H. 358.
292 LA BRETAGNE ET LE DL'C d'aIGT:ILLON
ras, cette nouvelle faiblesse, dont il ne se dissimulait pas
d'ailleurs que les chances de succès étaient bien petites,
Laverdy va jusqu'A lui recommander, en désespoir de cause,
(jucique adroite distribution d'argent dans l'assemblée, moyen
plus persuasif peut-être que la prose royale : « Il se pourrait
» que la cabale ne fût pas prévenue, qu'elle n'eût pas le nom-
» bre de voix, et que vous fissiez quelque chose avec les gens
» sensés : si vous avez besoin d'argent pour rapprocher des
» gens absents qui seraient fidèles sujets ou pour le succès en
» quelque manière que ce soit, usez-en, tout vous sera rendu ».
Le gouvernement royal en était là ! Rendons du reste cette
justice au contrôleur général qu'il ne se fit pas un instant la
moindre illusion sur le caractère honteux d'une telle manœu-
vre : « J'avoue, disait-il, quece serait pour moi un coupde poi-
» gnard qu'elle fût employée et qu'elle réussit ». Cependant
il ne fallait pas hésiter, en cas de besoin, à y avoir recours :
dans un post-scriptum désespéré, Laverdy résumait ainsi sa
pensée : « Il n'est pas d'effort que vous ne deviez faire, M. le
» Duc, ainsi que tous les citoyens attachés à la Bretagne et au
» bien du service, pour empêcher les suites fâcheuses qu'un
» refus persévérant ne manquerait pas d'entraîner et que je
» prévois avec la plus vive douleur. »
« Très chers et bien aimés, disait le roi à sa noblesse dans
» ce suprême appel ('), nous avons été touché des sentiments
» que vous exprimez et qui sont seuls dignes de notre no-
» blesse de Bretagne. Vous ne pouvez trop vous hâter de
» nous en montrer l'effet par une prompte accession h l'una-
» nimité des deux autres ordres et au zèle de tous nos fidèles
» sujets. L'assurance de votre soumission a suspendu notre
» décision et les marques de notre mécontentement. Ce sera
» avec plaisir que nous vous verrons nous donner des preu-
» ves convaincantes de votre obéissance. Nous aimons mieux
» agir en père qu'en maître, et nous voulons bien encore
» nous promettre que nous trouverons dans un corps aussi
» distingué les sentiments dont il doit l'exemple. Nous rece-
» vrons alors le mémoire que vous annoncez et nous bannis-
» sons volontiers de notre esprit les impressions qu'y produi-
» sait votre résistance. » La lettre fut communiquée aux Etats
(M Lettre du 3 fév. II. 358.
LETTRE DU ROI A LA .NOBLESSE 293
(5 février), sans créer le mouvement d'opinion qu'on avait
espéré. A la vérité, elle fit quelque impression, et si on eût
délibéré de suite, comme le demandait un des gentilshom-
mes les plus dévoués à la cause gouvernementale et les plus
chers au duc d'Aiguillon, M. de Luker, colonel du régiment
de Bourgogne, il est vraisemblable que le secours extraordi-
naire eût passé. Mais le bastion fut assez habile pour faire
remettre la délibération au lendemain, et dès lors tout était
perdu. Le 6, la noblesse se borna à nommer une commission
de douze de ses membres, qu'elle choisit parmi les plus vio-
lents, pour aviser au parti à prendre. Le 7, cette commission
proposa un avis singulier, imaginé par M. de Kerguézec, et
tourné de telle façon que c'était tout ensemble une accep-
tation et un refus : ordonner au trésorier de faire le fonds de
700,000 1., s'excuser en même temps de consentir à la de-
mande qui a été faite de cette somme, supplier le roi de se
faire rendre compte du mémoire à lui adressé par sa no-
blesse de Bretagne pour justifier son refus de consentir une
imposition qui attaque ses droits les plus anciens et les plus
solennellement reconnus : le supplier aussi de retirer l'arrêt
du conseil du 20 octobre 1764 et les lettres patentes du 7 no-
vembre. M. de la Chalotais, dans son quatrième mémoire,
s'est fort indigné que Galonné ait écarté des pièces de son pro-
cès une lettre à son fils où il se prononçait en faveur de cette
résolution captieuse et entortillée (') ; il prétend en tirer la
preuve qu'il s'employait avec zèle, pendant cette intermina-
ble session, en faveur des intérêts du roi. L'assertion paraîtra
singulière : recommander l'avis de la commission était préci-
sément aller contre les désirs, contre les ordres, contre les
prières même du gouvernement. Cet avis était en réalité un
refus, enveloppé seulement d'une forme nébuleuse pour faire
illusion à un certain nombre de gentilshommes qui n'auraient
pas osé aller jusqu'à rejeter formellement une demande faite
par le roi.
(') Voici les termes de cette lettre du 13 février : « J'avais espéré que la lettre
» du roi eût porté les Etats à faire, au moins en partie, ce que le roi désire. Nous
» avons vu un projet d'avis que l'on disait de Kerguézec et j'avais cru qu'il passe-
» rait. On dit tout plus désespéré que jamais. Cela est bien fâcheux. Si M. D'... est
» un fou, ce n'est pas une raison pour que les Bretons soient déraisonnables, et il
« faut toujours séparer la cause du roi de la sienne ".
294 LA lîUKTAG.NK ET LE DlC l)'AIGUILLOiN
Aussi bien tout l'effort du parti gouvernemental dans la no-
blesse consista-t-il à empêcher qu'on all;\t aux voix sur cette
proposition, à qui son caractère indéfinissable assurait une
majorité certaine. 11 y réussit les 7 et 8 février, grâce aux
cHbrts de quelques gentilshommes bien intentionnés, MM. de
Saint-Pern, de Barrin, du Bois de la Motte, de la Ferron-
nais, de Luker, tous du nombre de ces militaires pour lesquels
le bastion n'avait pas assez d'injures et de dédain, parce
qu'ils représentaient à ses yeux la servilité envers le despo-
tisme et trahissaient les intérêts de la province. Mais le 10,
après la séance levée, le bastion, resté maître du terrain
par le départ de M. de Luker et de 78 « royalistes », fit
procéder au scrutin, et il se trouva 129 voix [)our l'avis de la
commission, et même 66 autres pour le refus pur et simple
du secours extraordinaire. La majorité opposante était encore
plus forte qu'on ne l'avait supposé dans l'entourage du com-
mandant. Celui-ci, désolé de ces échecs réitérés, ne voyait plus
d'autre moyen de salut que dans les plus larges concessions.
Il conseillait le retrait de l'arrêt du 20 octobre, des lettres
patentes du 7 novembre, et le retour des mandés. On obtien-
drait par là le vote du secours extraordinaire, et on s'occu-
perait ultérieurement de la réforme de l'assemblée, principa-
lement de l'ordre de la noblesse, et de la punition des
principaux chefs de la cabale (*). Le fait est que la har-
diesse inaccoutumée des démarches auxquelles la noblesse se
laissait de plus en plus entrainer semblait rendre nécessaires
bien des complaisances dans le présent, et bien des châti-
ments dans l'avenir. La noblesse, après son vote du 10, avait
décidé d'envoyer au roi une lettre développant ses motifs.
D'Aiguillon ayant refusé de la faire passer, conformément à
ses instructions qui lui interdisaient de recevoir aucune lettre,
mémoire ou représentation jusqu'à ce que les Ltats eussent
obéi, la noblesse arrêta le 13 février, démarche inouïe, d'écrire
(') Projet de réponse royale, ajouté par d'Aiguillon à sa lettre du 11 février, H.
359. — Il ne s'en dissimulait pas la faiblesse, mais, disait-il, » on ne peut trop payer
» la paix dans les circonstant-es présentes, et je crois que nous Tauronspar ce moyen.
>. On prendra mieux ses mesures dans deux ans, et l'autorité du roi ne sera peut-
<■ êtrepasalorsaussigénéralement attaquée qu'ellel'est aujourd hui ». Les punitions
qu'il réclamait étaient de renfermer dans des châteaux sept ou huit des gentils-
hommes les plus compromis, d'en exiler un pareil nombre, et d'ôter leurs pen-
sions à certains officiers réformés qui avaient pris part aux intrigues.
HARDIESSE CROISSANTE DE LA NOHLESSE 295
au duc de Penthièvrc et au Parlement (alors mandé tout entier
en cour) pour les prier liin et l'autre de remettre sa lettre au
roi. L'esprit de sédition faisait chaque jour les progrès les
plus alarmants. La veille, une proposition semblable avait été
huée par M. de Kerguézec lui-même.
Cet événement eut du moins ce bon résultat de faire faire
à nombre de gentilshommes de sérieuses réflexions; beau-
coup hésitaient à s'engager plus avant dans une voie aussi
périlleuse; d'autre part d'Aiguillon, très inquiet mais non
encore complètement découragé, persistait à rechercher tous
les moyens possibles de conciliation. Le 14 février, il fit som-
mer la noblesse de prendre dans les vingt-quatre heures,
sous peine de désobéissance, une délibération finale et posi-
tive sur la lettre du roi du 2 février; elle répondit en priant
de nouveau le duc de faire passer sa lettre, promettant de
faire le fonds demandé si Sa Majesté persistait à le réclamer.
D'Aiguillon ne crut pas devoir repousser cette proposition et
prit sur lui d'envoyer la lettre de la noblesse par courrier
extraordinaire. « La conduite que j'ai tenue, écrit-il en même
» temps (*), est faible et timide, elle serait impardonnable dans
» toute autre circonstance, mais j'ai cru nécessaire d'empêcher
» le nouveau lien que les Etats voulaient contracter avec le
» Parlement et je n'aurais pas pu y parvenir autrement; j'es-
» père que le roi excusera cette faiblesse en faveur du motif
» qui l'a déterminée. Personne n'est aussi zélé que moi pour le
» maintien de son autorité, ni plus porté à la soutenir avec la
» plusgrande fermeté... mais je vois avec la plus vive douleur
» qu'elle est généralement attaquée dans cette province, qu'on
» ne parviendra pas à la rétablir, à moins d'y employer avec
)) suite des moyens qui ne dépendent pas de moi et qui devien-
1) nent de jour en jour plus nécessaires et plus difficiles... »
Excuses superflues, car en agissant ainsi d'Aiguillon allait
au-devant des désirs du ministère, qui ne redoutait rien tant
que d'être obligé d'en venir à des mesures de rigueur ('). Il
s'empressa de faire écrire par le roi une lettre adressée non
à la noblesse, mais au duc d'Aiguillon, et réitérant l'ordre de
(') Lettre du 14 fév. H. 359.
(') Sa Majesté sera iiifiniment satisfaite, écrivait Saint-Florentin à d'Aiguillon
(17 fév. H. 631), si vous pouvez parvenir à faire terminer l'assemblée sans que l'on
soit obligé d'en venir à quelque extrémité fâcheuse.
296 LA BRETAG.NK ET LK DLC DAIGCILLON
voter le secours cxlraordinaire. « Mon cousin, disait le roi ('),
1) j'avais lieu de compter que l'excès des bontés que j'ai bien
» voulu témoigner à l'ordre de la noblesse aurait été suivi de
» la preuve la plus prompte de sa reconnaissance et de sasou-
» mission; je n'ai donc pu voir sans surprise qu'il se soit borné
)) dans sa réponse à de simples protestations de ses sentimcuts.
» Je lui en marquerais mon mécontentement si je n'avais pbis
» d'égard aux assurances que vous me donnez de sa résolution
» à se conformer définitivement à mes volontés, et à la vérita-
» ble façon de penser de la plus saine partie de cet ordre,
» qu'aux démarches inconsidérées de quelques esprits inquiets
» qui ont entraîné le plus grand nombre, malgré la voix de
» mes plus lidèles sujets; ainsi vous déclarerez à cet ordre que
» je veux et ordonne que sans plus de retardement il ait à se
» concerter avec les deux autres pour consentir à leur trésorier
» une procuration à l'effet d'emprunter la somme de 700,000 1.
» pour tenir lieu du secours extraordinaire que les besoins
)) pressants et indispensables de notre Etat nous ont obligé de
» demander à nos Etats de Bretagne. » La noblesse tint parole;
dès que cette lettre lui eut été communiquée, elle adhéra à
l'avis des deux autres ordres; le 23 février cette longue odys-
sée prit fin par la signature de la procuration autorisant le
trésorier à emprunter 700,000 1. pour fournir h Sa ^lajesté
le secours extraordinaire. Grâce aux fausses démarches du
gouvernement et à la ténacité de la noblesse, il avait fallu
quatre mois de débats incessants pour parvenir à ce résultat.
En renonçant de prime abord aux sols pour livre des octrois,
qu'en fait il était obligé de sacrifier, en ne cabrant pas les
Etats par son arrêt du conseil inconsidéré du 20 octobre, La-
verdy eût épargné à d'Aiguillon et se fût épargné à lui-môme
cette épreuve fatigante et rebutante.
Tout, cependant, n'était pas encore terminé. Comme si la fac-
tion ennemie s'était juré de faire expier chèrement à l'admi-
nistration cette maigre victoire, elle suscita dès le lendemain
une équivoque redoutable, fort bien imaginée pour faire renaî-
tre, quand on le voudrait, la difficulté que le vote du 23 février
semblait avoir terminée. Les 700,000 1. concédées compre-
naient-elles les sols pour livre des droits des fermes? Evidem-
(>)17fév.,11.359.
ÉQUlVOQLli: REDOUTABLE SUSCITÉE PAR LE BASTION 297
ment non : des déclarations des commissaires du roi, des
tableaux qu'ils avaient fait circuler dans l'assemblée et où le dé-
tail, article par article, des droits représentés par les 700,000 1.
était indiqué, il résultait clairement que l'abonnementne com-
prenait que les sols pour livre des devoirs, des droits acquis par
la province, et des octrois des villes. Pourquoi d'ailleurs aurait-
on demandé aux Etats les sols pour livre des droits des fermes,
dont le principal n'était pas soumis à leur consentement et se
percevait, à la différence des octrois des villes, comme d'Ai-
guillon n'avait cessé de le représenter, au profit de l'Etat ?
Mais les commissaires du roi, en invitant les Etats à voter
l'abonnement, avaient dit qu'il était destiné à tenir lieu en Bre-
tagne de l'exécution de l'art. 7 de la déclaration du 21 novem-
bre 1763, et cet art. 7 comprenait tous les sols pour livre ; mais
Laverdy avait eu l'imprudence d'écrire à d'Amilly une lettre
fort maladroite, où il disait (') « que tout ce qui était compris
» dans la loi avait été porté par les commissaires du roi aux
» Etats et faisait actuellement la matière de leurs délibérations,
» etque Sa Majesté avait déterminé de leur faire demander leur
» consentement sur tous les objets sans exception; » mais en
fait, depuis l'arrêt de la chambre des vacations, la levée des
sols pour livre des droits des fermes avait cessé, les préposés
étant sans doute dévoués à leur devoir, mais jusqu'à la corde
exclusivement, et ne voulant pas s'exposer à être traités en
concussionnaires par le Parlement, qui n'entendait pas raille-
rie quand on méconnaissait l'autorité de ses arrêts : et tous
les efforts soit de d'Aiguillon, soit du contrôleur général, pour
la faire reprendre étaient demeurés inutiles. 11 n'en fallait pas
tant pour suggérer aux esprits turbulents l'idée de soutenir,
d'une part, que le consenteuient des Etats était nécessaire
pour la levée des sols pour livre des droits des fermes, d'autre
part, que ce consentement avait été donné et que ces sols
pour livre étaient compris dans le secours extraordinaire.
Comme de pareilles théories flattaient les préjugés et servaient
les intérêts des Etats, il n'existait aucun espoir, une fois la
question soulevée, si mal à propos que ce fût, de les amener
à reconnaître que ni Tune ni l'autre de ces assertions n'était
fondée. Aussi fît- elle une chose très grave, la main inconnue,
(») Lettre du 5 déc. 1764, H. 357.
298
LA «rktagm: et le me. i) aigiillon
(quelques-uns ont prétendu, mais sans beaucoup de preuves,
scinble-t-il, qucc'étaitcelle de M. de Coniac), qui ajouta en in-
terligne les mots et autres droits, dans le libellé de la délibé-
ration du 23, à rénumération des droits dont les sols pour livre
étaient compris dans le secours extraordinaire : et I\l. de la
Bédoyère prépara-t-il de terribles orages quand, s'autorisant
de cette addition frauduleuse, il soutint devant le duc d'Ai-
guillon, à la lêle d'une dépu(ation, que les sols pour livre
des droits des fermes faisaient partie de Tabonnemcnt et
que ce qui en avait été perçu depuis le l"'" juillet jusqu'au
consentement des Etats devait être restitué. D'Aiguillon
vit tout de suite la gravité de l'incident ; il s'eftbrça de réparer
le mal en répétant que les Etats n'avaient jamais prétendu
que leur consentement fût nécessaire pour la levée des fer-
mes du roi, qu'il n'était pas admissible que le roi se fût
prêté à une telle lésion de ses intérêts, que les tableaux dres-
sés et communiqués par lui prouvaient bien que les sols pour
livre des droits des fermes étaient en dehors de l'abonne-
ment ('); mais la cabale n'entendait pas se rendre si facile-
ment, et abandonner un si beau prétexte à tracasseries. Quand
il s'agit de faire registre de ce qui s'était passé dans l'entre-
tien de M. de la Bédoyère et de ses co-députés avec les com-
missaires du roi, et de transcrire par conséquent les explica-
tions de d'Aiguillon qui détruisaient nettement l'équivoque,
la noblesse épilogua, ergota, et finalement exigea de son pré-
sident qu'il ne signât qu'avec des protestations et des réser-
ves; les présidents du clergé et du tiers voulurent k leur tour
faire toute réserve relativement aux réserves de la noblesse;
trois jours de discussions tumultueuses s'en suivirent, au bout
desquels on tomba d'accord pour rayer du registre tout ce
qui avait rapport à la députation et aux représentations de
M. de la Bédoyère, et aux réponses qu'elles avaient reçues;
de sorte qu'il ne resta aucune trace ni de la difficulté soule-
vée, ni des explications auxquelles elle avait donné lieu. Néan-
(') H. 631. Les 700,000 1. se décomposaient ainsi :
1° Sols pour livre des devoirs 400,000
2» Des droits de courtiers jaugeurs .30,000
3° Des droits de domaine, contrôle, elc . . . 120,000
4" Des octrois des villes 150,000
Total 700,000
INCIDENTS DIVERS 299
moins le mal était fait : il dépendait maintenant de quelques
têtes exaltées ou de quelques esprits difficultueux de faire
surgir, quand ils le voudraient, une contestation où le con-
cours de beaucoup de gens de mauvaise foi, et même d'une
foule de gens de bonne foi, car les Bretons n'examinaient
jamais quand il était question de leurs privilèges et suivaient
aveuglément quiconque prenait pour mot d'ordre le grand
mot de liberté, leur était d'avance assuré ('),
Ayant ainsi préparé ses armes pour les luttes futures, l'op-
position ne s'occupa plus qu'à rendre aussi laborieuse que
possible la fin de la session où mainte affaire délicate, notam-
ment le vote des fonds pour les grands chemins et l'adjudica-
tion des fermes, était encore à traiter. Toujours désireux de
retarder le plus possible, le bastion réussit à faire traîner
pendant un mois encore la conclusion de ces deux affaires
essentielles. A chaque instant il faisait surgir quelque inci-
dent propre à faire perdre du temps et à exciter les esprits;
il faisait passer une journée entière en futiles discussions sur
un article de la Gazette de Lcyde dont les gentilshommes
affectaient une vive indignation, parce qu'il y était dit que la
noblesse de Bretagne proposait des motions dont le seul but
était de ne pas obéir au roi; il faisait décider à ce propos l'en-
voi d'un mémoire justificatif de la conduite de la noblesse
(') Anecdotes des Etals, H. 631. — La lettre de d'Aiguillon du 2 mars 1765 raconte
les faits d'une façon un peu différente, mais le fond est toujours le même. Ce ne
seraient pas les mots et autres droits qui auraient été rajoutés, mais les mots « sur
les octrois des villes <> qui auraient été raturés sur le texte de la délibération par
laquelle les Etats demandaient restitution du produit des sols pour livre de juillet
à octobre 1764. Le résultat était identique. — Il y avait en Bretagne une telle téna-
cité quand il s'agissait des privilèges vrais ou prétendus de la province, et une
telle répugnance à avouer qu'on avait pu se tromper en les portant trop loin,
qu'une fois cette question soulevée, on persista avec obstination à soutenir la thèse
de la nécessité du consentement national pour la levée des droits de traite. Le
bailliage d'Aiguillon lui-même se montra à cet égard aussi intraitable que le vrai
Parlement. — Lorsqu'une déclaration du 8 jansicr 1767 prorogea divers droits de la
ferme générale et les fameux sols pour livre, le pseudo-Parlement ne l'enregistra
qu'après neuf mois de retard, et il eut soin de mettre dans son arrêt d'enregistre-
ment des clauses faisant expresses réserves du droit des Etats d'y donner leur con-
sentement. Le ministère songea à casser cet arrêt; mais il recula devant la pers-
pective d'un conflit qui aurait été plus fâcheux encore avec le nouveau Parlement
qu'avec l'ancien; et il se contenta d'un palliatif fort insuffisant, une letlre du pre-
mier président, au nom de sa compagnie, oii était reconnu le droit pour Sa Majesté
de diminuer ou augmenter à sa guise les droits sur les denrées et marchandises.
Le contraire n'en restait pas moins consigné sur les registres.
300 LA liniiTAGNE ET LK DUC d'aIGUILLON
pendant la tenue et ce nicmoirc était rempli d'attaques violen-
tes contre le clergé et le tiers; comme d'Aiguillon se refusait
à l'envoyer sans le leur avoir préalablement communiqué, on
parlait de lui demander raison de ses procédés désobligeants
envers la noblesse et de la partialité qu'en toute occasion il
montrait pour les autres ordres. Ces contestations étaient
absurdes; mais elles avaient l'avantage de surexciter les pas-
sions et celles-ci étaient en effet violemment déchaînées lors-
qu'il s'agit de délibérer sur le fonds des grands chemins.
On se rappelle que dès le début de la session d'Aiguillon
avait fait faire par la commission des grands chemins une
vaste enquête sur cette partie si attaquée de son administra-
tion. Il en attendait une éclatante justification et cet espoir
fut réalisé : les lettres qui furent adressées à la commission,
par tout ce qu'il y avait de plus considérable et de plus honoré
dans la province, furent unanimes à faire l'éloge du comman-
dant, et si quelques-unes relevèrent certains abus, c'étaient
des torts imputables à la négligence ou à la partialité de
quelques fonctionnaires subalternes, et que le duc avait pré-
cisément montré beaucoup de vigilance pour réprimer dès
qu'il en avait eu connaissance; quoi qu'en aient dit les libelles
hostiles, il est impossible d'admettre que tous ces correspon-
nants aient été des témoins intéressés, ou complaisants, ou
terrorisés : c'étaient des maires, des recteurs de paroisses,
des membres du Parlement, des gentilshommes surtout,
dont l'indépendance et la sincérité ne sauraient être légiti-
mement suspectées. Il n'est que trop vrai qu'il y avait en
Bretagne de faux témoins : la suite de cette histoire en fournira
maint exemple. Mais rien ne donne le droit d'insinuer qu'il
ne s'y trouvait que de faux témoins, et c'est cependant à cette
conclusion calomnieuse que l'excès de la passion tendrait à
entraîner les ennemis de d'Aiguillon dans leur acharnement
à incriminer les auteurs de dépositions qui les gênent ('). Il
appartient à l'histoire impartiale de prendre la défense de la
province contre ces prétendus patriotes. Dans l'impossibilité
de transcrire cette correspondance dont la copie ne remplit
pas moins de 200 pages dans deux liasses conservées aux
Archives nationales (-), donnons au moins une idée, par quel-
(') Cf. Réponse des Etats au Mémoire de Linguet.
(') II. 538 et 5i0. On peut voir par là à quel point est contraire à la vérité l'as-
ENQUÊTE SUR l'aDMINISTRATION DES GRANDS CHEMINS 301
quelques citations prises absolument au hasard, tle ces témoi-
gnages écrasants :
Rozy, maire de Redon, écrit le 20 novembre 1764 (') :
« Les seules plaintes qui soient parvenues à ma connaissance
» ont toujours été portées contre les syndics, députés et prin-
» cipaux habitants, en ce que ceux qui font la répartition des
» tâches placent celles de leurs parents et amis dans des par-
» ties de routes où il n'y a presque rien à faire... mais quel
» moyen de remédier à ces abus inséparables de toute répar-
» tition, où la faveur a toujours quelque part ? Je dois au reste
» ajouter que ceux qui se sont plaints en pareil cas à M. le duc
» d'Aiguillon ont eu justice ».
De la Guerche »n écrit : « Non seulement il ne m'est parvenu
» aucune plainte sur les grands chemins que d'Aiguillon a
» bien voulu confier à mes soins, mais au contraire les cor-
» voyeurs se louent de la façon avec laquelle ils sont gouver-
» nés. »
Le recteur de Plélan : « J'ai connaissance de quelques par-
» ticuliers qui ont porté des plaintes sur certains dommages.
» je suis témoin qu'on leur a rendu la justice qu'ils récla-
» m aient. »
Delà paroisse de Saint-Ouen de la Rouairie (route de Rennes
à Avranches) : « Personne n'a de plainte à porter contre l'ad-
» ministration présente, si ce n'est qu'il me paraîtrait conve-
» nable de ne pas laisser à l'avenir les ingénieurs maîtres d'en-
)) voyer des garnisons dans les paroisses, n'étant pas toujours
» assuré d'avoir dans mon département le sieur Cailleau qui
» a bien voulu jusqu'à présent me laisser le maître de la puni-
» tion lorsqu'ellea été nécessaire... J'ai toujours trouvé M. d'Ai-
» guillon disposé à soulager les corvoyeurs et h leur procurer
» toute espèce d'encouragement. »
M. de la ]\Iotte de Lesnage, h propos des routes des environs
d'Antrain : « Souvent j'ai pris sur moi d'accorder aux cor-
» voyeurs des suspensions de travaux suivant leur besoin : j'ai
» sollicité le commandant d'accorder des gratifications aux pa-
sertion de M. de la Chalolais (4™e Mémoire) qui soutient qu'on ne fit aucune enquête
pour savoir si les plaintes étaient fondées, et que tout fut étouffé par autorité,
(•j Ce maire avait été emprisonné en 1762 (H. 639) par ordre de d'Aiguillon, sur
le soupçon de certaines malversations commises dans les travaux publics de sa
communauté. Son témoignage favorable n'en a que plus de poids.
'M)'2 L\ HHI.TAGNH KT LK DUC d'aIGIJILLON
)) roisses qui se trouvaient avoir dans leurs tâches des travaux
» pénibles cl des monticules escarpés : je rends hommage à la
» vérité en vous disant que j'ai toujours trouvé d'Aiguillon dis-
» posé à accorder des grâces et un soulagement réel aux cor-
» voyeurs, qui, dans mon département, n'ont certainement, ni
» eux, ni personne, aucune plainte fondée à porter... Tant que
» ces travaux ne pourront être faits à prix d'argent et qu'on
» sera forcé de les continuer par corvée, on ne peut mieux faire
)) que de continuer l'administration actuelle, à la condition néan-
» moins qu'il sera ordonné qu'à l'avenir les ingénieurs ou pré-
» posés ne pourront envoyer de garnison ou maréchaussée dans
» les paroisses ou chez les corvoyeurs qu'avec l'avis oupermis-
)) sion par écrit des gentilshommes qui sont chargés de l'ins-
» pection des routes, lesquels connaissent par eux-mêmes le
» besoin de punir quand il le faut et en même temps ont un
» intérêt immédiat de ménager les corvoyeurs, qui sont pour la
» plupart nos vassaux ou gens qui nous appartiennent. »
Picquet de Melesse, prévôt de la maréchaussée, écrit :
« Lorsque M. le duc d'Aiguillon me pria de veiller sur les
)) travaux d'une partie du grand chemin de Rennes à Chàteau-
» briant, mon premier soin fut d'instruire les syndics et cor-
» voyeurs des cinq paroisses occupées sur cette partie de route
» quej'étais autorisé h recevoir leurs plaintes et que je pouvais
» les assurer que l'on y aurait égard lorsqu'elles seraient fon-
» dées :il ne m'en a été remis aucune et je n'ai remarqué aucun
)) abus de la part des ingénieurs. »
Le correspondant de Locminé (') cite ce fait, que d'Aiguillon
a en sa présence payé de son propre argent des ouvriers pour
faire sur la route de Josselin la tâche d'un corvoyeur mutin,
et par là lui éviter garnison. 11 loue le duc d'avoir chargé des
gentilshommes de la surveillance des travaux des chemins,
et de leur avoir laissé le soin de changer le temps des travaux
suivant la commodité de chaque canton.
A Quimperlé, on témoigne hautement sa satisfaction de
l'ouverture des routes; à Brest, fermiers et propriétaires font
également l'éloge de l'administration, et Bergevin, procureur
du roi près le corps de ville de Brest, cite un exemple per-
sonnel de l'avantage considérable que la contrée a tiré de
(>) Morbilian.
ENQUÊTE SLR l'aDMINISTRATION DES GRANDS CHEMINS 303
ramélioration de la viciiialité ('). Morlaix n'a qu'un regret,
c'est qu'on ait tant attendu. « II n'y a point, déclare le cor-
» respondant, d'habitants des bourgs et des bourgades qui ne
» désirent avoir de grands chemins ; il y en a même quelques-
» uns qui ont demandé permission de les faire » C^).
Dans la région de Lannion, Tréguier, Guingamp, Saint-
Brieuc, les approbations prennent souvent un caractère enthou-
siaste, soit que ce pays ait été jusqu'alors particulièrement
déshérité, soit que d'Aiguillon, propriétaire des terres de
Plélo et de Pordic, s'y soit spécialement intéressé.
« J'ai vu moi-même, écrit le capitaine aide-major du batail-
» Ion de garde-côtes de Tréguier, le duc d'Aiguillon parcourir
)) les routes de nos quartiers plusieurs fois, écouter les plaintes
» du moindre paysan et leur rendre justice sur-le-champ; il ne
» nous reste qu'à correspondre à son zèle, d'autant plus avan-
» tageux à notre province que le paysan même semble oublier
)) les travaux immenses qu'il a été obligé de faire, en voyant
» l'utilité d'un si grand ouvrage ».
M. de la Lande-Calan écrit de Saint-Brieuc : « Jusqu'à
» présent, je n'ai eu aucune plainte et je ne crois pas qu'il m'en
» vienne, ne connaissant personne qui soit dans le cas de se
» plaindre, même les corvoyeurs, auxquels on a rendu la cor-
» vée le moins à charge qu'il a été possible, en ne les y occu-
» pant que dans les temps les moins utiles au labourage; à
» l'égard des abus, il s'en est commis, et même des vexations,
» par les différents préposés à la confection des routes ; mais
» aussitôt que je les ai fait connaître au duc d'Aiguillon, il y a
» sur-le-champ remédié et ceux-là ne subsistent plus : il en
» reste néanmoins encore auxquels il n'y a que les Etats et
» vous qui puissiez remédier... »
Le recteur de Ploëzal, près Pontrieux : « Nous devons une
)) éternelle reconnaissance à M. le duc d'Aiguillon pour les
» peines et les soins qu'il s'est donnés afin de procurer à la
(1) Trois métairies qu'il possédait étaient louées chacune 132 1. ; toutes trois ont
eu des terres expropriées pour la construction des routes. Cependant il les a louées
par la suite 150 1., plus 300 1. de « gants » et il a dû ainsi aux travaux publics une
augmentation de revenu annuel d'environ 154 1.
(^} Ce fait semblerait corroborer ce que dit, dans un mémoire de 1774, M. du Clos-
neuf de Ilelloco (de Nantes) (H. 645), à savoir que de nombreuses requêtes pour
ouverture de routes étaient déjà déposées, mais qu'on les fit prestement retirer,
lorsqu'en 1764 le Parlement partit en guerre contre les grands chemins.
304 LA RRliTAG.NK KT LIÎ DUC d'aIGUILLON
» pioviiice des routes sûres et commodes ; sa bonté l'a fait des-
» cendre dans le plus grand détail pour allier les travaux de la
» campagne à la corvée et il a si bien réussi que le peuple qui
» criait d'abord s'étonne aujourd'hui de la prompte exécution
» d'un projet qui lui paraissait d'abord impossible ; il sent tout
)» l'avantage des grandes routes et, malgré qu'il lui en coûte,
» il se livre facilement à la réparation de celles qui peuvent lui
» être de quelque utilité. »
Citons enfin, à cause de son importance spéciale, le témoi-
gnage de Le Brig-ant, de Pontrieux, qui pouvait avoir contre
d'Aiguillon quelques ressentiments personnels, et qui était
par situation tout inféodé au parti parlementaire (') : « Quoi-
» que je sois peut-être le seul particulier de la province qui
» aurait le droit de souhaiter que d'Aiguillon n'y fût jamais
» venu, il n'en est cependant aucun qui sente plus vivement le
» bien qu'il y a fait et la reconnaissance que la province devra
» dans tous les temps à ses sages directions concernant les
» grands chemins. S'il y a eu quelques murmures dans les
» premières années, parce que le laboureur n'apercevait pas
» l'équité de la direction et l'avantage qui lui en résulterait, il
» est actuellement déprévenu et il s'y livre d'autant plus gaie-
» ment qu'il a éprouvé qu'il travaillait pour lui ; ainsi, loin de
» lui trouver aucune répugnance, il y a quatre paroisses limi-
» trophes de notre diocèse et de celui de Tréguier qui seraient
(') Ce Le Brigant était, croyons-nous, le même qui s'était attiré en 1760 une
assez désagréable aventure. Avocat et procureur fiscal à Pontrieux et imbu contre
le militaire de ces sentiments hostiles, fort répandus parmi les gens de robe, dont
l'expression se retrouve dans plus d'un passage des Mémoires de M. de la Clialo-
tais, il avait écrit le 2 juin 1760 une lettre de plaintes contre M. de Grossolles,
commandant dans le diocèse de Tréguier; entre autres faits allégués était celui-ci,
qu'un lieutenant de IVoyal-Berry ayant fait une chute en montant un cheval de
campagne, le paysan à qui ce cheval appartenait avait été forcé de donner un écu
de 6 1. D'Aiguillon fut chargé de tirer l'affaire à clair, et peu après Le Brigant
rétablissait dans une autre lettre la vérité des faits : c'était un procureur de Pon-
trieux qui, ayant connu l'aventure, avait imaginé d'intimider ce paysan, de lui
faire craindre une peine rigoureuse et lui avait demandé une forte somme pour
accommoder son affaire; ce malheureux n'avait pu fournir qu'un écu de 6 1. que
le procureur avait gardé, àl'insude roflicier qui s'indigna vivement de cette escro-
querie quand plus tard il en eut connaissance. « Je reconnais de plus, ajoutait Le
>' Brigant, que c'est par une crainte mal fondée et sur des bruits piiLlics qui
" n'avaient aucun fondement que j'ai parlé et fait mention des prétendues mena-
» ces de M. le chevalier de Grossolles ». Le Brigant fut enfermé pour quelque
temps aux Sept lies (11. 640*}.
ENQUÊTE SUR l'aDMINISTRATION DES GRANDS CHEMINS 305
» prêtes à ofl'rir leurs bras et leurs voitures pour contribuera
» un pont... ».
Quelques critiques, quelques desiderata trouvent place,
naturellement, au milieu de ce concert d'éloges; on se plaint
que l'exemption accordée aux veuves tourne à la surcharge
des autres habitants, que les corvoyeurs n'aient pas de masses
pour casser les pierres selon les prescriptions de l'ordon-
nance, que les charretiers ruinent les routes en les faisant
parcourir par des charrettes à deux roues trop pesamment
chargées, que des paroisses aient été convoquées à une dis-
tance plus grande que celle fixée par les ordonnances, etc.;
quelques correspondants (*) se plaignent que leurs paroisses
aient eu plus de tâche à faire que ne le comportait leur rôle de
capitation, que les exécutions militaires par la maréchaussée
se fassent avec trop de rigueur. Au total, sur 1C7 lettres
écrites à la commission, 31 seulement font prédominer le
blâme sur l'éloge. En y joignant les quelques requêtes que
l'on put inspirer à certaines paroisses f) de présenter à la
(*) De la Belinaye, de Fougères; Duteil Séré, de Vilré, etc., etc.
(2) Notamment celles de Bruc, de Maure, dont M. de Bégasson était seigneur et
où l'on relevait triomphalement une tâche de 4,860 toises de chemin, alors que la
capitation ne s'élevait qu'à 2,226 1.; de Pipriac, de Guipry, de Guichen, toutes dans
rille-et-Vilaine, la plupart à peu de distance de Rennes et du Parlement; de Car-
quefou, de Derval (Loire-Inférieure), à peu de distance du pays de M. de la Gas-
cherie, etc , etc. Les Etals, constatant que les faits allégués dans ces requêtes
étaient contredits par les rapports des ingénieurs, les renvoyèrent aux membres de
la commission dans les diocèses intéressés pour en examiner la vérité. Or, les véri-
fications des commissaires intermédiaires, en 1765 et 1766, furent, s'il se peut, en-
core plus désastreuses pour les plaignants que les rapports émanés des correspon-
dants des Etats. Il fut constaté, par exemple (11 juin 1766, Arch. Ille-et-Vii. G.
fonds non encore classé), que la paroisse de Maure n'avait pas eu à empierrer
4,860 toises, comme elle le prétendait, mais 3,653, avec une hauteur réduite, si
bien que la quantité de matériaux fournis était restée inférieure à celle qu'on eût
été en droit, d'après le règlement, d'exiger pour un empierrement de 2,226 toises.
Partout des chiffres inexacts, des confusions volontairement faites entre la tâche
d'entreprise et celle de construction, des allégations dénuées de preuves sur de
prétendus abus des garnisaires, etc., etc., étaient ce qui donnait aux plaintes une
apparence de consistance. La paroisse de Parce, qui se plaignait d'avoir été as-
sujettie à 1,390 toises d'entretien, plus à 610 d'empierrement, était obligée de
reconnaître, dès le commencement des vérifications, qu'il s'agissait de 1,390 toises
de lâche d'entretien, du nombre desquelles 610 formaient la tâche d'empierre-
ment. La requête de la paroisse de Combourgtillé était l'œuvre d'un procureur,
anciennement député de cette paroisse, destitué et mis en prison par ordre de
l'intendant, qui, sur le refus du syndic et du recteur de la signer, l'avait signée
lui-même du nom du syndic. Celle de Landéan,qui se plaignait d'un travail supplé-
d'Aiguili.on. 20
306 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
commission, on a le total de tout ce que les efforts des enne-
mis de d'Aiguillon purent réunir à la charge de l'adminis-
tration : bien peu de chose, comme le remarque justement
Linguet, eu égard à la propagande acharnée des anti-chemi-
nistes. Presque toutes ces plaintes roulent sur une prétendue
disproportion entre la tâche de corvée et le rôle de capita-
tion; mais elles négligent de distinguer entre la tâche d'em-
pierrement, qui devait être proportionnelle à la capitation,
et celle d'entretien, qui en était distincte; elles ne s'expli-
quent pas sur les suppléments de tâche dont certaines parois-
ses s'étaient volontairement chargées contre salaire et parfois
même peut-être sans salaire; elles oublient systématiquement
qu'en pareille matière c'est plutôt l'esprit que la lettre de la
loi qu'il convient de suivre; que telle toise de chemin présente
de grandes difficultés à construire et telle autre presque au-
cune; que les cotes de capitation se fractionnent à l'infini en
sous et en deniers, mais que la nature ne se prête pas à des
divisions si minutieuses -et si exactes; que la règle d'une toise
par livre de capitation a d'ailleurs été établie pour des routes
de cinquante-deux pieds de large et qu'il semble légitime
d'augmenter proportionnellement cette longueur quand il
s'agit de routes réduites à une largeur de quarante-deux
pieds ('). En définitive, un seul fait un peu grave put être
relevé à la charge de l'administration, et encore était-il évi-
dent qu'il inculpait non la direction supérieure, mais quelque
subalterne négligent: uncorvoyeurde Pipriac(Ille-et-Vilaine),
mis en prison pour non paiement de frais de garnison, y était
resté 24 heures sans qu'il fût pourvu à sa subsistance.
Le rapport de la commission des grands chemins ne fut
que le résumé des faits révélés par cette enquête. Tous ceux
que la passion n'aveuglait pas furent unanimes à rendre
hommage à la grandeur du service rendu, et à reconnaître
qu'il restait peu de chose à faire pour porter cette admi-
nistration à la perfection. Soucieux de réaliser ces quel-
mentaire, omettait avec soin de dire qu'elle avait été indemnisée pour ce travail.
Il est extrêmement rare que les plaintes des paroisses soient reconnues bien
fondées. En 1769, les vérifications des plaintes portées aux Etats aboutiront au
même résultat.
(*) Lettre d'un des membres de la commission des grands cbemins à M. deMonc...
(Arch. d'Ille-ct-Vil., C. 1773). C'est une brochure apologétique de l'administration
des grands chemins, écrite par M. de la Noue.
REFUS DU FONDS POUR LES GRANDS CHEMINS 307
qiies améliorations, le tiers adopta un avis en forme de
mémoire, qui n'est rien moins qu'un traité complet sur la
matière ('). Après avoir constaté les heureux résultats pour
la province du développement des routes, le tiers établit qu'il
n'a pas été stipulé par le règlement de 1757 et qu'il n'est pas
possible que la tâche d'entretien soit limitée h une toise par
livre de capitation : que la règle de la toise par livre de capi-
tation doit s'entendre de l'empierrement, et non de l'aplanis-
sement; que les plaintes proférées à ce sujet sont donc mal
fondées. Il émet d'ailleurs le vœu que pour détruire chez les
paysans cette idée fausse, la tâche de chaque paroisse soit
indiquée par deux poteaux, l'un à la limite de la tâche d'em-
pierrement, l'autre à la limite de la tâche d'entretien; il
souhaite également qu'il soit fait à l'avenir par les Etats des
fonds suffisants pour que les paroisses puissent être dispen-
sées de ce supplément de tâche d'aplanissement. Il demande
enfin qu'il soit fourni aux corvoyeurs des masses en fer pour
casser les pierres, que les ingénieurs ne puissent changer les
tâches des paroisses sans l'avis de la commission intermé-
diaire : qu'il leur soit recommandé de ménager beaucoup les
corvoyeurs aux approches des récoltes, de suspendre même
la corvée en cas de travaux urgents, comme d'Aiguillon y a
souvent consenti en pareil cas ; qu'on use avec modération des
garnisons, qu'il est d'ailleurs impossible de supprimer; qu'on
veille à ce que les charretiers aient des voitures à quatre roues,
pour empêcher la dégradation des chemins, etc., toutes do-
léances auxquelles d'Aiguillon ne demandait pas mieux que
de faire droit. Le clergé se réunit au tiers ; quant à la noblesse,
elle partit de ce principe que toutes les plaintes étaient fon-
dées et que tous les témoignages favorables avaient été arra-
chés par la séduction ou par l'intimidation : en conséquence
elle forma son avis de toutes les critiques cjuclle trouva dis-
séminées dans les diverses requêtes, et y intercala la de-
mande de la destitution de l'ingénieur Dorotte, un protégé
de d'Aiguillon contre lequel aucune plainte ne portait, mena-
çant, si les deux autres ordres ne voulaient pas s'y prêter, de
refuser le fonds des grands chemins. La délibération n'en fut
pas moins énoncée, le 19 mars, conformément aux avis du clergé
(')H.538; H. 625.
308 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
et du tiers : la noblesse, satisfaite de l'autorisation qui lui
fut donnée par exception de déposer son avis au greffe, se
résigna plus facilement à sa défaite et laissa écrire sur le
registre la délibération, ce qui, vu la longueur inaccoutumée
de ce morceau, ne demanda pas moins que la nuit entière du
19 au 20 mars. Mais elle tint parole et quand il s'agit de pas-
ser au vote des fonds, elle refusa obstinément les 600,000 1.
demandées. Un ordre du roi qui lui enjoignait de délibérer
dans les 24 heures et qui lui fut signifié le 20 mars ne servit qu'à
provoquer sur ses bancs la plus terrible agitation : les person-
nalités les plus offensantes furent prodiguées au clergé et au
tiers. M. de Goëlanscourt s'écria qu'on voulait mener les Etats
la verge haute, qu'on se riait de leurs libertés et de leurs pri-
vilèges : toute la journée se passa dans le plus grand tumulte.
Le lendemain, la noblesse refusa décidément, par 123 voix
contre 54, de faire le fonds demandé pour les grands che-
mins ('). D'Aiguillon entra aussitôt aux Etats, se fît remettre
copie des avis différents des ordres et les envoya au roi.
Un ordre semblable de délibérer dans les 24 heures fut
encore nécessaire pour déterminer l'élection de la commis-
sion intermédiaire (24 mars). Restait l'adjudication des fermes
de la province ; elle donna lieu à encore plus de difficultés.
Garville, l'ancien fermier, n'offrait que 6,200,000 I. et un sup-
plément de 200,000 1., subordonné à cette condition qu'il n'y
aurait pas de nouvelle cessation de service de a part du
Parlement. C'était notablement moins que le bail pr écé-
dent, qui se montait à 8 millions en apparence, à 7 et demi
en réalité ; c'était peut-être le plus qu'on pût alors offrir, tant
la désorganisation de la justice avait jeté de trouble dans
tout le fonctionnement des fermes. Les bastionnaires les plus
forcenés étaient eux-mêmes les plus ardents à intimider les
(') Son avis alléguait l'état fâcheux des finances de la province, et l'atteinle
portée à ses droits et franchises par l'ordre de délibérer dans les 24 heures. Elle
annonçait cependant l'intention de faire un fonds proportionné aux moyens des
Etats quand ils auraient été vérifiés, et à ce qui pourrait être dû pour travaux déjà
engagés. Ce fonds ne fut jamais fait. On n'osa pas considérer le vote comme acquis
à la pluralité de deux ordres contre un, et tout paiement resta suspendu relative-
ment aux grands chemins. Celle partie resta en souffrance jusqu'au retour dans la
province du duc d'Aiguillon, qui décida la commission intermédiaire à payer les
entrepreneurs auxquels il était dû de l'argent, sans spécifier sur quel fonds, et en
employant à cet usage les deniers morts qui se trouvaient dans la caisse du trésorier.
LA COMPAGNIE DES KÉGOCIAMS NANTAIS 309
fermiers et à les détourner d'enchérir tant que l'atfaire du
Parlement n'était pas terminée, soit qu'ils voulussent éterniser
les Etats, soit qu'ils voulussent peser sur les décisions du
gouvernement en le forçant pour ainsi dire à donner gain de
cause au Parlement. Cette manœuvre, qui atteignait l'admi-
nistration au point le plus sensible, avait le don d'exaspérer
tout particulièrement d'Aiguillon, qui après déjà six mois
d'une session si difficile n'était pas encore assuré de voir arri-
ver le moment de la délivrance. Dans une lettre du 26 mars,
il qualifie ces menées de diaboliques. Il fit tout pour hâter le
dénouement. Clergé et tiers délibérèrent de procéder aux
enchères, malgré les protestations indignées de la noblesse
qui nia la validité de cette décision, fit de nouveau entrer des
notaires pour recevoir ses réclamations, et força son président
à les signer. Mais le ministre avait envoyé le 14 mars, entre
autres ordres, un arrêt du conseil enjoignant de faire exécuter
les délibérations relatives aux fermes dès qu'elles auraient
été prises, soit à l'unanimité, soit à la pluralité de deux ordres
contre un. D'Aiguillon vint le signifier le 27, et annonça que
les premières enchères auraient lieu le soir même. L'instant
critique approchait.
Les deux premières enchères furent faites, en effet, le 27
au soir et le 28, sans qu'aucune offre plus forte que celle du
sieur Garville se produisit, lorsque tout à coup M. de Goë-
tanscourt se leva et annonça qu'il se formait depuis deux jours
une compagnie de négociants de Nantes qui prendrait sans
doute la ferme à un prix plus élevé. Grandes acclamations
aussitôt sur les bancs de la noblesse, et cri général pour de-
mander que les troisièmes enchères soient remises au sa-
medi 30. Effrayé de cette proposition où il soupçonne quelque
piège, d'Aiguillon répond d'un ton visiblement ému qu'il est
bien singulier qu'on ait tant attendu pour faire ces offres, et que
d'après les ordres du roi il ne peut accorder plus de 24 heu-
res. Coëtanscourt l'interrompt bruyamment : puis comme le
duc avait achevé de parler et se disposait à sortir, un murmure
s'élève sur les bancs de la noblesse ; d'Aiguillon se retourne
et regarde fixement du côté du bruit, qui cesse aussitôt. Les
commissaires du roi sortis, et les ordres du clergé et du tiers
sortis à leur suite, la noblesse reste sur le théâtre et y fait un
tapage effroyable; Coëtanscourt s'écrie qu'il faut aller en
310 LA imETAGNK ET LK DIX d'aIGUILLON
corps trouver M. le Duc pour lui refaire la môme demande;
la proposition est acceptée d'enthousiasme, et tout l'ordre se
met en route à la suite de son président, quelque peu inquiet
de celte démarche et qui eût préféré l'envoi d'une simple
députation. On voulait évidemment profiter du mouvement
d'impatience (|ue d'Aiguillon n'avait pu conteuir lorsqu'^vait
été démasquée cette dernière batterie. On comptait « par une
de ces démarches très rares, qui sentent toujours un peu la
révolte » le pousser à bout, l'amener a un nouveau refus qui
serait peut-être exprimé en termes désobligeants, et le brouil-
lerait définitivement avec la noblesse bretonne.
Son espoir fut déçu. D'Aiguillon avait rapidement repris
son calme ; il reçut la noblesse avec douceur, et lui accorda
plus qu'elle ne demandait, car il consentit à ajourner les
dernières enchères au dimanche 31, y mettant seulement
pour condition que les Etats expédiassent dans l'intervalle les
affaires qui leur restaient encore à terminer, et que la clôture
eût lieu le lundi l*"" avril, sans rémission. Ainsi fut fait : et le
31 mars la Société patriotique (') (tel était le beau nom, assez
peu justifié malheureusement, que se donna la compagnie
des négociants nantais), ayant porté, ses offres à 6,500,000 1.
sans aucune réserve relativement au service du Parlement,
resta adjudicataire du bail des devoirs. Cet événement inat-
tendu, qui débarrassait la province, dans la personne de
Garville, d'un ami et d'un chaud admirateur du duc d'Ai-
guillon, d'un de ces étrangers auxquels depuis une trentaine
d'années était invariablement confiée la ferme de ses devoirs,
cette reprise de possession de la Bretagne par elle-même, fut
célébrée comme un véritable triomphe. Lorsque, le lende-
(') Ses principaux membres furent MM. Grou, J. Montaudouin, Libault, Millet,
Bouin, de Beaupré etc. Millet fut l'agent et le porte-parole de la compagnie. Elle
se constitua avec la plus grande rapidité, et les actions qu'elle émit furent souscri-
tes en 24 heures. On se les disputait avec passion, et en peu de jours elles
haussèrent de 6 0/0. On eut de la peine à pouvoir en réserver 35 pour quelques
personnes qui en avaient arrêté et pour les principaux employés à qui il était
d'usage d'en procurer. (Expilly, Dictionnaire, art. Nantes). — Est-ce le seul
patriotisme qui inspirait tant d'empressement? 11 est malheureusement per-
mis d'en douter. L'affaire, commercialement parlant, fut excellente, et l'article
du Dictionnaire d'Expiliy, extrêmement louangeur pour les fermiers nantais, en
convient : « Il semble, dit-il, que le ciel ait voulu bénir un projet si louable et si
brillant. Malgré les circonstances peu favorables, malgré la douceur de la régie...,
il y a eu un profit honnête, et tel qu'on n'aurait pas osé l'espérer, vu les circons-
tances actuelles de la province ».
LA COMPAGiME DES NÉGOCIANTS NANTAIS 311
main, les représentants des négociants furent admis aux hon-
neurs de la séance et vinrent protester de leur zèle pour les
intérêts de la patrie, les discours plus emphatiques célébrèrent
leur magnanimité : le président de l'Eglise les assura que leur
conduite ferait impression dans l'Europe entière : quand ils eu-
rent ajouté que la Société patriotique offrait de se charger,
en sus de son bail, de 25,000 I. par an pour acquitter le
vingtième d'industrie des commerçants de la province, l'en-
thousiasme devint du délire. Ce fut un beau jour pour les
commerçants nantais. Celui où les comptes de la Société, deux
ans plus tard, furent définitivement liquidés, fut peut-être
plus beau encore, car de gros bénéfices, que Linguet évalue
à 70 0/0 et qu'on prétendit ne pas avoir été moindres de
1,500,000 ('), récompensaient les actionnaires de leur géné-
reuse inspiration. Il faisait bon, pour les fermiers des de-
voirs, avoir la complaisance du Parlement et de la noblesse :
on pouvait, grâce à cet appui, affronter impunément certai-
nes difficultés devant lesquelles d'autres compagnies, moins
puissamment protégées, reculaient avec effroi. Jdn joignait
ainsi aux joies de la popularité des profits plus essentiels et
plus durables. On sauvait sa patrie, sans courir aucun risque,
et les bénéfices de l'opération étaient immenses.
Quant à d'Aiguillon, il regretta dans cette affaire l'exclusion
d'un homme qu'il aimait et dont il était aimé, et la facilité
donnée au Parlement de cesser le service quand bon lui sem-
blerait sans encourir le reproche de porter atteinte aux inté-
rêts de la province. Il put s'en consoler jusqu'à un certain
point en voyant enfin arriver le terme de ses épreuves. L'en-
registrement, le 31 mars, d'un arrêt du conseil du 14, débou-
tant les Etats de toute opposition à la levée des sols pour
livre des droits des fermes, indiquant avec une clarté parfaite,
mais malheureusement un peu tardive, quelles étaient les
parties comprises dans le secours extraordinaire de 700,000 1.
et développant les motifs pour lesquels les droits de traite
étaient hors de la compétence des Etats (^), fut la dernière
(') Lettre de M. de Langourla au duc d'Aiguillon, 20 août 1770 (i^I. 640-). — En-
treliens sur les Etats de 1766. — Il ne s'agit ici que d'une rumeur publique, mais le
passage cité plus haut du Dictionnaire d'Expilly prouve qu'elle n'était pas dénuée
de fondement.
(') « Gés droits se levant à l'entrée et à la sortie des marchandises qui pour la plu-
.'JI2 LA UKIiTAGiNb; ET LE DUC d'aIGLILLON
de ses opérations. Le l""" avril, il eut la satisfaction inefFable
de procéder à la clôture de cette session de six mois, juste le
double d'une session ordinaire. Il avait réussi, cette fois encore,
h faire consentir la plupart des demandes du roi sans recourir
aux voies de rigueur et avait su éviter une dissolution violente
de l'assemblée : et il n'aurait pas tenu à lui que la mauvaise
querelle suscitée au gouvernement dans l'affaire des sols pour
livre ne fût étoulfée dès l'origine. Les circonstances, par
malheur, en avaient décidé autrement, et les troubles de la
Fjretagne, loin d'être à leur fin, ne faisaient que commencer.
Tandis que d'Aiguillon allait prendre à Vérelz un repos trop
mérité et s'efforçait d'y oublier l'état lamentable des affaires de
la province, les ministres, au contraire, n'avaient pas le droit
de se réjouir de la séparation des Etats, tant la querelle du
Parlement, pendant cette fin de session, avait pris de vivacité.
Vers le milieu de janvier, le ministère, comme on s'en
souvient, avait résolu de parler haut et de faire sentir aux
rebelles de Bretagne tout le poids de l'autorité royale. Ces
résolutions, toutefois, n'empêchaient pas M. de Laverdy,
fidèle à une invariable habitude, de recourir en même temps
à une politique opposée, et de mettre sa principale espérance
dans des négociations qu'il ne pouvait pas se lasser d'entre-
tenir, bien qu'elles lui eussent toujours si mal réussi. 11 les
aurait même engagées plus tôt s'il en avait trouvé quelque
moyen, mais les trois conseillers mandés s'étaient tenus
rigoureusement à l'écart, à son grand désespoir, et n'avaient
pas tenté le moindre effort pour le rencontrer. Sur ces entre-
faites M. de Galonné, procureur général du Parlement de
Douai, se trouvant à Versailles, M. de Laverdy lui fit confi-
dence des soucis que lui causait l'affaire de Rennes, et de
» part ne sont pas du cru de la province et ne doivent pas y être consommées et sur-
» tout la balance du commerce ne pouvant subsister si les denrées et marchandises
') d'une province avaient des avantages au préjudice de celles d'une autre et si Sa
» Majesté ne se réservait pas le plein et entier pouvoir de régler les droits d'encou-
» ragement et d'exclusion si nécessaires pour maintenir et établir de plus en plus
» ladite balance ». Ces raisons étaient concluantes. Par malheur une objection
embarrassante pouvait être élevée et le fut; le gouvernement n'avait pas osé faire
percevoir le premier sol pour livre, de 1760 à 1764, faute d'enregistrement au Par-
lement de la déclaration de 1760; la balance du commerce exigeait-elle en 1764
une égalité entre les provinces dont on s'était passé de 1760 à 1764 ? C'est ainsi que
chacune des innombrables faiblesses du gouvernement lui préparait des embarras
ultérieurs.
PROPOSITIOiNS DE M. DE CALONiNE A M. DE LA CHALOTAIS 313
tout son désir de trouver des moyens de conciliation. Ce
n'était pas chose facile : le Parlement se faisait un point
d'honneur de ne pas reprendre le service avant le retour des
mandés : le g-ouvernement ne pouvait sans s'avilir accorder
le retour des mandés avant la reprise du service : le Parle-
ment ne pouvait enregistrer les lettres patentes du 7 novem-
bre sans abandonner le droit pour les Etats de faire opposi-
tion devant lui, droit qui lui était cher, et le gouvernement
ne pouvait les retirer sans reconnaître ce droit qui lui était
odieux. Ce n'était pas cependant chose impossible; il suffi-
sait que le Parlement de Rennes consentit à reprendre le
service par provision en faisant de nouvelles instances pour le
retour des mandés : pendant ce temps on obtiendrait des
Etats des offres quelconques pour le secours extraordinaire :
leur opposition tomberait par là d'elle-même, et les lettres
patentes du 7 novembre ainsi que tout ce qui s'en était suivi
devenant sans objet, il n'en serait plus question. Tel fut le
plan de conciliation que M. de Galonné se chargea d'aller
proposer à M. de la Chalotais, qu'il n'avait jamais vu et
qu'il crut pouvoir visiter, en qualité de confrère. Le malheu-
reux ne se doutait pas des épreuves que cette démarche
devait plus tard lui attirer.
Leur entrevue, le 14 janvier, n'eut rien que de fort agréa-
ble pour M. de la Chalotais, auquel Calonne adressa, à pro-
pos de ses comptes- rendus et de ses succès littéraires, des
compliments auxquels le procureur général de Rennes était
extrêmement sensible ('). Ayant ainsi bien disposé son inter-
locuteur, Calonne lui exposa, comme de lui-même et sans
nommer le ministre, l'utilité et la possibilité d'un accommo-
dement de l'affaire du Parlement. M. de la Chalotais ne fut
certainement pas dupe : il démêla à merveille que son collè-
gue n'était que le porte-voix du ministre et que celui-ci devait
se trouver dans un grand embarras, puisqu'il faisait de telles
avances. Mais il pouvait être dangereux pour les quatre man-
dés de pousser le gouvernement à bout, et il pouvait leur être
au contraire fort utile de paraître tout au moins s'être prêtés
à la conciliation; aucune récompense ne serait sans doute
(') Mémoire de Calonne au roi, le"" septembre 1766; addition au second Mémoire
de M. de la Chalotais.
31 i LA HHKTAGNE Kl LE DUC DAIGUILLON
trop grande pour ceux qui auraient débarrassé le roi de l'ob-
sédant souci des affaires de Bretagne. Le plan en question ne
lui parut pas d'ailleurs, M. de laChalolais l'a hautement pro-
clamé par la suite, inacceptable. Il persuada donc ses collè-
gues de Rennes, appelés aussi à Versailles, chez lesquels il
trouva d'abord une grande répugnance à se prêter à ce genre
de négociation ('); et tous quatre écrivirent le soir même à
leurs parents, amis et collègues des lettres qui passèrent sous
les yeux de M. de Galonné et qui pressaient le Parlement de
se prêter à l'accommodement projeté. Furent-ils sincères en
tenant ce langage et désirèrent-ils réellement le succès du
plan proposé? M. de la Ghalotais a protesté « n'avoir suivi
qu'un premier mouvement d'amour pour le roi, pour le bien
public et pour la paix » (-) et a mis naturellement en parallèle
le loyalisme de sa conduite en cette circonstance avec les me-
nées ténébreuses que lui imputaient ses ennemis. Il est incon-
testable que M. de la Ghalotais a en effet désiré, dans le pre-
mier moment, le succès de la combinaison proposée au Par-
lement et aussi, s'il était possible, aux Etats (^). Mais comme
par malheur des sentiments assez différents sont exprimés
dans des lettres subséquentes, il est fort difficile d'attribuer
(') Lettre de M. Monlreuil à M. de la Bellangerais, 15 janv. 1765, citée au Pro-
cès, I, 379; addition au second Mémoire de M. de la f.lialotais.
(^) Lettre de M. de la Glialotais à M. de Galonné, du 16 janvier. C'est cette lettre
qui fut oubliée un jour par M. de Galonné sur la cheminée du vice-chancelier
Maupeou et dont celui-ci prit peut-être connaissance. Comme cette lettre, relative
aux difficultés qui se présenteraient pour faire accéder les Etats à l'accommode-
ment du Parlement, est assez insignifiante et ne contient rien de nature à nuire à
M. de la Ghalotais, il est assez difficile de comprendre pourquoi le procureur géné-
ral, et après lui ses partisans, ont fait tant de bruit de cet incident et travesti l'inad-
vertance de M. de Galonné en un acte de noire trahison. M. de la Ghalotais, qui a
été immédiatement averti de l'incident (preuve de la bonne foi de M. deCalonne),
reconnaît lui-môme, dans son addition à son second Mémoire, qu'il se contenta de
remarquer que ses plaintes étant très justes et ne contenant rien de malhonnête,
il croyait M. le vice-chancelier trop raisonnable pour s'en courroucer.
(3) Sa lettre du 15 janvier à 18 membres du Parlement, celle du 16 janvier à
M. de Caradeuc, qu'il s'est plaint de ne pas voir mentionnées dans son procès,
paraissent formelles en ce sens : « 11 est essentiel que vous fassiez tout votre possi-
» ble avec vos amis pour que les Etals se déterminent à donner l'acquiescement
» qu'on attend d'eux. C'est un coup de partie pour le Parlement et pour vous, et
» ce serait une victoire complète pour le Parlement et notre retour sera encore
» plus assuré... Au nom de Dieu, pour le roi, pour le public, pour le Parlement,
» pour les Etats, faites auprès de vos amis tout ce que vous pourrez. Tout est
» perdu, si cela ne se fait pas, et tout sera au mieux si cela se fait. Que Fruglaye
» agisse et pour cause ».
DUPLICITÉ DE M DE LA CHALOTAIS 315
à un zèle désintéressé pour le rétablissement de la paix les
vœux qu'il a pu faire pour l'accommodement du différend . Il
s'ennuyait à Versailles, désirait revoir sa terre de Vern, et sur-
tout pensait que la pacification de la Bretagne pourrait être
pour lui le point de départ d'une fortune politique sans bornes
et assurer son triomphe définitif sur le duc d'Aiguillon.
Voilà pourquoi il jugeait à propos de travailler à accommo-
der les choses, jusqu'à un certain point toutefois, sans se com-
promettre, et en gardant avec soin une ligne de retraite si la
proposition ne faisait pas fortune, afin de ne pas perdre la
confiance de gens dont il s'était déjà servi et comptait bien se
servir encore. « M. le Duc sera confondu ici, écrivait-il à
» M, de Garadeuc dans une lettre du 15 janvier qui n'a pas été
» produite au procès ('), on aura obligation à moi, suivant ce
» que je vois, car la cour est embarrassée et sera bien aise de
» sortir du mauvais pas où M. le Duc l'a mise. Tâchez d'un
» autre côté que le roi ait consentement sur les deux sols pour
» livre, car j'ai promis vos bons offices, ^^«'5 davantage, mais
» faites en sorte que l'on puisse dire que vous avez servi... » Et
dans une autre lettre du 18, produite, celle-là, au procès (*) :
« La cour a été bien embarrassée, puisqu'elle nous a recher-
» chés : nous avons gardé notre quant à moi. J'ai promis vos
» bons offices, mais je ne voudrais pas que vous vous commis-
» siez et je crois bien que vous ne l'aurez pas fait. Tout pour le
» roi, et rien pour M. d'Aiguillon qui, j'espère, est perdu ici ».
Et sa véritable pensée s'est exprimée dune manière encore
bien moins voilée dans une autre lettre dont M. de Garadeuc
a dû avouer l'existence, tout en cherchant à en dénaturer le
sens trop évident : « Dites à nos amis de tenir ferme et de
tout refuser » (*).
L'opposition était d'ailleurs dûment avertie dans chacune
de ses lettres que les rigueurs ministérielles n'étaient nuUe-
(') Bien qu'elle tende plutôt, semble-t-il, à inculper qu'à disculper M. de la
Chalotais,
(2) Procès, I, 2.32.
(•'') Dans son cinquième interrogatoire (Procès, II, 244) M. de Garadeuc n'avait
pas nié l'existence de celte lettre; dans son récolemcnt (III, Gl'l il l'a avouée.
Bien que l'original n'en ait pas, croyons-nous, été conservé, et que les amis de la
Chalotais qui publièrent le Procès ne l'aient pas mise parmi les pièces qu'ils
citent (on le comprend), on peut donc considérer l'existence de cette lettre comme
fort probable, en dépit des efforts des clialotistes pour la nier.
316 i,.\ imETA(;>'E lt li-: duc d'aiguillon
ment à redouter, et cependant il était bien évident que cette
crainte seule pouvait être capable d'amener le Parlement et
les Etats à résipiscence : « Vous savez, écrivait-il à M. de
» Caradeuc le 20 janvier ('), les préparatifs des funérailles du
» Parlement et des Etats que les ministres voudraient faire :
» iuais le roi, plus honnête homine queux, ne veut point le mal,
» il veut la paix, et il mérite qu'on la fasse pour lui <i quelque
» prix que ce soit. Pour les ministres, M. d'Aiguillon, son oncle,
» etc., ...ils méritent la haine publique etparticulière... Je vois
» très clairement que ceci culbutera avant peu. Il n'est pas
» possible que cela dure ». Le Journal du commandement cite
ce passage bien plus significatif encore d'une lettre de M. de
la Ghalotais dont nous n'avons pas vu l'original, et dont l'au-
thenticité n'est donc pas certaine, mais peut, après ce qui pré-
cède, être considérée comme possible. « Tenez bon, aurait dit
» le procureur général, la cour est plus embarrassée que nous:
» elle a peur : Saint-Florentin est blâmé ici universelle-
» ment » (^).
Quant aux autres mandés, ils s'étaient montrés aussi pour
le projet des avocats extrêmement tièdes : « Nous écrivons
» chacun de notre côté les faits à nos parents et amis, mandait
->' M. de Montreuil à M. de la Bellangerais (') : je ne sais pas
» si mes camarades les ornent de réflexions; pour moi, j'ai
» préféré les mander crûment et rester boutonné. » Et le 27
janvier : « Je ne me suis déterminé à écrire le 15 que parce
» qu'on m'a persuadé que de renfermer en moi-même des
» faits intéressants venus à ma connaissance, c'était m'en ren-
» dre juge et m'exposer à des reproches bien fondés. La façon
» dont j'ai écrit prouve assez que je n'ai été guidé que par ce
» principe... Je n'ai point entendu exciter le Parlement à faire
» ce qu'on exigeait ». Le 3 février, M. de Montreuil parle
plus clairement encore... {^) : « J'ai été entraîné par la néces-
» site... J'ai désiré ardemment que le parlement prit le parti
» qu'il a préféré, et qui me paraît le meilleur. »
(') C'est cette lettre dont M. de la Clialotaisa été obligé de convenir qu'elle était
trop vive (i" Mémoire, p. 38). Il allègue pour excuse l'état moral où il se trouvait,
après un venial injuste occasionné par une calomnie qu'il avait détruite.
(') Journal, III, 1009. Cette lettre est citée dans un rapport anonyme envoyé de
Rennes au duc d'Aiguillon (H. 630).
(3) Procès, I, 384.
(*)Ibid., 1,386.
LE PARLEMENT REPOUSSE LE PROJET DE CONCILIATION 317
On peut donc affirmer que le Parlement, en faisant un
accueil des plus froids aux propositions de Versailles, ne
causa pas une très grande peine à ceux de ses membres dont
il pleurait l'absence. Celte compagnie, en eft'et, s'empressa
de rejeter bien loin le plan de conciliation qui lui était pro-
posé. Elle partageait évidemment l'opinion que son procu-
reur général a plus tard nettement formulée, à savoir que
l'autorité ne négocie jamais que quand elle a tort, et qu'alors
elle ne négocie que pour tromper ('). Elle se montra même
fort sévère pour la défaillance, si momentanée et si partielle
qu'elle fut, des quatre vénérés sénateurs : leurs lettres furent
considérées comme des actes de faiblesse, pour ne pas dire
de trahison, et ces dieux tutélaires de la patrie, ces martyrs
de la liberté, pour l'héroïsme desquels on n'avait pas la veille
d'épithètes assez laudatives, ne furent plus que de vulgaires
J. F. « Ces B -là, disait-on (^), sont vendus et déshonorés.
» ils veulent que nous en fassions autant : tant pis pour eux,
» s'ils s'ennuient à Versailles : ils doivent se sacrifier pour leur
» compagnie : on regarderait leurs confrères (s'ils cédaient)
» comme des benêts, et on aurait raison de dire qu'ils étaient
» menés par ces mandés comme des enfants ». On apprenait
d'ailleurs que le ministère, capitulant de nouveau devant le
Parlement de Rouen, venait d'y tolérer la constitution d'une
commission pour surveiller la levée des impôts, qu'il s'etfor-
çait d'interdire depuis plusieurs mois. On résolut donc de
tenir bon. En attendant l'assemblée des chambres, on chercha
querelle au subdélégué Audouard à propos de l'affichage fait
par lui du dernier arrêt du conseil (encore qu'il eût eu l'at-
tention de ne le faire afficher qu'à dix exemplaires et seule-
ment en des lieux éloignés du palais) (^), et on prit un arrêté
de prévoyance protestant à l'avance contre tout ce qui pour-
rait être fait ou enregistré d'illégal, et frappant de nullité toute
transcription sur le registre d'ordres sur lesquels on n'aurait
(') Dans son 4o Mémoire.
(') Rapports anonymes de Rennes, 19 et 21 janvier, H. 358 et 630.
(3) Lettre d'Audouard à Le Bret, 16 janvier, H. 631. Audouard reçut du premier
président le conseil de ne pas se montrer dans les rues et de se tenir en lieu de
sûreté; toute la matinée du 16 janvier, il se tint jusqu'à midi et demi à l'intendance,
prêt à la première alerte à prendre la route de Nantes. Quelques jours plus tard,
il se trouva quatre voix dans le Parlement pour décréter l'intendant d'ajournement
personnel à propos de celle affaire d'affichage.
318 LA imKTAGNK KT LK DUC d'aIGUILLON
pas librement déliljéré. A la date fixée (22 janvier) le Parle-
ment fut réuni presque au complet : huit présidents, quatre-
vingt-quatre conseillers assistèrent à cette séance solennelle et
entendirent la signification des ordres du roi. Trois avis furent
proposés : obtempérer aux lettres de jussion, c'est-à-dire re-
prendre le service et enregistrer l'arrêt du conseil et les lettres
patentes du 28 décembre : renvoyer lesdites lettres de jussion
par la poste : ne rien faire. Ce dernier parti l'emporta facile-
ment, car on tenait à voir ce que feraient les Etats, et la
délibération fut successivement remise au 26, puis au 28 jan-
vier. A cette dernière date, étant bien sûr désormais que les
Etats ne céderaient pas, le Parlement décida des remontrances
et chargea les présidents, doyen et sous-doyen de chaque
chambre d'en fixer les objets, et une députation solennelle de
les porter au roi. L'atteinte porta à la constitution de la pro-
vincefdont le Parlement était l'incorruptible gardien, l'avi-
lissement du Parlement aux yeux des peuples, l'esclavage
auquel on voulait le réduire, l'anéantissement de ses fonc-
tions les plus essentielles, les injustes cassations de ses arrêts,
les affichages irréguliers et outrageants pour les magistrats,
leur devoir de suspendre leurs fonctions quand l'intérêt de
la chose publique l'exige, tels étaient les thèmes obligés que
les remontrances devaient développer tout au long. D'Ai-
guillon, naturellement, était personnellement visé. « Celui-là
» seul, était-il dit dans les objets de remontrances, est l'en-
» nemi de l'Etat et du bien public, qui cherche à insinuer
» que des magistrats cessent d'être des sujets soumis dès qu'ils
» se montrent des citoyens », et Saint-Florentin, contre lequel
M. de la Chalotais exprimait dans ses lettres un extrême
mécontentement, était aussi l'objet des plus vives attaques;
un des articles du projet de remontrances, qui fut, il est vrai,
rayé ensuite par 55 voix contre 29, suppliait le roi de ne plus
faire passer par son intermédiaire la correspondance de son
Parlement « afin d'écarter les obstacles qui empêchent sa
» voix de parvenir jusqu'au trône )) un tel correspondant
étant naturellement suspect a d'étouffer, par des motifs par-
» ticuliers, la plainte publique dont le Parlement est l'or-
)) gane. »
Le roi n'avait pas attendu de connaître ces objets de remon-
trances pour ordonner, dès le 2 février, à tous les présidents,
LE PARLEMENT MANDÉ A VERSAILLES 319
à six conseillers de grand'chambre et à quatre de chacune
des autres Chambres, de se rendre à Versailles le 20 février
pour rendre compte des motifs de la conduite du Parlement.
En décidant d'obéir à cette injonction, le Parlement, qui
tenait à laisser subsister néanmoins son arrêt du 28 janvier,
écrivit au roi pour le supplier de fixer le jour où il lui plai-
rait de recevoir sa députation solennelle, et d'avoir égard,
dans cette fixation, au temps que l'importance du sujet exi-
geait pour la rédaction des remontrances. Ordre lui fut alors
signifié de les faire apporter, le 20 février, par ceux de ses
membres qui devaient se rendre en cour à cette date ; le Par-
lement s'en excusa par la raison que les ordonnances accor-
daient aux cours six semaines pour la rédaction de leurs
remontrances et qu'il était impossible qu'elles fussent prêtes
pour la date du départ des mandés. Tous ces incidents accu-
mulés comme à plaisir aigrissaient les esprits, froissaient les
amours-propres et rendaient la conciliation de plus en plus
impossible. Irrité de ces continuelles résistances à ses ordres,
le roi prit le parti (lettres patentes du 16 février) de mander
le Parlement tout entier à Versailles pour le 15 mars, évoqua
à son conseil tout ce qui concernait l'affaire de Rolland, et
envoya aux juridictions inférieures de Bretagne un ordre impé-
ratif de reprendre le service qui ne produisit que peu d'effet (').
Le choc décisif de cette petite guerre approchait visible-
ment. Le Parlement s'y prépara en faisant expédier à toutes
les autres classes du royaume le récit, à sa façon, de ce qui
s'était passé à Rennes depuis un an, fixa le 26 février le texte
des remontrances qu'il devait apporter au roi, décida qu'il
serait alloué à chacun de ses membres, pendant le voyage,
30 livres par jour, plus une somme immédiatement payée de
600 livres, contracta à cet effet un emprunt de 60,000 livres,
et arrêta le 1*' mars qu'il serait permis à chacun de messieurs
de se mettre en route pour Versailles; que nul, à l'exception
du premier président, ne pourrait avant l'audience royale
voir aucun ministre : qu'au retour chacun serait tenu de
rendre compte aux chambres assemblées de tout ce qu'il
(') Le sénéchal de (Juimper tint bon et ne cessa pas un seul instant le service,
ce qui lui valut de chaudes félicitations de Saint-Florentin (2 mars 1765, 0. 461) ;
les présidiaux de Rennes et de Nanles l'auraient peut-être repris, mais l'abstention
systématique des procureurs les en empêchait.
320 L.V IlUETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
aurait j)U apprendre. Puis il reçut les adieux des avocats, des
juridictions inférieures, des procureurs, des huissiers, de la
faculté de droit, du principal et des professeurs du collège,
de tous les corps constitués et de tous les ordres religieux de
la ville. Le défilé terminé, on procéda à la fermeture solen-
nelle du palais. Le lendemain, tout le monde était en route
pour Versailles, et la ville désolée pleurait le départ de ses
sénateurs bien-aimés. Elle put, il est vrai, se consoler de son
veuvage en voyant réapparaître dans ses murs, le 7 mars,
MM. de la Gascherie, de Montreuil et de Kersalaiin, que le
ministère venait de renvoyer en Bretagne ; défense leur avait
été faite de se montrer dans Rennes : ils n'en firent pas moins
leur entrée triomphale dans la ville, y reçurent un accueil
enthousiaste, furent complimentés par les procureurs, et se
vantèrent très haut, à la grande joie de leurs auditeurs, d'avoir
mené fort lestement les ministres, notamment Saint-Florentin.
Le 14 mars, tous messieurs étaient arrivés à Versailles. Le 18,
ils eurent audience du roi, qui les reçut froidement et avec un
mécontentement visible : « Vous avez ordonné à deux de mes
» sujets de contrevenir à mes ordres : vous avez supprimé et
» fait annuler des arrêts de mon conseil : vous m'avez renvoyé
» des lettres patentes par la poste : votre cessation de service
» a ruiné ma province de Bretagne : et vous venez me faire
» des remontrances : c'est un excès de bonté de ma part de
» les recevoir. » Il les prit néanmoins, et les ajourna au sur-
lendemain pour recevoir sa réponse. Elle fut brève et impé-
rieuse : « J'ai lu vos remontrances : elles sont dressées avec
)j une véhémence que je désapprouve : et je vous fais défense
» de les faire imprimer. Uetournez incessamment à Rennes et
» reprenez vos fonctions dès votre retour, je vous l'ordonne
» expressément. » Depuis si longtemps que le roi tenait sem-
blable langage, l'effet en était singulièrement usé, d'autant
plus qu'à Versailles et à Paris les conseils de tenir bon
n'avaient pas été ménagés aux magistrats; M. de Montmo-
rency, par exemple, et sa femme, parente de M. de la Gas-
cherie, leur recommandèrent par-dessus tout de ne pas céder,
et M. de Cucé (') leur affirma que le roi avait badiné en lisant
leurs remontrances. « J'avoue, écrivait Laverdy (^), que de
(*) Il s'agit ici du comte de Cucé, maître de la garde-robe du roi.
(«) Lettre du 27 mars à d'Aiguillon, H. 359. Lettre à Mesnard, H, 435.
EXCESSIVE FAIBLESSE DE M. DE LAVERDY 321
» voir se passer de pareilles choses à Versailles m'avait affecte
» plus que tout le reste, et que je gémis de voir des commen-
» saux du prince exciter ses sujets à lui désobéir ». Lui-même
aurait dû faire son ??iea cnlpa, car ses méprisables complai-
sances envers les parlementaires, les flatteries qu'il leur pro-
diguait, l'excessive faiblesse dont tous ses actes et ses propos
étaient empreints, contribuaient plus que toute autre chose à
brouiller les cartes irrémédiablement. On peut en juger par
l'humble lettre qu'il adressait au premier président le
25 mars (') et que celui-ci était prié de montrer à ses collè-
gues : ce ne sont pas des reproches, mais presque des excu-
ses, qu'elle contient. « J'ai été très peiné que les circonstances
» m'aient privé de l'avantage de faire connaissance avec tous
» messieurs du Parlement ; je me flatte que je les aurais con-
» vaincus de la droiture de mes sentiments et de ma conduite
» dans cette malheureuse affaire, qui n'a plus d'objet au moyen
» du consentement donné par les Etats au secours extraordi-
» naire, au moyen du retour des mandés, et au moyen de ce
» que la reprise du service assure la bienveillance du roi aux
» magistrats : je suis persuadé qu'une conférence raisonnée
» avec des magistrats bretons qui font eux-mêmes partie de la
» noblesse de la province, où la bonne foi et la raison auraient
» présidé et auraient été l'organe des sentiments mutuels, m'au-
» rait donné l'occasion de profiter de leur présence pour le bien
» commun, mais puisque j'ai été privé de cet avantage, je dois
» m'en consoler par la satisfaction que j'ai eue devons montrer
» à nu ma façon de penser, et je m'estimerais heureux si elle
» me conciliait votre estime et votre amitié ».
Il était difficile de mieux faire le jeu des artisans de trou-
bles. Cependant ceux-ci n'auraient peut-être pas gagné la
partie sans peine, si le 5 avril, jour de la première séance, le
premier président avait osé prononcer l'arrêt qui fut effecti-
vement rendu, à la pluralité des voix, pour reprendre le service.
Le matin du samedi saint, 6 avril, la délibération s'annonçait
encore assez mal pour les tuteurs; ils usèrent d'adresse et
multiplièrent tellement les projets d'arrêtés qu'une discussion
interminable s'en suivit et que la séance fut remise au soir.
Dans l'intervalle, leur propagande acharnée réussit enfin k
(') H. 631,
d'Aiguillon. 21
322 LA DRKTAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
déplacer le nombre de voix nécessaire : et d'ailleurs les séances
de l'après-diner, toujours beaucoup plus tumultueuses ('),
même quand on était, comme ce jour-là, jour d'abstinence et de
jeûne, étaient favorables k leurs desseins; 47 voix contre 44 (")
firent prévaloir un arrêt singulier et qui rappelle à s'y mépren-
dre l'avis indéfinissable par lesquels deux mois auparavant
la noblesse avait à la fois accordé et refusé le sol pour livre :
« La cour... considérant que des magistrats que Sa Majesté a
» traités aux yeux de toute la France comme coupables de dé-
» sobéissance,,. ne peuvent plus porter avec décence le nom
» de magistrats. . . a arrêté que le seigneur roi serait très humble-
» ment supplié de trouver bon qu'elle lui remît des pouvoirs
» dont il la juge indigne et qu'il la rend incapable d'exercer
» avec honneur... cependant... ladite cour a repris dès ce jour
» son service ordinaire pour le continuer jusqu'à ce qu'il ait été
» autrementordonnéparSaMajestéà l'administrationde lajus-
» tice souveraine de la province, et sera ledit seigneur roi supplié
» d'y pourvoir dans le plus bref délai qu'il sera possible ». On
abandonnait donc le service, tout en le reprenant provisoi-
rement, ou plutôt en feignant de le reprendre, puisque les
vacances de Pâques étaient là. La lettre par laquelle le Par-
lement informa le roi de cet extraordinaire arrêté sembla pren-
dre à tâche de souligner encore la désobéissance (10 avril) :
« Obéir à son roi est le premier devoir des sujets ; nous en
» donnons l'exemple par l'arrêté que nous avons l'honneur
» d'envoyer à Votre Majesté. Remettre des offices dans lesquels
» nous ne pouvons servir avec honneur ni le roi ni l'Etat est le
» devoir de magistrats dont la voix est impuissante pour faire
» connaître au monarque les droits de la nation, de magistrats
n dont l'honneur est avili aux yeux des peuples par les impu-
» talions les plus accablantes... Les magistrats qui nous rem-
» placeront pourront être aussi attachés à leurs devoirs, aussi
» dévoués à Votre Majesté, aussi zélés pour le maintien du droit
» national; puissent-ils être plus heureux et mériter votre bien-
» veillance pour les mêmes causes qui nous l'ont fait perdre et
» que nous avions cru devoir nous l'assurer! » Louis XV, qui
(') Les rapports adressés à d'Aiguillon par ses correspondants sont là-dessus
remplis de détails édifiants.
(*) Journal du conseiller Desnos des Fossés. Bib. Nat., L b^**, 1298 : lettres à Le
Bret et à d'Amilly, H. 435.
LE PARLEMENT DÉCmt: O PRINCIPE J3E CIlSSICR LE SERVICE 323
ne s'émouvait pas facilement, rougit, parait-il, de colère en
lisant cette lettre ; il s'écria qu'on ne lui avait jamais rien
adressé d'aussi insolent depuis qu'il était sur le trône ('), et il se
serait certainement déterminé à quelque coup d'éclat sans les
efïbrls désespérés de Saint-Florentin et du contrôleur général
pour l'adoucir. Ils mitigèrent la réponse royale de telle façon
que, lorsqu'elle fut lue au conseil, le roi ne voulait plus l'en-
voyer, et que ses ministres eurent beaucoup de peine à l'y
décider (^). C'était un nouvel ordre de reprendre le service
purement et simplement dans le plus bref délai et l'assurance
que la soumission la plus entière à la volonté du roi pouvait
seule mériter au Parlement le retour de cette bienveillance
qui lui était si chère et dont la perte lui était insupportable.
Moins que jamais le Parlement ne se souciait de la recon-
quérir, et il le prouva clairement dès que la fin des vacances
de Pâques l'eut amené à reprendre pour la forme ce service
qu'il était dores et déjà décidé à abandonner. Le procès tou-
jours pendant entre le roi et les Etats relativement aux sols
pour livre des droits des fermes était là fort à propos pour
lui fournir l'occasion de tout brouiller irrémédiablement.
Peu de temps après la séparation des Etats, le directeur
des fermes à Nantes avait reçu l'ordre de reprendre la per-
ception des sols pour livre des droits des fermes, conformé-
ment à l'arrêt du conseil du 14= mars, inscrit d'autorité sur
les registres des Etats le 31 ; comme l'hiver précédent, la
crainte du Parlement l'empêcha de mettre cet ordre à exé-
cution. Un arrêt du conseil du 20 avril, que le subdélégué
général de l'intendance eut ordre de faire afficher partout,
ordonna alors officiellement la levée des sols pour livre;
aussitôt des négociants de Nantes et de Saint-Malo (^) se
pourvurent devant le Parlement contre la perception de cette
imposition, comme étant toujours sous le coup de l'interdic-
tion portée par l'arrêt de la chambre des vacations, attendu
que les Etats n'avaient pas été appelés à y donner leur con-
sentement. Il fallait quelque hardiesse pour soutenir et pour
accepter une pareille thèse, alors qu'on soutenait en même
(•) Lettre de Laverdy à M. de la Chalotais, 30 avril 1765.
n Id., à Lambert, 12 mai 1765, H. 440.
(') A Lorient, au contraire, la perception des deux sols pour livre continuait à
se faire sans aucune difficulté (Lettre de Raudin, 26 avril, H. 435).
324 LA BRETAGNE ET LE DUC d' AIGUILLON
temps, dans le même parti, que les sols pour livre des droits
des fermes étaient contenus dans le secours extraordinaire
de 700,000 1. et faisaient partie de l'octroi des Etats, Mais
cette grossière contradiction n'arrêta pas un instant des gens
décides à tout brouiller, et parfaitement avertis qu'on pouvait
tout oser sans danger. Dédaignant donc de se mettre d'accord
avec eux-mêmes, et de faire leur choix entre deux arguments
contradictoires et également contestables, ils s'amusèrent, au
contraire, à les employer l'un et l'autre pour enfermer l'ad-
ministration dans un infranchissable dilemme. Ou, disaient-
ils, les Etats ont délibéré sur tous les objets de leur opposi-
tion, et accordé le secours extraordinaire pour les éteindre
tous; et alors la levée que l'on prétend faire des sols pour
livre en sus des fermes du roi n'est pas légitime; ou bien le
secours extraordinaire accordé par les Elats n'englobe point
les sols pour livre sur les fermes, et alors l'opposition des
Etats subsiste toujours sur ce point, et le Parlement laisserait
porter un coup mortel aux franchises de la province en tolé-
rant une levée aussi manifestement illégale ('). Telle fut l'ar-
gumentation à laquelle le Parlement s'attacha avec une
obstination toute bretonne, doublée d'une ténacité toute par-
lementaire, tandis que d'autre part le contrôleur général se
voyait dans l'impossibilité de reculer, non seulement pour ne
pas étaler une faiblesse qu'il tenait encore à dissimuler, mais
encore parce qu'il prévoyait des difficultés sans nombre, en
Bretagne et dans les autres pays d'Etats, le jour où il aurait
admis cette thèse dangereuse de la nécessité du consentement
des Etats pour la perception des droits des fermes (^).
Ni l'un ni l'autre des deux adversaires ne voulant rien cé-
der, les choses furent rapidement poussées h toute extrémité.
(*) Lettre d'un patriote à une personne de distinction, Procès, II, p. 524.
(-) « Dans tous les pays d'Etats, y compris la Bretagne, gémissait le malheureux
» ministre (Lettre à La Ghalotais, 10 juin 1765, 11.440), le roi a un revenu d'environ
» quarante millions qui n'a jamais été plus consenti que celui-ci, et s'il cède dans
» l'instant actuel où les esprits ne fermentent que trop dans cet infortuné royaume,
» ces oppositions voleraient en Artois, en Bourgogne, en Flandre, en Languedoc, en
>) Provence, et il faudrait faire banqueroute ou avoir une guerre avec toutes ces
>' provinces comme on l'excite en Bretagne... Pour un objet de 90 à 100,000 1. que
» le roi ne pourrait pas abandonner sans risquer 40 millions de revenu, on perd une
» province, on met les sujets dans la plus grande souffrance, on cesse toute justice,
» on donne libre carrière aux voleurs et aux malfaiteurs, on tâche d'exciter toute la
») magistrature à courir à sa perte, et on dit qu'on est bon Français! »
RENOUVELLEMENT DE LA Ql'ERKLLE SUU LES SOLS POUR LIVRE 325
Le 26 avril, le Parlement rendit un arrêt, rédigé la veille au
soir dans un conciliabule tenu chez M. de la Gasclierie, par
lequel la levée des deux sols pour livre des droits des fer-
mes était défendue à peine de concussion jusqu'à ce que les
Etats eussent été entendus dans leur opposition ; la restitu-
tion des sommes indûment perçues était ordonnée, et le pro-
cureur général chargé de faire recherche de tous les impôts
illégalement levés en Bretagne; à peine la séance levée, l'ar-
rêt, imprimé d'avance, fut publié avec éclat dans toute la
ville de Rennes et affiché sur tous les murs. Le lendemain,
le Parlement en rendit un autre ordonnant remise au procu-
reur général des tarifs, pancartes et autres titres en vertu
desquels se faisaient toutes les perceptions de droits à l'en-
trée et à la sortie. Le moment pouvait être calculé où les fer-
mes du roi cesseraient totalement d'être perçues en Bretagne,
puis dans le royaume tout entier ('). Quant aux sols pour
livre, il était inutile de songer à les percevoir ; Hocquart,
directeur des fermes à Nantes, tremblant d'être décrété par
le Parlement, comme aussi bien quelques-uns des plus ar-
dents voulaient le faire, et voyant déjà tous les huissiers de
la province à ses trousses, écrivait au contrôleur général des
lettres éperdues où il protestait de sa bonne volonté, mais
aussi de l'impossibilité où il était d'obéir aux ordres du gou-
vernement. Il songeait à fuir à Montaigu, en Poitou, hors
du ressort de Rennes, sous prétexte d'une tournée à faire
dans cette partie de son département, et suppliait qu'on don-
nât des ordres aux troupes : «... Je suis prêt, Monseigneur,
» à verser mon sang pour le service de mon roi, comme l'ont
» fait mes ancêtres sous ses aïeux; mais je ne puis m'imagi-
» ner que Sa Majesté veuille exiger qu'un de ses plus fidèles
» sujets, dont toute l'ambition a été de lui obéir avec le plus
(') «... La Bretagne, écrit Laverdy à La Chalotais le 2 mai (Procès, I, 269), ne
>• paiera donc plus de droit. Gomme cela est commode; les autres, voyant le succès
» attaché à ces démarches, en feront autant, et la ferme générale se trouvera atta-
» quée au point de succomber ; les 124 millions de revenu manqueront : en consé-
>' quence, l'Etat périra... On force le gouvernement le plus doux et qui l'a peut-être
'I été trop, à déployer toutes les forces de l'autorité et à les mettre en action... On
» aime mieux voir tout périr que de convenir tacitement que quatremembres de la
» chambre des vacations ont été des imprudents de rendre un arrêt le 17 octobre...
>i Et cela, quand le clergé va s'assembler, quand les plus grands ennemis des Par-
» lements accusent les ministres d'avoir livré l'autorité royale aux Parlements... ».
326 LA llRETAGiNE KT LK ItlC DAKaiLLOIN
» crcxaclitude qu'il lui a clé possible, s'expose à être traîné
« ignominieusement dans les prisons et peut-être à subir un
« supplice par provision... Il se pourrait faire que nous fus-
» sions arrêtés avant que IM. Raudin eût pu nous informer du
)) décret qui pourrait être rendu à huis clos et secrètement.
» Ainsi je pense que pour nous mettre h l'abri, il faudrait
)) des ordres particuliers du roi adressés directement aux com-
» mandants des troupes et aux officiers des maréchaussées de
» nous retirer de force d'entre les mains des huissiers, si nous
» venions à être arrêtés » ('). Telles étaient les misères de cette
monarchie dite absolue, qui en était arrivée à ne plus môme
pouvoir se faire obéir du moindre de ses fonctionnaires, lors-
qu'il plaisait à son Parlement d'interdire l'exécution de ses
volontés.
Le 3 mai, un arrêt du conseil cassa l'arrêt du Parlement
du 26 avril, ordonna aux directeurs et receveurs des fermes
de percevoir les deux sols pour livre à peine de désobéis-
sance, et manda en cour cinq des juges et consuls de Nan-
tes et quelques-uns des négociants nantais et malouins connus
pour être les inspirateurs de la protestation du commerce de
ces deux villes. Puis, pour rendre impossibles les poursuites
qui hantaient l'imagination des malheureux directeurs et re-
ceveurs, il imagina l'expédient bizarre de leur enjoindre de
dresser dorénavant deux quittances pour le paiement des
droits, l'une pour le principal, à remettre aux intéressés,
l'autre pour le droit accessoire, à garder par eux jusqu'à
nouvel ordre. Cette singulière manière de donner quittance
sans en donner ne servit qu'à avilir l'autorité encore davan-
tage, s'il était possible, et provoqua dans toute la province
un éclat de rire général. Le procédé n'eut guère du reste le
temps d'être appliqué, tant les événements marchaient vite.
Nullement intimidé par les derniers ordres du roi, le Par-
lement ne songeait qu'à faire à l'arrêt du conseil du 3 mai
une éclatante réponse. On cassait ses arrêtés : on voulait le
mettre dans l'impossibilité d'exercer sur la constitution de la
province la protection qu'il lui devait : on l'interdisait, en
réalité, de ses fonctions; quel parti lui restait-il à prendre,
sinon de s'anéantir lui-même, de remettre des pouvoirs qu'il
(») Lettres du 26 avril, H. 435 ; 9 mai, H. 436.
LE PARLEMENT SE PRÉPARE A DONNER SA DÉMISSION 327
ne lui était plus possible d'exercer avec honneur et liberté, et
d'avertir les peuples, par cette démarche désespérée, qu'ils ne
pouvaient plus compter sur le ministère des magistrats pour
les défendre? Quel autre moyen de concilier le respect qu'il
devait au roi et l'obéissance qu'il devait aux lois? « C'était la
seule voie qui lui restAt d'éteindre le scandale d'un conflit
apparent d'autorité, de plier sans prévarication sous la force
du pouvoir absolu, de donner à Sa jNIajesté une preuve de son
attachement inviolable pour sa personne sacrée, et de laisser
dans les archives de la province la protestation la plus solen-
nelle qui pût être faite pour la conservation des lois fonda-
mentales et des droits et franchises de la Bretagne (•). » Le
temps était venu où il était indispensable d'abdiquer ces fonc-
tions qu'on n'avait reprises, en avril, que par soumission pour
les volontés de Sa Majesté et par zèle pour les intérêts des
peuples. Gomme M. de Kersalaiin l'écrivait à M. de la Chalo-
tais (^),il fallait se résoudre ou à la démission ou à la guerre
civile. On n'ajoutait pas que la cessation du service avait par
elle-même pour la jeunesse des enquêtes, très peu zélée pour
l'ennuyeux métier de juger, un irrésistible attrait : que les
souflrances des justiciables étaient la dernière chose dont elle
daignât se soucier : qu'elle attendait de cette démarche « pa-
triotique » une gloire immortelle : que le Parlement de Pau,
« victime de l'autorité despotique et gémissant sous le poids
de l'oppression la plus accablante » ('), était à la veille, lui
aussi, de remettre au roi les pouvoirs qu'il avait daigné lui
confier (*), qu'il eût été honteux de rester en arrière, et que
leurs démissions simultanées, destinées peut-être à être sui-
vies d'un grand nombre d'autres, pouvaient mettre le gou-
vernement dans un terrible embarras.
A vrai dire, à mesure qu'ils voyaient s'approcher cette
échéance fatale des démissions, les meneurs de toute l'afl'aire.
(') Remontrances du Parlement de Paris, 6 sept. 1765.
(2) Procès, I, 285,
(3) Lettre du Parlement de Rennes au roi, 4 mai.
(*) Les démissions de Pau furent données le 17 mai. La série des mémoires,
remontrances, arrêts du Parlement et du conseil, qui précéd;iit toujours ces gran-
des crises, avait commencé dès le 15 novembre 1763, M. de la Gascherie a été
accusé d'avoir entretenu des intelligences avec plusieurs des magistrats de Pau.
Il avait pu en fréquenter quelques-uns pendant son séjour à Versailles et était,
paraît-il, apparenté au président Charité, du Parlement de Pau.
328 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
les plus compromis dans l'intrigue, MM. de la Gaschcrie, de
Montrcuil, de Kersalaiin et de la Chalotais, modifiaient visi-
blement leur attitude. On les entendit, dans les premiers
jours de mai, parler contre les démissions, même avec lar-
mes, et jusqu'à se faire adresser quelques observations fort
aigres par quelques-uns de leurs collègues les plus force-
nés ('). Cette conversion était-elle sincère? Rien, par malheur,
n'est plus douteux. Ils ont allégué, à leur décharge, les dé-
marches de INI. de Caradeuc auprès du maire de Rennes, du
syndic des procureurs et du bâtonnier des avocats pour obte-
nir d'eux qu'ils conjurassent le Parlement de renoncer à son
projet de démissionner. Ils ont allégué encore un Mémoire
que le procureur général aurait répandu pour détromper le
public sur le montant véritable des sols pour livre, que les
Nantais estimaient beaucoup trop haut (^).Ils ont invoqué les
sentiments de gratitude que M. de Laverdy exprimait à M. de
la Chalotais dans une lettre postérieure aux démissions ('),
sans vouloir remarquer que cette lettre prouve bien la niai-
serie du ministre, mais laisse entière la question de la sincé-
rité du procureur général. En réalité, Faction prépondérante
qu'ils exerçaient sur le Parlement leur eût rendu très facile,
pour peu qu'ils l'eussent sérieusement voulu, de l'arrêter sur
la pente fatale qui le menait à sa perte. Ils ne firent jamais
pour le contenir que des démarches tardives, équivoques,
douteuses, et les paroles de modération qu'il put leur arriver
de prononcer ne pouvaient pas et ne devaient pas d'ailleurs
donner le change sur leurs véritables intentions. Celles-ci,
très certainement, n'étaient pas de ménager le ministère {*),
(') Bulletin d'un correspondant anonyme de d'Aiguillon, 17 mai, H. 436.
(-) Procès, II, 97. (Interrogatoire de M. de la Chalotais, 5 fév. 1766.)
(') Lettre du 24 mai, citée au Procès : « J'ai rendu compte au roi de ce que vous
me marquez que vous faites pour empêcher les démissions. Sa Majesté m'a paru
penser que vous remplissiez en cela ce qu'Elle avait lieu d'attendre de vous ».
Notons néanmoins que le correspondant anonyme qui renseignait d'Aiguillon sur
les incidents dont le Parlement de Rennes était le théâtre et, à sa suite, le Jour-
nal du commandement, ont cru que M. de la Chalotais a ressenti, au dernier mo-
ment, des craintes réelles. Nous croyons qu'il méprisait trop les ministres pour
avoir été accessihie à ce sentiment.
{'<) La lettre du marquis de Poulpry à M. de la Chalotais, du 25 juin 1765, cilée
au Procès, 1, 252, montre bien que, parmi les amis du procureur général, on envi-
sageait avec joie la possibilité de la chute de M. de Laverdy. L'abbé Chauveiin
avait pris dans un salon la défense du procureur général : « 11 n'est pas reconnais-
sable et est impatientant par ses mauvais raisonnements, déclare le correspondant
DUPLICITÉ DE M. DE LA CHALOTAIS 329
V
et la pacification de la province, pour laquelle Tinfortunc
M. de Laverdy était prêt à faire tous les sacrifices, n'était pas
ce qui leur tenait à cœur. Mais ils jugeaient prudent, cette
fois encore, de paraître avoir servi, et cette précaution était
peut-être moins prise contre les rigueurs possibles du gou-
vernement, dont l'excessive faiblesse ne pouvait guère les
effrayer, que dans le but de ne pas s'aliéner le Parlement de
Paris, dont l'appui était nécessaire, et où quelques amis per-
sonnels (') du contrôleur général blâmaient l'entêtement inouï
de la magistrature rennaise..., bien qu'ils n'aient pas hésité,
peu de temps après, à épouser sa cause avec chaleur.
Xous croyons donc que le Parlement était parfaitement
certain de ne pas infliger à ses procureurs généraux une
déception trop cruelle, lorsque dans ses assemblées des 13 et
14 mai il persista dans ses arrêtés antérieurs. Les démissions
auraient peut-être été données sur le champ, si les quatre
mandés n'avaient tenu à les retarder. Quelques magistrats
s'obstinaient encore à croire M. de la Chalotais disposé à les
empêcher et désiraient ardemment une démarche de sa part
qui pût leur fournir un moyen décent de se tirer d'une situa-
lion fort critique. Le bruit courut que M. de la Chalotais avait
préparé pour l'assemblée du 17 mai un réquisitoire recon-
naissant que les droits des fermes étaient droits domaniaux,
de M. de la Chalotais... Il lui fallut entendre que tout le monde était excédé de la
hauteur et de la dureté de son cher ami qui ne pouvait se soutenir encore long-
temps dans sa place... Il nous dit qu'il croyait bien que son ami ne tiendrait pas
encore longtemps et que nos affaires de Bretagne en seraient cause; mais que,
quand nous l'aurions perdu, nous ne serions pas longtemps sans le regretter et
que nous le pleurerions de larmes de sang. En attendant les larmes, cela nous fit
rire ».
Duclos, ami intime de La Chalotais et qui peut être considéré comme l'écho des
opinions du procureur général, a peut-être fait allusion à M. de Laserdy dans ce
passage de son Voyage en Italie (1766) où il explique les raisons qui l'avaient porté
à quitter Paris :
« L'affaire contre M. de la Chalotais était alors dans toute sa force... Je m'étais
expliqué si souvent et si publiquement sur le brigandage des auteurs et des instru-
ments de cette persécution... que j'avais fort déplu à quelques niinislrcs et surtout
à un certain intrus clans l'administration où il n'a porté que des talents de pro-
cureur et un orgueil stupide ne pouvant atteindre à la fierté. Sa sensibilité bour-
geoise s'était trouvée blessée de quelques plaisanteries qu'il m'attribuait et dont il
voulait faire des crimes d'Elat... Sachant ce qu'un tel ouvrier savait faire, je sui-
vis le conseil de m'absenter ».
(') Notamment l'abbé Chauvelin, et Lambert que Laverdy, dans une lettre éplo-
rée du 12 mai (H. 440), conjure de se porter « médiateur ».
330 LA BlŒlACi^'E 1:T IJ'l l>i;C DAIGIILLON
en conséquence concluant h débouter les Etals de leur oppo-
sition et à. laisser faire la perception des sols pour livre au
profit du roi ('). Très certainement un mot aurait suffi, de la
part des procureurs généraux, pour tout finir; mais ils se
gardèrent bien de prononcer ce mot. Ils déclarèrent simple-
ment n'avoir pas en leur possession d'exemplaire de l'arrêt
du conseil du 3 mai et firent remettre l'affaire au lundi sui-
vant, 20 mai. Ils prièrent en outre la cour de fixer le jour où
les gens des trois Etats seraient appelés à venir plaider con-
tradictoirement avec eux sur la perception des sols pour
livre; démarche grave, essentiellement suspecte, qu'ils ont
présentée comme inspirée par le désir de retarder les démis-
sions, mais qui pouvait avoir pour résultat de les rendre plus
inévitables et qui heurtait de front les défenses réitérées du
roi à son Parlement de s'occuper de cette affaire. Plus on
attendait, d'ailleurs, et plus le parti des démissions gagnait
de terrain. Plusieurs de ceux que d'Aiguillon appelle les hon-
nêtes gens et que l'on commençait déjà en Bretagne à dési-
gner sous le nom de royalistes, excédés de tout ce qui se pas-
sait et indignés de voir le Parlement se laisser ainsi mener
par une poignée de factieux, envisageaient le parti des démis-
sions sans trop de répugnance; car cet événement semblait
devoir procurer au moins cet avantage de forcer le gouver-
nement à une réorganisation du Parlement, qui ferait dispa-
raître un certain nombre de collègues peu estimables (■).
Quant à M. de Laverdy, habitué comme il l'était à discer-
ner partout les ténébreuses manœuvres de la Société de Jésus,
il ne voyait que la main des jésuites dans les événements de
plus en plus graves dont Hennés était le théâtre. Il était con-
vaincu que c'était cette compagnie redoutable qui menait le
Parlement à sa perte, et qu'elle avait su faire servir à ses des-
seins ceux môme des magistrats qui lui étaient le plus hos-
tiles, et jusqu'à M. de la Chalotais lui-même, qu'il voyait avec
(!) Bulletin du 17 mai (II. 436).
(-) Toutefois, cette politique dangereuse qui consiste à faire sortir le bien de
l'excès du mal ne fut jamais portée jusqu'aux actes et elle n'eut jamais l'appui ni
l'approbation de d'Aiguillon. Ce sera seulement parmi les conseillers hostiles aux
démissions qu'il trouvera les éléments vraiment solides et sérieux de son Parle-
ment reconstitué, et son opinion sur la conduite des démettants restera toujours
fort sévère. 11 ne marchandera pas, au contraire, son approbation, et même son
admiration, aux ecclésiastiques qui déconseillèrent les démissions.
M. DE LA CHALOTAIS ACCUSÉ d'ÉTRE l'aGENT DES JÉSUITES 331
une douloureuse stupéfaction enrôlé à son insu dans les rangs
de l'armée noire, et qu'il conjurait avec larmes de vouloir Jiien
regarder autour de lui : « Vous servez sous des drapeaux
» étrangers, vous et vos Messieurs... (') Les jésuites et leurs
» adhérents ne peuvent trouver de ressource que dans le trou-
» ble et le désordre, il est donc de leur intérêt d'en exciter; il
» s'en élève de tous côtés, et quand? A la veille d'une assem-
» blée du clergé qui sera des plus orageuses Je ne peux
» m'empêcher de gémir des maux de l'Etat, de ceux de la ma-
» gistrature dont je serai toujours membre de cœur et d'esprit
» et de voir que ce sont ceux qui, par une conduite sage et sou-
» tenue, devaient sauver la patrie, qui s'ébranlent tous en
») bataillon carré pour la perdre et donner le dessus à leurs
» ennemis... » Son âme était pleine des plus sinistres pressen-
timents et cependant il se raccrochait convulsivement à l'es-
pérance de rompre, à force de concessions, cette fatale coa-
lition des jésuites et des jansénistes contre lui. Son désir
passionné de rétablir la paix à tout prix l'amena même, le
18 mai, au sortir d'une conférence avec le roi à Marly, à écrire
à M. de la Chalotais l'étonnante lettre que voici (^) :
« Au reçu de la présente. Monsieur, vous irez, je vous prie,
» quelque heure qu'il soit, en faire part au premier président
» et vous concerter avec lui ainsi que vous m'avez mandé que
» vous avez fait en dernier lieu. Le roi a bien voulu se laisser
» toucher de la situation du Parlement de Rennes, et venir à
» son secours. Il adresse des lettres patentes : 1° pour suspen-
» dre la levée d'un sol pour livre sur les octrois de quelques
» villes, et des deux sols pour livre des octrois {sic) (') ; 2" pour
(') Lettre du 12 mai (II. 440). — Laverdy, de son côté, ne devait pas être toujours
à l'abri de cette formidable accusation. Le I'oi7it de vue, un des principaux libel-
les qui furent faits contre Maupeou, explique tout au long comment la redoutable
Société avait sur le contrôleur général un empire dont il était à peu près le seul à
ne pas s'apercevoir, et comment l'arrêt du conseil du 21 nov. 1764 qui prononça
sa dissolution fut en réalité un service qu'il lui rendit, parce qu'au lieu de bannir
les jésuites, il leur conservait en France une certaine sorte d'exislence. Les Par-
lements eurent la faiblesse d'enregistrer cet arrêt qui comblait les vœux secrets
des jésuites et laissait lecbamp libre à leurs intrigues. — Le Point de t)«e aurait pu
ajouter que M. de la Chalotais, lui aussi, n'était pas pur de toute compromission à
cet égard; car il s'était prononcé avec force en faveur de l'arrêt de novembre
1764 (Lettre à U. de Caradeuc du 4 déc. 1764. Procès, I, 228).
(-) Le brouillon en existe (H. 440).
(3) II a paru curieux de reproduire textuellement cette lettre, avec ses non-sens
332 l,A ItllIiTAGM:; ET LE DIT, I)'Al(iLILLO>'
» faire conlinuer la perception des deux sols pour livre en sus
» des droits des fermes générales ; 3° pour en accorder un quin-
» zième au profit du commerce de la Bretagne : et vous verrez
» par les lettres patentes qu'on a évité tout ce qui était capa-
» hle de faire querelle en les enregistrant ; 4° le roi vous autorise
» à retirer les lettres patentes du 7 novembre et autres en con-
» sé(juencc, parce (ju'après l'enregistrement de ces dernières
» lettres il n'a plus besoin des autres, et le I*arlement obtient
» en même temps ce qu'il désirait le plus, le retrait de celles
» du 7 novembre dernier; 4° [sic] enfin, il demande une dépu-
» tation pour répondre aux précédentes remontrances, de quoi
» on peut profiler pour charger les députés en termes modérés
» d'exposer ce qu'on peut avoir à dire sur le dernier arrêt du
» conseil que l'arrêt du Parlement du 26 avril a malheureuse-
» ment forcé le roi de donner. On n'a pu engager le roi à rien
» faire de plus, c'est même avec une peine infinie qu'on a ob-
» tenu ceci du dernier excès de sa complaisance. C'est un ulti-
» matum, et s'il échoue je vous assure que tout est perdu sans
» ressource aucune. Si au contraire on enregistre les lettres
» patentes, qu'on retire les précédentes, qu'on envoie la dépu-
» tation, on a lieu d'espérer de voir finir ce trouble menaçant
» qui s'élève comme un orage prêt à fondre sur la France ».
Cette lettre n'est jamais partie, et son destinataire n'a pas eu
la satisfaction de voir le ministre s'abaisser devant lui jusqu'à
cet excès de dégradation... M. de Laverdy, en effet, se serait
prêté volontiers à ces excessives concessions; il les avait con-
seillées le samedi matin 18, il les soutint encore le soir, mais
le roi ne s'y était résigne qu'avec une peine extrême. Les
choses n'étaient pas encore tout à fait décidées qu'il eut con-
naissance d'une lettre écrite par le Parlement de Rouen et
d'arrêtés pris par Bordeaux et Besançon à propos de l'afiaire
de Bretagne. Telle fut l'irritation qu'il en éprouva, qu'il leva
brusquement le conseil. Son dernier mot sur les magistrats
de ixennes fut celui-ci : « Attendre et voir ce qu'ils feront » (*).
Le 20 mai, M. de la Chalotais ayant apporté le texte de
l'arrêt du 3, 59 voix contre 26 décidèrent en principe que le
Parlement n'avait plus qu'.'j s'anéantir lui-même. MM. de Mont-
el ses confusions : elle montre dans quel désarroi se trouvait l'esprit du malheu-
reux contrôleur général, (jui semble avoir perdu de vue de quoi il était question.
M) I\l. Laverdy à La Ctialotais, 19 mai, IL 4iO.
DÉMISSION DU PARLEMENT (22 MAI 1765) 333
bourcher, de Villeblanclie, de Keranroy, Desnos des Fossés,
etc., avaient parlé fortement contre les démissions, quelques-
uns en ajoutant, il est vrai, qu'ils se rangeraient cependant
au parti que prendrait la majorité. Une commission fut char-
gée de rédiger les motifs de la grave résolution qu'on allait
prendre. Le mercredi 22 mai, jour solennel, son travail fut
apporté aux chambres assemblées, au nombre de 86 magis-
trats. C'était un résumé de toute l'histoire des troubles du
Parlement depuis l'envoi de la déclaration de 21 novembre.
On s'appliquait à y démontrer la parfaite régularité de toute
la conduite du Parlement ; s'il avait enregistré la déclaration,
ce n'était que relativement à lui, et sans qu'il eût jamais oublié
le droit des Etats d'y consentir ou de s'y opposer : l'acceptation
des Etats était nécessaire pour autoriser toute levée de deniers
dans la province, et leur opposition devant le Parlement légi-
time : le Parlement avait eu le devoir de la recevoir et avait le
devoir de la juger : les lettres patentes du 7 novembre et tout
ce qui s'en était suivi étaient donc contraires aux droits, fran-
chises et libertés de la province, et tendaient à priver le
Parlement de la plus importante de ses fonctions : des magis-
trats avilis par les imputations accablantes contenues dans
les réponses du roi, mis dans l'impuissance de faire respecter
ces lois dont ils devaient rendre le dépôt aussi intact qu'ils
l'avaient reçu, n'avaient plus qu'à consommer l'abdication
d'un ministère désormais inutile. « Si nous continuions nos
fonctions, disait le Parlement dans une lettre adressée le
même jour h toutes les autres classes, nous serions contraints
ou d'étouffer le cri de la loi, et ce serait trahir l'Etat, ou de
frapper du glaive de la justice les réfractaires à ses arrêts, et
ce serait désobéir au roi ».
Telles étaient les phrases déclamatoires qui servaient à
déguiser les véritables causes de tout l'esclandre, à savoir
l'entêtement, la mauvaise humeur, l'esprit de corps, l'amour
du désordre pour lui-même, l'espoir chez quelques-uns de
perdre le commandant de la province, la faiblesse et la peur
chez plusieurs autres, et ces derniers étaient certainement
les plus nombreux ('). C'est ainsi que beaucoup de ceux qui
(') Un personnage, dont les amis les plus zélés des Parlements ne pouvaient pas
et ne peuvent pas contester l'autorité, reconnaissait tout le premier la futilité des
motil's allégués pour justifier les démissions de Rennes, Dans une lettre du 5 août
334 LA BRETAGNK KT LK DTC D AIGUILLON
s'étaient prononcés le hiiuli contre les (lémissions en signè-
rent l'acte le mercredi. Les présidents de Montbourcher, de
(Uiiiteaugiron, de Robien, furent dans ce cas. Le président
de Cuillé, retenu chez lui p.ir la maladie, avait écrit qu'il ne
signerait pas : le premier président vint en personne lui ap-
porter l'acte de démission, et il n'osa refuser d'y ajouter son
nom. M. de Brilhac, absent aussi, céda également aux ins-
tances menaçantes qui lui furent adressées. M. de Villeblan-
che, qui s'était montré très vif contre les démissions, faiblit au
moment suprême : il déclara qu'il sacrifiait à son attachement
pour la compagnie son avis et sa charge, et qu'il allait signer
contre sa conscience : on lui cria de n'en rien faire : « mais
le ton de ceux qui parlaient ainsi, la fureur peinte dans leurs
regards, leurs gestes d'emportement, annonçaient à M. de
Villeblanche le sacrifice honteux qu'on exigeait de lui, et la
crainte l'emporta sur le sentiment intime de ses devoirs » (').
M. de Montluc fit aussi défection. Douze magistrats seule-
ment restèrent inébranlables aux menaces, aux insultes, et à
la séduction de l'exemple. Ces douze héros du devoir, ces
douze J. F.,, qui allaient servir de plastron à tant d'injures,
furent MM. Desnos des Fossés, de Maniière de Guer, Huart de
la liourbansais, de la Bourdonnaye de la Bretesche, Duparc,
de Caradeuc de Keranroy , Le Borgne de Coëtivy, de Grand'
Chambre ; le président de Langle de Coëtuhan, MM. de Ro-
sili et Blanchard du Bois de la Miice, alors de service en Tour-
nelle : de la Forest d'Armaillé, de la première des enquêtes :
et Conen de Saint-Luc, de la deuxième des enquêtes. Leur
supplice commença immédiatement. Qui pourrait retracer
toutes les avanies, toutes les persécutions raffinées qui leur
furent systématiquement prodiguées? Mis en quarantaine par
leurs ex- col lègues, menacés d'être exclus du Parlement, eux
et leur enfants, jusqu'à la troisième génération, montrés du
1765 (H. 436) au contrôleur général, qui avait soUicilé sa médialion, après tant
d'autres, pour terminer les troubles, Monclar, le fameux procureur général d'Aix,
déclarait le Parlement de Rennes inexcusable « d'avoir voulu suspendre de son
autorité une levée qui doit êlre uniforme dans tout le royaume, après avoir enre-
gistré lui-même, et après que toutes les formes usitées pour établir des percep-
tions semblables avaient été remplies. » 11 refusait le nom de « vrais et fidèles par-
lementaires » à tous ceux qui tracassent sans savoir où ils vont ■> et qualiliait de
folie une délibération que Grenoble venait de prendre en faveur de Rennes.
(') Journal du commandement, IV, 162.
PERSÉCUTIONS CONTRE LES « IFS )) 335
doigt dans les rues, traités partout de lâches et de traîtres,
tlétris, vilipendés, ils sont poursuivis jusque chez eux par les
imprécations publiques. Leurs femmes, désespérées, et finis-
sant par croire, à force de l'entendre dire, que leurs maris
sont perdus d'honneur, parlent de fuir à la campagne. Leurs
domestiques les quittent. Les procureurs décident de ne jamais
travailler pour aucun des ifs. Les porteurs de chaise votent
50 coups de bricole pour quiconque d'entre eux consentira à
leur prêter ses services. Des mains inconnues couvrent leurs
portes d'inscriptions injurieuses. A l'hôtel, on évite de s'asseoir
à la même table qu'eux. Leurs meilleurs amis se détournent
d'eux avec horreur. M. de Goyon de Marcé, étroitement lié
avec M. et M""" de Langle, affecte de ne plus les voir, et M. de
la Muce voit à Nantes son propre frère détourner la tête et
fuir sa poignée de mains ('). Et les auteurs de ces lâches et
cruelles persécutions étaient précisément ceux qui se piquaient
de réclamer avec le plus d'ardeur la pleine liberté des sufl'ra-
ges dans les délibérations des cours souveraines : comme si
la plus grave atteinte à cette liberté n'était pas ce système de
vexations organisé contre ceux qui avaient le courage, tou-
jours si rare, de voter selon leur conscience, et de ne point
sacrifier leur opinion à celle d'une majorité furieuse!
Quant aux démettants, au contraire, ils sont les héros du
jour, les glorieux martyrs de la plus sainte des causes, l'in-
carnation vivante de la patrie. Le petit peuple, qui s'est laissé
persuader, comme toujours, que c'est pour son bien qu'ils se
sont immolés, n'a pour eux que des applaudissements enthou-
siastes. Il les acclame sous l'accoutrement singulier qu'ils ont
(') Lettres et bulletins écrits de Rennes, 23 mai, 5 juin, 7 juin, 6 sept. etc. (H.
436 et 437). — La persécution s'étendit jusqu'à tous ceux qui avaient déconseillé
les démissions. Le prêtre Boursoul, gardien de l'hôpital Saint-Yves, à Rennes,
avait été consulté par M. de Langle sur la question de savoir si un magistrat pou-
vait, en conscience, donner sa démission, et avait répondu négativement : le mal-
heureux fut malmené de telle sorte qu'il sollicita de son évêque la permission de
quitter Rennes et d'aller terminer son existence dans quelque séminaire éloigné
(Lettre du 9 juin, H. 436). « Je ne vois point, disait-il, d'autre parti à prendre que
celui de me retirer, parce qu'étant inconnu aux puissances dont j'ai cru, pour
l'acquit de ma conscience, devoir plaider la cause, quels moyens puis-je avoir de
parer les coups qu'on pourra me porter ? >>
La note plaisante se mêla, comme d'ordinaire, au tragique. M. de Goëlivy atten-
dait la succession d'un vieil oncle, conseiller au Parlement, ^L de Keroullas.
Pour l'atteindre au point le plus sensible, la Bazoche se mit en tête de marier le
bonhomme, alors âgé de 80 ans.
336 LA BRETAGNE ET LE Dl <J d'aIGIILLON
adopté pour bien f;iire voir qu'ils ne sont plus magistrats,
liahit de couleur, cpée au côté, plumet au chapeau. Quelques-
uns, après avoir passé plusieurs jours à parcourir la ville et
à jouir de leur triomphe, rassasiés des ovations populaires,
se disposent à partir pour leurs terres. Mais il importe à la
cabale qu'ils restent tous, pour s'aigrir mutuellement, pour se
surveiller les uns les autres, pour empêcher des défections
toujours possibles et faire strictement tenir la parole qu'on
s'est secrètement donnée, de ne jamais reconnaître d'autre
Parlement que le Parlement intégralement reconstitué tel
({u'il était au moment des démissions. Aussi M. de la Chalo-
tais fait-il croire au contrôleur général qu'un séjour forcé à
Rennes les rendra sages, que l'ennui leur fera entendre raison
et les disposera à en passer par où l'on voudra (') ; et le ministre
(') C'est un des points sur lesquels M de la Chalolais s'est le plus vigoureusement
défendu. Il a fait remarquer que l'ordre royal de ne point désemparer de la ville
avait été expédié avant que sa lettre fût reçue, et il s'est plaint qu'une lettre de
Laverdy, à lui écrite le 3 juin 1765 et où ce fait était mentionné, ait été écartée du
procès. En cela M. de la Ciialolais a cherché évidemment à faire illusion, car ici
encore la décision imprudemment prise par le ministre prouve son incapacité, mais
elle ne prouve nullement que le procureur général n'ait pas sciemment donné au
ministre des conseils funestes. Ce qui serait intéressant, ce serait de savoir à quoi
s'en tenir sur l'authenticité d'une cerlainc lettre que M. delà Chalotais aurait écrite
postérieurement et où il aurait dit « qu'en donnant le conseil de faire rester le Par-
lement à Reimes après les démissions, il avait fait donner le bonhomme dans le
panneau ». L'original de cette lettre n'a pas, croyons-nous, été retrouvé, mais du
propre témoignage des compilateurs chalotistes du Procès instruit extraordinaire-
ment, il résulte que M. Fourché de Quéhillac dit un jour à la fille et au fils de M. de
la Chalotais, en présence de trois témoins, que leur père était inexcusable d'avoir
écrit cette lettre, qu'il en avait vu la copie entre les mains du duc d'Aiguillon, que
la lettre avait été interceptée à la poste. Ces preuves évidemment ne sont pas déci-
sives: mais un point incontestable, c'est que les raisons qu'a alléguées M. de la Cha-
lotais pour démontrer qu'il était impossible qu'il eût écrit cette lettre ne prouvent
rien (Cf. Procès instruit extraordinairemcnt. II, p. 110 et 111, en note).
M. de la Chalolais aurait été, semble-l-il, mieux inspiré en faisant valoir pour sa
défense que l'erreur de M. de Laverdy avait été aussi celle de l'iiUendant de Fies-
selles et du subdélégué Raudin. Tous deux en effet conseillèrent de forcer les ma-
gistrats à rester dans Rennes. Raudin pensait que le meilleur moyen de les amener
à résipiscence était de les laisser se morfondre dans la ville pendant la belle saison,
de les tenir sans cesse en haleine en annonçant des propositions qu'on se garderait
bien de leur faire : l'ennui les prendrait, le désir de revoir leurs terres primerait
tout, et les amènerait à faire eux-mêmes des propositions ; si au contraire ils étaient
dispersés, ceux qui n'auraient pas été consultés se feraient un point d'honneur de
faire échouer les négociations de leurs collègues (Lettres des 9 et 21 juin 1765, H.
436). Ces argumenlsétaient évidemment plausibles. Néanmoins Raudin et Flesselles
(qui lors de son arrivée fut en très bons termes avec M. de laChalotais) allaient, en
les répétant, au devant des désirs de la cabale. Raudin s'imaginait que les quatre
CÉLÈBRES BILLETS ANONYMES REÇUS PAR SAINT-FLORENTIN 337
mal avisé donne en plein dans le piège; il défend à tous de
désemparer de la ville de Rennes, s'imaginant sans doute que
les négociations, auxquelles maintenant encore il est bien dé-
cidé à recourir, en seront plus faciles à conduire, et ne voyant
pas que laisser les soldats en contact avec les chefs est préci-
sément le plus sûr moyen de prolonger et d'augmenter l'agi-
tation. Aussi celle-ci ne manque-t-elle pas de prendre rapi-
dement des proportions inquiétantes. Avocats, procureurs,
huissiers, tout le ban et l'arrière-ban de la séquelle parle-
mentaire, se metteut à l'unisson avec les démis. Dans l'arrêté
du 22 mai, il a été dit que les présidiaux et autres juridictions
inférieures seront invités à redoubler de zèle dans l'exercice
de leurs fonctions; mais on sait dans ce monde faire la distinc-
tion entre ce que dit le Parlement et ce qu'il désire : aussi
dès le 22 mai les procureurs du présidial de Rennes arrôtent-
ils, par vingt-six voix contre quinze, de suspendre toutes fonc-
tions, décision que leur syndic, M® Bidon, vient à la tète de
tout son corps signifier au sénéchal, M. de Coniac, et qui est
destinée à servir de modèle aux officiers de toutes les autres
juridictions de la province. Bientôt libelles et caricatures de
se répandre à travers toute la Bretagne. C'est d'abord (3 juin)
la fameuse gravure des ifs ou liste des présidents et conseillers
à la grecque du Parlement de Bretagne commençant le '2^ mai
17 65, où les noms des douze non-démis entremêlés des lettres
sacramentelles J. F. (lesquelles ne signifiaient pas du tout
judexfulelis, ainsique quelques bonnes Ames ont voulu le faire
croire) sont encadrés dans un cadre orné de J. F. et surmonté
d'un if, avec la légende « Ne sedeas in timbra ». Puis des ron-
deaux, des pièces de vers tournent en ridicule les non-démis.
On vise plus haut encore. M. de Saint-Florentin ayant écrit le
7 juin au premier président et à l'intendant de Flesselles,
une lettre dont les termes fort maladroits prêtaient à rire,
magistrats autrefois mandés à Versailles étaient désireux de trouver un accommo-
dement et qu'il fallait leur laisser le temps de regagner dans leur compagnie le crédit
qu'ils y avaient perdu pour avoir négocié pendant qu'ils étaient éloignés (Mémoire
du 21 juin;; en cela il était la dupe des manœuvres hypocritesdes quatre qui ne vou-
laient rien pacifier, mais qui croyaient utile de ne pas se compromettre personnel-
lement. Cette tactique leur était recommandée de Paris. Un parent et ami de M. de
la Gascherie, l'abbé de la Houssière, lui aurait, paraît-il, conseillé de se mettre
bien avec l'intendant et de lui persuader qu'on l'accusait à tort (Bulletin des 6 et
8 sept, à d'Aiguillon, H. 437).
d'Aiguillon. 22
338 L.V BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
cette lettre fut bientôt rendue publique (les ministres, plus
encore que les simples particuliers, n'étaient pas h l'abri des
indiscrétions de la poste) et donna lieu à plusieurs parodies
(|ue des mains obligeantes s'empressèrent de faire parvenir
au ministre, qui en eut la rage dans le cœur ('). Coup sur coup
il reçut, vers le même temps, la lettre anonyme (^) qui fut
reconnue par la suite lui avoir été écrite par un certain Bou-
querel, jeune homme k l'esprit mal équilibré, troublé par la
violence des propos qu'il entendait tenir et qui passait la plus
grande partie de son temps, sous prétexte de leçons de géo-
graphie et de mathématiques, auprès d'un certain Bourgleval,
ami et commensal de M. de la Chalotais; puis les billets ano-
nymes plus fameux encore qui devaient faire par la suite le
principal chef d'accusation contre le procureur général. « Dis
à ton maitre, disait l'un, que malgré lui nous chasserons les
douze J. F. et toi aussi ». L'autre était ainsi conçu et ortho-
graphié : « Tu es J. F. autant que les douze J. F. magistras
qui ont échapé à la déroute généralle. Raporte cecy k Louis
pour qu'il connaisse donc nos affaire, et puis écris en son nom
mais sans son su belle épitres aux douze J. F. magistra». L'émo-
tion et l'irritation furent extrêmes à Versailles. C'étaient des
billets de ce genre et de ce style que Louis XV avait reçus
dans les jours qui précédèrent l'attentat de Damiens. Quant
à Saint-Florentin, cette dernière insulte combla la mesure et
il ne prit plus conseil que de sa colère. Jusque-là le minis-
tère incorrigible avait été plutôt désireux d'engager des négo-
ciations : le contrôleur général, notamment, n'avait pas cessé
d'entretenir avec M. de la Chalotais et avec le premier prési-
dent une correspondance au moins inutile, et c'était évidem-
ment dans l'arrière-pensée de trouver un moyen d'entente
qu'il venait d'envoyer en Bretagne un nouvel intendant, M. de
Flesselles, en remplacement de Le Bret, qui venait de mourir
à la fin de mai (^). Mais quand ils se virent en butte person-
(') Cf. Appendice, VI.
(S) Id. VII.
(3) M. de Flesselles, que sa mort tragique au 14 juillet 1789 a rendu célèbre, était
alors connu pour avoir été, comme maître des requêtes, rapporteur de la commis-
sion du conseil établie par le roi pour examiner les constitutions des jésuites. Son
rapport avait été peu favorable à l'ordre et avait conclu à des modifications.
Son arrivée à Rennes, le 4 juin, donnait lieu à de graves ditlicultés. Devait-il
faire visite à tous les membres du Parlement ou n'aller que chezlesifs? En montrant
ARRESTATIONS DIVERSblS 339
iiellemeiit aux sarcasmes, ils ne pensèrent plus qu'à la ven-
g^eance et les lettres de cachet se mirent à pleuvoir en Bretagne.
Dans la nuit du 17 au 20 juin fut arrêté le graveur OUivault,
auteur présumé de l'estampe des ifs, qui fut conduit k la Bas-
tille; la marquise de La Roche, fortement suspecte d'avoir
fait servir son château du Boschet, avant et pendant les Etals
de 1764, aux conciliabules où s'arrêtaient les plans des fauteurs
de la résistance, et dont l'écriture fut reconnue dans la sus-
cription de paquets remplis de l'estampe des ifs, ne tarda pas
à prendre à son tour le chemin de la même forteresse, avec sa
femme de chambre et son chien ('); puis vint M, de la Bellan-
gerais, un des intimes de M. de la Ghalotais, oncle de M. de
Montreuil et d'un autre conseiller, M. de Lantivy, non pas,
comme le dit le quatrième Mémoire, pour avoir refusé de
faire de la musique dans un des concerts du duc d'Aiguillon,
mais pour avoir été, lui aussi, un des inspirateurs de l'estampe
des ifs. L'abbé de Boisbilly, chanoine de (Juimper, auteur de
la parodie de la lettre de Saint-Florentin à d'Amilly, fut cher-
ché plus longtemps; ce ne fut que dans la nuit du 5 au 6 juillet
qu'il fut arrêté au château de Pire sur les indications d'un
nommé Freslaut, policier qui s'était déguisé en colporteur et
trop de hauteur envers les démis, il courait risque d'ébranler, dèsle début, son auto-
rité : en n'en montrant pas assez, il risquait de paraître être venu en Bretagne pour
négocier. Il prit le parti de faire bon visage aux démis et en cela sans doute, bien
que Laverdy ait prolesté à Raudin que M. de Flesselles devait rester absolument
en dehors de l'afTaire du Parlement, il se conforma aux instructions confidentielles
des ministres. (Lettre du 21 juin à llaudin, H. 440). Raudin obtint de quelques ex-
magistrats, avec lesquels il négociait activement, ainsi que d'un certain nombre de
gentilshommes, qu'ils prévinssent M. l'Intendant : ils lui firent visite dès le 8 juin.
Le lendemain toutes furent rendues, et M. de Flesselles, dont on se défiait tout
d'abord et contre lequel existaient certaines préventions (on murmurait que son
père avait été laquais, puis commis, puis sous-fermier et son grand-père banque-
routier) plut généralement. Raudin put annoncer le 14 juin (II. 436) qu'il prenait
très bien et qu'on pourrait se servir de lui pour tenter quelque accommodement
avec les démis. M. de la Ghalotais, dans son quatrième mémoire, se vante d'avoir
pris le nouvel intendant sous son patronage et s'indigne fort que son protégé se soit
ensuite tourné contre lui.
(1) Une note de la main de Laverdy à propos de cette arrestation pourrait servir,
au besoin, à prouver que ces rigueurs n'étaient pas plus le fait de Saint-Florentin
que du contrôleur générai, et que par conséquent les imprécations de la Bretagne
auraient dû, en bonne justice, s'adresser au second tout autant qu'au premier, M. de
Laverdy recommande de demander à la prisonnière si ce n'est pas par M^^ede Pire
qu'elle a été amenée à se môler de ces affaires, si la dame Daunoisne l'a pas mise
au fait de tout ce qui se passe à la cour et au conseil, si elle n'a pas de liaisons inti-
mes avec le baron de Montmorency et M. de Goyon, etc.
3i() LA BRETAGNli ET LE DUC d'aIGUILLON
y avait révélé sa présence. Saint-Florentin ne reculait devant
aucun moyen pour découvrir les auteurs ou les complices des
troubles de la province, et il est incontestable que les procédés
les moins délicats furent parfois employés par lui. « 11 me
» revient, écrit-il le 29 juillet 1765 au premier président (*),
» que plusieurs des démettants du Parlement de Rennes sont
» dans le besoin et qu'une personne qui leur prêterait quelque
» argent pourrait apprendre d'eux des choses importantes au
» gouvernement. Tâchez de découvrir ceux qui sont dans ce cas :
» ne leur prêtez d'abord que quelque petite somme : et suivant
» le parti que vous en tirerez, vous leur ferez de nouveaux
» prêts. Vous pouvez pour cet objet dépenser jusqu'à concur-
» rence de 3,0001. Si cette somme ne suffit pas, et sur le compte
» que vous me rendrez des découvertes qu'elle vous aura procu-
» rées, je pourrai vous autoriser à dépenser davantage ». 11 est
douteux que le succès ait répondu à ces efforts trop dénués
de scrupule : les coups frappés sur ces comparses subalternes,
les seuls qu'on osât encore frapper, ne servirent guère qu'à
donner l'éveil aux personnages principaux et à leur faire sup-
primer à temps tous les papiers compromettants (^).
Toutefois, on commençait, dès lors, à s'attaquer à de plus
puissants personnages. L'arrestation, le 6 juillet, de Bouque-
rel, reconnu l'auteur de la lettre anonyme à Saint-Florentin
mentionnée plus haut, était évidemment faite dans l'espérance
de conduire jusqu'à l'inspirateur responsable de cette missive.
Bouquerel resta toujours muet sur cette question intéressante,
et il fallut, il faut encore se résigner à ignorer les choses
peut-être fort curieuses qu'il a connues ('). Mais, dès le 3 juillet,
(») 0. 461.
(*) Bulletin envoyé le 3 juillet au duc d'Aiguillon, H. 436. « Il est bien probable,
» pour ne pas dire certain, dit l'auteur anonyme de ce bulletin, que si dès la fin des
» Etats derniers on eût saisi les papiers de plusieurs personnes qui se montraient
» publiquement comme les principaux ressorts des intrigues entre les Etats et le Par-
» lement, on eût découvert la preuve évidente de toutes les menées : maintenant on
» aura profité du temps et des expéditions faites sur Bellangcrais et M™« de la Rocbe
» pour supprimer tout ce qu'on aura cru pouvoir donner quelque indice ».
C) Bouquerel avoua, dès les interrogatoires qu'il subit au Mans, devant le lieu-
tenant criminel de la sénécbaussée du Maine, pendant qu'on le menait à la Bastille,
être l'auteur de la lettre anonyme; il renouvela cet aveu dans son interrogatoire
du 7 septembre devant le conseiller au Parlement de Paris, Goislard, rapporteur.
Il persista d'ailleurs toujours à soutenir qu'il n'en avait parlé et n'avait eu aucune
intelligence avec personne. Notons toutefois que le bruit circula dans Paris que
dans les premiers jours de son emprisonnement Bouquerel aurait écrit aux minis-
ARRESTATIOiN DE BOUQUERKL 311
M. de Galonné, voyant les fameux billets anonymes à Saint-
Florentin, avait été frappe, parait-il, de leur ressemblance
avec l'écriture de M. de la Ghalotais et sa réflexion, faite à
haute voix, n'avait pas été perdue ('). Des experts en écriture
furent consultés : le 7 juillet, les deux experts Guillaume et
Boitel, sur présentation qui leur fut faite par le lieutenant de
police, M. de Sartine, des deux billets anonymes et de trois
lettres écrites de la main de M. de la Ghalotais, affirmèrent
de la manière la plus nette que les pièces de question et cel-
les de comparaison étaient incontestablement la production
d'une seule et même main. Dès ce jour, le procès de M. de
la Ghalotais se trouva virtuellement commencé. Si son arres-
tation tarda encore quatre mois, les causes en furent, sans
doute, d'une part, le peu d'homogénéité du ministère, inca-
pable de se mettre d'accord pour toute décision un peu grave,
et la crainte de déchaîner contre soi les autres Parlements;
d'autre part, le désir de ceux même de ses membres les plus
acharnés contre M. de la Ghalotais de se procurer contre lui
d'autres preuves que des vérifications d'écritures, de saisir
des traces de ses intrigues passées et présentes, de le pren-
dre, pour ainsi dire, en flagrant délit (^). Rien ne fut épargné
pour arriver à ce but, et une surveillance active ou, pour par-
ler le langage de ses amis, un espionnage scandaleux, fut
organisé autour du procureur général, trop bien renseigné
d'ailleurs et trop habile pour donner prise contre lui par des
faits matériels bien établis.
Toutefois, sans la peur que lui inspirait le Parlement de
Paris, le gouvernement n'aurait pas eu sans doute tant de
patience, car, dès le 12 juillet, des lettres patentes confièrent
à une commission, composée de trois conseillers d'Etat, MM. de
Bernage, de Sénozan et de Boynes, et de huit maîtres des
très, pour demander grâce, une lettre où il avouait avoir écrit sous la dictée d'un
monsieur qu'il ne connaissait pas, mais que son frère connaissait. (M. de Robien à
M. de Coniac, 26 juillet 1766.) Mais il reste incontestable qu'on ne tira jamais de
Bouquerel aucun indice contre M. de la Cbalotais, ni contre aucun autre des ma-
gistrats incarcérés.
(') Soulavie, Mémoires du ministère du duc d'Aiguillon.
{^) C'est pour cela que Randin fit, le 13 juillet, une descente chez le concierge
des prisons de Rennes. Cinquante-deux ordres d'emprisonnement ou d'élargisse-
ment donnés par M. de la Chalotais et quatre émanant de M. de Caradeuc furent
saisis. Quelques-uns devaient figurer au procès. (Procès, 1, 1 et sui v. ; I, 328 et suiv.)
342 LA BRKTAGNE ET LV. TH'C d'aIGUILLON
requêtes, 1\1M. Fargès, Journct, d'Agay, Esmangars, de Per-
nay, de .lonville, Douet de la Boullaye, de Reverseaux, avec
M. de Crosne, maître des requêtes, pour rapporteur, et M. de
Galonné pour procureur général, le soin de connaître des
libelles difFamatoires, écrits en vers et en prose, tendant à
attaquer l'honneur et la réputation de plusieurs des sujets et
des ministres du roi, des lettres et écrits anonymes injurieux
à son autorité, auxquels l'atlaire de Bretagne avait donné lieu.
Mais à peine cette commission fut-elle instituée que la crainte
du Parlement de Paris, où son établissement avait suscité un
vif mécontentement, la fit supprimer : et par une première
contradiction qui ne devait pas être la dernière, des lettres
patentes du 18 juillet renvoyèrent à la Tournelle du Parle-
ment de Paris, sous prétexte qu'une partie des faits s'était
passée dans son ressort, la connaissance de ces intrigues,
libelles et écrits anonymes ('). Le conseiller Goislard devait
remplir les fonctions de rapporteur. C'était un tribunal que
M. de la Chalotais ne pouvait pas redouter ; le Parlement de
Paris était précisément alors occupé à rédiger sur l'aflaire de
Bretagne des remontrances dont il va sans dire que d'Ai-
guillon faisait tous les frais. Aussi bien Bouquerel seul fut-il
décrété d'ajournement personnel et subit-il interrogatoire;
de l'expertise extra-judiciaire faite par Boitel et Guillaume
il ne fut aucunement question et on ne donna pas plus de
suite à la consultation d'un troisième expert, Royilet, que
M. Goislard avait appelé, et qui affirma aussi nettement que
ses deux confrères que la môme main avait écrit les billets
anonymes et les pièces de comparaison, malgré la pression
qui, paraît-il, aurait été exercée sur lui par Goislard pour
lui faire modifier ses conclusions (^). Les vacances survenant
bientôt après achevèrent d'interrompre cette instruction qu'on
était peu désireux de pousser avec activité, encore qu'on
s'étendît avec complaisance sur l'infortune de la Bretagne
privée de ses juges souverains : « Province livrée au désor-
(') D'après les Mémoires du ministère du duc d'Aiguillon, Laverdy, informé do
l'agitation menaçante du Parlement parisien, aurait ordonné de sa propre autorité
la dissolution de la commission et lancé les lettres patentes du 18 juillet sans con-
sulter le roi : « Je ne conçois plus rien, écrivait M. de Robien à M. de Coniac le
23 juillet, et je crois que si Mesnard lui-même parlait, il avouerait que bien des
choses sont inconcevables ».
(') D'après le Journal du commandement, IV, 249.
PASSE- TEMPS DES MAGISTRATS DAiNS RENNES 343
» dre et!iutuimilte,sans administration ni de police, ni dejus-
» tice, disait le Parlement de Paris dans ses remontrances du
» 6 sept. 1765, ne respirant que pour gémir, ne laissant échap-
» per quelques restes de voix éteinte que pour réclamer, n'exis-
» tant plus que passivement et pour porter en silence et dans
M l'amertume le joug du pouvoir absolu... Des deniers recueil-
» lis par de telles voies, sur une province réduite à une cons-
» ternation si universelle, sont des fruits d'amertume et de
» larmes dont il est impossible que le Père de l'État jouisse
» avec satisfaction ; une telle perception, fiU-elle môme légitime
» et exempte au fond de tout reproche, est plus pernicieuse,
» plus accablante pour l'Etat par l'exemple terrible qu'elle
» accrédite, qu'elle ne peut être fructueuse pour les finances. »
Pendant ce temps, les Rennais, bien que le mot d'ordre
fût d'affecter une douleur profonde des malheurs de la pro-
vince, et que l'interruption de la justice fût en effet une cause
de souffrance intolérable pour les nombreuses personnes qui
tiraient de la chicane leurs moyens d'existence, et pour les
malheureux prisonniers entassés dans des prisons malsaines
et trop étroites, sans espérance d'obtenir leur jugement (*),
ne songeaient qu'à mener joyeuse vie et à tromper par des
distractions variées l'ennui de leur séjour forcé à la ville. Ils
firent venir une troupe de comédiens (^). La chasse dans les
environs de Rennes leur procurait aussi un agréable passe-
temps. C'était un prétexte à réunions joyeuses, où l'on buvait
beaucoup, où l'on glosait fort sur les ministres, et au sortir
desquelles les jeunes gens excités se livraient parfois à
diverses incartades (^) fort difficiles à expliquer pour les his-
(') Aussi une tentative de soulèvement se produisit-elle dans les prisons au mois
de septembre. (Bulletin du 18 sept., 11.437).
(*) Bulletin du 6 octobre, H. 437. — Les actrices surtout procurèrent aux jeunes
conseillers, et parfois aussi à des conseillers plus âgés, des distractions très appré-
ciées. On se répétait à Rennes que MM. Foucher fils, du Bourgblanc, Cormier,
procureur du roi au présidial, Eveillard de Livois et de la Noue, ces deux der-
niers hommes plus que mûrs, avaient fait habiller en hommes quelques comé-
diennes, les avaient ainsi introduites dans le jardin des Bénédictins, et là avaient
fait tout ce qu'ils avaient voulu avec ces créatures. « Je ne veux rien assurer,
écrit le correspondant anonyme, mais rien ne me surprend, tant l'inconduite est
commune chez nos magistrats ». L'anonyme doit avoir dit vrai, car son impartialité
est prouvée par ce fait même que les noms cités ont appartenu aux deux factions
rivales du Parlement. Foucher fils et Eveillard de Livois ont fait partie du bailliage
dWiguillon, et Cormier figure sur le Tableau des Assemblées.
(3) Dans la nuit du 24 au 25 août, ^L Bonin de la Villebouquay fils, passant par
344 LA BRETAGNE Kl l-K DLC d'aIGLILLON
toriens qui s'obstinent à vouloir représenter les parlemen-
taires comme autant d'hommes vénérables et ])énétrés du
sentiment du devoir, recommandables par la dignité de leur
vie et la sévérité de leurs mœurs, et redoutables seulement au
crime. D'autres soutenaient avec le gouvernement une guerre
de plume dont M. de Laverdy lui-même avait donné le signal.
S'imaginant naïvement qu'il aurait gagné la partie quand il
aurait fait pénétrer dans ces esprits indociles la conviction
que les prétentions du gouvernement dans l'afFaire des sols
pour livre étaient historiquement fondées, il développait lon-
guement dans trois lettres au premier président (juillet, août
et septembre 1765) publiées sous le titre de Preuves de la
pleine souveraineté du roi sur la province de Bretagne, des
considérations historiques tendant à démontrer que la Breta-
gne avait toujours été sous la souveraineté de nos rois, que
les Mérovingiens et les Garlovingiens eux-mêmes avaient sou-
vent reçu et auraient toujours dû recevoir l'hommage des
ducs de Bretagne, que l'acte de 1532 avait été une réunion
et non pas l'union de deux Etats souverains, et que les pri-
vilèges accordés à la Bretagne n'avaient été que des faveurs
et des grâces dues à la bonté de François I"" et de ses succes-
seurs. En même temps il faisait répandre en Bretagne un
Mémoire historique, critique et politique sur les droits de sou-
veraineté relativement aux droits de traite qui se perçoivent en
Bretagne, ouvrage anonyme (*), qui ne laissait pas d'être fort
le champ Jacquet où commençaient à arriver des paysans des environs, apportant
leurs légumes en ville, trouva fort amusant de mettre l'épée à la main et de courir
sus à cette canaille, qui s'enfuit éperdue de tous côtés. La patrouille accourt au
bruit, puis se relire, sur la promesse formelle que l'agresseur sera immédiatement
désarmé. Quelques instants après, le président Saliou de Chef du Bois, croisant
de nouveau la patrouille et trouvant qu'un des soldats le considère avec trop
d'attention, l'apostrophe par B... et par F..., s'approche de lui et lui allonge un
soufllet retentissant. Le soldat le couche immédiatement en joue et eût tué l'inso-
lent, si son sergent n'avait eu le temps de détourner le coup.
Il est presque inutile d'ajouter que le Journal des événemenls qui ont suivi les
démissions, libelle parlementaire, donne aux faits une couleur différente : mais il
ne peut nier l'histoire du soufllet, et lorsque, quelques jours plus tard, les deux
héros de celte pitoyable équipée reçurent deux lettres de cachet, l'un pour Con-
carneau, l'autre pour Landerneau, leurs compagnons, quelque envie qu'ils en eus-
sent, ne purent pas tenter la moindre démarche pour les justifier.
(') Il a été attribué à Poullain-Duparc, à Abeille, alors employé dans les bureaux
du contrôle général et qui aurait par conséquent dans ce cas vendu sa plume au
ministère, comme précédemment il avait pu la prêter à M. de la Chalotais.
DISCUSSION HISTORIQUE SUR l'aCTE DE RÉUMON DE 1532 345
embarrassant pour les défenseurs de la conduite du Parle-
ment dans l'affaire des sols pour livre ('). L'opposition le sui-
vit sur ce terrain et ses chefs élaborèrent une réfutation en
règle des doctrines de M. de Laverdy. Dès le mois de juillet,
la volumineuse correspondance de M. de la Gascherie, son
assiduité à faire noircir par un scribe payé à raison de 30 sols
par jour des quantités considérables de papier, avaient attiré
l'attention des correspondants de la cour ('). C'était chez lui,
en effet, que se rédigeait la Lettre d'un patriote à une per-
sonne de distinction sur l'ancienneté et rimmutabililé des
droits que le Parlement et les Etats ont réclainés, à laquelle
il n'est pas douteux, malgré ses dénégations, qu'il ait pris
une part fort active, ainsi que M. de la Ghalotais et les autres
chefs du parti (^). Elle allait paraître, lorsqu'une perquisition
faite le 27 septembre à cinq heures du matin chez tous les
libraires et imprimeurs de Rennes amena la découverte chez
le libraire Ravaux du volumineux manuscrit. Selon l'auteur
de la Lettre, la nécessité du consentement des Etats à toute
levée de deniers était générale et ne souffrait aucune excep-
tion : les droits levés sur le commerce y étaient astreints
comme les autres, la chambre des vacations avait usé de son
droit et rempli son devoir en recevant l'opposition des Etats,
et le Parlement s'était vu dans la nécessité de défendre la
perception des droits tant que cette opposition subsistait.
D'autres passages allant au-delà de l'affaire de Bretagne
(quoique les libertés provinciales fussent partout soigneuse-
(•) L'ouvrage insistait sur la coiit radie lion flagrante qu'il y avait à considérer les
sols pour livre des droits des fermes du roi comme compris dans le secours extra-
ordinaire, et à soutenir cependant que l'opposition des Etats à ces sols pour livre
subsistait et devait être jugée. Il établissait que les sols pour livre des droits des
fermes avaient toujours été perçus sans le consentement des Etals et que la raison
elle-même indiquait que les droits perçus à l'entrée et à la sortie des ports devaient
être uniformes dans tout le royaume. >< L'ouvrage me parait solide, écrivait M. de
» Robien à ^L de Coniac, le 18 septembre, et difTicile à réfuter pour quelqu'un de
» bonne foi. Je trouve ce mémoire écrit d'une façon bonnête et même avec bien des
I) égards et des ménagements; nous en aurions moins si nous écrivions ». Telle
était la force de la prévention que l'ouvrage apprécié par un Breton avec cette
impartialité était regardé dans le public « comme une production inventée par un
» de ces courtisans sans pudeur qui osent favoriser tout ce qui peut tendre au des-
» potisme » (Bachaumont, 13 sept. 1765).
(2) Bulletin du 14 juillet, H. 608.
'}: Les lettres de I\I. de Flesselles (19 sept., 25 sept., H. 437), signalent les assem-
blées tenues à ce propos chez M. de la Ghalotais et autres.
340 LA HRIiTAGNE i:T I.i: DUC d'aIGUILLON
ment distinguées des libertés nationales et placées fort au-
dessus de ces dernières) étaient d'une portée générale : on y
exprimait le regret que les Etats-Généraux n'existassent plus,
en France, (|uc dans le vœu des peuples, le Contrat social y
était mentionné avec une faveur évidente, et le Parlement
représenté « comuic établi i)ar le concours de la volonté du
prince et de la volonté du peuple, pour tenir la balance entre
le peuple et le prince, pour être dépositaire et gardien des
droits respectifs de l'un et de l'autre », et empêcher « que le
règne de l'homme ne détruise celui des lois. »
Cependant, ces ouvrages de propagande, ces eilbrts tentés
de part et d'autre pour opérer la conviction ('), montraient que
le gouvernement n'avait pas perdu toute espérance de rame-
ner les esprits et que l'opposition, de son côté, sentait la
nécessité de prévenir des défections. L'époque de la rentrée
allait arriver et la prolongation du statu quo était évidemment
impossible; il fallait, de toute nécessité, que la justice fût
rendue en Bretagne. Le gouvernement désirait une concilia-
tion et l'espérait. Les rapports qu'il recevait de Rennes, les
lettres mômes que quelques-uns des démis écrivaient dans le
plus grand secret {^), lui apprenaient que l'influence des chefs
de parti commençait à baisser, et que plusieurs conseillers
n'attendaient qu'une occasion pour remonter sur leurs sièges
et mettre fin à une situation devenue intolérable pour tout le
monde. Les dernières remontrances du Parlement de Paris
(6 sept. 1765) lâchaient pied en quelque sorte, semblaient
reconnaître qu'il y avait eu dans toule l'aflaire plus de malen-
tendu qu'autre chose, et donnaient à entendre qu'il n'était pas
impossii)le de trouver un moyen de conciliation i^)\ on en fut
(') C'est ainsi qu'on voit Saint-Florentin, qui devait cependant avoir d'autres
soucis, ordonner au vice-chancelier et à Sartine de faire examiner avec soin une
Histoire de François !'='■ de l'abbé Uartigny, où il était question de la réunion de
1532, et recommander à l'académicien Gaillard, historien du même règne, de se
conformer avec exactitude à ce que le contrôleur général lui avait marqué sur le
même fait (lettres du 30 sept, et du 26 nov. 1765. 0. 461).
(-) Bulletin du 6 oct., H. 4.37. « Bon nombre {des démis) semblent faire bande à
» part et, très probablement, voudraient bien qu'un ordre particulier àchacund'eux
>j de reprendre, sous peine de désobéissance, les mit dans le cas de reprendre avec
'- honneur et sans blâme de la part des autres. »
(') Le Parlement de Paris y exprimait le regret que les lettres patentes du 7 no
vembre et tout ce qui s'en était suivi eussent posé la question générale du droit
d'opposition des Etats : « La marche eût été plus simple, elle eût été moins rem-
OiN TRAVAILLE A LA PERTE DE M. DE LA CHALOTAIS 347
très frappé dans l'entourage des ministres, car personne
n'ignorait les relations du Parlement de Paris avec les magis-
trats de Rennes, et ce qu'il disait pouvait être considéré comme
l'expression de leur pensée (^). Plusieurs projets furent for-
més et minutieusement étudiés au contrôle général f) ; l'in-
tendant s'enquit auprès de plusieurs des démis de leur inten-
tion de reprendre (^). Laverdy commença à espérer sérieuse-
ment que le mois de novembre ne se passerait pas sans que
ses vœux les plus chers fussent réalisés. Mais il importait
pour le succès de ces vues que les chefs de la résistance fus-
sent éloignés et mis hors d'état de nuire. C'est pour cela que
Duclos, ami intime de La Chalotais, partant alors pour la
Bretagne, fut avisé par M. de Saint-Florentin d'abréger son
voyage le plus possible et de fréquenter peu les personnes
dont la conduite déplaisait au gouvernement; que M. de Ker-
guézec reçut, le 9 octobre, une lettre d'exil pour Civray, et
quelques jours après le marquis de Pire une autre pour
Brives; et qu'enfin les cinq magistrats considérés comme res-
ponsables de la conduite du Parlement furent frappés à leur
tour plus durement, juste à la veille du jour où l'on avait
résolu de réunir la compagnie, et dans de telles circonstances
que le désir du gouvernement d'intimider par là les esprits
n'est pas douteux.
Depuis longtemps, leur perte était passionnément désirée
par ce groupe d'ennemis extrêmement ardents qu'ils s'étaient
faits en Bretagne. C'est un fait incontestable que le ministère
recevait depuis plusieurs mois nombre de lettres, de bulle-
tins, où leur conduite, et particulièrement celle des procu-
reurs généraux, était minutieusement racontée et sévèrement
commentée, qu'un véritable espionnage avait été régulière-
ment et savamment organisé autour d'eux (*), que nul de
plie décueils..., si on ne se fùl allaclié qu'à éclaircir le doute sur la légilimité au
fond des prétentions des Etats relativement aux droits de traite ». Peut-être : ce-
pendant les arrêts du conseil des 14 mars, 3 mai, etc., n'élaient bien relatifs qu'à
la question unique des droits de traite, et le Parlement de Bretag^ne ne leur avait
pas fait meilleur accueil.
(') Note de Gilbert de Voisins, nov. 1765, K. 712.
{^) K. 712, pièce 57; La Noue à Mesnard, 13 oct., FI. 437. La Noue goûtait peu
les projets où l'on ordonnait à tous les démis de reprendre ; il considérait un triage
comme indispensable, et en cela il voyait juste.
(3) Bulletin du 27 oct., H. 437.
(*) Cf. le bulletin du i" oct. envoyé par La Noue à Mesnard (H. 437) : « J'ai reçu
348 LA UHKTAGMi ET ]Ai DLC DAIGIILLON
leurs propos et de leurs démarches n'échappait h Toeil exerce
de leurs ennemis, et que des conseils de rigueur étaient pro-
digués, de Bretagne, aux ministres encore indécis. L'abbé de
Saint-Aubin. Le Minihy, j)rocureur au Parlement, Lasnier,
commissaire garde-c(Mes à I^andcrneau, la duchesse d'Aiguil-
lon elle-même, qui aimait son mari et qui poussait beaucoup
plus loin que lui le désir de tirer une vengeance éclatante de
la vilaine conduite du Parlement envers lui, La Noue, qui
était à Paris depuis le 22 septembre et qui entretenait avec
ses amis de Bretagne une volumineuse correspondance, Au-
douard, qui s'y rendit aussi vers la même époque, peuvent
être cités parmi les personnages les plus désireux de perdre
les procureurs généraux à tout prix. Mais ceux-ci, parfaite-
ment au courant des manœuvres de leurs ennemis et admi-
rablement renseignés sur ce qui se disait et se faisait en haut
lieu ('), se tenaient sur leurs gardes et évitaient de donner
prise. Le 2 septembre encore, Saint-Florentin le constatait
avec regret ("), les faits recueillis à leur charge n'étaient pas
suffisants pour entamer conlre eux une procédure criminelle.
Différents incidents qui se produisirent pendant les mois de
septembre et d'octobre parurent de nature à les compromettre
davantage. Tels furent l'enlèvement de la minute d'un testa-
ment déposé dans l'étude du notaire Berlhelot, par ordre de
M. de Caradeuc, qui n'a pu se disculper d'avoir employé la
violence et la menace dans cette aflaire, peu grave par elle-
même, mais qui montre avec combien peu de scrupule ce
procureur général se conduisait dans l'exercice de sa charge;
l'affaire de Turquety, procureur au présidial, obligé de quit-
ter Rennes pour éviter d'être arrêté par ordre de M. de Cara-
deuc; celle du frère Silvestre, qui eut aussi à se plaindre des
hauteurs et des violences du même procureur général; celle
la lettre de la même personne que j'ai chargée de la commission de Landerneau...
Je crains que ce nombre de fanatiques de Landerneau ne préjudicie à la mission
de notre liomme ». L'abbé de Saint-Aubin, au dire de i\L de Robien (lettre du
14 oct. 1765), savait ce qui se disait et ce qui se faisait dans l'intérieur de toutes
les maisons de Rennes.
(') Leurs correspondants à la cour étaient nombreux. A ceux qui ont déjà été
nommés, il convient d'ajouter le sieur Jousselin, substitut de La Chalolais, avocat
et conseil du prince de Condé en Bretagne, qui était alors à Paris (Bulletins du
14 juillet, H. 608; du 19 juin, II, 636; Rapport de Flesselles, 23 juin, ibid.).
{') 0. 461.
AUDOrARD 349
surtout d'Audouard, qui tut, senible-t-il, la goutte d'eau qui
fit déborder le vase et qui, ayant précédé immédiatement
l'arrestation des procureurs généraux, mérite un plus long
développement.
Subdélégué de l'intendant, correspondant de la commis-
sion intermédiaire, qui se reposait en grande partie sur lui
de l'assiette de la capitation dans la ville de Rennes, major
de la milice bourgeoise, chargé comme tel du commande-
ment du guet et du maintien de l'ordre public, investi, en
un mot, de toute la partie active et militaire de la police,
Audouard était dans Rennes un personnage extrêmement
important, celui peut être, parmi tous ceux qui détenaient
une part de l'autorité publique, que ses fonctions mettaient
le plus fréquemment et le plus intimement en contact avec
la population. Les adversaires de d'Aiguillon auraient pas-
sionnément souhaité d'avoir dans ce poste un homme à eux,
qui mit la répartition de l'impôt au service de leurs intérêts
et de leurs ressentiments, et conduisit la milice bourgeoise à
leur gré. Or Audouard n'était nullement l'homme qu'il leur
fallait. 11 apparaît, dans les documents malheureusement
bien rares qui le concernent personnellement, comme un
agent pénétré du sentiment du devoir et animé d'une inalté-
rable fidélité envers ses supérieurs, l'intendant et le com-
mandant de la province, incapable de se prêter ni par inti-
midation ni par complaisance aux manœuvres des artisans
de troubles et de désordres, apportant même à la surveil-
lance de leurs menées une attention et une clairvoyance qui
ne se trouvèrent jamais en défaut. C'est grâce ù lui que le
séjour de Rennes n'était pas devenu totalement impossible
pour les ifs et leurs partisans ('). 11 était un de ces hommes
rares, énergiquement trempés, que lescriailleries n'intimident
point, et qui semblent même trouver dans l'impopularité je
ne sais quelle âpre satisfaction, et quelle excitation secrète à
redoubler de zèle. Si Audouard avait vécu de nos jours, il
aurait été, semble-t-il, quelque directeur d'usine haï des
syndicats et apprécié de sa compagnie, toujours prêt en
temps de grève à apporter à la défense de la liberté du tra-
(') « Sans la vigilance du sieur Audouard en 17G4 et 1765, écrit le 16 juin 1769
» un des amis des ifs, adversaire du rappel de luniversalilé, nous n'eussions pas été
» en sûreté dans nos maisons » (II. 633).
350 L.V BRETAGNE ET LE DLC d'aKUILLON
vail une fermeté, voire nuime une passion, égales à celles du
parti contraire pour lentraver. Aussi a-t-il attiré sur sa tête
des haines implacables, dont on peut se faire une idée par
ce portrait que trace de lui l'auteur de la troisième Lettre
d'un gentilhojnme breton à un noble espagnol, un des plus
virulents pamphlets qui aient été publiés contre le comman-
dant et ses amis : « Un de ces monstres que le ciel irrité
» suscite quelquefois pour être le lléau de tout un pays ; qui
» violemment agités par tous les vices ne peuvent avoir de
» pensée que pour le mal, ni produire des actions au dehors
» que pour porter le trouble et la désolation partout où leur
» pouvoir peut s'étendre; qui aussi ennemis de leurs sembla-
» blés qu'ils sont idolâtres d'eux-mêmes, se font un jeu de la
» cruauté et mettent leur bonheur dans le malheur d'autrui;
» qui nés pour être sous le joug, abusent insolemment de la
» portion d'autorité qu'on leur confie pour tourmenter les hon-
» nêtes gens qu'ils détestent » Ce fonctionnaire modèle,
auquel d'Aiguillon ne reproche qu'un peu de vanité, vanité
fort excusable chez un homme qui rendait chaque jour les
services les plus signalés, et qui avait le droit d'en avoir
conscience, gênait trop l'opposition pour qu'elle n'ait pas
tout fait pour se débarrasser de cet importun surveillant. De
là la campagne entreprise contre lui, déjà commencée par
quelques escarmouches ('), et qui se prolongera au-delà même
du temps où Audouard aura dit à la Bretagne un éternel
adieu, puisque l'on verra encore son nom associé à celui de
d'Aiguillon dans le fameux procès de 1770.
11 arriva que dans la nuit du 6 au 7 octobre, à la suite
d'une foire où, de tradition, l'on buvait abondamment, une
rixe s'étant produite dans les rues de . Rennes entre un
nommé Habaud, ouvrier faïencier, et des porteurs d'eau qui
avaient bu trop de vin, la patrouille se saisit des huit particu-
liers auteurs de ce désordre et les emmena en prison. Leurs
femmes éplorées d'accourir sans tarder chez M. de Cara-
deuc, se plaignant que leurs maris aient été arrêtés dans des
conditions illégales; celui-ci, après s'être entendu avec son
père, leur conseille de dénoncer ce prétendu abus de pouvoir
au tribunal do police, juridiction composée de procureurs au
(') Cf. p. 122, 317.
AUDOUARD 351
Parlement, et ordonne à l'un de ces procureurs, Even, de
faire sur-le-champ une descente à la prison et d'interroger
ces huit individus ('). Les juges de police comprirent facile-
ment que le procureur général serait ravi de voir infliger à
Audouard une avanie, et lui épargnèrent le soin de témoi-
gner d'une manière plus explicite ses intentions. Ils rendi-
rent le 15 octobre un arrêt condamnant Audouard à oO livres
d'amende, faute par lui d'avoir prévenu les officiers de police
dans les vingt-quatre heures des arrestations faites par son
ordre, et lui enjoignant de se conformer dorénavant aux règle-
ments du Parlement, notamment à ceux des 3 mars 1749 et
29 mars 1750, et de ne plus mettre personne au cachot de
son autorité (^). S'attaquer à Audouard, c'était s'attaquer à
l'administration elle-même. Dès qu'il fut au courant de l'in-
cident, Saint-Florentin fit casser la sentence des juges de
police par arrêt du conseil, manda en cour les trois procu-
reurs qui l'avaient rendue, Even dès le 24 octobre. Bureau
et Bertier le 9 novembre, et les fit mettre tous trois à la Bas-
tille. C'étaient de violents parlementaires; Even avait écrit à
son beau-frère, l'alloué de Nantes, lorsque celui-ci était
pressé par d'Aiguillon de reprendre son service, une lettre
qui l'en avait empêché (^), et lorsqu'il fut mandé à Paris,
(') Du récit très circonstancié de Lingiiet (dont nous n'avons pu d'ailleurs véri-
fier l'exactitude), il résullerail qu'une trame véritablement infernale aurait été
ourdie pour mettre à ce propos Audouard dans un cas fâcheux. Le premier prési-
dent aurait donné l'ordre d'élargir Rabaud : les procureurs généraux auraient
donné l'ordre contraire, dans l'espoir qu'on aurait omis d'écrouer Rabaud régu-
lièrement. Vérification faite, les formalités nécessaires, avaient, hélas! été rem-
plies ; le procureur Even para le coup dans la mesure du possible, en falsifiant le
registre et en glissant une déclaration portant qu'au moment de son inspection
l'écrou n'était pas dressé. Ce serait cette manœuvre frauduleuse qui aurait servi à
imputer à Audouard une arrestation illégale.
(*) Il est assez difficile de se prononcer sur la régulai'ité de la sentence du 15 oc-
tobre, d'autant que les faits ont été racontés différemment. M. de la Chalo-
tais et les siens ont allégué le règlement du 3 mars 1749 qui ordonnait aux
patrouilles d'arrêter les délinquants et de les conduire dans les prisons ordinaires,
mais avec obligation d en faire rapport tous les malins avant huit heures au siège
de police, sous peine de 50 livres d'amende contre l'otlicier : et l'art. 3 du titre XVIII
de l'instruction du ler mai 1765 sur les milices bourgeoises, qui décidait que hors
les délits militaires, les ofTiciers et soldats de milice bourgeoise étaient justiciables
des juges royaux. Il s'agissait en somme d'un conflit assez délicat entre la juridic-
tion civile et l'autorité militaire; on saisit le premier prétexte venupour se venger
d'Audouard, qu'on haïssait.
(3; Bibl. de l'Arsenal, ms. 12263 (Arch. de la Bastille).
352 LA BHKTA(iNE ET LE DUC d'aIGUILLON
M. de la Clialotais, parait-il, dans une assemblée tenue chez
lui, déclara à sa femme que cet ordre était tout ce qui pou-
vait lui arriver de plus heureux et de plus honorable, qu'il
se chargeait de justifier son mari et de lui assurer la protec-
tion de son ami et parent Maupeou, et il lit souscrire aux
assistants une somme de GOO livres pour le couvrir de ses
frais de voyages ('). L'entente des procureurs généraux avec
les ennemis d'Audouard était certaine (^). Saint-Florentin
chargea F'iesselles de vérifier les faits récemment parvenus
à sa connaissance (^). La réponse de l'intendant fut sans
doute affirmative quant aux actes reprochés aux procureurs
généraux, car le parti de les arrêter, ainsi que les autres
chefs de l'opposition, fut pris désormais. On n'attendit plus
que l'arrivée à Rennes de forces militaires suffisantes pour
parer à toutes les éventualités. Le régiment d'Autichamp-
dragons, que Choiseul avait précisément résolu d'envoyer en
Bretagne pour j)unir la commission intermédiaire de diffi-
cultés faites par elle pour payer le logement d'un certain
nombre de cavaliers envoyés à l'école d'équitation (*), com-
mença vers la fin d'octobre à s'approcher de Rennes. Le
comte de Broc, maréchal de camp, chargé du commandement
par intérim pendant l'absence de d'Aiguillon, vint s'y établir.
Le 10 novembre, les détachements de dragons postés dans
les petites villes des environs affluèrent de toutes parts dans
Rennes. Le même jour, l'avocat général Duparc-Porée, dont
rintluence sur ses collègues était redoutée, avait été mandé
à Fontainebleau, où se trouvait la cour, et il n'en partit qu'un
mois plus tard pour être envoyé en exil h (Uiaudebœuf, près
Fougères. Toutes les précautions étaient prises, et l'on pou-
vait maintenant agir.
Le marquis de Broc et l'intendant avaient pris toutes les
dispositions nécessaires, dans le plus grand détail, et tout se
passa conformément au programme adopté. Pendant la nuit
du 10 au 11 novembre, les deux La Chalotais furent arrê-
(•) Bulletin du 27 octobre, H. 437), — Linguet afllrme d'autre part (Procédures,
II, 219) que pendant la détention d'Even, sa famille vécut des bienfaits de d'Ai-
guillon et de Flessellcs.
(*) On soupçonnait même M. de la Clialolais d'avoir diessé lui-même le réquisi-
toire que fit Liureau contre Audouard et d'avoir envoyé la sentence toute rédigée
(3) Lettre du 20 octobre, 0. 461.
(*) Lettre de M. de Uobien à M. de Coniac, 9 octobre.
ARRESTATION DE M. DE LA CHALOTAIS 353
tés ('), et malgré leurs tentatives multipliées pour retarder
leur départ jusqu'au jour et trouver des prétextes de com-
muniquer avec leurs parents et amis (*), ils étaient l'un et
l'autre en route dès 5 heures du matin pour le château du
Taureau, en face de la rivière de Morlaix, où ils devaient être
détenus provisoirement. Leur voyage s'accomplit sans inci-
dent bien notable, malgré plusieurs tentatives pour leur por-
ter sans doute, avec des consolations et des adieux, des avis et
renseignements fort utiles pour leur défense (^). Au château
de Taureau, prison redoutable et qui semblait parfaitement
choisie pour que les détenus y fussent soumis au secret ri-
goureux dont le gouvernement avait de longue date compris
la nécessité (*), ils furent sous la garde du commandant de
cette citadelle, de Lor, dont les libelles chalotistes ont fait un
geôlier féroce, une sorte d'IIudson Lovve, l'àme damnée
du duc d'Aiguillon, et qui, bien au contraire, non seule-
ment n'eut pas envers eux les procédés inhumains dont
M. de la Ghalotais s'est fait dans ses mémoires le narrateur
(') Qu'ils aient été prévenus à l'avance de leur arrestation imminente, ainsi que
leurs compagnons de captivité, et qu'ils aient eu le temps par conséquent de faire
disparaître tout ce qu'il était dangereux de laisser trouver, c'est ce dont il n'est
pas permis de douter. M. de Caradeuc a reconnu dans son interrogatoire (Procès,
II, 247} que sa femme lui avait dit, le jour même, que quelqu'un serait sûrement en-
levé, que les officiers de dragons avaient été cliercher de l'argent h la Trésorerie.
MM. de la Clialotais n'ignoraient rien de la surveillance active et des dénoncia-
tions dont ils étaient l'objet. «Vous voulez donc me perdre?» disaitM.de Caradeuc
au notaire Berthelot la veille de son arrestation, en apprenant que cet officier avait
envoyé à Saint-Florentin un mémoire de protestation contre la violence dont il
avait été victime, en étant forcé de livrer au procureur général la minute d'un tes-
tament (Procès, 111,90).
(2) Ils demandèrent à écrire, à parler à M. de Broc, à l'intendant, à avoir l'assis-
tance de leurs domestiques pour s'habiller, à embrasser femme et enfants : tout
leur fut refusé. On voit facilement, dans le récit même de l'arrestation fait par
M. de la Clialotais dans son premier Mémoire, qu'ils imaginèrent tous les moyens
possibles de gagner du temps. A peine est-il besoin de rappeler que les refus qui
leur furent constamment opposés n'étaient pas inspirés par une cruauté gratuite :
il y avait un puissant intérêt pour le gouvernement à ce que tout se fît sans bruit,
rapidement, et à l'improviste.
(3j M'ie de Locmaria, cousine de M. de la Chalotais, réussit à Morlaix à échan-
ger quelques mots avec eux.
(*) Mémoire non daté (et qui semble écrit dès 1760) rédigé dans les bureaux du
contrôle général, H. 345. Tous les événements de novembre 1765 y semblent pré-
vus à l'avance. On y insiste spécialement sur l'indispensable nécessité de surpren-
dre les conjurés par une arrestation inopinée et d'empêcher toute communication
entre eux et le dehors. C'est précisément ce h quoi le gouvernement ne pourra
jamais arriver.
d'Aiguillon. 23
ÎÎ54 LA ItllKTAGNi: KT LE DIT. d'aKIIILLON
complaisant, mais môme lit plus d'une fois fléchir en leur
faveur les ordres qu'il avait reçus. C'est ainsi qu'il est prouvé
par une lettre de reproches de Saint-Florentin à de Lor ('),
comme par les réponses de i\I. de Caradeuc lors de ses inter-
rogatoires (*), qu'ils eurent pendant les premiers jours papier,
encre et plumes à leur disposition, purent aller librement
dans la chambre l'un de l'autre, et que leurs domestiques,
enfermés avec eux, communiquèrent avec autant de person-
nes qu'ils le voulurent ; séparés ensuite, tenus au secret, et
confinés rigoureusement nuit et jour dans leur chambre sur
l'ordre formel du ministre (3), ils n'en continuèrent pas
moins à avoir avec le dehors des communications que la fai-
blesse ou l'inexpérience du commandant, et surtout la compli-
cité presque universelle des invalides de la garnison et des
gens de service (le parti n'avait pas eu beaucoup de peine à
les gagner), rendaient presque impossibles à éviter : un mes-
sager do M""^ de Caradeuc put pénétrer dans la prison et
s'entretenir avec les deux procureurs généraux {*) ; la fille du
cantinier du château servit d'intermédiaire entre le père et le
fils et transmit à celui-ci tout ce dont il avait besoin pour
préparer sa défense (^: ; les lettres patentes du 16 novembre
furent connues d'eux et M. de la Chalotais, à supposer qu'il
les eût ignorés jusqu'alors, fut parfaitement au courant des faits
dont il allait avoir à répondre (®). On a beaucoup insisté sur
les soufi'rances des procureurs généraux dans des chambres
malsaines, dont les fenêtres étaient masquées par des écha-
faudages, ne recevant l'air et la lumière que par en haut,
d'un ameublement sommaire, et peut-être insuffisamment
préparées pour les recevoir ; il importe de rappeler, pour
avoir des choses une idée plus exacte, qu'il n'y eut pas là de
vexation gratuite, de raffinement de cruauté pour leur déro-
(>) 19 novembre, 0. 461.
{'-j Procès, II, 167; II, 118.
i»j Saint-Florentin à de Lor, 55 nov. 1765, 0, 461.
(') Lettre de Saint- Florentin, 27 nov., 0. 461.
(*) Elle fut pour cela arrêtée et enfermée à Brest. Son interrogatoire, par .\u-
douard, révéla certains faits qui révoltèrent Saint-Florentin. Il écrivait à Flessel-
les le 15 février 1766 qu'il n'avait pu les voir sans surprise et sans indignation, et
que de Lor méritait une très sévère réprimande pour avoir si mal exécuté les or-
dres du roi. Un matelot de Morlaix fut pour la même inculpation détenu quelque
temps à Saint-Malo.
(6} Procès, II, 117,
DÉTENTION DE LA CHALOTAIS AU CHATEAU DU TAUREAU 355
ber la vue de la mer et les rayons du soleil (') : ce fut une
précaution nécessaire, d'ailleurs tardive et insuffisante, pour
prévenir des communications dont une multitude de gens
étaient toujours prêts à se faire les intermédiaires. Si de Lor
renvoya à M'"" de Caradeuc trois lettres écrites par elle, ce
fut encore pour exécuter, tardivement, une consigne des plus
strictes, deux fois réitérée, et M"^ de Caradeuc se serait épar-
gné ce refus si elle s'était conformée à l'ordre bien positif de
n'écrire à son mari que par l'intermédiaire de Saint-Floren-
tin. Si enfin, comme il en a été accusé, de Lor ne daigna pas
donner à M. de Caradeuc des nouvelles de sa femme (alors
enceinte de sept mois) il semble bien que celui-ci eût dû s'en
prendre à lui-même, ayant mis le commandant, par ses pro-
pos violents, dans la nécessité de ne plus le visiter (^).
Tandis que MM. de la Chalotais étaient ainsi dirigés sur le
château du Taureau, des scènes identiquement semblables
avaient lieu aux domiciles de MM. de la Gascherie, de la
Golinière etdeMontreuil. On remarqua la lenteur avec laquelle
M. de la Gascherie ouvrit sa porte : six réquisitions succes-
sives furent inutiles, et la force armée dut à la fin l'enfoncer.
Cette circonstance, et un incendie qui quelques jours aupara-
vant avait éclaté dans sa cuisine de la façon la plus opportune
du monde, lui permirent certainement de faire disparaître nom-
bre de pièces compromettantes, et les scellés qu'apposèrent
immédiatement ses nocturnes visiteurs ne recouvrirent qu'un
maigre butin. MM. de la Gascherie et de Montreuil furent diri-
gés sur le mont Saint-Michel, M. de laColinière sur Nantes. Un
sixième détenu, M. de Boudesseul, secrétaire des procureurs
généraux, fut aussi incarcéré à Nantes : il en sortit, après
13 mois de détention, pour être exilé à 20 lieues de Rennes.
En 1757, l'enlèvement de deux conseillers avait suffi pour
inspirer aux autres une terreur salutaire : la quintuple exécu-
tion du 11 novembre 1765 fut loin de produire la même
impression. Ordre avait été envoyé à tous les membres du
(') Abbé Bossard, Le Parlement de Bretagne et la royauté, p. 29.
(*) « N'ayant pas lieu d'être satisfait des procédés de ces Messieurs, écrit Saint-
Florentin à de Lor le 27 novembre, vous êtes bien en droit de n'avoir pas de com-
plaisance pour eux, et même vous dispenser de les voir ». « Vous pourrez, écrit-il
encore, user de loule l'aulorilé convenable pour qu'eux et leurs domestiques ne
manquent pas à ce qui vous est dû dans le château où vous commandez pour le
roi »,
356 L.V BRETAGNF. KT LK DUC d'aIGLILLON
Parlement de se rendre au palais le 12 novembre et là d'en-
registrer purement et simplement une déclaration du 8 novem-
bre où le roi, reprenant toute l'histoire de l'aifaire des sols
pour livre, ordonnait l'exécution de la déclaration du 21 no-
vembre 1767, la continuation de la perception des sols pour
livre des droits des fermes, déclarait nulles et non avenues
les démissions des membres du Parlement de Rennes, et leur
enjoignait de reprendre et de continuer sans interruption leur
service ordinaire. Tous furent exacts au rendez-vous, et vin-
rent, en robe, siéger à leurs places ordinaires, sauf cepen-
dant MM. des enquêtes, qui ayant aperçu sur leurs bancs
MM. de la Muce et d'Armaillé, affectèrent de s'écarter avec
horreur de ces faux frères et allèrent s'asseoir ailleurs. Mais
leur obéissance n'alla pas plus loin. On écouta avec un air de
pitié méprisante, et, selon quelques relations, avec des rires
insolents, la lecture de la lettre du roi et de la déclaration :
on regarda comme propos sans conséquence l'avertissement
timide du premier président, qu'un refus serait le malheur de
la province et la ruine du Parlement; et les démis repoussè-
rent tout d'une voix l'enreg'istrement pur et simple, exigé
comme condition nécessaire du rétablissement de la compa-
gnie. Le gouvernement eut même l'humiliation de voir quel-
ques-uns de ceux qui lui étaient restés fidèles passer cette
fois à l'ennemi. MM. de la Muce et d'Armaillé cédèrent à
l'effroyable pression qui était exercée sur eux et opinèrent
contre l'enregistrement. Seul de toutes les enquêtes, Conen
de Saint-Luc refusa jusqu'au bout d'aller grossir les rangs de
l'opposition, et persista ti affronter les insultes et les me-
naces de cette partie du Parlement, précisément la plus vio-
lente et la plus effrénée.
L'essai d'intimidation tenté par le gouvernement avait donc
tolalement échoué. Il se trouvait maintenant obligé de punir les
rebelles et de faire place nette pour le nouveau tribunal dont
la province ne pouvait plus se passer, l'administration de la
justice y étant en souffrance depuis près d'un an. Le 17 no-
vembre arrivèrent les lettres de cachet exilant hors de Rennes
tous les démis; les uns, au nombre de quarante-quatre, de-
vaient se tenir éloignés d'au moins vingt lieues de la ville :
c'étaient les plus exaltés, ceux qu'on considérait comme
impossible de ramener, MM. du Pargo, de Guerry, du Bourg-
EXIL DES DÉJIISSIO.NNAIRES 357
blanc, de Kersalaûn, de Lohéac, de Toucheprais, de Lanlivy,
etc., etc. ('); les autres, au nombre de trente-quatre, avaient
simplement l'ordre de quitter Rennes; c'étaient ceux qu'on
pensait avoir simplement cédé à l'intimidation et à la conta-
gion de l'exemple et qu'on croyait pouvoir regagner, MM. de
Kéroulas,de la Bourdonnaye de Montluc, Eveillard de Livois,
de la Biochais, P^abroni de la Prégenterie, etc., etc. Ainsi,
après six mois de tergiversations, on en arrivait à cette extré-
mité qu'on avait tout fait pour éviter; il n'y avait plus de Par-
lement de Bretagne ; il allait falloir constituer dans cette
province un de ces nouveaux établissements judiciaires qu'on
avait essayé plus d'une fois, et qu'on n'avait jamais réussi,
à fonder d'une façon durable; et pour surcroit d'embarras,
on allait être forcé de s'engager, sans s'être formé aucun plan
de conduite, sans avoir réuni les preuves suffisantes pour
obtenir une condamnation, dans une de ces déplorables aven-
tures judiciaires qu'un gouvernement doit éviter à tout prix,
parce qu'elles manquent rarement de tourner à sa confusion
et de valoir à ses adversaires, fussent-ils coupables, le pres-
tige et la popularité qui vont toujours à quiconque se dit et
parait être persécuté. On se trouvait dans cette situation sin-
gulière, qu'il s'agissait moins de juger les procureurs géné-
raux pour les crimes qu'ils avaient pu commettre, que de
découvrir des crimes à leur charge, parce qu'on s'était mis
dans la nécessité de les punir.
(') Beaucoup d'entre eux se rendirent à Vannes : comme cette ville était dans
une grande fermentation et était jugée « républicawe » on ne tarda pas à les
écarter, par de nouveaux ordres du mois de décembre, de ce foyer dangereux. Sept
magistrats qui s'étaient retirés à Nantes furent, pour la même raison, relégués en
divers endroits de la province.
CHAPITRE XII
LE PROCÈS DE M. DE LA CHALOTAIS ET LE BAILLIAGE d'aIGUILLON
Ce fut à son retour à Paris, le 16 novembre ('), que d'Ai-
guillon eut connaissance des graves événements qui venaient
de s'accomplir en Bretagne. Jusque-là il avait passé la plus
grande partie de l'année en déplacements continuels, tenu
sans doute au courant des divers incidents qui se succédaient
à Rennes par les bulletins que lui adressaient ses amis dans
la province et que son secrétaire Noël était chargé, de Paris,
de transcrire et de lui expédier, comme aussi de faire parve-
nir à Saint-Florentin (^), mais se renfermant la plupart du
temps dans le silence sur ces événements déplorables. Il ne
l'a rompu, à notre connaissance, que pour écrire le 20 juin un
chaud éloge de l'abbé Boursoul qui avait déconseillé les
démissions, et pour appeler le 3 juillet les rigueurs gouver-
nementales sur les auteurs des libelles et écrits injurieux au
roi qui venaient d'être répandus dans la province (^). Mais on
(') Journal du commandement, IV, p. 342.
(2) En affirmant que le duc avait ignoré tout ce qui se passait, Linguet est allé beau-
coup trop loin II n'est pas douteux que d'Aiguillon ait reçu des nouvelles de Bre-
tagne. Mais il est probable qu'au moins en octobre et dans le commencement de
novembre, il n'en a reçu que tardivement et après coup. Il avait passé le mois de
juin et de juillet aux eaux de Bagnères, celui d'août à Barbottans (village du dépar-
tement du Gers où se trouvaient des eaux minérales), était revenu en septembre
à Bagnères, puis avait voyagé dans le Midi de la France et le Nord de l'Espagne.
(') II. 436. Cette lettre du 3 juillet à Mesnard, où l'on a voulu voir la preuve que
d'.\iguillon inspirait de loin les actes de Saint-Florentin, ne contient aucun nom
propre et émet simplement le vœu que le roi venge sa majesté outragée : « Quoi-
» que je sois persuadé que les pièces curieuses que je vous envoie vous sont déjà
» parvenues, Monsieur, je me suis cependant décidé à vous les envoyer à toutévc-
» nement, le secrétaire que j'ai laissé à Paris pour transcrire les bulletins secrets
» qu'on m'adresse de Bennes m'ayant mandé qu'il n'avaitpas cru devoir joindre ces
» impertinentes platitudes aux nouvellesqu'il copie pour M. le contrôleur général et
» pour M. de Saint-Florentin. Je lui recommande par ce courrier d'avoir moins de
» discrétion à l'avenir et de vous adresser les bulletins destinés pour M. le contrô-
» leur général parce que vous en ferez l'usage que votre sagesse vous conseillera.
» Les auteurs de ces belles pièces sont connus, les ministres qu'ils attaquent feraient
d'aiguillon n'a pas conskillk li; i'rociIs de la cfialotais 359
ne voit pas qu'il ait été consulté ni qu'il ait donné son avis
sur les diverses déterminations prises par le ministère; on voit
même qu'il a tenu à être le plus loin possible de Versailles et
de la Bretagne tant que la crise n'était pas dénouée ('). En
particulier il fut tout à fait étranger aux derniers incidents,
étant alors en déplacements continuels à travers les Pyré-
nées, les Landes et le nord de l'Espagne, et séjournant rare-
ment deux jours de suite dans le même endroit. Jeu joué, ont
dit ses ennemis : comédie hypocrite organisée pour paraître
n'avoir eu aucune part à des actes de violence et à des coups
d'autorité dont il était au fond le véritable inspirateur, et dont
la responsabilité pèse sur lui tout entière ; n'était-il pas le
commandant de la province, chargé d'y exécuter les volontés
de la cour, et est-il admissible qu'il n'ait pas été consulté en
d'aussi graves circonstances ? N'était-il pas le neveu du
secrétaire d'Etat de la province, et celui-ci l'exécuteur ordi-
naire de ses vengeances? Cependant on a déjà vu bien des
circonstances où d'importantes mesures furent prises en Bre-
tagne non seulement sans son aveu, mais même contre son
opposition la plus formelle ; et, quant aux événements qui sui-
virent la démission du Parlement de Rennes, les contempo-
rains impartiaux et bien renseignés affirment qu'il n'y prit
aucune part. M. de Robien le dit et le répète dans sa corres-
pondance (^) ; le conseiller d'Etat Gilbert de Voisins le cons-
>> bien d'en rire et de les mépriser, si eux seulsen étaient l'objet, mais le roi y est
» trop oiïensé personncUementpour que la punition ne soit pas très sévère ou bien
» il faudra renoncer à le servir ». Cette lettre, postérieure aux premières arresta-
tions et venue trop tard pour inspirer la première consultation d'experts, n'a dû
avoir aucune influence sur les événements.
(•) Une très curieuse lettre de M. de Robien (14 oct. 1765) nous montre quels res-
sorts d'Aiguillon avait fait jouer pour se procurer une prolongation de congé.
« Lorsqu'il est parti pour aller aux eaux, le roi lui avait ordonné d'aller
>) ensuite en Bretagne; il fallait une lettre du ministre qui lui permîlde n'y pas aller ;
» la ducbesse a si bien fait que sans la solliciter elle l'a fait écrire. Elle s'est fait
« questionner sur les projets de son mari; elle a répondu qu'il irait en Bretagne,
» qu'il ne savait qu'obéir aux ordres du roi, qu'il ne craignait point les orages lors-
» qu'il obéissait, etc. On a eu peur de voir f/rossir l'orage et enfin on a fait ce
» qu'elle désirait ». Ainsi sa présence en Bretagne était considérée comme un obs-
tacle à la pacification. Peut-on douter, après cela, que ses adversaires fussent gui-
dés par des haines personnelles et non point par le souci des libertés de la province,
qui n'étaient nullement en jeu?
(^) Lettres du 8 juin, du .3 novembre, du 18 novembre, etc. « Je ne pense pas,
» mandait M. de Robien, quelque chose qu'on puisse dire là-dessus, que le duc y ait
)) la moindre part. Vous savez combien il est éloigné de ces sortes de punitions
300 LA IJRETA(iNE KT LK DUC d'aIGUILLON
tate aussi, en ce qui concerne les dernières décisions prises
relativement au Parlement de Rennes, et, chose particulière
ment probante, le constate avec une nuance de regret ('). Les
lettres particulières que d'Aiguillon adressait plus lard à
Saint-Florentin, et dont on ne peut sans doute suspecter la
sincérité, puisque d'Aiguillon n'avait aucun intérêt à y dégui-
ser la vérité et qu'il eût élé ridicule de chercher à le faire,
parlant à un ministre parfaitement au courant de ce qui s'était
passé, confirment entièrement ce témoignage : « Je n'ai. jamais
» eu, écrit-il le 16 février 1766 (^), de querelle particulière avec
» les prisonniers; ils m'ont attaqué, parce qu'ils ont redouté
» mon zèle pour le service du roi et pour le maintien de son
» autorité, qui mettait obstacle à leurs projets... Je n'ai ni sol-
» licite ni conseillé leur détention, et n'ai eu d'autre connais-
» sauce de leur affaire que celle que la relation que je suis
» forcé d'avoir avec leurs juges m'a donnée. »
Il Y a plus : si d'Aiguillon eût été consulté et que ses avis
eussent été suivis, il eût certainement refroidi l'ardeur de ses
amis de Bretagne à trouver des crimes aux procureurs géné-
raux, et montré ce qu'il y avait de dangereux à se lancer, sans
avoir en mains des preuves suffisantes, dans l'aventure du
procès. Lorsqu'il était encore à Bagnères, il avait été invité
par La Noue à faire déposer contre les La Chalotais l'abbé
de Saint-Aubin, les Geslin et diverses autres personnes; il
avait blâmé ce projet et invité La Noue à plus de modération.
La Noue, homme passionné et animé contre les La Chalotais
d'une haine furieuse, n'ayant pas tenu compte de ces conseils
et ayant prétendu embrigader parmi les témoins à charge
» On ne se le persuaderait pas en Bretagne, mais je suis bien persuadé intimement
» qu'il est affligé des malheurs qui nous menacent ».
(') Note de la main de Gilbert de Voisins, K. 712. Gilbert de Voisins cherche à
excuser l'échec du plan suivi en novembre 1765 : « On a pris ce qu'il a élé possible
)- de prendre d'éclaircissements sur les lieux ; le commandant était absent; il sem-
» blail qu'il ne voulût ou ne pût se mêler davantage de l'affaire; c'est du moins
>- l'idée où j'avoue que je fus alors ». (Or Gilbert de Voisins avait été lui-même pour
beaucoup dans le plan qui fut adopté, il avait été à même de connaître toutes les
particularités de cette affaire, et c'est son impression du moment qui a dû être la
vraie). Il ajoute que les dernières remontrances du Parlement de Paris semblaient
indiquer quelque disposition, de la part des parlementaires, à sortir de ce conflit
sans en venir aux extrémités, et que c'est dans cette espérance que le Parlement
fut réuni et les lettres patentes du 8 novembre rendues. C'est donc au ministère,
et nullement à d'Aiguillon qu'incombe la responsabilité de cette tentative avortée.
(2) H. 439.
D AIGUILLON N A PAS CO>'SEILLÉ LE PROCÈS DE LA (.HALOTAIS 361
l'homme du monde qui répugnait le plus à une semblable
intervention, M. de Robien, celui-ci, tremblant de se voir
compromis malgré lui dans des affaires auxquelles il tenait à
rester étranger, courut aussitôt porter ses plaintes et ses
lamentations chez d'Aiguillon, qui n'hésita pas à désavouer
formellement l'excès de zèle de son ami, et à promettre k
M. de Robien que sa neutralité serait entièrement respec-
tée ('). Très probablement, il n'eût pas hasardé la démarche
grave de l'arrestation des cinq magistrats (") ; non qu'il ne les
(') Lettre de M. de Robien à M. de Coniac. 3 déc. 1765. Cette lettre, qui met en
scène, dans tout leur naturel, quelques-uns des principaux personnages de cette
histoire, présente un grand intérêt : « L'été dernier, raconte i\L de Robien, M™e la
» duchesse d'Aiguillon me fit dire par INL de la Noue qu'on rassemblait tout ce qui
» pouvait L'Ire nécessaire pour perdre les Caradeuc père et fils, et qu'elle nie priait
» de passer chez elle le lendemain avec ledit La Noue, que sûrement j'avais con-
» naissance de quelques faits particuliers et que je les lui dirais; je répondis à La
» Noue que j'ignorais absolument la conduite et les actions de ces messieurs, que
» personne n'ignorait que tous mes parents étaient, ainsi que moi, brouillés avec eux
» et que j'avais pour maxime d'examiner beaucoup moins les actions de ceux avec
» qui j'étais brouillé que celles de mes amis, parce qu'elles m'intéressaient moins;
» qu'en conséquence, je n'avais rien à dire contre M\L de Caradeuc et qu'il était
» inutile que je fusse à celte conférence ». 11 s'y laissa cependant entraîner, mais
n'y ouvrit la bouche que pour faire l'éloge des procureurs généraux : << J'ajoutai
» que si ces messieurs avaient des ennemis, ils avaient aussi des amis, que leurs
» amis étaient même très vifs pour eux, et qu'il fallait qu'ils eussent des vertus socia-
» les; que je savais, par exemple, que le père était le meilleur de tous les pères et
» que le fils était excellent mari, qu'on m'avait beaucoup parlé de ses attentions pour
» sa femme ». Rien n'y fit et La Noue inscrivit quand même M. de Robien sur la
liste des personnes pouvant fournir des faits contre les procureurs généraux. Dès
qu'il le sut, M. de Robien, tout déconcerté, alla se plaindre à la duchesse d'Aiguil-
lon, qui lui conseilla, surtout avec le nom qu'il portait (*), de ne pas se faire le che-
valier de ces messieurs, puis au duc, dont l'accueil fut sensiblement différent :
« J'ai été très content de lui, il a senti mon mécontentement et combien il était
» fondé; il m'a dit que le sieur de la Noue était bien étourdi, qu'il lui avait écrit à
» Bagnères pour lui proposer de faire déposer contre les procureurs généraux les
» Geslin, l'abbé de Saint-Aubin et bien d'autres, qu'il avait, lui, blâmé ce projet,
» qu'il avait jusqu'à ce moment ignoré les faits dont je me plaignais, que c'était une
» bêtise, une platitude qu'il désapprouvait... Tout est iiaine, cabale, conclut- il, et on
» y veut mêler, envelopper, les gens qui les haïssent le plus; ce qui m'arrive prouve
» de plus en plus la nécessité de la discrétion et de la prudence. »
M. de Robien conserva de cette aventure un vif ressentiment contre M. de La
Noue. Très dévoué à d'Aiguillon, il le plaignait (lettre du G mai 1766) « de s'être
» enveloppé comme il l'a fait de gens méprisables et maladroits : la conduite du
» sieur de la Noue lui sera imputée. »
(*)Le président de Robien, le seul des présidents à mortier que d'Aiguillon n'ait
pas pu faire entrer dans son bailliage, était un des soutiens du parti chalotiste et
la similitude de nom (bien qu'ils ne fussent point parents) valut parfois au procu-
reur général syndic un mauvais accueil à la cour.
(2) Un recueil de notes sur l'affaire de Bretagne (H. 440), dont l'auteur ne nous
302 LA ItHKTAO.M': KT I.E 1)1 C liAltiriLI.ON
crût pas coupables : il ne doutait pas, au contraire, qu'ils
n'eussent trempe clans les intrigues les plus criminelles con-
tre le bien du service du roi; mais il ne pensait pas que la
preuve de ces intrigues put être judiciairement établie, et il
n'eût demandé qu'à une attitude plus ferme du ministère et
à une politique mieux suivie le moyen de les réduire à l'im-
puissance et de les faire cesser. En tout cas, ce n'eût pas été
à des juges d'exception qu'il eût confié le soin de connaître
de ce procès scabreux, mais au F^arlement de Rennes recons-
titué, amélioré et qu'il eût évité de frapper dans sa totalité,
comme on venait de le faire. Ce Parlement, en effet, n'était
pas coupable tout entier; un petit groupe peu nombreux,
mais d'autant plus digne d'égards, n'avait pas cessé de tenir
bon contre les avanies qui lui étaient prodiguées; le roi lui
devait et se devait à lui-môme d'honorer ces fidèles serviteurs
d'une protection particulière, et c'était mal s'acquitter de cette
dette que d'envoyer dans la province des juges étrangers,
suspects par conséquent, et que les populations n'accepteraient
jamais. La vraie méthode à ses yeux était de reconstituer
avec les non-démis, avec ceux des démis qui consentiraient à
reprendre leurs fonctions, et, en cas d'insuffisance, avec de
nouveaux éléments, un Parlement véritable, conforme au
droit et aux traditions de la province, et dans lequel celle-ci
pût prendre vraiment confiance. Telles furent les vues, peut-
être imprudentes, peut-être inspirées par une idée incomplète
des progrès qu'avait faits en Bretagne depuis six mois l'esprit
d'opposition, mais à coup sûr empreintes d'une véritable,
sinon d'une excessive modération, que d'Aiguillon développa
devant les ministres et devant le roi, dès qu'il eut été appelé
à Fontainebleau ('), et auxquelles il réussit à les rallier. Le
roi l'autorisa « à écrire ou faire écrire à ceux des membres
)) du Parlement les plus considérés dans la province, qu'on
» savait n'avoir adhéré aux actes de démission que par une
» condescendance déplacée pour l'avis du plus grand nombre,
» pour les engager à redemander leurs charges ou à les repren-
est pas connu, mentionne, à la date du 4 octobre 1766, une lettre où d'Aiguillon
aurait rappelé aux ministres « qu'il n'avait pas conseillé cette procédure crimi-
.. nelle, qu'il l'aurait combattue si on l'avait consulté, et qu'il la regardait comme
» devant avoir les suites les plus fâcheuses pour le service du roi et la tranquillité
» de la province ».
('; Le 20 nov., d'après Linguet; le 30, d'après le Journal du commandement.
ARRIVÉE EN BRETAGNE DE LA COMMISSION DU CONSEIL 3(33
» dre sur un ordre du roi ». Ainsi la fameuse commission tant
reprochée à d'Aiguillon n'a pas été son œuvre; dès le pre-
mier jour, elle fut destinée dans sa pensée à disparaître au
plus vite et à faire place à un tribunal régulier. Tel il était
en 1766, tel il sera encore lors de la grande crise judiciaire
de 1771, dont la meilleure solution, à ses yeux, aurait été non
pas de détruire les Parlements, mais de faire parmi eux un
triage et de décider le plus grand nombre possible des an-
ciens magistrats à entrer dans les nouveaux tribunaux (').
Tandis que d'Aiguillon entreprenait ces négociations, les
commissaires que le gouvernement avait, par lettres paten-
tes du 16 novembre, chargés de tenir le Parlement de Breta-
gne, se mettaient en route et arrivaient à Rennes. Ils étaient
quinze : trois conseillers d'Etat, Le Pelletier de Beaupré,
Guignard de Saint-Priest et de La Bourdonnaye (-), et douze
maîtres des requêtes, Fargès, d'Aine, Ducluzel (remplacé
peu après par Sénac de Meilhan), Journet, Daniel de Pernay,
Gliaillon de Jonville, Baudouin, Douet de la Boullaye, Chop-
pin d'Arnouville, Meulan d'Ablois, Gaze de la Bove, Le Noir.
Leur premier soin fut d'enregistrer un édit réduisant le Par-
lement à soixante officiers (un premier président, neuf pré-
sidents (valeur de leurs offices, 80,000 1.), cinquante conseil-
lers (valeur de leurs offices, 40,000 1.), deux avocats généraux
et un procureur général) et les chargeant eux-mêmes de
remplir les fonctions de ce Parlement jusqu'à ce qu'il eût été
'pourvu auxdits offices. Ils enregistrèrent également une dé-
claration ordonnant de nouveau la perception des deux sols
pour livre des droits des fermes, et des lettres patentes du
16 novembre les chargeant d'instruire et de juger le procès
des cinq magistrats détenus, prévenus d'associations crimi-
nelles, d'assemblées illicites, de correspondances suspectes,
de discours et d'écrits séditieux, d'envoi de billets anonymes
injurieux et attentatoires à la majesté royale. L'avocat géné-
ral Le Prestre de Chàteaugiron y était désigné pour remplir
les fonctions du ministère public; il se récusa, et pour ne
pas s'associer aux travaux d'une commission que les parle-
mentaires ne voulaient pas reconnaître, et plus encore à cause
de son ancienne inimitié avec MM. de laChalotais; c'est alors
(') Journal historique de la Révolution opérée par M. de Maupeou, 1^ déc. 1774.
(') Celui-ci refusa coustammenl d'aller en Bretagne.
'MVi LA iiiu;rA(j.M-: et i-k di c dak;! iij.o.n
que M. de Calonne fut choisi à sa place. Il arriva à Rennes
le 2 décembre, et dès le 3 sa plainte, qui visait les charges
mentionnées dans les lettres patentes du 16 novembre, fut
déposée et suivie d'un arrêt portant permission d'informer.
Le Noir procéda aussitôt à l'audition des témoins, tandis que
la commission se mettait en devoir de vaquer enfin à Tadmi-
nistration de la justice criminelle, si déplorablement inter-
rompue depuis près d'un an. Le o décembre eut lieu l'ouver-
ture solennelle de ses audiences; il fallut faire dire la messe
par un cordelier « à ce requis », le chapitre de la cathédrale
et les abbayes de Saint-Melaine et de Saint-George ayant
évité avec soin de se faire représenter h cette cérémonie; le
bâtonnier des avocats, Even, jugea utile d'être malade pour
avoir un prétexte légitime d'absence; malgré ces défections,
la séance eut un éclat suffisant, et MM. le Pelletier de Beaupré
et de Galonné purent prononcer, devant un auditoire assez
nombreux, deux discours tout à fait de circonstance sur les
devoirs du magistrat en général et, en particulier, sur l'obli-
gation où sont tous les juges de remplir les fonctions aux-
quelles ils sont assujettis par leur serment. Dès le lendemain,
la commission commença à expédier les infortunés qui, en-
tassés dans les prisons de Rennes trop petites pour les rece-
voir, attendaient leur jugement depuis des semaines et des
mois. Ils étaient deux cent trente-cinq, enchaînés avec des
anneaux de fer rivés sur l'enclume et gardés à vue par des
patrouilles de dragons. En cinq semaines, on en jugea cent*
seize. La série commença le 6 décembre par deux condam-
nations à la marque et au fouet qui s'exécutèrent sans aucune
difficulté, et sans qu'il fût besoin de prendre les précautions
militaires auxquelles on avait craint d'être réduit. C'était un
véritable succès pour la commission, qui trouva d'ailleurs à
Rennes un accueil meilleur qu'elle n'osait l'espérer, et certai-
nement très différent de celui que les démis, et parfois même
les non-démis, eussent souhaité ('), Elle jugea même quelques
(') Le fait est attesté par un homme dont les parlementaires n'auraient pas pu
contester l'autorité, le premier président du Parlement de Rouen, Miromesnil :
« Le public à Rennes, écrit-il à Laverdy le 20 janvier 1766 (Bib. de Rouen, ms,
>'816), a vu avec satisfaction la commission du conseil vider lesprisonsetjugerles
» procès criminels. La détention de M. de la Chalotais, son arrivée à Rennes pour
» la levée des scellés mis sur ses papiers, ont été considérées comme un spectacle
>' nouveau et intéressant; mais elles n'ont excité aucune fermentation dans le pays
commilncement du procès des magistrats 365
affaires civiles, les procureurs, qui avaient d'abord affecté de
s'abstenir, ayant peu à peu, la faim aidant ( ), capitulé, et
s'étant résignés à occuper. Quant aux juridictions inférieures,
elles se soumirent pour la plupart, enregistrèrent l'édit et la
déclaration, et la Bretagne jouit, pour la première fois depuis
quinze mois, d'une administration régulière de la justice {^).
Pendant ces événements, le procès de MM. de la Chalotais
et de leurs collègues commençait h s'instruire : on entendit
pendant le mois de décembre 1765 la déposition du notaire
Baudouin et celle de son collègue Berthelot, celle du frère
ignorantin Silvestre, celles de plusieurs cavaliers de maré-
chaussée qui avaient incarcéré des particuliers sur l'ordre des
procureurs généraux, et celles de divers procureurs qui firent,
en général, l'éloge des prisonniers; et les experts Boitel et
Guillaume confirmèrent les rapports déposés par eux cinq
mois auparavant : en somme, rien de bien décisif, comme
Saint-Florentin le constatait avec regret (^). Ceux qui savaient
quelque chose ne voulaient rien dire : ceux qui consentaient
à parler ne savaient rien(*). Ni le propos que M. de la Chalo-
tais aurait tenu devant la statue du roi, ni les intrigues du
Boschet, ni les manœuvres clandestines pendant les Etats de
» même ». On commençait à se lasser dans le public des démissions cl des cessations
de service. M. de Galonné a parlé, dans sa lettre au roi du l'-'' scptenjbre 1760, de
la popularité dont la commission jouit en Bretagne et des bénédictions dont elle
fut couverte. II ne semble pas qu'il ait altéré la vérité.
(') M. de Coniac en a vu, dès la fin de novembre, qui étaient réduits à mendier.
(-) Sénac de Meilhan raconte, dans ses Portraits du wni» siècle, comment la
froide barbarie de ses collègues dans l'exercice de ces pénibles fonctions le révolta
d'horreur. Une malheureuse notamment, accusée d'infanticide, émut de pitié ses
juges, sans cependant pouvoir fléchir leur sévérité. Galonné s'opposa à ce qu'elle
fût sauvée, et voulut que l'exécution eût lieu sur le lieu du crime, à Morlaix. La
victime fut exécutée par un bourreau improvisé et souffrit des douleurs effroyables.
Ce fut, du reste, la seule condamnation à mort que prononça la commission.
G'est très probablement cet incident qui a servi aux chalotisles à accréditer la
fable que M. de Galonné avait amené en Bretagne un homme à lui, un valet de
chambre bourreau, pour mettre à mort M. de la Chalotais. La commission, crai-
gnant que les bourreaux attitrés lui refusassent leur office (il y avait en effet des
précédents), avait cru nécessaire de se pourvoir d'un exécuteur des hautes œuvres
et elle avait mal choisi.
(3) Lettre du 25 décembre à Galonné, 0. 461.
(*) « On boursille pour avoir moyen de les gagner » dit une note à double entente
du recueil déjà cité, H. 440. Auquel des deux partis s'applique le mot on '.' Si on
veut l'entendre des ennemis de M. de la Chalotais, il faut avouer, en tout cas, qu'ils
furent peu habiles, car ils n'obtinrent rien. Les autres, au contraire, se ménagè-
rent des silences très précieux.
366 LA iihkta(;nI': et lk dlc d'aiguillon
1764, n'étaient prouvés. Les pciHjuisitions faites par Audouard
le 12 novembre chez le Père Launay, prieur des Jacobins de
Rennes, par Raudin chez l'avocat Etasse et chez le chanoine
Audren du l{oscouët,ne paraissent pas non plus avoir donné
de grands résultats. Les amis de M. de la Ghalotais triom-
phaient déjà, et répandaient le bruit que l'illustre accusé
était pleinement justifié sur tous les articles de plainte ('), et
qu'on n'avait trouvé autre chose à lui reprocher que d'avoir
correspondu sans permission avec M. Pitt (^). Mais les vérita-
bles charges contre les cinq magistrats ne furent découvertes
que lors des perquisitions et saisies faites à leurs domiciles
les 17, 18 décembre et jours suivants. Tous furent tirés de
leurs prisons respectives pour assister à Rennes à l'inventaire
de leurs papiers; bien que la plupart des pièces compromet-
tantes eussent été prudemment détruites avant ou pendant
leur arrestation, quelques-unes des lettres qui furent alors
saisies fournissaient des indices graves que leurs réponses
captieuses dans leurs interrogatoires ne sont pas parvenues à
affaiblir. L'opération accomplie, tous les cinq furent conduits
dans la citadelle de Saint Malo, sous la garde de M. de Fon-
tette, maréchal-général des logis. Les garanties que présen-
taient et la situation de ce château fort et le caractère de cet
officier avaient fait préférer Saint-Malo à Nantes, à qui on
avait un instant pensé, mais qui fut écartée à cause de ses
sentiments « républicains », de la moindre sûreté de son châ-
teau et du peu de confiance qu'en inspirait le commandant (').
Le fait est qu'on ne pouvait prendre trop de précautions. Pen-
(,') Miromesnil l'i Laverdy, 22 décembre 1765, Bib. de Rouen, ms. 816.
(-) Ce fait, dont il n'a pas été question dans le procès, a été vigoureusement nié
par M. de la Ghalotais, comme une perfide invention des jésuites. Certains des
amis de l'accusé y ont cependant ajouté foi : Michau de Monlblin en parla un jour
à M^e de Robien comme d'une chose avérée (Robien à Coniac, 28 janv. 1766), et
l'on voit par les réponses du libellisle Boctey (Cf. ch. XIV), que le bruit en était
répandu dans le public. Nous avons essayé, sans y parvenir, de tirer à clair ce point
curieux d'histoire. Nous avons fait faire en Angleterre, au British Muséum et au
Foreign OtHce, quelques recherches qui n'ont donné aucun résultat. 11 nous a été
aflirmé d'autre part que la correspondance de M. de la Ghalotais n'en avait jamais
contenu aucune trace. Aussi convient-il de tenir ce fait pour très suspect. Cependant
le bruit pui)!ic n'a pas du être absolument dépourvu do tout rondement. On constata
à Bonnes, en 17G5, la présence d'un grand nombre d'.\nglais, et le 8 juillet Saint-
Fiorontin avait recommandé h M. de Flesselles de veiller avec soin sur leur con-
duite et de lâcher de savoir avec qui ils élaient en relations.
{^) Observations (sans doute de M. de Galonné), déc. 1765, H. 643.
PRÉPARATIFS DE LA RECONSTITUTION DU PARLEMENT 367
daiit le trajet du château du Taureau à Hennés, M. de la Cha-
lotais fut averti par M. du Bourgblanc que le Parlement de
Bordeaux allait réclamer l'évocation de son affaire : d'utiles
indications sur les faits à eux imputés, sur les témoins entendus,
sur les récents arrêts du Parlement de Paris, furent remises
au domestique de M. de Caradeuc : et lorsque celui-ci, lors
de son passage à Rennes, passa une nuit aux Cordeliers, une
main adroite avait déposé sous une brique au pied de son lit
des papiers pleins d'intérêt (').
Il ne restait plus qu'à constituer le tribunal qui devait être
appelé à connaître définitivement de cette cause retentissante.
Plusieurs raisons, d'ordre fort différent, poussaient le gou-
vernement à renoncer à la commission et à la porter devant
des juges réguliers : les instances de d'Aiguillon, qui, comme
on l'a vu, tenait au rétablissementd'un Parlement de Bretagne
et avait même fait de la reconstitution de cette compagnie la
condition de son retour dans la province : la crainte de quel-
que éclat violent de la part des autres Parlements si le procès
de leurs confrères de Rennes était porté devant des juges
d'exception : déjà le Parlement de Paris avait pris, le 29 no-
vembre, un arrêté plein de menaces et adressé au roi le
8 décembre des représentations contre la commission de
Saint-Malo; enfin la persuasion où l'on était que lorsqu'un
F^arlement serait reconstitué, la crainte du retour de l'ancienne
compagnie s'évanouirait, et que les témoins, jusqu'alors ren-
dus muets par la peur des revenants, parleraient plus expli-
citement. Aussi, dès les premiers jours, le parti était-il pris
de borner le rôle de la commission à expédier les affaires les
plus pressées et à mettre en train le procès des cinq magis-
trats : en partant pour la Bretagne, (Jalonne emportait la
mission expresse de ne rien négliger pour aider à la recons-
titution du Parlement (-); les premiers jours de janvier 1766
étaient même le dernier délai qui lui fut fixé, car il ne fallait
(') Procès, II, 194, 195.
(') C'est ce qui résulte avec évidence des lettres de M. de Laverdy à son ami et
confident, Mironiesnil : n Le Parlement de Bretagne, lui mande-t-il (29 nov.) s'est
égorgé lui-même.., mais je ne suis pas sans espoir de le tirer de ces ruines... M. de
Galonné va y aller pour tâcher de profiler de toutes ouvertures à ce sujet » (Bib.
Rouen, ms. 816). M. de Galonné a dit quelque part qu'il n'avait jamais été d'avis
de faire juger par des commissions aucun accusé, dans aucun cas : cette assertion,
qui u pu paraître parado.xale, était donc, semble-t-il, rigoureusement exacte.
368
LA «lUiTAGiN'K ET LK DlC D AIGUILLON
pas espéi'er que l'on pût relai'der l'explosion si redoutée du
l'arlenient de Paris au-delà du jour des Rois, et Ton tenait
essentiellement à ce que le parti que l'on prendrait n'eût pas
l'air d'être forcé ('). Aussi importait-il de ne pas perdre un
instant. On prévoyait, il est vrai, que les premiers magistrats
rentrants s'empresseraient de se récuser dans l'affaire des
cinq prisonniers et que la commission devrait être maintenue
en Bretagne pour diriger l'instruction : mais le jugement
définitif devait être, en tout état de cause, donné au Parlement
dès qu'il serait suffisamment nombreux (-). C'est donc à tort
que l'on a prêté au gouvernement l'intention de faire juger
MM. de la Ghalotais et leurs collègues par des juges d'excep-
tion et triés sur le volet : outre que la commission n'était pas,
tant s'en faut, aussi disposée qu'on l'a prétendu à servir les
vengeances de Saint-Florentin (^) , son rôle, essentiellement
(') Observations de Galonné, déc. 1765, H. 643.
(*) On ne tenait pas d'ailleurs h ce que le nombre des rentrants fut, dès le pre-
mier abord, assez élevé pour que le Parlement pût connaître de suite de Fafîaire.
« L'état envoyé est de neuf, dit M. de Galonné dans ses observations ; c'est autant
qu'il en faut. 11 y aurait même de l'inconvénient à en admettre davantage dans ce
premier moment, parce qu'il faut que le nombre des non-démettants prédomine
pour former la récusation du procès criminel et qu'il ne reste pas sans eux un
nombre de juges suffisant pour s'en saisir. Ils sont bien déterminés à s'en défen-
dre par les moyens de récusation ; mais il faudra les voir venir, et ce ne sera
qu'ensuite qu'on pourra établir la commission pour continuer l'instruction jusqu'à
jugement définitif exclusicemenl. Gelte marclie parait inévitable et d'ailleurs elle
est bien plus régulière, bien plus propre à fermer la bouche de quiconque préten-
drait qu'on a violé les privilèges parlementaires et fait juger le procès par une
commission sans nécessité; il y aurait du louche à commencer par supposer la
récusation alléguée par les membres du Parlement régénéré avant même qu'ils
soient rentrés et remis en pied ». Les membres de la commission devaient donc
rester en Bretagne pour être à portée de continuer l'instruction sans perdre de
temps dès que le Parlement se serait récusé. En aucun cas, ils ne devaient juger.
« La commission passe à Saint-Malo, écrit Laverdy à Miromesnil après que tout
s'est passé conformément aux premières prévisions (23 janv. 176G, Bib. Rouen,
ms. 816) mais elle ne doit pas juger. Entre nous, elle va recevoir la déposition
de cinq ou six témoins qu'on croit très importants, et de suite décréter. S'il se
forme une recrue de dix ou douze membres du Parlement, comme on l'espère
très fort, ils pourront peut-être s'en charger, sinon on nous apportera les procé-
dures pour en apprécier la valeur. G'est ici un furieux jeu d'échecs •■. — 11 importe
de remarquer qu'au moment même où le parti était prié de renvoyer le procès au
Parlement, on prévoyait que la sentence de celui ci pourrait bien être tout autre
que le gouvernement ne souhaitait. <■ On ne doit pas se dissimuler qu'on entrevoit
déjà qu'il s'en trouvera qui inclineront pour la douceur et qui ergoteront sur le
geine de preuves .. (Mémoire du mois de décembre, H. 438).
(■') .\ussi l'auteur d'un mémoire anonyme (H. 438 ; serait ce M. de Galonné?) con-
seillait-il de ne pas même laisser aller la commission jusqu'aux décrets à pronon-
NÉGOCIATIONS DE d'aIGUILLON 369
provisoire et borné aux opérations préliminaires, ne devait
pas aller jusqu'à prononcer sur le sort des accusés.
D'Aig-uillon entama donc les négociations sans délai. II
s'adressa d'abord aux présidents de Montbourcher, de Cornu-
lier, de Gucé, de Châteaugiron, de Guillé, et à MM. de Brilhac,
de Villeblanche, de la Villebouquay père, de la Biochais,
Foucher père et Fourché de Quéhillac, conseillers. Ce petit
noyau reconstitué, il ne doutait pas de le voir rapidement se
grossir d'un certain nombre de magistrats que la timidité et
la faiblesse avaient seules poussés dans le parti des démis-
sions et qui ne demandaient pas mieux que de rentrer, tout
en souhaitant de ne pas rentrer les premiers. Tous ceux de
cette première fournée étaient doux, tranquilles, bons servi-
teurs du roi, ennemis du trouble et de la tracasserie (*), et
leurs dispositions bien connues du gouvernement, dont en ce
moment même il recevait, dans de curieux rapports émanés
d'un de ses correspondants, une nouvelle assurance (^), auto-
cer contre les accusés. « Il y a danger, disait-il, que les décrets ne soient pas tels
qu'il les faudrait pour remplir l'attente du public et en même temps pour affermir
les dispositions de ceux qui doivent rentrer. Il est aisé de sentir combien il serait
fâcheux, funeste, ruineux pour tout le projet, d'échouer sur l'article des décrets,
et combien dans le doute il serait préférable de laisser l'opinion publique en sus-
pens et dans l'étal oii elle est, qu'il serait facile de maintenir... A mettre l'événe-
ment dans le meilleur jour et à supposer que les avis du rapporteur et les conclu-
sions du ministère public prévalent, on ne voit de décrets de prise de corps à
échoir que contre M. de la Ghalotais et à tout tirer contre M. de Caradeuc,
d'ajournement personnel contre MM. de Montreuil et de la Golinière, et tout au
plus d'assigné pour être ouï contre M. de la Gascherie, s'il ne survient rien de
nouveau ».
(') Lettre de d'Aiguillon, 7 janvier, H. 4B9.
(■-) Liste de ceux sur qui l'on peut compter (H. 643) :
Le président de Gucé... Il y a certitude morale qu'il reprendra au premier ordre,
suivant les vues du plan; on compte avoir sa parole positive par une correspon-
dance qui est ouverte entre M^» de Flesselles et M™8 de Gucé.
Le président de Montbourclier... Il y a de fortes présomptions qu'on l'aura aussi
au premier ordre.
Le président de Gornulier... On croit que d'.\iguillon lui a écrit et on a tout lieu
de compter qu'il répondra d'une manière satisfaisante.
Le président de Ghâteaugiron... Nous en faisons notre affaire et ce sera chose
consommée d'ici à deux fois vingt-quatre heures.
Le président de Guillé... Il a donné samedi dernier sa parole très positive à
M. de Flesselles en connaissance de cause.
M. de Brilhac... Très assuré; on a sa réponse par écrit; c'est un homme d'un
vrai mérite.
Foucher... Il a donné sa parole à M. de Flesselles et on compte en avoir la con-
firmation par écrit. Il est de la connaissance de M. le contrôleur général et un mot
ij'AlGUILI.ON. 24
370 LA BRETAGNK KT LK UIIC d'aIGIILLON
risaient h penser que tous se décideraient facilement à repren-
dre le service et h adhérer sans restriclion aux dispositions
récemment prises pour l'organisation future du Parlement
de Rennes et pour la perception des sols pour livre. Aller
plus loin, dès le premier moment, eût été dangereux; on eût
risqué, ou de se heurter à des refus dont l'exemple eût été
funeste, ou de rétablir sur leurs sièges des magistrats dont le
premier soin eût été de provoquer avec le ministère quelque
nouveau conflit qui eût encore aggravé la situation ('). Ils
justifièrent les espérances qu'on avait fondées sur leur compte,
et sans la maladie, puis la mort, du Dauphin (20 décembre),
qui retarda l'expédition des mesures à prendre, le nouveau
tribunal aurait pu être constitué, comme on l'avait souhaité,
pour le 1" janvier ou pour le jour des Rois au plus tard. Ce
fut seulement le 28 décembre que d'Aiguillon reçut ses ordres.
Il se mit en route immédiatement, arriva à Nantes le l^"" jan-
vier 1766, y mena à bien les quelques négociations encore en
suspens, put apprendre au ministère que le succès de la
combinaison projetée était désormais assuré, et aussitôt furent
rédigées (9 janvier) des lettres patentes rappelant la commis-
sion et une déclaration ordonnant que le Parlement de Rre-
tagne serait désormais tenu par les non-démis et par ceux
des démis auxquels le roi jugerait à propos d'ordonner de
reprendre leurs fonctions. Ordre fut envoyé aux intéressés
de se trouver au palais le 16 janvier, sous peine de désobéis-
sance. Le 13, la commission enregistra son rappel; le 14,
de sa part, dont il serait très flatté, achèverait de l'alTermir de plus en plus dans
ces dispositions. M. le contrôleur général pourrait nous adresser ce mot d "écrit
pour en faire usage au besoin el suivant les circonstances, moyennant quoi, nul
doute.
De Villeblanclie... Nous le regardons comme à nous. Il lui a été écrit de bonne
part et on aura sa réponse satisfaisante d'ici à quatre ou cinq jours.
De La Villebouquay père... On a à son égard des espérances et des probabilités
très fortes; une personne qui a beaucoup d'empire sur son esprit lui a écrit et on
aura demain ou après-demain sa réponse dont on augure bien ».
(') C'est ce que d'Aiguillon représentait à M. de Montbourcher qui le pressait de
constituer au plus tôt le Parlement au nombre de soixante et qui éprouvait quelque
scrupule à faire partie d'une compagnie incon)plèle : <■ 11 serait de la dernière
imprudence, à moi qui ne suis venu ici que dans la vue de faire la pai.x du Parle-
ment avec le roi et de prévenir de nouveaux coups d'autorité de la part du minis-
tère, dont le mécontentement est au dernier degré contre la compagnie, de mettre
par trop de précipitation quelques-uns de ses membres dans le cas de désobéir au
roi et d'être punis par conséquent ».
CONSTITUTIO.N DU BAILLIAGE d'aIGUILLON 371
crAigiiillon fit son entrée à Rennes aux acclamations d'un
peuple considérable venu au-devant de lui à une demi-lieue
de la ville, malgré un froid exceptionnellement rigoureux (•).
Le surlendemain, les ifs, au nombre de onze (M. de Rosili
venait de mourir), et les dix magistrats démis dont les noms
ont été cités plus haut (à part M. de la Biochais) inaugurèrent
ce tribunal célèbre, auquel devait rester attaché le surnom
injurieux de bailliage d'Aiguillon, en enregistrant les lettres
patentes du 9 janvier qui les avaient rappelés à l'existence et
d'autres lettres patentes leur ordonnant de vaquer à l'instruc-
tion et au jugement du procès des cinq magistrats; après
quoi, séance tenante, ils prirent un arrêté suppliant le roi de
les dispenser de l'exécution de ces dernières lettres patentes,
beaucoup d'entre eux ayant des motifs de récusation légitime,
et les autres n'étant pas en nombre suffisant pour exercer le
droit qui appartenait à la cour de juger ses membres, « droit
qu'elle eût exercé avec douleur, mais en même temps avec la
confiance de ne point trouver de coupables, et de n'avoir à
porter aux pieds du trône que la justification des dénommés
dans lesdites lettres patentes ». On révoqua ensuite l'arrêté
de scission pris contre d'Aiguillon le 16 juillet 1764. Le len-
demain, on eut la vive satisfaction de voir les procureurs
décider, par vingt-sept voix contre vingt-cinq, de faire visite
aux présidents et de reprendre leurs fonctions ; leurs trois
collègues, Even, Bertier et Bureau, furent aussitôt relâchés
en récompense de cette bonne conduite (^). Ces succès cau-
sèrent une grande joie à Versailles et Laverdy adressa à
d'Aiguillon une lettre de chaudes félicitations. On se hâta de
rendre, le 20 janvier, des lettres patentes reconstituant la
commission et la chargeant de se transporter à Saint-Malo
pour vaquer à l'instruction et au jugement définitif (') du
procès, vu l'impossibilité où était le Parlement de Bretagne
de s'en charger. La commission les enregistra le 24, choisit
(') D'Aiguillon, lellre du 15 janvier, H. 439. Bien entendu, pour les libelles, il
n'y avait là que des gens apostés par Audouard et payés pour applaudir, ou forcés
de le faire à coups de canne.
(2) Audouard lui-même avait vivement sollicité leur grâce (lettre de Saint-Flo-
rentin, 22 janv., 0. 462).
(3) Ces derniers mots, on lésait, ne répondaient pas aux intentions réelles du
gouvernement, comme la suite le montra bien et comme Laverdy l'écrivait en ce
moment même.
37'2 LA BRKTAGNE ET LE DUC d'aIOLILLON
pour greflier un certain Orry, odieux au parti parlen»entaire
parce qu'il avait été principal commis du greffe criminel de
la Chambre royale établie à Paris en 1753, rendit arrêt pour
faire apporter à son greffe les minutes des procédures déjà
faites et toutes les pièces relatives au procès pouvant se trou-
ver dans quelque cour et juridiction que ce pût être, et se mit
en devoir de poursuivre activement ses procédures.
Les dépositions précédemment reçues n'avaient guère
prouvé que les façons dictatoriales et les abus de pouvoir
que se permettaient les procureurs généraux dans l'exercice
de leur charge. Ces actes étaient regrettables, mais il y avait
loin de là aux intrigues et aux conspirations pour lesquelles
ils avaient été arrêtés et d'ailleurs il est incontestable qu'ils
ne furent pas les premiers à agir ainsi (*). Les véritables
charges contre les cinq magistrats (sauf l'affaire des billets
anonymes) ne provinrent que des pièces saisies dans leurs
domiciles lors de la levée des scellés. Celles-ci avaient déjà
déterminé Calonne à présenter le 11 janvier un supplément
de plainte, visant spécialement l'animosité effrénée qu'elles
prouvaient de leur part contre des personnes investies de la
confiance du roi et représentant son autorité; elles motivèrent
encore le 27 un nouveau réquisitoire dénonçant, à la charge
de M. de la Chalotais, des sentiments de haine et de mépris
contre les dépositaires de l'autorité royale, des correspondances
clandestines avec différentes personnes ennemies du bon ordre
et de l'autorité, l'envoi de billets anonymes injurieux, et à la
charge des autres accusés, des manœuvres suspectes et des
intrigues ayant pour objet d'exciter les esprits. Sur quoi la
commission rendit le 28 un décret de prise de corps contre
les cinq magistrats et un décret d'assigné pour être ouï contre
M. du Bourgblanc. Le quatrième mémoire de ^L de la Cha-
lotais prétend que pour obtenir ces décrets Calonne dut em-
ployer des supercheries, écarter de la commission quelques-uns
de ses membres qui ne voulaient pas se prêter à cette injustice,
(') Dans une lettre du 12 juin 1785 (H. 439) Tinlendanl Bertrand de Molleville
constate qu'il y avait à Rennes nombre de personnes détenues sans ordres du roi,
par la volonté du procureur général (c'était toujours M. de Caradeuc), ou de prési-
dents au Parlement. La magistrature, si ennemie des lettres de cachet quand
c'était le ministère qui en disposait, n'avait pas la même horreur pour celles qu'elle
distribuait elle-même.
PROr.F.S DES CINQ MAGISTRATS 373
et que les amis des conimissnircs, pour les excuser de ce vole
qui révolta l'opinion publique, alléguèrent les ordres impéra-
tifs qui leur avaient été donnés. Cependant la commission
dépassa spontanément les rigueurs de M. de Galonné, puisque
celui-ci n'avait conclu contre M. de la Colinière qu'à un sim-
ple décret d'ajournement personnel ; et quoi qu'aient pu dire
les amis de M. de la Ghalotais, les pièces jointes par M. de
Calonne à son réquisitoire ne prouvaient que trop la réalité
des faits par lui dénoncés. On a fait grand bruit de ce que
sur 286 pièces saisies, 113 seulement furent produites au
procès, et qu'on en écarta ainsi un grand nombre, pleines,
au contraire, des plus grands sentiments d'amour, de respect
et de soumission pour le roi; mais on n'a pas dit que ces
protestations emphatiques, et faites peut-être pour dissimuler
des manœuvres punissables, n'innocentaient en aucune façon
les passages où la véritable pensée cessant de s'envelopper de
nuages et de se dissimuler derrière des formules convenues,
s'exprimait d'une manière fort différente. Lorsqu'on lit le texte
intentionnellement énigmatique des lettres du sieur de Reynes
à M, de la Gtialotais (') ; lorsqu'on voit M. de la Ghalotais pré-
venir son fils qu'on n'ouvre pas les lettres, qu'il peut faire
écrire ce qu'il veut, mais à la condition de faire copier sépa-
rément ('), et lui mander que les ministres méritent la haine
publique et particulière (^) ; lorsqu'on voit M. du Poulpry aver-
tir M. de la Ghalotais de se défier de M. de Kerguézec qu'on
croit gagné à M. de Saint-Florentin (*), M. de Kersalaûn écrire
à M, de la Gascherie en termes mystérieux et avec une disposi-
tion bizarre qu'une nouvelle forme de papier sera dorénavant
adoptée pour leurs communications (^), M. de Montreuil
recommander à M. de la Bellangerais, de la façon la plus
(*) « Nous en sommes toujours au même terme pour ce que vous savez nous
ne pouvons qu'attendre les circonstances heureuses où la nécessité nous mettra
dans le cas de faire usage du remède à toutes choses et qu'on a trouvé tel, sans
pouvoir y placer aucune objection Les moments de crises semblent s'accroître
et s'accumuler au point qu'il faudra pourtant à la fin que la bombe crève... L'orage
ne paraît point tout-à-fait dissipé : les bruits qui ont couru pendant que vous étiez
ici se renouvellent de temps en temps, et le parti contre pourrait bien à la fin
prendre le dessus... » (Procès, I, 280 s.).
(«) Lettre du 14 déc. 1764, Procès, I, 230.
(»)20janv. 1765, ibid., I, 233.
(*) 23 sept. 1764, I, 235.
(») I, 342.
374 L\ hrktagm;: et lk dtc d aigi illon
pressante, que le Parlement se comporte vigoureusement ('),
M. de la Gascherie annoncer à ce même M. de Montreuil
l'envoi, sous nne fausse adresse, de paquets mystérieux
venant de Paris (^); il faut bien admetttre que les menées
clandestines, les projets suspects, les complots tramés contre
le bien du service du roi n'étaient que trop réels. L'accusa-
tion n'a pas évité la faute si fréquente de relever à leur charge
un certain nombre de griefs, ou ridicules, ou dénués de
preuves ('); mais M. de Galonné ne dépassait certainement
pas la vérité en leur imputant des intrigues coupables et des
agissements ténébreux, et la conduite des procureurs géné-
raux, en particulier, montrait très clairement à quel point ils
avaient oublié les devoirs spéciaux que leur imposait leur
situation d'hommes du roi, chargés par état de veiller au
maintien de son autorité, et obligés par les convenances les
plus élémentaires de respecter l'homme auquel était confié
le soin de la représenter dans la province. Les interroga-
toires subis par les prévenus, du 28 janvier au 12 février,
corroborent encore celte impression; des explications con-
fuses et forcées pour dénaturer le sens trop évident de
certaines phrases compromettantes, d'invraisemblables per-
tes de mémoire, des dénégations appuyées sur des alibis
qui, par eux-mêmes, ne prouvent rien, des réticences et
des subterfuges continuels, l'emphase affectée des protesta-
tions d'obéissance et de fidélité au roi, voilà ce qui frappe
dans leurs réponses et ce qui prévient défavorablement contre
eux. M. de la Ghalotais nia énergiquement être l'auteur des
anonymes et offrit de perdre la tête s'il était jamais prouvé
qu'il les eût écrits. Tous les cinq déclinèrent la compétence
de la commission et réclamèrent d'être jugés par le Parle-
ment de Bretagne, ou à son défaut par le Parlement de Bor-
deaux, aux termes de l'ordonnance de 1737. En même temps
ils ne négligèrent rien, M. de la Ghalotais surtout, pour créer
en leur faveur un puissant mouvement d'opinion. Dès le pre-
mier jour, on avait mis en campagne tous les parents et amis
(i) 30 nov. 1764, I, 371.
(«) Procès, I, 358.
C) Ainsi la prétendue parodie de la lettre de Saint-Florentin dans une lettre de
M"« du Poulpry, les conférences du château du Boschet, le propos tenu devant
la statue du roi, l'affaire de la dame de Fleudrye, etc.
DÉTEM'IOX DE M. DE LA CHALUTAIS ET DE SES CO-ACCUSÉS 375
de la famille de Caradeiic, les Goyon, les Matignon, les Coët-
men, M"" d'Elbœuf, son neveu le marquis de Rougé, la
comtesse de Coigny, M'"" de Brionne, l'abbé de Marbeuf,
jM. du Poulpry, cousin de iNI. de la Chalotais et allié au con-
seiller d'Etat Chauvelin, M. de Noyant, neveu de INI. de la
Chalotais, parent de d'Aguesseau et ami du vice-chancelier,
qui mit au service de son oncle ses nombreuses et puissantes
relations ('). M"' de la Chalotais et le chevalier de la Chalo-
tais, sœur et frère de M. de Caradeuc, étaient accourus à
Paris dès le 16 novembre et s'y étaient mis en devoir de tout
faire pour fléchir, pour apitoyer, au besoin pour intimi-
der (^). Il ne fut bruit dans tout le royaume que des rigueurs
extraordinaires de la captivité de M. de la Chalotais, de ces
traitements barbares qui se seraient à peine compris envers
des scélérats convaincus des plus odieux forfaits. On a réussi,
puisqu'on a su créer sur cette détention une légende qui
dure encore. Il importe cependant à la vérité historique de
mettre les choses au point et d'écarter les exagérations tradi-
tionnelles. Les chambres que les prisonniers occupèrent au
château de Saint-Malo furent peut-être, comme au château du
Taureau, mal aménagées et malsaines (^) : et Saint-Florentin se
(') Lettre de M. de Robien à Goniac, 4 juillet 1766.
(*) Abeille les accueillit et les protégea. Leur mission fut loin delre inutile; ils
excitèrent le Parlement de Paris, ils eurent des intelligences jusque dans le sein
du gouvernement et purent annoncer en Bretagne de bonnes nouvelles. « Tout va
bien, et votre sœur le mande », écrivait M™® de Caradeuc à son mari le 13 décem-
bre (Procès, II, 274). Leurs intrigues finirent par impatienter Saint-Florentin, qui,
le il février, leur signifia l'ordre de partir dans les 24 heures ; un crache-
ment de sang qui survint aussitôt à M"* de la Chalotais, de la façon la plus
opportune du monde, empêcha de sa part l'exécution de cet ordre, et elle fut mise
alors au couvent de lîellechasse, avec défense d'y voir personne. Au mois de juin,
elle fut transférée par lettre de cachet à Port-Royal. Chose singulière, le séjour
de Paris produisit exactement le même effet sur la santé des dames de Charette
de la Colinière, sœurs de M. de la Gasclierie; Saint- Florentin, qu'elles excédaient
de leurs démarches, leur ayant signifié le 25 mai l'ordre de retourner en Bretagne,
une maladie se déclare; elles reçoivent l'ordre d'aller à Sainte-.\ssise, à dix lieues
de Paris; la distance est trop grande; on les envoie alors à Val-Donne, à deux lieues;
ce nouveau lieu d'exil est encore trop loin. Finalement on les interne dans un
couvent du faubourg Saint-Antoine, avec défense de parler à d'autre personne
qu'à leur médecin, et d'écrire ou recevoir aucune lettre sans'la montrera la supé-
rieure. — M"e de la Chalotais, morte àParis unan plus tard, le 11 février 1767, a pu
avoir dès lors sa santé réellement atteinte, mais la maladie ne l'empêchait pas,
comme on voit, de faire le voyage de Rennes à Paris; elle ne mettait obstacle qu'à
celui de Paris à Rennes.
(S) Leurs lettres, leurs mémoires, sont pleins de détails à cet égard, M. de la
376 LA BRETAGNE ET LE DUC DAItiUILLON
montre certainement sous un jour odieux quand il recommande
àCalonne (lettre du Iodée. 1765) de se conformer pendant leur
détention à Saint-Malo aux mesures prescrites pour le cluVteau
du Taureau, par la raison que si l'on adoucissait leur sort « on
donnerait lieu de croire que l'on commence à reconnaître
qu'ils sont innocents ou moins coupables ». Mais ces prescrip-
tions elles-mêmes ne contenaient aucune des cruautés gra-
tuites dont ils ont fait dans leurs mémoires et requêtes com-
plaisamment étalage. Il n'entrait dans les intentions du minis-
tre, ni de les priver de promenade, pourvu que ce fût sans
aucune communication avec le dehors et sous la garde de
fusiliers sûrs, ni de livres, pourvu qu'ils fussent examinés et
feuilletés avec soiu, ni de secours en cas de maladie, à condi-
tion que ceux qui les leur administreraient ne leur parlassent
qu'à haute voix et en présence d'un officier de contiance (').
Les instances réitérées de M™^ de Caradeuc à M. de Fontette
pour que son mari eût la liberté de prendre l'air aussi sou-
vent qu'il le voudrait furent devancées par l'humanité de cet
officier, qui avait prescrit à ses gardiens de le laisser sortir
autant et aussi souvent que possible (^) : si par la suite M. de
Fontette crut devoir lui retirer cette faveur, et ne pas lui per-
mettre même d'assister à la messe, ce fut pour des raisons
graves, et M. de Caradeuc aurait pu facilement s'épargner
cette rigueur en ne cherchant pas à abuser des tolérances
qu'on avait pour lui, et en déférant aux observations réitérées
qui lui furent faites {^). Les prisonniers avaient leurs domes-
tiques avec eux. La table était bonne, comme le prouve la
note, fort élevée pour l'époque, des frais faits pour leur nour-
Ghalotais se plaint de n'avoir pour lit qu'un grabat d'invalides, d'être incommodé
parles vapeurs de poix, de soufre et de goudron du port de Saint-Malo ;il a contracté
une rétention d'urine dans cette affreuse prison. Celle de M. delà Colinière était,
paraît-il, d'une humidité et d'un froid excessifs, dont il ne pouvait se garantir en
faisant du feu, la fumée qui sortait de sa cheminée l'incommodant encore davan-
tage. M. de Kersalaiin affirme que son cachot était si humide qu'il était tous les
jours obligé de faire sécher son linge et ses habits, si mal construit que les mou-
vements du garde-clefs, logé au-dessus, lui interdisaient le sommeil, et que les
ordures et la poussière tombaient dans sa nourriture, etc, etc. L'exagération sou-
vent constatée de leurs plaintes rend bien douteuse l'exactitude de ce tableau.
(') Saint-Florentin à Scott, 10 janv. ler février 1766, 0. 412.
(*) Fontette à M^^^ de Caradeuc, 26 avril 1766, Carré, p. 155.
(3) Id., 4 sept.. Carré, p. 222. Ces sorties donnaient lieu à des communications
entre le? prisonniers, que l'ordre d'empêcher était formel.
DÉTEiNTION DE M. DE LA CHALOTAIS ET DE SES CO-ACCISÉS 377
riture (*). En tout M. de Fontette ne s'étudia qu'à adoucir
leur captivité, et les incessantes demandes que lui adressè-
rent les familles des prisonniers, et qui mirent à rude épreuve
sa patience, sans jamais la lasser, reçurent toujours bon
accueil quand elles ne furent pas tout à fait incompatibles
avec les précautions que son devoir le forçait de prendre. On
le voit répondre à la multitude de lettres qu'à tout propos lui
envoient M'""' de Caradeuc, de la Gascherie, de la Colinicre,
faire passer aux prisonniers des paquets, des boites de toutes
sortes, des lunettes, des perruques, et même une chienne que
M"" de Charette a envoyée à M. de la Gascherie pour diminuer
l'ennui de sa captivité. Sa complaisance fut si grande que ces
mêmes dames n'ont pu faire autrement que de lui rendre for-
mellement hommage (^). Il est un sujet sur lequel elles ne
tarissent pas, c'est la santé de leurs maris, pères, ou fils : il
semblerait, à les entendre, que le séjour de la prison équiva-
lût pour eux à une condamnation à mort. M. de Fontette
s'efforce de calmer ces craintes trop vives et trop continuelles
pour être bien sincères, mais il n'y parvient pas. M. de la
Gascherie souffre d'une fistule, mal qui lui revient chaque
fois qu'il est en prison et dont il a déjà été atteint en 1757 ;
M. de la Golinière a des saignements de nez et des vomisse-
ments : la santé de M. de Caradeuc est profondément ébran-
lée : le bruit en court et les dames n'en doutent pas ; il faut,
malgré mainte assurance que les prisonniers se portent par-
faitement, que M. de Fontette permette l'entrée du château à
des médecins envoyés par elles-mêmes, chose grave, et ceux-
ci, tout dévoués qu'ils soient au parti, sont obligés de constater
que la fistule en question n'existe pas ('), que M. de la Coli-
(') 8,995 livres 13 s. pendant le séjour des prisonniers à Saint-Malo, de déc. 1765
à nov. 1766 (H. 608) : à quoi il conviendrait d'ajouter les pièces de clioix qui leur
furent envoyées en grand nombre par des amis zélés. On raconte qu'à l'époque où
la commission siégeait à Saint-Malo, le pourvoyeur de M. Le Pelletier offrit 40 livres
à un pêcheur d'un turbot magnifique. Plutôt que de le donner » aux gars de Paris »
le pêcheur le vendit pour 18 livres au traiteur Gaigneux, chargé de la nourriture
des magistrats détenus.
(*| Cf. lettre de lM™e de la Gascherie à M. de Fontette, 4 juin, Carré, p. 170 ;
26 nov., ibid., p. 291; 24 sept., p. 239, etc.; celle de M. de Kcrsalaiin père, 29 nov.
(•) Le rapport du médecin de La Rue, envoyé par M^e de la Gascherie, (K. 712)
conclut ainsi : « Qiioiqu' actuellement il ne paraisse pas de dépôt formé, il est à
craindre que la continuation de ces embarras entretenus par sa situation actuelle
ne cause enfin une rupture de vaisseaux sanguins, un épanchement, un dépôt, et
enfin un renouvellement de fistule au même endroit. »
878 LA ItHETAG.M-; Kï I.i: DlC d'aKII ILLON
ni('re se porte à merveille, que M. de Caradeuc est aussi
en fort bon état, et qu'il n'a d'autre précaution à prendre que
de se modérer sur Farticle de la boisson (').
La patience de ce geôlier peu farouche est d'autant plus
louable qu'il fut dupe de ses prisonniers et de leurs familles,
et que ses complaisances pour eux leur servirent à entretenir
entre eux ou avec le dehors des communications auxquelles
ils attachaient un prix intini, et qu'il était chargé d'empêcher.
Les précautions qu'il dut prendre à cet égard étaient encore
plus nécessaires à Saint-Malo, où la population entière était
toute dévouée à la cause des prisonniers, qu'elles ne l'avaient
été à Morlaix ou à Rennes; et elles ne furent pas plus cou-
ronnées de succès. La complicité universelle de tous ceux
que dans le parti il était convenu d'appeler les honnêtes
gens ne tarda pas à leur procurer des moyens de correspon-
dance avec l'extérieur. Des pots à tabac, des pots de beurre,
des bouteilles de bière, des livres sur lesquels l'encre sym-
pathique traçait des caractères qui échappèrent longtemps à
la surveillance, étaient employés à cet usage. iM. de la Fru-
glaye, qui était accouru à Saint-Malo, où la plus haute société
de cette ville, les Plouer, les Boisgarin, les While, etc., mit à
sa disposition son argent, son influence et ses relations,
trouva vite le moyen de communiquer avec ses parents pri-
sonniers, et un des rares passages qui aient été publiés de
ses Mémoires inédits ('), nous révèle ce détail curieux et peu
connu qu'il avait combiné de toutes pièces un projet d'éva-
sion en Angleterre, projet dont le dévouement des Malouins
semblait garantir le succès. Lorsque la similitude de leurs ré-
ponses dans leurs interrogatoires eut éveillé les soupçons, et
qu'une perquisition fut faite, pour la première fois, dans les
chambres de MM. de la Chalotais et de Caradeuc (faite avec
des ménagements qui étonnent, et qui ne sont à coup sûr ni
dans les habitudes, ni d'ailleurs dans le devoir de la po-
(') Ce fut la seule prescription que le médecin de La Chapelle Le Mesle, qui
visita M. de Caradeuc, trouva à faire. Sollicité d'attester que lair de Saint-Malo
était mauvais pour le prisonnier, il répondit qu'il était prêt à certifier que M. de
Caradeuc le lui avait dit, mais qu'il ne voyait aucun mauvais effet de cet air sur
sa santé. [M. de Fontette à M™e de Caradeuc, 16 nov., Carré, p. 285). Plus tard
MNL de la Gasclierie et de la Colinière accuseront l'air d'Autun d'avoir les mêmes
propriétés malfaisantes.
(»^ Dans le Dictionnaire d'Ogée et Marte ville Rennes, 1853), p. 781.
LE CIRE-DENTS DE M. DE L.V CHALOTAIS 379
lice) ('), des papiers au moins suspects furent aperçus dans
la chambre de M. de Caradeuc, et Ton saisit dans celle de
M. de la Chalotais deux feuilles de papier blanc et trois autres
sur lesquelles étaient écrites des notes en vue de sa défense.
Cette découverte a été faite le 81 janvier; le premier des
fameux Mémoires de M. de la Chalotais porte la date du 15.
Dans ces conditions, il faut avouer qu'une certaine dose de
crédulité est nécessaire pour ajouter foi au cure-dents légen-
daire, à l'encre faite de suie et de vin. On n'a pas recours à
ces procédés incommodes lorsqu'on a à sa disposition tout ce
qu'il faut pour écrire. On fait volontiers grand bruit de par le
monde des extrémités auxquelles on prétend avoir été réduit,
mais on n'a garde de s'astreindre en son particulier à un travail
aussi rebutant, lorsqu'on peut s'en dispenser. Même observa-
tion pour le second Mémoire, daté du 17 février, car il n'est
guère douteux qu'après comme avant la perquisition faite
dans sa chambre M. de la Chalotais n'ait eu sous la main
encre, plumes et papier. M. de Fontette autorisait les prison-
niers à écrire à leurs familles, sous la seule condition que
leur correspondance active et passive passât sous ses yeux (*) ;
il est bien difficile de croire que M. de la Chalotais n'ait pas
réussi à dissimuler et à garder par devers lui une partie .des
objets qui lui étaient remis pour cette correspondance tolérée,
qui servait d'ailleurs, la chose fut bientôt démontrée, à en
déguiser une autre clandestine (^). En admettant même que
(i) « Le sieur Bocquillon, major de ladite citadelle... ayant sommé le sieur
de Caradeuc de lui remettre les papiers qui étaient en sa possession, il lui a dit
qu'il ne lui remettrait que ceux qu'il jugerait à propos et ne remettrait pas ceux
qui lui étaient contraires, et a en même temps jeté des papiers au feu, qui ont été
incendiés sur-le-champ, et en a remis quelques autres à son domestique, dont ledit
sieur de Bocquillon voulant s'emparer, ledit sieur de Caradeuc lui a dit qu'il ne les
aurait pas; lui, sieur de Bocquillon étant seul et ne croyant pas devoir user de
violence à l'égard dudit sieur de Caradeuc par considération pour sa personne,
s'est retiré... » Les papiers suspects furent alors jetés au feu. (Procès-verbal de
perquisition, Procès, II, 256). Une pareille conduite donna singulièrement à pen-
ser. On a insisté sur ce fait que le commandant de la province était neveu de Saint-
Florentin. Ne serait-il pas aussi légitime de remarquer que Scott et ses subor-
donnés dépendaient du duc de Choiseul?
(2) Malgré cela, ou peut-être à cause de cela, M. de la Chalotais remplissait ses
lettres d'invectives contre M. de Fontette. Les épithètes d'inhumain, d'ogre, de
barbare étaient parmi les plus modérées qu'il lui décernât. Les officiers qui l'ap-
prochaient directement, et qui étaient pleins d'honnêtetés pour lui, en entendaient
bien d'autres (Carré, p. 156, 158, etc.).
(9) Fontette au chevalier de la Chalotais, 29 juillet 1766, Carré, p. 177.
380 LA URETAGNE KT I.K DUC d'aIGUILLON
la surveillance de M. de Fontettc ait été assez rigoureuse pour
que ni plumes ni papier ni encre n'aient pu s'égarer à son
profit, bien d'autres moyens lui restaient, ainsi qu'aux autres
prisonniers, de se procurer ces objets indispensables. L'inva-
lide La Rose et sa femme, qui leur rendirent tant de services,
ne les en laissèrent certainement pas manquer ('). On ne s'ex-
pliquerait pas autrement comment les amis et parents des
prisonniers recevaient à chaque instant de leurs nouvelles, et
comment ils continuaient à correspondre avec les gens en
relation d'affaires avec eux (^). Certes une captivité de treize
mois fat pour ces magistrats, habitués à toutes les aises et à
tout le confort de la vie, une dure épreuve; mais on les plain-
drait davantage, s'ils s'étaient plaints moins aigrement eux-
mêmes, et s'ils avaient été moins injustes envers les officiers
chargés de la pénible mission de les garder. Tous furent rem-
plis pour eux d'égards, firent plus d'une fois fléchir en leur
faveur la rigueur de leui' consigne (^), et leur vigilance, loin
d'avoir été excessive, se trouva généralement en défaut.
Cependant les jours de la commission, de cette commis-
sion contre laquelle M. de la Chalotais s'élevait dans ses deux
Mémoires avec une si fougueuse indignation, étaient comptés.
Tandis que le rapporteur procédait aux interrogatoires et que
(') Ces intelligences ne furent découvertes qu'au moment du transfert de M. de
la Chalotais à Rennes (lettre de Saint-Florentin, 6 août, 0. 462). Au reste, les sous-
officiers et soldats du régiment de dragons ne furent pas moins infidèles à leur
consigne. Beaucoup d'entre eux se prêtèrent à faire passer les billets et les lettres
que les détenus s'adressaient les uns aux autres. Le fait résulte du propre aveu des
prisonniers quand ils furent transférés à la Bastille. (Lettre de Saint-Florentin,
lor décembre, 0. 462). "M. de la Glialotais aurait dû s'en souvenir quand il écrivit
ses Mémoires et tempérer un peu l'excès de ses invectives contre la soldatesque;
car il lui avait beaucoup d'obligations.
(-) Robien à Coniac, 7 juin : M. de Robien venait de voir à Paris une personne
qui recevait à tout instant des lettres de ^L de Kersalaiin, voire même des lettres
d'affaires.
(') Une des dépositions qui furent recueillies dans l'information faite à Saint-
Malo en 1770, celle du prêtre Ohoppelin (Procès, IV, 157) est assez curieuse en ce
qu'elle montre Scott faisant passer à AL de la Chalotais un ouvrage sur la procé-
dure criminelle et tenant tète pour cela au duc d'Aiguillon et au jésuite de Launay.
M. de la Chalotais aurait donc trouvé des protecteurs jusque dans l'état-major du
château lui-même. Mais on ne peut guère ajouter foi à cette déposition faite dans
le but de charger d'.ViguilIon et de prouver sa complicité avec les jésuites.
Scott était lieutenant du roi à Saint-Malo, subordonnée M. deFontelte.Lescha-
lotistes, en accusant d'Aiguillon d'avoir payé des gens pour l'espionner, avouaient
par cela même que Scott était disposé à servir les prisonniers Procès, II, 257).
LA COMMISSION DÉBARRASSÉE DU PROCÈS 381
la plupart des membres de la commission profilaient de leur
liberté pour faire sur les côtes de Bretagne un voyage d'agré-
ment, les négociations étaient poussées avec rapidité pour
compléter le Parlement et le mettre en état de connaître du
procès. Dès le 4 février, Saint-Florentin assurait officielle-
ment la compagnie de Tintention du roi de lui renvoyer le
procès dès qu'elle serait suffisamment nombreuse pour en
connaître : c'était pour donner aux démis le temps de faire
les réflexions que leur cœur devait leur inspirer, que le roi
voulait bien ne pas se presser de faire recevoir de nouveaux
officiers pour compléter le nombre fixé par son édit. De tous
les personnages mêlés de près ou de loin aux troubles de la
province, d'Aiguillon était certainement le plus pressé de
parvenir à ce résultat. Chacune de ses lettres renfermait à ce
sujet les assurances les plus optimistes : il ne doutait pas
que dans deux mois au plus le Parlement ne pût être com-
plété avec les anciens officiers, sans ramener aucun de ceux
qui y avaient mis le trouble et qui pourraient l'y remettre
encore, à cinq ou six sièges près, pour lesquels il se faisait
fort de trouver d'excellents sujets. La hâte pour rentrer serait
encore bien plus grande, si la crainte d'avoir à connaître de
l'affaire délicate des cinq ne retenait beaucoup de gens :
néanmoins, il fallait tenir bon, annoncer bien haut que le
procès serait renvoyé au Parlement dès qu'il serait en nom-
bre, et compter absolument sur le succès. Ce n'était certes
pas là le langage d'un homme désireux de voir maintenir la
commission, et le contraste est frappant entre les sentiments
qu'il exprime dans ses lettres et les dispositions que les
pamphlets lui ont très gratuitement supposées pendant les
incidents qui signalèrent le commencement de fév. 1766.
Tel le fameux voyage que fit Calonne à Versailles aussitôt
après le prononcé de son réquisitoire, du 28 janvier au
5 février, jour où il fut de retour de Rennes, auprès du duc
d'Aiguillon : voyage devenu quasi-légendaire par les inter-
prétations fantaisistes qu'on en a faites. Ce serait pendant ces
quelques jours, suivant la tradition, que la haine astucieuse
des ennemis de M. de la Chalotais, prévoyant que leur illus-
tre victime allait leur échapper, aurait pris ses dispositions
pour précipiter le dénouement sanglant qu'elle aurait juré,
dès le premier jour, de donner à tout ce drame. M. de Calonne
382 LA BRKTAONK KT LK DUC d'aIGUILLON
serait allé à Versailles pour y chercher des bourreaux, des
échafauds, des ordres d'exécution : en repassant par Rennes,
il aui-ait réglé les derniers détails de l'horrible drame dans
de longues conférences avec d'Aiguillon et Flesselles. L'écha-
faud aurait été élevé nuitamment dans le château, et M. de la
Chalotais y aurait certainement porté sa tête, si, après l'ordre
donné de le faire exécuter, les instances du duc de Choiseul
n'eussent obtenu du roi l'envoi d'un contre-ordre qui arriva
une demi-heure avant que le sacrifice sanglant fût accompli.
Cette légende n'a pour elle que l'insuffisante autorité d'un
témoin partial, lequel, d'ailleurs, n'a rien vu par lui-même,
mais seulement entendu dire, et de personnes agitées et exal-
tées qui, pour entendre remuer des planches dans la prison,
en conclurent aussitôt que c'était un échafaud qu'on élevait.
Elle a été catégoriquement démentie par le duc de Choiseul
lui-même, qui n'hésita pas, lors du procès de 1770, à déclarer
par écrit qu'il n'avait eu nullement à jouer le rôle qu'on lui
attribuait, et qualilia ces racontars de faux, criminels et ab-
surdes ('). Elle l'a été encore par M. de Caradeuc lui-même,
quand il a exprimé pour M. de Calonne — car il les a expri-
més (^) — , des sentiments de dévouement et de reconnais-
sance impossibles à expliquer, s'il avait réellement ajouté foi
à de sinistres desseins de celui-ci contre la vie de son père.
Elle l'a été enfin par ceux-là mêmes qui, en s'efforçant de
(') Sa lettre, du 27 mai 1770, a été citée par Linguet, dans son grand Mémoire,
et n'a pas été démentie.
(2) M. de la Clialotais a-t-il vraiment adressé ultérieurement à M. de Calonne,
devenu ministre, une lettre pour le remercier de la conduite qu'il avait eue à son
égard pendant son procès? Le fait a étéafllrmé et nié avec une force et même une
violence égale, selon qu'il s'agissait des amis ou des ennemis de M. de Calonne.
Selon Carra [M. de Calonne lout entier), INI. de la Chalotais ne cessa jamais de
nommer Calonne au premier rang de ses plus odieux et de ses plus vils calomnia-
teurs, et la fable delà lettre ne fut jamais mentionnée en présence d'un seul Breton
ayant mémoire d'homme, qu'on ne l'entendit aussitôt crier à l'imposture et au
blasphème. L'original de cette lettre n'ayant pas été produit, à notre connaissance,
c'est un point sur lequel il est impossible de se prononcer. Mais une chose cer-
taine est que M. de Caradeuc, tout au moins, ne tenait pas rigueur à M. de Calonne.
Voici ce que l'avocat Anneix écrivait à M. de Calonne, alors contrôleur général, le
17 juillet 1785, quinze jours après la mort de M de la Chalotais (H. 554) : « Je
passai une heure vendredi soir avec M. de Caradeuc, et nous causâmes ex inw
pectore. Il vous est bien dévoué, et très reconncnssant de vos bontés. Il compte
essentiellement sur votre protection. Je l'assurai de vos bonnes dispositions à son
égard ». M. de Calonne venait d'adresser à M. de Caradeuc, à propos de la mort
de son père, une lettre de condoléance (H. 536y.
l'ÉCHAFAUD A-T-IL été dressé pour m. de la CHALOTAIS? 383
l'accréditer, ont joint à leur récit des circonslances de nature
à en faire singulièrement suspecter l'exactitude ('). Hien de
moins mystérieux, d'ailleurs, que ce voyage à Versailles, fait
par ordre du roi, et dont M. de la Chalotais fut le premier à
s'applaudir : rien de moins mystérieux aussi que le sujet
(') M. de la Fruglaye, dans le passage de ses Mémoires cité plus haut, raconte
qu'au moment où il s'occupait de l'évasion de son beau-père, il reçut avis de quitter
Saint-Malo sans retard, étant menacé d'arrestation. Au moment de partir, il ren-
contra M. de Galonné, lui demanda des nouvelles de la santé du prisonnier, et,
sur sa réponse qu'il n'avait pas songé à en prendre, le malmena assez fortement :
« Je m'emportai, raconte-t-il, et lui dis des paroles dures, qu'il écouta avec sang-
>■ froid et sans y répondre, puis il reprit : « Je dois vous dire, de la part du roi, que
>> vous ayez à partir pour Rennes le plus tôt possible ». — Ses moindres volontés
>' sont des ordres pour moi : je partirai demain ou ce soir, s'il le faut. — Serez-vous
» remplacé ici par un membre de votre famille? — Sans doute; les prisonniers nous
» sont trop chers pour les laisser dans l'isolement, et probablement M™» de Caradeuc
» viendra me remplacer. — Par un mouvement soudain, qui me surprit après une
» scène aussi vive, M. de Galonné, cédant à un sentiment honorable, posa sa main
» sur mon bras, en me disant : « Faites au moins qu'elle ne vienne pas de la se-
>i maine ! »
« Je partis sans comprendre le sens de ces paroles, qui me fut e.xpliqué par les
>- faits suivants : c'était le vendredi que le jugement devait être prononcé et sans
«doute exécuté! Avant qu'il fût prononcé, l'échafaud était construitet chaque pièce
» numérotée, pour le dresser sans relard au moment voulu. En me rendant à Ren-
» nés, le mardi, je rencontrai, à quelques lieues de cette ville, deux courriers de ca-
»binet. Je sus, plus tard, que le premier portait l'ordre du roi pour lacondamnalion
" à mort de MM. de la Gascherie, de Garadeuc et de la Ghalotais. Après l'avoir
» signé et l'expédition en ayant été faite par M. de Saint-Florentin, le roi en témoi-
» gna tant de peine à M. le duc de Praslin,que celui-ci lui offrit les moyens d'expé-
» dier sans retard un contre-ordre. Ge monarque, bon jusqu'à la faiblesse, en parut
» charmé, et le second courrier était porteur de ce message, dont j'étais loin de
» connaître l'intérêt puissant pour notre cause, quand je le rencontrai près de
» Rennes ». On aura quelque peine à concilier ce récit avec la tradition qui veut
que le contre-ordre soit arrivé une demi-heure avant l'exécution, puisque la scène
se passe le mardi et que la condamnation ne doit être prononcée que le vendredi.
Il paraîtra de plus très singulier que la défense de l'exécution précède, et ne suive
pas, le jugement de la commission. L'histoire, pour avoir quelque apparence de
vraisemblance, devrait au moins s'entendre de l'ordre inverse. Enfin, la scène
rapportée par M. de la Fruglaye ne put avoir lieu que le mardi il février 1766,
puisque le mardi 28 janvier les interrogatoires commençaient à peine, et que le
mardi 4 février M. de Galonné n'était pas à Saint-Malo : or, à cette date, il ne
s'agissait plus de confier à la commission une aussi sinistre besogne, mais, au con-
traire, de mettre fin à son existence, La réintégration dans le Parlement de
11 anciens magistrats est du 12 février, et les lettres-patentes pour le rappel de la
commission et le renvoi du procès au Parlement furent décidées le 11 février,
bien que, afin de donner le temps à la commission de terminer l'instruction, elles
n'aient été datées que du 14 (Saint -Florentin à Galonné, 11 fév. 1706, 0. 412). Le
fait des deux courriers successivement rencontrés par M. de la Fruglaye est fort
vraisemblable, mais non pas avec la terrible signification qu'il lui parut bon d'y
attacher.
384 I,A BUKTAGNK ET LK 1)1 C D'AKiLILLOiN
des entreliens que Galonné a dû avoir avec les ministres ou
avec le duc d'Aiguillon dans les journées des G et 7 février.
L'aflaire du sieur de Revues a dû être agitée à Versailles ('),
et l'arrestation de ce personnage décidée dans les concilia-
bules secrets de Galonné avec les ministres, puisqu'elle eut
lieu précisément à ce moment et que l'arrivée au château de
ce nouveau prisonnier coïncida avec le retour de Galonné (-).
De plus, la reconstitution du Parlement et la manière de lui
transférer le procès soulevaient de nombreuses questions qui
furent l'objet des entretiens de Galonné avec les ministres
comme avec d'Aiguillon pendant son passage à Rennes. Il
rapporta avec lui la réponse de Saint-Florentin au Parlement
de Bretagne (lettre du 4 février), et dut discuter avec d'Ai-
guillon s'il valait mieux remettre cette réponse immédiate-
ment ou attendre encore quelques jours (^), convenir des me-
sures à prendre pour faire rentrer les magistrats qu'il s'agis-
sait de réintégrer dans le Parlement, et concerter le choix
d'un procureur général et d'un rapporteur. Loin de chercher
(') Cet incident est certainement le plus obscur de ceux qui se rattaciient au pro-
cès de La Chalotais. De Reynes « pauvre oITicier de chez le roi » (il avait la charge
de lavandier du gobelet du roi)élait l'auteur de ces deux lettres mystérieuses, adres-
sées à M.delaChalolais,qui ont figuré au procès et dont des passages ont été cités
plus haut. Les réponses de l'inculpé sur cet article ont été pleines de réticences,
et ses juges semblent avoir pris assez aisément leur parti de ne pas faire sur ce
point la lumière complète. Quelles étaient les intrigues mystérieuses que La Cha-
lotais et de Reynes nouèrent ensemble à Versailles ? Il est difficile de le dire.
L'hypothèse de SouIavie,dans ses mémoires du ministère du duc d'Aiguillon, qu'il
s'agissait de procurer au roi une nouvelle maîtresse (M""» d'Esparbès) ne manque
pas de vraisemblance. En ce cas, il était de l'intérêt de Ghoiseul, qui ne voulait à
aucun prix d'une nouvelle liaison pour le roi, qu'on fît un certain bruit autour de
cet incident, pour qu'il fût averti du danger et prît des mesures pour parer le
coup. Calonne aurait donc rendu service à Ghoiseul en faisant arrêter de Reynes.
11 est certain que Calonne a conduit la procédure de manière à ménager Ghoiseul.
ya nomination, ri peu de temps de là, à rinteiidance de Metz, intendance qui dé-
pendait du ministère de la guerre, est une preuve que Ghoiseul ne fut pas mécon-
tent de lui. Ue Reynes était un faiseur de projets, dont la tête était ou devint assez
mal équilibrée, à en juger par la lettre qu'il adressa à d'Aiguillon le !«>■ déc, 1783
(H. 635).
(-) 11 fut amené au château de Saint-Malo le samedi 8 février, à onze heures et
demie du soir ; M. de Calonne arriva dans celte ville le 9 au matin. L'arrivée en
pleine nuit de la chaise de poste qui renfermait un personnage inconnu fit quel-
que sensation dans la ville ; peut-être est-ce là l'origine du bruit que d'.\iguillon
lui-même serait venu à Saint-Malo conférer avec les juges de M. de la Chalotais,
dans le plus grand secret, une nuit d'un samedi au dimanche.
(*) Instruclions données à M. de Galonné {annotées de la main de Laverdy;,
H. 438. Elle fut remise au Parlement dès le 8 février.
RAPPEL DE LA COMMISSION 385
à retarder le moment du renvoi de l'affaire au Parlement, ils
furent d'accord pour le hâter le plus possible : dès le 12 fé-
vrier furent expédiées les lettres-patentes qui réintégraient
11 des magistrats démis, MM. de Grimaudet de Gazon, Le
Loup de la Biliais, Ferron-Duchêne, du Boispéan, Eveillard
de Livois, Picot de Peccadeuc, Jouneaux du Breilhoussoux,
Foucher de Careil fils, de Gornulier fils, Bonin de la Ville-
bouquay fils, de Boisbaudry. Cette liste, qui devait se grossir
le 14 mars de quatre nouveaux rentrants, MM. de Boisrou-
vray, de Keroullas, de la Prégenterie, de la Bertière, témoi-
gne d'une hâte très grande et peut-être excessive de complé-
ter le Parlement. Quelques-uns de ceux qui y figurent avaient
été exilés à vingt lieues de Bennes, et par conséquent consi-
dérés comme de dangereux esprits. De fait, on rouvrait le
Parlement à des gens qu'on eut plus tard à regretter amère-
ment d'y avoir réadmis ('), et le duc d'Aiguillon commit en
cette circonstance une faute grave (^), mais qui prouve elle-
même à quel point il tenait, ainsi que le gouvernement, à avoir
pour le procès des cinq magistrats un tribunal régulier (^).
On désirait seulement que l'instruction du procès fût achevée
lorsqu'il serait rendu au Parlement, et de là vint l'activité
extrême que déploya la commission pendant les derniers
jours qui lui restaient à vivre. Elle procéda sans délais aux
récolements et aux confrontations; elle adjoignit Chaillon de
Joriville à Le Noir, pour l'assister dans cette besogne : sur
un nouveau réquisitoire de Galonné, du 14 février, elle dé-
créta de Beynes et de Kersalaiin de prise de corps, les sieurs
du Poulpry, de la Bellangerais et de Bégasson d'ajournement
(') Cf. cil. XIV, XV. Des hommes comme .louneaux du Breilhoussoux, du Bois-
péan, peuvent être considérés^comme ayant été les causes principales de l'échec
définitif du Parlement reconstitué par d'Aiguillon.
(-) M. de Robien l'a Lien vu, et il s'étonnait de celte trop grande facilité : «lime
semble, écrit-il le 12 février, que celte besogne avait été bien commencée, mais
on s'écarte insensiblement des principes qu'on avait pris, et on aura lieu de s'en
repentir. Je vois qu'on rappelle tous ceux qui demandent à rentrer... Comptez
qu'avant peu il y aura dans le Parlement une division de tous les diables... »
(3) Un des témoins du procès de 1770, l'avocat Hindré, déclare tenir de diffé-
renls parliculiers que le duc d'Aiguillon avait fait tous ses efforts pour empêcher
le départ pour Saint-Malo du courrier porteur des ordres qui rappelaient la com-
mission, et que, n'ayant pu y réussir, il avait, dans un accès de fiu'eur, brisé des
porcelaines de grand prix à Ibùtel de Blossac. Linguet a fait bonne justice de
cette déposition calomnieuse. Il était difficile, comme on le voit, de se moquer plus
audacieusement de la vérité.
bWiOUlLI.ON. 25
386 LA BUKTAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
personnel, et ordonna l'audition de plusieurs nouveaux té-
moins. Elle vaquait encore à ces différentes occupations, lors-
qu'elle reçut, le 17 février, les lettres patentes du 14, qui
mettaient fin à ses pouvoirs et la rappelaient à Versailles. Elle
les enregistra sur-le-champ et légua ainsi au Parlement des
procédures ù peu près, mais non pas entièrement terminées.
Celui-ci enregistra le même jour les lettres patentes qui réin-
tégraient dans son sein les onze nouveaux venus, et d'autres
lettres patentes qui le chargeaient « de parachever et de par-
faire ladite instruction criminelle, circonstances et dépen-
dances jusqu'à jugement définitif, inclusivement ». A ces der-
nières, il ajouta toutefois cette restriction significative « sans
néanmoins nuire, préjudicier ni déroger aux droits de la cour,
tribunal naturel et ordinaire de ses membres, ni aussi aux
droits et moyens des parties », ce qui équivalait en fait à
l'annulation des procédures de Saint-Malo, dont le Parle-
ment ne se résigna jamais à reconnaître la validité, si bien
que toute la besogne faite par la commission resta, au point
de vue judiciaire, sans conséquence pratique, au grand dépit
de Saint-Florentin : et la première action de ce tribunal, si
faussement représenté comme l'instrument servile de toutes
les volontés du commandant et du ministre, fut donc d'infli-
ger à ce dernier un échec tout particulièrement sensible (').
Il était temps que le gouvernement se débarrassât de cette
commission devenue plus gênante pour lui que dangereuse
pour les accusés, car cette explosion parlementaire qu'on avait
tant redoutée et dont la peur avait, plus que tout le reste,
contribué h décider les ministres à reconstituer un Parlement
de Bretagne, se produisait en ce moment même, et avec la
dernière vivacité. Dès le 3 février, le Parlement de Paris adres-
sait des représentations au roi sur la commission de Saint-
Malo; dans les séances des 10 et 11 février, les propos les plus
violents y furent tenus contre d'Aiguillon, contre la commis-
sion « ce tribunal du genre de ceux que tant de traits de
(•) « Le seul point, écrivait Saint-Florentin à Galonné, 11 fév. 1766 (O. 462) est
de bien se mettre en garde contre la résolution inspirée par toutes les lettres de
Paris de déclarer nulle la procédure faite en la commission... C'est le salut de
l'a/J'aire, et c'est à quoi on ne saurait apporter trop de précautions. Quelques diffi-
cultés qu'il y ait à appréhender, nous espérons que d'Aiguillon saura les vaincre
par la force de ses raisons ».
LES PARLEMENTS ET LE BAILLIAGE d'a1GL'1LL0x\ 387
l'histoire ont voués à l'indignation publique » ('), contre ses
membres « uniquement mandataires d'un pouvoir arbitraire,
qui osent porter leurs regards, étendre leur fausse juridiction
jusque sur les magistrats dépositaires et vengeurs de l'auto-
rité légale des souverains contre les entreprises des infracteurs
des lois ». Un arrêt du 11 février contint une protestation
solennelle contre tous les actes de ce tribunal irrégulier et
contre tout ce qui pouvait s'ensuivre : le 13, la cour fit porter
au roi de vigoureuses remontrances. Elle accentua encore
son langage lorsqu'elle eut connaissance des derniers actes
de la commission, et même lorsque celle-ci eut été rappelée.
« La vivacité avec laquelle les commissaires se sont empressés
» dans les derniers moments de leur existence de multiplier les
» actes illégitimes dont leur dissolution prochaine semblait
» devoir démontrer l'inutilité... doit être attribuée moins à ces
» commissaires... qu'aux ennemis secrets de la magistrature.
» Cette activité si déplacée de la part de commissaires qui
» n'agissent que par impressions étrangères donne au Parle-
» ment de justes inquiétudes sur l'effet et les suites qu'on vou-
» drait donner à des procédures commencées et continuées par
» des juges dont les ordonnances du royaume désavouent le
» caractère » (*). Il y eut des voix pour décréter Galonné et Le
Noir, et Saint-Florentin crut prudent de leur envoyer k tous
deux des lettres du roi pour leur servir de sauvegarde contre
les huissiers dans le cas où le Parlement voudrait se saisir de
leur personne ('). Le bailliage d'Aiginllonnéiaii pas d'ailleurs
traité avec plus de ménagement. Lui contestant le droit à
l'existence et soutenant que les démissions devaient être nulles
et non avenues, le Parlement de Paris mettait nettement le
roi en demeure de rétablir l'universalité des magistrats de
Rennes et de confier à ce tribunal de complices le jugement
de ceux dont ils avaient suivi l'impulsion : « La poursuite cri-
» minelle projetée contre lesprisonniers d'Etat, disait-ildansses
)) remontrances du 13 février, ne serait pas plus légitimement
» déférée au petit nombre d'officiers qui ont repris à Rennes
«leur service ordinaire,ni même ù un nombre plus considérable,
» tant que ce tribunal ne serait formé que de personnes choisies
(') Arrêté du 11 février.
(^) Hemonlrances du 20 février.
(3) Lettre de Saint-Florentin, 26 février, 0. 462.
388 LA IinKTAG.NK ET LE DUC d'aIGUILLO.N
» entre les magistrats dont l'universalité compose le Parlement.
» Le droit du magistrat n'est pas d'être jugé par un petit nom-
» bre d'entre ses confrères : il doit l'être par le corps entier;
» le choix déjuges rapprochés et réunis pour une aflaire aussi
» critique ne pourrait que répandre sur le jugement qui en
» émanerait et jusque sur l'instruction, des soupçons, des mé-
» fiances incompatibles avec la dignité des actes de la justice
» et porter même sur toute la procédure un caractère d'illégi-
» timité. » Il fallait donc les rappeler tous et alors il importait
que les inculpations publiées contre ces magistrats fussent
rigoureusement examinées et subissent toutes les épreuves de
la plus sévère instruction « mais devant des juges légitimes
» dont l'exactitude, le zèle pour votre service, l'intégrité, le
» caractère, portent dans toute la nation une impression decon-
» fiance et de respect pour leur décision » ('). Le Parlement de
Rouen était encore beaucoup plus vif dans ses termes : « Ce
» fantôme de Parlement qui est à Rennes est dû à l'intrigue, k
» la séduction, ou aux menaces et peut-être à tous ces moyens
» ensemble... La nation ne peut donner sa confiance à des
)) hommes élevés sur les ruines des juges primitifs ; leur asso-
» dation ne doit être considérée que comme une commission
» d'une nouvelle espèce... Ce serait le comble de l'injustice si
» les officiers du Parlement de Rennes se portaient non seule-
» ment à juger leurs confrères, mais encore à adopter i'instruc-
» tion informe faite parles commissaires ». Ces remontrances
répandues à profusion en Rretagne par les soins des amis des
détenus et notamment de Loisel, secrétaire de iVl'"" de Cara-
deuc, glaçaient d'effroi bien des magistrats qui, sans cela,
eussent été disposés à rentrer, empêchaient le complément
du Parlement et paralysaient l'activité des rentrés, dont beau-
coup commençaient déjà à regretter de s'être ainsi exposés
au courroux de toute la grande famille parlementaire et se
préparaient insensiblement à séparer leur fortune du parti
(jui n'avait jamais jusque-là éprouvé que des défaites pour
(') No pouvant pas laisser passer sans mot dire une pièce où il était si vigoureu-
sement pris à p.artic et n'osant pas s'attaquer en face au Parlement de Paris, le
Parlement de Rennes prit le biais de supposer que cet écrit était faussement attribué
au l'arlement de la capitale et de le supprimer comme tel par arrêt du 28 février,
sur un réquisitoire de l'avocat général, Le Prestre de C.bàteaugiron, qui déclara ne
pouvoir reconnaître les sentiments du Parlement de Paris dans ces expressions
« indécentes ».
SÉANCE DE L\ FLAGI'LLATIO.N (3 .MARS 1766) 389
rentrer en grâce auprès de celui qui était accoutumé à triom-
pher. En renonçant à la commission, le gouvernement put
s'apercevoir qu'il n'était nullement sorti d'embarras ; sa guerre
avec les cours du royaume était plus vive que jamais et il
avait par surcroit l'humiliation de ne pas pouvoir faire juger
les magistrats qu'il avait, à la face du pays, déclarés coupa-
bles des actes les plus criminels. C'est ce que d'Aiguillon,
témoin des hésitations et des craintes des rentrés, de l'impres-
sion que faisaient sur eux les remontrances parlementaires,
et des assauts réitérés que leur livraient les parents et amis
des détenus, s'efforçait de faire comprendre, prévoyant dès le
premier jour, avec une rare sûreté de coup d'oeil, la marche
hésitante et finalement le résultat négatif de ce singulier pro-
cès. « Chacun, écrivait-il dès le 17 février, cherche des motifs
» de récusation et je vois qu'on craint beaucoup d'être leur juge,
» depuis qu'on connaît la protection que le Parlement de Paris
» leur accorde; on ne veut ni se faire de querelle avec lui ni se
)) déshonorer en déclarant innocents des gens qu'on sait bien
» qu'on trouvera coupables et que le public regarde déjà comme
»tels. Je prévois qu'on fera naître journellement des incidents
» pour retarder le commencement de cette procédure, dans
» l'espérance que le roi ennuyé de tous ces délais la renverra
» h un autre Parlement ou fera grâce aux accusés en obligeant
» les procureurs généraux à se démettre de leurs charges ».
La seule manière de décider le Parlement de Rennes à faire
son devoir était donc d'imposer un silence absolu à celui de
la capitale. Tant que cette cour resterait menaçante, il n'y avait
à espérer ni tranquillité dans le royaume ni pacification des
esprits en Bretagne, ni possibilité, pour le gouvernement, de
sortir avec honneur du procès qu'il avait engagé avec impru-
dence et qu'il s'était mis dans la nécessité morale de terminer
par une condamnation.
Louis XV en était plus convaincu que personne, et comme,
malgré son apathie et son irrésolution ordinaires, il était ca-
pable dans les cas extrêmes de résolutions vigoureuses, il se
décida à recourir aux grands moyens pour raffermir sa cou-
ronne ébranlée. Il fit rendre le 2 mars un arrêt du conseil
cassant l'arrêté du Parlement de Paris du 11 février « Sa
» Majesté n'ayant pu voir sans le plus grand mécontentement
» que les officiers de son Parlement se soient oubliés jusqu'au
390 LA. BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
» point (le se croire en droit, non seulement de protester dans
» les termes les plus indécents contre l'exécution de ses volon-
» tés, mais encore de se réserver de délibérer relativement à
» une procédure qui leur est étrangère... et de contester à Sa
» Majesté, source unique de toute justice, le pouvoir de commu-
» niquer, suivant que l'exige le bien de son Etat, une portion
» plus ou moins grande de son autorité ». l^uis le lundi 3 mars
il vint lui-même inopinément à Paris flageller d'importance
— le mot est resté consacré pour désigner cette séance célè-
bre — son Parlement, et opposer aux prétentions politiques
de la magistrature une théorie en règle et remarquable-
ment exprimée du plus pur absolutisme monarchique :
« Ce qui s'est passé dans mes parlements de Pau et de Ren-
» nés, dit le roi, ne regarde pas mes autres Parlements : j'en
» ai usé à l'égard de ces deux cours comme il importait à mon
» autorité et je n'en dois compte à personne... En ma personne
» seule réside la puissance souveraine, dont le caractère pro-
» pre est l'esprit de conseil, de justice et de raison : de moi
» seul mes cours tiennent leur existence et leur autorité... à
)) moi seul appartient le pouvoir législatif sans dépendance et
» sans partage... l'ordre public tout entier émane de moi, et les
» droits et les intérêts de la nation, dont on ose faire un corps
w séparé du monarque, sont nécessairement unis avec les miens
» et ne reposent qu'en mes mains... Les remontrances de mes
» cours seront toujours reçues favorablement quand elles ne
» respireront que cette modération qui fait le caractère du
» magistrat et de la vérité (et ne seront pas)... des espèces de
» libelles où la soumission à ma volonté est représentée comme
» un crime, où l'on suppose que toute la nation gémit de voir
» ses droits prêts à périr sous la force d'un pouvoir terrible, où
» l'on annonce que les liens de l'obéissance sont prêts à se re-
» lâcher... Mais si après que j'ai examiné ces remontrances et
« qu'en connaissance de cause j'ai persisté dans mes volontés,
» mes cours entreprenaient d'anéantir par leur seul effort des
» lois enregistrées solennellement, le spectacle scandaleux
» d'une contradiction rivale de ma puissance souveraine me
» réduirait à la triste nécessité d'employer tout le pouvoir que
» j'ai reçu de Dieu pour préserver mes peuples des suites
» funestes de ces entreprises... « Le lendemain, ce fut le tour
du Parlement de Rouen de recevoir la même correction. La
SÉAiNCE DE LA FLAGELLATION 391
grande députalioii de cette cour ayant été mandée pour en-
tendre la réponse royale à ses remontrances du 24 février, le
roi lui dit : « J'ai lu vos remontrances : ne m'en adressez
«jamais de semblables : mes peuples sont soumis et tran-
» quilles; l'agitation (jue vous supposez n'existe que parmi
)) vous : le serment que j'ai fait, non pas à la nation comme
» vous osez le dire, mais à Dieu seul, m'oblige surtout à faire
» rentrer dans le devoir ceux qui s'en écartent et qui veulent
» établir des principes contraires h la constitution de mon
» Etat». Puis il lui fit communiquer sa déclaration de la veille
au Parlement de Paris, et l'averlit qu'elle lui servirait de règle
et qu'il punirait tous ceux qui ne s'y conformeraient point.
L'etTet de ce langage énergique fut très grand. La magis-
trature, intimidée, se tut ('), ou balbutia quelques protesta-
tions embarrassées où elle s'efforçait péniblement de concilier
le pouvoir législatif absolu du souverain, qu'elle n'osait nier,
avec la nécessité de la libre vérification de ses cours pour
donnera la loi son caractère définitif et la rendre exécutoire(^).
L'opinion publique accueillit avec faveur ce déploiement
inaccoutumé de vigueur ('). Les applaudissements significatifs
qu'il reçut prouvèrent qu'il suffisait encore de parler ferme
pour réveiller dans les cœurs la foi monarchique et faire ren-
trer dans le néant une opposition dont la force ne provenait
que des défaillances du pouvoir, et l'impression dominante
dans le public fut la satisfaction de voir l'insupportable orgueil
des Parlements aussi durement humilié (*).
(') « Je ne puis m'empôcher, écrivait Miromesnil à Laverdy (17 mars, Bibl.
Rouen, ms. 816), de rougir de honte pour des magistrats qui ne savent pas mettre
de milieu entre l'excès de la hardiesse et la faiblesse du découragement, qui se
permettent des expressions indécentes lorsqu'ils croient être les plus forts, et qui
perdent toute espèce de courage lorsque le roi les menace de les punir ».
(') Représentations du Parlement de Paris des 9 et 19 mars.
(') Cf. les lettres de d'Argens (dont on ne fera pas sans doute un suppôt des
jésuites) à Frédéric II, écrites vers cette époque : « Jamais les Parlements sous
Louis XIV n'ont été si humiliés : tous les gens de bon sens en sont charmés : ces
prétendus défenseurs des peuples devenaient insupportables au peuple par leur
fierté... La clémence dont on avait usé depuis dix ans envers toutes les insultes
que des bourgeois revêtus d'une charge qu'ils avaient achetée faisaient journelle-
ment à Sa Majesté et à l'autorité royale les avait enhardis à ne plus garder au-
cune bienséance... Ces robins se croyaient gens d'importance : ils viennent d'ap-
prendre à leurs dépens que pour les anéantir le Roi n'a eu besoin d'autre moyen
que de le vouloir » (OEuvres de Frédéric II, t. XX, p. 404, 407).
(*) M. de Garville écrivait à M. de Coniac : « Je crois avec Je public et surtout
392 LA uiŒTAciM': i:t lk Dic d'aiglillon
Mais si Louis XV savait parfois tenir un vigoureux langage,
il était incapable de la continuité d'effort et de la politique
suivie qui eussent été nécessaires pour regagner le terrain
perdu, et on ne l'ignorait pas. Aussi cette solennelle déclara-
tion de principes ne suffit-elle pas pour rendre aux magistrats
de Rennes le courage qui leur manquait. La peur d'être en
butte au courroux de toute la coterie parlementaire dans le
royaume, peut-être de se retrouver quelque jour collègues
des accusés triompbalement remontés sur leurs sièges; d'au-
tre part, des scrupules sur la légalité des procédures de Saint-
Malo et une répugnance extrême à tenir compte des actes
d'une commission qu'ils ne voulaient pas reconnaître, tout se
réunissait pour les détourner de s'occuper de l'affaire des
prisonniers. Le jour où ce procès fut déféré au Parlement, il
entra, plus encore que d'Aiguillon ne l'avait prévu, dans une
longue période de statu quo. Ils expédiaient d'ailleurs assez
rondement les affaires courantes, du moins celles qui n'exi-
geaient pas le ministère des avocats, encore en grève, et qui
ne se décidèrent à reprendre leur service que le 8 avril, sur
la menace d'être astreints au service de la patrouille et au
tirage au sort pour la milice s'ils ne remplissaient pas leurs
fonctions (') ; malgré leur petit nombre, ou plutôt ù cause de
avec les bons esprits que tout est rentré dans le devoir, que les clameurs sont
entièrement étouffées, et que, de longtemps, personne ne sortira de sa place
parce que le maître a bien sérieusement repris la sienne... Il n'est pas un ordre
dans l'Etat, pas une classe de citoyens qui n'admire avec transport le caractère de
majesté qui se manifeste dans les discours et dans la conduite de notre maître. On
en parle librement dans toutes les assemblées, au spectacle, partout. Gomme les
sujets, et principalement les Parisiens, prennent facilement l'impulsion que leur
donne la puissance supérieure, ils sentent maintenant avec joie les effets d'une juste
autorité en la voyant parfaitement assurée dans la main qui doit la conserver.
L'incertitude et la crainte, causées par une longue modération, sont bannies des
esprits: les âmes les plus timides ont repris courage. Je n'exagère rien, la réponse
du roi a réellement produit une révolution... Depuis la grande époque du règne,
je ne crois pas trop dire en la nommant ainsi, j'ai rencontré quelques-uns des aspi-
rants à la puissance souveraine; ces fameux tuteurs, qu'ils sont devenus petits!
Figurez-vous des Titans qui ne sont plus que des Pygmées » (Lettres des 8 et
12 mars 1766, dont je dois communication à l'obligeance de M. Pelage de Coniac).
(') En annonçant à la cour leur résolution de reprendre le service, leur bâton-
nier, Even, prononça un discours injurieux pour le Parlement, où le rappel de
l'universalité était représenté comme le vœu' suprême de l'ordre et oii il affectait
de représenter la résolution des avocats comme due surtout à leur considération
pour iC premier président. Celui-ci avait commis la faute de faire une démarche
personnelle auprès d'Even pour presser ses confrères de rentrer au palais.
EXTRÊME LENTEUR DU PARLEMENT 393
leur petit nombre même, le service judiciaire se faisait avec
plus de régularité et d'exactitude que d'Aiguillon ne l'avait
jamais vu faire depuis treize ans ('). Ils rendaient même quel-
ques arrêts contre les innombrables libelles que l'excitation
des esprits faisait naître chaque jour et qui donnaient fort à
faire à l'éloquence de leur procureur général Le Prestre ; plus
hardis contre les cours de province que contre les juges de
la capitale, ils supprimaient par arrêt les remontrances de
Rouen où ils avaient été si rudement pris à partie. Mais ils
n'osaient sévir que contre les livres. Leur frayeur extrême
d'être obligés de trouver des coupables s'ils entamaient le
procès criminel les déterminait à user de tous les moyens
pour esquiver cette redoutable besogne. En vain Saint-Flo-
rentin leur multipliait les lettres les plus rassurantes, en vain
il leur affirmait que le roi était dans la plus ferme résolution
de maintenir tout ce qui s'était fait en Bretagne par ses ordres
et qu'il serait très mécontent d'eux s'ils ne concouraient pas
avec zèle à l'exécution de ses volontés : en vain il faisait valoir
auprès d'eux le coup d'autorité que le roi venait de frapper
en retirant les pièces et procédures déposées au greffe du
Parlement de Paris (^) ; rien ne les empêchait de chercher
partout des prétextes d'inaction et des motifs de récusation.
Les non-démis alléguaient que le fait même de leur non-
démission les empêchait de connaître d'une affaire dont la
démission était une des circonstances essentielles; les rentrés
étaient ou parents, ou débiteurs, ou créanciers, ou notoire-
ment ennemis, de quelqu'un des magistrats accusés; le pre-
mier président et l'avocat général Le Prestre, de longue date
ennemis jurés de M. de la Chalotais, s'étaient récusés dès le
premier jour et c'était à qui trouverait des prétextes pour
suivre leur exemple. D'Aiguillon luttait inutilement contre
ces résistances passives, contre ces volontés toujours prêtes
à se dérober. Il ne négligeait rien pour recruter des adhésions
(») Lettre du 5 mars, H. 439.
(2) Ce retrait et l'envoi desdiles pièces au Parlement de Rennes avaient été or-
donnés par arrêt du conseil du 22 mars. Le 28, à 6 heures du matin, Trudon,
huissier ordinaire du roi, se rendit avec un mousquetaire chez le conseiller Gois-
lard, rapporteur, et lui présenta un ordre royal de remettre toutes les pièces dont
il était dépositaire. Goislard ne put faire autrement que d'obéir, tout en se réser-
vant de protester devant le Parlement. Les originaux des fameux billets anonymes
étaient parmi ces pièces et furent alors pour la première fois renvoyés en Bretagne.
394 LA liRKTAGMi ET LE DUC DAIGUILLON
nouvelles, sans aller toutefois jusqu'à faire entrer dans son
Parlement des éléments étrangers à l'ancienne magistrature,
car son rêve était de reconstituer la nouvelle compagnie avec
des membres avant fait partie de l'ancienne ('), et il se faisait
toujours fort d'y parvenir. Une fois le nombre de soixante
atteint, il ne doutait pas que le procès ne marchât vite, la
certitude de la durée du nouvel ordre de choses établi par
ledit de novembre 1765 donnant du courage aux juges et
déliant la langue des témoins. Mais en attendant, et malgré
ses objurgations pressantes, on s'obstinait à rester sur place,
et lui-même devait se résigner à prévoir qu'il faudrait atten-
dre encore trois ou quatre mois (^). A vrai dire, toute l'œuvre
du Parlement se borna à greffer sur le procès des six magis-
trats des poursuites contre Loisel, contre M™' de Caradeuc
et contre M"^ de la Mancelière, à cause de la distribution en
Bretagne des remontrances de Paris et de Rouen, à pourvoir
deux des siens proposés par d'Aiguillon, MM. Gefïroy de Vil-
leblanche et Bonin de La Villebouquay père (^), des fonctions
(') Lettre du 24 avril au président de Montbourcticr.
(') Lettre de d'Aiguillon à Montbourcher, 24 avril 1766. D'Aiguillon a été accusé
d'avoir pressé le Parlement de se liàter avec une brutalité toute militaire; il aurait
signifié, dans une visite à M. de Montbourcher, que toutes ces lenteurs l'impatien-
taient et qu'il eût à terminer promplement. Cette lettre du 24 avril donne des
choses une idée fort diiïérenle. D'Aiguillon tenait à mettre les choses en train
beaucoup plus qu'à faire expédier le procès en toute hâte. « .le vous avoue fran-
chement, disait le commandant, que je suis très fâché que vous insistiez sur la
nécessité du complet du Parlement pour commencer la procédure criminelle,
parce que, comme les ministres ont extrêmement à cœur qu'elle soit en train, ils
ne manqueront pas de me presser de compléter le Parlement, ce que je ne pourrai
faire qu'en prenant de nouveaux sujets, puisque les anciens résistent aussi opinià
trement à toutes les invitations que je leur ai fait faire; et j'espère toujours qu'à
la fin ils reviendront. Je pense donc que vous feriez mieux de ne pas insister da-
vantage sur cette dilVicullé, sauf à temporiser, si vous le jugez convenable, jus-
qu'au complément, ce qui sera très aisé, d'autant que le rapporteur a annoncé
qu'il ne pouvait être prêt avant trois ou quatre rnois ».
(") M. Geffroy de Villeblanche fut chargé des fonctions de procureur général
par lettres patentes du 18 mars enregistrées le 24 mars. D'Aiguillon lui reprochait
un peu de timidité et d'irrésolution, mais lui reconnaissait aussi un grand attache-
ment au service du roi, d'excellentes intentions et savait d'ailleurs « qu'Use lais-
serait aisément conduire da7is les circonstances oit il aurait besoin de l'être ■•.
Les amis de M. de la Ghalolais se sont fort indignés de ces choix, surtout de
celui de ^L de 'Villeblanche, pour la raison que ce conseiller aurait été, par sa
belle-sœur, une demoiselle de Quélen, proche parent de la duchesse d'Aiguillon.
M. Carré (p. 45) a démontré la fausseté de celte assertion. M"e de Quélen n'avait
qu'un rapport de parenté très éloigné avec M'"'' d'.\iguillon. De plus, en 1765, la
duchesse d'Aiguillon et M. de Villeblanche avaient été marraine et parrain d'un
LNACTION Dl PARLEMENT 395
de procureur général du roi et de rapporteur dans le procès
criminel, et à juger les demandes en récusation multipliées
par ses propres membres. Le 22 avril et jours suivants, les
récusations furent admises pour onze magistrats, La BriOe
d'Amilly, les présidents de Gucé, de Châteaugiron et de Cor-
nulier, les conseillers de Grimaudet, du Boisbaudry, Picot
de Peccadeuc, Auvril de Trévénégat (qui, d'après les libelles,
aurait été récusé malgré lui), du Boispéan, Foucher père et
Cornulier fils; tandis que MM. de Keroullas, GefFroy de Yille-
blanche. Fourché de Quéhillac, Fabroni de La Prégenterie,
Ferron Duchêne, étaient déboutés de leur demande ('). En y
joignant les ifs, récusés de plein droit, il restait donc une
vingtaine de magistrats (') en état de connaître de l'afTaire;
mais il fallait compter avec les absents, avec les malades,
avec ceux que leur grand âge et leurs infirmités rendaient
depuis longtemps incapables de remplir leurs fonctions et
qui ne figuraient sur la liste que pour l'orner, comme MM. de
Langle de Beaumanoir, du Boispéan, de Boisrouvray, de
Bougon qui écrivaient à la cour, le 8 avril, pour déclarer que
leur mauvaise santé les mettait dans l'impossibilité de se
rendre à Rennes. Avec un aussi faible effectif de magistrats et
des magistrats aussi réfractaires au travail, il était presque im-
possible d'aller de l'avant. On se trouvait chaque jour à la
merci de la moindre circonstance; deux ou trois rhumes de
cerveau pouvaient suffire pour paralyser l'activité du tribunal
tout entier. Et tous les prétextes étaient bons pour traîner les
neveu de ce dernier. Ce ne sont pas des relations de cette sorte qui peuvent don-
ner lieu à des suspicions légitimes.
(') M. de la Chalotais, dans sa cédule évocatoire, dont le but était de démontrer
l'impossibilité pour le Parlement de Rennes de le juger et de réclamer l'évocation
de son affaire devant celui de Bordeaux, alléguait contre ceux-là aussi divers mo-
tifs de récusation, comme parents, alliés ou débiteurs de diverses personnes arrê-
tées à cause de l'afTaire de Bretagne. Selon lui, il ne serait pour ainsi dire pas
resté un seul juge qui pût connaître de l'affaire.
[-) Le bailliage d'Aiguillon comprenait à cette époque : 1° les ifs, réduits à dix
par la mort de M. de Marnière de Guer; 2° les dix magistrats rentrés en janvier;
3" onze autres rentrés en février; 4» quatre rentrés au mois de mars; 5» plusieurs
magistrats qui, étant absents les 20 et 22 mai 1765, n'avaient pas eu à prendre parti
dans la question des démissions, comme MM. de Langle de Beaumanoir, Le Roi
de la Potherie, du Pont d'Eschuilly, .\uvril de Trévénégat, Boux de Bougon, de
la Brulaire : au total, 42 membres. En déduisant les 21 récusés et le procureur
général, il restait donc une vingtaine de juges; mais cet effectif n'existait que sur
le papier; les maladies et les absences le diminuaient singulièrement.
39() L\ BRETAGNE ET LE DUC d'aIGIILLON
choses en longueur. Un jour, c'est un conflit de préséance
entre les anciens conseillers de Grand'Cliambre et ceux qui
siégeaient aux requêtes qui sert au Parlement de prétexte
pour ne rien faire; un autre jour, c'est le premier président
lui-même qui conseille d'attendre, de voir venir les événe-
ments et qui insinue qu'une lettre qu'il vient de recevoir de
Versailles lui fait prévoir des changements prochains ('). De
plus, d'Aiguillon n'était plus là pour encourager les timides
et exciter les récalcitrants; dès le 21 mars, il avait dû partir
pour une tournée sur les côtes de Bretagne; atteint ensuite à
Nantes d'un mal à la lèvre qui fut assez sérieux pour inspirer
des inquiétudes et pour l'obliger à venir à Paris consulter
des médecins plus expérimentés, il resta longtemps absent
et l'on put s'en apercevoir à l'inaction totale du Parlement.
« Sa conduite silencieuse, écrivait La \oue le 7 mai (^), prouve
bien qu'il a perdu son teinturier. Quel contre-temps qu'une
lèvre malade! ». Et ce n'était pas seulement pour tout ce qui
regardait le procès criminel que le Parlement montrait cette
excessive timidité; en tout sa conduite était empreinte de la
même faiblesse; quelques troubles ayant éclaté dans diffé-
rents points de la province relativement aux blés, fort abon-
dants cependant, le Parlement se laissa arracher, le o juin,
par les clameurs populaires, un arrêt absurde — et dont, cir-
constance aggravante, il sentait lui-même l'absurdité — qui
défendait de vendre et d'acheter des grains ailleurs que dans
les marchés, à peine de 50 1. d'amende. ^ L'inquiétude est
» grande, écrivait d'Amilly à d'Aig-uillon en guise d'excuse (^) ;
» les magistrats qui entendent le peuple, leurs domestiques,
)) défèrent à leurs représentations... Tout le monde donne son
» avis. Ceux qui ne pensent pas pouvoir défendre la sortie des
» grains sont regardés par le peuple comme gens qui l'aban-
» donnent... On est bien embarrassé ». Cet arrêt malencontreux
valut au Parlement de la part du contrôleur général, très
attaché au principe de la libre circulation des grains, une
(•) La lettre était de son neveu le conseiller d'Etat d'Aguesseau de Fresnes.
D'Amilly en avait détourné quelques expressions de leur véritable sens et il ne
fut pas difllcile à d'Aguesseau de se justifier; mais la conduite du premier prési-
dent parut très suspecte. Nul doute que ce magistrat n'ait joué double jeu dans
tous les troubles de la province.
(î) H. 439.
(») A. N., F'i 265.
LETTRES PATENTES DE DISJONCTION 397
semonce aussi dure que méritée et liàta peut-être le retour à
Rennes de d'Aiguillon, guéri enfin et chargé entre autres
choses de le faire rapporter dans le plus bref délai.
En rentrant à Rennes, le 18 juin, le commandant eut vite
fait de se rendre compte de la situation. H était également
impossible d'obtenir que le Parlement allât de l'avant, tant
qu'il n'aurait pas été complété, et de le compléter tant que
n'aurait pas été franchi le pas dangereux du procès criminel.
Ceux des démis qui manifestaient encore quelque disposition
à rentrer, comme Sérant et les deux Dupont, n'entendaient le
faire que lorsque le rôle aurait été définitivement débarrassé
de cette redoutable affaire. K importait de sortir à tout prix
de cette impasse. Ce fut d'Aiguillon qui, oubliant pour la cir-
constance sa résolution hautement proclamée de rester étran-
ger à tout ce qui regardait la procédure criminelle (*), en ima-
gina un moyen ; à savoir établir une distinction parmi les
dilTérents chefs d'accusation communs à tous les prévenus,
de manière que les récusations fondées sur quelque mo-
tif de parenté ou d'inimitié avec l'un d'entre eux cessassent
d'être valables quand il s'agirait déjuger les autres. L'affaire
des billets anonymes, d'ailleurs la plus grave, se prêtait tout
particulièrement à ce genre de disjonction, un seul des pré-
venus en étant soupçonné. De la sorte un groupe compact
de 28 à 30 magistrats non récusables devait se trouver
au sein du Parlement, et l'on avait en outre l'avantage d'es-
quiver la question délicate de la validité des procédures
de Saint-Malo, que le Parlement s'obstinait à ne pas recon-
naître. M. de la Chalotais, on peut le remarquer, avait par
lui-même, quoique bien involontairement, suggéré cette idée,
en s'élevant avec véhémence, dans ses interrogatoires et
dans ses Mémoires, contre. le vague et l'indétermination des
cinq ou six chefs d'accusation accumulés indistinctement,
sans désignation de personne, sans spécification de temps, de
lieu, ni d'objet, sur la tête de cinq ou six personnes. 11 avait
réclamé, avant tout, que leur accusateur commençât par dé-
terminer ses griefs et par les particulariser contre chacun des
accusés. Il allait être maintenant servi à souhait, puisqu'on
(') Il l'exprime dans une lettre du 2 juillet (H. 439) où il dit que le roi a bien
voulu le dispenser de se mêler de la procédure criminelle et que ses instructions
l'expliquent positivement.
398 LA nUETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
allait mettre la défense en face d'un fait précis et déterminé,
et imputé à une seule personne. Dans un mémoire qu'il
adressa le 22 juin à Saint-Florentin (*), d'Aiguillon déve-
loppa les avantages et la nécessité de cette combinaison, qui
plut au ministre, et pour laquelle il obtint sans difficulté
l'adhésion du roi. En conséquence furent rendues le 5 juil-
let des lettres patentes (dont d'Aiguillon avait lui-même ré-
digé les dispositions) disjoignant du procès l'affaire des bil-
lets anonymes injurieux à la majesté royale, et ordonnant
que la procédure sur ce fait, commencée en la Tournelle de
Paris, fût par le Parlement de Bretagne continuée sans délai
et séparément jusqu'à jugement définitif, et que jusqu'alors
il fût sursis à toute procédure sur les autres faits et délits.
Le 9 juillet, le Parlement les enregistra sans difficulté.
La tactique était habile et la seule peut-être qui pût épar-
gner au gouvernement, après qu'il s'était tant avancé, le désa-
grément d'un avortement honteux. Elle était la meilleure
réponse anticipée que l'on pût faire à la cédule évocatoire
que le 26 juin M. de la Chalotais allait faire signifier à M. de
Villeblanche pour réclamer le renvoi de son aiïaire et de celle
de ses co-accusés au Parlement de Bordeaux, en vertu de
l'ordonnance de 1737, celui de Bretagne étant récusé de droit
à cause du grand nombre de ses membres récusables et du
nombre insuffisant de ceux qui restaient capables de juger.
Plus les accusés faisaient d'efforts pour échapper au juge-
ment de leurs anciens collègues, plus il appartenait aux
représentants de l'autorité royale de déjouer les manœuvres
imaginées par eux pour se soustraire à ce jugement, le plus
impartial que dans l'excitation générale des esprits il fût pos-
sible de trouver. Non pas que de graves raisons ne pussent
être alléguées contre la compétence du Parlement de Rennes;
mais des raisons plus graves encore s'élevaient contre celle
de toute autre cour, quelle qu'elle fût. Un tribunal d'excep-
tion eût soulevé des protestations formidables, et paru l'ins-
trument non de la justice, mais de la vengeance : le renvoi
de l'aflaire à un autre Parlement, si ardemment souhaité par
les accusés, n'était-il pas au contraire un déni de justice au
roi? Pouvait-on douter, étant données la force de l'esprit de
(')H. 439.
LETTRES PATENTES DE DISJONCTION 399
corps, les habitudes de confédération des cours, la commu-
nauté de leurs intérêts et de leurs idées, qu'il n'équivalût
d'avance à un acquittement triomphal, injurieux pour l'auto-
rité et gros peut-être de conséquences politiques? Seul, le
Parlement de Bretagne présentait et à l'attaque et à la dé-
fense de réelles garanties. Si la crainte d'avoir de nouveau
quelque jour les accusés pour collègues pouvait incliner les
magistrats de Rennes à la sévérité, d'autre part l'esprit de
corps et la peur aussi conspiraient en faveur des prévenus.
Malheureusement, à côté de ces avantages, les lettres pa-
tentes de disjonction présentaient des inconvénients graves,
dont la responsabilité incombe surtout à ceux dont les mala-
dresses avaient conduit le gouvernement à une situation si
inextricable qu'il ne lui était plus possible de faire autre
chose que des fautes. Tout d'abord elles ajoutaient un nou-
veau changement à tous ceux dont l'histoire de ce procès
extraordinaire, et bien probablement unique dans les anna-
les de la jurisprudence criminelle, a déjà fait voir la liste
surprenante. Il avait été déféré tour à tour à une commission
séant à l'Arsenal, puis au Parlement de Paris, puisa une
commission envoyée à Rennes, puis au Parlement de Breta-
gne, puis à la même commission installée à Saint-Malo, puis
de nouveau au Parlement de Bretagne ; et voici qu'en le lais-
sant à cette dernière cour, on le lui laissait cependant sous
une forme différente de la précédente, et en disjoignant,
d'une manière arbitraire, des chefs d'accusation qu'il était
devenu nécessaire de séparer, mais qu'il était impossible de
séparer légitimement. Les partisans de M. de la Chalotais
ont insisté avec force sur ces nombreuses et déplorables con-
tradictions. C'était de bonne guerre, et le droit ne saurait
leur en être contesté. Ils en ont conclu l'innocence de leur
héros et l'existence d'une coalition de haines implacables for-
mée pour le perdre à tout prix; il serait, semble-t-il, plus
légitime et plus prudent d'y voir simplement une preuve
de plus de la versatilité et de la maladresse du gouverne-
ment, engagé par un coup de tête dans une périlleuse aven-
ture dont il ne savait plus comment sortir avec honneur.
Mais ils avaient raison de souligner tout ce qu'il y avait d "ir-
régulier dans cette manière de séparer un crime particulier
du crime principal dont il était partie intégrante, tout ce
400 LA BRETAGNE ET LE DUC DAIGL'ILLON
qu'aurait de choquant la situation de ces magistrats qui, ré-
cusés pour la totalité du procès, remonteraient néanmoins
sur leurs sièges pour connaître d'une des parties, et assuré-
ment d'une des parties principales, de ce même procès. C'est
ce que le Parlement de Paris, rarement aussi bien inspiré,
exprimait avec une justesse incontestable dans les représen-
tations qu'il arrêta le 24 juillet et qu'il adressa au roi huit
jours après : « On désunit les chefs d'une accusation sur
laquelle on a déjà fait une instruction qui les embrasse tous
conjointement, instruction qu'on semble vouloir réserver
dans sa force, tout irrégulière qu'elle soit en elle-même, par
la disposition des lettres patentes qui ordonnent qu'il y sera
seulement sursis, et qu'on laisse en même temps à l'écart
sur un chef qui y était compris... On préparc k chacun des
accusés, qui gémissent déjà depuis huit mois dans les fers,
l'affreuse perspective d'autant de procès différents qu'il avait
été énoncé originairement de chefs sous le titre unique de
l'accusation intentée par les lettres patentes contre tous les
accusés ensemble. » Des arguments non moins solides se
trouvent dans la requête qui fut présentée le 11 août, par
M"" de la Chalotais, contre les lettres patentes du 5 juillet.
« Le délit général, y était-il dit, est un délit unique, quoiqu'il
soit composé de plusieurs faits particuliers; ces faits particu-
liers ne sont qu'une seule masse, c'est un corps qui a plu-
sieurs membres. Or ce serait mal connaître un corps que de
l'examiner par parties détachées et sans liaison les unes avec
les autres. C'est l'ensemble, c'est toutes les parties réunies,
c'est le corps entier qu'il faut voir... Chacun de ces faits n'est
qu'une circonstance du délit général. Comment pourrait-on
la détacher du délit qu'elle est destinée à constater et à éta-
blir? Si le sieur de la Chalotais est condamné sur la première
procédure, faudra-t-il qu'il essuie une nouvelle instruction et
une nouvelle peine sur la seconde? Ou bien, après avoir été
absous sur la première, pourra-t-il être condamné sur la
sec<mde, ou être absous sur celle-ci après avoir été condamné
sur celle-là? Quelqu'un peut-il se dissimuler l'irrégularité
d'une disjonction qui jette dans la procédure des singularités
aussi extraordinaires?... L'ennemi ou le parent d'un accusé
qui ne pourra point être son juge sur le délit capital et sur
les circonstances particulières qui le concernent, sera le juge
LES LETTRES PATENTES DE DISJONCTION 401
d'un autre accusé, sur d'autres circonstances personnelles à
celui-ci, mais faisant également partie du délit capital... Ce
juge, ennemi d'un co-accusé, qui voudra le perdre, mais qui
n'étant pas son juge le sera d'un autre, provoquera la con-
damnation de celui-ci pour assurer la perte de celui-là. Au
contraire, s'il est son parent et s'il veut le sauver, quoiqu'il
soit coupable, il fera absoudre celui dont il sera juge pour
assurer l'absolution de l'autre qu'il voudra tirer du supplice.
De bonne foi, est-ce là le vœu de nos ordonnances?... »
En outre, les lettres patentes du 5 juillet offraient ce vice
capital de négliger cinq des six accusés pour ne viser que la
condamnation d'un d'entre eux, et rien n'était plus susceptible
de donner l'apparence de la vérité aux imprécations de M. de
la Chalolais contre la cabale qu'il accusait de le poursuivre.
En suspendant toute procédure contre JMINI. de Caradeuc, de
La Gascherie, de La Colinière, de Montreuil et de Kersalaûn,
on se mettait évidemment dans l'impossibilité morale de les
atteindre par la suite. D'Aiguillon le sentait si bien que, dans
son mémoire du 22 juin, il admettait la possibilité, si on
trouvait trop de difliculté à leur faire leur procès, que le roi
leur fit grâce et se bornât à les éloigner de Bretagne pour
quelques années. En décelant ainsi que c'était avant tout la
perte de jNI. de la Chalotais que l'on voulait, qu'on était prêt
à tout y sacrifier, même le châtiment d'autres magistrats
contre lesquels l'instruction faite à Saint-Malo avait révélé
des charges au moins très fortes, ne risquait-on pas de paraî-
tre mû par des haines particulières plutôt que par le désir
de venger la majesté royale outragée? M. de la Chalotais
n'avait-il pas beau jeu désormais pour publier par toute la
France que son véritable et unique crime était d'avoir fait
les comptes-rendus et d'avoir froissé l'orgueil du duc d'Ai-
guillon? L'acharnement tout particulier que l'on montrait
contre cet accusé, parmi tous les autres, était très propre à lui
concilier la faveur de l'opinion publique, toujours portée, par
une tendance louable en elle-même, quoique souvent irréflé-
chie et injuste, à prendre parti pour ceux en qui elle voit des
opprimés et des persécutés. Précisément alors se répandaient
dans tout le royaume les deux premiers Mémoires de La
Chalotais, ces deux pièces d'une incontestable éloquence, où
le style mordant et incisif de l'auteur pouvait se donner libre
d'Aïuuili.on. 26
402 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIOT ILLON
carrière, où la violence de riiiveclive dissimulait heiireuse-
inent la faiblesse et rartilicc de rargumentation, où les impu-
tations les plus odieuses et les calomnies les plus téméraires
étaient revêtues habilement des apparences de la vérité, où
il semble, comme Voltaire l'a fort justement remarqué, que
le pi'isonnier se soit proposé d'exaspérer jusqu'à la fureur le
ressentiment de ses ennemis, comme pour les amener à quel-
que fausse démarche('). Plusces emportements étaient furieux
et plus il importait de ne leur opposer que le sang-froid et
l'impassibilité de la justice, plus il fallait éviter jusqu'au
moindre soupçon d'animosité personnelle; et c'était le mo-
ment que l'on choisissait pour disjoindre arbitrairement la
cause dun homme particulièrement habile dans l'art d'émou-
voir en sa faveur la commisération publique! Peu instruite,
comme il était naturel, des motifs qui rendaient cette disjonc-
tion nécessaire, l'opinion se prononça avec force pour M. de
la Ghalotais et les lettres patentes n'y contribuèrent pas moins
que les véhémentes tirades du prisonnier. C'est à partir du
mois d'août 1766 que les allusions au procès de M. de la Gha-
lotais commencent à se multiplier dans la correspondance de
Voltaire, jusque-là assez peu préoccupé, semble-til, des in-
fortunes du procureur général, et qu'il prend parti pour lui
contre ses persécuteurs « objet de l'exécration publique » (^).
Bien des gens neutres, ou môme mal disposés pour lui, n'hési-
tèrent pas à épouser sa cause : « Je vous assure, écrit M. de
Robien à M. de Goniac le 8 octobre, qu'il y a bien peu de gens
(') « Il ne semble pas, disait Voltaire (lettre à Damilavllle, 1 1 août, XI, 381), qu'il
ail voulu adoucir ses ennemis ». D'Aiguillon a-t-il eu connaissance des deux pre-
miers Mémoires avant de suggérer l'idée de la disjonction? C'est possible, quoi-
qu'on ne puisse l'altirmer. L'arrêt du conseil qui les supprima est du 28 juin et, le
22 juin, Saint-Florentin en parlait comme étant parus depuis peu de temps à Bor-
deaux. Cependant on pourrait conjecturer d'une lettre de Saint-Florentin, du
30 avril, qu'il en avait quelque connaissance dès celte époque.
(2) Lettre à d'.\lembert, 29 août, OEuvres, édil. Beuchot, XII, 404. Cf. la lettre
du 7 août où Voltaire parle du cure-denls qui r/vace pour l'immorlalilé, et celle
de d'Alemberl du IL — Dans une lettre de Diderot h Voltaire, de juillet ou d'août
17(j6 (OLuvres de Diderot, éd. Assézat, XIX, 48G), oîi, par une confusion des plus
singulières, Diderot attribue aux Parlements eux-mêmes les infortunes de M. de
la Ghalotais et leur impute « d'avoir jeté dans les cachots un magistrat respectable
à tous égards, parce qu'il refusait de conspirer à la ruine de sa province et qu'il
avait déclaré sa haine pour la superstition et le despotisme » ne pourrait-on pas
voir une certaine trace de l'émotion produite par l'enregistrement des lettres pa-
tentes de disjonction?
NOUVELLE l'ROCÈDCRE COMMIÎNCÉE 403
aujourd'hui qui ne s'intéressent k M. de la Clialotais et que
même ceux qui semblaient le devoir hair pensent, depuis les
dernières lettres patentes, devoir prendre sa défense ; ils
n'aperçoivent plus le coupable du crime de lèse-majesté, mais
l'homme poursuivi par la haine ». Cependant, si ce fut vrai-
ment la haine qui imagina les lettres patentes de disjonction,
elle se trouva, cette fois, avoir fort mal calculé.
Le Parlement, en effet, ne devait pas être plus dangereux
pour M. de la Chalolais seul qu'il ne l'avait été pour les six
accusés ensemble, et sa répugnance à frapper une aussi
redoutable victime persisia tout aussi grande dans cette nou-
velle phase du procès. Néanmoins il parut, dans les premiers
jours, comme rappelé à la vie par cette transformation de la
procédure. Il venait de manifester, par quelques symptômes
significatifs, la disposition où il était de profiter de la cédule
évocatoire pour rester dans l'inaction ('), lorsque les lettres
patentes du 5 juillet le forcèrent k aller de l'avant. Leur pre-
mier effet fut de rendre à l'activité un certain nombre des
magistrats précédemment récusés et dont les causes de récu-
sation ne subsistaient plus, notamment le premier président,
Auvril de Trévénégat, de Grimaudet, du Boisbaudry, etc. Le
14 juillet, Geffroy de Yilleblanche fit dépôt de la procédure
faite en la Tournelle de Paris, exposa sa plainte contre la
lettre de Bouquerel et contre les billets anonymes, et obtint
permission d'informer, par témoins et par experts nommés
d'office. Le même jour, le Parlement arrêta qu'il n'y avait
pas lieu de délibérer sur la cédule évocatoire et enjoignit à
six de ses membres, nominaux, mais non effectifs, de se ren-
dre désormais exactement à leur service. Huit jours après, le
premier président du Parlement de Paris ayant refusé de
désigner des experts, comme il en avait été prié, le Parle-
ment de Rennes se décida à agir lui-même et désigna, dans
une pensée d'impartialité qu'on s'étonne de lui voir imputée
à crime dans mainte brochure, deux experts de I^aris, Royllet
(1) MM. de Monlbourclier et de Villeblanchc, tout en ne jugeant pas qu'elle fût
admissible, ne croyaient pas le Parlement en droit de la rejeter purement et sim-
plement et voulaient suivre à cet égard les formalités prescrites par l'ordonnance
de 1737, c'est-à-dire soumettre au roi et à son conseil leurs motifs d'opposition à
la demande en évocation. M. de Galonné ayant rédigé une réfutation de la cédule
évocatoire, un des rentrés rédigea à son tour une réfutation de son mémoire.
404 LA BRETAGNE ET LE DEC d'aKJUILLON
et Paillasson; puis, lorsqu'il eut été instruit que Royllct était
précisément un de ceux qui avaient été entendus en 1765, il
décida, le 29 juillet, que Royllet ne serait entendu que comme
témoin, et le remplaça pour l'expertise par Dautreppe, syn-
dic des écrivains de Paris : d'où Terreur singulière de cer-
tains pamphlétaires et de M. de la Chalotais lui-même, qui,
instruits seulement d'une partie de ces circonstances, crurent
qu'on n'avait écarté Koyllet que parce qu'il était favorable à
l'accusé et le réclamèrent avec autant d'insistance qu'ils en
mirent à rejeter l'autorité des autres; or, Royllet avait été et
fut aussi net que tous ses confrères dans ses conclusions con-
tre M. de la Chalotais. Le même jour, date importante dans
l'histoire du procès, le Parlement décida, malgré certaines
répugnances, qu'aucun de ses membres connaissant de l'af-
faire ne pourrait s'absenter sans sa permission avant qu'elle
fût terminée (') et, détermination infiniment plus grave, arrêta
sur réquisitoire de M. de Villeblanche, qui pour la première
fois prononça le nom de La Chalotais (et qui, quoi qu'on en
ait dit, pouvait le faire, puisque les pièces de comparaison
qu'on lui avait administrées par ordre du roi et qui étaient
indubitablement de la main de M. de la Chalotais mettaient
celui-ci dans la situation de prévenu), que représentation des
J)illets anonymes lui serait faite, conformément à l'ordonnance
de 1737, sur la reconnaissance des écritures et signatures en
matière criminelle. Cette représentation était précisément ce
que M. de la Chalotais avait réclamé avec insistance dans ses
interrogatoires de Saint-Malo, instruit sans doute que les ori-
ginaux des fameux billets anonymes n'étaient pas alors au
gretfe de la commission, et il avait dénoncé le refus qui lui
en avait été fait comme la plus criante des injustices (^).
(') M. de Quéliillac, qui tenait à se faire valoir, pour des molifs, hélas! peu
désiuléressés, se donna lellie ?! d'Aiguillon, II. 609) pour l'auteur véritable de ce
vole; il aurait menacé ses collègues, qui y répug-naicnt, d'écrire lui-même aux
ministres si on ne s'y ralliait.
(2) Les termes dont il s'élait servi méritent d'atlircr l'attention. <■ .\ dit... qu'il
craint bien que des personnes capables de fabriquer contre lui des actes faux n'em-
pèclient qu'on ne lui donne communication de pièces qu'il a déclaré qu'on inscri-
rait de faux..., mais qu'il ne cessera d'en demander au Roi et à toute la Terre la
représentation (Procès, II, 120)... Il ne cessera tant qu'il vivra de demander la
représentation de billets aussi informes et aussi injurieux cl cela ne peut lui être
refusé sans une iniquité évidente (Ibid., II, 127)... Il somme M. le procureur g-éné-
ral de la commission de représenter ces pièces afin qu'on les représente à lui ré-
NOUVELLE PROCÉDIRE COMMENCÉE 405
Maintenant que ladite représentation allait lui être accordée,
par une tactique entièrement différente, le mot d'ordre dans
le parti chalotiste fut d'y voir une cause de nullité pour la pro-
cédure nouvelle. Le croira-t-on? Ce fut la nécessité du secret
de la procédure, l'obligation pour le juge de tenir impéné-
trable à l'accusé tout ce qui appartient au corps du délit,
jusqu'à son interrogatoire et même jusqu'à la confronta-
tion ('), qui fut l'argument invoqué, dans une nouvelle requête
des magistrats accusés, revêtue le 26 août de la signature de
huit avocats de Paris, pour soutenir la nullité de tout ce
qu'avait fait le Parlement depuis les lettres patentes du
5 juillet. Selon la thèse assez spécieuse de la requête, le Par-
lement de Rennes avait erré en appliquant dans la circons-
tance le titre 111 de l'ordonnance de 1737, relatif à la recon-
naissance des écritures en matière criminelle, parce que ce
titre visait la reconnaissance des écritures pouvant servir à
l'instruction et à la preuve d'un crime, mais que dans la cir-
constance les billets anonymes constituaient le crime lui-
même; c'était le titre P' de la même ordonnance, relatif au
faux principal, qui devait être appliqué, et celui-là interdisait
la représentation à l'accusé du corps de délit et prescrivait
l'instruction dans la même forme que pour tous les autres
crimes, c'est-à-dire dans le plus rigoureux secret. On éprouve
quelque peine à voir M. de la Chalotais et les siens avoir
recours à ces misérables chicanes de procureur, ne pas recu-
ler devant cette contradiction flagrante avec eux-mêmes et
chercher des moyens de nullité dans ce fait qu'on n'a pas
procédé contre eux avec toute la rigueur que la barbare juris-
prudence du siècle permettait ou plutôt même imposait au
pondant... Dès que M. le procureur général est saisi des pièces de comparaison,
il doit être saisi des pièces comparées; cela est nécessaire par l'art. 5 du titre I"""
de l'ordonnance de 1670, et la même obligation est portée dans les lettres patentes;
par conséquent, M. le procureur général ne peut se dispenser de les représenter.
Déclare qu'il ne cessera d'insister à cet égard » (Ibid., II, 131). Dans son second
Mémoire M. de la Chalotais affirme énergiquemcnt son intention de s'inscrire en
faux contre les billets anonymes.
(') « Si l'accusé en était instruit auparavant, lit-on dans cette requête, on aurait
trop de peine à tirer la vérité de sa bouche; il arriverait à l'interrogatoire tout
préparé et ayant arrangé tout le système de sa défense... Indépendamment de ces
te.xtes, fallait-il autre chose que les règles générales delà procédure criminelle, qui
exige si sévèrement que tout ce qui appartient au corps du délit soit impénétrable
aux accusés jusqu'à leur interrogatoire et même jusqu'à la confrontation? ».
406 LA KIŒTAG.NE ET LE DUC d'aIGI ILLON
magistrat. Us auraient pu d'autant plus facilement s'épargner
cette argumentation inhumaine qu'ils avaient d'autres vices à
relever dans la procédure nouvelle. Non seulement, en effet,
d'après eux, le Parlement avait erré en appli(|uant l'article III
là où l'article I devait être suivi, mais encore il avait mal suivi
l'article III ;il avait considéré M. de laChalotais comme accusé
alors qu'aucun décret n'avait encore été rendu contre lui,
mais une simple dénonciation du procureur général; il avait
nommé des experts avant la présentation des pièces à l'accusé,
et par conséquent avant de savoir s'il les avouerait ou les
nierait ('); dès le premier pas, il avait tréluiché, et celte faute
initiale entachant de nullité tout le reste de la procédure
rendait plus que jamais nécessaire le renvoi devant le Parle-
ment de Bordeaux.
Quoi cju'il en soit du bien fondé de cette thèse juridique, le
Parlementpersista dans la voie où il s'était engagé. Le premier
accusé qui fut amené devant lui fut Bouquerel. Sorti de la
Bastille, il arriva à Rennes le 17 juillet, et, comme il n'y élnit
attendu que le 18, et que sa prison (le fort Saint-François,
couvent des Gordeliers) n'était pas prête (^), il fut mis provi-
soirement, par ordre de d'Aiguillon, à Saint-Méen, sorte de
maison de force et d'hôpital, dont le directeur était un prêtre,
ex-jésuite, sorti de la Société depuis 1740, nommé Clemen-
ceau. Dans la nuit du 18 au 19, il en fut transféré au fort
Saint-François, sous l'escorte de .M. Desfourneaux, lieutenant
au régiment d'Autichamp, et de neuf dragons. Il subit, le 19,
un premier interrogatoire. Peut-être n'aurait-il pas été impos-
sible d'en tirer enfin d'utiles renseignements, si la malechance
qui poursuivait sans interruption le gouvernement dans toute
cette affaire n'avait fait que dès la nuit du 21 au 22 le malheu-
reux jeune homme fût pris d'une violente attaque de folie,
laquelle, parait-il, ne fut pas simulée : telle était, du moins,
l'opinion du duc d'Aiguillon. « On juge, par les discours
qu'il tient, écrit le commandant, qu'il craint d'être damné,
(') M. de la Clialolais avait hautement annoncé, dans son second Mémoire, sa
ferme intention de désavouer les billets. Si la conduite du Parlement n'était donc
pas à l'abri de toute critique quant à la forme, clic était du moins juste et raison-
nable au fond.
(S) On trouve naturellement une version toute différente de ces circonstances
dans les libelles de l'opposition. D'après eux ce serait pour être pratiqué par Cle-
menceau que Bouquerel aurait été mis à Saint-Méen.
FOLIE DE BOUQUEUEL 407
s'il ne nomme pas les gens qui l'ont engage à écrire la lettre
anonyme ou d'encourir l'indignation de ces mômes gens,
s'il les dénonce, et d'être empoisonné par eux. Dans des mo-
ments, il se repent du peu qu'il a commencé de dire, et parle
de poison; dans d'autres, il croit voir le diable à ses côtés, et
témoigne du repentir de n'avoir pas répondu plus sincère-
ment dans ses interrogatoires ». On lui prodigua tous les re-
mèdes alors connus, mais sans succès, et il fut désormais
impossible de tirer de cet infortuné aucune parole sensée. Il
fut ramené à Saint-Méen, puis à la Bastille, d'où il sortit le
22 décembre 1766, pour être mis à Bicêtre, sa véritable place,
où il mourut le 23 février 1768. Jamais donc on n'a pu obte-
nir de lui la moindre révélation contre aucun des magistrats
accusés. Les deux partis se sont mutuellement renvoyé la res-
ponsabilité de sa folie. Il est possible que les terreurs reli-
gieuses éveillées dans son âme par les entretiens de Clemen-
ceau — Bouquerel venait de demander à se confesser à ce
prêtre, quand il fut pris de son accès d'aliénation — aient
contribué à lui faire perdre la raison : mais cela même sem-
blerait indiquer qu'il était dépositaire de graves secrets, et
que ses réponses avaient manqué de sincérité.
La sensation produite par ces événements, dont personne
alors ne pouvait prévoir les conséquences à la fois odieuses
et burlesques, fut bientôt effacée par un événement plus inté-
ressant, la translation de M. de la Chalotais de Saint-Malo à
Rennes. Son voyage s'accomplit sans incident, dans la nuit
du 31 juillet au 1" août : il fut enfermé au fort Saint-Fran-
çois. Huit jours auparavant, le 24 juillet, le duc d'Aiguillon
avait quitté Rennes pour aller faire sa tournée dans la pro-
vince (') : le fait, insignifiant en apparence, mérite d'être
noté, on verra plus tard pourquoi. Le prisonnier fut donc
mis sous la garde du vicomte de Barrin, qui ne fut pas, lui
(') La deuxième letlre d'un gentillioinme breton à un noble espagnol afllrmc,pour
donner à ses caiomnics une apparence de vraisemblance, que d'Aiguillon fil sem-
blant de partir, mais qu'il resta caché dans un faubourg de Rennes. On peut don-
ner à cette assertion un démenti catégorique, car sa présence est constatée à
Ploërmel le 24 juillet, à Tréguier le 30, etc. Puis d'.\iguiilon passa le mois d'août
à Belle-Ile : ne pouvant pas être hors de la Bretagne, il tenait à être le plus loin
possible de Rennes, pendant l'instruction et le jugement du procès. 11 se trouva
des gens pour débiter que si le duc était allé à Belle-Ile, c'était afin d'être plus à
portée de fuir en Angleterre, si la procédure tournait mal pour lui.
408 LA BHETAGiMi ET LE DUC DAIGUILLON
non plus, un gcnlier bien farouche. A part les plumes, papier
et encre, sévèrement interdits au })risonnier ('), mais que
celui-ci ne tarda pas à savoir se procurer, M. de Barrin veilla
à ce qu'on lui accordât tous les adoucisscinenis possibles.
'< On va chercher à l'arranger le mieux qu'on pourra, écrit-
il à .M. de Fontclle, le I"' août (^) : je suis depuis ce matin de
pied ferme à mon bureau, occupé à répondre aux demandes
qu'il me fait faire, et à donner des iustruclioiis parliculièrcs
pour chaque chose à l'officier qui le garde. Il faut s'armer de
patience et ne pas se négliger sur les attentions ». Il le faisait
surveiller de près dans ses promenades et renouvelait fré-
quemment l'officier de dragons chargé de sa surveillance,
pour éviter qu'à la longue il ne se glissât quelque relâche-
ment. Malgré toutes les précautions, il ne se flattait pas de
déjouer toutes les ruses et de ne pas se laisser surprendre,
lui aussi; et celle modestie n'était que trop fondée : au bout
de peu de temps, M. de Barrin put acquérir la preuve maté-
rielle, en fouillant des pots de beurre, des paquets de tabac,
des bouteilles de bière, qu'il n'avait pas échappé au sort
commun et que l'ingéniosité de la famille de M. de la Chalo-
tais avait été plus grande que sa propre vigilance.
Il n'eut pas d'ailleurs à souffrir autant que M. de Fonlellc
des éclats et des violences de son prisonnier, car la fureur de
celui-ci se tournait maintenant sur d'autres que sur ses gar-
diens. Le 2 août, représentation des billets anonymes lui fut
faite par JNI. de la Yillebouquay, accompagné du greffier Blain
de Saint Aubin : M. de la Chalotais fut ironique, gouailleur,
méprisant : il affecta de persifler le rapporteur, au point
qu'un témoin de cette scène ignorant les circonstances aurait
pu prendre le prévenu pour le juge, et le juge pour l'ac-
cusé (^). Il refusa de répondre sur les anonymes, ne voulut ni
les nier, ni les avouer, protesta contre la disjonction et con-
tre la compétence du Parlement de Rennes, réclama l'évoca-
(') Il demanda en vain la permission d'écrire au roi et à ses minisires. « Il a déjà
tant écrit, observait Saint-Florentin, qu'il n'a plus besoin de le faire» '27 aoùl 1766).
(î) Carré, p. 179.
(') « Le rapporteur avait l'air de l'accusé, et l'autre, avec un air serein et dégagé,
semblait être au parqucl. .lamais on n'a peloté son juge de meilleure grâce » (La
Noue à Fonlelte, Carré, p. 183). M. de la Chalotais confirme enlièrement ce témoi-
gnage de La Noue : il se vante, dans son quatrième ?*Iémoire, « de l'avoir forcé à
baisser les yeux devant lui, comme un criminel devant son juge. »
DÉBATS SIR LA PREUVE PAR VÉRIFICATION D^ÉCRITlRtlS 409
tion devant le Parlement de Bordeaux, et demanda cependant
la liste de ses juges, afin de récuser ceux qu'il croirait avoir à
le faire. On passa outre, excité qu'on était par la réponse
brève et impérieuse que le roi venait de faire aux dernières
remontrances du Parlement de Paris ('), et on décida, sur
réquisitoire de Geffroi de Villeblanche, de communiquer à
l'accusé trois nouvelles pièces de comparaison, écrites par lui
en 1753 et 17o4, Entre temps, M. de la Chalotais avait demandé
à récuser le premier président, et M. de Villeblanche lui-
même, pour haine capitale et irréconciliable, Fabrony de la
Prégenterie, comme complice d'un des prétendus délits à lui
imputés, et Cornulier fils, pour parenté et alliance. Cette der-
nière récusation seule fut admise : le Parlement semblait
alors fermement décidé à aller de l'avant. Le 8 août, il fit
assigner les deux experts Dautreppe et T^aillasson, arrivés à
Rennes depuis quelques jours, au grand scandale des amis de
l'accusé, qui prétendirent qu'ils avaient été circonvenus par
l'intendant et par le greffier de Saint-Aubin, et que le rap-
port des précédents experts leur avait été communiqué pour
influencer leur jugement. Allégations bien suspectes, déno-
tant peut-être leur propre dépit de n'avoir pas pu peser eux-
mêmes sur les conclusions en question, et démenties par les
inquiétudes que M. de la Noue conserva jusqu'au dernier mo-
ment sur cette vérification ('), inquiétudes qui font honneur à
l'impartialité des experts. Leur rapport, rédigé le 9 et jours
suivants, fut absolument formel contre l'accusé : il porta en
substance que les billets anonymes étaient bien de l'écriture
contrefaite de M. de la Chalotais, et que lui seul avait pu
contrefaire ainsi son écriture : et quelques jours plus tard, la
déposition de Royllet fut entièrement dans le même sens.
Il ne restait plus aux amis de l'accusé qu'une ressource,
contester la valeur de la preuve tirée de la vérification d'écri-
tures ; et le mot d'ordre fut en effet parmi eux de nier l'auto-
(') « J'ai été moi-même dire à mon l'arlcmciil, de ne plus se mêler de l'affaire de
Bretagne, avait dit Louis XV au premier président; dites-lui de ma part qu'il ne
m'oblige pas d'y retourner » (31 juillet). Celte réponse combla de joie MM. de Bar-
rin et de La Noue. Sans cet énergique réconfortant, au dire de ce dernier, le Sénat
breton n'était capable « que de gâter ses culottes » (Carré, p. 181).
(') La Noue à Fontetle, 8 août, Carré, p. 189 : » Je ne suis pas sans inquiétude
sur cette vérification d'experts : j'aurai un furieux poids de moins quand ils au-
ront fini la besogne qu'ils commencent demain soir >-.
410 LA nUETAGNE ET LE DUC DAIGUILLON
rite de ce genre de preuves, particulièrement en matière cri-
minelle, particulièrement contre un homme que rélévalion
de son cnractère, la dignité de sa vie, l'éclat de sa carrière,
ne permettaient pas de croire coupable d'un acte pareil. La
science des experts, purement conjecturale, hasardeuse, n'of-
frant rien de certain, sinon son incertitude même, ne pouvait
tout au plus fournir (jue des indices : il fallait d'autres preu-
ves pour avoir le droit de prononcer sur l'honneur, peut-être
sur la vie, des sujets du roi, à plus forte raison de ceux dont
le zèle avait obtenu d'éclatantes récompenses, et dont les ser-
vices avaient mérité l'animosité d'une société intrigante et
vindicative. Tel fut le thème développé dans les innombra-
bles brochures et consultations publiées alors pour réfuter
l'ouvrage récent de l'expert Vallain, qui soutenait la valeur,
même en matière criminelle, de la preuve tirée de la compa-
raison d'écritures, et parmi lesquelles l'ouvrage de Duparc-
Poullain, produisit à Rennes le plus de sensation ('). De fait,
la jurisprudence était en effet généralement conforme à la
doctrine des partisans de M. de la Chalotais (') : les tribu-
naux paraissent alors n'avoir accordé à la comparaison d'écri-
(') Il exerça notamment sur les membres du Parlement une influence que M. de
la Noue déplorait. Il remarque (Carré, p. 196) que Duparc-Poullain était continuel-
lement dans le cabinet du premier président, et constate avec dépit que plusieurs
des magistrats étaient « coiffés >■ de cet avocat (ibid., p. 210).
(*) Cf. .Joussc, youveau commentaire de l'ordonnance criminelle de 1670,
1765 et 1767, II, p. 535; Guyot, Répertoire universel de jurisprudence, IV, p. 257 :
« En matière criminelle, le rapport des experts écrivains ne fait qu'une demi-
preuve. Si {"ordonnance criminelle de 1670 n"a pas dit expressément que sur la
seule disposition des experts... il ne pourrait intervenir aucune condamnation à
peine atllictive ou infamante, ce fut uniquement parce que l'avocat général Talon
observa qu'une telle mention rendrait les faussaires plus hardis m. — Denisart,
Colleclion de décisions nouvelles, IV, 781.
Ce qui toutefois affaiblissait singulièrement la thèse des défenseurs de M. de la
Chalotais, c'est que la magistrature n'hésitait pas à recourir à cette preuve, quand
c'était contre des ennemis qu'il s'agissait de se procurer des armes. La cour des
aides de Paris avait ordonné vérification d'écritures, le 13 avril 1763, contre
Varenne, secrétaire général des élus de Bourgogne, et, à la suite du rapport des
experts, l'avait décrété de prise de corps sous l'inculpation de subornation de
témoins, crime capital, ou tout au moins passible des galères. De même le Parle-
ment d'Aix y avait eu recours en 1762 pour convaincre un de ses propres mem-
bres, M. de Coriolis, d'avoir écrit un mémoire en faveur du collège de jésuites
d'Aix (A. N., U., 872). M. de la Chalotais lui-même avait été beaucoup moins dé-
daigneux de la preuve par vérification d'écritures tant qu'il avait ignoré si ce
moyen lui serait favorable ou nuisible. Dans son interrogatoire du 6 février, somme
de dire s'il s'en rapporterait au témoignage d'experts, il avait répondu que quand
EMBARRAS DU BAILLIAGE d'aIGUILLO.N 411
tures qu'une autorité fort limitée en matière criminelle, et
avoir répugné à prononcer des condamnations afflictives ou
infamantes sans autres preuves. C'est pourquoi le gouver-
nement avait commis une si lourde faute en faisant tant de
bruit à propos d'un crime impossible à prouver juridique-
ment. Mais celte impossibilité légale d'établir le crime n'en
laisse pas moins peser sur la mémoire de M. de la Chalolais
des présomptions d'une incontestable gravité. L'unanimité
absolue des neuf experts en écriture qui ont été successive-
ment consultés, les conclusions nettement affirmatives de
leurs rapports, constituent des charges fort lourdes : et les
arguments, d'ordre purement moral, que l'accusé et ses dé-
fenseurs ont constamment invoqués, ne sont pas de nature à
les alléger. 11 était contraire à toute vraisemblance, a-t-on dit,
qu'un procureur général s'abaissât à une manœuvre aussi
basse et empruntât ce style plus digne de la halle que du pa-
lais : mais l'invraisemblance même d'un pareil acte ne pou-
vait-elle paraître une garantie d'impunité, et pourquoi oublier
qu'au témoignage de tous les contemporains impartiaux,
M. de la Chalotais était violent et trivial ? Mais il eût été fou
d'envoyer des billets de cette sorte à un ministre dont les bu-
reaux étaient pleins de pièces émanées de sa main I Est-ce
bien sûr, puisqu'on se réservait de nier la valeur des vérifi-
cations d'écritures ? Mais il n'avait aucun intérêt à le faire !
C'est là précisément qu'est le nœud de la question, et rien
n'est moins démontré : les billets anonymes rappelaient, à
bien des égards, ceux qui avaient afflué à Versailles quelque
temps avant l'attentat de Damiens, et Louis XV, prompt à
s'effrayer, pouvait, devant ces preuves de l'extraordinaire su-
rexcitation des esprits, juger prudent de sacrifier un ministre
ou un commandant détesté, comme il avait sacrifié en 1757
MM. de Machault et d'Argenson, dont la rivalité trop ardente
les anonymes lui seraient représenlcs, il demanderait par toutes sortes de moyens
la vérification et la reconnaissance de ladite écrilure. (Procès, II, 115).
Selon M. de la Noue (Carré, p. 481), un notaire de Troycs lut condamné, en
1767, par le présidial de cette ville, à cinq ans de galères, pour faux. En appel, le
Parlement de Paris allait aggraver la peine et prononcer les galères perpétuelles,
lorsqu'un de messieurs fit observer qu'il n'y avait d'autre preuve contre lui que
des vérifications d'écritures, et qu'on allait se dédire de ce qu'on avait soutenu lors
de l'afTaire de M. de la Clialolais. Aussitôt le notaire fut acquitté et sou accusa-
teur condamné à 30,000 livres de dommages et intérêts.
412 i\ iiiun.vGM'; i:t m: du; DAKiiiLLo.N
avait été reg-ardéc comme la cause principale de la fermenta-
tion générale. Soulavie (') pourrait hien avoir dit le mot vrai
sur ce procès célèbre : « Gomme homme, je mettrais ma tête
que les billets étaient de M. de la Chalotais : comme juge,
j'aurais prononcé à le recevoir partie plaignante contre les
quidams (|ui avaient imité son écriture, et je l'aurais déchargé
de l'iiccusation ».
Le bailliage d'Aiguillon at-il eu la même opinion ? Toutes
les conjectures sur ce point restent possibles. Plusieurs de ses
membres,, paraît -il, se livrèrent eux-mêmes au même examen
que les experts, et ne trouvèrent aucune ressemblance entre
les deux écritures ('). Quoi qu'il en soit, il est certain que le
rapport de Dautreppe et de Paillasson jeta dans un cruel em-
barras ce malheureux tribunal. Acquitter M. de la Clialotais
était difficile et de plus, dangereux, car les rentrés eussent
été les premiers à pàtir du triomphe du procureur général :
le condamner n'était ni moins dangereux ni moins difficile.
La tactique du Parlement, comme toujours en pareil cas, fut
de gagner du temps. 11 s'ajourna au 19 août, c'est-à-dire
décida de perdre, sans raison plausible, six jours, à la grande
indignation de MM. de la Noue, de Saint-Florentin et de Fles-
selles ('). Il eut peut-être l'intention d'ordonner des moni-
toires, au risque de mettre plus que jamais le feu dans toute
la province, mais avec l'agréable perspective de retarder la
solution pour longtemps. Il réussit encore à perdre trois
séances en différents incidents et formalités ('). Mais le 22
(') Mémoires du minislère du duc d'Aiguillon.
(') La Noue à Fonleltc, 22 aoùl, Carré, p. 204. M. de la Chalotais a cité le mcme
fait dans son troisième Mémoire. « Ils diront tout ce qu'ils voudront, aurait dit le
premier président en examinant au grefTe les fameux billets, cela ne ressemble
point à son écriture ».
(") D'Amilly reçut à ce propos quelques observations. Il ne s'en émut guère et
ses réponses laissèrent entrevoir qu'il penchait pour M. de la Chalotais. Il déclara
à La Noue et à Flesselles que vingt conseillers ne se menaient pas comme vingt
dragons, qu'il y avait de l'humeur dans le Parlement, à cause de la céléiilé qu'on
semblait exiger de lui, qu'il fallait y regarder à trois fois pour décréter un magis-
trat de6i ans, en place depuis 36, et n'ayant contre lui que des vérilications d'écri-
tures, etc. (Carré, p. 195).
(*) Le 19 fut examinée et rejetoe une nouvelle requête des prisonniers contre
les lettres patentes de disjonction : le 20 fut entendue la déposition de Royilet,
tandis que M. de la Villebouquuy, venu aux Cordeliers pour s'informer si M. de
la Chalotais avait quelque motif de récusation à faire valoir contre deux nouveaux
magistrats rentrés, MM. de Chamballan père et fils, subissait de la part du prison-
LE PARLEMENT REFUSE DE DÉCRÉTER M. DE LA CHALOTAIS 413
devait être le jour décisif : le Parlement allait y être obligé
de statuer sur le réquisitoire de M. de Villeblanclie, qui con-
cluait à la prise de corps contre M. de la Chalotais : La Noue,
quelque persuadé qu'il fût de l'extrême timidité du Sénat
breton, avait parié contre M. d'Abrieu que le décret serait
rendu ce jour-là : une fois ce vote obtenu, il était tranquille ;
beaucoup trop ami de la justice sommaire et expéditive, et
trop porté à attribuer à tout le monde les sentiments qui
l'animaient lui-même, il pensait qu'alors le roi, assuré par la
déposition de cinq experts habiles, jugerait au besoin lui-
même, s'il le fallait (*). Quelle ne fut pas sa douleur et celle
des ministres, qui attendaient le décret avec impatience, lors-
que fut connu le résultat de cette séance mémorable ! Le Par-
lement se refusait décidément à décréter M. de la Chalotais
sur un simple rapport d'experts : des vingt-cinq magistrats
présents, un seul, Auvril de Trévénégat, émit un avis con-
forme aux conclusions du procureur général : la cour arrêta
seulement qu'il serait nommé deux nouveaux experts, ïirel,
de Paris, et un autre de Lyon ; et, comme si le parti avait été
pris d'accumuler dans cette affaire le plus possible de mala-
dresses, on chargea de désigner cet expert l'intendant de
Lyon, Bâillon, en oubliant ou voulant oublier que cet inten-
nier une scène aiïreuse, sur son refus de lui donner communication du rapport des
experts : << Vous êtes un coquin, lui dit M. de la Chalotais, une âme vendue h
Saint-Florentin : vous n'avez jamais eu que le masque de la religion : vous et tous
les juges êtes des monstres, sectateurs de l'intendant qui vous fait bonne chère et
vous promet des grâces », et autres aménités que M. de la Villebouquay souffrit.
au dire de La Noue, avec une patience qui tient de la sottise. Le 21, le Parlement
examina encore une nouvelle requête des enfants de M. de la (chalotais, proleslanl
contre la pression exercée sur lloyllet et contre la présence à Rennes du nommé
Urry, ancien greffier de la commission de Saint-Malo, qui y avait été envoyé, en
effet, pour guider le Parlement dans le dédale assez confus de la procédure crimi-
nelle à suivre : il en donna acte et la fit déposer au greffe. Ce fut ce jour-là qu'un
des juges, M. de Boisbaudry, se permit en plein Parlement une sortie qui fil la
joie des amis de M. de la Chalotais, à propos des relations de Royilet avec l'inten-
dance. Le président de Cuillé, que cette intervention ne devait pas empêcher d'être
accablé d'avanies par le parti chalotiste, proposa d'écrire au roi pour le supplier
d'évoquer l'affaire au Parlement de Bordeaux, attendu les récusations nombreuses
et attendu aussi les invectives de M. de la Chalotais contre ses juges. Plus le mo-
ment décisif approchait, plus étaient actives les démarches des Caradeuc auprès
des membres du Parlement, et plus étaient grandes les hésitations de ceux-ci. En
outre, le Parlement de Paris rentrait en scène et décidait des observations sur la
réponse du roi.
[^j La Noue à Fontello, 22 août, Carré, p. 204.
414 LA BRETAGNK KT LK DfC d'aIGLILLON
daiit, auti'cfois maire et sénéchal de llcnnes, avait eu comme
tel des difficultés avec M. de la Ghalotais, ce que les chalo-
tistes, eux, n'oublièrent pas.
C'était remettre l'issue du procès ù un avenir impossible à
déterminer. L'exaspération fut grande dans le parti gouver-
nemental. « Quelles gens ! et quelle indignation le roi ne
doit-il [)as avoir contre eux ! » s'écrie M. de la Noue ('). M. de
Flesselles était exactement dans les mêmes sentiments : « 11
» faut convenir, écrit-il, que l'indécence est trop marquée, et le
» déni de justice à la personne du roi est bien caractérisé... On
» peut être assuré que jamais le Parlement n'osera décréter
» M. de la Chalotais. 11 est en vérité al'tligeant de voir le roi
» continuellement aussi mal servi » ! Non seulement il était évi-
dent qu'il ne fallait plus compter sur le Parlement pour punir
les excès que le gouvernement avait résolu de punir, mais
encore il était h prévoir désormais que l'affaire allait languir
indéfiniment, bien au delà des vacances dont en ce moment
même le Parlement se voyait, à son grand dépit, privé par
des lettres de continua ture qui prorogeaient sa session jus-
qu'au 25 septembre, et que rien ne serait encore terminé au
moment dangereux de la réunion des Etats. Ce fut vers cette
simultanéité grosse de périls que se porta immédiatement la
pensée du contrôleur général, qui sentait compromis le vote
des fonds dont il aurait besoin, si les Etats avaient auprès
d'eux un pareil accusé pour les rendre plus intraitables que
jamais. « Je viens de trouver un homme, écrit-il à l'intendant
» dans une lettre assez lourdement ironique (^), qui a des rela-
» tions à la (Jiine, et espérance d'en avoir au Kamtchatka... Il
» nous a fait espérer de bons experts de ce pays-là pour véri-
» fier les écritures : voilà tout ce que je puis vous dire, tant
» l'événementsurvenu est incroyable... Au surplus, je ne peux
» pas attendre la tin du procès pour la tenue des Etats, car il
» faudra aller à la Chine. Ainsi je compte les faire tenir au
» 15 novembre ». Le lendemain, annonçant au duc d'Aiguillon
sa résolution de ne pas tarder au-delà de cette date, il pro-
(') Carré, p. 205. H représente les membres du tribunal plus lionlcux que des
chiens à qui on a coupé la queue, n'osant ni lever les yeux ni parler. Il allicliait en
toute circonstance le mépris qu'il avait pour eux ^ibid., p. 2U8).
(«)22 août, II. «9.
(») 24 Boùi, 11. 439.
LE GOUVERNEMENT SE DF.GOIITE DU PROCÈS 415
nonçait le premier mot qui permît de prévoir que le gouver-
nement, découragé, allait se résoudre à un nouveau change-
ment : il observait que la procédure de Rennes était nulle
parce qu'on avait représenté les pièces à M. de la Chalotais
avant de l'avoir décrété, et annonçait que toute l'afiaire élait
renvoyée à l'examen d'une commission du conseil ('). Saint-
Florentin était du même avis. Le 8 septembre, il adressait à
son neveu une docte dissertation sur l'ordonnance de 1737,
où il avouait qu'il y avait de fortes objections à élever contre
la régularité des lettres patentes de disjonction et plus encore
contre la procédure qui s'en était suivie, et laissait entre-
voir qu'une évocation était probable. Cette évocation était
désormais inévitable, les partis les plus opposés se réunissant
pour la vouloir. Ceux qui désiraient sauver l'accusé, ceux qui
désiraient l'enlever à des juges ayant prouvé d'une manière
aussi éclatante leur répugnance à condamner, allaient se ren-
contrer pour souhaiter cette solution, et c'est encore aujour-
d'hui un problème insoluble pour l'historien que de dire les-
quels voyaient le plus juste, et quel était, de l'un ou de l'autre
tribunal, le plus redoutable pour l'accusé. Ouant au Parle-
ment de Rennes, c'est là, plus encore qu'ailleurs, qu'une évo-
cation devait être accueillie avec joie : il n'avait pas cessé, dès
le premier jour, de la souhaiter, et toute sa conduite avait été
calculée pour l'imposer au gouvernement. Nul doute, en par-
ticulier, que son arrêt du 22 août n'ait été dicté par cette con-
sidération machiavélique (^).
En face de cette quasi-unanimité, il y eut toutefois une op-
position ardente, persévérante, irréductible, et ce fut du duc
d'Aiguillon qu'elle provint. Cet homme, qu'on a représenté si
à tort comme altéré du sang- de M. de la Chalotais, s'obstina,
môme après les preuves manifestes que le Parlement avait
données de sa répugnance à une condamnation, à vouloir que
cette cour restât saisie du procès, fallùt-il pour cela retarder
les Etats, fallùt-il même les réunir avant que le jugement fût
prononcé. Il se refusait à désapprouver la conduite du Parle-
ment, se félicitait qu'on eût épuisé tous les moyens de justi-
(') 25 août, H. 43'.1.
(*) Une leLlredc d'Amilly à Monlboiircber. du 28 août, ne laisse pas de doute sur
ce point. Elle parle du projet d'évoiiuer ■< comme je crois que vous et moi le vou-
drions ».
416 l.A liltETAGNK KT LK DUC i/aIGUILI.ON
ficaliou pour l'accusé, et voulait voir clans l'ordonnance de
1737 le droit pour le tribunal de réitérer autant qu'il le vou-
drait la nomination de nouveaux experts. Quoique, de son
eiilourage, M. de Balleroy seul fût de cet avis, et que ses
amis eux-mêmes blâmassent fort cette manière de voir, d'Ai-
guillon la soutenait avec force, avec entêtement, jusqu'à faire
à son retour à Rennes (') une scèue violente à M. de Fies-
selles, qui tenait pour une évocation au Conseil (^). La néces-
sité de consolider ce Parlement qui était son œuvre, qu'il
avait eu tant de peine à reconstituer et qu'il avait un si grand
désir de compléter, primait évidemment h ses yeux l'utilité
d'une condanmation de M. de la Chalotais, et il s'obstinait
d'ailleurs à avoir dans les rentrés plus de confiance que dans
le conseil soumis à bien des influences diverses. Il répétait
qu'à bout de délais ils seraient bien forcés déjuger, et même
mieux que toute autre cour; qu'à juger les hommes par leur
intérèl, il n'y avait aucun d'eux qui dût désirer le triomphe
de iM.de la Chalotais, qui n'en profiterait que pour les perdre :
que le relard des Etats n'était rien dans cette affaire; qu'il fal-
lait se prêter à leur pusillanimité, se résigner à leurs lenteurs,
mais qu'à la fin ils seraient bien obligés de prononcer (^)
D'Aiguillon ne devait pas l'emporter. Trop de gens, pour
des motifs divers, inclinaient vers une évocation au conseil,
pour que son avis sur ce point eût aucune chance d'être
adopté. Les requêtes des parents des détenus contre les lettres
patentes de disjonction et contre la validité de la procédure
étaient alors soumises à l'examen du conseil d'Etat; le 13 sep-
tembre, cette assemblée rendit un arrêt ordonnant l'expédi-
tion à son greffe de la copie de toutes les procédures faites
tant en vertu des lettres patentes du mois de novembre pré-
cédent que de celles du 5 juillet. Ce n'était pas encore une
(') 11 revint à Rennes le 2 septembre et y resta jusqu'au 10, où il partit pour sa
terre de Vérelz. Ces huit jours furent les seuls qu'il ait passés dans la même ville
que M. de la Chalotais pendant In détention de celui-ci.
(*) La Noue àFonlette, 12 sept., Carré, p. 229 : « La conlérence entre le géné-
» rai et l'intendant fut outrée de la part du premier, disant qu'on l'abandonnait,
» qu'on le déshonorait, que tous les ministres étaient des j .. f... d'intrigants : en un
» mot, il fut une heure et demie à ne pas se posséder decoloie... je crus qu'il me
» mangerait, en me reprociianlque c'était l'inteiulanl et moi qui mctlionscesravau-
» dages dans la tête ducoiilrùieur général, «lue nous donnions croyance à toutes les
>i absurdités, que nous écbuullions les têtes, de manière que nous perdions tout. »
(') La Noue à Fonlelle, 3 sept. Carré, p.21G.
ÉVOCATION AU CONSEIL DÉCIDÉE M\LGRÉ d'aIGUILLON 417
évocation et l'arrêt stipulait que l'inslruction devait continuer
comme par le passé. Mais c'en était la préface, et le prétexte
d'inaction fourni au Parlement par cet événement était trop
beau pour qu'il n'en usât point. Jugeant inutile de poursuivre
une procédure destinée peut-être à être cassée, mécontent
d'ailleurs d'avoir reçu de nouvelles lettres de continuature
qui prorogeaient sa session jusqu'à la Saint-Martin, il alla
encore plus lentement que de coutume. Les experts Tirel (de
Paris) et Mathieu Bordes (de Lyon), qui arrivèrent à Rennes
le 21 septembre, furent cependant entendus, bien que plu-
sieurs des juges ne fussent pas disposés à les entendre. Mais
aucune suite ne fut donnée à leur rapport, aussi formel contre
l'accusé que les précédents : bien au contraire, le Parlement
accueillait avec bienveillance la signification que lui faisait
M"" de la Chalotais de surseoir à toute procédure jusqu'au
jugement par le conseil de la requête à lui présentée, au nom
des détenus, contre les lettres patentes du 5 juillet, et les
invectives du chevalier de la Chalotais, qui venait jusqu'au
palais faire des scènes à M. de Saint-Aubin et sommer les
magistrats de rester dans l'inaction, produisaient un grand
efiet ('). Le 30 septembre, le Parlement arrêta de ne plus
s'assembler jusqu'à ce qu'il eût plu à Sa Majesté de statuer
définitivement en son conseil sur les requêtes des familles
des prisonniers. Selon le Journal des événements (et la chose
n'a rien que de fort vraisemblable), dès le 21 août une con-
vention semblable avait été arrêtée verbalement par les ren-
trés, sous cette restriction seulement qu'on ne se départirait
pas de la continuation de l'instruction.
Même après cette nouvelle reculade d'Aiguillon persista
dans son opinion que le procès devait être laissé au Parlement.
Il était alors à Véretz, en joyeuse compagnie, avec MM. de la
Châtre, de Broc, de Chabrillan, de Balleroy, de la Noue, de
Redmond, Coniac, Mesnard, etc., tout occu[)é des prochaines
noces de sa fille avec le marquis de Chabrillan (^), fort dési-
reux d'oublier les affaires de Bretagne, et très peu pressé de
retourner dans la province. Il eutle double désagrément d'être
obligé de faire le voyage de l*aris (^),où il aurait souhaité de
(') Barrin à FonleLle, 24 sept. Carré, p. 238.
(*) Le mariage eut lieu en novembre 1766.
i^j II partit pour Paris le 23 octobre.
ii'Aïub'iLi.uN. 27
418 I,A BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
ne pas reparaître tant que l'affaire de M. de la Ghalotais élait
en suspens ('), mais où les ministres irrésolus et divisés le for-
cèrent à revenir, et de voir d'ailleurs ses avis rejetés. Son
entrevue avec eux fut vive (*) : le roi au contraire lui lit un
accueil excellent. Mais le parti de l'évocation au conseil l'em-
portait décidément à la cour. Le troisième mémoire de M. de
la Ghalotais, qui fut intercepté par M. de Barrin dans les pre-
miers jours d'octobre (^), et où Saint-Florentin était déchiré
aussi cruellement que dans les premiers, lui inspirait plus
que jamais le désir de voir la fin, quelle qu'elle fût, de toute
l'affaire. On se décida donc à évoquer au conseil et à faire
venir les prisonniers à Paris. MM. de Barrin et de P'ontette,
qui prévoyaient la chose et attendaient de jour en jour le
moment de leur délivrance, furent enfin débarrassés de leurs
encombrants prisonniers. M. de la Ghalotais fut emmené dans
la nuit du 21 au 22 novembre. Les jours suivants furent trans-
férés les prisonniers de Saint-Malo ; quelques-uns firent route
par la Normandie ('*). « J'en suis défait, grâce à Dieu ! s'écrie
(») Note du 4 oct. 1766 (H. 440).
(«) Barrin à Fontelte, 29 oct. ; Carré, p. 273.
(') Le mémoire fut saisi au fond d'un pot à tabac que M. de la Ctialolais envoyait
à l'hôtel de Caradeuc. M. de Barrin le retint, fit parvenir le pot à son adresse, et
quand celui-ci refit le voyage en sens inverse, on y trouva la requête présentée par
M"e de la Ghalotais au nom de tous les prisonniers. M. de Barrin pnt être alors
édifié sur le succès de toutes les précautions qu'il avait prises. Au reste il put rapi-
dement se convaincre que son avantage dans ce qu'il appelait celte vilaine guerre
n'avait été que très partiel. Un autre exemplaire du mémoire a dû sans doute échap-
per à sa vigilance — à moins que la publication n'ait été l'œuvre d'un des ministres
eux-mêmes — car ce troisième mémoire ne tarda pas à se répandre avec la date
de novembre 17G6, juste un an après l'arrestation des prisonniers. Dans une lettre
du 5 nov, 1766 (K. 713, pièce 46), M™<'** de Caradeuc, de la Pruglaye et le chevalier
de la Ghalotais supplient leur ami et protecteur, Gilbert de Voisins, de leur faire
parvenir le manuscrit intercepté : <^ Nous croyons, disent-ils, avoir des litres pour
» réclamer ce manuscrit informe afin d'être en élat de le présenter au roi dans une
» forme décente et respectueuse •■. Le détour était habile, mais il ne semble pas que
le troisième mémoire, tel qu'il a été publié, ait subi les corrections en question. —
Audouard a rédigé une réfution de ce troisième mémoire.
('; Le fait mérite d'être noté, parce qu'il nous permet de constater une fois de
plus à quel point l'exallation générale des esprits faisait naitre et accepter les récils
les plus inexacts. Aux Etats de 177U, comme on s'occupait de la rédaction d'un
mémoire eu leur faveur, un membre de la noblesse avança ce fait, que M. de Barrin
avait empêché M'"" de Caradeuc de faire remettre une redingote à son mari lors
de son passage îi Rennes. Le calomniateur fut aussitùt confondu par un membre
du cioi'gé, (\u\ rappela ipie M. de Caradeuc avait l'ail route par la Normandie, et que
M. de Barrin, n'en étiiul pas instruit, avait fait passer la nuit dans la rue à un de
ses laquais pour remellre la redingote à M. de Caradeuc quand il passerait.
M. Di: L.V CllALOTAIS A LA BASTILLE 410
» en mandant cette heureuse nouvelle M. de Fontette (*). Il ne
» me reste plus qu'à me tirer d'ici de quelque façon car je suis
» aussi las de tous les habitants de ce pays que je l'ai été des
» persécutions des gens de ce château; mais où habiter dans
» celte province ! 11 n'y a lieu qui ne soit infecté de principe et
» delangage républicains et où toute autorité, quelque modérée
» qu'elle soit, ne paraisse une invasion sur la liberté ou, pour
» parler plus juste, sur la licence bretonne ». Tous furent diri-
gés sur la Bastille, celle de toutes leurs prisons où, de leur
propre aveu, ils furent le mieux traités, et dont ils afï'ectèrent
même d'opposer les douceurs aux prétendues cruautés qui
auraient été exercées contre eux eu Bretagne [■).
Pendant qu'ils se mettaient en route, était rendu, le samedi
22 novembre, un arrêt par lequel le roi évoquait à lui et à
son conseil les accusations intentées contre M. de la Chalo-
tais et les siens, rapportait les lettres patentes du 5 juillet,
annulait les procédures faites en conséquence, et ordonnait
le transfert des pièces et des minutes des procédures, pour
être lesdites procédures continuées à la requête d'Esmangart,
maître des requêtes, chargé des fonctions du ministère pu-
blic, et au rapport de Le Noir, maître des requêtes. Dans la
pensée de Saint-Florentin, cette nouvelle combinaison n'im-
jîliquait nullement qu'on renonçât à frapper les prévenus, et
il n'est pas douteux qu'il n'ait eu pendant quelque temps
plus d'espérance d'obtenir une sentence rigoureuse du conseil
que du Parlement de Bennes. Dans le but de se procurer,
s'il était possible, de nouvelles charges, il fit rompre par
M. de Flesselles, en présence de deux notaires et du cheva-
lier de La Ghalotais C*), les scellés qui avaient été réapposés
(') 28 nov. Carré, p. 292.
(') C'est ce que le Parlement de Rouen développait en termes emphatiques dans
sa lettre au roi du 3 nov. 1767 : « Ces illustres opprimés, conduits dans la capitale
» de votre empire, ont éprouvé, par les traitements plus humains qu"ilsy ontreçus,
» la différence qu'il y a d'être à la portée des regards d'un prince bienfaisanl, ou
» d'être loin du trône sous la verge d'une administration tyrannique, qui abuse du
» nomdu prince pour tromper les vœux deson cœuretsatisfaire des animosités par-
» ticulières ». Il aurait été plus simple de dire que les dangers de communication
avec l'extérieur élanl moins grands à la Bastille qu'en Bretagne et le procès étant
d'ailleurs à son terme, la surveillance put sans inconvénient se relâcher.
(^) Par une nouvelle maladresse (il faut renoncer à les énumérer toutes) Saint-
Florentin avait envoyé à l'avance le cachet de M. de la Chaloiais à M. de Flesselles,
et le chevalier de la Chaloiais sut fort bien l'aire observer que l'intendant a\ait pu
420 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
chez le procureur général, et fit joindre au dossier du pro-
cès plusieurs feuilles faisant partie des mémoires que celui-ci
avait préparés sur les finances, en exécution de la déclaration
du 21 novembre 1763. Mais il était écrit que nulle part ce
procès ne ferait l'objet d'un jugement régulier. Uien n'y con-
tribua davantage que l'attitude énergique prise par le Parle-
ment de Paris au sujet de l'évocation au conseil, lequel
n'était à ses yeux qu'une commission d'une autre espèce. Le
8 décembre, il présenta de fortes remontrances et réclama le
renvoi de l'afïaire devant la justice ordinaire. La réponse du
roi, que le procès contenait beaucoup de circonstances tou-
chant de près son administration et qu'il n'avait pu se dis-
penser d'en réserver la connaissance à son conseil, était
plutôt faite pour piquer la curiosité de son Parlement et le
rendre plus désireux encore de pénétrer tout le mystère.
Le 15 décembre, il invita les princes et pairs à en venir déli-
bérer le surlendemain. Pour les en empêcher radicalement,
le roi manda son Parlement tout entier à Versailles le 17,
l'apostropha sévèrement et lui défendit de donner suite à son
arrêté. Mais il ne put empêcher de nouvelles représentations,
où le Parlement affirmait sa volonté inébranlable de ne pas
laisser s'accomplir une pareille infraction aux droits de la dé-
fense, faisait ressortir la contradiction entre la réponse du roi
et les précédentes lettre patentes qui avaient déféré l'affaire
aux Parlements de Paris et de Rennes, et avertissait que rien
ne le réduirait au silence : « C'est en vain. Sire, que les gens
» de votre conseil conduisent cette procédure avec une préci-
» pitation sans exemple, secondée par des ordres particuliers
» et par d'autres moyens inouïs dans une instruction crimi-
» nelle... l'acte irrégulier qui terminerait leurs procédures ne
» ferait qu'augmenter les embarras de l'affaire... il serait
» (quel qu'il fût) un sujet toujours subsistant des plus per-
» sévérantes et des plus fortes réclamations. »
lever les scellés et les remellre ensuite en bon état. — Ces mémoires sur les finan-
ces n'ont pas été pu])liés. Le bruit a couru (lettre de M. de Robien à M. de Coniac
du 30 août 1760) qu'un travail de M. de la Cbalotais sur les finances contenait des
cboses d'une force étonnante contre les ministres qu'il accusait d'être les sangsues
du peuple, et contre le roi lui-même, au(juel il apiiHijuait l'épitliète d'imbécile, et
celle encore moins méritée de despote. Cependant Saint-Florentin, en envoyant à
Le Noir les mémoires qu'on venait de recevoir (lettre du l«'déc., 0. 462), n'accom-
pagna cet envoi d'aucun commentaire. Il est en somme impossib'e de rien con-
jecturer sur ce quils pouvaient contenir.
EXTINCTION DE LA PROCÉDURE 421
Continuer la procédure était donc accepter avec le Parle-
ment de Paris une de ces luttes qui fatiguaient le roi. D'au-
tre part la nouvelle instruction menaçait d'aboutir à une
impasse; ce nouveau tribunal se trouvait comme les autres
en face de preuves suffisantes peut-être pour entraîner une
conviction morale, mais insuffisantes pour amener une
condamnation judiciaire. Deux nouveaux experts, Poiré et
Danger, s'étaient trouvés entièrement d'accord avec leurs
confrères pour reconnaître dans les billets anonymes l'écri-
ture contrefaite de La Ghalotais, et contrefaite certainement
par lui ('). JMais les indices réunis contre lui se réduisaient
toujours à ces rapports d'experts. On risquait donc, en lais-
sant aller les choses, de n'aboutir qu'à une solution pure-
ment négative, et cependant d'accroître la fermentation dans
les Parlements, de rencontrer de graves difficultés dans les
Etats de Bretagne, alors près de s'ouvrir. Le roi était excédé
de tout le bruit qui se faisait autour de cette affaire, et inquiet
de l'elïervescence générale des esprits. M. de Laverdy avait
un emprunt à faire enregistrer par le Parlement de Paris,
et le don gratuit, accompagné de maint autre fonds, à faire
voter par les Etats de Bretagne (*). Il fut donc résolu que la
procédure serait arrêtée par un acte de la volonté royale. Le
22 décembre, Louis XV se rendit au conseil, où Le Noir lut un
résumé de toute l'affaire (^), extrêmement favorable aux accu-
sés, passant avec brièveté sur tous les faits à charge, et in-
sistant au contraire sur les sentiments de respect et de fidé-
lité dont ils avaient donné dans leurs interrogatoires mainte
assurance. Il fit appel à la justice et à la bonté du roi, et
(') Mémoire justiRcalif de M. de la Ghalotais, présenté le 9 mai 1767, p. 53 et 54.
Le Procès ne donne pas le détail de ce qni s"est passé devant le conseil ; une note
(t. III, p. 282) déclare seulement que les dernières informations ne furent qu'une
répétition très sommaire décolles qui avaient été faites en Bretagne.
(*) Ce fut là sans doute le plus puissant motif de la décision prise, comme l'indi-
que la lettre de Saint-Florentin à son neveu le 3 janvier 1767 (H. 630) : «... Le roi
ne s'y est déterminé qu'avec peine, maison a fait un tableau si vif de la chaleur qu'il
y avait dans les esprits... que cela Ta déterminé. Je ne crois pas que l'on nous ait
trahis, mais on ne guérit pas de la peur, et elle était extrême dans tous ceux qu'on
écoule et qui pour a/fah-es d'argent ont besoin des Parlements... »
(S) Il en existe aux Archives nationales (H. 440) un résumé, à peu près conforme
au texte primitif, que Le Noir envoya à Mesnard cinq jours après, le 27 déc. Le
Xoir ne tente pas d'y excuser les Mémoires de M. de la Ghalotais, qu'il déclare
" pleins d'agitation, d'emportement, et tracés méchamment et calomnieusement».
422 LA HRKTAGiNE KT LE DUC d'aIGUILLON
aussitôt celui-ci, déclarant ne pas vouloir de jugement, fit
dresser des lettres patentes cleii^-nant toutes poursuites et
procédures, et imposant sur toute TafTaire silence absolu à
ses procureurs ,i;énéraux et à tous autres. « Cette résolution,
» y taisait-on dii'e au roi, nous a paru d'autant plus convena-
» hle qu'une grande parlie des faits qui ont donné lieu à ladite
» instruction ne peuvent être regardés que comme l'etfet de ces
» maximes pernicieuses et de ces dangereux sysièmes que nous
» avons sul'fisamment proscrits par notre réponse du 3 mars
» dernier ». Toutefois, au moment même où il déclarait ne pas
vouloir trouver de coupables, il ne faisait sortir de prison les
six magistrats que pour les envoyer en exil, sans leur per-
mettre même de voir leur famille : MM. de la Chalotais, à
Saintes, MM. de la Gascherie et de la Colinière, ^i Autun,
M. de Montreuil, à Angers, M. de Kersalaiin, au Mans.
Tel fut l'expédient, ou trop indulg-ent ou trop rigoureux,
auquel le faible Louis XV crut pouvoir recourir pour se dé-
barrasser enfin d'une affaire gauchement entreprise, gauche-
ment conduite. Il se trompait : cette fausse démarche ajoutée
à tant d'autres ne devait pas lui rendre cette tranquillilé au-
delà de laquelle il n'élevait pas son ambition. Loin de là, elle
allait fournir aux récriminations du parti parlementaire une
admirable matière. Le roi ne voulait pas de jugement, et il
voulait des châtiments! Il n'y avait pas de coupables, et les
six magistrats restaient en exil ! I^es calomnies dont ils avaient
été l'objet s'étaient évanouies aux premiers regards de la jus-
tice, leur honneur n'était pas compromis, et cependant ils
restaient frappés de la plus terrible des peines, la défaveur
d'un maitre vénéré et chéri! Ce n'était pas lui, dans l'aimable
bonté de son cœur, qui était l'auteur de ce déni de justice;
sa religion avait été surprise; l'imposture avait su se ména-
ger accès auprès du trône; la cabale ennemie de la magis-
trature, toute frémissante de n'avoir pas pu perdre les six
magistrats bretons, avait du moins réussi à les noircir dans
l'esprit de Sa INIajesté. Voilà ce que développèrent désormais
toutes les requêtes, mémoires, suppli({ues et remontrances (')
(') Renionlrunces du Parlement de Paris des 21 janvier, 12 mai 1767, 18-20 mars
1768; du Parlement de Houen, 18 fév., 5 juin 1767 et lettre au roi du 3 sept. 1767;
arrêté du Parlement de Bordeaux, 3 juin 1767; requêtes des si.x magistrats (jue
supprimèrent des arrêts du conseil des 17 mai et 12 oct. 1767, etc., etc.
INCONSÉQUENCE DE LA RÉSOLUTION ROYALE 423
que les exilés, leurs familles et les Parlements inulliplièrent
sans relâche, sûrs d'émouvoir l'opinion publique, de fatiguer
le roi et ses ministres, peut-être d'arracher quelque jour à
leur lassitude quelque éclatante réparation.
Cette dernière satisfaction seule ne devait pas leur être
accordée, du moins du vivant de Louis XV, qui céda sur tout
le reste, mais qui maintint obstinément jusqu'au dernier jour
de son règne l'exil des deux procureurs généraux, dont la
culpabilité, très certainement, n'était pas douteuse à ses yeux.
II leur fallut attendre l'avènement d'un souverain plus faible
encore, et moins expérimenté, pour voir le gouvernement leur
faire amende honorable et retourner ses disgrâces contre leur
prétendu persécuteur. Mais, en somme, rien n'a manqué à
leur triomphe, ni l'auréole du martyre, ni l'enivrante popula-
rité, ni les marques substantielles de la bienveillance du pou-
voir ('), ni le plaisir de la vengeance, ni même l'admiration
de la postérité. Tant de faveurs de la fortune ne sont-elles
pas une compensation bien réelle de treize mois de prison et
de huit ans d'exil? Faut-il tant s'attacher à les plaindre? Ils
furent, nous lavons vu, poursuivis par une haine parfois
furieuse et accusés de plus de crimes qu'ils n'en avaient
commis; les règles de la justice ont pu être violées à leur
détriment; mais ils furent coupables, au moins les principaux
d'entre eux, et l'exagération de leurs doléances comme l'ai-
greur de leurs invectives ne doit pas faire oublier qu'ils
avaient eux-mêmes trahi les devoirs de leur place, trempé
dans de condamnables intrigues, travaillé avec obstination à
faire éclater les troubles, et tout fait pour attirer sur eux ces
rigueurs qu'ils ont dénoncées en ternies si passionnés à l'in-
dignation publique.
(') Leur exil fut levé à l'avènement de Louis XVI. Le 5 août 1775, M^L de la
Chalotais, « voulant donner à Sa Majesté un témoignage de respect pour sa per-
sonne sacrée, de leur reconnaissance de la justice qu'elle avait bien voulu leur
rendre, de leur désir de concourir aux vues de paix dont elle était animée et de
leur considération pour M. le comte de Maurepas », consentirent, comme par
grâce, à se désister de toutes actions et demandes pour tout ce qui s'était passé
depuis leur emprisonnement, notamment envers le duc d'Aiguillon. Le 8 août,
une lettre du garde des sceaux Miromesnil annonça à M. de la Chalotais une gra-
tification de 100,0CI0 1. et une pension de 8,000, réversible pour moitié au chevalier
de la Chalotais, pour moitié à M™e de la Fruglaye. La terre de Caradeuc fut érigée
on marquisat par lettres patentes de décembre 1776. M. de Caradeuc reprit son
siège de procureur général.
CHAPITHE XIII
LES ÉTATS UE 1706- 17G7 ET LE INOIVEAU RÈGLEMENT
Le 9 décembre 1700, veille de son départ pour la Bretagne,
d'Aiguillon donnait un grand diner dans son hôtel. Son air
sérieux et ennuyé frappa ses convives, qui ne })urenf, répri-
mer une violente envie de rire. Se retournant vers l'un des
rieurs : « Eh bien, allez y donc à ma place, puisque cela
» vous amuse, s'écria le duc ; pour moi, j'aimerais mieux
» brider des ours que des Bretons I » (').
La session de 1766 ne devait que trop justifier cette bou-
tade; elle fut de beaucoup la plus orageuse des sept tenues
auxquelles d'Aiguillon a eu le redoutable honneur de prési-
der. Si le bastion n'avait plus pour lui, comme en 1764, l'ap-
pui et la complicité du grand corps judiciaire de la province,
il avait dans les événements survenus depuis dix- huit uiois
des sujets d'excitation bien plus puissants encore. Nom-
bre de gentilshommes, l'esprit échauffé par la violence des
propos qu'ils entendaient tenir, ne voyaient plus dans d'Ai-
guillon que le tyran de la province et le persécuteur de ses
procureurs généraux. Il leur fallait tirer une vengeance écla-
tante des prétendues atteintes à leur droit national et rétablir
dans son intégrité cette compagnie héroïque qui s'était immo-
lée pour la défense de leurs privilèges ; le rappel de l'uni-
versalité allait être le mot d'ordre de tout le parti. Beaucoup
d'autres, qui le désiraient peu, qui même le craignaient, mais
qui l'attendaient de la faiblesse bien connue du gouvernement,
voulaient paraître y avoir contribué. <( Plusieurs personnes,
» remarquait très justement Pévêque de Saint-Brieuc, crient,
» sollicitent, cabalent, qui ne diraient mot s'il passait pour
» constant qu'il n'y a nulle espérance; les deux tiers de ceux
» qui montrent le plus de feu seraient très fAchés que les choses
(') De Belleval, Souvenirs d'un chevau-léger.
OUVERTURE DES ÉTATS 425
» fussent rétablies surTancien pied ». Il aurait suffi pour rega-
gner cette foule que les esprits fussent persuadés de l'énergie
du roi, de la bonne entente des ministres et delà persévérance
du gouvernement ;or, malbeureusemcnt, en ce moment même
l'extinction de la procédure ne prouvait que trop l'indécision
et les contradictions de sa politique. Une telle magnanimité
dans le pardon des injures ne pouvait être auprès des Bre-
tons que dun effet déplorable, et c'est surtout en prévision
des difficultés de la tenue que d'Aiguillon regretta la déter-
mination royale, cette détermination dont on lui a, si h tort,
imputé la responsabilité (') : « Je ne parlerai de ma vie de cette
» malheureuse journée, écrit-il le 30 décembre; c'est tout ce
» que je puis gagner sur moi, mais il m'est impossible de
» l'approuver et de n'en pas gémir » (-). La chose faite, il alla,
lui, l'adversaire implacable du rétablissement des procureurs
généraux, lui qui ne cessait de prédire les funestes con-
séquences d'un pareil événement, si jamais il venait à se pro-
duire, jusqu'à regretter qu'on ne fût pas allé jusqu'au bout
et qu'on laissât les six magistrats en exil, alors qu'on dé-
clarait ne pas vouloir trouver de coupables. Il ne voyait
aucune bonne raison à donner en faveur de celte combinaison
boiteuse, et n'en attendait que les plus fâcheux résultats. \e
pouvant mieux faire, il tint du moins à ôter aux Etats le plus
possible de prétextes à réclamation en procurant le rappel
des autres exilés dont la province pleurait la perte ; c'est ainsi
qu'il fit lever les lettres de cachet de jNDI. de Pire et de Ker-
guézec ; puis, de son aveu, M"" de la Roche, l'abbé de Bois-
billv, MM. de la Rochevilletebert et de Kermode, le Boucher,
(') M. Tabbé Bossard pense que désespérant de faire condamner les accusés
d'Aiguillon a du moins tenu à obtenir learexil pour les flétrir devant la postérité.
(-) S'il fallait ajouter une preuve de plus à toutes celles qui ont été déjà données
du peu d'influence de d'Aiguillon sur les décisions ministérielles relatives à l'affaire
de Bretagne, celte brusque cessation de la procédure serait peut-être la plus déci-
sive. D'Aiguillon était loin de s'attendre à ce coup. La nouvelle en arriva à Ren-
nes dans la journée du 24 décembre 1766; d'Aiguillon venait de commencer une
lettre au contrôleur général où il se montrait assez optimiste; la tranquillité était,
d'après lui, fort grande dans la ville : peuple et bouigcoisie avaient oublié l'cxis-
lence de M. de la Chalotais. Tout à coup arrive le courrier porteur de celte sur-
prenante nouvelle : <■ elle va produire inévitablement un grand changement dans
» la disposition des esprits, ajoute d'Aiguillon dans un post-scriptum désespéré,
» ainsi vous ne devrez plus compter sur ce que j'ai l'honneur de vous mander dans
» cette lettre » (H. 362).
-i2() LA iiiŒi'.vdiM': KT i.i: i>i c d'aKjIILLu.n
(iazon ('), fuient rendus à la liberté, quelques-uns avec cette
restriction (|u'ils ne devraient pas s'approcher de Rennes de
plus d'une distance déterminée; M""' du Halgouet, de Bou-
leviile, de Guerry, de la Pajotièi-e purent revenir à Rennes (^) ;
M. de la Fruglaye eut également permission d'y rentrer (').
Les Etats s'ouvrirent le 29 décembre, sous la présidence
de l'évèque de Rennes pour le clergé, de Silguy, sénéchal de
Quimper, pour le tiers (*), et du duc de La'Trémoille, baron
de Vitré, pour la noblesse. La présidence de ce dernier, jeune
homme d'un caractf're faible et inexpérimenté, insuffisam-
ment en garde contre les manœuvres, les ruses et souvent les
perfidies de son ordre, était pour le commandant une circons-
tance très fâcheuse. D'Aiguillon comptait sur le tiers, mal-
gré le grand nombre d'officiers de justice qu'il comprenait,
sur le clergé, quoique quelques-uns des abbés, l'abbé de
Pontual (^), l'abbé Desfontaines, fussent entièrement gagnés
au parti parlementaire : mais les 665 gentilshommes qui com-
posaient l'ordre de la noblesse allaient se trouver, par le
(1) Le Bouclier avait élé exilé à Rodez, et Gazon à Civray, le 19 février 1766.
(*) Ces quatre dames avaient reçu l'ordre de partir de Rennes en décembre 1765.
(*) Exilé à Quimper en juillet 1766.
(*) M. de Coniac, qui commençait à ressentir quelque craintes pour l'avenir de
ceux qui s'étaient compromis au service du duc d'Aiguillon, avait jugé opportun
d'éviter cette session dont il prévoyait les orages. Fort ambitieux, il songeait à
une charge de mailre des requêtes, et désirait surtout quitter la Bretagne dont le
séjour devenait dangereux, pour aller à Versailles édifier une nouvelle fortune
poliliquc. D'ailleurs il en avait assez de la présidence : « î\Ia santé, écrivait-il le
» 2 nov. 1766 (tl. 439), n'est plus assez forte pour soutenir une présidence où, plus
» malheureux que des galériens, sans aucun moment de liberté, les heures du
» sommeil et du repos n'ont aucunes règles déterminées etoù les peines réelles du
» corps sont égales à celles de l'esprit el du cœur ». 11 fit si bien qu'il se fit donner
l'ordre de venir à Versailles. M. de Flesselles pense qu'il avait surtout voulu se
faire valoir et qu'il fut fort marri d'èlrepris au mot.
M. de Silguy, sénéchal de Quimper, venait précisément de lever une charge de
conseiller au Parlement et de verser à cet effet 32,000 livres aux parties casuellcs,
mais sa réception n'avait pas encore eu lieu ; comme il était contre l'usage que des
membres du Parlement fissent partie des Etats, son droit à la présidence lui fut
contesté par quelques baslionnaires, et il dut, pour le faire reconnaître, promettre
de ne pas se faire recevoir au Parlement de deux ans. Celait donc une recrue
perdue pour le complément de cette cour. Mais M. de Silguy s'était assez avancé
pour comprendre que l'ancien Parlement ne lui pardonnerait jamais, s'il revenait,
cl celle circonstance l'attacha au parli de d'Aiguillon que tout d'abord il hésitait
à suivre.
{") L'abbé de Pontual avait élé en 1763 chaudement recommandé par d'Aiguillon
à la bienveillance de l'évôcjue d'Orléans', tant pour la pureté de sa doctrine et de
ses mœurs que pour son zèle pour le bien du service.
DÉBUTS DE LA SESSION 427
défaut d'une direction ferme et habile, embrigadés en trop
grand nombre dans les troupes du bastion, dont MM. de Pire,
de Guerry, de Coëtanscourt et le chevalier de Pontual se révé-
lèrent dès les premiers jours comme les chefs tout désignés.
Le premier soin des Etats, après le vote du don gratuit,
fut, comme il était prévu, de décider une députation au roi
pour demander le rappel de l'universalité, le retrait des
arrêts du conseil des 20 octobre 1764 et 14 mars 1765, et
généralement de tout ce qui avait pu être fait de contraire
aux franchises et libertés de la province. D'Aiguillon avait
des ordres formels de ne recevoir, ni envoyer, ni souffrir
qu'il fût envoyé, aucune demande ni députation pour le rap-
pel de l'universalité (') ; il notifia aux Etats celte partie de
ses intructions, tout en offrant de se charger des mémoires
que les Etats lui feraient remettre sur les autres objets, et fit
lecture de lettres du roi affirmant dans les termes les plus
précis qu'il ne changerait jamais rien à la constitution de son
Parlement de Bretagne et que les exilés à vingt lieues de Ren-
nes ne seraient jamais rappelés. Des actes auraient mieux
valu que ces paroles : « La persuasion où l'on est, écrit d'Ai-
ii guillon, que le roi faiblira sur le rappel du Parlement
)) comme il a fait sur presque tous les partis qu'il a pris
» depuis plusieurs années, que M. de la Ghalotais est soutenu
» même dans le ministère, qu'il reviendra bientôt à ses fonc-
» lions, qu'on ne l'a éloigné momentanément que par égard
» pour Saint-Florentin et pour moi qu'il a outragés, qu'il
» persécutera tous ceux qui ne se seront pas hautement dé-
» clarés en sa faveur, et que les magistrats rappelés, dont on
» connaît la violence et l'animosité, se joindront à lui pour
» vexer ou écraser ceux qui seront l'objet de son ressentiment,
» fait que personne n'ose élever la voix Je n'ai jamais vu
» autant de faiblesse, de timidité, et de méfiance de la fer-
» mêlé et de l'unanimité du ministère ».
Cinq jours d'inaction tumultueuse suivirent le refus de
d'Aiguillon (*). Pour remettre l'assemblée en mouvement, il
(') Insti-uclioii particulière, H. 637.
(-) L'avis que dWiguiilon fil prendre au tiers dans celle circonstance mérited'ètre
mentionné, parce qu'il reflète exactement la pensée intime et les vœux les plus
chers du commandant: lra\ ailler, prier les commissaires du roi de soUiciler de
nouveaux ordres pour être aulorisés à recevoir et à l'aire passer les mémoires pour
428 l.A ItMKTAGNi: ET LK DIT, d'aIGCILLON
se décida à lui ropréscnter que, sollicitant une grâce de Sa
Majesté, elle devait avant tout s'efforcer de lui être agréable,
que si elle s'était comportée comme elle l'aurait dû, peut-être
ses commissaires auraient-ils pu prendre sur eux de lui
demander l'autorisation de recevoir et de transmettre ses
mémoires : mais (jue son inaction ne leur permettait pas de
faire pareille demande au roi, et que, si elle se prolongeait,
elle les forcerait à lui en rendre compte. Sitôt cette réponse
conciliante communiquée aux Etats, le 5 janvier, le président
du tiers se hàla de s'écrier que son ordre était d'avis de tra-
vailler, et, avant que la noblesse eût eu le temps de se recon-
naître, le procureur général syndic donna lecture des deman-
des du roi relatives à la capitation, au premier vingtième pour
les années 1767 et 1768, au second vingtième pour 1768
seulement et au secours extraordinaire de 700,000 1. Puis le
clergé et le tiers se retirèrent dans leurs chambres pour en
délibérer, laissant sur le théâtre la noblesse furieuse de se
voir ainsi ù moitié engagée dans la voie d'une délibération,
alors qu'elle était résolue à ne rien faire tant qu'elle n'aurait
obtenu satisfaction sur le rappel de l'universalité. Au moment
de sa plus grande surexcitation parait sur le théâtre un enfant
de cinq ans, conduit par le marquis de Pire : c'est le fils de
M. de la Fruglaye, le petit-fils de M. de la Chalotais : « Le
» voilà, s'écrie M. de Pire, cet enfant malheureux, ce pelit-
» fils d'un grand homme qu'un exil rigoureux éloigne de sa
)) [)atrie : il vient vous prier de le protéger ; c'est lui que M. de
» la (Mialolais dans les fers demandait avec tant d'instance,
» et que M. de Barrin a eu la cruauté de dérober à ses em-
» brassements » ('). Au milieu de l'indignation générale, le
le rappel de riiuivers^alité, et, en cas ijue tout espoir fût ùlé de ce côlé, prier les
commissaires du roi d'obtenir de Sa Majesté que les places restant à pourvoir au
Parlement fussent remplies p:ir des anciens olficiers de celle cour, et que les let-
tres de cachet des magistrats exilés loin de Rennes fussent levées, afin qu'ils
pussent venir prendre place parmi la noblesse des Etats. Un vole pareil, émis par
les Etals, eiît vraisemblablement décidé à rentrer beaucoup des anciens officiers du
l'urlement : et ce corps une fois complété, les revenants n'étaient plus à craindre,
surtout lorsqu'ils se seraient confondus avec la noblesse des Etats.
(') Le lendemain, selon le Journal du commandement, M. de Barrin alla trouver
M. de Pire et lui demanda des explications sur le propos qui lui était attribué.
M. de l'iré nia l'avoir tenu, et sur l'observation que le bruit en étant cependant
public, le désaveu devait l'être aussi, il rentra dans la salle des séances et en pré-
sence d'un grand nombre de gentilshommes allirma n'avoir rien dit au préjudice
OBSTRUCTION DE L.\ MOBLESSE 429
duc de la Trémoille a quelque peine, la clolure étant pro-
noncée, à sortir du théAlre, plusieurs membres de son ordre
voulant le maintenir de force à sa place. Ce n'est pas cepen-
dant le désir de travailler qui l'anime : bien au contraire : la
noblesse a obstinément refusé de prendre aucun avis, et de
nommer ses représentants à la commission des demandes que
le clergé et le tiers viennent de constituer. Le 8 janvier, il
fallut que les commissaires du roi fissent sur le théâtre une
de ces entrées qui devaient être si fréquemment renouvelées
pendant le cours de cette session, pour enjoindre à la noblesse
de nommer ses commissaires. Elle n'en persista pas moins
dans son refus, et La Trémoille fut obligé de les désigner lui-
même; et quand les six gentilshommes ainsi choisis se rendi-
rent à la commission, ce fut pour affecter de ne prendre
aucune part à ses travaux, de ne pas écouter les rapports, et
de ne pas ouvrir la bouche. On comptait beaucoup, pour
rendre l'avantage au parti de l'obéissance, sur une lettre du
roi que d'Aiguillon avait instamment sollicitée, dont il avait
même écrit le projet, et o\x était affirmée de nouveau l'iné-
branlable résolution du souverain de ne jamais rien changer
à la composition du Parlement de Rennes : cet espoir fut déçu.
La lettre fut lue le 10 janvier ('), sans produire l'effet attendu.
Pendant la lecture, plusieurs gentilshommes affectèrent de
rire, niant qu'elle fût du roi, et criant qu'elle avait été écrite
à l'hôtel d'Aiguillon : « On ne peut pas rendre toutes les in-
» décences qui se commettent journellement dans l'ordre de
» la noblesse, écrit Flesselles; il se tient à l'assemblée des
de M. de Barrin. Gela n'est pas tout, insista M. de Barrin, vous m'avez promis
d'ajouter que si vous eussiez rien dit en ce genre, vous eussiez eu un très grand
tort. — Oui, répondit M. de Pire, j'aurais eu un bien grand tort. — C'en est assez»
reprit M. de Barrin, je suis bien votre serviteur ». L'anecdote est-elle vraie".' Ce
qui peut en faire douter, c'est qu'elle n'a laissé aucune trace dans la correspondance
de M. de Fontette.
(') [^a rédaction n'en était pas des plus habiles. » Mon cousin, faisait-on dire au
» vo\, vos Bretons (l'expression choqua et fut tournée en ridicule) peuvent-ils s'ima-
» ginerque je changerai d'avis sur la résolution invariable que j'ai prise de main-
» tenir la nouvelle forme que j'ai donnée à mou Parlement de Bretagne? Croient-
» ils que je renverrai de bons serviteurs que j'y ai pour faire entrer à leur place ceux
» qui ont manqué à l'obéissance qui m'est due par tous mes sujets? Képétez-leur
» pour la dernière fois que je leur défends très expressément de s'occuper plus long-
» temps de ce qui regarde mon Parlement, et dites-leur que s'ils persistaient encore
" à faire des représentations et à ne pas travailler à leurs affaires, je ne pourrais
» regarder celte conduileque comme une désobéissance formelle à mes volontés... »
A'M) i.A imi:TA(i.\i: i:t le dcc d'aigiillon
); [>i'o[)()s (|iii l'ont IVéniir" : on n'a point l'idée de pareilles têtes.
» Nous voilà dans une Inrieuse bagarre, et je ne garantis pas
» que nous en puissions sortir ».
D'AiguilUon était moins alarmiste. Il ne désespéra jamais,
pendant toute cette session, de ramener la noblesse à force
de patience et de concessions : et tandis que les efforts du
bastion tendaient ;\ le mettre dans la nécessité de séparer les
Etals, les siens au contraire tendaient à prévenir tout éclat
regrettable, et il comptait toujours par cette tactique pouvoir
opposer au bastion une majorité de modérés ('). Il appliqua
ces principes en permettant le 11 janvier que la nomination
de commissaires faite par le duc de La Trémoille fût considérée
comme nulle, et aussitôt la noblesse procéda h son élection,
qu'elle eut soin de ne faire tomber sur aucun de ceux que
son président avait précédemment désignés. Cette marque
d'obéissance fut d'ailleurs la seule que l'on put en obtenir :
dans les séances suivantes, elle retomba dans son inaction,
décidée à ne prendre aucune délibération tant que le rappel
de l'universalité ne serait pas accordé, et passant le temps à
protester contre les délibérations du clergé et du tiers, à
réclamer acte de son avis contraire, à envoyer à d'Aiguillon
députations sur dépufations, et à quereller son président à
cause du refus qu'il faisait de rester sur le théâtre après la
levée régulière des séance est de recevoir le dépôt des avis
particuliers de son ordre. Quelques gentilshommes allèrent
jusqu'à proposer d'élire un autre président; et le 21 janvier
les clameurs furent si fortes sur le théâtre qu'on les enten-
dait de la place voisine. De guerre lasse, d'Aiguillon crut
devoir lui accorder une nouvelle concession, ardemment
désirée, à savoir la faculté d'avoir un registre particulier où
elle put faire inscrire ses avis tant passés que futurs, et tous
les actes l'intéressant particulièrement; celte innovation, que
le ministère regretta (*), mais qu'il n'osa refuser, fut votée le
20 janvier, et la noblesse, momentanément satisfaite, se uiit
{'] Lettres de d'Aiguillon, 7, 16, 25 janvier (H. 362) : lettre de Fontette à LaNouc,
17 janv. Carré, p. 316 : de lévôqiie de Saint-Brieuc h Mcsnard (14 janv., H. 362)
où le prélat expose qu'il travaille avec Flessellcsel dAiguillou à opérer une diver-
sion dans la noblesse et qu'il a bon espoir de réussir.
(-) Lettre de Laverdy, 2 fév., 11. .'^)62. 11 pié\t)il ipie la noblesse abusera sans
cesse de cette permission pour inculper le tiers el le clergé aux yeux du public et
de toule la province.
LA CAPITATION N EST M ACCORDÉE NI REFlSÉr 431
enfin à vaquer, après un mois lofaloment perdu, à la tran-
quille expédition des affaires. On lut le rapport des députés
en cour, celui des procureurs généraux syndics : on nomma
les diverses commissions ordinaires : la noblesse affichait
une telle ardeur qu'elle proposa d'assembler les Elats
une heure plus tôt, afin d'accélérer le travail. Mais ce
beau zèle ne dura pas. Une ridicule requête des marchands
de Rennes en diminution de leur capitation, sous prétexte
que l'absence du Parlement entraînait une stagnation totale
des affaires, pour faire pendant aux requêtes qu'en ce mo-
ment même tous les corps de métiers présentaient pour le
rappel de l'universalité, servit de prétexte pour perdre plu-
sieurs jours; il fat prouvé par les comptes du trésorier que
ces commerçants n'avaient acquitté ni leur capitation, ni
leur vingtième d'industrie depuis trois ans, ce qui, au terme
du règlement des Etats, rendait leur demande irrecevable :
il ne s'en trouva pas moins dans la noblesse 180 voix contre 7
pour la renvoyer à la commission des demandes. Le passage
par Rennes d'une trentaine de dragons allant rejoindre leur
quartier fit perdre ensuite plusieurs séances. Lorsqu'on « tra-
vaillait )),ce n'était pas d'ailleurs de manière à aboutir beaucoup
plus vite : il était visible qu'on ne cherchait qu'à embrouiller
et compliquer les affaires. Témoin la fameuse formule de con-
sentement aux pieds du trône dont la noblesse bretonne devait
tant user et abuser pendant celte session, comme si elle avait
tenu à honneur d'égaler celle d'une province voisine, célèbre
par son esprit chicanier et sa répugnance aux affirmations ca-
tégoriques. Le clergé et le tiers avaient accordé la capitation,
après que toutes les demandes ordinaires de suppression et
de diminution eurent été faites et repoussées; la noblesse
imagina un biais pour accorder sans accorder et refuser sans
refuser : « L'ordre de la noblesse, plein de confiance dans la
» réponse de Sa Majesté au Parlement de Paris, le 8 décembre
» 1766 et intimement convaincu que demander à être entendu
» n'est pas désobéir, est d'avis que la commission des de-
)) mandes sera autorisée à consentir aux pieds du trône et
)) dans les mains de Sa Majesté la capitation sur le pied de
» 1,800.000 livres... Sera de plus ladite commission autorisée
» à porter au roi les justes représentations qu'exige la situa-
» tion de la province pour être statué par Sa Majesté et être
432 LA ItUKI'AdNl-: KT LK DL'C u'aIGUILLON
» iciiclii aux l*]tals {)ar ladite commission la réponse que le
» roi aura bien voulu faire auxdites représentations » (12 fév.).
I.e lendeuiaiu l'évètjue de Tiennes veut faire enregistrer la
dolii>ération formée par les deux ordres : des clameurs for-
midables l'interrompent du cùté des bastionnaires : « Com-
ment donc, Messieurs, est-ce que vous refusez la capitation ?
— Non, non, non. — Vous l'accordez donc? — Non, non,
non. — Cependant nous avons été aux chambres pour déli-
bérer sur la capitation : l'avis ne peut être qu'un oui ou
qu'un non. — Nous ne refusons pas, nous n'accordons pas :
nous promettons d'accorder lorsque nous serons aux pieds
du trône » ('). Or, il élait bien évident qu'ils n'y seraient
jamais, puisqu'il leur était interdit d'envoyer aucune dépu-
tation, surtout pour le rappel de l'universalité. D'Aiguillon
entra, évita de faire enregistrer d'autorité la déliliération
formée par les avis du clergé et du tiers, pour ne pas donner
lieu à quelque querelle, se contenta de faire remettre copie
des avis des diiférents ordres pour les envoyer au roi, défen-
dit aux Etals de s'occuper davantage de la capitation et leur
enjoignit de délibérer sur les vingtièmes dans les 24 heures.
Le lendemain, la nouvelle de la mort de M"" de la Chalotais
et la question aussitôt soulevée par la noblesse d'une dépu-
tation des Etats à envoyer à ses funérailles renouvelèrent
l'aigreur des plus mauvais jours. Tout le reste de la séance
et les séances suivantes furent remplies des débats les plus
orageux sur les diminutions à demander sur les vingtièmes.
Un mémoire fut remis par la noblesse aux commissaires du
roi pour le faire passer <i Sa Majesté : sous couleur de solli-
citer une diminution de vingtième, ce mémoire ne parlait
presque que du rappel de l'universalité. D'Aiguillon refusa
de le faire partir, tout en faisant dire sous main à la no-
blesse qu'il prendrait sur lui d'envoyer tous les mémoires
qu'elle voudrait dès que les demandes dn roi auraient été
consenties (-), et ce fut l'origine d'un des incidents les plus
célèbres de cette tumulteusc session.
Le 17 février, les commissaires de la noblesse, rendant
compte à leur ordre tlu refus du duc d'Aiguillon, proposè-
(') .Xnccdoles des KtaU, 11. ('.28.
(*) Ix'ltre de d'Aiguillon, 'Jii tév., H. 30o.
FAIBLESSE DC DUC DK L.V TRÉMOILLE 433
rcnt sur-le champ d'adresser le mémoire aux princes du sang-,
aux minisires et aux barons de Bretagne, et de leur deman-
der leurs bons offices auprès de Sa Majesté pour sa fidèle
noblesse. Des lettres toutes préparées sont aussitôt lues, aux
acclamations du bastion, et La ïrémoille est sommé d'y met-
tre sa signature. Il s'y refuse et tient bon, malgré les violen-
ces et les menaces d'une foule de gentilshommes qui l'entou-
rent. On s'écrie qu'il est bien étonnant qu'un président de la
noblesse se refuse toujours aux vœux de son ordre, que c'est
certainement l'effet des conseils qu'il va chercher auprès des
ennemis de la province, que pareille chose n'arriverait pas
si la noblesse élisait elle-même son président, au lieu de
recevoir celui que la cour jugeait à propos de lui envoyer,
et les injures personnelles ne lui sont pas ménagées. La
ïrémoille persiste, mais il est visible qu'il est à bout de for-
ces ; indigné, révolté, elFrayé en même temps de voir 200
gentilshommes sur le point de s'entr'égorger, il va céder
peut-être, lorsque le clergé et le tiers, prévenus, rentrent sur
le théâtre et le dégagent, la fureur des bastionnaires se tour-
nant contre les nouveaux venus. L'évêque de Rennes, sans
s'émouvoir, tient les yeux fixés sur la pendule de la salle;
dès le coup de deux heures, il déclare la séance levée, prononce
la formule consacrée — les Etats à demain — et sort, suivi
du clergé, du tiers, de M. de la Trémoille, et d'une cinquan-
taine de gentilshommes, malgré les cris de fureur des autres
qui veulent les contraindre et contraindre leur président à
rester ('). Maîtres ainsi du champ de bataille, les opposants
mettent en question l'élection d'un nouveau président, puis
se décident, plus habilement, à profiter de la fatigue, de l'in-
quiétude et de l'indécision visibles du duc de La Trémoille.
On lui envoie une députation de douze membres qui le trouve
chez lui, seul, et épuisé par les émotions de la journée. On le
presse, on le supplie de se rendre aux instances de son ordre,
de ne pas encourir la grave responsabilité d'un refus qui
pourrait compromettre à jamais la bonne intelligence si néces-
saire entre un président et son ordre; on le somme de reve-
nir aux Etats signer, sinon les lettres, du moins un acte cons-
tatant qu'il a refusé de les signer. Il cède, retourne au théâtre,
(') Anecdoles des Etals, H. (328 : lettres de Fontelte, 18 fcv. (Carré, p. 3i3.)
D'AlCiUlLl.UN. 28
431 ].\ BRETAGNK ET LE hVC. d'aIOUILLON
et appose sa signature, sans se rendre compte de la gravité
de la chose, au bas d'un acte ainsi conçu : « MM. de la no-
blesse, délibérant sur le refus que fait M. le duc de la ïré-
moille de signer le mémoire dudit ordre et les letlres qu'il
compte écrire à MM. les princes du sang, ministres et barons
de Bretagne, sont d'avis que lesdits mémoires et lettres soient
signés au nom dudit ordre par les dix commissaires nommés
à cette fin ». Puis le malheureux rentre chez lui, et le bastion,
sans perdre une minute, dépêche un courrier porteur du
mémoire, des lettres et de l'autorisation présidentielle.
La Trémoille n'était pas au bout de ses peines. D'Aiguillon,
averti sur-le-champ, accourt chez lui, et lui fait sentir à quel
point est irrégulière la conduite des gentilshommes qui ont
voulu prendre une délibération, surtout pour un pareil objet,
alors que les Etats étaient séparés et dissous, et la sienne,
qui avait donné à cet acte illégal les apparences de la régula-
rité et du droit : et le malheureux, plein de confusion et d'in-
quiétude, ne voit pas de meilleur moyen de réparer cette
fausse démarche que d'adresser sur-le-champ au roi une
lettre et une protestation qui est le soir même soumise à un
certain nombre de gentilshommes, signée par 83 d'entre
eux et expédiée immédiatement : « J'ai l'honneur d'envoyer
» à Votre Majesté, disait le duc de La Trémoille, un acte
» de protestation signé d'un grand nombre de membres
» de la noblesse contre l'envoi d'une multitude de lettres
» adressées aux princes de votre sang, aux ministres de V^otre
» Majesté et aux barons de Bretagne, signées sur mon refus
» par des commissaires nommés h la hâte par la pluralité
» apparente de ceux qui se trouvaient à la chambre... On m'a
» demandé un acte de refus que j'ai hésité longtemps de don-
» ner, et que j'ai signé enfin comme par violence, sans pren-
» dre garde que, |)ar quelques termes adroitement glissés, je
» semble reconnaître qu'il y avait eu une véritable délibéra-
» tion de la noblesse. Votre Majesté verra par la protestation
» qu'il s'en faut de beaucoup que toute la noblesse des Etals
» soit coupable de cette indiscrétion... Je ne doute point qu'il
» n'en fût encore venu un plus grand nombre s'ils eussent été
n avertis, et si l'empressement que j'ai de faire parvenir k
» Votre Majesté la justification de l'ordre à la tôle dufjuel j'ai
» l'honneur d'être, m'cTit [)ermis de retardei" d'un courrier.
LA PROTESTATJON DES 83 435
» Je dois dire à la décharge des autres que le plus grand
» nombre n'a pas senti l'imprudence de cette démarche... ».
Tel fut le principe des divisions terribles qui pendant de
longues années devaient séparer la noblesse bretonne en fac-
tions irréconciliables et porter la brouille dans toutes les
familles. Le bastion accusa d'Aiguillon d'avoir, par ses intri-
gues, et les 83 par leur servilité, empêché le recours au sou-
verain et dérobé au maître la connaissance des maux dont sa
fidèle province était accablée. Furieux, en réalité, d'avoir vu
échouer par cette protestation courageuse la manœuvre qu'il
avait ourdie pour inculper le commandant au nom du corps
de la noblesse, et peut-être pour amener le gouvernement
à une dissolution de l'assemblée, il ne négligea rien pour
dépeindre les 83 comme autant de faux frères, de traîtres,
d'hommes séduits ou corrompus. Etre 83 devint un titre
assuré au mépris, aux injures, aux persécutions. Ceux de ces
malheureux auxquels on pouvait supposer quelque faiblesse
dans le caractère furent circonvenus à outrance pour désavouer
leur conduite. Quelques-uns n'y purent tenir, et se laissèrent ar-
racher, notamment lorsque la chute de d'Aiguillon devint pro-
bable, de piteuses ou perfides rétractations, dont ses ennemis
triomphèrent bruyamment ('). Admettons, si l'on veut, que la
séduction, la surprise, le désir des faveurs administratives ou
la crainte de quelque disgrâce, aient entraîné quelques-uns
des signataires. Mais qui fera le compte de ceux qu'arrêta la
(') Citons dans le nombre Joseph Pouences de La Noë, qui déclare avoir signé
sans lire, proleste de sa vive douleur, et avoue d'ailleurs que son état d'indi^^ence
et le grand nombre de ses enfants le mettent dans la dépendance de son ordre:
Aullruy du Gué-Lambert : V'isdelou du Liscouët : Uibart de la Villetanet : de Tro-
gofT, dont il nous a semblé curieux de conserver le style et l'ortliograplie (VA.
appendice, VIII) : Courson de Lissineuc (ils, dont la rétractation mérite une atlen-
lion spéciale. Aux petits ICtals de 1768, ce gentilliomme fut poursuivi jusque dans
son auberge à Sainl-Bricuc par cinq gentilshommes de sa fannlle, qui lui signiliè-
rent qu'étant le chef de nom et d'armes des Courson (son père venait de mourir
huit jours auparavant), c'était à lui de soutenir l'honneur de la famille, qu'il l'avait
terni, ainsi que son père, en signant la protestation, qu'ils ne pouvaient pas même
porter son deuil, puisqu'il était 83, et qu'il eût à se rétracter dès le jour même, ou
qu'il se préparât à se couper la gorge avec eux tous (Journal du commandement,
VI, 60). La liasse C. 2711 des Arch. d'Ille-ct-Vil. contient la liste des protestataires,
au nombre de 8.
Une liste des 83, avec des épithètcs injurieuses accolées au nom de chacun, a
été faite par un rimeur du parti chaloliste (Carré, p. 571). Tous, bien entendu,
sots, fripons, plats valets du duc, qui se moque d'eux et les fait tous cocus.
436 LA imETAGNE KT'LK DUC d'aIGUILLON
frayeur des rancunes, bien auticment redoutables, des bas-
lionnaires? Comment évaluer ceux quifurentintimidés, dupés,
séduits par le parti de l'opposition? M. de Fontetle a affirmé
que bien d'autres gentilshommes auraient été disposés à se
joindre aux protestataires, s'ils avaient eu le temps de con-
naître la protestation, et d'Aiguillon accusa formellement l'in-
tendant du duc de la Trémoille, le sieur Meny, chargé de
garder la pétition pour recevoir les signatures, d'en avoir dis-
suadé un grand nombre de signer, de s'être môme caché
pour éviter d'en recevoir, et ces faits se trouvent corroborés
même par les dépositions les plus empreintes de partialité et
de haine contre le commandant ('). De quel côté venait la
pression la plus blâmable? D'où venait la pire atteinte à la
liberté, de cette administration débile et incertaine, dont les
gens avisés se détachaient chaque jour de plus en plus, ou
de cette faction formidable qui savait, elle, perdre ses adver-
saires, et de laquelle il ne fallait attendre ni oubli, ni pardon?
En bonne justice, cependant, le bastion aurait dû savoir
quelque gré h cette minorité, car ce fut peut-être à sa protes-
tation que les Etats durent de ne pas voir prendre contre eux
quelque mesure de rigueur ('-). Mais on conçoit sans peine
que son tempérament passionné l'ait empêché de juger à
ce point de vue les événements inouïs que la nuit du 17 au
18 février avait vus s'accomplir, et que sa fureur fût surexci-
tée à l'ouverture de la séance du 18 plus qu'elle ne l'avait
jamais été « d'autant plus que les protestants paraissaient
cette fois décidés à tenir bon » ('). « Jamais François l^"" et le
(') Ainsi le mémoire du sieur Tanguy Corentin du Vieux-Cliâlel, capitaine d'un
bataillon de milice garde-cotes, qui refusa de signer, et qui tut plus tard cassé de
son grade. Naturellement, selon lui, son refus de signer aurait été la cause unique
de sa disgrâce. Dans un mémoire du 14 janvier 1775 (époque où il était extrême-
ment avantageux d'avoir été persécuté par le duc d'Aiguillon), où il demande la
croix de Saint-Louis et une pension, M. du Vieux-Chàtel raconte à sa façon toute
l'uffaire et l'attitude qu'il prêle h. !\1. de Meny est exactement celle que le duc d'Ai-
guillon lui a imputée (.\rcli. d'Ille-et-Vil., C. 1145).
(-) Fontetle àLa Noue; 27 fév., Carré, p. 360. — D'Aiguillonaussiadoucilles cho-
ses etempêclia (ju'oii ne sévit (Fontette fi La Noue, 24 fév., ibid., p. 357). — Quant
aux princes du sang ils firenl aux lettres de la noblesse une réponse à double
entente. « J'ai rendu compte au roi de la lettre que vous nfavez écrite le 17 du
» mois dernier. Sa Majesté m'a fait l'Iionneur de me dire (juil n'y avait rien à
» répondre, allendii l/i proleslalioii faite le même jour par le corps de la
» noblesse de BreUujue et so?i président.... •>
(^) ■ Leur rage contre les protestants, écrit d'Aiguillon le 20 fév. (11. 363i, est au
SÉANCE Sr.AiNDALErSE AIX ÉTATS 437
» grand Condc ne furent si ahuris du bruit du canon et de la
» niousqueterie après les batailles de Marignan et deFribourg
» que je le suis du tapage des Etats » écrit Fontette à La Noue.
M. de la Trémoille est impérieusement sommé de rendre
compte d'un acte clandestin qu'il a commis la veille : sur sa
réponse qu'il n'a commis aucun acte clandestin, et qu'il serait
prêt, dans les mêmes circonstances, à agir encore de même,
injures et imprécations pleuvent de toutes parts contre lui.
La séance cependant n'est pas perdue tout entière : les ordres
parviennent k se retirer aux chambres et à délibérer sur les
vingtièmes : mais c'est, de la part de la noblesse, pour con-
sentir cette fois encore aux pieds du trône et dans les mains
de Sa Majesté, et à la charge pour la députation qui sera
envoyée au roi de lui porter les justes représentations qu'exige
la situation de la province. 11 faut de nouveau que d'Aiguillon
rentre aux Etats, se fasse remettre les copies des avis des
différents ordres, leur défende de s'occuper plus longtemps
des vingtièmes, et leur ordonne de travailler sur les deux sols
pour livre du dixième. Peu pressés de déférer à cet ordre, les
Etats préfèrent s'abandonner de nouveau au tumulte et aux
violences. La séance du 20 février, surtout, fut si chaude que
l'évêque de Rennes jugea devoir lever les Etats au bout d'une
demi heure à peine, fait à peu près sans exemple. Le bastion
s'était emporté en injures d'une, violence extraordinaire con-
tre son président (•), contre la violence et la séduction em-
ployées pour réunir des adhérents à la protestation des 83,
et au milieu du tumulte un gentilhomme pauvre et obscur,
vassal du duc de la Trémoille, Léziart de Leglée, avait sou-
tenue La Trémoille lui-même qu'il avait voulu le séduire « Oui,
» s'écria t-il, M. de la Trémoille a voulu séduire en secret plu-
» sieurs personnes, et moi-même j'ai été séduit ». « Vous êtes
» bien hardi, répond le duc : je suis incapable d'une pareille
>. dernier degré. Ceux-ci, de leur côté, qui se voient poussés à bout... montrent en-
» fin du courage, et s'ils pouvaient prendre sur eux de se rassembler et de se sou-
» tenir, je crois qu'ils en imposeraient à la cabale qui n'est composée que de gens
•. obscurs, mal famés et ignorants ».
(') « Tout ce que j'ai à essuyer est inconcevable, écrit La Trémoille {20 fév., H.
» 363) : si j'avais pu en prévoir le demi-quart, jamais rien n'aurait pu me détermi-
» scr à venir aux Etats, car en vérité la place n'est plus tenable ». M. de Bégasson
s'écriait en pleins Etals, en face du duc, que la noblesse n'avait pas de président et
qu'elle devait s'en donner un.
438 I.A BUIÎTAGNK K T LE DUC d'aIGLILLON
» horreur. » L'excès du scandale produisit d'ailleurs une réac-
tion salutaire : une certaine crainte commença à se manifester
parmi les signataires des lettres aux princes du sang. Léziart,
efl'rayé des suites de son incnrtade, vint de lui-môme se jeler
aux genoux du président, le suppliant de ne pas le perdre.
D'Aiguillon, sur la demande de plusieurs membres de la
noblesse (jui déclaraient ne pas pouvoir rester aux l']lats si on
) était exposé à de pareilles avanies, ordonna à Léziart de
garder les arrêts, et le lendemain l'invita à quitter Hennés.
Cependant d'Aiguillon, désespérant de surmonter l'invin-
cil)le résistance de la noblesse, avait depuis quelrpics jours
proposé au ministère une autre ligne de conduite. Il n'avait
jamais été très partisan de la défense qui lui avait été faite de
recevoir des mémoires tendant au rappel de l'universalité.
Autant il pensait qu'une députation envoyée par les Etats
pour cet objet aurait d'inconvénients, autant il jugeait peu
dangereux, et peut-être même avantageux, des mémoires en
ce sens : car la réponse nettement négative qu'ils ne pou-
vaient manquer de recevoir ne pourrait qu'encourager les
membres et les amis du nouveau Parlement ; et plus le roi
s'engagerait, plus il multiplierait ses promesses de ne jamais
rappeler les exilés, plus la besogne devait être facilitée en
Bretagne. 11 espérait aussi qu'après avoir fait constater par
un acte public et authentique qu'elle n'abandonnait pas le
Parlement qui l'avait tant soutenue en 1764, la noblesse se
montrerait plus traitable et perdrait de vue cet objet. D'ail-
leurs le seul moyen d'obtenir quelle consentit aux deman-
der! du roi était de lui faire espérer qu'après cette maripie
d'obéissance sa voix pourrait être entendue. En conséquence,
le 21 février, les dispositions de l'assemblée paraissant meil
leures, d'Aiguillon vint lire une déclaration, par laquelle le
roi lui enjoignait d'ordonner de sa part à ]\LM. de la noblesse
de déclarer positivement s'ils consentaient ou non à la levée
de la capitation et des vingtièmes, et avertissait les Etats
qu'il ne pouvait recevoir les représentations faites par un seul
des ordres, mais qu'il recevrait volontiers celles que lui
adresseraient les trois ordres après qu'ils auraient consenti
par une délibération unanime aux demandes faites le 5 fé-
vrier ('). L'eflet de cette déclaration fut considérable : les
(') Saint-Florentin et Laverdy approuvèrent entièrement cette concession. Saint-
ACCORD DE LA CAI'ITATIOM ET DES VINGTIÈMES 439
commissaires du roi partis, la noblesse demanda aux autres
ordres promesse de se joindre à elle pour réclamer le retour
de l'universalité : le clergé et le tiers ayant assuré qu'ils le
feraient volontiers, la noblesse revint immédiatement ù leurs
avis sur la capitalion et les vingtièmes, et ces deux impôts se
trouvèrent ainsi formellement et régulièrement accordés,
malgré quelques baslionnaires intransigeants, comme M. de
Coëtanscourt, qui ne voulaient aucune concession et disaient
très haut que mieux vaudrait laisser casser les Etats. Ce fut
le signal d'une irrémédiable division parmi les bastionnai-
res : les uns, désireux surtout d'obtenir le rappel du Parle-
ment, suivirent l'impulsion de MM. de Pire et de Guerry, et se
montrèrent disposés à voter les fonds à l'accord desquels
était subordonné l'envoi des mémoires relatifs au rappel de
l'universalité ; les autres, plus indifférents au sort des mem-
bres de l'ancien Parlement, se groupèrent autour de M. de
Coëtanscourt et prirent pour mot d'ordre de tout refuser, et de
ne consentir qu'aux pieds du trône. Les premiers, relative-
ment modérés, eurent l'avantage le 21 février pour la der-
nière fois; les autres, les intransigeants, le ressaisirent fort
vite et le gardèrent jusqu'à la fin de la tenue. Ainsi ce fut dans
la portion de la noblesse la moins portée pour le Parlement,
dans celle dont le chef était un ami déclaré des jésuites, que
d'Aiguillon trouva l'opposition la plus gênante.
La discussion sur les deux sols pour livre du dixième et
sur le secours extraordinaire rendit immédiatement la supé-
riorité au parti de l'intransigeance. Il réussit à faire traîner
pendant trois jours le vote des sols pour livre du dixième;
quant au secours extraordinaire, on ne voulut pas même écouter
lecture du rapport de l'évêque de Vannes à ce sujet (26 fév.),
et d'Aiguillon fut réduit, pour occuper les Etats, à faire pré-
Florenlin y avait déjà pensé dès le 28 janvier. Ce ministre regrettait seulement
Mettre du 22 février) que d'Aiguillon n'eût parlé que des demandes faites le 5 jan-
vier (capitalion, vingtièmes, secours extraordinaire) au lieu de parler de toutes
les demandes en général que le roi avait à l'aire. Mais d'Aiguillon (lettre du G mars,
II. 363) explique pourquoi celle marche n'aurait pas élé habile. S'il avait exigé le
consentement de la noblesse à toutes les demandes, il n'aurail rien obtenu, parce
que la noblesse aurait craint que les Etats ne fussent séparés, et leurs mémoires
remis aux calendes grecques, dès que tous les fonds auraient été votés. 11 était
plus politique de n'en demander que quelques-uns, ceux qui souffraient ordinai-
rement le plus de difficullé. La résistance obstinée que les Etals allaient opposer
sur le secours extraordinaire prouva bientôt la justesse de cette observation.
440 LA imi lAiiM!: et lk klc d'aiguillon
scnlcr le reste des demandes du roi : emprunt de six millions
pour le compte de l'Etat, autre emprunt pour acquitter les
dettes de la province, fonds pour le casernement, les milices,
les milices garde-côtes, les grands chemins, les étapes, etc., etc.
Les jours suivants rallairc n'avanra pas davantage ; la noblesse
suscitait incident sur incident [)()ur [)aralyser l'activité des
Etats; unjour ellel'aisait une all'aire au couimandantpouravoir,
l'encontrant une trentaine de gentilshommes qui venaient chez
lui 6 rimproviste lui adresser quelques représentations, prié
ces messieurs de vouloir bien remettre leur visite au lende-
main, afin qu'il pût prévenir et convoquer les autres commis-
saires du roi; un autre jour elle arrachait à son président un
(juasi désaveu de sa conduite au 17 février et lui faisait signer
une lettre justificative de son ordre, actes de faiblesse qui
valurent au malheureux Laïrémoille, de la part du contrôleur
général etde Saint-Florentin, quelques observations sévères(')
et qui ne relevèrent en aucune façon son prestige auprès des
gentilshommes eux-mêmes ('). Quand elle se décida enfin à
entamer ratï'aire du secours extraordinaire, ce fut pour inviter
les deux autres ordres à prendre rengagement de se réunir à
elle pour voter, dans le cas où le secours extraordinaire serait
unanimement consenti, l'envoi d'une députation en cour à
Tetlet de porter au roi les représentations et supplications de
la province. C'était aller singulièrement plus loin que les
offres des commissaires du roi, qui n'avaient parlé que de
l'envoi de mémoires, et celte demande n'était faite que pour
(') « Sa IMajeslé, lui écrivit Saint-Florentin (H. 636), m"a diargé de vous léinoi-
» gner qu'autant qu'elle a été satisfaite de voire conduite dans le commencement
') de la tenue, autant elle en est mécontente à présent... Vous cherciiez vainement
» à justifier l'indiscrétion et la témérité des lettres circulaires qu'ils ont écrites et
» approuvées. Sa Majesté leur en aurait déjà fait ressentir son juste mécontentement
» si la plus saine partie de la noblesse n'avait réparé celte faute par sa proteslalion,
» dans laquelle elle a reconnu les véritables sentiments de sa noblesse de Bretagne».
(^) Témoin un libelle assez singulier, une lettre supposée écrite des Champs-
Elysées à La Trémoille par un de ses ancêtres, qui lui raconte les cruels châtiments
que Némésis exerce sur le cardinal (de Richelieu) « dont votre corruptenr porte le
nom », la gloire dont sont entourées ses victimes, Montmorency, Marillac, Chalais,
la douleur dont ont été saisies les ombres des bienheureux en apprenant que
lui, La Trémoille, s'était livré sans réflexion aux lâches conseils de l'ari'ière-neveu
de leur domestique (un Vignerot, garde-chasse àThouars, qui aurait été chassé pour
faux témoignage). Mais Kerguézec survenant avait appris que La Trémoille s'était
rétracté, avait prolesté contre tout ce qu'il avait fait, demandé solennellement
pardon à la noblesse de Drelarjne, et sur ce la joie était redevenue générale.
DÉLIBÉRATION ÉQUIVOQUE SUR LE SECOURS EXTRAORDLNAIRE 441
contraindre à un refus, dont la noblesse comptait bien tirer
parti pour accuser les deux ordres d'abandonner la cause de
l'universalité. Le clergé et le tiers refusèrent en efïet de pren-
dre cet engagement; les commissaires du roi se bornèrent à
renouveler les assurances données le 21 février. Rien ne put
alors faire départir la noblesse de sa formule habituelle de
consentement aux pieds du trône. L'avis qu'elle prit le 7 mars
fut d'envoyer une députation solennelle pour solliciter le rap-
pel de l'universalité et consentir le secours extraordinaire de
700,000 1. aux pieds du trône (') ; mais ce consentement éven-
tuel à Versailles était un refus h Rennes. En vain lui repré-
senta-t-on que l'accord des demandes du roi était la condition
indispensable de l'expédition en cour des vœux des Etats pour
la cause qui lui était chère : elle se cantonna obstinément dans
cette position. Le 10 mars, comme l'évèque de Rennes la pres-
sait vivement de prendre une délibération plus satisfaisante, il
fut interrompu par des cris d'animaux, et quand il proclama la
remise des Etals au lendemain, M. de la Besneraye s'écria à
haute voix : « A demain la reprise des fourberies de Scapin ! »
L'impossibilité évidente de la faire revenir à un avis plus
docile, et l'impatience du contrôleur général de faire faire
l'adjudication du bail des devoirs (il y avait déjà deux mois
et demi qu'il était expiré, le trésorier se plaignait du retard
du recouvrement, et le défaut d'adjudication le privait de
rentrées importantes sur lesquelles il avait compté), déter-
minèrent les commissaires du roi à entrer aux Etats le
11 mars : ils se firent remettre les avis des difTérents ordres
sur le secours extraordinaire, leur défendirent de s'occuper
davantage de cette matière, et leur enjoignirent de prendre
connaissance du rapport de la commission des baux, étant
urgent d'adjuger les fermes de la province, qui souffrait
grand préjudice de ces délais exagérés. Cet ordre devait être
le point de départ, dans l'histoire de cette tenue, d'une pé-
riode plus agitée encore que tout ce qu'on avait vu jus-
qu'alors. La séance du 12, où l'évoque de Rennes mit habile-
(•) Quant au clergé et au tiers, leurs avis étaient d'accorder, m;iis étaient conçus
en des termes difTércnls. Le 11 mai ces deux ordres devaient se réunir à un avis
identique, qui fut d'accorder le secours e.xtraordiiiaire, d'augmenter en conséquence
le tarif des devoirs et de consentir les deux sois pour livre des droits des fermes.
Le gouvernement dut accepter ce consentement, qu'il était loin d'avoir sollicité.
442 LA lillKTAd.NE ET LE Dl C d'aIGLILLON
ment à profit l'absence fortuite de quelques-uns des chefs du
bastion pour enlever le vote des fouages ordinaires et extra-
ordinaires et de quelques autres fonds, vit les derniers mo-
ments de calme : encore ne durèrent-ils pas jusqu'au bout, la
noblesse levcnue en tumulte ayant empêché la lecture du
rapport de la conimission des baux. Le 13, l'abbé de Brilhac
essaya en vain de poursuivre cette lecture : quoiqu'il ail la
voix forte, raconte d'Aiguillon, les cris de la cabale étaient
tels que le lecteur put à peine se faire entendre de ceux qui
étaient auprès de lui : les Entreticiu sur les Etats de 1766
doutent môme qu'il ait pu s'entendre lui-même « par les
huées continuelles et le tumulte effroyable dont retentissait la
salle des Etats. » iMèmes scènes tous les jours suivants;
renonciation des avis, la rédaction du procès-verbal étaient
quotidiennement l'occasion de querelles interminables. « Cha-
» que séance, raconte le Journal du commandement, commen-
» (^'ait par le refus de la noblesse de signer le procès-verbal de
» la session précédente : les gens sages formaient de justes re-
» présentations : on leur répondait par des invectives. Le
» tiers et le clergé, jusqu'alors résignés, commençaient à sup-
» porter impatiemment les affronts qu'on faisait en toute occa-
» sion à leurs chefs ou à leurs députés : ils menaçaient haute-
» ment de se séparer sans retour de la noblesse, si elle ne se
» montrait pas plus raisonnable : le théâtre était devenu un
>) champ clos, où les champions subalternes de la cabale pro-
» voquaient indécemment tous ceux qui osaient élever la voix
» pour soutenir le bon parti : enfin l'assemblée avait perdu
» jusqu'à la dignité extérieure cpii devait la rendre respectable
» au peuple. Toute la ville retentissait des scènes ridicules qui
» s'y passaient chaque jour». Dans ce désordre, les entrées des
commissaires du roi, devenues de plus en plus fréquentes, au
grand scandale du bastion, parvenaient seules à rendre pos-
sible une certaine expédition des aflaires. « Pour faire écouter
» la commission des baux, dit Linguet, pour faire délibérer
» sur son rapport, pour faiic énoncer la délibération des
» ordres soumis, pour la faire inscrire sur le registre et la faire
» signer, il fallut à chaque fois que les commissaires du roi
» entrassent dans l'assemblée. Les fabricateurs de libelles se
» sont beaucoup récriés contre ces entrées qu'ils ont appelées
» illégales, et ont essayé de les faire envisager comme des
ADJUDICATION DU BAIL DES DEVOIRS 443
» abus de pouvoir et des coups de despotisme : mais, quand
» le trouble se met dans les assemblées, quand une aveugle
» obstination s'oppose aux résolutions les plus justes, les plus
» sages, par où cesserait le désordre, (piels seraient le terme
» et l'issue de cette résolution de ne rien finir, si l'autorité
» n'avait pas le droit de s'en mêler ? » Toutes les formalités
préliminaires enfin accomplies, la première enchère eut lieu
le 22 mars, la seconde le 23, malgré la résistance opiniâtre
de la noblesse, qui ne négligeait rien pour intimider les
fermiers et les détourner de prendre un bail ainsi contesté.
Cependant l'adjudication qui fut enfin faite, le 25 mars, à la
compagnie Hourgeoiset Kcrlivio, le fut k de belles conditions :
7,125,000 livres, soit 635,000 livres d'augmentation sur le
bail précédent, le fameux bail de la Société patriotique : et
comme les nouveaux fermiers s'engagèrent, au grand dépit de
la noblesse, à augmenter cette somme d'un vingtième si le
secours extraordinaire était enfin accordé, l'augmentation à
prévoir n'était pas moindre de 991,750 livres en tout. Extrê-
mement irritée de ces événements, la noblesse répondait ce
jour-là même à une lettre du roi qui l'invitait à prendre un
avis définitif sur le secours extraordinaire, en persistant, à la
majorité de 170 voix contre 3, dans ses délibérations précé-
dentes, et le 27, par une délibération fortement motivée ('),
elle chargeait onze commissaires de rédiger un mémoire de
plaintes sur les abus et contraventions aux libertés de la pro-
vince multipliés depuis l'ouverture de l'assemblée.
Malgré ces symptômes fâcheux, on ne recula pas devant la
démarche dangereuse de faire écrire par le roi une nouvelle
lettre, d'ailleurs assez raide, dont les commissaires du roi
donnèrent lecture le l*" avril : Sa Majesté y enjoignait à la
noblesse de prendre dans les 48 heures un avis définitif pour
accorder ou refuser le secours extraordinaire, et l'avertissait
qu'en cas de refus elle ferait lever elle-même les sols pour
livre. Cet aveu dénué d'artifice du peu de compte qu'on en-
tendait tenir de son vote n'était pas fait pour lui plaire. M. de
Bégasson proposa un avis directement contraire à la volonté
royale, puisqu'il portait que, vu les obstacles continuels ap-
portés par le clergé et le tiers, et leur désir évident de lais-
(') Registre particulier de la noblesse, Arch. d'Ille-el-Vil., G. 2711.
4ii i.A bri:tagine f.t lk urc u'aigiillon
scr nucantii' los privilèges des Etats, la noblesse devait s'oc-
cuper uniquement des moyens de faire parvenir aux pieds du
trône ses justes représentations. On n'osa pas aller aussi loin
et répondre à Tordre de délibérer sur le secours extraordi-
naire par la déclaration qu'on ne s'occuperait que d'autre
chose : mais on prit tous les échappatoires possibles pour
éviter l'alternative d'accepter ou de refuser : députations aux
comuiissaires du roi pour les prier de retirer l'ordre, protes-
tations contre la violence faite aux Etats, contre l'anéantisse-
ment de la liberté des délibérations, etc. Le 3 avril, le gref-
fier <|ue le duc de La Trémoille a fait venir pour [)rocéder à
un scrutin sur le oui ou sur le non, est chassé par quelques
gentilshommes exaltés, qui n'ignorent pas que malgré tout
l'accord est certain, si la majorité de la noblesse se trouve
nettement en face de cette alternative : les soutiens ordinaires
de l'administration, MM. de (juélen, de LuUer, du Dresnay,
essaient en vain de se faire entendre : leur voix est couverte
par les huées et les clameurs. Point de scrutin, point d'avis !
crie le bastion à tue- tête. D'autres chantent cette chanson de
circonstance improvisée par je ne sais quel rimeur :
Ni oui, ni non
C'est aujoiird'iiui noire devise :
Ni oui, ni non.
Ah ! que la cour sera surprise
Qu'un Breton, comme un Normand, dise
Ni oui, ni non 1
Le délai fatal des 48 heures expira sans qu il eût pu
être procédé au scrutin. Les commissaires du roi envoyè-
rent, le 4 au matin, l'ordre au clergé et au tiers de ren-
trer sur le théâtre et tirent défense aux Etats de s'occuper
davantag-e du secours extraordinaire, le rapport de la com-
mission intermédiaire devant être maintenant l'objet de leurs
délibérations. Mais auparavant, la rédaction du procès-verbal
de ce qui s'était fait ou plutôt de ce qui ne s'était pas fait
dans les journées du 2 et du 3, souleva une furieuse tempête,
la noblesse prétendant y faire insérer tout le détail de ses
députations et négociations avec les commissaires du roi,
alors qu'il était contraire aux usages d'inscrire sur le registre
ce qui n'intéressait qu'un ordre en particulier, et émettant
cette théorie singulière quelle avait satisfait à l'ordre du roi,
SECESSION DU CLERGÉ ET Dl TIERS 440
attendu que l'avis de ne point prendre d'avis était une déli-
bération. « Hier, écrit Flesselles le 5 avril (M, on traita nos
»évêques avec la plus grande indignité... En vérité, tout ce qui
» se passe ici est sans exemple ; il faut force, courage et patience,
» car je prévois que nous en avons encore pour longtemps I »
Nouvelle scène le 6, où M. Du Han, officier de la compagnie
des Indes, bastionnaire acharné, apporte un mémoire qu'il a
composé pour prouver la régularité de la conduite de la no-
blesse et l'impossibilité de travailler tant que l'ordre du roi
restera sur le registre. L'évêque de Rennes rappelle en vain
la nécessité d'écouter le rapport de la commission intermé-
diaire. « Point de rapport, le mémoire! crie la noblesse. —
« Point de mémoire, le rapport ! crient le clergé et le tiers. » —
Sur quoi l'abbé de Saint-Aubin entame la lecture du rapport,
M. Du Han celle du mémoire, au milieu des vociférations et
des clameurs. Quand il s'agit, le lendemain, de rédiger le
procès-verbal de cette séance, nouveau tumulte; le chevalier
de Pontual qui s'était donné pour spécialité dans cette tenue
d'ergoter sans cesse sur la rédaction des procès-verbaux et
que M. de Flesselles accuse d'avoir fait perdre par là aux
Etats la valeur de plus de six semaines, ne pouvait laisser pas-
ser sans en profiter une aussi belle occasion. Mais, cette fois,
clergé et tiers étaient bien décidément à bout de patience.
Ils signifièrent qu'ils étaient las de ces lenteurs extraordi-
naires, de ces chicanes perpétuellement renouvelées, des
injures qui leur étaient adressées quotidiennement; ils annon-
cèrent intention de se retirer dans leurs chambres, d'y
expédier rapidement les affaires non encore terminées, et, si
la noblesse refusait de voter, de déposer leurs avis au greffe
et d'en adresser des copies aux commissaires du roi, avec
prière de séparer l'assemblée. Et, tenant immédiatement
parole, ils sortirent du théâtre, y laissant la noblesse en train
de discuter sur les mérites comparés du mémoire de Du Han
et d'un autre mémoire analogue, dont M. Le Gualès était
l'auteur et qui eut la préférence. Il inspira le fond et la forme
d'un long avis où la noblesse spécifiait ce que doit être la
liberté et ce que doit être l'obéissance d'un corps délibérant,
opposait les volontés générales et permanentes du roi à ses
(') H. 44U.
i46 I.A BllUTAGNK KT Li: DlC d'aIGUILLON
volontés momentanées, les lois aux ordres particuliers, et
aftirinait son droit et son devoir de l'aire mettre sur le regis-
tre des l'^tats, car il ne saurait être rendu trop public, Tavis
qu'elle avait pris pour demander le retrait de l'ordre royal.
Le lendemain, clergé et tiers s'en furent directement à leurs
chambres, et cet abandon du théâtre ne laissa pas de faire
quchinc impression sur la noblesse; elle s'en plaignit ù d'Ai-
guillon ([ui justifia les deux ordres et s'offrit d'ailleurs à les
prier de revenir sur le théâtre, à condition que la noblesse
s'engageât à écouter sans interruption les rapports qui res-
taient et à en délibérer dans les délais fixés par l'ordre du
roi de 1752. Elle le promit (10 avril) par 79 voix contre 68»
en donna môme l'assurance écrite, clergé et tiers reparurent
aussitôt, et les séances suivantes furent consacrées dans un
calme inaccoutumé à l'expédition des alfaires ordinaires.
Quelques jours d'interruption, du 16 au 19 avril, à propos
des f(Mcs de Pâques, lompirent le charme, et rendirent la
noblesse à son naturel. Le 21 avril, comme d'Aiguillon se
résignait à faire passer un mémoire justificatif de la conduite
de cet ordre dans l'affaire du service extraordinaire, jugeant
la chose moins dangereuse que l'envoi de cette pièce aux
princes du sang, et comme les liltats procédaient à la nomina-
tion des membres de la commission intermédiaire, une grave
querelle éclata dans la chambre du clergé. L'abbé de Pontual,
depuis longtemps lié avec le bastion et en hostilité avec son
ordre, tancé publiquement pendant les Etals de 1764 par l'évê-
que de Quimper, était commissaire pour le diocèse de Vannes
et comme tel soumis à la réélection. Au moment où on allait
procéder à l'élection, un des abbés demanda qu'elle eût lieu
au scrutin. L'abbé de Pontual ne se méprit [)as un instant sur
le but de celte proposition, faite évidemment pour l'empêcher
d'être réélu. 11 réclama avec violence, disant que c'était une
machination pour l'exclure et que d'Aiguillon en était l'au-
teur. L'évêque de Rennes repoussa bien loin celte allégation
et rappela à l'abbé de Pontual que s'il avait remarqué de
l'éloignement pour lui de la pai'l de son ordre, il ne pouvait
l'attribuer qu'à la conduite qu'il tenait depuis longtemps,
qu'il avait évité par ménai^oment de le lui dire depuis le
commencement de la tenue (|uoi{]ue en ayant été chargé plu-
sieurs fois, mais que puisqu'il persistait à causer du trouble il
AFFAIRE DK LA NON-RÉÉLECTION DE l'aHBÉ DE PONTl'AL 447
devenait indispensable de le rappeler à des devoirs dont un
homme de son état et de son rang- n'aurait jamais dû s'écar-
ter. Cette semonce porta à son comble la fureur de l'abbé de
Pontual; il fit h son ordre une scène affreuse ('), dont les
éclats retentirent jusqu'au théâtre et attirèrent à la porte de
la chambre de l'Eglise un certain nombre de gentilshommes
curieux de voir les ecclésiastiques rivaliser de violence avec
la noblesse dans ses jours les plus orageux. M. de Pontual
ne fut pas élu. Il alla porter ses plaintes à la noblesse qui
accueillit avec enthousiasme cette occasion de rallumer le feu
dans les Etats. Le lendemain le bastion exigea qu'on entendît
lecture aux Etats d'un mémoire justificatif de l'abbé de Pon-
tual et lança mille imprécations violentes contre les évêques.
« Tout le crime de l'abbé de Pontual, s'écriait Bégasson, c'est
» d'être trop honnête homme, et c'en est un bien grave aux
» yeux de l'Eglise » (-) ! Irrité, et ne voulant pas reconnaître
un autre ordre pour juge de ce qui s'était passé chez lui, le
clergé se retira dans sa chambre et le tiers en fit autant, mal-
gré les imprécations de la noblesse. Le 23, après une rédac-
tion du procès-verbal aussi laborieuse que de coutume, l'af-
faire Pontual fut de nouveau discutée avec fuicur; la noblesse
exigeant qu'il fût donné lecture d'un mémoire justificatif de
l'abbé, les deux autres ordres soutenaient que les Etats avaient
à s'occuper des affaires générales de la province, non de celles
qui n'intéressaient qu'un particulier, que la noblesse avait
promis de travailler et qu'elle manquait à sa parole, et ils
retournèrent k leurs chambres en énonçant que c'était pour
délibérer sur les demandes du roi. Leur première délibéra-
tion fut de ne pas reparaître sur le théâtre que toutes ces
demandes n'aient été disculées. Cette fois la sécession fut irré-
parable et définitive, et désormais la tenue aura deux scènes
différentes : Tune où la rage poussée à son paroxysme allait
amener des scandales inouïs jusqu'alors, l'autre où l'on prit
paisiblement une série de délibérations que valida en bloc un
ordre du roi du 5 mai.
Surprise et quelque peu inquiète de cette détermination,
la noblesse tenta d'abord, pour les faire revenir, quelques
(M Fontelle à La Noue, Carré, p. 419.
(^1 Anecdo'es des E'als, H. 628.
448 I.A DRKTAGNl:: ET LE DUC d'aIGLILLON
démarches (jiii restèrent sans succès. M. de Coislin, son prési-
dent par intérim pendant une indisposition de La Trémoille,
fut chargé de solliciter à la conférence l'intervention bien-
veillante des commissaires du roi; d'Aiguillon subordonna
son acceptation à la remise par la noblesse d'un tableau où
elle tracerait jour par jour le programme de ses futurs tra-
vaux, avec indication du moment de la clôture ('). La noblesse
refusa de le promettre et passa les jours suivants à envoyer des
sommations aux deux autres ordres, des députations au duc
d'Aiguillon, à nommer une commission des griefs ('), puis
une commission des moyens, et à rédiger des protestations
contre tout ce qui s'était fait depuis l'adjudication des fermes.
Le 7 mai, la noblesse perdit enfin toute patience et résolut
de frapper i» son tour un coup retentissant. Son commerce
épistoiaire avec les princes du sang durait toujours, au grand
dépit du duc d'Aiguillon; ils avaient répondu à ses lettres du
17 février (''), elle leur avait écrit le 13 mars, en avait encore
reçu réponse, et leur avait récrit une troisième fois le 1" avril
pour les remercier de la protection qu'ils voulaient bien lui
accorder et les prier de la continuer; c'est ù eux que, dans
l'embarras où elle se trouvait, elle résolut d'avoir encore
recours. Elle chargea six de ses membres, MM. de Bégasson,
du Plessis-Tiercent, de Penquilly, du Molan, Le Vicomte et
La Besneraye, de faire parvenir aux pieds du trône, par tous
les moyens possibles, l'obligation où elle se trouvait de ces-
ser tout travail jusqu'à ce que l'ordre fût rétabli dans l'assem-
blée et d'adresser au roi, aux princes du sang, barons, minis-
tres et autres, toutes lettres, requêtes, placets et mémoires
relatifs à cette affaire. Pressé d'énoncer cet avis, quand il fut
mis aux voix, La Trémoille s'y refusa; on eut alors recours
au doyen de la noblesse, M. de Gonidec, très vieux, infirme,
tout étourdi de la scène dans laquelle il était appelé bien
(') Fonlelte à La Noue, Carré, p. 424.
(') CeUe commission était destinée à résumer dans un mémoire tous les griefs
que la noblesse prétendait avoir contre les commissaires du roi et les deux autres
ordres. Dès qu'ils en eurent connaissance, d'Aiguillon et les autres commissaires
adressèrent au roi un mémoire justificalir de leur conduite el demandèrent l'envo
en Bretagne d'une commission d'cnquèle ; demande qui fut rejetée dans les termes
les plus llalteurs pour lui. (Leltre de Sainl-Florenlin, 28 avril. Jl. 636.)
(3) Le duc d'Orléans avait oljleim celle permission de l'insouciance du roi et
malgré l'opposition des minisires (baint-P^lorenlin à d'.\iguillon, 7 mars, 11. 636).
LETTRE DE LA NOBLESSE AUX PRINCES DU SANG 449
malgré lui ù figurer personnellement, incapable d'en appré-
cier la gravité, et qui se prêta docilement à tout ce qu'on
exigeait de lui. On le fit asseoir, on lui mit un chapeau dans
les mains, et il reçut les bulletins, dont 89 contre 3 furent
favorables à la proposition du bastion, tandis que La Tré-
moille et un groupe de gentilshommes protestaient contre
la régularité du scrutin et refusaient d'y prendre part. Le
lendemain, comme M. de Bégasson se mettait en devoir de
lire le texte des lettres (tant la noblesse avait alors l'intention
de regai'der la délibération du 7 comme valable et de s'y con-
former), M. du Dresnay demanda si celte lecture était une
suite de ce qui s'était passé la veille ; on lui répondit affirma-
tivement; il s'écria alors qu'il s'opposait à la lecture, ladite
délibération ayant été illégale, et La Trémoille l'appuya.
Pressé avec violence de signer la délibération, ou tout au
moins de donner acte du refus qu'il fuit de la signer, La Tré-
moille tient bon cette fois, et, ne pouvant rien oblenirde lui,
les bastionnaires se décident de guerre lasse, le 9 mai, à
ordonner que les pouvoirs des commissaires seront signés
par les gentilshommes qui ont concouiu à la délibération.
Ensuite, par un artifice des plus mesquins, on substitua aux
commissaires désignés le 7 mai les dix commissaires qui
avaient précédemment signé les premières lettres aux princes
(MM. Le Goales, de Coëtanscourt, chevalier de Pontual, de
Guerry, du Cambout de Coislin, chevalier de Saint-Gilles,
Kersaint-Gilly, Bégasson du Roz, du Vauférier, Dufresne de
Benac) et on les chargea de les faire parvenir à destination.
C'est à ce misérable subterfuge qu'on aura recours pour sou-
tenir qu'il n'y a pas eu de délibération le 7, mais un simple
avis sans authenticité et sans exécution, et que, l'arrêt du
conseil cassant celte prétendue délibération aura donc été
surpris par d'Aiguillon sur un faux exposé.
Tandis que, sur le refus de d'Aiguillon de les faire passer,
ils se mettaient en devoir d'expédier leurs lettres au roi et aux
princes du sang, le ministère, prévenu en hâte par d'Aiguil-
lon, s'empressait de faire rendre un arrêt du conseil, daté du
10 mai, cassant la prétendue délibération de la noblesse du 7 :
et Saint-Florentin, en l'envoyant ;\ son neveu, lui enjoignit (')
(•) LeUrc du 11 mal, 0. 4G3 et H. (537.
u'AïuuiLi.uN. 29
450 L.V BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
de le faire enregistrer sans délai sur le registre des Etats,
quand même la délibération n'aurait pas eu d'exécution,
de sommer en même temps les six gentilshommes de lui
déclarer ce qu'ils auraient l'ait en conséquence de cette dé-
libération, de lui remettre copie des lettres, requêtes, mé-
moires qui auraient pu avoir été envoyés, et, s'il y en
avait quelqu'un où le clergé et le tiers fussent inculpés, de le
leur communiquer sans délai. D'Aiguillon reçut cette lettre
le 13 : il venait précisément d'entrer le 12 aux Etats pour
signifier à la noblesse un ordre royal portant que, le clergé
et le tiers ayant délibéré sur toutes les affaires, l'intention
du roi était que dans le délai de huit jours elle donnât aussi
son avis sur lesdits objets, et que la clôture de l'assemblée
eût lieu le 23 mai au plus tard. Il reprit le 13 le chemin du
théâtre, et vint tenir cette séance si fameuse par les fureurs
qu'elle suscita.
Lecture faite de l'arrêt du 10 mai, il se met en devoir de
faire les interpellations prescrites. La Trémoille, interrogé,
répond qu'il n'a pas la délibération du 7 mai et qu'il est resté
étranger h toute cette affaire; le commandant s'adresse alors
au chevalier de Pontual : mais Bégasson prend la parole, dé-
clare que la délibération du 7 n'a eu aucune exécution, et que
ce n'est qu'en vertu d'une délibération du 9 qu'on a écrit au
roi, aux princes du sang et aux barons de Bretagne. M. de
Guerry confirme ce dire et ajoute que la minute de la délibé-
ration a été déposée chez M'' Bichelot, notaire. D'Aiguillon se
la fait représenter et réclame celle des lettres écrites en con-
séquence. Pontual, sommé de les remettre, tergiverse quel-
que temps, dit qu'elles ne sont pas en sa possession. « Il faut
dire la vérité, interrompt M. de Guerry, elles ont été dépo-
sées chez un notaire. » — « Non, reprend M. de Pontual, je
n'en ai |)as encore eu le temps. » — <( Oîi sont-elles donc?
demande le duc. » — « Dans ma poche. Et il les tend à d'Ai-
guillon, en déclarant que ces lettres ont été envoyées et qu'il
n'y a été joint d'autre pièce que le texte delà délibération du 9.
Le 13 au soir, d'Aiguillon reçut copie du mémoire de la
commission des griefs, non point, comme l'a dit Linguet, par
envoi du ministère, mais par une personne affidée qu'il avait
chargée do[)uis longtemps déjà de se le procurer à tout prix (').
(') Lettre de d'Ait^uillon, 15 mai, H. 364.
SÉANCES CÉLKBRES DKS 13 ET 14 MAI 451
Ce mémoire était, comme il était facile de le prévoir, rempli
des plus violentes attaques contre lui, contre le clergé et con-
tre le tiers. La lettre de Saint-Florentin pouvait ne pas l'aire
allusion littéralement à ce mémoire, mais elle ordonnait de
la façon la plus précise de faire la lumière complète sur tous
les actes, mémoires, lettres, etc., délibérés par la noblesse,
de mettre le clergé et le tiers en état de se défendre, et c'était
certainement se conformer entièrement à son esprit que de
tirer à clair l'origine et l'usage probable de ce mémoire des
griefs ('). D'Aiguillon résolut donc de rentrer aux Etats le
lendemain pour procéder à cette enquête : il en avait d'au-
tant plus de raison que M. de Bégasson lui avait affirmé que
les lettres n'avaient été écrites qu'en vertu de la délibération
du 9, et que cependant il résultait du texte de cette délibé-
ration qu'elles avaient été lues le 8. En conséquence d'Ai-
guillon revint sur le théâtre le jeudi 14; il y trouva la noblesse
toute frémissante de la scène de la veille. Ses premiers mots
furent pour sommer M. de Bégasson de s'expliquer sur la
contradiction existant entre ses réponses de la veille et la
délibération du 9. Aussitôt s'élève un formidable tumulte :
d'Aiguillon est sommé de montrer l'ordre qui l'autorise à
mettre à la question le corps illustre de la noblesse de Breta-
gne. Montrez l'ordre! Montrez l'ordre! crie-t-on sans cesse
sur les bancs du bastion. MM. le Vicomte et de la Moussaye
se font remarquer par la vigueur de leurs cris et la violence
de leurs propos. Calme et impassible devant ce déchaînement
de fureur, d'Aiguillon invite M. de Bégasson à aller rédiger
sa réponse au greffe, ce qu'il fait, malgré les clameurs des
forcenés qui lui disent de ne pas sortir; elle porte qu'ins-
truit du désir de son ordre d'écrire au roi et aux princes, il
avait proposé le 8 un projet de lettre qui avait été adopté.
Sans juger à propos de tirer plus h clair cette réponse, car
(') Aussi d'Aiguillon fut il eu celte circonstance cntièreincnt couvert par le
ministère. On lui envoya le 17 mai un ordre antidaté et portant la date du 11, où
le mémoire des griefs était mentionné et où les inlei'pellations prescrites étaient
indiquées comme pouvant s'étendre à plus d'une séance []]. G37). Saint-Florentin
remarqua dans sa lettre (17 mai, H. GiJCi) que cet ordre rappelle les intentions de
Sa Majesté indiquées le II, et une lettre du 19 mai n'est pas moins explicite :
« Vous devez être sûr que vous serez soutenu comme vous devez l'être, puisque
» vous n'aurez fait i|u'exécuter les ordres du roi, que je n'ai jamais pris qu'en son
» conseil, et que son autorité y est intéressée u.
4o2 LA BRKTAGNE KT LK DUC d'aIGUILLON
la fureur est telle (ju'on peut craindre des voies de fait qui
forcent à déployer l'autorité dans toute sa rigueur, le comman-
dant demande à le Vicomte, membre de la commission des
griefs, s'il a été fait dans sa commission quelque mémoire ten-
dant à inculper les commissaires du roi et les deux autres or-
dres, et pour quel usage : ce gentilhomme répond tout hors de
lui que c'est le secret de la commission et qu'il ne peut le révé-
ler. D'Aiguillon ordonne alors augreftîer de donner lecture du
mémoire de la commission des griefs. Ce fut un coup de théâ-
tre qui déconcerta visiblement l'opposition, d'autant plus que le
mémoire, s'il faut en croire le Journal du commandement,
avait subi certaines retouches qui n'avaient pas eu pour objet
de le rendre plus modéré, et que certains membres de la
commission ne reconnurent plus leur œuvre : « J'atteste la
» terre et le ciel, s'écria un gentilhomme, qu'il n'est point sorti
» de la commission : non. Monsieur le duc, il n'en est pas sorti :
» je ne sais pas comment cela s'est fait; mais assurément ce
» n'est pas son ouvrage. » D'autres au contraire l'admettaient
volontiers : « 11 est bien fait, murmuraient-ils, il faut l'adop-
» ter, il est tombé du ciel pour secourir la noblesse ! » La lec-
ture terminée, d'Aiguillon ordonna à M. de Kergrée Bernard,
doyen de la commission, de la réunir le soir, de lui commu-
niquer le mémoire, et de lui apporter le lendemain une
déclaration écrite par laquelle elle l'avouerait ou le désavoue-
rait. Puis il sortit, et le reste de la séance fut rempli par une
discussion entre M. de Guerry et l'évêque de Saint-Brieuc
sur la responsabilité respective des différents ordres quant à
la situation violente où se trouvait l'assemblée. Quelques pa-
roles de conciliation furent prononcées et peut-être n'était-il
pas impossible encore d'obtenir de la noblesse, dans les six
jours qui lui restaient, qu'elle joignit ses avis à ceux des autres
ordres, et que les délibérations fussent énoncées en consé-
quence; mais M. de Coëtanscourt coupa court brusquement
à toute négociation en signifiant que la noblesse ne termine-
rait rien qu'on n'eût recommencé l'adjudication illégale des
fermes et procédé à de nouvelles enchères. 11 ne restait plus
(ju'à lever la séance, avec la douloureuse conviction qu'aucun
retour n'était [)lus désormais à espérer de la part du second
ordi'e. Telle fut cette journée fameuse, qui devait fournir aux
libelles et pamphlets une matière longtemps inépuisable.
PROTESTATIONS DE LA NOBLESSE 453
La fermentation de la noblesse ne fit que croître après
cette orag-CLise séance, et son parti fut vite pris de ne pas
obtempérer à l'injonction faite par d'Aiguillon à la commis-
sion des griefs. Le 15 mai, elle adopta une vigoureuse pro-
testation contre les événements de la veille : « La noblesse...
» a pensé que ce qui s'est passé dans les assemblées du 13 et
» du 14 est sans exemple : que les interpellations faites par
» M. le duc d'Aiguillon, sans avoir auparavant déposé au
» greffe des Etats les ordres de Sa Majesté... ne peuvent être
» regardées que comme une démarche illégale, un projet formé
» d'humilier la noblesse en lui faisant subir, publiquement, un
» interrogatoire contraire à l'ordre et aux lois... que jamais les
» commissaires du roi ne se sont mêlés de ce qui se fait dans
» les commissions particulières ; qu'il serait du plus grand
» danger que les commissaires du roi se servissent du nom de
» Sa Majesté pour connaître le travail... que dans les circons-
» tances où les Etats, ou même un des ordres qui les compo-
» sent, auraient à se plaindre des commissaires de Sa Majesté,
» ce qui n'est pas sans exemple, ces mêmes commissaires pour-
» raient alors se servir de pareils ordres pour forcer les com-
» missaires à leur montrer leur travail, en empêcher l'effet, et
» étouffer ainsi les plus justes réclamations. D'après ces mo-
» tifs... la noblesse a délibéré que l'ordre en question n'étant
» pas connu par le dépôt qui devait en être fait au greffe, ([ui a
)) été demandé plusieurs fois au duc d'Aiguillon et qu'il a
») constamment refusé, elle ne peut ni doit répondre aux inter-
» pellations du duc d'Aiguillon, et a défendu expressément à
» la commission des griefs de lui donner d'autre réponse ».
Quel dommage qu'une si fière et si noble énergie n'ait ja-
mais été employée qu'à la défense d'une mauvaise cause ! La
Trémoille ayant refusé de signer cette délibération, elle le
fut par la majorité des gentilshommes, et la commission des
griefs eut ordre de la déposer chez M" Pocquet, notaire. La
cassation ne s'en fit pas longtemps attendre : un arrêt du con-
seil du 18, qui donnait à la conduite des commissaires du roi
une approbation sans réserve, la prononça dans les termes
les plus durs... « La conduite tenue en cette occasion par le-
» dit ordre de la noblesse, et dont Sa Majesté est justement
» irritée, n'est qu'une suite de celle que des esprits factieux lui
» ont continuellement inspirée depuis l'ouverture de l'assem •
■iol LA ItRIiTAlJM; 1:T LK Dl i; b AltillLLON
» blée. Des désordres aussi multipliés détermineraient Sa
» Majesté à user de toute son autorité pour les faire cesser dans
» leur principe, en supprimant pour toujours des assemblées
» qui ne seraient plus qu'un germe de trouble et de faction
» dans ladite province et même dans son royaume ; mais esti-
)) mant de sa justice et de sa boulé de reconnaître le zèle et la
» lidclité que les ordres de l'église et du tiers lui ont marqués
» durant tout le cours de ladite assemblée, elle aurait bien
» voulu se contenter de proscrire ladite délibération comme
» étant aussi contraire à son autorité et à celle de ses dits com-
» missaires qu'à l'honneur môme de la noblesse ». (Juant aux
deux gentilhommes qui, à la séance du 14 mai, s'étaient mon-
trés les plus forcenés, Le Vicomte et La Moussaye, ils furent,
sans attendre même la fin des Etats, saisis et expédiés à Pierre-
Encise (').
Les quelques jours que l'assemblée avait encore à vivre ne
(M Ils furent arrêtés dans la nuit du 20 au 21 mai. Ce sont, avec les arrestations
de MM. de la Gaschcric et du Pargo en 1757, les seules exécutions dont d'Aiguil-
lon ait accepté la responsabilité. Il y a loin de là aux 160 lettres de cachet dont
le Tableau c/ironolor/ic/ue des actes violents de pouvoir absolu a donné la liste,
rien que du 22 mai 1765 à la fin de 1766, et que les chalolistes ont toutes mises sur
le compte du commandant. En outre, à la fin des Etats, des lettres de cachet
d'exil furent envoyées pour les douze gentilhommes chargés de la procuration de
leur ordre pour la défense des libertés de la province : d'Aiguillon n'en expédia
que deux, à MM. de Bruc et d'Orvault, qui n'avaient pas obéi aux ordres à eux
signifiés de la part du roi de venir signer l'état des fonds. Toujours ennemi des
actes de rigueur, d'.\iguillon en avait diminué le nombre le plus possible, au
grand mécontentement de ses amis Fontette et La Noue qui trouvaient ces ména-
gements hors de saison. <■ Je tiens toujours pour la punition des factieux, écrit
Il Fontette le 6 juin : un Guerry avec 4(X)0 livres de bienfails du roi, un chevalier de
» Rosnyvinen, lieutenant-colonel de son régiment, un Saint-Gilles, capitaine au ré
» giment du roi, un d'Orvault, un de Bruc, qui ont signé le Sottisier! Un Bégas-
1) son, faux comme un jeton, un chevalier de Pontual, fanatique, demeureraient
» dans leur province qu'ils ont voulu bouleverser! Entre nous, ce serait mal fait de
i> ne pas les punir; ■- et La Noue fait chorus avec lui. M. deSainl-GilIcs fut destitué
par le duc deChoiseul, qui inclinait assez volontiers vers des mesures sévères dont
il savait que la responsabilité, devant l'opinion, retombait toujours sur d'Aiguillon.
L'extrême modération de d'.Viguillon dans l'usage des lettres de cachet est d'au-
tant plus remarquable qu'il n'est pas douteux qu'il en ait eu à sa disposition, e?i
blanc, pour écarter des assemblées d'Etats les membres jugés dangereux. Il existe
dans la liasse H. 640- des Arch. Nat. un paquet de lettres de cachet en blanc
délivrées quelque temps avant la tenue de 1760, et sur lequel est cette mention :
« Lettres de cachet en blanc remise ici suivant l'usage au premier commissaire du
Roi avant l'assemblée des Etats, dont il n'a été fait aucun emploi. » Il en était de
même en 1766-67. M. de la Noue parle, le 12 jan v. 1767 (Carré, p. 314) « des ordres
que d'Aiguillon a en poche » non sans s'étonner et même s'indigner de l'obstina-
tion du duc a n'en point faire usage.
DERNIERS JOURS DES ÉTATS 455
pouvaient plus présenter qu'une extrême confusion. Ils ne
furent remplis, de la part de la noblesse, que de violentes
protestations contre tout ce qui venait de s'accomplir. Elle
entendit lecture de divers factums, parfois injurieux à tel
point que M. de La Trémoille alla pour ainsi dire chercher
refuge dans la chambre du clergé, où son émotion et son
indignation furent remarqués, et que M. de Villeneuve-Geslin,
un des 83, s'écria le 18 mai : (( Si je connaissais l'auteur qui
» a fait cet ouvrage, je le clouerais à terre avec mon épée,
» comme un crapaud dans un jardin! » L'arrestation des deux
gentilshommes, l'arrêt du conseil du 18 mai, les nombreux
ordres que les commissaires du roi vinrent signifier le 21
pour faire enregistrer et signer des présidents les délibéra-
tions prises depuis la fin d'avril par les voix du clergé et du
tiers, donnèrent ensuite un autre cours aux préoccupations,
et jetèrent un instant le découragement dans la noblesse :
« 11 ne nous reste plus qu'à pleurer nos malheurs, disait
» M. de Goëtanscourt : les Etats sont détruits : j'ose dire que
» nous n'avons pas mérité cela : non, M. le duc, nous ne
» l'avons pas mérité ! » M. de Bégasson était plus irrité qu'a-
battu : « Messieurs, s'écria-t-il en se tournant vers les dépu-
)) tés du tiers, vous ne serez donc contents que lorsque vous
» nous aurez vu tous pendre!... (*) » Le lendemain une pro-
testation contre ces ordres fut signée par 120 gentilshom-
mes {') et déposée chez un notaire, et douze membres de la
noblesse furent chargés de faire, au nom de l'ordre, toutes
les démarches qu'il appartiendrait contre ce qui s'était fait ou
pourrait se faire de contraire aux franchises de la province.
Persistant jusqu'au bout dans son système d'abstention, la
noblesse refusa le 23 mai, dernier jour des Etats, de prendre
part à la nomination d'un greffier, et ce fut par les seules voix
du clergé et du tiers que M. de Gargouët, déjà odieux au bas-
tion pour n'avoir pas en 1763 imité la cessation de service
des autres gentilshommes de la commission intermédiaire,
reçut ces fonctions que la noblesse ne voulut jamais lui recon-
naître et qu'elle le contraignit plus tard à abandonner.
A la différence des séances ordinaires de clôture, celle du
(') Le propos a été souvent attribué à un autre des chauds partisans de d'Aiguil-
lon, M. de Tinténiac.
(2) Lettre de d'Aiguillon, 27 mai, II. 364.
450 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
23 mai 1767 présenta un intérêt tout particulier. C'est ce jour
en elFet que fut lu et enregistré aux Etats un document de
haute importance, à savoir le nouveau règlement que dès
avant la session, en prévision des troubles qui devaient se
produire, il avait été question d'établir pour ramener l'ordre
et la décence dans cette tumultueuse assemblée. L'idée n'était
pas nouvelle : depuis les premiers jours du règne de Louis XV,
où les Etats de Bretagne avaient commencé à devenir ora-
geux, elle était discutée dans un nombre considérable de
projets, de mémoires, qui remplissaient les bureaux du con-
trôle général, et parfois même elle avait fait l'objet de pro-
positions émanant de la noblesse bretonne elle-même, qui se
trouvait avec raison trop nombreuse et trop mélangée (*).
Cependant, de toutes ces propositions, un seul acte était résulté,
la déclaration du 26 juin 1736. qui exigeait vingt- cinq ans
d'âge et cent ans de noblesse paternelle pour l'entrée des
gentilshommes aux Etats. Cette déclaration n'avait apporté
qu'un remède insuffisant au mal le plus grave qui viciât la
tenue de l'assemblée, à savoir le nombre exagéré et la mau-
vaise composition de l'ordre de la noblesse : et l'interminable
session de 1764 avait démontré une fois de plus la nécessité
de faire subir à cet ordre quelque amputation salutaire, et
d'établir une meilleure police dans l'assemblée. « La salle
» est une halle, dit un mémoire rédigé dans les bureaux du
» contrôle général (^), où tous les ordres sont confondus pêle-
» mêle : l'entrée en est ouverte à tout le monde ; les curieux,
» les commis, les clercs de procureurs y viennent augmenter
» la foule et y font chorus dans les opinions, car ce n'est
» jamais que par des clameurs qu'on opine. Tout le monde
» est debout et entassé les uns sur les autres : on ne recueille
» point les voix : à peine les présidents peuvent-ils se faire
(') Ainsi aux Etats de 1722, 1724, etc. ; en 1753 avait été envoyé un mémoire de
l'ancienne noblesse bretonne, oii elle sollicitait l'exclusion de la foule tumultueuse
des anoblis de date récente, coupables de tous les scandales qui venaient de se
passer en 1752 (H. 428). « La marchandise était trop mêlée •>, dit le chevalier dans
les Entretiens sur les Etats de 1166, et ses interlocuteurs font chorus avec lui. Il
y avait aussi de fréquentes usurpations de noblesse. « La province, lit-on dans un
mémoire de M. de Sérant (H. 438), est surchargée d'une quantité immense de faux
nobles; un procureur général rendrait un service essentiel au public en mettant
des bornes à ces usurpations, qui servent de titre à bien des gens pour entrer aux
Etats, y clabauder, et fomenter des divi-sions intestines ».
(2) H. 42C.
NÉCESSITÉ D UN NOUVEAU RÈGLEMENT 457
» voir, encore moins se faire entendre : cinquante voix fortes
» et ameutées, qui crient oui ou non, et souvent oui et non
» en même temps, y forment à leur gré les délibérations : si
» quelque homme sage veut prendre la parole, il est hué par
» la cabale et forcé de se taire : les présidents eux-mêmes
» sont tous les jours exposés à cette irrévérence : on leur
» manque de respect à tout propos, de la façon la plus indé-
» cente et souvent la plus piquante. » On pouvait remédier à
cette situation en supprimant les déjeuners à la fourchette don-
nés par les commissaires du roi et les présidents des ordres,
déjeuners « dont l'cfTet ordinaire était de tenir les têtes de
» la plus grande parlie des gentilshommes échauflees toute la
» journée : à la bonne heure de permettre seulement le thé, le
» café, le chocolat comme autrefois (*) : » en limitant la durée
des sessions : en établissant une police plus exacte à Icnlrée
et dans l'intérieur de la salle : en fixant la tenue aux pre-
miers jours de septembre, afin d'exclure par là même beau-
coup de gentilshommes qui n'ayant pas encore vendu leurs
récoltes auraient été hors d'état de faire les frais d'un dépla-
cement : mais surtout en introduisant de graves modifications
dans la composition de l'ordre de la noblesse, et c'était là le
fond du projet de règlement que le ministère avait élaboré
dès les premiers jours des Etats de 1766, et qu'au mois de
mars Laverdy avait envoyé au duc d'Aiguillon avec injonc-
tion de le faire enregistrer, les désordres de l'assemblée ren-
dant une réforme indispensable. Tout en convenant entière-
ment de ce dernier point, d'Aiguillon jugeait dangereux de
soumettre aux Etats, précisément à cause de leur turbulence,
un arrangement aussi désagréable pour la noblesse; il crai-
gnait fort que la résistance acharnée qu'il devait rencontrer
ne fit, comme tant de fois, reculer le ministère et qu'au lieu
de parer au désordre cette tentative de réforme ne servit
qu'à avilir davantage le pouvoir. 11 constatait que malgré les
vices intolérables de la composition des Etats et le désordre
de leurs délibérations, ils avaient cependant fini par acquies-
cer presque toujours aux volontés du roi, et il pensait qu'ils
le feraient encore si l'esprit d'indiscipline et de révolte ne
leur était pas communiqué du dehors (*). Ces considérations
(«) Notes sur les Etats de 1766. H. 420.
(»j D'Aiguillon, 26 avril 1767, H. 365.
458 LA ltliETA(;.NK KT LE Dl C DAKJL'ILLON
ne l'empêchèrent pas d'ailleurs de montrer le projet de rè-
glement à l'intendant, aux évoques, et k plusieurs membres
bien intentionnés des trois ordres, et de soumettre au minis-
tre ses propres observations et celles qui lui avaient été
adressées. Il conseillait, pour diminuer la cohue des gentils-
hommes, de limiter le droit d'entrée aux descendants de
ceux avec qui Louis XII et François I'^'" avaient pris des enga-
gements dans leurs édits et lettres patentes. La combinaison
ne fut pasagrééc des ministres, qui pensèrent que les engage-
ments pris ne l'avaient pas été avec tels ou tels gentilshom-
mes en particulier, mais avec le corps de la noblesse toujours
subsislant, et (jui se rallièrent à un système beaucoup plus
radical, en fait, que la combinaison imaginée par le com-
mandant; exiger comme condition d'entrée des preuves de
noblesse remontant à la réformation de 1668, le paiement
d'une capitation d'au moins 30 1., et la possession d'une terre
ayant justice et contenant une paroisse : cette dernière con-
dition aurait peut-être restreint à une cinquantaine de gen-
tilshommes le droit d'entrée aux p]tats ('). D'Aiguillon qui en
cette circonstance encore s'interposa pour défendre les inté-
l'êls de ceux dont il a été accusé d'avoir été le tyran, s'efiorça
d'esquiver la redoutable mission d'imposer une réforme des-
tinée à provoquer tant de plaintes : il représenta que le temps
manquerait, avant la fin de la tenue, pour faire toutes les
recherches nécessaires et qu'il valait mieux remettre l'enre-
gistre.nent du règlement à la session suivante, afin d'avoir
mieux le loisir d'en peser tous les articles (^). Ces arguments
firent peu d'impression; la crainte de compromettre d'Ai-
guillon en fit encore moins, et il reçut enfin l'ordre impératif
(') La Noue à Fontetle,25 mai, Carré, p. 458,
(-] Fontelle à La Noue, ler mai, ibid., p. 429; 10 mai, p. 433. «On scnl la néces-
» silé du règlement: mnisil y avait une affaire plus pressante, quoique personnelle,
» qui était d'empêclierque le blâme de cette innovation ne retentit dans le moment
» présent sur un homme à qui le public injuste et peu instruit attribue déjà celui
» de tout ce qui se passe en cette province depuis trois ans, et à qui les reproches
n de despotisme et de destruction des privilèges et droits les plus sacrés et les
» plus anciens ne sont pas épargnés. On n'eût pas craint de faire exécuter, dès à
» présent, un règlement qu'il faudra bien faire un jour, et auquel on ne discon-
>> vient pas qu'on tra\ aille depuis six mois, si l'amiral (le duc de Penthièvre) et ses
» matelots avaient voulu s'en déclarer hautement les auteurs et les appuis invaria-
'. blés : mais.,, on s'est vu responsable seul, et peut-être inculpé de l'événement...
» on a senti que tant d'événements coup sur coup auraient augmenté la fermenta-
» tion eléciiauffé de plus en plus les esprits que le temps pourra rasseoir ».
DISPOSITIONS DU NOUVEAU RÈGLEMENT 459
de faire lire et enregistrer le règlement, au plus tard le jour
de la clôture ('). Forcé d'obéir, il insista au moins pour que
la clause relative à la diminution de la noblesse fût modifiée,
et le ministère se rendit à ses instances; il se décida h n'exi-
ger que le paiement de 30 1. de capitalion et la possession de
biens fonds dans la province, et autorisa même le comman-
dant, en cas d'urgente nécessité, à adoucir celte disposition (^).
Tel qu'il fut notifié aux Etats le 23 mai et inscrit d'autorité
sur leurs registres, le règlement était certainement capable
de mettre un terme aux désordres qui, depuis longtemps,
déshonoraient l'assemblée. Mais là précisément était le dan-
ger, comme d'Aiguillon l'avait prévu : plus le règlement cou-
pait court aux abus, plus il devait rencontrer de résistance,
et si le gouvernement faiblissait, si, après avoir montré des
velléités d'énergie, il capitulait comme il en avait l'habitude,
il aurait beaucoup mieux valu que cette entreprise n'eût
jamais été tentée.
Les principales dispositions en étaient les suivantes : (^).
Chapitre II, art. 5 : « Pour empêcher la confusion qui a
régné jusqu'à présent dans l'assemblée des ordres » la place
de chacun d'eux sur le théAtre était déterminée avec précision :
au fond du théâtre, sur une estrade élevée de trois marches,
et sous un dais, des fauteuils à bras pour les présidents du
clergé et de la noblesse : à côté, deux bancs recouverts d'un
tapis, celui de droite pour les évoques, celui de gauche pour
les barons : en avant, un espace entouré d'une balustrade
pour les commissaires du roi : le restant du théâtre disposé
en deux parties égales, celle de droite pour les abbés, les
députés des chapitres et le tiers, celle de gauche pour la
noblesse : entre les deux un espace vide, de six pieds de large,
depuis l'entrée du théâtre jusqu'à la place des commissaires
'') Lettre de Sainl-Florcniiii du 14 mai, II. 63(3.
{'-) Lettre du 19 mai, O. 463.
(') Le règlement comprenait seize chapitres : I, des commissaires du roi; II, de
la convocation des Etals cl de la tenue des séances; III, de Tordre du clergé ; IV,
de Tordre de la noblesse ; V, de Tordre du tiers ; VI, de la forme des délibérations ;
VII, des bureaux des Etats ; VIII, des commissions intermédiaires ; IX, des olliciers
des Elats; X et XI, des procureurs généraux syndics et de leurs substituts; XII, de
l'avocat des Etals au conseil ; XIII, du grelTier des Elats ; XIV, du trésorier des Etats ;
XV, des députés des Etats à la cour et à la chambre des comptes ; XVI, des députés
du commerce. On ne cilera ici que les dispositions les plus importantes. Le texte
du règlement est dans le registre II. 365 et dans G. 2692 (.\rch. d'Ille-et-Vil.).
460 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
du roi; près de la porte, les officiers de la maréchaussée « à
reflet d'avoir inspection sur les cavaliers qui la gardent et de
veiller à ce qu'il ne s'introduise dans la salle que des per-
sonnes ayant droit d'assister h l'assemblée ». Les innovations
les plus graves étaient la suppression des tribunes destinées
au public « qui avaient donné naissance à plusieurs abus
auxquels il était important de remédier pour conserver la
décence de l'assemblée » et la séparation de l'enceinte de la
noblesse en neuf intervalles, un pour chaque évêché, pouvant
s'étendre ou se resserrer en proportion du nombre de gen-
tilshommes de chaque évêché assistant à l'assemblée Les
séances devaient avoir lieu tous les jours, sauf les dimanches
et les quatre grandes fêtes, de 9 heures et demie à 2 heures ;
les funérailles des membres de l'assemblée venant à mourir
pendant les sessions ne seraient jamais faites pendant le temps
fixé pour les séances, mais renvoyées au soir à six heures et
les messes pour les défunts au lendemain matin.
Chapitre IV, de l'ordre de la noblesse. — Les conditions
exigées pour avoir entrée dans l'ordre de la noblesse étaient
vingt-cinq ans d'àgc, descendance des gentilshommes ayant
> entrée et voix délibérative en 1532 ou maintenus nobles
d'ancienne extraction par les commissaires de la réformation
faite en vertu des lettres patentes du 20 janvier 1668, paiement
d'au moins 30 1. de cnpitation et possession de biens fonds
dans la province ('). En outre, modification non moins grave,
au vole par tête était substitué dans la noblesse le vote par
évêché. Les premiers chefs dans chaque évêché et à leur
défaut les seconds ou troisièmes chefs (c'est-à-dire les gen-
tilshommes les plus anciens d'inscription) devaient parcourir
les bancs de leur évêché, où il était enjoint aux gentilshommes
de rester assis sans quitter leur place, recueillir les suttVages,
et énoncer l'avis de leur évêché formé par la pluralité des
votants; en cas de partage, la voix du président était prépon-
dérante : l'avis auquel se ralliait la majorité des évêchés
formait l'avis de la noblesse. 11 est à peine besoin de remar-
quer l'importance de ce changement, qui devait enlever à la
petite noblesse des évêchés de Saint-Malo, Rennes et Nantes,
la seule qui vint aux Etats en grand nombre, une prépondé-
(') Il devait y avoir environ 400 gcnlilsliommcs remplissant ces conditions (Lettre
de Fonlelte, 25 août).
DISPOSITIONS DU NOUVEAU RÈGLEMENT 461
rance souvent signalée et déplorée par le duc d'Aiguillon.
Chapitre VI, de la forme des délibérations. — Ordre aux
délibérants de se tenir assis, d'observer pour les ordres, pour
chacun des membres qui les composent, et principalement
pour les présidents, les égards qui leur sont dus, sous peine
d'exclusion perpétuelle : obligation pour les membres pré-
sents de s'inscrire chaque jour, de leur propre main, sur un
registre à ce destiné, l'absence pendant plusieurs jours con-
sécutifs entraînant de droit l'exclusion des Etats pendant le
reste de la session ; obligation de délibérer sans délai, ni
interruption pour quelque cause que ce soit, sur les deman-
des du roi : sur les autres matières, dès que deux ordres
étaient d'avis de délibérer, obligation pour le troisième de le
faire ; obligation de remettre les motions qu'on se proposait
de faire, 24 heures à l'avance et par écrit au président de
l'ordre, afin qu'il pût en conférer avec les présidents des
autres ordres. Les sutlVages devaient être pris au scrutin
secret pour les élections et pour l'accord on le refus des gra-
tifications : dans tous les autres cas ils devaient être recueillis
dans la forme usitée dans les conseils de Sa Majesté et dans
les Parlements, et la délibération du 13 décembre 1760 était
de nouveau cassée. Toutes les délibérations devaient être con-
clues à la pluralité de deux ordres contre un, hors les cas
spécifiés au chapitre III du règlement de 1687 (dons et grati-
fications) et l'avis de l'ordre dissident ne pouvait être inscrit
sur le registre, ni déposé chez des notaires. Après pronon-
ciation d'une délibération par le président de l'ordre de
l'Eglise, encore que ladite délibération n'eût pas été portée
sur les registres, défense était faite d'y rien changer autre-
ment que du consentement unanime des trois ordres.
Chapitre VIII, de la commission intermédiaire. — Les mem-
bres de la commission intermédiaire, au nombre de quatre
par ordre, plus l'évêque de Rennes et les barons de Bretagne
qui seraient présents, devaient désormais être désignés par
le roi sur une liste de huit noms élus dans chaque ordre le
lendemain de l'adjudication des fermes de la province; même
système pour les bureaux diocésains, formés de trois députés
de chaque ordre; chaque assemblée devait être réputée com-
plète pourvu qu'il s'y trouvât au moins six membres présents
dans le grand bureau (de Rennes) et trois dans les bureaux
462 LA IIRETAONF, HT LK DUC d'aIGUILLON
diocésains; les votes y seraient pris par tète, innovation im-
portante, contre laquelle l'auteur de V Affaire générale de Bre-
tagne, violent pamphlet chalotiste, s'est élevé avec indigna-
tion : le grand bureau devant exécuter provisoirement les
ordonnances du roi pour le casernement et les étapes, encore
qu'elles n'eussent pas été notifiées aux Etats.
Chapitre IX. — Des officiers des Etats : Ces officiers ne
pourraient jamais être destitués que par le vote de deux
ordres et non d'un seul; ils ne devraient jamais obéir au
commandement d'un seul ordre contre le vœu des deux au-
tres; ils s^eraicnt nommes tous les quatre ans à la pluralité
de deux ordres; sinon, les anciens seraient continués ou la
nomination dévolue au roi.
Chapitre X. — L'art. 5 spécifiait que s'il était adressé aucunes
lettres ou édils portant préjudice aux privilèges de la pro-
vince, les procureurs généraux syndics pourraient se pour-
voir en opposition aii/irrs de Sa Majesté (et non pas auprès
du Parlement).
Telles étaient les innovations principales de ce règlement
fort habilement rédigé pour débarrasser l'administration des
obstacles perpétuels qu'elle avait rencontrés dans la mau-
vaise volonté des Etats. Il les aurait métamorphosés, selon
Y Araire générale de Bretagne, en instruments mécaniques
de la volonté arbitraire et momentanée du commandant, en
un simple bureau de finances toujours sous la main du prin-
cipal commissaire, en un bureau servant, pour employer une
expression souvent usitée en Bretagne depuis l'administration
du duc d'Aiguillon... Cette indignation était prématurée. Le
règlement de 1767 était destiné à subir des modifications si
graves, des changements si complets, que rien, on peut le
dire, ne devait subsister du texte primitif et que la question
de la réforme des Etats de Bretagne devait se poser sous
Louis XVI, aussi urgente, aussi grave que sous Louis X\ .
D'Aiguillon avait vu juste en prédisant que le ministère
n'aurait jamais assez de persévérance et d'énei'gie pour
imposer une pareille réforme. Elle était trop radicale pour
sa faiblesse. Et on n'eut même pas j'i attendre le retour d'une
assemblée d'Etats pour voir le sort qui lui était réservé.
Au lendemain même des Etats de 1767 et alors qu'on n'avait
devant soi que le bailliage d'Aiguillon^ le ministère se laissa
ENRKGISTREMEXT DU NOUVEAU RÈGLEMENT -463
arracher certaines modifications à ce texte dont il avait
annoncé la volonté inébranlable de maintenir strictement
l'exécution. Il s'agissait de le faire enregistrer par le Parle-
ment. Beaucoup plus indépendante que l'on n'aflectait de le
répéter, tenant comme l'ancienne à la noblesse de la pro-
vince et ne voulant pas être accusée de l'avoir sacrifiée, re-
doutant d'autant plus ce reproche qu'elle pouvait être soup-
çonnée d'avoir voulu se venger des mauvais propos tenus
contre elle aux Etats, cette cour accueillit l'opposition de leur
procureur général syndic contre le nouveau règlement et un
courant assez fort d'opposition s'y manifesta. Il fut bientôt évi-
dent que, s'il enregistrait, le Parlement ne le ferait qu'après
remontrances et du très exprès commandement du roi, afin
de dégager sa responsabilité et d'éviter le blâme public.
Saint-Florentin en fut vivement désappointé, mais il dut se
résigner. Dans ses remontrances du 26 juin, le Parlement fit
un grand éloge des Etats, de la noblesse, protesta contre le
cens de 30 1. de capitation comme trop élevé et demanda
qu'au moins il fût abaissé fi 10 1., « taxe encore supérieure à
celle des nobles dont le peu de fortune approche de l'indi-
gence », et contre le suffrage par évêchés, car c'est le corps
même de la noblesse qui opine et non tel ou tel évêché. Quant
aux conditions de naissance, le Parlement se trouva exacte-
ment divisé : il y eut sept voix pour demander que le droit
d'entrée fût restreint aux descendants des gentilshommes de
1532, sept pour qu'on y ajoutât ceux qui avaient été mainte-
nus nobles d'ancienne extraction par la réformation de 1668.
Saint- Florentin crut indispensable de faire une concession :
il abaissa le cens à loi. de capitation et profita en môme
temps de l'occasion pour revenir à la combinaison précédem-
ment écartée et restreindre le droit d'entrée aux descendants
des gentilshommes de 1532, dans l'espérance que plusieurs
des nouveaux nobles de la province, se voyant fermer l'en-
trée des Etats, seraient plus disposés à prendre des charges
de conseillers au Parlement. Il obtint ainsi l'enregistrement
de son règlement (24 juillet 1767), non toutefois sans repré-
sentations nouvelles et sans une protestation solennelle en
faveur du droit pour les Etats de faire leurs règlements eux-
mêmes, sous le bon plaisir du roi. Il était dores et déjà facile
de prévoir ce qui adviendrait du règlement le jour où l'on se
trouverait en face d'une opposition plus redoutable.
CHAPITRE XIV
LE BAILLIAGE d'aIGUILLON. l'aFFAIRE DU POISON ET l'aFFAIRE DES
ASSEMBLÉES
Quand il s'était vu enfin débarrassé du redoutable procès
de iM. de la Chalotais, le Parlement de Rennes avait éprouvé
un mouvement de joie; il fit bien d'en savourer la douceur,
car les jours heureux devaient être rares dans son histoire.
Sa répugnance évidente à sévir contre l'illustre accusé n'avait
nullement adouci ses implacables adversaires. Il occupait
une place que le parti aurait voulu laisser vacante; il s'était
prêté au succès d'une combinaison voulue par le duc d'Ai-
guillon; il démontrait, par son existence même, qu'on pou-
vait se passer de l'ancien Parlement; c'étaient là autant de
crimes irrémissibles que le parti chalotiste a pris à tâche de
punir en déversant à pleines mains sur lui le ridicule et
l'odieux. La faction parlementaire dans tout le royaume l'y a
aidé, car elle a parfaitement compris que c'en était fait d'elle,
de la terreur qu'elle exerçait et de son pouvoir dans l'Etat,
s'il était prouvé que, dans une grande province, le gouverne-
ment pouvait à sa guise détruire, puis reconstituer en l'épu-
rant, le corps formidable qui l'avait si souvent tenu en échec.
Il ne s'agissait de rien moins que de l'influence prépondé-
rante dans le gouvernement du royaume, et l'enjeu de la lutte
en explique bien l'acharnement.
Ils étaient, comme on le sait, une quarantaine environ, que
des motifs très divers avaient attirés dans ce petit tribunal :
le sentiment du devoir, le désir d'occuper un poste long-
temps envié, l'appât de l'argent, l'esprit de parti, la lassitude,
l'influence du commandant : sans parler de ceux qui, sur le
tard, n'y entrèrent que pour en préparer la destruction, et
mériter, en desservant le gouvernement du jour, le pardon
de celui du Icndenuiiu. Les éléments qui le composaient
COMPOSITION DU BAILLIAGE d'aIGUILLON 465
étaient donc de valeur fort inégale. Il s'y Irouvait des hom-
nKîS sérieux et honorables, comme Conen de Saint-Luc, Des-
nos des Fossés, Duparc, de Brilhac, etc., etc.; des hommes
consommés dans Tart de se ménager auprès de tous les partis,
comme La Britfe d'Amilly et le président de Montbourcher :
des hommes tarés, comme Fourché de Quéhillac, qui était
criblé de dettes, et qui a reçu, à n'en pas douter, de l'argent
du duc d'Aiguillon (•); des cerveaux brûlés, comme Caradeuc
de Kéranroy, que sa haine furieuse contre son frère avait
surtout rangé de ce côté, et qui aurait peut être été un fac-
tieux, si M. de la Chalotais n'en avait pas été un; des traî-
tres, comme du Boispéan et Jouneaux du Breilhoussoux {'^). Il
y avait des caractères faibles et des âmes fortement trem-
(') Une pension de 600 livres avait été accordée h. sa fille en 1760 (H. 009), et
M. de Quéhillac puisait de temps à autre dans la bourse du commandant. Les
pamphlétaires chalotistes auraient payé bien cher la lettre suivante qu'a écrite d'Ai-
guillon le 11 juillet 1768 (Bib. de Nantes, ms. 672, pièce 4) : «... Quoique je sois
" peu altaclié à mon argent, je vous avoue que j'ai un peu de regret à celui que je
>i donne à i\l. de Quéhillac, parce qu'il en fait mauvais usage, qu'il ne réside
» pas davantage à Rennes et qu'il s'y déshonore pendant le peu de temps qu'il y
» demeure par sa plate et l'idicule conduite... Il arrivera h Hennés pour y toucher
» l'argent que vous devrez lui donner, le dépensera en huit jours en gourgandi-
» nés ou autres choses encore plus ridicules, et repartira ensuite sous prétexte de
>' ses anylles (béquilles : AI. de Quéhillac était goutteux) ou de ses créanciers,...
» Cela ne change rien à ma résolution de l'aider suivant vos idées. Ainsi je vous
» prie... de m'envoyer la note des avances que vous lui ferez, afin que je vous en
» rembourse. Vous voudrez bien y ajouter les trois louis que M. Desnos m'a mandé
» que vous lui avez prêtés, et y en joindre un quatrième, en lui recommandant
» d'être un peu plus économe, de tâcher de vivre avec le produit de son bureau,
') et de se débarrasser de son fils, puisqu'il est assez mauvais sujet pour s'être fait
» renvoyer de la ferme ». Dans ce même mois de juillet 1708, le boulanger qui four-
nissait M. de Quéhillac, à Rennes, ne pouvant parvenir à se faire payer, s'adressa
à Saint-Florentin, qui dut intervenir.
(-) M. de Caradeuc de Kéranroy (1715-1780), frère cadet de M. de la Chalotais,
nourrissait contre celui-ci une haine implacable. A en croire les rapports qu'en 1705
et 1706 il envoyait assidûment contre lui, on eût fait grâce à M. de la Chalotais en
ne l'envoyant qu'aux galères : il n'est guère de crime dont il ne l'ait accusé. D'Ai-
guillon regardait ses propos comme sans conséquence, lion homme au demeurant,
quand son frère n'était pas en jeu, M. de Kéranroy aimait assez le mot pour rire.
Tout î/" qu'il était, il avait eu un véritable succès à la buvette du Parlement, un
jour oïl il s'était écrié qu'au lieu d'incarcérer M. de la Chalotais le roi ferait mieux
de le faire habiller en jésuite, d'abord h temps, puis, en cas de récidive, à perpétuité.
Il était poète : il parla de mettre l'affaire de Bretagne en vers, et d'en faire une
Iliade, où l'on verrait, au lieu de la colère d'.\chille contre Agamemnon, celle de
la Gascherie contre d'Aiguillon. Il commit une tragédie intitulée Télémaqueà Tyr
et l'envoya à Voltaire en lui demandant son avis. Il y avait â la fin : Fin de la
TRAGÉDIE. Voltaire se contenta de rayer l'n.
d'-\igu[li.on. 30
466 LA BIIETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
pées ; il y avait des magistrats éclairés, et d'autres que l'âge
et les infirmités avaient singulièrement affaiblis. Mais, bien
entendu, pour les libelles du parti adverse, ces distinctions
n'existaient pas. Tous gens perdus d'honneur, de mœurs infâ-
mes, prêts à tous les crimes, vides de science et pleins de
vices, imbéciles parfaits et totalement incapables de rem-
plir leurs fonctions. Scélératesse ou ineptie, telles sont les
appréciations à peu près invariables qu'accole à chacun des
noms de la liste fatale le Commentaire de la liste, libelle de
1767 ou 1768, dont l'implacable sévérité ne s'adoucit un peu
que pour ceux des rentrés qui ont eu maille à partir avec
leurs collègues, ou qui ont déserté le palais. Desnos des
Fossés est incapable de faire un rapport ; de Brilhac, un
suppôt des jésuites ; Conen de Saint-Luc est affilié à cette
compagnie, fanatique, et payé pour l'être ; Auvril de Trévé-
négat, perdu de dettes, a été chassé de l'ancienne compa-
gnie pour la dépravation de ses mœurs : on ne lui donne pas
d'épithète parce qu'il les mérite toutes et qu'il est si connu
qu'il n'est pas besoin de le faire connaître (') : Blanchard du
Bois de la Muce est le tyran de ses vassaux et la terreur de
ses voisins ; de Foucher père est tombé depuis six mois
dans l'imbécillité complète ; Foucher de Gareil, son fils,
concussionnaire public, contrebandier, pris chez le duc de La
Trémoille en flagrant délit de tricherie au jeu, vil stipendié
du duc d'Aiguillon, a tenu pendant les Etats de 1766 une
maison de prostitution : Eveillard de Livois est un vieux liber-
tin ayant passé sa vie dans les brelans, inepte et goutteux, in-
capable de rapporter aucune affaire. La langue française ne
fournit malheureusement pas d'expressions assez fortes pour
les caractériser suffisamment. Caligula était moins ridicule de
vouloir faire son cheval consul, que le duc d'Aiguillon d'aller
ramasser cette canaille pour en faire un Parlement (").
De cet horrible tripot sort naturellement une besogne digne
des mains infâmes qui l'ont préparée. Les arrêts de cet odieux
(') Pour avoir été d'avis de décréter M. de la Chalotais de prise de corps, Auvril
de Trévénéf^al a été particulièrement malmené. Nous avons vainement cherché à
découvrir quelle a pu être sa tare. Il était peu considéré même hors du parti bas-
tionnaire : M. de Hobieu le déclare (lettre du 22 février 1766), « indigne même du
nom d'homme ».
(') Réponse ittsli active à une lettre du if> mai I76S (Recueil de pièces, t. IV).
INJURES ADRESSÉES AU BAILLIAGE DAIGUILLON 467
tribunal sont autant de défis à Téquité et au bon sens; à son
aspect, la vertu tremble et le crime se rassure; il fuit pendre
des gens qu'il faut dépendre ensuite (') ; ce ne sont pas des
juges, mais des vautours toujours prêts à fondre sur la pre-
mière proie qu'ils aperçoivent, et s'amusant, pour faire quel-
que chose, à faire pendre ou rouer inditteremment. Quels
plaideurs, en effet, consentiraient à confier ;\ ce ramassis de
coquins le soin de leur honneur ou de leurs intérêts les plus
chers? Le voudraient-ils, qu'ils en seraient empêchés par
l'impuissance absolue où est ce misérable tribunal d'expédier
les innombrables affaires qui naissent à tout instant dans
toutes les parties d'une vaste province; ils ne sont jamais
plus de 20 à 22 juges, et souvent pas plus de 13 ou 14, qui
errent de chambre en chambre depuis huit heures du matin
jusqu'à huit heures du soir, pour déposer leurs iniquités,
comme les mouches déposent leurs œufs. Et c'est cette ver-
mine qui ose supprimer les remontrances des plus recom-
mandables Parlements du royaume, signer la subversion
des privilèges de la province, enregistrer l'anéantissement
de la constitution de ses Etats, persécuter tous ceux qui tien-
nent le parti des lois, servir la vengeance et la fureur du des-
tructeur des mœurs et de la liberté, étayer son despotisme
et empêcher le rétablissement des magistrats après lequel
soupire toute la province!
Tel est le thème invariable et tel est le ton général des
innombrables libelles dont le parti chalotiste inonda la pro-
vince et la France entière. Dès le premier jour de la réunion
(*/ Une terrible erreur judiciaire faillit, en eiïet, èlre commise. Un certain Y\e3
Flem fut condamné, le lU janvier 1767, lui Iroisièine, h la question ordinaire et
extraordinaire et à la pendaison, pour vol avec effraction ; plusieurs témoins avaient
affirmé le reconnaître. Déjà un des condamnés avait été expédié dans l'autre monde
et le tour de Flem allait venir, lorsque le second de ces malheureux demanda à
parler au rapporteur, Fouclier de Careil, et lui afiirma l'innocence de Flem. Trois
autres malfaiteurs, qui devaient être exécutés les lendemain et surlendemain, ren-
dirent le même témoignage. On sursit à l'exécution, malgré le rapporteur qui
aurait dit, d'après la Réponse inslriiclive : « Pendez toujours; on réliabilitera
après s'il y a lieu! ■ , et les preuves de son innocence se multipliant, le jugement
qui le condamnait fut cassé par le conseil. On devine le parti que la passion poli
tique tira de cette affaire. Cependant toute la responsabilité, dans l'espèce, incom-
bait non aux juges, mais aux témoins : « Chacun, écrit Le Noir le 7 février 1767,
» est convenu que le jugement était régulier, la condamnation bien prononcée et
» qu'il aurait jugé de même sur le témoignage de deux témoins... Quiconque vou-
» drait couvrir de défaveur votre sénat ne peut être qu'un factieux et un ignorant ■>.
468 LA BUKTAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
des Etats commença une vigoureuse campagne de presse
dont l'éternel refrain était l'impossibilité de suffire à l'admi-
nistration de la justice avec cet embryon de tribunal et la
nécessité de rappeler l'universalité pour panser les blessures
et tarir les larmes de la province. Coup sur coup, l'on mit
en avant les procureurs, qui décidèrent de représenter à la
cour l'extrême misère à laquelle ils étaient réduits par la ces-
sation des afiaires, et dressèrent une requête si injurieuse pour
le Parlement qu'on demeure confondu à la pensée que c'est
précisément au premier président qu'ils s'adressèrent pour
lui demander de la faire parvenir au roi ['); les avocats (7 fé-
vrier et 7 mars 1767) ; les étudiants en droit, qui résolurent de
députer deux d'entre eux à Paris, mais rentrèrent dans l'ordre
sur un simple arrêt du Parlement leur interdisant assemblées
et registres; les perruquiers, toujours et partout ardents par-
lementaires, qui décidèrent de présenter une supplique aux
Etats pour leur exposer la crise douloureuse que la disper-
sion de Messieurs faisait subir à leur industrie; les marchands
de la ville de Rennes qui, pour le même motif, adressèrent
aux Etals une requête en diminution de capitalion, dont on a
vu précédemment le triste sort. Il y eut de l'agitation dans
la communauté des tailleurs et dans celle des cordonniers,
« Notre peuple est moutonnier, écrit M. de Robien; fous veu-
» lent sauter là où il en a passé un «. — « Je m'attends, dit d'au-
» tre part d'Aiguillon, que la communauté des savetiers et les
» fdles de joie prendront incessamment de semblables délibé-
» rations. Il n'est pas difficile de deviner les moteurs de ces
» basses et plates intrigues qui ne causent pas grande sensation
» ici... Je crois qu'elles ne méritent que du mépris et que ce
» serait leur faire trop d'honneur que d'y faire attention ». On
ne sévit, en effet, que contre les procureurs, dont il importait
(') Ils exposaient que c'était seulement après les arrêts définitifs qu'ils pouvaient
se l'aire payer de leurs clients, et qu'on ne rendait plus d'arrêts définitifs : « Il est
>i impossible, Sire, que le petit nombre des magistrats qui composent aujourd'hui
» le Parlement sullise à l'administration de la justice; ce nombre déjà si petit dé-
» croît tous les jours; les uns se retirent dans leurs terres pour affaires particulières,
)■ d'autres y ont toujours été retenus par leurs infirmités, quclques-ims n'entrent
» point au palais depuis bien des années, et de 18 ou 20 dont la présence est ordi-
» naire (il y a) les présidents (jue leurs charges dispensent du rapport des procès;
« quelques-uns s'en excusent sur leur âge, leurs infirmités, d'autres sur le défaut
» d'exercice ».
ACTIVITÉ COMPARÉE DE l'aNCIEN ET DU NOUVEAU PARLEMENT 469
d'arrêter l'esprit d'insubordination. Leur greffier, Le Bris,
ayant refusé de remettre au Parlement une copie du mémoire
de sa communauté et le registre de ses délibérations, fut
arrêté séance tenante et conduit, en robe, en prison. On l'y
laissa un jour et une nuit au milieu des malfaiteurs (7 février),
et les douze signataires du mémoire furent interdits pour
trois mois et avertis d'être plus circonspects à l'avenir et de
porter honneur et respect à la cour. Nullement intimidés, ils
décidèrent de se pourvoir au conseil contre les arrêts rendus
contre eux, de regarder comme faux frères ceux d'entre eux
qui vaqueraient au service, et, en dépit de la misère dont ils
se plaignaient, ils votèrent à Le Bris, qui avait souffert pour
leur cause, 100 1. de gratification et 60 1. d'augmentation de
traitement. Le Parlement, toujours patient, laissa faire et ne
fit pas aux procureurs l'excellente réponse que Le Prestre
conseillait : en supprimer une trentaine sur les 110 qu'ils
étaient. Leur intérêt et celui du public y eussent également
trouvé leur compte.
Cependant, insensible aux injures, la petite troupe conti-
nuait, avec une persévérance digne d'un meilleur succès, h
donner au milieu des sifflets et des brocarts sa représentation
quotidienne. Elle faisait, en somme, beaucoup meilleure
figure que ses adversaires ne voulaient en convenir. Elle
faisait fouetter, pendre, rouer, ni mieux, ni plus mal qu'un
vrai Parlement; elle jugeait même au civil : les plaideurs
n'avaient pas pour ses jugements autant de répugnance, ni
les avocats et procureurs autant d'éloignement pour ses
audiences, que la cabale s'efforçait de le dire et de leur en
inspirer. De curieuses statistiques de la production judiciaire
comparée de l'ancien et du nouveau Parlement ont été dres-
sées par quelques-uns de ses amis, et les chiffres en sont fort
honorables pour le bailliage d'Aiguillon. De Pâques 1767 à
Pâques 1768, il rendit en tout 3515 arrêts ; et il en aurait
rendu bien davantage, si les procureurs avaient bien voulu y
mettre un peu du leur ; en un an aussi, de la Saint-Martin
1763 à la Saint-Martin 1764, l'ancien Parlement, avec ses
120 officiers, n'en avait rendu que 4068 (*). Divisez par tête
(*) Lettre du 18 mai 1768, attribuée au conseiller des Gognets, Arsenal ms. 3611.
Le Prestre de Ghâteaugiron a dressé une statistique analogue : 3368 arrêts de la
Saint-Martin 1763 au 23 août 1764; 3269 de la Saint-Martin 1767 au 23 août 1768.
470 LA liltETA(;M; et le DD; I)'AItiUILLO>'
ces totaux imposants, et calculez un peu quelle supériorité ils
révèlent, de la part des membres du bailliage d'Aiguillon, au
point de vue du rendement utile... Incontestablement battue
en ce qui concernait la quantité, l'opposition déplaçait la
question et cherchait à prendre sa revanche sur le terrain de
la qualité : ces arrêts des rentrés n'étaient, disait-elle, que
des arrêts de simple instruction, des arrêts sur requête, des
arrêts de viennent, des arrêts sur défaut, de ceux qui éter-
nisent les procès, jamais de ceux qui les terminent : car qui
voudrait recevoir un jugement définitif de ces juges de paco-
tille? Malheureusement, ici encore, les chifl'res ne justifiaient
point ces assertions : de janvier à décembre 1766 la grand'
chambre avait eu 85 procès rapportés : encore était-ce au temps
où le bailliage venait à peine de naître, et où il était occupé
par l'afTaire de M. de la Ghalotais; dans le même laps de temps,
l'ancienne grand chambre n'avait ouï que 108 rapports en 1761 -
1762, 139 en 1762-1763, 131 en 1763-1764, et de la Saint-
Martin 1764 au jour célèbre des démissions, soit en six mois de
temps, 7 seulement, 1 avant Pâques, et 6 de Pâques au 22
mai (') ; ce qui n'empêchait pas tout le monde de crier sus au
malheureux bailliage et de lui imputer toute la responsabilité
du sommeil de Thémis. La vérité, au contraire, était que de-
puis une trentaine d'années jamais le palais n'avait contenu
autant de magistrats, surtout pendant les six premiers mois
de l'année, qu'il en contint de 1766 à 1769 : et que le bailliage
d'Aiguillon, quoique souffrant, lui aussi, de l'absentéisme
voulu ou forcé d'un grand nombre de ses membres, fut
extrêmement supérieur, au point de vue du zèle et de l'as-
siduité professionnels, au Parlement qui l'a précédé, et à
celui qui l'a suivi ("). Il résista autant qu'il pouvait le faire
(') Etat des procès rapportés en Grand'Chambre de 1756 à 1767, H. 633. Pour
la Tournelle, la comparaison aurait été encore plus avantageuse aux rentrés.
(2) Nous avons déjà cité quelques traits typiques du peu d'assiduité de l'ancien
Parlement. Le subdélégué Ilaudin nous apprend en outre, dans un curieux mé-
moire (24 fév. 1769, H. 369), qu'au moment des démissions il y avait des milliers
de procès en état depuis plus de trente ans et attendant le bon plaisir de mes-
sieurs, et qu'on ne comptait pas moins de 15,000 sacs à la distribution. Ces habi-
tudes persistèrent dans le Parlement rétabli, et la cour au grand complet ne four-
nit jamais autant de magistrats que le bailliage. Le 20 déc. 1770 (H. 379) ils étaient
onze en Grand'Chambre et c'était relativement beaucoup. Un avocat voulut plai-
der : mais duBourgbIanc l'interrompit en disant qu'il a^ait à faire en '^l'ournelle;
un autre s'y rendit aussi, malgré les efforts du premier président ; il fallait être
LE PARLEMENT DEMANDE LE RAl'l'KL DE l'uNIVERSALîTÉ 471
aux inirigues infinies qui furent employées pour éloigner de
lui, clienls, avocats et procureurs : il y réussit à peu près
jusqu'à ce que, en 1768, les manifestations tolérées par Ogier,
le départ de d'Aiguillon et la perspective de plus en plus
probable du retour de l'universalité rendissent vains ses
efforts, en faisant comprendre à tout le monde que ses jours
étaient comptés.
Une des choses les plus singulières, dans cette singulière
affaire de Bretagne, est de voir ceux qui étaient le point de
mire d'attaques aussi violentes se joindre eux-uiêmes à leurs
ennemis et faire chorus avec eux, sinon pour proclamer leur
propre ineptie, du moins pour solliciter le rappel de leurs
anciens confrères, rappel qui ne pouvait avoir lieu sans les
exposer aux pires avanies. Telle était cependant la force de
l'esprit de corps dans la grande famille judiciaire, et telle
aussi la terreur qu'inspirait la possibilité du retour de l'uni-
versalité, qu'on vit à de nombreuses reprises le nouveau
Parlement demander la réintégration des exilés. Quelques-
uns des rentrés, regrettant leur détermination et inquiets de
l'avenir, saisissaient ce moyen de flatter l'opinion et de se
ménager quelques chances de pardon auprès de leurs ex-collè-
gues : quelques autres l'employaient pour tout brouiller et
empêcher que l'opinion ne prît au sérieux un tribunal dési-
reux de s'anéantir lui-même : d'autres enfin, inspirés aussi,
mais d'une tout autre manière, par la peur des revenants,
se prêtaient à ces démarches pour mettre le roi dans la né-
cessité d'y opposer des refus catégoriques et de multiplier ses
assurances que l'ancien Parlement ne serait jamais rétabli :
c'était pour eux un moyen de fixer la volonté versatile de
Louis XV et de rendre plus difficile une rétractation que le
passé, hélas, n'autorisait que trop à craindre. C'est ainsi que
dix pour juger; les autres furent alors obligés de partir aussi. On déijitait dans la
ville que quelques jours auparavant le premier président ne trouvant que quatre
juges au palais avait envoyé un huissier supplier trois autres de venir. Le preirder
répondit qu'il était nnalade ; le second, que sa femme était malade; le troisième,
qu'il allait bien, mais que puisqu'on l'envoyait chercher, il n'irait pas (Bulletin du
20déc. 1770, H. 879).
A la Saint-Martin 1767, dix-huit magistrats du bailliage assistèrent à l'audience
de rentrée. C'était un succès; c'en eût été un même avec le vrai Parlement.
« L'audience, écrit Le Preslre le 13 nov. (H. 438) élait plus garnie qu'elle ne
l'était dans les temps où nous étions cent-dix, puisque nous étions dix-huit ».
472 LA BUKTAGNE ET LE 1)IC D Altil ILLON
dès le 10 janvier 1767 le Parlement résolut d'écrire au roi
pour implorer de lui le rappel de runiversalité, ou tout au
moins l'augmentation du nombre de soixante magistrats fixé par
ledit de noven)ljre 17Co. Une réponse très négative de Saint-
Florentin n'empcclia pas la cour de revenir à la charge le
27 mai :nouvelleassurancede Saint-Florentin, le 1"' juin, queSa
Majesté maintiendrait toujours exactement l'exécution de son
édit de t7G.'>, que rien ne pourrait changer sa détermination,
et que de nouvelles démarches en ce sens ne pourraient que
lui être désagréables. C'était bien le style qu'il fallait pour en-
courager les timides, raffermir les bons et facibter l'entrée de
nouvelles recrues qui portassent le Parlement au nombre con-
venu de soixante, principal souci de radniinistration main-
tenant que les États étaient séparés : car la partie ne serait
définitivement gagnée que le jour où il serait complété.
C'est à quoi d'Aiguillon s'employa avec ardeur pendant
les quelques jours qu'il dut encore, bien malgré lui, passer
en Bretagne après la séparation des Etats. L'entreprise était
difficile : les démis n'otfraient plus guère d'éléments sur les-
quels on pût compter, et s'il était dangereux de laisser le
Parlement incomplet, il était plus dangereux encore d'en ou-
vrir l'accès à des hommes qui n'y viendraient que pour y
mettre le trouble et travailler au rappel de l'universalité. On
songeait assez volontiers, à Versailles, à envoyer à quinze ou
seize des démis un ordre de rentrer, à peine de désobéis-
sance (^) : c'était, pour la satisfaction inutile de présenter (et
sur le papier seulement), un effectif complet de soixante ma-
gistrats, se préparer les difficultés les plus graves : leur déso-
béissance et leur obéissance eussent été également fâcheuses.
C'est pour n'avoir pas assez médité cette vérité que M. de
F'iesselles, péchant par excès de zèle et de précipitation, enri-
chit le Parlement de quelques recrues fort regrettables. On
était au mois d'août 1767 : le moment semblait favorable,
car l'enregistrement du règlement des Etats venait d'être
fait, ce qui dispensait les nouveaux rentrants d'avoir à pren-
dre parti dans la question délicate de la réduction de la no-
blesse. Il envoya à quatre des démis, du Pont des Loges
père, du Fresne de Virel, de la Bourdonnaye de Montluc fils,
(') Fontette à La Noue, 10 août, Carré, p. 492.
INJURES ADRESSÉES AUX HOMMES NOUVEAUX 473
et. Grimaudet de la Marche, un ordre de rentrer, sous peine
de désobéissance, qu'ils exécutèrent le 17 août. Mais aussitôt
après avoir fait pour la forme acte de présence, ils reprirent
le chemin de leurs terres ou de leur exil et signifièrent inso-
lemment qu'ils ne reprendraient le service que lorsqu'il y
aurait un Parlement. L'échec douloureux de cette tentative,
faite en l'absence de d'Aiguillon et contre son avis, fut peut-
être la cause déterminante du départ de M. de Flesselles
d'une province où il avait d'ailleurs rendu au gouvernement
de réels services : il fut nommé à Lyon, à la fin de 1707
Quant à d'Aiguillon, il avait, lui aussi, mais avec plus de pru-
dence, négocié et procuré quelques entrées, mais il les avait
résolument cherchées, pour la première fois, en dehors de
l'ancien personnel parlementaire, dont les éléments utilisa-
bles étaient bien décidément épuisés. Les trois premiers
hoynmes nouveaux qui osèrent ainsi entrer dans le bailliage
(après M. de Sdguy qui avait ses provisions, mais qui avait
promis de ne pas se faire recevoir), furent de Langle de Coë-
tuhan fils, de Becdelièvre fils et René de Champeaux (22 et
25 août 1767) : il leur fallut du courage, car le crime dont ils
se rendaient coupables aux yeux du bastion était bien plus
irrémissible encore que celui des rentrants : à la défection
s'ajoutait chez eux l'usurpation. Aussi ont-ils été particuliè-
rement maltraités. M. de Becdelièvre, fils du premier prési-
dent de la chambre des comptes, élait, d'après le Commen-
taire, livré aux jésuites, très borné, el d'une ignorance crasse :
vingt-cinq louis que lui promit M. son père triomphèrent de
ses hésitations à s'agréger dans cette troupe : cette somme
lui suffit pour le déterminer à s'engager dans la route du
déshonneur. Le jeune de Langle a été épargné, on ne sait
pourquoi, par le Cotnmentaire , mais la Répojisc inslructive
à la lettre du 18 mai a comblé celle lacune, u II a manqué, dit-
» elle, sa vocation : fort habile dans le commerce des bœufs,
» pour lequel il semblait fait, il allait vendre et acheter dans
» les foires et marchés de la province : d'une ignorance crasse
» en matière de lois comme en toute autre, on prétend qu'il ne
» savait pas encore lire à vingt ans : ^1™" sa mère, qui dispose
)) à son gré de toutes les dispenses, lui en a sans doute donné de
» science et même de bon sens ». Quant à René de Champeaux,
si on ne peut croire, sur la seule affirmation des pamphlets,
474 LA BRETAGiNK KT LK DUC d'aIGLILLON
({u'il eût l'esprit l)orné et le jugement faux, et que l'ancienne
compagnie ail refusé de le l'ccevoir, toujours est-il certain
qu'il fut pour le bailliage une recrue des moins utiles. Il y
avait à peine six mois (ju'il siégeait, qu'il fut pris d'un suLit
accès d'aliénation mentale en plein tribunal, le 20 avril 1768,
Le Parlement était assemblé pour délibérer sur le cérémo-
nial à observer pour la canonisation de M"' de Chantai, lors-
qu'il se leva, dit qu'il était bien singulier qu'on canonisât
M"'" de Chaulai, qui avait été la c... de saint François de Sales,
qu'il n'y avait qu'un honnête homme, La Chalotais, que
celui-là seul devait être canonisé; il déclara à ses collègues
qu'ils étaient tous des j... f .., et que lui-même était malheu-
reux d'être un f. .. conseiller sans charge. 11 ajouta que le
prêtre Boursoul était mort et (|ue c'était bien fait : comme on
lui affirma le contraire, il se fâcha, et dit que s'il n'était pas
mort tout h fait, il l'était presque. Deux de ses collègues le
reconduisirent chez lui; sitôt déshabillé, il sauta sur son che-
val, partit ventre à terre, et on n'entendit plus parler de lui (').
Tant bien que mal, les sièges encore vides se garnissaient
ainsi peu à peu, et l'espoir était grand que le nombre de
soixante serait atteint à la rentrée. Il s'en fallut de peu que
le gouvernement pût s'enorgueillir de cette difficile victoire.
D'Aiguillon, qui n'avait rien de plus à cœur que la constitu-
tion définitive de son Parlement, s'y employa avec persévé-
rance pendant le séjour qu'il fit en Bretagne du 4 décembre
1767 au 20 janvier 1768 — le dernier qu'il dût y faire. Ses
efforts furent couronnés de succès, et il sut trouver pour
accepter des charges, voire même, chose plus difficile, pour
en acheter, des hommes qui furent loin de mériter les épi-
thètes injurieuses que le bastion leur prodigua. Il n'y eut pas
de sacritice à faire sur la qualité et d'Aiguillon, d'ailleurs,
(') (Robien à Coniac, 21 avril 1768). On devine le parti que les pamphlétaires
ont tiré de ces incidents. La deuxième lettre du f/enlilhomme breton lui prête
celte apostrophe à ses collègues : « Vous êtes tous des misérables qui vous cou-
» vrei d'opprobre et vous repaissez d'iniquilés : chaque pas que vous faites est mar-
» que par de nouvelles horreurs, surtout dans la procédure que vous instruisez au
» sujet du complot trop réel d'empoisonner M. de la Chalotais. Je me retire pour
» ne point paitlcipcr à la consommation de cet abominable projet, et pour n'être
» plus complice de vos forfaits». Elle allirine que la cause du dérangement de son
esprit était le chagrin de participer aux injustices notoires de son corps et à l'exé-
cration puulique {\u"\\ avait si Lien méritée.
IMPOSSIBILITE DE COMPLÉTER LE BAILLIAGE D AIGUILLON 4/0
n'en aurait pas souffert : a Nous ne pouvons pas, écrivait-il
» le 18 déceml)re ('), faire entrer dans le Parlement de Breta-
>) gne des avocats, des subdélégués, des secrétaires, comme on
•> a fait dans le Parlement de Pau, ou même des étrangers. La
» vanité et la délicatesse de nos magistrals ne leur pcrmet-
» traient pas de les admettre parmi eux ». On n'eut qu'à faire
quelques concessions pécuniaires : abaisser un peu le prix
des charges et accorder des délais pour le paiement. Moyen-
nant ces conditions, on vit frapper aux portes du palais, pen-
dant les premiers mois de 1768, un certain nombre de héros.
Cette dernière fournée comprenait notamment MM. Gouyon
de Coespais, de la Villevolelle, sous-lieutenant des gardes du
commandant, contre lequel les libelles se sont particulière-
ment acharnés (^), l'accusant d'avoir été domestique du duc
d'Aiguillon et d'avoir porté sa livrée. Le Borgne du Boisriou,
avocat : les deux frères Menardeau : enfin des ecclésiastiques,
Rolland du Roscouèt que la Lettre du gentilhomme breton
appelle Roland furieux, l'abbé de Tronjolly, grand vicaire de
l'évêque de Saint-Brieuc, et l'abbé Descognets, chanoine et
officiai de Cornouailles; il n'y avait jamais eu de conseillers
clercs au Parlement de Bretagne; mais, comme dit le même
libelle, nécessité n'a point de loi;les trois abbés furent admis
sans difficulté et firent d'ailleurs honneur au Parlement par
leur zèle au travail et leur inébranlable fermeté, également
inaccessible aux pièges ou aux menaces des bastionnaires;
s'il y en avait eu beaucoup comme eux, le parti des braves
n'eût pas eu de peine à l'emporter sur celui des poules mouil-
lées ("). De la sorte, au mois de mai 1768, en y comprenant,
il est vrai, les conseillers malgré eux qui ne venaient jamais
ou qui ne venaient que pour entraver leurs collègues, en y
comprenant aussi ceux que le grand Age ou les infirmités
éloignaient forcément du palais, on avait sur le papier un
;') H. 371. Il fallut bien, malgré celte profession de foi hautaine, admettre quel-
ques avocats.
(-) Les libelles l'accusent d'avoir pris un répétiteur qui lui expliqua quelques
passages des Inslitufes ; des examinateurs complaisants l'interrogèrent là-dessus
et prononcèrent le dif/itus inlrcwe. On écrivit sur les nmrs du palais, à la nouvelle
de cette étonnante candidilure : » Défense à la livrée d'entrer, même en payant ».
Et quand on apprit cette stupéfiante admission : <> Permis à la livrée d'entrer,
même sans payer. -
(3) Lettre écrite de Rennes, 25 mars 1768, H. 6-33.
476 L.V ItllKTAONK ET LK DUC d'aIGUILLON
efTeclif de 50 mtigistrats ; il ne restait plus que trois charges de
président et une de conseiller à remplir pour atteindre le chiffre
réglementaire ('). Sur ces l'yQ magistrats, vingt à trente étaient
ordinairement présents et ce spectacle ravissait d'aise ceux
qui pouvaient comparer celte assiduité inaccoutumée à l'abs-
tention systémalique de l'ancienne magistrature. « il est incon-
» ccvable, lit on dans une lettre de Rennes du 25 mars 1768,
» de voir avec quelle ardeur et quelle activité INIM. du Parle-
» ment remplissent leurslonclions; matin et soirils travaillent;
» la (Irand'Ghambre, la Tournellc, les enquêtes vont e.xacte-
» meut... On ra[)porte continuellement dos procès... ; quoiqu'il
» n'y ait que 26 à 27 magistrats présents, ils font face au travail
» de trois chambres ; de[)uis plus de vingt ans, il n'y avait ja-
» mais eu autant de procès rapportés aux enquêtes qu'il y en a
» eu cette année ». Les plushautesespérancesétaientdonc per-
mises. Mais hélas, cruelle ironie du destin! ce fut au moment
d'atteindre le port que la tempête redoubla de rage. Déjà le
navire, désemparé, faisait eau de toutes paris et était privé
de son pilote loi'squ'y montèrent les dernières recrues que
son équipage ait faites (^]. 11 était écrit que le bailliage d'Ai-
guillon ne serait jamais complété.
Hien ne donne mieux l'idée des épreuves qu'eut à subir ce
malheureux tribunal et du déchaînement inouï des fureurs
de l'opposition, que l'histoire de deux procès dont il eut, bien
malgré lui, à connaiire, et qui lui ont valu les imputations
les plus flétrissantes, les outrages les plus injustes, parmi tous
ceux qui lui ont été prodigués.
Au nombre des libelles multipliés qu'enfantaient chaque
jour les écrivains du parti bastionnaire, figurait dès novembre
1766 une brocliure relative aux manœuvres auxquelles les
ci-devant jésuites se seraient livrés à Rennes pour assouvir
leurs vengeances et reconstituer leur société. Elle fut réim-
primée et colportée partout en mai 1767, sous le titre de :
Tableau des a.sse?nblées sec?'ètes et fréquentes des jésuites et
de leurs affiliés à Rennes. C'était une simple énumération,
sans commentaire, des endroits où se seraient tenus leurs
conciliabules (Pelit-Séminaire, hôtel de Kergu, hôpital de
(') LeUre de d'Aiguillon, 4 mai 17G8, K. 712,
(*) Les deux frères Menardeau furent admis les 9 et 23 août 1768, juste au mo-
ment où dWiguillon perdait le commandement de la Bretagne.
PRÉTENDUES ASSEMBLÉES DES JÉSUITES 477
Saint-Méen, hôtel de Langle, etc.) et des personnes qui y
auraient assisté. On nommait entres autres huit officiers du
Parlement, MM. de F'arcy de Guillé, de Brilhac, Blanchard
du Bois de la Muce, Conen de Saint Luc, Auvril de Trévé-
négat, Geffroy de Villehlanche, l'avocat général Le Prestre
de Ghâteaugiron, Coniac, sénéchal de Rennes : des ecclé-
siastiques, Tévêque de Rennes Desnos, les abbés de Saint-
Luc, de Saint-Aubin, de Kergu, le prêtre Clemenceau, supé-
rieur de l'hôpital de Saint-Méen : des laïques, de Cargouet,
de la Bourdelière, Audouard, les procureurs Desnos et de
Minihy; un certain nombre de ci-devant : et des dames,
comme la présidente de Francheville, et la fameuse prési-
dente de Langle ('). C'étaient ces personnes qui, dans leurs
conférences secrètes , se seraient appliquées à forger des
accusations contre les procureurs généraux, à suborner des
(émoins contre eux et à répandre des espions dans toute la
province. On accueillit avec avidité ces dénonciations anony-
mes, et ce fut bientôt un article de foi, dans toute la France,
que Rennes était remplie de ci-devant, et le centre de leurs
plus abominables intrigues.
Qu'un certain nombre de membres de l'ancienne société se
soient réunis dans cette ville, comme aussi bien l'édit de 1764,
cetéditqueM. de la Chalotaislui-mèmea hautementapprouvé
et que le Parlement de Rennes avait enregistré en janvier 1766,
leur en donnait le droit et leur en faisait presque le devoir (on
sait que la compagnie avait compté beaucoup de Rretons dans
ses rangs) ; que l'évêque de Rennes, qui les aimait, leur ait
confié des chaires; qu'ils aient visité les amis qu'ils comp-
taient dans cette ville et aient été visités par eux, au vu et au
su de toute la population ; ce sont là faits tout naturels, faciles
à admettre, et attestés d'ailleurs par des témoins dignes de
foi ("). Quant aux complots et aux intrigues, c'est ce qui n'a
jamais été prouvé, et c'est ce que semblerait démentir tout
d'abord l'absence complète de mystère qui, au dire môme
des témoins les plus passionnés, caractérisait les allées et
(') Elle était célèbre par l'ardeur de sa dévotion et par son allacliemenl pour les
jésuites. En 1766, le pape — ou peut-être le P. Bol, un ci-devant — ou peut être
encore quelque mauvais farceur de procureur — lui fit parvenir, avec un bref élo-
gieux, un chapelet et une médaille à titre de présent apostolique.
(') Lettre de M. de Hobien, 28 mars 1766.
478 LA imi:TAGM:: et lk duc d'aiguillon
venues des soi-disants. M. de Montbourcher, chargé en dé-
cembre 1766 de luire une enquête sur une prétendue assem-
blée qui se serait tenue ù Saint-Méen, n'en trouvait aucune
trace, et ne découvrait h la charge des Révérends Pères que
d'avoir rendu visite fi quelques dames de la haute noblesse
tle la ville ('). Mais le mot de jésuites avait été prononcé : ne
pas donner suite à l'affaire eût été s'avouer complice. Force
fut donc au Parlement d'accueillir comme sérieuses ces dé-
nonciations anonymes, et comme Le Prestre, mis lui-même
en cause, ne pouvait l'cquérir, celte charge incomba à son
substitut Gault de la Galmandière, un malheureux, père de
dix enfants, ex substitut de M. de la Chalolais, qu'il a peutr
être servi lors des querelles parlementaires de 1764, resté en
fonctions dans le bailliage d'Aiguillon, vraisemblablement à
cause du besoin qu'il avait de sa place, et qui, pour n'avoir
pas foulé aux pieds toute notion de justice et n'avoir pas
voulu se faire l'instrument de leurs rancunes, a encouru de
la part des chalotistes les attaques les plus violentes (-). Son
immixtion bien involontaire dans ce procès fécond en péri-
péties imprévues devait faire le tourment de sa vie. Il déposa
sa plainte le 27 mai et conclut à ce qu'il fût fait des informa-
tions, soit pour sévir contre ceux qui pourraient être coupa-
bles d'assemblées illicites et de complots, si le fait était vrai,
soit, s'il était faux, pour faire subir à l'auteur inconnu du
Tableau les peines méritées par la noirceur de ses calomnies.
Les monitoires furent ordonnés, lus — à voix basse, parait-il —
dans plusieurs des paroisses de Rennes, et l'instruction com-
mença immédiatement.
Les dépositions qui furent recueillies ne purent laisser
aucun doute à un esprit impartial sur le peu de foi que mé-
ritait cette dénonciation anonyme. La plupart des témoins ne
purent déposer que d'ouï dire : tel le procureur Even qui
déclara tenir ces différentes assemblées, qu'on lui avait dit
avoir eu lieu, pour aussi vraies et aussi certaines, quoiqu'il
ne les eût pas vues, qu'on tient à Paris pour certain l'incen-
die de Rennes en 1720, bien qu'on n'y ait pas assisté : ce que
(') LelLre de M. de Monlbourclier, 24 déc. 1760, II. 439.
(») '. (Jaiilt saura se prêter, dit la lellre du genlilhoinme breluii... il ira coinme
» la cabale voudra le mener... Vin se livrant à ses coinineltaiils puur cette iiaure
). d'iniquité, il a uiis dans son niarcbé d'avaler l'opprobre comme de l'eau ".
PRÉTENDUES ASSEMBLÉES DES JÉSUITES 479
la lettre du gentilhomme breton donne pour une preuve
décisive, devant laquelle il n'y a plus qu'à s'incliner. D'au-
tres déclarèrent avoir vu la chaise de la présidente de Lan-
gle et le carrosse de l'évêque de Rennes à la porte de l'hôpi-
tal de Saint-Méen ; des ecclésiastiques et ex-jésuites se seraient
rendus en troupe, d'après le dire d'un marchand de vin
du voisinage, à l'hôtel de Langle de Coëtuhan ; un témoin
se rappela avoir vu la présidente de Langle avec six ou huit
ecclésiastiques qu'il crut en partie ex-jésuites dans un jardin
dépendant de l'hôtel de Kergu. D'aucuns, pour donner à
ces entretiens un air de mystère et une apparence suspecte,
assurèrent que le mot d'ordre pour se faire ouvrir la porte
était de dire en frappant : Entrez ! Entrez ! D'autres enfin,
insuffisamment stylés, déclarèrent qu'il n'y avait jamais eu
d'assemblées, que les bruits qu'on faisait courir étaient ca-
lomnieux, et ceux là ont, bien entendu, attiré sur leur tête
l'excommunication majeure des auteurs de la Procédure, qui
les déclarent jésuites et très jésuites... A vrai dire, aucune
des dépositions qui furent reçues n'a pu rien ajouter au do-
cument que le parti chalotiste s'était procuré dès le premier
moment où l'on commença à parler des assemblées des soi
disants, un certificat des officiei-s de police de Rennes (tous
procureurs livrés à la cabale parlementaire), daté du 23 dé-
cembre 1766 et ainsi conçu : « Nous, officiers de police à
» Rennes, assemblés à l'Hôtel de-Ville, en conséquence des
» ordres du roi à nous adressés ce jour, exprimés dans la let-
» tre adressée à M. de Flesselles, et vu l'imprimé qui a pour
» titre : Tableau des assemblées... déclarons que la voix publi-
» que nous apprend que depuis deux ans environ, il se tient
» des assemblées de jésuites, et d'autres, sans savoir autrement
» ceux qui les composaient, et que ces assemblées se sont te-
» nues en différents lieux de cette ville et faubourgs » ('). Ce
certificat était signé de Le Masson, Le Sénéchal, Even, Rer-
thier. Bureau, Le Masson des Longrais, Guichard, l'Abbé,
(') Le Preslre de Cliàleangiron, cité personnellement, comme on lésait, dans le
Tableau des assemblées, adressa une assez vive algarade aux officiers de police
sur l'habile perfidie des termes de leur certificat et exigea d'eux une rétractation
ou des preuves à l'appui de leur allégation. Ils se bornèrent à remplacer les mots
voix publique par ceux de bruit populaire et à supprimer les mots et d'autres, et
firent grand bruit de la tentative d'intimidation dont ils auraient été l'objet.
480 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
Baudot, Bouvart et Bonamy : tous noms plus ou moins connus
dans riiisloire des troubles de la Bretagne, témoins d'impar-
tialité douteuse et de véracité suspecte, ayant grand soin
d'ailleurs de se borner ù répéter des on-dit, si bien qu'en
dernière analyse la rumeur publique restait la seule preuve
que l'on pût alléguer de l'existence des assemblées, et que
les bouches perfides qui mirent en circulation cette rumeur
créèrent elles-mêmes le prétendu crime qu'elles mirent en-
suite tant de passion à dénoncer.
Malgré le zèle de la plupart des témoins, et bien que le
mot d'ordre fût de considérer le certificat des officiers de
police comme une preuve dont l'évidence imposait, l'aftairc
menaçait d'avorter piteusement, lorsqu'on trouva moyen
d'en gretler sur elle une autre infiniment plus grave. Le
8 juillet 1767, un procureur au Parlement, nommé Canon,
beau- frère de l'avocat Hichard de la Bourdelière et brouillé
avec lui, homme de mœurs suspectes et d'honorabilité plus
que douteuse, qui n'avait pas donné son nom lors de la pu-
blication des monitoires et n'avait été indiqué par aucun
témoin comme pouvant savoir quelque chose sur les assem-
blées, mais qui avait otl'ert de déposer d'un fait très grave
concernant M. de la Chalotais, vint raconter qu'un gentil-
homme extra-provinciaire, M. Desfourneaux, lieutenant au
régiment d'Aulichamp, avait été circonvenu par l'ex-jésuite
Clemenceau pour empoisonner le procureur général : que
Clemenceau était venu aux Cordeliers lui apporter du poison
et lui offrir le prix du crime : que Desfournaux avait révélé
ces faits au jeune Annibal Morcau, volontaire dans son régi-
ment : et que lui. Canon, tenait toutes ces circonstances de la
dame Moreau, mère du jeune volontaire, qui les lui avait
révélées dans une conversation du 10 juin, confirmée le sur-
lendemain 18, jour de la Fête-Dieu, dans un entretien qu'il
avait eu avec le fils Moreau.
A peine eut elle été faite devant le magistrat instructeur,
M. de Grimaudet, (jue cette déposition h sensation (dont le
secret avait d'ailleurs été confié à l'avance à gens sûrs), fit en
un instant le tour de la ville, où elle produisit une émotion
indescriptible, (^anon n'avait pas trop présumé de la crédu-
lité du public : il suflisait que les jésuites et que M. de la
Chalotais fussent mis en cause pour qu'il acceptât les yeux
DÉNONCIATION DU PllOCLRtUR CANON 481
fermés tout ce qu'on voulait lui faire croire, et les inventions
les plus sottes, les contes les plus invraisemblables, étaient
précisément ce qu'il accueillait avec le plus d'avidité. Ignoré
la veille. M' Canon devint en un instant le héros du jour.
0 Jamais coup de canon, lit-on dans la première lettre au
» noble espagnol, ne lit un cll'et aussi prodigieux que cette
» déposition : elle porta la frayeur jusqu'au fond de l'àme de
M nos conjurés : ces hommes qui jusque-là avaient fait trem-
» blcr tous nos citoyens restèrent immobiles et presque sans
» pensée. » Le pamphlétaire se flatte, et ilalte son héros :
d'Aiguillon, quand il apprit cette nouvelle invention, se con-
tenta de sourire de pitié. Mais il est vrai que Canon se prit
réellement pour un personnage. Ivre d'orgueil, il étala avec
complaisance son impudente personne, jusqu'au jour où il la
déroba par une fuite opportune aux rigueurs tardives de la
justice ; il ne recula pas, pour achever de se faire valoir,
devant cet artitîce grossier de répandre le bruit d'une pré-
tendue tentative d'assassinat contre lui ('); et on l'entendit
répéter avec emphase :
« Victrix causa diis placuit, sed vida Canoni ! »
Voici sur qui reposait toute cette misérable imposture.
On se rappelle cjue lorsque Bouquerel avait été transféré
de Paris à Rennes, il avait été mis d'abord dans la maison de
Saint-Méen, sous la surveillance du prêtre Clemenceau. Il était
porteur, depuis environ un an qu'il était à la Bastille, d'une
somme d'environ 9i louis, dont la présence entre ses mains
n'a jamais été expliquée. Son argent et ses eifets étaient res-
tés à Saint-Méen lorsque Bouquerel fut transféré aux Corde-
liers; l'abbé Clemenceau voulut les lui rapporter quand l'ac-
cusé, peu de temps après son transfert, l'eut fait demander
pour entendre sa confession. Eu ce moment môme Bouque-
rel tombait en frénésie et son entrevue avec le prêtre n'eut
pas lieu; Clemenceau pria alors l'officier qui gardait Bouque-
(') Les gens du parli répélèreiU avec une indignation affeclée qu"un procureur
nommé Lodin, de taille et d'aspect fort semblal>le à Canon, revenant un soir à sa
campagne située tout près de celle de Canon, avait été attaqué par deux hommes
armés. Lcdin aurait saisi l'un des deux scélérats qui, le reconnaissant, se serait
écrié : " Laissez moi, ce n'est point à vous qu'on en veut, laissez-moi aller! »
Une enquête judiciaire aussitôt commencée ne put pas découvrir la moindre
preuve de ce prétendu attentat.
D'AlLiLlLl.ON. 31
482 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLOxN
rel de se charger de la valise et de la bourse du prisonnier.
C'était un lieutenant nommé Desfourneaux, cœur intrépide,
mais esprit faible, qui dans une affaire où son lieutenant-
colonel Pinon était resté pour mort, était allé le tirer du
milieu des ennemis et lui avait sauvé la vie. Cet acte héroïque
lui avait valu la vive reconnaissance de cet officier supérieur
et une réelle considération dans le régiment d'Auticliamp;
mais, par malheur, il ne s'était jamais entièrement rétabli de
quatorze coups de sabre qu'il avait reçus dans cette bataille
et il était resté, depuis cette aventure, sujet « à des vertiges
fréquents et considérables ». L'idée d'avoir à garder un pri-
sonnier d'Etat auquel les factions aux prises prenaient un
intérêt si puissant causa une vive émotion à ce cerveau déjà
affaibli ; lorsque ce prisonnier devint fou, cet événement
acheva par contre-coup d'ébranler sa raison. Il circulait des
bruits sinistres de tentatives possibles d'empoisonnement sur
la personne du prisonnier confié à ses soins, dont le silence
était peut-être si précieux pour certaines gens; habile à se
forger des chimères, son imagination malade lui représenta
sous les traits les plus terrifiants tous ceux qui, pour une rai-
son quelconque, confesseur, médecin, chirurgien, tentèrent
de pénétrer jusqu'auprès du détenu. L'incident de la bourse
offerte par Clemenceau fit surtout sur lui une impression pro-
fonde; il lui en resta des idées vagues de tentatives de séduc-
tion, d'offres faites pour le corrompre. 11 refusa la bourse que
Clemenceau déposa au greffe criminel du Parlement et dont
il prit un reçu. 11 eut encore assez de bon sens pour se rendre
compte de son état et demander son déplacement qu'il obtint
le 23 ou le 26 juillet. Mais déjà le spectre hideux de la folie
s'était abattu sur cette proie. Quelque temps encore, le mal
resta à l'état latent; mais la crise n'en fut que plus terrible
quand elle éclata à Blain, en avril 1767. Un beau jour, la
dame Roland de l'isle le vit entrer chez elle, les yeux hagards
et la figure altérée. 11 lui déclara qu'il était Jésus-Christ, qu'il
voulait bien s'expliquer devant elle, mais qu'il fallait (jue sa
nièce y fût. Celle-ci entrée : « Vous êtes aussi surprise que
» moi, lui dit-il; je vous estime, je vous honore et vous res-
» pecte infiniment; l'amour viendra quand il pourra En
» arrivant à lîennes, je fus commis à la garde d'un prison-
» nier d'Etat, et voyant qu'on voulait l'empoisonner, je feignis
ABSURDITÉ DE LA PRÉTF.NUUE TK.NTATIVE d'eMPOISONNEMENT 483
» d'être malade et on ni'ôla de mon poste; voilà mon secret,
» vous en ferez maintenant ce qui vous plaira » ('). 11 ajouta
qu'il aimait le lait et qu'il en portait toujours une bouteille
pleine dans sa poche. A l'officier Dantonelle, son camarade
et son compagnon de table, il adressait des discours sans
suite, entrecoupés de « Tu m'entends bien, Dantonelle l », à
quoi celui-ci par commisération répondait affirmativement,
bien que le langage de Desfourneaux fût totalement inintelli-
gible ('). A la dame Moreau, au contraire : « Vous ne m'en-
tendez point, Madame! » et il tirait de sa poche un pistolet,
en ajoutant qu'il avait une bouteille de lait dans l'autre (').
Quelques mois plus tard, le malheureux Desfourneaux affir-
mera à Pinon avoir vu pendant la nuit son grand père Phi-
lippe le Bel qui venait pour l'empoisonner (*). Au milieu de
ces divagations revenaient avec insistance les mots de prison-
nier d'Etat, de poison, de prêtre, de bourse, de pistolet, de
mariage et de fiole de lait. Quantité de gens étaient aux
écoutes et colportaient partout les propos incohérents de
Desfourneaux! Annibal Moreau raconta à sa mère (^) cette
histoire de prisonnier, d'argent, de poison, ces frémissements
dont Desfourneaux était agité quand on faisait allusion au
Tableau des assemblées ou qu'on prononçait devant lui le nom
de Clemenceau. Ignorant l'existence de Bouquerel et croyant
qu'il s'agissait de M. de la Chalotais, ils échafaudèrent une
ridicule histoire de tentative d'empoisonnement contre le
procureur général, à laquelle M" Canon, autrefois clerc de
Moreau et qui fréquentait chez lui, donna la dernière main.
D'Aiguillon et les jésuites avaient voulu faire décapiter M. de
la Chalotais à Saint-Malo; n'ayant pu y réussir, ils avaient
du moins juré de l'empoisonner à Rennes; Clemenceau, leur
instrument, était allé trouver Desfourneaux et lui avait otfert,
en même temps qu'une fiole de poison, de l'or pour le prix
du crime; de là les agitations et les inquiétudes de ce malheu-
(*) Déposition de la dame de l'Islc. Procédure de Bretagne, recueil déjà cité, t. V.
(') Déposition de Danlonelle, 21 août 1767, ibid.
(*; Déposition de la daine Moreau, 10 juillet 1767, ibid.
(*) La Noue à Fontette, 20 février 1768, Carré, p. 531.
(n) M>"c Moreau était une Bédée de la Bouëlardaye, famille connue par la pas-
sion avec laquelle elle se jeta dans l'affaire La Chalotais. Elle était sœur de la
mère de Chateaubriand. Elle avait épousé un procureur au Parlement et, comme
presque tout le bas palais était entièrement acquise à la faction parlementaire.
484 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
reux officier, les craintes dont il était possédé, sachant que le
ressentiment des « puissances » était fixé sur lui, les bruits
suspects qu'il croyait entendre la nuit h sa porle, le pistolet
qu'il portait pour se garantir de la violence, le lait dont il
était toujours muni pour combattre l'effet du poison, et son
désir de contracter mariage avec une Bretonne pour vivre
sous la protection des lois de la province. Les invraisemblan-
ces énormes dont était remplie cette histoire ne parvinrent
pas à rebuter la robuste crédulité du public. On ne voulut
pas voir que le prisonnier de Desfourneaux n'avait pas été
M. de la Chalotais, mais Bouquerel; que M. de la Chalotais
n'était arrivé aux Gordeliers que le l*^' août, cinq ou six jours
après le départ de Desfournoaux ; on crut que les jésuites,
dont on stigmatisait cependant avec de grandes démonstra-
tions d'horreur et d'épouvante l'esprit madré et retors, au-
raient pu être assez niais pour demander à un inconnu un
service de cette nature, lui ollrir à cette fin une somme de
2,262 fr. et des sous ('), et, par une erreur inconcevable,
envoyer à Bouquerel le poison préparé pour M. de la Chalo-
tais; on voulut soutenir que Desfourneaux n'était point fou,
et il le fallait bien, puisque les propos extravagants de ce
malheureux furent et restèrent toujours la seule et unique
base sur laquelle il ait été possible d'édifier contre d'Aiguil-
lon la formidable accusation; on dépensa des prodiges de
subtilité pour démontrer que Desfourneaux avait toujours
joui de sa raison et que, s'il s'était prêté à simuler la folie,
c'était à cause de la contrainte et de la terreur exercées sur
lui par ceux qui redoutaient de le voir divulguer leurs inten-
tions criminelles (^). On soutint qu'en parlant du prisonnier
(') Il y avait dans la bourse 94 louis, 2 écus et un peu de menue monnaie.
Linguet a fait justement remarquer que l'offre d'une pareille somme pour une
pareille besogne aurait été encore plus ridicule qu'odieuse. On ne calcule pas, en
cas semblable, par sous et par deniers. On serait allé du premier coup jusqu'à
100 louis.
(*) Telle est l'argumenlalion des Leilies d'un i/eul il/tomme breton à un noble espa-
gnol. L'auteur inconnu qui les a écrites a lait d'incroyables efforts pour répandre
sur ces faits assez d'obscurité pour qu'il fût possible de croire à la culpabilité de
d'Aiguillon et des jésuites. Desfourneuux aurait consenti à jouer le rôle de fou, par
terreur, et aussi par la promesse d'une place aux Invalides et d'une vente avan-
tageuse de sa lieutenance. Mais, en se rendant, il n'aurait pas pu cacher entière-
ment les cruels remords qui l'agitaient : << Plaignons ce jeune homme; son co'iir
). n'était pas fait pour le vice et la fourberie; i! a fallu la violence pour les y faire
ABSURDITÉ DE LA PRÉTENDUE TENTATIVE d'eMPOISONNEMENT 485
d'Etat, Desfourneaux n'avait pas voulu dire celui qu'il avait
sous sa garde, mais celui qu'il avait autrefois gardé ou qu'il
devait garder encore (*) ; et, de fait, on a réussi, puisque la
légende de la tentative d'empoisonnement contre M. de la
Chalotais fut acceptée par la passion politique ('), transmise
par le préjugé et l'ignorance, qu'elle existe encore, et qu'elle
durera peut-être encore longtemps.
L'état de surexcitation des esprits ne permettait pas de
laisser sans suite la déposition de Canon. Gault présenta, dès
le 10 juillet, un supplément de plainte visant les nouveaux
faits qui venaient d'être divulgués : discours injurieux et abo-
minables contre les magistrats détenus, et tentative d'empoi-
sonnement contre M. de la Chalotais; et on se trouva ainsi
engagé dans le plus irritant procès, au grand chagrin du
ministère, qui aurait voulu qu'on étouflat, ou tout au moins
qu'on expédiât lestement l'affaire, tandis que le Parlement et
le ministère public la firent, au contraire, traîner fort long-
temps, redoutant le courroux des amis du procureur général.
Précaution inutile d'ailleurs, car les libelles du parti ne leur
en ont su aucun gré.
» entrer; il exhalera encore des traits de vérité et de candeur à travers les men-
>. songes que sa bouche proférera ».
La passion qui anime l'auteur de ce libelle est si forte qu'elle l'entraîne parfois
jusqu'à compromettre lui-même sa propre thèse. Ainsi il résultait de la déposition
de Dantonelie que Desfouineaux lui avait signalé, comme causede ses inquiétudes
d'esprit, ce fait, qu'étant allé chez M. de Barrin, un médecin ou chirurgien s'était
présenté pendant ce temps pour aller voir Bouquerel et qu'ensuite lui, Desfour-
neaux, avait cru s'apercevoir que le nom était resté en blanc sur la permission que
ce médecin avait remise. Cette allégation fut contredite par les intéressés, les mé-
decins du Lattay, du Bois et Rapatel, et la permission où le nom de du Laltay était
écrit en toutes lettres passa sous les yeux de la cour; mais une main adroite la fit
disparaître et la pièce resta absente du dossier. Un doute pouvait donc subsister,
et l'on devine à quelles suppositions fâcheuses, à quelles insinuations perfides con-
tre l'autorité militaire, pouvait donner lieu ce prétendu fait d'une permission en
blanc. Il semblerait assez naturel que les libelles chalotistes eussent tiré parti de
cette circonstance. .Mais point; leur désir de présenter la visite de Clemenceau
coir.me la cause unique de la folie de Desfourneaux était si grand qu'ils ont nié
avec la dernière énergie le fait de la permission en blanc et traité ce récit comme
une invention faite après coup pour essayer de disculper Clemenceau.
(') .■\ussi les chalotistes ont-ils dépensé des prodiges de subtilité — sans succès
— pour affirmer que c'était Desfourneaux qui avait escorté M. de la Chalotais de
Rennes à Sainl-Malo en décembre 1765.
(2) Dans ses remontrances du 20 mars 1768, le Parlement de Paris accepte
comme fondée et vraisemblable l'accusation de tentative d'empoisonnement et
aperçoit à l'appui « un commencement de preuve très forte ».
486 LA iuœtaom: et lk duc d'akjuillon
La vérité, cependant, ne fut pas longue à percer. Les Mo-
reau durent reconnaître que jamais Desfourneaux ne leur
avait cité le nom de la Chalotais, qu'ils s'étaient figuré seule-
ment (jue ce dont parlait Desfourneaux pouvait regarder le
procureur général. Desfourneaux, de son C(Mé, déclara n'avoir
jamais connu M. de la Chalotais, ne l'avoir jauiais conduit,
ni gardé ni dû garder. Dantonelle attesta que Desfour-
neaux dans ses égarements ne lui avait jamais cité aucun
nom, et qu'il lui avait affirmé n'en avoir jauiais cité aucun :
qu'il avait reconnu, étant revenu à lui, que ses soupçons et
craintes avaient été ridicules, et qu'une imagination échauffée
comme la sienne avait pu seule enfanter de telles chimères.
II eût été légitime d'en conclure que l'histoire de l'empoison-
nement de M. de la Chalotais n'était que l'invention de quel-
ques esprits fanatisés : la lettre du genthilhommc breton en
conclut au contraire que les faits sont patents, qu'on cherche
en vain h étouffer la lumière, que la cour et le ministère public
veulent sauver les accusés, et qu'une instruction menée régu-
lièrement ne manquerait pas de faire apparaître le crime à
tous les yeux. Elle voit une preuve des machinations les plus
noires dans le fait de la substitution, comme magistrat ins-
tructeur, du conseiller Le Borgne de Coètivy à Grimaudet ('),
et lorsque peu après, pendant les vacances de 1767, M. de
Coëtivy est enlevé par une mort subite, elle voit dans ce trépas
prématuré un juste châtiment de Dieu, et s'incline devant les
mystérieux desseins de la F^rovidence. Pour le parti chaloliste,
la procédure a égalé, sinon surpassé, l'atrocité des crimes
qui en faisaient l'objet.
En réalité, la conduite du Parlement dans cette affaire fut
toute différente de celle que lui prêtent les libelles. La plu-
part des magistrats qui le composaient, regrettant de s'être
fourvoyés dans cette galère, et se défiant de la fermeté du
gouvernement, ne souhaitaient rien tant que de désarmer le
plus possible le courroux de leurs adversaires, et pour cela
(') Grimaudet avait refusé de continuer ses fonctions de magistrat instructeur
parce que le chef de prétendus discours injurieux et abominables contre les magis-
trats arrêtés en 1765 était spécialement visé, et qu'il était apparenté à quelques-
uns d'entre eux. L'arrêt sur cette inculpation (arrêt de non-lieu) fut rendu le
17 août. Grimaudet consentit alors à reprendre les fonctions de commissaire, va-
cantes par la mort de M de Coëtivy, et les reçut de nouveau le 12 décembre 1767.
INSTRUCTION DK l'aFFAIRE DU POISON 487
de fuir les responsabilités et d'éluder les affaires délicates.
Comme autrefois pour le procès de la Chalotais, trouver des
motifs de récusation était leur vœu le plus cher. Même avant
la déposition Canon, et lorsque les assemblres seules étaient
enjeu, c'était à qui chercherait à éviter de siéger, et l'espoir
secret du Parlement était de se trouver réduit à un nombre
insuffisant pour pouvoir connaître de cette affaire. Le pre-
mier président alla jusqu'à prétendre qu'il suffisait d'avoir
mangé chez des personnes désignées sur le tableau pour ne
pouvoir rester juge ('). Lorsqu'après la déposition de Canon le
ministère, pour couper court aux manœuvres qu'il prévoyait,
leur envoya des lettres patentes les autorisant à juger au
nombre de sept, puis, sur leur réclamation, au nombre de
huit (26 juillet), celle injonction, loin de combler leurs vœux,
comme l'affirme le gentilhomme breton, fut pour eux une
déception douloureuse. Obligés malgré eux de rester juges,
ils n'osèrent pas ne pas garder envers les auteurs et les dupes
de cette machination d'excessifs ménagements. Les Moreau
avaient d'ailleurs dans le Parlement des parents, le président
de Cuillé et Bonin de la Villebouquais, qui épousèrent leur
cause avec ardeur. C'est pourquoi le tribunal épuisa tous
les moyens de justification pour les calomniateurs. Sa lenteur
dans l'instruction, son affectation à faire assigner jusqu'à
l'autre bout de la France des témoins sans importance (^),
l'inépuisable patience qu'il apporta à écouter toutes les sot-
tises qu'enfanta l'imagination échauffée des déposants (^), lui
valurent, etsurtoutà Gault, des reproches assez sévères de la
part de Saint-Florentin, et le malheureux substitut, que les
chalotistes accusaient de s'être livré corps et âme aux jésuites
et qu'ils menaçaient de leur malédiction éternelle sur lui et
sur ses enfants, fut accusé par le ministre de connivence avec
la cabale et de complicité avec les ennemis du roi (*). Au
reste le gouvernement lui-même était loin d'être à l'abri de
tout reproche de faiblesse : s'il faut en croire M. de Fon-
(') Saint-F'Iorentin à d'Aiguillon, 30 novembre 1767, 0. 463,
(-) Déposition de Gournay-Duc, ex-capitaine au régiment d'Autichamp, qui avait
connu Desfourneaux à Blain pendant sa maladie, faite devant la cour supérieure
de Nancy,
(■^) Dépositions Picot et Derval, 6 et 11 août : Hé vin, 8 août, etc.
(*) Saint-Florentin à Le Preslre, 20 juillet, 0. 463.
588 LA BRKTAGiNK ET LE DLC D AKJUILLON
tette ('), il se serait abaissé jusqu'à entreprendre avec M. de
la Clialolnis de honteuses négociations pour obtenir de lui
que ses amis se conduisissent avec plus de modération dans
l'aflaire du poison. Du propi-e aveu de la première lettre du
gentilhomme breton, il s'en fallut de peu que pendant les
vacances raffaire ne fût totalement abandonnée cl que les
Moreau et (Janon ne jouissent impunément du bénéfice de
leurs calomnies. Il n'en fut rien cependant, parce que, pour
employer l'expression du pamphlétaire, la cabale agit éner-
giquemcnt sur les ministres, et que Le Noir envoya au bail-
liage d'Aiguillon l'indication de la marche à suivre (").
La procédure fut donc continuée, trop lentement au gré
des ministres, trop précipitamment au gré des bastionnai-
res, qui auraient voulu des monitoires, des enquêtes, le
recommencement de l'instruction, etc., etc., et qui eus-
sent été charmés d'activer davantage l'incendie. Leurs cla-
meurs avaient de l'écho jusque dans le sein du Parlement, et
le refus de reprendre, depuis le principe, la procédure tout
entière aurait, d'après une allégation très suspecte de la let-
tre du gentilhomme breton, provoqué de la part d'un des ifs,
La Forest d'Armaillé, une protestation indignée et une scis-
sion éclatante d'avec sa compagnie f ). Le 26 janvier 1768 fut
rendu l'arrêt relatif aux assemblées : il portait qu'il n'avait
été fourni aucune preuve d'assemblées illicites et qu'il n'y
avait pas lieu à prononcer : cinq juges, dont jM. de Mont-
(') Lettre à La Noue, 15 septembre, Carré, p. 495. La ienlalive était bien iiiulilc.
M. de la Chalotais n'a pas dédaigné de feindre d'ajouter foi à des racontars dont il
ne pouvait certainement se dissimuler l'absurdité. Il existe une lettre de lui à
Gault |22 novembre 1767, Carré, p. 582), oîi il se plaint de cette procédure singu-
lière et singulièrement instruite, » faite pour étouffer les crimes médités contre lui
plutôt que pour les punir ».
(2) Le Noir a envoyé, en eflet, quelques mémoires, et il n'était pas le premier :
dès auparavant, des instructions avaient été envoyées de Versailles. Mais les re-
commandations ministérielles n'avaient pour but que de mettre la vérité dans
tout son jour. '< Le roi, écrit Saint-Florentin h Gault le 21 août, a témoigné vouloir
» qu'un crime aussi énorme que celui qui a été déféré à la justice, soit vérifié avec
» la plus grande exactitude et mis au plus grand jour... C'est à vous à savoir le
» parti que vous devez prendre pourremplir régulièrement votre ministère, clà faire
» usage des voies justes et légitimes pour découvrir la vérité ».
(') M. de la Forest d'Armaillé venait d'être débouté d'une demande en récu-a-
salion par arri't du 14 janvier 1768. Peut-être at-il pu, comme tout plaideur mal-
heureux en a le droit, maudire ses juges; mais le libelle a sans doute fortement
exagéré les faits.
DÉCRET DE PRISE DE CORPS CONTRE CANON 489
bourclier, oubliant ce qu'il avait écrit lui-même en décembre
1766, et qui eut ce jour-là une excellente presse, s'étaient
opposés fortement à cet arrêt et auraient voulu qu'on conti-
nuât encore à instruire. Restait l'affaire du poison : celle-ci
s'éclaircissait de jour en jour : les derniers voiles, s'il y en
avait encore, durent être levés quand on entendit le sieur
Moreau père déposer que Canon avait échauffé la lôlc de sa
femme en lui parlant sans cesse des affaires du temps, fju'il
lui avait suggéré toute la trame et dicté les dépositions
qu'elle devait faire, et que son fils avait été également prati-
([ué. La conséquence de ces informations nouvelles fut un
décret de prise de corps contre Canon (9 fév.) qui, voyant
l'affaire tourner mal pour lui, avait jugé prudent de prendre
la fuite, et d'ajournement personnel contre la dame et le fds
Moreau, que Gault dans son réquisitoire accusa nettement
de s'être joués de la justice. Impartial dans la distribution de
ses rigueurs, il requérait d'autre part un décret de soit ouï
contre Clemenceau, comme véhémentement suspect d'avoir
offert de l'argent pour empoisonner M. de la Chalotais : ce
qui fut prononcé, malgré l'indignation de tous les juges contre
le véhi'mentcmo.nt, qui infligeait à cet abbé une grave flétris-
sure, et qui fut peut-être dans l'esprit du substitut une tenta-
tive pour désarmer le courroux des amis de j\I. de la Cha-
lotais (').
Les confrontations, la rédaction et la lecture des volumi-
neux mémoires que les divers auteurs de cette tragi-comé-
die firent dresser, et la nécessité d'attendre un moment
lucide du malheureux Desfourneaux pour lui faire subir un
suprême interrogatoire hrent encore traîner l'affaire pen-
dant près de trois mois. Ramené une première fois à Ren-
nes, Desfourneaux avait été repris de ses terreurs folles et
s'était sauvé h. Paris, où il arriva la tête si complètement dé-
traquée qu'on se décida à l'envoyer pour quelque temps à
Joigny, dans sa famille (-). Quand il fut un peu mieux por-
(') Le « véhémenlemenl ■> a disparu de la rclalion de celle pcocédure, imprimée
cl publiée par des partisans déclarés de M. de la Clialolals, et il n'est pas impossi-
ble qu'ils l'aient fait disparaître pour accréditer les reproches de parlialllé
qu'ils ont adressés à Gault. Les notes prises par INL de Fontolle le 3 février, la
lettre de Le Prcstre à Fonteltc du même jour, publiée par M. Carré (p. 517), ne
permettent pas de douter que le mot véliémentement n'ait élé dans le réquisitoire.
(') Pinon à Fonlette, 13 février, 17 février (Carré, p. 526 et 529}.
490 L.\ ItllKTAGNE ET LE UlC KAIdlILLON
tant, on le renvoya h Rennes (17 avril) avec force recom-
mandations de ne voir que son avocat Anneix, son procureur
Desnos, et M. de Fontctlc : sage précaution, puisque quan-
tité de gens ne pensaient qu'à le faire jaser et à envenimer
ses propos, et qu'une rencontre d'un moment avec la dame
de risle ou sa nièce aurait peut-être suffi pour rallumer
sa passion el brouiller de nouveau ses idées ('), mais que
les libelles ont naturellement dénoncée comme une manœuvre
chontée pour empêcher la vérité de sortir de ses lèvres. Enfin
tous les interrogatoires étant terminés, toutes les circonstances
de rallairc ayant été minutieusement scrutées et mûrement
pesées, fut rendu le 5 mai 1768 l'arrêt définitif qui termina ce
long procès. Clemenceau était déchargé d'accusation : Canon
condamné au bannissement à perpétuité et à la confiscation
des biens : Annibal iMoreau à être admonesté et à 3 livres
d'amende, la dame Moreau à donner acte au greffe qu'elle ne
connaissait que bien et honneur en la personne du prêtre
Clemenceau, et tous trois solidairement en mille livres de
dommages et intérêts envers Clemenceau et aux dépens.
Unanime pour reconnaître l'innocence de l'abbé (et cette
unanimité est d'autant plus probante que le parti chalotiste
comptait dès cette époque dans le sein même du Parlement
des soutiens tout dévoués) la cour ne l'avait pas été pour in-
fliger aux Morcau ce cliAtiment en somme très modéré de
leur perfide bavardage (*] ; 9 juges sur 21 avaient été disposés
à les laisser indemnes, à savoir les présidents de Montbour-
cher et de Châteaugiron, MM. Duparc, de Boisbaudry, de la
Bertière, le Loup de la Biliais, de Becdclièvre, Jouneaux du
Brcilhoussoux (« moins juge que partie » dit un rapport ano-
nynie du 11 mai), qui opinaient à mettre les accusés hors de
cour et à condamner Desfourneaux aux dépens, et le Borgne
de Coëtivy fils, qui était d'avis de prononcer la nullité de la
procédure et de recommencer toute l'instruction. S'il ne
s'était pas trouvé quelques nouveaux conseillers de fraîche
(') « Les charmes de la dame font impression sur le monsieur », écrit Le Pres-
Ire àFotilellc (29 avril 1768, Carré, p. 556).
(') L'insolence des Moreau avait persisté jusqu'au dernier moment. Lors de sa
confrontation avec Clemenceau, en mars 1768, sommée par lui de reconnaître
qu'elle le croyait incapable d'empoisonner personne, la dame Moreau se borna
à observer qu'on ne pouvait répondre que de soi.
ACQUITTEMENT DE CLEMENCEAU : CONDAMNATION DE CANON 491
date, comme Rolland du Roscouët et des Cognets, qui jugè-
rent dans cette affaire, à la grande indignation du gentil-
homme breton, et si Fourché de Quéhillac ne s'élait pas arra-
che tout perclus de goutte à son domicile de Redon pour ve-
nir siéger au moment décisif, il aurait été démontré qu'on
pouvait impunément lancer contre les plus honnêtes gens les
plus épouvantables calomnies, pourvu qu'on eût la protection
d'un certain parti, et que ces honnêtes gens fussent suspects
d'être attachés à un autre (').
Cette sentence, la plus retentissante de toutes celles que le
bailliage d'Aiguillon ait prononcées, lui valut un redoublement
d'avanies. « Le bruit de cet énorme arrêt, raconte le gentil-
» homme breton à son correspondant espagnol, se répandit
» dans toute notre ville avec la rapidité d'un éclair et y jeta
» une consternation si générale et si profonde qu'on eût dit
» que c'étaient tous les citoyens qui venaient d'être condam-
» nés à l'opprobre et au supplice. Tous, depuis les plus petits
«jusqu'aux plus grands, s'empressèrent d'aller témoigner à
» la famille ^loreau la part sincère qu'ils prenaient à l'injus-
» tice qu'elle venait d'éprouver et lui offrirent leur bourse pour
» se pourvoir contre un jugement si atroce ». Les Moreau
furent publiquement fêtés et complimentés de leur condam-
nation comme du plus beau titre de gloire; les procureurs
envoyèrent à la dame Canon une députation pour la féliciter;
Gault qui, toujours timide, n'avait cependant requis contre
Canon que trois ans de bannissement, fut l'objet de telles
persécutions qu'il songea, dès ce moment, à quitter une ville
où la vie menaçait de devenir pour lui impossible ('). On
publia très haut que, dès le rétablissement du Parlement, les
victimes de la cabale sauraient faire casser ce jugement inique
et tirer vengeance de leurs persécuteurs. En attendant, le
jugement contre les Moreau ne fut pas exécuté et lorsque
l'ancien Parlement eut été rappelé et que les prétendues
victimes de d'Aiguillon relevèrent la tête, le duc de Duras
(') Lettre da 11 mai 1768, H. 633 : Robien à Coniac, 6 mai 1768. Quéhillac à
Fontetle, 20 avrill768, Carré, p. 554, etc.
(') Lettres des 6 et 11 mai, H. 535. — Il y eut des voix pour prononcer les galères
contré Canon; le bruit courut même qu'il y en avait eu une pour prononcer la
peine de mort (Robien à Coniac, 6 mai). — Une parodie du jugement du 5 mai assez
spirituelle et très injurieuse pour le tribunal fut répandue (cf. Appendice, IX).
-402 LA BRKTAGNK KT LK DUC DAIGUILLON
fit compter à la dame Morcau 2,400 1., aux frais du roi, pour
obtenir d'elle qu'elle ne présentât point requête aux Etats
touchant son aliaire, dont on craignait le renouvellement (*).
Des lettres patentes du 5 août 1769 déclarèrent nuls et de nul
effet les plaintes, informations, décrets et jugement, et le
bannissement de Canon fut levé en décembre 1769 (■), tandis
que les infortunés magisirals (jui l'avaient trop justement
frappé étaient trop souvent réduits à fuir ou à se cacher.
Une autre victime du bailliage, un autre martyr des liber-
tés de la province, fut peut-être encore moins recommandal)le
que ce procureur. Ce fut un gentilhomme normand nommé
Boctey des Moyeux ou Boctey des Landes, venu en Bretagne
« où on lui échautfa fort la tête sur les atTaires du temps » et
auteur d'ouvrages à la fois impies, obscènes et révolution-
naires où la religion, la décence, l'autorité royale et le Par-
lement inlérimaire étaient violemment attaqués, les Senti-
ments d'un cœur tendre, les Aventures du vicomte de *"* et le
Roi/au?ne des femmes ou Voyage d'un inconnu dans la pro-
vince de Bretagne. 'èii mauvaise étoile conduisit le malheu-
reux Boctey à Saint-Malo, chez l'imprimeur Valais, h qui il
proposa un manuscrit à publier. Valais était l'imprimeur
en quelque sorte officiel, celui qui prêtait ses presses aux
ouvrages favorables « aux puissances « ('). Dénoncé sans tar-
der, Boctey fut arrêté (29 janvier 1768) et amené à Bennes,
à la grande joie du Parlement et du ministère qui espérèrent
parvenir par cette capture jusqu'à la source des libelles dont
la province et le loyaume étaient inondés. Saint-Florentin le
recommanda tout spécialement à la sévérité du Parlement, et
Le Prostré prit des précautions exceptionnelles pour assurer
la garde de ce j)risonnier [irécieux et empêcher toute commu-
(') Houleux île celte faiblesse, le ministère éleva d'aiilanl le chifTrc de ses rem-
bouisemenls au duc de Duras, atiu qu'il ne restât pas trace de cette dépense (lettre
à Duras du 16 mai 1769, H. 535).
(-) Saint-Florentin à Duras, 19 décembre 1769, 0. 465.
(') C'est lui qui avait imprimé VEnlrelien sur les Etals de 1766. Certaines cir-
constances tendraient à prouver que Valais avait d'abord conseillé à son interlocu-
teur de brûler son ouvrage et de fuir eu Angleterre, et qu'il l'aurait dénoncé dans
la crainte d'être dénoncé lui-même. L'atraire avait transpiré et les ennemis de
Valais réclamaient déjà son arreslalioii. Valais fut même un moment emprisonné
(Lettre de Valais à Fonletle, 2 fév. correspondance Fontetle, Bib. de Dijon, ms.
1430). Il se défendit assez bassement en soutenant que ses conseils n'avaient eu
pour but que d'amener Boctey à se compromettre davantage.
PROCÈS DE BOCTEY 493
niçation avec le dehors. Son procès fut mené avec une activité
inaccoutumée. Le Prestre conclut h. une amende honorable à
genoux et en chemise devant la principale porte de la cathé-
drale et au pied du grand escalier du palais, à une heure de
carcan sur la place des Lices et à une détention perpétuelle
dans une maison de force. La cour fut plus indulgente; elle
considéra que le crime n'avait pas été consommé et rendu
public, qu'il n'y avait contre Boctey qu'un seul témoin, et
treize voix contre treize firent passer in mitms un arrêt
(29 mars 1768) qui ne retenait des conclusions du procureur
général que la détention perpétuelle. Le corps du délit ne
nous est pas connu; mais il semble bien, par la manière dont
la troisième lettre du gentilhomme breton parle de celte
affaire, que le Parlement devait y être outragé d'une manière
particulièrement atroce et Le Prestre surtout cruellement
déchiré ('); c'est ce qui expliquerait la sévérité terrible du
réquisitoire et celle du jugenient; c'est ce qui expliquerait
aussi, sans d'ailleurs le justiher, le dépit de Le Prestre de ne
pas voir ses conclusions entièrement suivies et certaine lettre
où le calme du magistrat fait trop évidemment place à la
fureur de la vengeance.
(') Le perfide libelle suppose un entretien de la présidente de Cueè, sœur de Le
Prestre, avec la femme de Boctey : " Votre mari est un scélérat, un coquin, dit la
» présidente; si j'étais de ses juges, je le condamnerais à l'amende liotiorable, au
» carcan et à la cage de fer du mont Saint-Michel. — Vous ne le connaissez pas et
» vous le jugez bien sévèrement. — Oh ! il a dit du mal de mon petit-frère Le Pres-
» tre, c'est comme s'il m'avait insultée ; j'aimerais mieux qu'on m'ôtàt mon rouge,
» mes biens, mon honneur, que d'outrager mon petit frère Le Prestre ». — Tout
n'était pas invention dans ce dialogue, tjuand l'arrêt eut été rendu, Le Prestre exhala
son indignation dans une lettre du 30 mars 1768 (H. 640^) qui ne lui fait pas hon-
neur, d'autant plus qu'il y dénonçait les magistrats qui n'avaient pas été de son
avis : I. Il y aurait belle matière à reprocher à la compagnie en général le peu de
» zèle qu'elle marque pour défendre la majesté royale et la religion cruellement
» attaquées... Un petit mot du minisire de la part du roi tiendra ces magistrats en
» garde contre ces égards d'humanité qui pourraient peut-être sans cela faire for-
» tune lorsqu'il s'agira de prononcer sur le poison... Pour faire sentir l'indignation
» du roi contre cet auteur que le Parlement vient de ménager, il est nécessaire que
I) le roi indique pour maison de force lu cage du mont Saint-Michel; ce choix fera
» ouvrir les yeux à ceux qui n'ont pas fait assez de réflexions sur le crime de ce
» Normand dont la qualité avantageuse en a imposé à quelques magistrats qui ont
>i craint de noter un gentilhomme ». L'auteur de la Lettre du gentilhomme breton a
eu évidemment connaissance de celte lettre ou de propos analogues : « De pareils
» traits, dit-il, humilient l'homme eu lui montrant plus de cruauté dans des individus
» de son espèce que dans les bêtes les plus féroces », (Juéhillac et Fontette parta-
geaient l'indignation de Le Prestre contre la mansuétude relative des juges (Carré,
p. 55U).
494 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGLILLON
Comment, au sur()Ius, ce malheureux tribunal aurait-il pu
ne pas perdre parfois patience devant les excès de l'outrage?
Gomment n'aurait-il pas frémi de rage en présence des ma-
nœuvres perfides employées pour le ridiculiser et pour le
réduire à l'impuissance? Comment les bons serviteurs du roi
qu'il contenait auraient-ils pu toujours maîtriser leur indi-
gnation en voyant croître sans cesse la hardiesse de leurs,
ennemis? Ils furent, à coup sûr, excusables d'avoir quelque
fois dépassé la mesure dans la répression et perdu le sang-
froid dont ils donnèrent par ailleurs d'incontestables preuves.
On ne doit pas surtout les accuser d'avoir cherché à se pro-
curer, par des sentences rigoureuses, la protection des impuis-
sances » ; car au moment où ils les rendaient, il était déjà
devenu évident que la volte-face prévue, tant de fois annon-
cée et tant de fois démentie, allait se produire dans les régions
gouvernementales, et le moment était proche où l'on allait se
trouver mieux d'avoir combattu la politique ministérielle —
si politique il y eut — que de lavoir servie.
CHAPITRE XV
LES ÉTATS EXTRAORDINAIRES DE 1 768 ET LA CHUTE DU DUC d'aIGUILLON
Le règlement — ce règlement que d'Aiguillon, avec une
sorte de pressentiment trop fondé, aurait voulu être dispensé
d'imposer aux Etats — fut Fécueil où se brisa sa fortune
administrative. Par un contre-coup imprévu, ce fut contre
lui-même que se retournèrent ces dispositions, en apparence
si funestes à ses éternels antagonistes.
Le mal vint de l'excès du bien. A peine venait-il de pro-
mulguer ce règlement formidable que le ministère com-
mença à s'inquiéter des conséquences qu'il pouvait amener.
Qu'arriverait-il si aux prochains Etats la noblesse tout en-
tière se présentait pour forcer ces portes, qu'on prétendait
lui fermer à demi ? si elle refusait tout impôt ? si le désespoir
et la rage la portaient à quelque extrémité fâcheuse (*)? Tout
n'était-il pas à craindre de la part d'une opposition aussi opi-
niâtre, aussi exaltée ? Ne valait-il pas mieux faire accepter
par persuasion une réforme nécessaire, que de l'imposer par
autorité et jeter dans la province ce nouveau brandon de dis-
corde ? Et la lassitude qu'on éprouvait à soutenir le comman-
dant contre les fureurs d'un parti qui ne désarmait pas se
dissimulant sous les apparences du désir de l'union et de la
paix, inclinait le ministère h chercher (pielque moyen de
conciliation. L'évêque de Saint-Brieuc, Bareau de Girac, qui
vint à Versailles aussitôt après la séparation des Etats, en
mai 1767, et qui y devança d'Aiguillon de quelques jours,
n'eut pas de peine à démêler ce sentiment, et sa résoljjtion
fut bientôt prise d'édifier là-dessus sa fortune.
Ce prélat, très adroit et très ambitieux, venait d'être pourvu,
en 1766, du siège de Saint-Brieuc, grâce à l'appui des Choi-
(•) Un voit par une lettre de La Noue (29 sept. 1767, Carré, p. 496), que ces
crtiinles existaient jusque dans l'entourage du commandant.
496 LA liUKTACN'K KT LE 1)1 C UAKllILLUN
seul et des IJeauvaii; il avait (''lé mis en relation avec cette
dei-nière laniille [)ar un voisinage de campagi>e, les Girac,
originaiies d'Angoulcnic, possédant près de Jarnac une mai-
son voisine de celle du vicomte de Jarnac, frère de M"" de
Beauvau ('). Trop avisé pour chanter les louanges du duc de
Glioiseul devant d'Aiguillon et devant M. et M""" de Hesselles,
il n'avouait [)Our ses protecteurs que les Beauvau et l'évé-
que d'Orléans, et avait, dans les Etats de 1766-67, paru s'at-
tacher avec le plus grand zèle au parti du commandant. On
avait remarqué le soin avec lequel il le tenait au courant de
tous les incidents des séances par un envoi fréquent de mes-
sagers (la petite poste de l'église, disait-on), et c'est lui qui,
dans la journée fameuse du 14 mai, prit la parole pour jus-
tifier la conduite du clergé et du tiers. D'Aiguillon, toutefois,
avait remarqué avec quelque défiance que ses conférences
particulières avec les chefs du bastion étaient plus fréquentes
qu'il n'était nécessaire pour se mettre au courant de leurs
projets. Ses soupçons, d'ailleurs, n'avaient pas pris une réelle
consistance, et, de fait, l'évoque de Saint-Brieuc ne song'eait
peut-être pas encore à accomplir son évolution (^). Ce ne fut
sans doute que lorsqu'il eut été h même de sonder les dispo-
sitions du ministère et qu'il eut compris qu'on souhaitait
par dessus tout une détente qu'il jugea opportun de se rap-
procher des basiionnaires. C'est lui qui émit l'idée dange-
reureuse de convoquer une session extraordinaire pour y faire
accepter par les Etats, librement, le règlement, et il réussit à
persuader le ministère de cette nécessité. L'usage étant que
les petits l'^tats ne fussent pas tenus par le commandant de la
(') Journal du commanclL-menl, VI, 3. Alalf,M'é les services qu'il a rendus à la
noblesse bretonne, cet évoque est assez inallraité par les recueils d'anecdoles du
temps. On a incriminé son orif,Mne (les Bareau descendaient d'un boucher d'An-
goulême), et ses mœurs (Cf. l'histoire racontée par Bachaumont le 31 janvier 1767
du flagrant délit dans lequel l'évêque de Saint-Brieuc et M'"8 de la Musanchcre,
nièce de l'évêque de Nantes, auraient été surpris par le mari de celle-ci).
(-) Dans une lettre du 10 avril 1767, d'Aiguillon recommande chaudement l'évê-
que de Saint-Brieuc à la bienveillance pécuniaire du gouvernement. M. de Fon-
tetle paraît avoir été plus clairvoyant sur le conqîle de ce prélat intrigant « petit
). brigand qui veut jouer un personnage, très désapprouvé par ses confrères dans
» l'épiscopal, capable de donner de très mauvaises notions sur tout ceci, et en
>' général sur les affaires de la province, qu'il connaît aussi mal que l'esprit du bas-
j) lion, par lequel il est sans cesse abusé", (Lettre à La Noue, 4 mars 1767, (>arré,
p. 364).
LE PRÉSIDENT OGIER 497
province, on devine facilement quelle était la portée de celle
mesure, et quel danger elle comporlait pour d'Aiguillon.
On la lui présenta, il est vrai, sous les couleurs les plus
rassurantes, et- sans doute on était sincère. Rien n'y serait
traité ni contre ses intérêts, ni contre sa volonté : on songeait
uniquement, par cette réunion de petits Etats, à diminuer les
difficultés qu'il devait rencontrer à la session suivante : il n'y
serait question que du règlement : les instructions, les ré-
ponses à faire aux Etats, tout passerait par ses mains; rien
ne serait fait sans son aveu : et on entremêlait ces assurances
de vives protestations de confiance en lui et d'affirmations
réitérées que l'on ne pourrait rien faire de bon sans sa direc-
tion ('). Sans avoir jamais accordé une pleine confiance à
l'homme qui était déjà désig'ué pour tenir ces États extraor-
dinaires, Ogier (-), d'Aiguillon fit taire ses soupçons, et La
Noue lui-même convenait que si on ne s'écartait pas de ce
plan aucun danger n'était à craindre (^). Quand d'Aiguillon
revint à Paris, à la fin de janvier 1768, pour concourir à la
rédaction des instructions, il avait complètement pris son
pai'ti de la tenue des petits Etats, et était fort loin de penser
qu'il venait de voir la Bretagne pour la dernièi'e fois. 11 n'at-
tribuait pas grande imporlance à l'agitation que l'annonce
des petits VAtxis avait provoquée dans la province, aux propos
qui faisaient d'Ogier un ami intime de La Chalolais, venant
pour faire le rappel de l'universalité et pour abolir le règle-
ment, aux conciliabules que les basiionnaires tenaient à
Lamballe, sur lesquels il avait l'teil ouvert depuis longtemps :
et en etî'et cette fermentation ne pouvait être dangereuse
que si le nouveau commissaire la tolérait et l'encourageait.
Malheureusement, personne n'y était plus disposé. Ogier,
homme orgueilleux et ambitieux, n'entendait nullement se
contenter d'être en Bretagne l'écho de d'Aiguillon; il rêvait
de plus hautes destinées : pacifier cette province rebelle, réus-
sir là où d'Aiguillon avait échoué, savoir se faire aimer là où
son prédécesseur n'avait su que se faire haïr, telle était son
(') Journal du commaiuleineiil, VI. — La Noue h Fontelle, 25 janv., Carré, p. 508.
C^) Ogier, né en 1703, conseiller au Parlement de Paris en 1722, président en
1727, surintendant des aiïaires de M"»" la Daupliine en 1744, ambassadeur en Da-
nemark de 1753 à 1766.
(») Carré, p. 508.
d'Aiuuili.on. 32
498 LA BRETAGNK ET U: BIC d'aIGIILLON
idée fixe. Elle impliquait un changement complet de politique
et Ogier avait beau avoir avec le commandant de longs entre-
tiens du matin au soir ('), il avait déjà résolu de bouleverser
toute sa besogne et d'accepter, de solliciter Talliance de ses
ennemis. Ces dispositions allaient être secondées par la très
habile politique du bastion qui comprit vile le parti à tirer
de ces événements. Se conduire avec une modération inaccou-
tumée : faire même quelques concessions : flatter la vanité du
nouveau commissaire par des démonstrations d'affection et
de reconnaissance : vanter sa douceur et son humanité, était
le meilleur moyen de prouver que les désordres qui avaient
agité la Bretagne n'avaient eu d'autre cause que le despo-
tisme du commandant, qu'on avait calomnié la province et
que les Bretons redevenaient doux et faciles dès qu'on ne
prétendait plus les mener à la verge et au bâton. Le mot
d'ordre fut donné en conséquence, et les Bretons ne marchan-
dèrent pas à Ogier une popularité faite tout entière de l'im-
popularité de son prédécesseur et de l'envie extrême qu'on
avait de le perdre par n'importe quel moyen.
Il n'est pas encore arrivé dans la province qu'il en est déjà
l'idole. On chante déjà ses louanges; on lui prépare à Saint-
Malo, où il est apparenté à quelques-unes des familles qui
tiennent le haut du pavé (-), une réception splendide. On sait
d'ailleurs qu'un nouveau commissaire doit nécessairement
apporter avec lui, comme une sorte de don de joyeux avène-
ment, la libération de toutes les victimes de l'administration
précédente et en effet les lettres de cachet de Le Vicomte, de
La Moussayc, de Bruc, de l'abbé de Pontual sont révoquées (*).
Quand il passe par Bennes, le 9 février 1768, bien qu'il n'y
fasse que changer de chevaux, les procureurs sont là qui lui
remettent un mémoire pour le rappel de l'universalité et aussi
une foule de noblesse, qui lui est présentée par Bégasson, (( ce
brave et digne gentilhomme, honnête et bien intentionné » (*)
et par le chevalier de la Chalotais à qui il exprime toute la
part (ju'il prend aux malheurs de son père et tout son désir
de pacifier la Bretagne. A Saint-lMalo, tous les corps vont le
(') La Noue à FontoUe, 3 février, Carré, p 518.
(2) Magin k Fonletlc, 8 février.
(*) L'abbé do l'oiiliial avait clé exilé ;\ la suite des doniicrs Etais dans son abbaye.
(♦) Ugier il yaiiit-Florenlin, 18 février, H. 371.
ACCUEIL PAIT A OOIER 499
haranguer; on tire le canon en son honneur; à Lamballe,
quatre cents gentilshommes se réunissent pour aller au-devant
de lui, honneur qui n'était dû qu'au commandant de la pro-
vince; à Saint-Bi'ieuc, où l'évèque Girac a eu bien soin de
faire décider que les Etals seraient convoqués, cinquante
femmes de condition, en superbes équipages, et bon nombre
d'hommes sortent de la ville à sa rencontre; la plus jeune et
la plus jolie le harangue. Sa besogne n'est pas commencée
qu'il est déjà le prisonnier du parti hostile au commandant ' '),
Tout concourt d'ailleurs à favoriser les desseins de l'oppo-
sition. Le chef des intransigeants, le chef de cette fraction de
la noblesse qui a fait échouer aux Etats de 176G-17G7 toute
tentative de conciliation et que rien ne peut satisfaire, sinon
le retrait pur et simple du règlement, M. de Coëtanscourt,
vient de mourir (4 sept. 1767), et cet événement va faire pas-
ser aux prudents et aux politiques la direclion du parti : le
nouvel intendant, d'Agay, encore nouveau dans la carrière
et peu au courant des all'aircs de la province, n'entend nulle-
ment se compromettre eu soutenant une cause condamnée,
et quoique dès son arrivée dans la province il ait été violem-
ment injurié par les bastionnaires (^), son influence s'exercera
plutôt en leur faveur : et la composition du tiers aux petils
Etats de Saint-Brieuc s'en ressent, liennes nomme Lemoine,
beau-frère du procureur Bertier, et gagné d'avance à l'oppo-
sition, au lieu de Dubreil-Moy, dont c'était le tour, mais qui
était fermier de l'évoque de Bennes et suspect de complai-
sance envers lui : et d'Aiguillon est impuissant à casser celte
nomination peu régulière, n'étant pas commissaire du roi h
('; De nombreuses dépulalions des corps conslilués de la ville de Rennes lui
fui'cnt envoyées à Sainl-Urieuc. (Jgier venait de recevoir défense de les accueillir;
il n'en jugea pas moins nécessaire de se laisser remctlre les mémoires des a\ocals
et des procureurs, et crut assez Faire en ne les recevant pas officiellement. Les
deux procureurs porteurs du précieux document furent donc reçus non comme
députés de leur corps, mais comme particuliers; les avocats ensuite. La distinction
importait assez peu au bastion, qui tenait uniquement à faire croire à sa force et au
procbain rappel de l'universalité, et qui y réussit facilement. Les autres députalions
rebroussèrent cliemin; mais les gentilshommes se firent remettre leurs mémoires
et les firent passer h Ogier En réalité, tant que durèrent les Etats, les routes de
Bretagne ne cessèrent d'être couvertes de dépnlations et les populations purent
se convaincre que des changements considérables élaient proches.
(-) Le Commeiilaire de la liste prétend que c'est d'Agay-Sol (jui est intendant
de Bretagne, et pense qu'il y avait déjà bien assez de jésuites dans la province
sans qu'on fit encore venir celui-là.
300 I.A nUETAGNE ET LE DlC Ij'aIGLILLON
celte assemblée ('). Beaucoup de villes de la province en
usent à peu près de même, et la liste du tiers comprend un
grand nombre de noms nouveaux, jeunes gens peu accrédités
et peu expérimentés dans les affaires, que la cabale fera
mouvoir à son gré (^). On réussit encore ù exclure de la pré-
sidence Coniac, qui cette fois l'a désirée et que le ministère
voudrait y voir ('), mais que la noblesse supporterait avec
impatience, parce qu'il semble encore tout dévoué au duc
d'Aiguillon : sous prétexte qu'il est conseiller honoraire au
Parlement et qu'une délibération de 1625 exclut des Etats les
membres de cette compagnie, on réclame avec force son
départ : la raison est loin d'être irréfutable et Coniac, dans la
séance d'ouverture (18 fév.), y oppose de sérieux arguments :
mais l'hostilité de la noblesse est si bruyante et la mauvaise
volonté du premier commissaire du roi si certaine que Coniac
renonce à la lutte. « Messieurs, s'écrie le gros Bedée d'une
» voix de tonnerre, quand les gens ne veulent pas sortir de
» plein gré, il y a des moyens de les faire sortir de force ! » (*).
Coniac n'en attend pas davantage, sort, sans même faire
réserve de ses droits, et laisse la place à Borie, sénéchal de
Vannes, qui n'allait pas tarder à mériter de dures observations
du duc d'Aiguillon C^). Quant à la noblesse elle avait cette fois
à sa tête le duc de Rohan, qui avait affecté récemment, s'il
faut en croire M. de la Noue, de refuser le salut au duc d'Ai-
(1) Le Minihy au duc d'Aiguillon, 3 fév. 1768 : dWiguillon à Le Miuiliy, H. 624.
(^) Mémoire, H. 423; Fontelte, 25 fév. Carré, p. 532. La comparaison de la liste
des petits Etals de 1768 avec celle de 1766 montre vingt députés du tiers qui
n'avaient pas fait partie de cette dernière tenue.
(') Les instructions données à Ugier (II. 372) étaient formelles pour le maintien
de Coniac à la présidence du tiers, au moins provisoirement.
(♦) Magin à Fontette, 26 fév. 1768, Bib. de Dijon, ms. 1430. — Du propre aveu
de l'évêque de Saint-Brieuc, la séance fut « longue et très vive •> et M. de Calan
consigne dans son Journal (de Calan, La chute du duc d'Air/uillo7i], qu'elle fut
« très orageuse ». Le parti pris d'optimisme d'Ogier l'empêche de ressentir ou tout
au moins d'exprimer la même impression : « Il y a eu, écrit-il (H. 371), quatre
heures de débat, mais avec beaucoup d'ordre et sans aucun tumulte. >-
{^) Lettre du 9 mars, H. 624. «... Un désapprouve la faiblesse avec laquelle vous
» laissez entraîner votre ordre qui, sans réflexion, sans examen, contre sa façon de
«penser, son intérêt particulier et l'intérêt général, adopte des représentationsdont
» il parait que tout le but est de détruire un règlement nécessaire pour la traii-
« quillité des Etats et le bien de la province, au lieu de s'occuper, suivant les
» intentions du roi, à examiner les vices qui peuvent s'y être glissés et à proposer
» des cliangenients sages et utiles, que Sa Majesté aurait certainement agréés. »
FORME NOUVELLE ADOPTÉE POUR LES DÉLIBÉRATIONS 501
guillon, comme sa femme à la duchesse ('). La présidence du
clergé apparlenait comme de juste à l'évêque de Saint-Brieuc,
qui édifiait tant d'espérances sur le succès de cette tenue.
Sa terreur, et celle d'Ogier, était de voir triompher la por-
tion intransigeante delà noblesse, celle qui annonçait haute-
ment l'intention de ne rien faire, sauf la demande du. retrait
pur et simple du règlement comme contraire au droit des
Etats de se faire eux-mêmes leurs lois. Avec ce système, les
Etats eussent fini le jour même de leur réunion. Aussi ne négli-
gèrent-ils rien pour les amener à des résolutions plus modé-
rées. Ils représentèrent qu'une attitude aussi irréconciliable
froisserait le roi, qui respectait bien leurs privilèges, puisqu'il
les consultait et leur laissait le droit de lui adresser leurs
représentations : qu'une bonne conduite serait payée du
retour inestimable de la bienveillance du prince et lui démon-
trerait l'inutilité des dispositions les plus pénibles du règle-
ment : qu'il importait de prouver qu'on les avait calomniés en
les' représentant comme des factieux. Ce langage fut entendu.
Les 20 et 21 février, tandis que quelques irréconciliables,
s'attardantdans une opposition désormais inutile, déclamaient
violemment contre le règlement lui-même, des gens plus avi-
sés, l'évêque de Saint-Brieuc, l'abbé Desfontaines <( qui parla
comme Démosthène en faveur de l'autorité royale », MM. de,
Pire, de Guerry, firent décider dans les trois ordres — la
noblesse à la majorité de 323 voix contre 40, : — qu'on nomme-
rait une commission pour rédiger des représentations contre
l'atteinte portée au droit des Etats de faire leur règlement,
mais aussi pour en examiner chaque article, et en demander
le retrait, comme le retrait du règlement en général. Cette
résolution ne présageait certes pas que le règlement sortit
intact de cette épreuve, et la minorité mieux avisée ne tarda
pas à s'y rallier du fond du cœur (^), comprenant bien qu'il
importait assez peu que le règlement fût détruit d'un seul
coup ou supprimé article par article. Mais Ogicr et l'évêque
(') La Noue, à Fontelte, 10 fév., Carré, p. 524.
(2) Celle unanimité depuis longlemps inconnue fut célébrée dans les termes les
plus dithyrambiques. " Spectacle vraiment touchant pour tout homme qui aime le
bien et qui est vraiment patriote ! » écrit l'évêque de Saint-Brieuc. Le soir cet
évoque porta la santé de l'ordre de la noblesse au nom de celui de l'Eglise. La
noblesse répondit en protestant qu'il n'y aurait plus en Bretagne de distinction des
trois ordres, et que les trois réunis n'en feraient plus qu'un.
502 LA BIUriAGNIi KT LK DUC d'aiGUILLON
de Saint-Brieuc saluèrent comme une grande victoire cette
délibération du 21 février, étant désormais certains que les
Etats ne seraient pas finis aussitôt commencés. La compo-
sition de la commission répondit aussi entièrement à leurs
vœux : dans la noblesse, liégasson la Lardais, Montmuran, de
Guerry, de Pire, de la Fruglaye, des Grées du Lou : dans le
clergé, l'abbé Desfontaines : et des six commissaires du tiers,
un seul, Timour, de Guingamp, était attaché ;\ d'Aiguillon.
La commission commença immédiatement ses ti-avaux et
ce fut pour infliger dès le début au duc d'Aiguillon un nouvel
échçc. Il s'agissait de décider de quelle manière on procéde-
rait à l'examen du règlement. On n'était pas encore assez sur
d'avoir gagné le tiers pour qu'on ne craignît pas de voir,
comme à l'ordinaire, la noblesse battue par les voix des
deux autres ordres; aussi tourna-t-on la difficulté en décidant
(24 fév.) que par dérogation spéciale au règlement de 1687,
chaque ordre délibérerait séparément : les arrêtés de la com-
mission seraient, après avoir été lus sur le théâtre, remis
chapitre par chapitre, sur trois cahiers, aux présidents des
trois ordres, pour être soumis à leur délibération : les obser-
vations de chaque ordre seraient transcrites sur un cahier
signé de son président, et copie en serait remise aux commis-
saires du roi pour les faire parvenir à Sa Majesté et obtenir
de sa bonté les changements justes et nécessaires ; le travail
de chaque ordre, achevé, serait déposé au greffe, et les arrêtés
de la commission qui seraient adoptés par les trois ordres
seraient inscrits sur les registres des Etats. De la sorte, la
noblesse était assurée de pouvoir faire parvenir au roi tout
ce qu'elle jugerait à propos de dire du règlement en général
et de d'Aiguillon en particulier. MM. de Guerry, de Pire,
l'abbé Desfontaines, l'évêque de Saint-Brieuc, s'étaient em-
ployés avec ardeur pour arracher ce vote, d'une régularité
au moins contestable. « Messieurs, c'est le seul moyen que
vous ayez d'abattre votre ennemi », aurait déclaré l'évêque
de Saint-Brieuc à quelques gentilshommes qui hésitaient (').
Peut-être, mais c'était avant tout enlever au gouvernement
le seul moyen qu'il eût de tirer des Etats de Bretagne quelque
décision raisonnable, et tout était perdu pour lui le jour oîi
(') Espion anglais, t. VIII, arlicle sur les Bareau Girac.
MANOEUVRES POUR PERDRE d'aIGUILLON 503
il n'aurait plus la ressource ordinaire d'étouffer la voix de
l'ordre fougueux et tumultueux sous celles des deux ordres
plus modérés. D'Aiguillon, sans voir encore qu'il était trahi,
apercevait du moins fort justement les conséquences fâcheuses
que cette délihéraliou et celle du 21 entraîneraient nécessai-
rement : « Si vous ne trouvez pas moyen, écrivait-il le l*"' mars
» à l'évoque de Saint-Brieuc, de désunir votre ordre et celui
» du tiers de la nohlesse, si vous ne parvenez pas à engager
» les deux premiers à rejeter les réclamations absurdes et sans
» fondement du troisième sur le règlement en général et cha-
» que article en particulier et à se borner à faire les repré-
» sentations qui vous paraîtront justes sur les articles qui en
» sont susceptibles et qui peuvent être modifiés sans qu'il en
» résulte aucun inconvénient, je regarde votre opération
0 comme étant manquée absolument, et vous aurez achevé
» de détruire dans cette assemblée le peu d'autorité qui res-
» tait au roi en Bretagne et d'y mettre le trouble, le désordre
» et la licence. Toute la force du ministère réside dans la réu-
» nion des deux ordres contre le troisième qu'il ne peut pas
» se flatter de persuader, et dans la division de ce dernier;
» tout autre système n'aura qu'un succès momentané et finira
» par porter une nouvelle atteinte à l'autorité. On ne peut pas
» s'élever contre elle ni lui reprocher d'être injuste, arbitraire,
» tyrannique, quand elle ne parait que pour soutenir deux
» ordres contre le troisième, qui lui-même est divisé, et les
» clameurs des gens mal instruits et prévenus ne doivent point
» l'alarmer dans cette supposition : mais quand elle n'est point
» appuyée de deux ordres, quand elle est obligée d'attaquer
» les trois ordres réunis et soutenant les mêmes principes, sa
» position n'est pas soutenable... » Laverdy était exactement
dans les mêmes sentiments : « F*ensez-vous, écrivait-il, que
» l'autorité seule vainque trois ordres réunis en apparence!
» Hélas! vous savez où ou a réduit cette autorité si précieuse! »
Le fait est que monseigneur de Girac et qu'Ogier étaient
les hommes les moins capables et d'ailleurs les moins dési-
reux de rétablir cette autorité si cruellement atteinte. Ils lais-
saient se poursuivre l'examen du règlement dans un esprit
aussi contraire que possible aux vues du gouvernement, et les
ordres de l'Eglise et du tiers subir docilement l'influence de
la noblesse, comme autrefois ils avaient subi celle des com-
504 LA llHETAGiNE 1:1 LE DUC DAIGLILLON
missaircs du roi. Aussi l'union était-elle complète entre les
ordres et un calme inaccoutumé régnait-il dans l'assemblée.
Comment aurait-il été troublé, puisque tous les désirs de la
noblesse étaient aussitôt satisfaits? Bastionnaires, présidents,
commissaires du roi avaicntbcau jeu à vanter celte tranquillité
admirable comme faisant leur éloge, et par conire-coup la
satire du commandant. Fontctte a [)arfaiteinent démêlé celte
tactique : « Tout se dirige, écrit-il le 3 mars, pour prouver
» qu'il n'y a jamais eu de troubles en Brelagne, que les Ira-
^) casseries intérieures des Etats ont été fomentées, et que,
» si on retire la cause, l'effet tombera de lui-même sans qu'il
» soit besoin d'un règlement, c'est-à-dire, en bon français,
» que si le roi veut bien se départir de son autorité sur les
» Bretons, ils deviendront les plus doux des hommes. Le
» calme a été recommandé et concerté à l'avance par lettres
» circulaires aux plus affidés et aux plus importants du
» parti, et par des conciliabules tenus dans différents chà-
» teaux. On est raisonnable par système ». On ne disait pas
de quel prix était payée cette tranquillité si vantée : on ne
disait pas qu'il fallait pour l'obtenir sacrifier l'autorité royale :
car c'était bien elle qui était atteinte dans cette déclaration de
principes que les Etats convenaient unanimement le 4 mars
de mettre en tête du règlement, et où il était dit que les Etats
inviolablement attachés aux droits de la couronne et à la con-
servation du pouvoir législatif dans la personne sacrée de Sa
Majesté (( tenaient pour avéré qu'ils avaient une possession
» continue, aussi ancienne que leur existence, de faire eux-
» mêmes, sous le bon plaisir du roi, les règlements concernant
» l'administration économique, la police et la discipline inté-
» rieure de leurs assemblées », d'oîi ils déduisaient leur droit
« de supplier Sa Majesté de retirer la totalité et chacun des
» articles du règlement enregistré d'autorité en 1767 sans le
» consentement des Etats ». Cette délibération entortillée et
confuse qui n'affirmait le droit souverain du roi que pour le
nier ensuite en réalité, cette proclamation que Fontette regar-
dait comme tendant au bouleversement de la constitution
monarchique et à l'établissement d'un gouvernement répu-
blicain dans ce coin du royaume ('), Ogier et l'évoque de Saint-
{') Lettre à La Noue, 13 mars 1768, Carré, p. 541.
INSTANCES d'oGIER POUR LE RETRAIT DU RÈGLEMENT oOo
Bi'ieuc en étaient réduits à la présenter comme une victoire
décisive, et la citaient comme une réponse écrasante h l'adresse
de ceux qui leur reprochaient d'acheter trop chèrement la
paix ('). Ogier voulait y voir une reconnaissance bien claire
du droit royal de donner des règlements ('), et l'évêquc de
Saint-Brieuc entonnait un champ de triomphe : « Trouvez-
» vous encore, écrivait-il au contrôleur général ('), (pie nous
» achelions la paix aux dépens de l'autorité du roi, dont nous
)) serons toujours les plus zélés défenseurs? A l'ouverture,
» une partie de la noblesse a parlé du droit exclusif des Etals :
» pour la lier, il a fallu employer des termes généraux : sans
» cela, nous n'aurions pas obtenu la délibération du 21 , et ce
» n'est que le 4 que nous avons pu faire naître l'occasion de
» faire expliquer catégoriquement les Etats sur le droit légis-
» latif du roi... ».
En dépit de cet optimisme systématique, ni l'évêque ni
Ogier ne pouvaient au fond se faire d'illusion; ce n'était qu'à
force de sacrifices qu'ils maintenaient cette tranquillité dont
ils étaient si tiers, et ils sentaient parfaitement qu'elle serait
singulièrement compromise le jour où ils seraient obligés
d'opposer un non possumns absolu aux exigences du bastion.
Ce jour approchait, car les réponses de la cour aux représen-
tations des Etals, réponses forcément négatives, allaient arri-
ver. Ogier, beaucoup plus inquiet qu'il ne voulait le dire,
s'efforçait de faire entendre en cour que le règlement était
devenu inutile, qu'on pouvait tout au moins en suspendre
l'exécution jusqu'aux prochains Etats, que le roi ferait bien
de prendre son temps pour examiner les représentations de
l'assemblée et qu'il était fâcheux à tous égards de répondre
précipitamment à des doléances aussi justes. « Je dis justes,
» ajoutait-il naïvement (*), sans les avoir vues, parce qu'il est
(') Le méconlcnleineul des ministres ne se dissimulait pas dans leurs ietli es des
2 mars, 7 mars, 11 mars, etc.
C^) Lettre du 6 mars, H. 372. Cependant Ogier lui-même avoue qu'il a proposé
aux présidents des ordres difîérenis moyens pour avoir une délibération formelle
sur cet objet (il en reconnaît donc l'insuffisance), mais que les principaux de la
commission l'ont prié de ne pas faire une démarche qui inquiéterait une assem-
blée jusqu'à présent tranquille, et qu'il n'a pas cru devoir en exiger davantage sur
un objet qui ne peut faire la matière d'un doute.
(') 6 mars, H. 372.
(♦) Lettre du 10 mars, H. 372.
506 L.V BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
» difficile qu'un ouvrage fait par une nombreuse commission
» l)ien composée et adopté par Tuiianiuiité de trois ordres ne
» présente pas des objets moralement justes «.Mais le minis-
tère fit la sourde oreille et renvoya bientôt les deux preuiiers
cliapitres, modifiés sur certains points conformément aux
représentations de l'assemblée, maintenus conformes sur la
plupart aux dispositions primitives. Il fallut communiquer
cette réponse aux I*]lats le 1 i mars. Elle provoqua une fer-
mentation menaçante et l'évoque de Saint-Brieuc crut pru-
dent de lever hâtivement la séance. Ogier, Roban, Girac se
livrèrent à une propagande désespérée pour calmer les
esprits, représenter que le roi avait tenu compte sur bean-
coup de points des vœux des Etats, que la voie restait d'ail-
leurs toujours ouverte à de nouvelles doléances; ils obtinrent
c^ grand'peine que la nouvelle rédaction fût renvoyée à la
commission pour qu'elle arrêtât les représentations conve-
nables. Saint-Florentin avait compté qu'elle serait reçue avec
autant de reconnaissance que de respect et de soumission (') ;
on en était loin, et on n'avait gagné, en somme, qu'un nou-
veau procès à débattre sur tous les points où les Etats n'avaient
pas eu gain de cause ('''). Les autres articles furent enregistrés
et on suivit la même méthode pour les chapitres III et V,
enregistrés le 18 mars, à l'exception des articles qui ne satis-
faisaient point les Etats.
Le chapitre IV, le [)lus important de tous, puisqu'il conte-
nait les articles relatifs à la réduction de la noblesse, avait
été réservé, ou plutôt le gouvernement, sur les instances réi-
térées d'Ogier, avait résolu de laisser à la noblesse elle-même
le soin de proposer les moyens de parvenir h une réduction
qu'il proclamait d'ailleurs absolument indispensable. Le
18 mars, cette décision dut être signifiée aux Etals. C'était un
adoucissement, mais tout relatif. Prévoyant, malgré la tran-
quillité avec laquelle avait été reçue cette communication,
que la lutte serait rude, Ogier revenait à la charge pour per-
suader le ministère de renoncer à cette amputation : c Nous
f) 11 mars, U. 4G4.
(*) C"6laient naturellement les articles conlcnanl quelque innovation importante :
suppression des tribunes, division de la noblesse en évêchés, fixation des heures
d'ouverture et de clôture, attribution aux coininissaires du roi du droit de juger la
validité des titres, etc.
LN'STANCtS d'oGIER CONTRE LA RÉDLCTIOxN DE LA NORLESSE 507
» avons eu lieu, écrit-il le 19, d'être surpris de l'ordre et du
)) silence avec lesquels nous avons été écoulés... et pendant
» toute l'après-midi et loute la soirée, cette noblesse, assem-
» bléc chez IM. le duc de Rohan et dans ma maison, abattue
» et consternée, n'a paru occupée que des moyens de se con-
» former aux intentions du roi, quoiqu'en répétant souvent...
» qu'ils ne sont pas les maîtres de disposer des droits et des
» prérogatives qu'ils ont reçus de leurs pères...; et ils n'ont
» cessé de nous représenter que si le projet a été de rendre
» leur assemblée décente et tranquille, nous avons été à por-
» tée de reconnaître depuis l'ouverture de cette tenue que ce
» moyen n'est pas nécessaire... ». Tout au moins, il pensait
qu'il serait suffisant de prendre quelques mesures indirectes
pour diminuer l'afiluence des gentilshommes : renouveler la
défense des jeux de hasard, partout, et particulièrement chez
les commissaii-es du roi et chez les présidents des ordres,
moyen assure d'écarter toute une catégorie de gentilshommes
qui, passant au jeu une partie de la nuit, venaient le lende-
main aux Etats la tcte échauffée, souvent aigrie par les pertes
de la veille, pour y porter la mauvaise humeur et le trou-
ble ('); défendre aux présidents des ordres les déjeuners à
nappe mise, ou au moins fixer le nombre des plats; défendre
aux commissaires du roi d'admettre les excuses-aprcs un cer-
tain délai; reculer au besoin à trente ans, au lieu de vingt-
cinq, l'âge requis pour entrer aux Etats; n'y admettre, comme
aux diètes de Suède, que l'ainé de chaque famille noble;
exclure les gentilshommes ne possédant pas au moins 800 ou
1,000 1. de revenu, ou encore les admettre tous, sauf à ne
laisser, une fois le don gratuit accordé, que les 150 ou 200
plus anciens pour délibérer sur les autres affaires du roi et
sur celles de la province. Tous ces procédés écarteraient les
cohues trop nombreuses et cependant irriteraient moins la
noblesse qu'une distinction fondée sur la naissance, qui crée-
rait des querelles et des inimitiés irréconciliables entre les
nobles maintenus et les nobles exclus, et rendrait impossible
toute alliance entre leurs familles. « Si, concluait-il, le Roi
» voulait dans ce moment adopter seulement des moyens de
» police et des lois somptuaires, et suspendre par provision à
(') C'est le duc de Rohan qui parle ainsi (15 mars, H. 372j.
508 LA UIIKTAGNE ET LE DUC d'aIGUILLOiN
» statuer sur les dispositions tle l'art. 3 du chapitre IV, sauf
» ù pourvoir h cotte réduction d'une manière encore plus
» étendue si par la suite il en reconnaissait la nécessité, j'ai
» lieu de croire avec une sorte de certitude que la noblesse,
» intimidée par celte menace toujours subsistante, se condui-
» rait de façon à éviter une réduction (ju'elle redoute ».
Malheureusement pour cette argumentation, en ce moment
même la noblesse, à bout de forces, revenait à son naturel et
se chargeait par sa conduite de démontrer une fois de plus
la nécessité du règlement. Le 21 mars, comme on délibérait
sur le chapitre VI, beaucoup de gentilshommes voulurent
s'opposer à ce que Ton allât plus avant, jusqu'à ce que le roi
eût répondu à leurs observations sur le chapitre IV. Ils ne
l'emportèrent pas et le chapitre VI fut enregistré presque en
totalité, mais la lutte avait été rude et l'évêque de Saint-
Biieuc, écrivant en cour après cette séance orageuse, était
obligé de convenir lui-môme que la lin de la session serait
sans doute tumultueuse. De réduction volontaire de la no-
blesse il ne pouvait plus être question; son dernier mot
avait été qu'il n'était pas possible de rien proposer à cet
égard et que le roi serait supplié de s'en tenir aux termes
de le déclaration du 16 juin 1736. Le 22, la rédaction du
registre occupa les Etats pendant la séance presque entière,
comme aux plus mauvais jours de la session précédente. Puis
l'enregistrement des chapitres VU à XV, presque identiques
aux termes primitifs, souffrit de graves difficultés; on n'en
serait peut être pas sorti sans une ruse d'Ogierqui, le 2o mars,
attira chez lui Bégasson du Roz, le chef des opposants, le
seruionna, finalement lui proposa une promenade, ne le per-
dit pas de vue, et ne le ramena que lorsque l'enregistrement
eut été un fait accompli (') : prouvant ainsi que ces petites
habiletés sournoises, tant reprochées à d'Aiguillon, n'étaient
en réalité qu'une des nécessités de la situation terriblement
difficile où tous les commissaires du roi, quels qu'ils fussent,
étaient placés.
liestait h présenter aux Etats les réponses royales à leurs
itératives représentations; moment d'autant plus difficile à
passer que les esprits s'aigrissaient de plus en plus et que
Cj Lettre du 25 mars, H. 371.
LA NOBLESSE REPOUSSE TOUT PROJET DE RÉDICTION 509
nombre de gentilshommes se reprochaient d'avoir consenti
trop facilement à enregistrer les derniers chapitres avant que
la question de la réduction de la noblesse eût été tranchée (').
De plus, la noblesse avait rédigé un mémoire particulier où,
à propos de quelques articles du chapitre IV, elle s'élevait
dans les termes les plus amers contre d'Aiguillon, contre
les 83, contre le clergé et le tiers. Ogier et d'Agay avaient
inutilement essayé d'en faire rayer ce qu'il contenait de
plus offensant {^)\ l'injui^ieux mémoire avait été envoyé à
Versailles, où il avait produit l'impression la plus défavorable
et la plus pénible (^) : et il venait de parvenir à la connais-
sance du clergé, qui s'en était vivement indigné; h grand'
peine les évêques de Saint-Brieuc et de Vannes avaient-ils
obtenu de leur ordre qu'il attendit jusqu'à latin de l'enregis-
trement du règlement pour réfuter cette attaque; et le bruit
courait même que le clergé n'avait pas attendu si longtemps
pourfairede son côté un mémoire sanglant contre la noblesse.
C'est dans ces circonstances délicates que les Etats entendi-
rent le 27 mars lecture des décisions du roi sur leurs itérali-.
ves représentations et sur la réduction de la noblesse. Sa
Majesté, allant jusqu'à l'extrôme limite de ses concessions,
consentait, à titre provisoire, à ne plus fixer d'époque pour
l'admission dans la noblesse et exigeait seulement la posses-
sion de biens-fonds dans la province, un revenu d'au moins
mille livres, et la qualité de chef de famille, les cadets devenus
chefs de famille par leur mariage devant aussi y avoir entrée.
Si mitigée qu'elle fut, cette réduction parut encore insuppor-
table à la noblesse, qui en refusa l'enregistrement, et il ne
resta plus au gouvernement d'autre moyen que l'emploi de
l'autorité. Les Etats se montrèrent de meilleure composition
pour les autres articles, d'ailleurs souvent modifiés d'après
(') Leltre de d'Agay, 25 mars, H. 371. — Journal de M. de Calan.
(«) D'Agay, 11 mars, H. 372.
(') Sainl-Florenlin à Ogier, 14 mars; à l'évoque de Saint-Brieuc, 20 mars, 0.464.
D'Aiguillon surtout en fut très afTecté. « Vous connaissez sa sensibilité, écrit Mes.
» nard à l'évêque de Saint-Brieuc, (12 mars, H. 371) ; je ne peux vous exprimer à
» quel point de douleur et d'amertume cette lecture l'a conduit, ni vous rendre les
» plaintes et réflexions sur ce qu'il y avait nécessairement un complot entre ses
» ennemis jurés et le premier commissaire pour que des inculpations aussi atroces
» et aussi audacieuses fussent déposées dans les registres... On veut demander
» hautement la suppression de ces articles et satisfaction du commissaire du roi
>> qui les a reçus, envoyés, et peut-être plus, dit-on ».
510 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
leurs représentations ('), et les enregistrèrent pour la plupart.
Le vendredi suint 1" avi'il, les commissaires du roi firent
enregistrer d'autorité les articles restés en souffrance (entre
autres ceux qui portaient suppression des tribunes et abro-
gation de la coutume fâcheuse de laisser destituer les officiers
des Etats par le sutlVage d'un seul ordre) et un arrêt du Conseil
du 30 mars qui contenait les dernières résolutions du roi au
sujet de la réduction de la noblesse. Ils avaient pris des pré-
cautions toutes particulières eu vue de cette séance : ils avaient
négocié à l'avance avec les plus intluents des gentilshommes
et avaient obtenu d'eux que leur ordre restât tranquille : ils
le méritaient bien, car ce jour-là même Ogier lui rendait le
plus grand service qu'il lui eût encore rendu.
Ou se rappelle que le clergé s'était réservé, lorsque l'enre-
gistrement du règlement serait terminé, de réfuter les do-
léances de la noblesse en ce qu'elles avaient d'injurieux pour
lui. II comptait sur la séance du 1'"^ avril pour faire adopter
ce mémoire, déjà tout rédigé ('), et avait le droit d'y compter,
car la clôture était partout annoncée pour le lendemain. Ces
combinaisons furent dérangées par le plus imprévu des coups
de théâtre. Sitôt l'arrêt du conseil mis sur le registre, Ogier
prononça brusquement la clôture, sans attendre les formalités
ordinaires, sans que les ordres lui eussent envoyé comme de
coutume une députation pour l'avertir que leurs affaires
étaient terminées, et à la stupéfaction générale de toute l'as-
sistance, sauf des quelques affidés qu'il avait prévenus et
grâce auxquels il avait pu obtenii' de cette assemblée frémis-
sante un dernier jour de tranquillité. IHiis il se rendit seul
avec un secrétaire, aussi secrètement que possible ('), au
(') Ainsi, par exemple, l'article 5 du chapitre X, qui reconnaissait le droit aux
procureurs généraux syndics de faire opposition devant le roi, mais non pas au
Parlement, fut retiré. Le roi déclarait simplement dans sa réponse qu'il en maiii'
tiendrait l'exécution et annulerait tout ce qui pourrait y être contraire. Il n'y parais-
sait guère, puisqu'il reculait devant l'enregislrement de cet article désagréable.
(') Selon M. de Calan, c'est d'Aiguillon lui-même qui en auiail élé l'auteur. Ce
mémoire (H. 372) fait l'apologie du duc d'.Mguillon et du nouveau parlement,
affirme que le départ du commandant serait pour la Bretagne une perle immense,
que la plus grande partie de la noblesse le pense elle-même, qu'elle le dir.nt, si
ses membres étaient entendus séparément, et il exprime une vive indignation de ce
que le premier commissaire, envoyé pour rétablir et mainlenir l'union entre les
trois ordres, ait eu la complaisance de se charger d'un libelle aussi taux,
(3) Lettre d'Ogier, 2 avril, H. 371.
CLÔTIRE PRÉMATURÉE DE l'aSSEMBLÉE 51 I
greffe des Etats, pour y faire subir au mcmoire de la noblesse
certaine radiations que Saint-Florentin avait expressément
ordonnées ('), ne voulant pas qu'il restât trace d'attaques
aussi déplacées contre le commandant, le clergé et le tiers.
Ainsi fut esquivé un double péril, car le calme de la noblesse
n'eût certainement pas duré si elle avait eu connaissance, en
pleins Etats, des mutilations subies par son œuvre et de la
réplique du clergé.
11 était grand temps que cette tenue prit fin, sans quoi
l'événement risquait fort de donner un rude démenti aux as-
surances optimistes que chaque courrier d'Ogier et de l'évê-
que de Saint-Brieuc apportait à la cour. Un plus long tête-à-
tête du commissaire du roi et de la noblesse eût certainement
amené le conflit, retardé à grand'peine par des complaisances
et des manœuvres de toute sorte. Cependant le bastion pou-
vait se déclarer satisfait des résultats de cette tenue : sïl avait
dû accepter le règlement, il ne l'avait subi toutefois que mo-
difié et gravement altéré dans son article essentiel : il avait
profondément ébranlé le duc d'Aiguillon : il avait ravivé
l'agitation parlementaire, détruit toute confiance dans la
durée de l'état de choses présent, et surtout il avait fourni
des arguments redoutables à ceux (et ils étaient nombreux)
qui soutenaient dans le conseil et à la cour qu'on n'aurait
jamais la paix en Bretagne tant que d'Aiguillon y comman-
derait, et que l'envoi d'un chef populaire et sachant se faire
aimer était le seul moyen d'y pacifier les esprits (^). « De quels
» mal heurs votre province n'est-elle pas encore menacée, disait
» la noblesse dans ses représentations au roi, si ce même chef
» revient y commander avec une puissance sans bornes et de
» nouveaux ressentiments! » Rien n'était plus habile que ce
langage adressé à un gouvernement divisé, affaibli, lassé de
la lutte, et qui devait être nécessairement tenté, en Bretagne
comme ailleurs, de sacrifier, pour avoir la paix, ses plus
signalés et ses plus dévoués défenseurs.
(') Lettre du 29 mars, 0. 464.
('^) C'est ce que l'évêque de Saint-Brieuc répétait à tous les échos. M"^* du Defland
l'entendit un jour, chez M™* d'Aiguillon mère elie-mènïe, raconter toute l'histoire
de la dernière tenue : elle en conclut que l'ordre ne serait jamais rétabli en Bre-
tagne tant que d'Aiguillon y commanderait, et qu'il faudrait y envoyer le duc de
Penthièvre pour tenir les prochains Etats et y rester jusqu'à ce que la paix lût
bica alTcriiiie (Lellro h l'abbé Barthélémy, 11 mars 1768).
512 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
I^c retour dOgier lui digne de son arrivée. Ce ne sont
partout que députalions , harangues, félicitations, expres-
sions d'une reconnaissance délirante (jui se manifeste en prose
et en vers. Lamballe le compare à Plamininus, restaurateur
de la liberté des villes grecques. A Rennes, douze jeunes
fdies vêtues de blanc viennent lui apporter des fleurs, des
rafialchissemcnts, et un mémoire pour le rappel de l'univer-
salité; deux laboureurs lui présentent un mémoire contre la
corvée. La foule amassée crie : Vive le roi, vive Ogier, vive
notre ancien parlement! Le chevalier de la Chalotais lui pré-
sente présidiai, avocats, procureurs, huissiers, perruquiers,
tout le ban et l'arrière-ban de Tarmée parlementaire. Le
bAtonnier Even vient en bel habit de velours déclarer que si
l'ancien Parlement n'est pas rappelé, ils seront tous ruinés et
obligés de quitter la ville. Deux femmes du peuple s'écrient :
« Monseigneur, nous vous demandons le Parlement, car, sans
» lui. nous mourrons de faim ! » (') Ogier fait bon accueil à tout
ce monde, promet ses bons offices, assure qu'il rendra compte
au roi de leurs désirs, et quitte la province, la laissant dans
une fermentation plus grande que jamais, fermentation que
le gentilhomme breton reconnaît, mais qu'il compare *( à celle
que le printemps excite dans la nature, qui la fait sortir de
l'état de mort où les frimas de Ihiver l'avaient réduite, pour
la rendre à une nouvelle vie ». Puis, après avoir si bien tra-
vaillé à ruiner l'autorité du roi en Bretagne, il revient à la
cour où il reçoit du duc de Choiseul un accueil des plus flat-
teurs, et où il recommande vivement au roi, pour leur bonne
conduite pendant les Etals, des hommes comme MM. de
Montmuran, de Guerry, de Pire et de la Fruglaye.
Les ennemis de d'Aiguillon poussèrent un long cri de
triomphe et ouvrirent immédiatement la brèche contre ceux
qui lui étaient attachés. Des bruits circulèrent avec persis-
tance du prochain rappel de l'universalité, du départ de
d'Aiguillon, du retour de M. de la Chalotais, et l'on com-
mença même à parler des réjouissances publiques qu'il fau-
drait faire le jour de sa rentrée triomphale (*). Le Parlement
se sentit ébranlé, et un redoublement de mauvais procédés
{•) Journal du commandeiiieiil, VI, p. 413.
(*) Robien à Cuiiiac, 29 avril 1768.
SITUATION CRITIQUE DU BAILLIAGE 513
put l'avertir du triste sort qui l'attendait. « J'ai vu, raconle
» l'abbé de TronjoUy ('), à la suite des Etats extraordinaires
» de Saint-Brieuc, les personnes qui devaient me marquer la
» plus vive reconnaissance me prouver la plus afTreuse ingra-
» titude : j'ai fait rendre des arrêts dont dépendait la fortune
» de quelques nobles de la province, lesquels suppliant chez
» moi avant l'arrêt m'ont méconnu après avoir réussi : j'ai
» vu le bas palais me refuser les égards dus à mon rp.ng,
» quoique par les rapports des procès je lui aie va.u en moins
» de quatre mois plus de 1,700,000 livres... J'ai vu mes
» amis craignant de me voir et de me parler en public, afin
)) de n'être pas désagréables à leurs concitoyens, mes parents
» me fuir, m'abandonner, et des ecclésiastiques vertueux
» m'approuver en particulier et me blâmer en public, » Si
dans ces circonstances critiques et décourageantes le Parle-
ment osa juger comme il le fit dans l'affaire du poison, il
fallait bien que l'innocence de Clemenceau et l'imposture
de Canon fussent plus claires que le jour, car dans le sein
même de la compagnie les progrès de l'opposition se mani-
festaient par des symptômes évidents. Le 26 avril, après une
séance extraordinairement tumultueuse où, si l'on en croit
le gentilhomme breton on n'entendait que les B... et les F...
retentir sur toutes les lèvres, il ne se trouva que deux voix de
majorité (16 contre 14) pour rejeter une proposition de de-
mander au roi le rappel de l'universalité : il ne s'en serait
pas trouvé si M. de Trévéïirégat n'était accouru de Paris et
M. de Quéhillac de Redon. Saint-Florentin eut beau prévenir
la compagnie que de nouvelles démarches seraient inutiles et
ne pourraient que déplaire à Sa Majesté, l'affaire fut reprise
quinze jours plus tard, et il y eut cette fois, tant les amis du
bastion avaient énergiquement travaillé, 22 voix pour écrire,
contre 13 pour ne pas le faire. La majorité comptait, il est vrai,
un certain nombre de membres qui ne s'y étaient joints que
pour provoquer de la part du roi une assurance de sa résolu-
tion irrévocable de ne jamais rappeler les exilés (") : mais ces
démarches n'en faisaient pas moins un effet déplorable et four-
(>) H. 438.
(*) Ainsi Desnos des Fossés, de la Brelesclie, de la Bourbansais, de Brilhac, de
Kéranroy, des Cogncls, de Tronjolly, furent cette fois de l'avis d'écrire : personne
cependant ne redoutait plus qu'eux le rappel de l'universalité.
dWiguillon. 33
314 LA bretagm; et lk duc d'aiguillon
Hissaient des arguments à tous ceux qui avaient intérêt à faire
croire au prochain retour de l'universalité.
Aussi le parti de la grève générale l'emportait-il de plus
en plus dans le bas palais. Les huissiers s'abstenaient de
toutes fonctions et ne faisaient que rire d'un arrêt (14= mars)
par lequel la cour leur enjoignait d'être plus exacts à obser-
ver leur règlement de 1078. Les procureurs imitaient leur
inaction : le Parlement fit comparaître devant lui leur syndic
Faverot, qu'ils avaient élu en remplacement de Desnos,
parce que celui-ci avait refusé de se prêter aux volontés de
son corps lors du passage d'Ogier, et quatre autres membres
de la communauté, les semon(;a, cassa plusieurs de leurs
délibérations, et enjoignit à l'un des leurs, Gédouin, trop
strict observateur de la consigne de ne rien faire, d'occuper
pour le compte d'une certaine dame de la Botinière, plai-
deuse endurcie, qui aimait encore mieux plaider, même de-
vant le bailliage d'Aiguillon, que de renoncer à son plaisir
favori et qui ne trouvait point de procureur pour lui prêter
son ministère. Cette lutte à coups d'arrêts, de mémoires, de
requêtes, se prolongea plusieurs mois sans résultat bien sen-
sible : il aurait fallu, pour mettre les procureurs à la raison,
en supprimer une trentaine, donner une punition exemplaire,
comme le demandait Le Prestre, à ceux d'entre eux qui- ap-
portaient à Versailles les requêtes et protestations de la com-
munauté, liquider les offices des conseillers démis, et prouver
par des actes l'inébranlable résolution où l'on était de main-
tenir quand même le Parlement nouveau : et le ministère
était bien loin de suivre une semblable politique.
La foudre commen(;ait même à tomber sur les serviteurs
les plus dévoués du commandant, et, comme il était naturel,
le plus en vue de tous et le plus détesté fut frappé le premier.
On a déjà deviné qu'il s'agit d'Audouard. Il fut brutalement
destitué par d'Agay de sa place de subdélégué, le 20 avril
17()8, sous prétexte qu'il aurait, pendant les Etats, ouvert un
paquet adressé par l'intendant à un de ses secrétaires et con-
tenant les représentations de l'ordre de la noblesse, qu'il
aurait comnuniiquées aussitôt à Le Prestre et à Fontelte (').
(') La correspuiuliinco de M. de Fontclle ne menlionne pas ce fait. En le suppo-
sant exact et en jugeant aussi sévcrementqu'on le voudra l'indiscrétion d'Audouard,
DÉMISSION DE d'aIGUILLOX 515
Audouard demanda un mois de délai pour terminer les
afi'aires courantes et pallier aux yeux de ses collègues la honte
de cette révocation. Non seulement cette grâce lui fut refusée,
mais encore le suisse qui gardait la porte de l'intendance eut
ordre de ne plus l'y laisser entrer (*). Aussitôt une foule d'en-
nemis surgit contre cet homme, devant qui, selon le pamphlé-
taire, chacun tremblait et dont personne n'osait se plaindre.
Les officiers de la milice bourgeoise écrivirent le 13 mai au
duc de Penthièvre pour solliciter sa destitution : quatre jours
plus tard, il fut proposé à la commission intermédiaire de
nommer un autre correspondant. Ces deux démarches n'eu-
rent, il est vrai, aucun succès (^), mais il était déjà fort grave
qu'elles eussent été tentées. Rien ne prouvait plus clairement
l'affaiblissement du crédit de d'Aiguillon, Nul frein mainte-
tenant ne pouvait plus arrêter ses ennemis, et, quant h ses
amis, la certitude de la défaite devait nécessairement de plus
en plus en diminuer le nombre et décourager leur zèle.
D'Aiguillon le comprit facilement. Les derniers incidents
démontraient clairement que l'opposition bretonne était plus
compacte, plus ardente que jamais, et qu'il fallait moins que
jamais compter sur le ministère. Les prochains Etats, s'ils
étaient tenus par lui, semblaient devoir être intraitables.
Depuis longtemps déjà il demandait comme une grâce d'être
relevé de fonctions aussi pénibles; et il ne fit sans doute que
répéter en 1768 ce qu'il avait déjà dit en 1760, 1762 et depuis.
Mais deux circonstances nouvelles firent que ce langage fut
alors entendu: ses ennemis le jugèrent assez compromis pour
que son maintien en Bretagne ne leur fût plus nécessaire : les
autres ministres, qui avaient cru entrevoir la possibilité de
mettre fin, par un changement de personnes, à des troubles
dont ils étaient fatigués et inquiets, le jugeaient de leur côté
ne doit-on pas juger plus sévèremeut encore la conduite de 1 intendant qui se fai-
sait ainsi le porte -parole des ennemis de l'autorité royale"?
(') Audouard à d'Agay, Carré, p. 553.
(-) Le gouvernement continuait à rendre pleine justice à Audouard, tout en
n'osant gère le proléger. « Il ne m'est jamais revenu que de bons témoignages du
» sieur Audouard, écrit Saint-Florentin à Penthièvre, le 15 juin (0. 464). J'ignore
•> quelles sont les raisons qui ont pu déterminer d'Agay à lui ôter sa subdélégation
» mais je sais que les différents ordres qu'il a été chargé de faire exécuter dans ces
» derniers temps lui ont attiré beaucoup d'ennemis auxquels on paraîtrait le sacri-
» fier s'il était privé de toutes ses places. Le zèle et l'intelligence avec lesquels il
» s'est conduit paraissent devoir le mettre à couvert d'une pareille mortification ».
516 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
assez compromis pour que son maintien fût dangereux. Lors-
que, en août 1708, crAiguillon envoya sa démission de son
commandement de Bretagne, sa détermination se trouva ainsi
satisfaire et lui-même et ses adversaires et Saint-Florentin (').
C'est en Bretagne que cette retraite de d'Aiguillon causa le
plus de regrets. Il y avait de chauds amis, gravement com-
promis pour sa cause. Sa retraite les laissait exposés sans
défense aux vengeances d'un parti implacable dans ses haines.
La troisième lettre du gentilhomme breton dépeint, à cette
foudroyante nouvelle, les Audouard, les Minihy, les Raudin,
les Anneix, les Bourdelière, pâles, les yeux hagards, accu-
sant le ciel et la terre : M™*^ de Saint-Luc tombant évanouie
et sans connaissance : la vieille présidente de Francheville
parcourant ses appartements, tenant d'une main la lettre
fatale, de l'autre un mouchoir qu'elle arrose de ses larmes et
poussant des hurlements épouvantables : les ci-devant assez
politiques pour affecter rindiderence en public, et dévorant
en secret la fureur et la rage dont leur âme était remplie,
tandis que le peuple faisait éclater son allégresse. Le fait
est que son départ allait mettre dans une situation singuliè-
rement difficile quiconque avait consenti à servir sa politique.
« Nous souhaitons, écrit l'évêque de Rennes à Mesnard le
» 10 septembre, que la démission du duc d'Aiguillon, protec-
» teur déclaré de tous les sujets fidèles et zélés pour le bien,
» n'apporte pas de plus grands préjudices aux intérêts du roi :
» mais nous ne pouvons vous dissimuler que la fermentation
» des esprits depuis cette époque est si grande, et la persé-
» cution si déclarée entre tous ceux qui se sont montrés invio-
» lablement attachés au service du roi et de la province, que
» plusieurs n'envisagent plus d'autre parti à prendre que
» d'abdiquer aussitôt qu'ils le pourront toute connaissance
(1) Les libelles eux-mêmes présentent sa démission comme volontaire, tout en
insistant sur ce fait qu'elle lui a été imposée par la gravité des circonstances. La
troisième lettre du gentilhomme breton le fait parler « du parti forcé qu'il a pris
de donner sa démission, sa position étant intenable dans les circonstances. » Dans
une lettre du 11 juillet (Cf. p. 3), d'Aiguillon afllrme bien nettement son intention
de ne plus revenir en Bretagne : <> Je suis toujours, dit il, avocat consullant, et
» compte bien fort que je ne serai plus autre chose. C'est le meilleur rcMe à jouer
» dans la circonstance présente. SI les partis déterminés ne réussissent point, c'est
» toujours la faute de l'exécuteur, on rejette tout sur lui, et pendant qu'il se tue, on
» est tranquille, on dort et on va à l'Opéra ». (Bib. de Nantes, ms. 672, pièce 4).
DÉMISSION DE d'aIGLILLON 517
» des affaires publiques ». Ce jour devait venir en cfl'et, mais
moins vite que lévèque ne le pensait peut-être. Le départ de
d'Aiguillon n'était pas une disgrâce et il exerçait encore à
Versailles assez d'influence, non pour inspirer au ministère
la fermeté nécessaire, mais pour retarder quelque temps
encore l'heure des irréparables faiblesses. Il conservait la
lieutenance générale du comté nantais, il avait donc toujours
un certain rôle à jouer en Bretagne, et était tenu au courant
des affaires de la province par les amis et correspondants
qu'il y avait laissés. Les libelles affectèrent même de préten-
dre que son pouvoir, pour être dissimulé, n'en serait que plus
étendu et plus redoutable, et on publia de prétendues let-
tres de lui, fabriquées ou altérées par des mains aussi perfi-
des qu'habiles, où sa résolution d'intriguer s'exprimait de la
manière la moins détournée (^). On ne considérait donc pas
la lutte comme terminée : elle ne pouvait l'être au gré des
ennemis de d'Aiguillon, que le jour où ils auraient détruit son
Parlement, chassé ses amis, et tiré de lui une vengeance écla-
tante dont ils pouvaient commencer à entrevoir la possibilité.
{}) « J'ai, comme vous savez, un très grand nombre d'amis dans l'Eglise, fait-
» on dire àd'Aigullion dans des lettres adressées à M. de Villeblanche et àLePreslre
» de (Ihâteaugiron, prêts à tout entreprendre pour mes intérêts... Le tiers mefournit
>' aussi des créatures, et j'espère par leur moyen l)raver la noblesse, où j'ai encore
» des partisans qui ne sont pasoisifs....et nous pourrons achever de lui ôter jusqu'à
» l'ombre de liberté que lui laisse le règlement qu'elle a déjà accepté en partie ».
Avec une noirceur extrême, on cherchait à tirer parti du mécontentement que
d'Aiguillon ne pouvait pas ne pas avoir des ministres pour le brouiller avec eux,
et notamment avec son oncle. On répandit le bruit que ses émissaires devaient
demander aux prochains Etats le changement du secrétaire d'Etat de la province,
et on affecta de plaider chaleureusement la cause de ce ministre contre lequel on
n'avait pas eu auparavant assez d'injures. « Une pareille démarche n'est pas dans
» le cœur des Bretons, dit la Réponse inslnictive : elle ne peut exister que dans le
» désir et la volonté de d'Aiguillon. Cet homme que les liens du sang et de la
» reconnaissance ne sont pas capables de retenir ne cherche qu'à mettre le feu par-
» tout: il sacrifierait parents, amis, il se sacrifierait peut-être lui-même, pour venir
» à bout de ses projets. Si la province de Bretagne a eu le chagrin de voir émaner
» du ministère des ordres durs et rigoureux, une expérience de bien des années l'a
» convaincu que le ministre avait été trompé.... Dès qu'il sera désabusé des
» impressions désavantageuses qu'on lui avait données et qu'il cessera d'être
» séduit, (elle a lieu de croire) qu'il lui rendra la tranquillité et sera le premier à
» lui procurer les avantages et les douceurs que mérite une province fidèle ».
CHAPITRE XVI
DU MOIS d'aQÛT 1708 AU RAPPEL DE l'uNIVERSALITÉ
Les changements ministériels (]ui eu ce moment même
avaient lieu à Versailles prouvèrent que d'Aiguillon avait vu
juste, en quittant un commandement où il ne pouvait plus
espérer être soutenu. Le 15 septembre 1768 fut nommé chan-
celier M. de Maupeou, alors tout livré aux Ghoiseul. Quinze
jours plus tard, le contrôle général des finances était enlevé à
M. de Laverdy et passait à Maynon d'Invault, autre créature
du tout-puissant ministre de la guerre ('). Tout faisait présa-
ger une prochaine victoire des amis de M. de la Chalotais.
Le bailliage d'Aiguillon a survécu cependant près d'un an
au départ de son fondateur et protecteur, mais cette dernière
période de son existence ne devait plus être qu'une longue
agonie. 11 ne put réussir en 1768 à constituer sa chambre
des vacations : il ne se trouva que six magistrats pour y ve-
nir, alors que le nombre de huit était exigé, et ces six magis-
trats se retirèrent dans leurs terres, leur petit nombre les
empêchant de rendre aucun service (-). Saint-Florentin lui
adressa une assez forte semonce pour cette abstention évi-
demment calculée; il remarquait que le Parlement en avait
fourni une l'année précédente, alors qu'il était moins nom-
breux, qu'il en avait fourni au xvi^ siècle, alors qu'il compre-
nait presque moitié moins d'officiers, et il reprochait, spécia-
lement au président de Montbourcher, de tenir un langage qui
autorisait les mauvais propos et ébranlait la confiance (^).
Mais le ministre lui-même était coupable tout le premier : il
ne sévissait pas contre les procureurs insolents, il ne faisait
pas liquider les charges des démis, il défendait de procéder à
(•) La reine Marie Leczinska ôlait morte le 25 juin 1768. Il n'est pas impossible
que cet événement ait exercé aussi quelque influence sur la détermination de d'Ai-
guillon. Il le privait d'une protection peu puissante, mais assurée. M™« d'Aiguillon
était favorite de la reine, et elle eut quelquefois chez elle l'occasion d'entretenir le
roi des affaires de Bretagne. (La Noue à Fontette, 29 sept. 1767, Carré, p. 498).
(*) Lettre du président de Montbourcher, 21 septembre 1768, H. 365.
(') Lettre du 26 septembre, 0. 464.
LE PARLEMENT DEMANDE LE RAPPEL DE LUMVERSALITÉ 319
l'exécution de la sentence rendue contre les Moreau ('), parce
que le chancelier se réservait de prononcer, après mûr exa-
men, sur leur requête en cassation, et il abandonnait Au-
douard aux fureurs de l'opposition. Celle-ci était revenue à la
charge contre lui et, sur de nouvelles plaintes du bureau ser-
vant de la communauté de Rennes et des ofticiers de la milice
bourgeoise {-), avait obtenu par surprise un vote de la com-
mission intermédiaire qui le destituait de ses fonctions de
correspondant (6 septembre) ('*). Ce vote irrégulier fut cassé
par un arrêt du conseil (7 novembre), mais Saint-Florentin,
fatigué des all'aires d'Audouard, ne voulant pas se mêler « des
contestations qu'il avait avec son corps », ne tarda pas à l'in-
viter à donner sa démission de tous ses emplois et à venir ;\
Paris, avec promesse d'une indemnité proportionnée (*),
Comment s'étonner dans ces circonstances que le décou-
ragement s'emparât de plus en plus des bons serviteurs? Com-
ment s'étonner que nombre de gens voulussent se ménager
un retour auprès du parti qui allait vaincre? A la rentrée, le
13 novembre, 20 voix contre 13 décidèrent d'écrire de
nouveau au roi pour le rappel de l'universalité ; on lui décla-
rait que sans l'espoir du prochain retour de collègues regrettés
on n'aurait pu résister à l'excès du travail et des dégoûts de
toute espèce, que la province était déchirée par la discorde
et la division, que le rétablissement du Parlement dans son
ancien état était le seul remède à tant de maux. Le chancelier,
le duc de Duras, qui venait d'être nommé au commandement
(•) Lettre du 6 novembre à Le Prestre, 0. 464.
(*) Il aurait été, d'après ce factum, violent et brutal, traitant les gens de b .. et
de j. f... ; il aurait forcé des ouvriers à travailler gratis pour lui, confié l'adminis-
tration du corps de garde à un vil artisan, son espion, etc., etc.
(') Ce vote fut émis dans les conditions les plus irrégulières, et à la faveur de
l'absence de la plupart des membres du tiers et du clergé. Il fut l'œuvre de six
commissaires de la noblesse, MM. de la Saudraye, de Rosnyvinen, du Plessis du
Tiercent, Desgrées du Lou, de Keryvon, de Vauféricr, et d'un commissaire du tiers.
Bureau, contre l'opposition opiniâtre de l'abbé Fournier, de l'abbé de Cornulier
et de Richard de la Bourdelière.
(*) Cette promesse ne fut pas tenue. Les appointements d'Audouard montaient
en tout à 6,000 livres; il n'eut qu'une gratification de 2,000 livres par an, en atten-
dant qu'on lui donnât un emploi, dont le contrôleur général le déclarait (lettre de
Saint-Florentin au duc de Penthièvre, 2 juin 1769, 0. 465), indigne par sa con-
duite. En 1770, d'Aiguillon en était encore à solliciter l'élévation de son indem-
nité au chiffre de 6,000 livres et la promesse du premier emploi de pareille valeur
qui vaquerait dans les fermes du roi (Mémoire pour Audouard, H. 535).
520 L\ BRliTAGNI': KT LK DIÎC d'aIGUILLON
de la province, reçurent des lettres semblables. N'ayant pas
reçu de réponse, le Parlement revint k la charge le 3 décem-
bre en termes plus forts et représenta au roi que la crainte
de porter la douleur dans son cœur lui avait fait adoucir le
tableau des malheurs de ha province et l'empêchait encore
d'en développer toute l'étendue. Qu'on juge de l'effet produit
sur les esprits par ces symptômes réitérés de la fragihté du
nouvel ordre de choses! Le Prestre de Chàteaugiron, le plus
inaccessible de tous soit k la séduction, soit à la peur, était
lui-même désespéré et cherchait inutilement à inspirer autour
de lui une confiance qu'il n'avait plus : les avertissements pro-
phétiques que sans se lasser il adressait au gouvernement
restaient inutiles : celui-ci laissait sans mot dire insulter,
chansonner, déshonorer tous ceux qui l'avaient servi. Gault,
vilipendé pour le rôle qu'il avait joué dans l'affaire du poison
et dans celle des assemblées, prévoyait le moment où il allait
être obligé de quitter son état et sa patrie. Anneix et La Bour-
delière, les deux seuls avocats qui eussent continué à suivre
les audiences depuis la Saint-Martin, expiaient leur fidélité au
duc d'Aiguillon par toutes les avanies possibles et se voyaient
refuser des lettres d'agrégation pour les prochains Etats,
sans pouvoir se faire écouter du commandant qui les renvoyait
au gouverneur, ni du gouverneur qui les renvoyait au
commandant ; les procureurs Minihy et Doré éprouvaient
tous les désagréments que la méchanceté pouvait imaginer.
L'opposition, au contraire, s'enhardissait de plus en plus,
entraînait tous les corps, multipliait les libelles, réveillait
d'anciennes colères en faisant imprimer et répandre, malgré
tous les efforts du gouvernement, l'histoire commentée à sa
façon du procès de M. de la Chalotais et de ses co-accusés ('),
et se préparait à mobiliser toutes ses troupes pour le jour
prochain où le nouveau commandant allait faire son entrée
en Bretagne pour la tenue des Etats.
Emmanuel- Félicité de Durfort, duc de Duras, pair de
France, né le 19 décembre 1715, lieutenant général en 1748,
ambassadeur à Madrid de 1752 à 1755, tenait, lui aussi, à la
noblesse bretonne par sa femme, née de Coëtquen, et appa-
rentée, entre autres familles, à M. du Bourgblanc. 11 n'avait
(>) Saint-Florentin à Sartine, 7 nov. 1768, 0. 464. En décembre 1768 un arrêt du
conseil prononça très inutilement la suppression de ce recueil.
RÉCEPTION EMTHOUSIASTE DU DUC DE 'DURAS 521
pas besoin d'ailleurs d'invoquer les liens qui l'attachaient à
la Bretagne pour faciliter sa tâche; étant le successeur de
d'Aiguillon, il était, de prime abord, l'idole de ses futurs
administrés. Le gagner par toutes sortes de démonstrations
d'affection; semer des fleurs sous ses pas; s'étudier à lui faci-
liter la besogne autant qu'on avait pris soin de la rendre
impossible à d'Aiguillon, à condition, bien entendu, de ne lui
laisser que les apparences de l'autorité et d'en garder pour
soi les bénéfices: telle était la tactique qui, ayant si bien réussi
à l'égard du président Ogier, devait naturellement être em-
ployée aussi envers le nouveau commandant. Il est convenu
qu'on lui fera fête, qu'on l'acclamera comme le libérateur de
la Bretagne, comme l'homme choisi par la bonté du roi pour
rendre à une province infortunée l'union, le calme, la félicité
et le plus grand des biens, l'amour d'un prince qu'elle n'a
jamais cessé de chérir. Tous les corps s'apprêtent à tenir ce
langage; les orateurs officiels préparent leurs harangues, les
faiseurs de mémoires taillent leurs plumes, les poètes invo-
quent la muse (') : c'est au bruit des vivats et des acclamations,
(') Citons seulement comme échantillon de cette verve poétique la chanson qu'on
chantait à Saint-Brieuc lors de l'entrée du duc de Duras :
Quel tintamarre et quel tumulte!
Quels cris perçants, quels chants joyeux!
A qui rend-on ce nouveau culte?
Quel est ce nouveau fils des dieux?
C'est l'envoyé de notre Prince,
C'est notre nouveau commandant, reli, relan
Si désiré dans la province
Ran tan plan, tambour battant.
Ces vifs transports de notre zèle
Diront à la postérité
Combien chez le Breton fidèle
Duras est un nom respecté.
Quel plus flatteur panégyrique
Pour notre nouveau commandant, reli, relan
Que cette allégresse publique
Ran tan plan, tambour battant.
L'opulence dans notre ville
Reparaîtra par ses bienfaits ;
Nous goûterons dans cet asile
Les fruils de la plus douce paix.
Jurons tous de l'aimer sans cesse ;
Le cœur est un petit présent, reli, relan
Mais c'est toute notre richesse
Ran tan plan, tambour battant.
522 F.\ iinKTAd.NK i:t lk di c d'aiguilloîv
au milieu d'innombrables panégyriques en prose et en vers,
que le duc de Duras va faire son entrée dans la province.
Défense lui a été faite de recevoir, défense a été faite de
lui envoyer d'autres députations que celles qui sont de tradi-
tion; mais, de part et d'autre, on s'inquiète peu de mécon-
tenter Saint Florentin. Hévin et du Sel des Monts, qui sont
accourus à sa rencontre à Vitré et qui le devancent ii Rennes,
l)ul)licnt qu'il écoutera chacun avec plaisir, et Duras, de son
côté, a soin, sous prétexte des difficultés de la route, de retar-
der le moment de son passage, primitivement fixé à une heure
très matinale. Aussi, dès la première apparition du cortège,
y a-t-il une foule innombrable, accourue jusque chez Le
Grand, greffier du présidial, où un déjeuner a été préparé
])our les notabilités du parti. Le présidial, iNL de Coniac en
tête, les avocats, les procureurs, les huissiers, les juges de
police, les officiers de la milice bourgeoise, les étudiants en
droit (') s'y sont donné rendez-vous. Les honneurs de la jour-
née furent pour M. de Coniac auquel une lettre assez sévère
de Saint-Florentin (6 nov.) venait d'apprendre qu'il était
compromis en haut lieu, et qui avait enfin compris l'impossi-
bilité de retarder davantage une évolution depuis quelque
temps méditée. Il réussit h étonner la Bretagne entière par
son ingratitude, comme à la charmer par son éloquence. A
la stupéfaction générale, il adressa au duc de Duras un des
discours les plus véhéments qui aient jamais été prononcés
contre d'xAiguillon : « Nos maux, dit-il, sont parvenus à leur
» comble par des actes de pouvoir trop souvent répétés...
» qui tendent à anéantir l'heureux accord de l'autorité et de
» l'obéissance et à faire succéder l'empire de la crainte à
» celui que les bontés du roi et notre amour pour sa personne
» sacrée doivent toujours obtenir sur nos cœurs et nos volon-
» tés... Les Bretons ne craignent ni les exils ni les cachots,
» ils craignent uniquement de déplaire à leur souverain. Ils
» voient avec douleur que pour le maintien de l'autorité on
(') Cependant le prévôt des étudiants en droit, Duporial, fils du maire de Tré-
guier, un partisan déclaré du duc d'.\iguillon, refusa d'aller haranguer le duc de
Duras. On fil ces vers sur son compte :
Excusez-moi, Messieurs, de mon entête ,
De refuser de faire au duc un compli i '
Le Prestre le défend et comment passer (
Bon chien chasse de race et mon père est Jean f '
SALM-FLORElNTJiN SE LASSE DE SOUTENIR LE PARLEMENT 523
» perpétue les troubles de cette province, que l'on sème la
» division entre tous les citoyens, que l'obéissance se trouve
» placée en opposition avec les lois et les constitutions les
» plus respectables. Ils voient avec douleur les esprits s'aigrir
» par les punitions et les plaintes qu'elles occasionnent for-
» mer de nouveaux délits. Réunir les hommes pour se haïr,
» pour se craindre, établir entre eux l'inimitié, la défiance,
» ce n'est faire ni leur bonheur ni celui du souverain, c'est
» déchirer la société, c'est en bannir les vertus sociales; la
» force de l'autorité doit-elle donc naître de la discorde éta-
» blie entre les sujets?». On applaudit k outrance ce langage
inattendu et tout le monde de s'ébranler à la suite de Duras
jusqu'à la place Sainte-Anne où il doit changer de chevaux.
Là, devant une foule plus épaisse encore, Even, bâtonnier
des avocats, Boudicr, syndic des procureurs au Parlement,
Vaubruan le Masson, syndic des procureurs au présidial,
Bienassis, premier des huissiers du Parlement, Fitty, doyen
des échevins du bureau servant, Guichard, juge de police.
Gazon, le plus ancien officier de la milice bourgeoise, se suc-
cèdent à la portière du carrosse et débitent chacun leur com-
pliment, où le rappel de l'universalité, bien entendu, n'est
pas oublié; puis la femme de Deslongrais le Masson, suivie
de trois autres femmes de procureurs, fend la foule et pro-
nonce un long discours où il est dit et répété que tout ce
peuple immense meurt de faim à cause de l'absence du Par-
lement. Pendant ce débordement d'éloquence, le canon est
tiré par ordonnance des juges de police, le tocsin se fait
entendre et l'horloge de la ville est détraquée (8 déc. 1768 (').
Saint-Florentin, en apprenant ces événements, se borna à
exprimer à d'Agay et à Duras des regrets qui étaient à peine
des reproches et fit entendre au Parlement qu'il ne devait
compter que sur lui-même pour venger sa majesté outragée.
« Quant aux entreprises faites par le siège de police, écrivit-
» il à Le Prestre, et à la désobéissance des écoliers à vos
» ordres, je ne vois pas pourquoi le Parlement n'en prendrait
)) pas connaissance, ni quelle crainte vous devez avoir de
» demandes en cassation qui ne manqueraient pas d'être
» rejetées dès qu'elles seraient mal fondées ». Encouragés
(') Rapport de-Le Minihy, H. 633; lettre de Rennes du 9 déc, H. 369.
521 LA ItllKTAGÎSK KT I.K 1)1 C DAIGl ILLO.N
par celte mollesse ('), les llennais poursuivirent Duras de
leurs compliments et de leurs doléances jusqu'à Saint-Brieuc,
où les Etals devaient être encore réunis, et des députations
des procureurs, des avocats et des juges de police ne tardè-
rent pas à affluer dans cette ville, faisant des extrémités aux-
(juelles était réduite la ville de Rennes, de sa misère, de sa
dépopulation, de sou afflictiou, les descriptions les plus patlié-
li(jues cl les plus exagérées ('^).
Le but du gouvernement, dans l'assemblée qui allait s'ou-
vrir, était d'imposer l'exéculion du règlement et d'obtenir
l'accession de la noblesse aux délibérations prises sans elle à
la fm des Etats de 1766. On comptait l'amener à ce sacrifice
en ne lui défendant pas d'adresser des mémoires sur l'admi-
nistration de la justice en Bretagne, sous la condition que
ces mémoires ne continssent pas de personnalités et que
l'expédition des affaires n'en fût point retardée. On se réser-
vait de suspendre la réponse du roi jusqu'à ce que les affai-
res les plus importantes fussent terminées, et alors on signi-
fierait cette réponse « qui ne pourrait que confirmer ce que
Sa Majesté a mainte fois déclaré de ses intentions » (^).
Quant à la province, elle entendait, au contraire, empêcher
l'exécution du règlement, exclure M. de Cargouët, contrain-
dre le gouvernement au rappel de l'universalité. Ses batte-
ries étaient déjà toutes dressées. Plusieurs communautés
violèrent, dans la désignation de leurs députés aux Etats,
l'arrêt du H juin 1763 (*); celle de Rennes, en élisant pour
député Lemoine, affecta en même temps d'écrire sur ses bul-
letins le nom de son maire, Hévin, alors sous le coup d'une
(') Il n'y eut d'exccplion que pour Ilévin, qui fut mandé en cour pour rendre
compte de sa conduite; en cas de refus de sa part, il devait être conduit au Mont-
Sainl-Micliel. Il ne vint pas et se déroba aux recherches des cavaliers de la maré-
chaussée. (Lettres de Saint-FIorenlin, 11 et 13déc. 1768, 0. 464).
(2) Les rapports de Raudin donnent à ces allégations un démenti catégorique.
" Jamais, écrit-il le 5 fév. 1769, il ne s'y est donné autant de bals et de repas
» Les traiteurs, les marchandes de modes, les coiffeuses, ne peuvent suffire à tout
» ce qu'on leur commande et tout se vend aux marchés aux plus hauts prix. » Il n'y
avait que le bas palais qui fût misérable, et il l'était par sa faute.
(■*) Instruction secrète pour les Etats de 1768, H. 374.
(*) Saint Florentin laissa faire. Il écrivait à l'évêque de Saint-Brieuc (15 déc,
0. 464) : <■ Je pense comme vous que tant que l'arrêt du conseil subsistera, il doit
» ôtre exécuté. Mais ne serait-il pas à craindre qu'en voulant actuellement enpres-
» ser l'exécution, cela n'allum.àt du feu dans les Etats et ne leur donnât l'idée d'en
» demander la révocation? >i
OUVERTURE DES ÉTATS ORDINAIRES DE 1768 525
interdiction; elle nomma une commission de douze membres
pour rester en relation avec son député pendant toute la ses-
sion ('). Les gentilshommes rassemblés à Saint-Brieuc, parmi
lesquels un grand nombre de cadets exclus par l'arrêt du
30 mars 1768, ne parlaient de rien moins que d'empêcher la
tenue jusqu'à ce que l'arrêt du conseil fût révisé, et de
remettre en question le règlement tout entier, consenti, sui-
vant eux, par une assemblée sans pouvoirs. Sans doute
MM. de Pire, de Guerry et les leurs conseillaient le calme,
la modération, l'union entre les ordres, recommandaient de
ménager le nouveau commandant, de gagner la bienveillance
de d'Agay et de Saint-Florentin (^) qui avaient déjà rendu à
la province de grands services et qui pouvaient lui en rendre
encore; mais il était à craindre que ces conseils de prudence
ne fussent pas entendus de cette noblesse impétueuse, et exas-
pérée de voir que sa sagesse aux petits Etats ne l'avait pas
débarrassée, comme on le lui avait promis, de cet odieux
règlement. Bien des gentilshommes étaient prêts à renoncer
à demander le rappel, pourvu que le gouvernement renonçât
de son côté à maintenir l'arrêt du conseil, et la tactique indi-
quée par les chefs du parti parlementaire n'avait rien qui dût
leur plaire. C'était là la principale difficulté qu'eût rencontrée
Ogier; elle se posait encore devant Duras et lui aussi put
craindre de voir les Etats aussitôt séparés que réunis.
De fait, ses débuts furent laborieux et pénibles. Le jour de
l'ouverture, 12 décembre 1768, on eut grand'peine à obtenir
de la noblesse qu'elle envoyât aux commissaires du roi la dépu-
tation d'usage pour les avertir de la réunion des Etats ; elle
ne voulait rien faire que l'arrêt du conseil ne fût retiré, et
soutenait quejusque-là elle n'existait point. L'évêque de Saint-
Brieuc la décida enfin à envoyer sa députation, qu'elle ne
composa que de gentilshommes tombant sous le coup de
l'arrêt du 30 mars. Duras fit alors son entrée et prononça un
discours qui était une première capitulation : il annonça que
(1) Cette délibération illégale fut cassée; mais la communauté de Rennes en
reprit une à peu près semblable le 8 décembre et Saint-Florentin n'osa pas insister.
(*) « Ne pas imputer les malheurs passés à M. de Saint-Florentin, disait une
» pièce (H. 633) qui fut répandue à profusion en Bretagne avant les Etats de 1768 ;
» cette conduite est d'autant plus nécessaire à tenir qu'il est certain que lesdisposi-
» tions de ce minisire tendent à la doucenr cl à la paix de la province »
526 L\ BRIÎTAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
le roi avait résolu d'ajourner l'impression du règlement, vou-
lant juger, dans le cours de la tenue, s'il ne serait pas h pro-
pos d'ajouter ou de modifier certaines dispositions. Mais ce
n'était pas une surséance, c'était un retrait pur et simple que
l'on voulait : les commissaires du roi sortis, la séance devint
tumultueuse, et l'évêque de Saint-Brieuc écrivait que, si cela
devait continuer huit jours, il n'y saurait résister.
Ce fut seulement le 17 décembre, après cinq jours d'une
propagande désespérée, que le parti du travail l'emporta déci-
dément sur celui de l'inaction, et que l'existence de l'assem-
blée fut par conséquent assurée. Duras avait dû pour cela céder
sur l'arrêt du 30 mars, laisser inscrire tous les gentilhommes
présents, sans distinction, sur la liste de la noblesse, et pro-
mettre d'envoyer un courrier extraordinaire pour porter les
réclamations des Etats contre l'arrêt de réduction. Beaucoup
plus inquiet jusque-là qu'il n'avait voulu le paraître, Duras
chanta désormais les louanges de cette noblesse, si zélée, si
fidèle, si calomniée par l'administration précédente, si facile à
conduire et qu'il est si inutile d'affliger et d'irriter par une
injuste réduction : « Il n'y aura jamais davantage de gentils-
» hommes, puisqu'ils sont cinq cents, écrit-il au contrôleur
» général le 20 décembre : jamais ils n'auront plus d'humeur,
» puisqu'elle est fomentée par un parti qui voudrait tout
» brouiller (') : eh bien, Monsieur, c'est cette multitude qui
» s'est écriée en donnant le don gratuit ces propres mots que
» je vous rends littéralement: Que notre bon roi prenne nos'
» biens, nos vies, tout est à lui : nous l'aimons bien, mais qu'il
» nous laisse nos privilèges ! » Si elle conservait encore un
reste de chaleur et de défiance, la faute en était uniquement
à l'administration précédente : « Ils ont été cruellement vexés,
» toujours sous la verge de la tyrannie, leurrés sans cesse par
» des espérances qu'on leur donnait légèrement et qu'on reti-
(i) Duras entend par là, non les intransigeants de la noblesse, mais les amis que
d'Aiguillon a encore dans l'assemblée, et notamment les évoques de Rennes (Des-
nos) et de Saint-Pol de Léon (Dandigné de la Chasse), et les abbés de Saint-Aubin
de Briihac cl de Saint-Luc. Tout ce qui lui arrivera de désagréable pendant la
tenue sera toujours attribué par lui à ce petit groupe d'ecclésiastiques et aux jé-
suites. A l'entendre, ces hommes, pour qui la noblesse n'avait pas assez d'injures
et de mauvais procédés, élaienlceux ([ui la mettaient en mouvement. Duras ne voyait
que par les yeux du bastion, n'ac.ordait sa confiance qu'à des hommes comme Pire,
de (iuerry, le chevalier de l'onlual, de la Fruglaye, Montmuran.
AFFAIRE DE M. DE CARGOllET 527
» rait avec dureté... Il règne dans la province, disait-il encore ('),
» un mal qu'il faudra bien du temps pour guérir : c'est la divi-
h sion des familles et la méfiance générale établie entre les
» parents les plus proches. Le genre d'administration qui nous
» a précédé était fondé sur un espionnage perpétuel qui a
» banni toute confiance, l'esprit de parti s'est emparé de tous
» les individus, et ce n'est qu'avec peine qu'on peut négocier
» vis-à-vis des Bretons, accoutumés à être trompés ». Du
reste, « il n'y avait point d'endroit dans le royaume où le roi
fût aussi aimé » C) et il suffisait de répondre à ce zèle par
de bons procédés, par des preuves de confiance, par de jus-
tes réparations, et notamment par le retrait du règlement,
pour faire oublier les inimitiés et rétablir la concorde.
En attendant cet heureux jour, Duras s'attachait à gagner
cette noblesse dont il avait plus peur qu'il ne lui convenait
de le dire, à force de concessions. Le 19, il obtint d'elle
qu'elle accédât aux délibérations prises en 1767 par les seu-
les voix du clergé et du tiers, après que ces deux ordres eurent
promis de se joindre à elle pour demander le rappel de l'uni-
versalité. Mais il fallut payer cher cette complaisance que
Rohan, d'Agay, Duras célèbrent dans leurs dépêches comme
une victoire décisive, rétablissant enfin l'union et la confiance
entre les ordres et effaçant jusqu'aux dernières traces des
divisions ; il fallut excepter de ces délibérations auxquelles
la noblesse consentait ainsi de donner son visa celle qui nom-
mait à la place de greffier des Etats M. de Cargouët, que
Duras avait reçu mission expresse de soutenir {^) et qu'il
s'efforça par tous les moyens, promesses, menaces, calom-
nies, intrigues de toutes sortes, d'éloigner de l'assemblée ('*),
(') Lettre du 17 janvier (H. 369).
(-) Lettre du 6 janvier, ibid.
(3) Instructions pour les Etats de 1768, H. 374.
(*) Duras commença par presser M. de Cargouët de partir pour Paris, et lui fit
entrevoir la survivance de la majorité de Nantes et une pension de 3,000 1. par an
en attendant : refus de M. de CargouiU. Duras le supplia au moins de ne pas se
montrer aux Etats que le don gratuit ne fût voté. Cargouët y consentit, mais se
présenta ensuite pour remplir les fonctions de sa place : nouvelles instances pour
le déterminer à partir pour Paris, nouveau refus. « Cet homme, écrivait Duras le
15 décembre, a perdu toute espèce de pudeur ». Il finit par lui intimer l'ordre de
partir pour la capitale où le conseil d'Etat devait statuer sur la validité de son
élection. Avant qu'il eût aucune décision de ce conseil, Duras annonça aux Etats
qu'ils avaient pleine liberté d'élire un autre greffier, ce qui eut lieu le 20 février.
On avait fait courir le bruit non fondé de sa démission. Cargouët obtint une grati-
528 LA BUKTAGNK ET LE DUC d'aIGUILLON
pour le sacrifier impitoyablement aux rancunes de la noblesse.
Un autre personnage non moins détesté, l'avocat général Le
Prestre, ne tarda pas h. avoir son tour : il fut vivement pris
à partie, le 21 décembre, à propos d'un certain réquisitoire
qu'il avait prononcé contre un libelle et où la noblesse pré-
tendait être insultée. Les gentilshommes furieux parlèrent
d'éplucher sa conduite, de demander sa destitution, et Bedéc
de la Bouëtardais, frère de M'"'^ Moreau, proposa de prendre
une délibération pour lui interdire à perpétuité l'entrée des
Etats. A grand'peine réussit-on à calmer cet orage. Il venait
d'être apaisé, lorsque la tranquillité fut de nouveau troublée
à propos d'une question ridicule, à savoir si la commission
de la chiffrature serait autorisée à inspecter la rédaction des
délibérations. Cet incident futile surexcita les passions d'une
manière incroyable. « J'ai eu, écrit l'évêque de Saint-Brieuc
» le 27 décembre, les discussions les plus vives, les plus
» aigres à soutenir... Si j'avais plusieurs séances comme
» celle-là, je serais bientôt hors de combat ». Et Rohan :
<( Je trouve dans l'assemblée une chaleur et une activité
» qui diminuent le crédit et l'influence de ceux qui cher-
» client à procurer le succès des ad'aires. Cette disposition
» s'augmente par les craintes et les inquiétudes que quelques
» membres opposants afTectent de répandre et que la multi-
)) tude adopte sans réflexion. Nous en avons fait l'expérience
» hier » (*). Duras n'osait pas rétracter tout ce qu'il avait dit
de favorable à la noblesse, mais il était bien forcé de conve-
nir « qu'il fallait travailler à s'assurer davantage de l'ordre
du tiers » et d'Agay, avec plus de franchise encore, exposait
sur la manière d'en user avec cet ordre toute une théorie
dépouillée d'artifice (-), qui aurait dû rendre plus indulgents
ficalion annuelle, mais n'en fut pas payé et, dans un mémoire de 1772 il se dit
déshonoré en Bretagne, endetté, à bout d'expédients (Lettres et mémoire de M. de
Cargouct, H. 633, H. 605; de l'évêque de Vannes, 20 déc. 1768, H. 367).
(>) Lettre du 27 décembre (H. 367;.
(^) Lettre du 28 décembre, ibid. : " Je crois pouvoir répondre de l'ordre du tiers
» toutes les fois qu'il sera question du service du roi ou de l'exécution de ses ordres,
» mais j'ai prié révoque de Saint-Brieuc de me prévenir autant qu'il serait possi-
1) ble des occasions où il faudrait faire agir ou décider l'ordre du tiers pour lui
» inspirer ce qu'il convient de faire. J'ai conseillé aussi au président de cet ordre
» de faire délibérer dans la chambre au lieu de l'aire délibérer sur le théâtre, comme
» on a fait dans la dernière séance, ce qui avait produit sur le champ une délibé-
» ration dont il était dillicile de revenir : cependant j'avais déterminé le tiers à
LES DEJIANDKS DU ROI ACCORDÉES d'e.NTHOUSIASME 529
ceux qui ont reproché à d'Aiguillon d'avoir intrigué pour se
rendre maitre des délibérations du troisième ordre.
Cependant, comme la noblesse avait obtenu ce qu'elle avait
voulu : comme elle avait fait adopter et expédier en cour un
mémoire sur l'administration de lajustice en Bretagne, euphé-
misme pour ne pas dire le rappel de l'universalité : comme
une lettre de Saint-Florentin venait de lui apprendre que le
roi se ferait rendre compte du mémoire des Etats sur l'arrêt
du 30 mars, et ne désirait que maintenir dans son intégrité la
constitution de la province, son irritation ne pouvait être bien
longue, et lorsque le 2 janvier 1769 les commissaires du roi
vinrent présenter aux Etals les demandes de Sa Majesté, elles
furent votées en bloc et sans discussion, à la seule exception
du fonds pour les milices garde-côtes : « C'est une de ces
» séances incroyables, écrit l'évêque de Saint-Brieuc, et qui
» prouve ce que peut une assemblée comme la nôtre dans un
» moment d'enthousiasme. Rien de plus touchant pour le roi.
» Je suis bien fatigué, mais je ne regrette pas ma peine ». Un
souper somptueux chez le commandant, un bal magnifique
que la duchesse de Duras ouvrit avec M. de Pire, couronnè-
rent cette radieuse journée. Cette conduite exemplaire four-
nissait un trop bel argument pour qu'on ne se soit pas hâté
d'en tirer parti. « Le moment où M. le duc de Duras vient de
» notifier les demandes de Votre Majesté, lit-on dans une
)) lettre de la noblesse au roi, va lui prouver combien les
» cœurs de la noblesse de Bretagne lui sont acquis, et que
» les obstacles de toute nature, que les difficultés élevées aux
» Etals de 1766 n'ont eu de principe que dans des causes
» étrangères qui, grâce à la justice de Votre Majesté, ne sub-
» sistent plus aujourd'hui... Votre Majesté touchée de l'unani-
» mité qui détermine le consentement que nous donnons
» aujourd'hui pourrait-elle ne pas retirer un arrêt qui retran-
» cherait de notre assemblée des sujets dont le bonheur est
)) de la servir et de lui plaire? Pourrait-elle être insensible à
» nos vœux pour le retour de l'universalité du Parlement, et
» revenir s'il en était besoin à un autre avis, démarche très délicate. L'essentiel
» pour le bien du service est que les co7nmissaires du roi disposent entièrement
» de l'ordre du tiers, et qu'il ne soit dépendant d'aucun des deux autres ordres.
» Les commissaires du roi s'en servent alors comme d'une balance pour contenir
» les deux autres ordres et affermir leur autorité -<.
u'AlOUILLON. 34
530 LA WIETAGNE ET LE DLC d'aIGLILLON
» à nos très humbles supplications pour qu'elle veuille bien
» rendre ses bonnes grâces à des magistrats exilés dont le plus
» grand malheur a été celui de lui déplaire? » Il fallait bien
en eflet récompenser un zèle aussi méritoire. Le roi accorda
100,000 1. de remise extraordinaire sur la capitation, promit
satisfaction relativement à l'arrêt du 30 mars, et adressa à la
noblesse une lettre conçue dans les termes les plus flatteurs.
Il tint paroje : un arrêt du conseil du 27 janvier 1769 retira
celui du 30 mars 1768 et remit en vigueur les dispositions de
la déclaration de juin 1736 relativement au droit d'entrée aux
Etats, « Sa Majesté voyant que les troubles et divisions qui
» avaient régné dans les dernières tenues des Etats avaient
» enfin cessé, et que tous les ordres s'étaient réunis pour lui
» donner des preuves éclatantes de leur fidélité, de leur zèle
» et de leur attachement ». C'est donc à ce piteux résultat
qu'aboutit ce beau zèle réformateur : le fameux règlement
disparut sans avoir été exécuté une seule fois (*).
Malgré ces relations optimistes, ces compliments officiels
et ces congratulations réciproques, les dispositions des Etats
étaient beaucoup moins dociles que Duras ne voulait bien le
dire, et le naturel impétueux de la noblesse reparaissait à la
moindre opposition à ses volontés. Chaque fois qu'une ques-
tion délicate se trouvait posée, il était facile de voir que les
anciennes passions n'étaient nullement assoupies. Quand, à
l'occasion du rapport de la commission intermédiaire, le mot
de grands chemins fut prononcé, des cris formidables s'éle-
vèrent contre l'ancienne administration, on parla de destituer
tout les ingénieurs placés par le duc d'Aiguillon, on signala
-nombre d'abus, et on chargea le bureau du commerce et des
travaux publics d'ouvrir une vaste enquête à cet égard (-).
(') Un autre changement digne d'attention fut fait par cet arrêt du conseil : les
litiges relatifs à la qualité de gentilhomme étaient déférés au Parlement au lieu de
l'être, comme dans le texte primitif du règlement, aux commissaires du roi. Les
Etats avaient vivement réclamé contre ce pouvoir donné aux commissaires de com-
poser, disaient-ils, à leur gré, l'ordre de la noblesse, comme celui du tiers.
(*) Une circulaire fut adressée h cet effet, le 9 janvier 1769, à tous les généraux
des paroisses, et leurs réponses furent en général une cruelle déception pour les
ennemis de d'.-Mguillon, d'autant plus cruelle que cette manière de procéder était
précisément celle qu'ils avaient réclamée avec tant d'insistance en 17(i4 et qu'ils
s'étaient tant indignés de voir rejetée. Beaucoup de paroisses déclarèrent n'avoir
à présenter aucune plainte ; plusieurs terminaient leurs réponses en suppliant qu'on
fil ouvrir de nouvelles routes; d'autres n'apportaient aucune preuve à l'appui de
QUERELLE A PROPOS DE LA DESTITUTION d'aUDOUARD 531
Puis une affaire plus passionnante encore relégua celle-là dans
l'oubli; le même rapport de la commission intermédiaire
ramena en effet l'attention sur le vote qui avait destitué x\u-
douard et sur l'arrêt du conseil qui l'avait cassé, et à ce pro-
pos éclata une violente tempête. La noblesse prit un avis qui
contenait une chaude approbation de la conduite des commis-
saires de son ordre et de Bureau, du tiers, à la séance fameuse
du 6 septembre, une désapprobation non moins énergique de
celle des commissaires du clergé, voire même de l'évêque de
Rennes qui n'avait pas assistée la séance, et requit linscription
de cet avis sur le registre ; le tiers, gagné par elle, yconsentit,
tandis que les évêques protestaient avec indignation contre ce
procédé désobligeant et parlaient unanimement d'abandon-
ner la commission pour toujours, si le registre restait chargé
de cette espèce de flétrissure infligée à l'un d'eux. Les séances
des 17, 18 et 19 janvier, pendant lesquelles cette affaire fut
discutée, furent d'une vivacité exceptionnelle et les commissai-
res du roi se virent avec une indicible douleur sur le point
d'être obligés de renoncer à présenter dans leurs rapports
ce tableau d'une union et d'une intelligence inaltérables entre
les ordres que chacun de leurs courriers apportait au minis-
tère enchanté. « J'ai passé la nuit k négocier avec les princi-
)) paux de la noblesse, écrivait Duras le 20 janvier; je suis
» excédé de fatigue et si cela durait, il faudrait m'enterrer...
» II a fallu combattre, négocier, persuader cinquante gentils-
» hommes qui ont été proscrits, emprisonnés, privés de leurs
» emplois par le canal de M. de Rennes, qui étaient animés
» d'un esprit de vengeance, et qui se sont désistés avec bien
leurs doléances : d'autres furent facilement convaincues de faux exposés, de chiffres
inexacts, de confusions volontaires. 11 faudrait pouvoir citer ici tous les procès-
verbaux de vérifications de plaintes qui furent dressés par les membres de la com-
mission intermédiaire en 1769 et 1770, pour donner une idée de la mauvaise foi
trop fréquente des réclamations des paroisses Nous avons été particulièrement
frappé de ceux qui furent dressés par l'abbé de Bontouillic dans le diocèse de
Vannes en 1769 (Arch. lUe-et-Vi!., série G, fonds non classé). Linguet, dans ses
Observations sur la réponse des Etats, a cité une lettre d'un des principaux mem-
bres de l'assemblée (son nom n'est pas indiqué) d'après laquelle, dans toutes les
réponses qui passèrent sous les yeux du bureau pendant la tenue de 1768, il ne se
trouvait aucune trace de vexations, de concussion et d'abus d'autorité. Il nous
semble bien que cette assertion était fondée. En somme ni aux Etats de 1769 ni à
eeux de 1770 les réponses reçues ne purent fournir aucune arme contre d'Aiguillon.
Aussi fit-on le silence sur ce piètre résultat.
532 L\ ItUETAGNF. ET LE DL'C d'aIGUILLON
» de la peine d'une occasion d'humilier l'auteur de leurs
» maux ». A force d'efforts désespérés, ils parvinrent à obte-
nir de la noblesse, malgré une quarantaine d'opposants irré-
conciliables, que la 'partie approbative de son avis fût seule
inscrite sur le registre; mais alors elle exigea obstinément
que les deux autres ordres se joignissent à elle pour approu-
ver la conduite de ses commissaires et solliciter le retrait de
l'arrêt du conseil du 7 novembre : et le clergé qui se laissa
arracher ce vote par lassitude et en l'absence de ses princi-
paux chefs se trouva ainsi amené à approuver en janvier des
faits contre lesquels il avait hautement protesté en septembre.
L'évêque de Rennes fut indigné de cette faiblesse et de l'atti-
tude du duc de Duras dans cette circonstance : « Lorsque
» j'appris chez moi, où je m'étais retiré par prudence jusqu'à
)) la fin de cet orage, écrit-il à Saint-Florentin ('), la délibéra-
» tion qui venait d'être prise, j'en fus pénétré jusqu'au fond
» de l'âme et dès lors je me regardai comme une victime
» immolée à la cabale; on dit au second ordre du clergé, pour
» avoir son suffrage, que je n'étais compromis en rien parce
» que je n'étais pas présent à la délibération du 6 septembre..,
» comme si je n'avais pas agi moi-même, en chef, à la suite
» de cette affaire... la précipitation avec laquelle on recueillit
» les suffrages ne donna pas le temps à la moindre réflexion,
» mais on voulait mander à Versailles que les trois ordres
» étaient unanimes dans leur avis, que la paix et l'union
» régnaient parmi nous, tandis qu'il n'y a jamais eu dans
» aucune de nos assemblées plus de haine, de fureur et de
» discorde ». Duras joignit ses instances à celles des Etats
pour demander le retrait de l'arrêt du conseil du 7 novembre
qu'il déclarait insoutenable dans le fond et dans la forme,
que le contrôleur général au contraire proclamait parfaite-
(') 21 janv., II. G3i. Duras ne voyait d'autre solution satisfaisante que le départ
de la Bretagne de l'évêque de Rennes. « Il est de la plus grande importance, écrivait-
» t-il au contrôleur général le 17 janvier, d'engager M. l'évêque d'Orléans à retirer
» M. de Uennes, et je peux vous dire que M. de Saint-Brieuc seul peut le remplacer ;
» il ne s'en soucie pas, mais si l'on veut maintenir l'ordre en Bretagne cet arrange-
» ment est absolument nécessaire ; la noblesse et l'évêque de Rennes ne s'accorderont
» jamais: malheureusement ce dernier a fourni des raisons trop légitimes à cet éloi-
» gncment». Tandis que le duc d'.-Viguilloii n'obtenait jamais rien de .larcnte, l'année
1769 ne devait pas se terminer sans que la combinaison désirée par Girac et si
naïvement recommandée par Duras fût réalisée.
REFIS DU FONDS POUR L.V GARDE-CÔTES 533
ment rôgulier et même nécessaire, mais qu'il retira cependant,
tant la politique des concessions à outrance pour conserver
une paix apparente dominait, même à Versailles.
Même faiblesse dans toutes les autres circonstances. Quand
les Etats accordèrent le 31 janvier les 700,000 livres pour le
secours extraordinaire, ils eurent soin d'ajouter à leur vote un
consentement à la levée des deux sols pour livre en sus des
droit des fermes, consentement qu'on ne leur avait pas de-
mandé, mais qu'on n'osa pas refuser, non plus qu'une re-
nonciation de leur part à toute réclamation pour la percep-
tion antérieure et non consentie de cette levée additionnelle.
Lorsque le 10 février la demande du fonds pour les milices
garde-côtes fut de nouveau présentée, elle n'eut pour effet que
de provoquer les clameurs les plus injurieuses pour M. delà
Noue. En vain fit-on valoir que c'était le duc de Choiseul qui
demandait ce fonds, qu'il avait rendu assez de services à la
province pour mériter sa reconnaissance, que M. de la Noue
d'ailleurs ne remettrait sûrement plus les pieds en Bretagne :
rien n'y fit, et la demande fut retirée sous le prétexte men-
songer qu'il y avait en caisse des fonds suffisants pour ce ser-
vice pendant l'année courante et pendant la suivante ('). A
peine est-il besoin d'ajouter que le déficit sur le casernement,
au lieu d'être imposé, comme le portaient les instructions,
fut couvert par un emprunt, et qu'il en fut de même pour le
déficit de l'état de fonds : c'étaient là des actes de faiblesse
qui n'étaient point imputables au nouveau commandant,
puisqu'ils étaient malheureusement passés en habitude,
mais qui devenaient, à mesure que le temps s'écoulait, de
plus en plus désastreux. « Je conçois, écrivait Duras au con-
» trôleur général (^) en sollicitant son consentement pour un
» emprunt de 2 millions et demi à 3 millions, que rien n'est
» plus malheureux que d'accumuler comme on a fait jusqu'à
» présent et comme je suis forcé de le faire encore emprunt
» sur emprunt, et d'écraser la province sous le poids de
» dettes immenses ; j'y vois comme vous la perte de son cré-
(') Huit jours environ avant cette décision, la vérification de l'état de fonds poul-
ies années 1767 et 1768 avait accusé un déficit de 1,457,119 1. 8 s. 5 d. : et l'état
de fonds qui fut établi par prévision dans cette tenue pour les années 1769 et 1770
était en déficit de 2,682,000 fr.
(2) 2 fév., H. 367.
534 LA BRETAGNE ET LK DUC d'aIGUILLON
» dit et les suites les plus fâcheuses; mais il est impossible
» en ce moment d'en user autrement. »
Un des incidents où se montra de la manière la plus
fâcheuse la servilité du duc de Duras envers le bastion fut
l'adjudication des fermes, ce moment toujours si difficile h
passer, et d'autant plus redoutable que cette adjudication se
faisait dans l'après-midi, « circonstance peu favorable pour
traiter avec des Bretons » écrivait Duras lui-même ('), qui a,
au milieu de ses rapports mensongers et systématiquement
optimiste, par ci, par là, quelques échappées de franchise.
Deux compagnies étaient aux prises, celle de Gratien et de
son beau-père Bourgeois, que la noblesse haïssait pour avoir
pris les fermes en 1766 sans son aveu, et contre la régie de
laquelle elle proférait les plaintes les plus violentes : et
celle de iMillet, la fameuse société patriotique de Nantes, à
laquelle étaient réservées toutes ses tendresses. Sur une
question de Gratien, au moment de l'allumage des feux
(16 fév.), il avait été convenu qu'on publierait les enchères
selon l'usage au troisième et dernier feu, que cependant il
pourrait être procédé à un quatrième feu, si les Etats le requé-
raient et si l'intérêt de la province paraissait le demander.
Au moment de l'extinction du troisième feu, cinq enchères
furent faites consécutivement et si rapidement que, de l'aveu
général, il fut impossible à l'oreille la plus exercée de savoir
quel était le dernier enchérisseur : néanmoins, il n'y eut
qu'un cri dans la noblesse pour que le bail fût adjugé à
Millet, tandis que le clergé et le tiers réclamaient un qua-
trième feu. Leur voix fut couverte par les clameurs de la
noblesse, appuyées de celles d'un bon nombre a d'externes »,
gens étrangers aux Etats, dont la salle était alors remplie et
qui étaient venus apporter au bastion le renfort décisif de
leurs poitrines. Les injures les plus atroces sont prodiguées
à Gratien, au clergé, au tiers : l'évêque de Saint-Brieuc, qui
voulait un quatrième feu, s'entend déclarer qu'il est de cet
avis parce que Gratien lui a promis un pot-de-vin de 10,000 écus
si les fermes lui restaient. L'instant était critique, et Duras
allait voir la réalité donner à ses assurances le plus éclatant
démenti, lorsque le président du tiers le tira d'embarras.
<
(<) 17 fév., II. 369.
ADJUDICATION DES FERMES 535
Feignant crignorer le prix offert par Millet, il s'en fit répéter
le chiffre (7,650,000 1.), sur l'invitation de M. de Pire fils qui
avait escaladé les bancs de la noblesse pour venir lui parler
à l'oreille : aussitôt, sous prétexte qu'il y avait bénéfice par
rapport au bail précédent (7,135,000), il déclara que son
ordre était d'avis d'adjuger les fermes à Millet. C'était pour
la province une perte de peut-être 200,000 livres, car Gratien
aurait vraisemblablement porté ses offres jusque-là ('), mais
c'était pour le duc de Duras la délivrance d'un poids énorme.
Il fit ce jour-là pour la première fois connaissance avec la
véritable physionomie des Etats de Bretagne, et, si porté
qu'il fût à imputer tous les événements fâcheux à d'Aiguillon
et aux jésuites, il ne put pas ne pas être indigné dans le fond
de son cœur de la turbulence et des mauvais procédés de la
noblesse. « Si c'est ainsi qu'on traite ceux qu'on aime, disait-
» il, comment donc traitait-on ceux qu'on n'aimait pas ? Je
M vois bien que d'Aiguillon avait raison et que tout ce que
» l'on m'a dit était vrai » (^). Les choses avaient été portées à
un tel excès que le lendemain quelques gentilshommes pro-
posèrent, parait-il, qu'on députât aux commissaires du roi
pour leur exposer que les désordres de la veille étaient le fait
des externes, et pour demander que l'entrée des Etats leur
fût dorénavant impitoyablement refusée.
Ces événements étaient d'autant plus fâcheux qu'en ce mo-
ment même surgissaient d'autres sujets de troubles. La ré-
ponse de Saint-Florentin au mémoire des Etats pour le rappel
de l'universalité, longtemps gardée secrète parce qu'elle ne
leur donnait pas entière satisfaction, avait dû enfin leur être
communiquée, et elle contenait entre autres choses la phfase
suivante : « Si le roi a changé l'administration de la justice,
» la province ne doit en accuser que les magistrats qui, par
» l'abandon volontaire de leurs charges, par leur résistance
» aux ordres réitérés de Sa Majesté pour les leur faire repren-
» dre, enfin par le refus constant de se prêter à tous les
» arrangements proposés pour leur en faciliter les moyens,
» l'ont forcé à la réduction dont se plaignent les Etats : ce-
» pendant Sa Majesté se réserve de statuer sur les moyens
(') Un des correspondants de d'Aiguillon assure même qu'il serait allé jusqu'à
huit millions (H. 633).
(^) Rapport envoyé de Saint-Brieuc à d'Aiguillon, 18 fév., H. 633.
536 LA BRETAGNK ET LE DUC d'aIGI ILLON
» possibles de procurer la meilleure administraiion de la
» justice, et si les magistrats qui l'ont mécontentée méritent
)) par leur soumission de redevenir utiles à son service, je ne
» doute pas qu'ils ne la Irouvent disposée à leur donner des
» preuves de sa confiance ». En même temps, on apprenait la
levée des exils, d'abord de plusieurs des démis, et, quelque
temps après, de tous, à la seule exception des six auxquels
avait été fait le procès. C'était assez pour achever de jeter le
découragement dans le bailliage, pas assez pour satisfaire les
Etats qui voulaient le rétablissement immédiat de l'universa-
liié, et qui, froissés de quelques-uns des termes de la lettre
de Saint-Florentin, en refusèrent l'inscription sur leurs regis-
tres. Tout cela entretenait l'agitation des esprits et enlevait
beaucoup d'influence à ceux des gentilshommes qui recom-
mandaient le calme et la sagesse par tactique. Visiblement,
le groupe intransigeant tendait à reprendre le dessus : M. de
Pire fils, l'àme du parti modéré dans le bastion, perdait tous
les jours de son influence : le triumvirat qu'il formait avec
MM. de Guerry et de Rosnyvinen était surnommé ironique-
ment le pacte de famille : c'était à d'autres, MM. de Guales,
de la Bédoyère, du Sel des Monts, que passait la direction de
la noblesse. La séance du 18 février, où, à propos des fonds
à faire pour la Société d'agriculture, il fut (juestion de la des-
titution de Busson, secrétaire de cette Société, coupable
d'avoir été le médecin du duc d'Aiguillon, fut si vive que
l'évèque de Saint-Brieuc jugea prudent de lever brusquement
les Etats. Celle du 22, où les ordres se trouvèrent d'avis con-
traire, la noblesse voulant qu'on nommât aux pensions avant
de nommer les commissions, le clergé et le tiers tenant pour
l'ordre inverse, reproduisit les scènes les plus tumulteuses du
passé. Deux jours après, nouvel orage à propos des élections
à la commission intermédiaire, le clergé ayant maintenu sur
la liste de ses élus quelques-uns de ses membres les plus
haïs pour des services rendus à l'ancien commandant,
comme l'évèque de Rennes, les abbés de Saint-Luc, de Saint-
Aubin et de Cornulier. La nomination de l'abbé de Saint-
Aubin, notamment, fut accueillie par la noblesse avec de vé-
ritables cris de rage. Duras ne s'attendait pas à ce coup : il
avait fait la propagande la plus acharnée contre lui (car il ne
se faisait nul scrupule de pratiquer, lui aussi, la candidature
LASSITUDE DU DUC DE DURAS «)37
officielle), et il avait obtenu, du moins il le prétendit ('), la
promesse formelle que Tordre de l'Eglise ne réélirait pas ce
commissaire : mais il avait suffi du retour de l'évêque de
Rennes, revenu tout exprès de Brest où il était depuis dix
jours, pour déjouer les combinaisons administratives et faire
triompher cette odieuse candidature (^) ! Duras au désespoir
comprit que tout était perdu si ce brandon de discorde n'était
pas immédiatement éteint. Il réunit le soir un grand nombre
de gentilshommes, les implora, les supplia, leur rappela la
nécessité de la plus grande sagesse et de la plus grande mo-
dération pour déjouer les efforts de leurs ennemis communs :
il ne dit pas, dans la lettre où il raconte cette conférence, s'il
leur promit, comme les correspondants de d'Aiguillon l'at-
testent, de faire casser cette élection et d'empêcher l'abbé de
Saint-Aubin de reparaître jamais en Bretagne (') : mais il
montra tout au moins combien cette cassation lui tenait à
cœur; il fut pathétique ; il fut aussi familier et même trivial {*),
ce qui était, auprès des gens à qui il avait affaire, une chance
de plus de succès. 11 réussit ù persuader son monde, et le
lendemain matin 25 l'énoncé de la délibération de la veille
fut fait au milieu du plus grand calme : la noblesse alla
même, à l'issue de la séance, le remercier en corps de l'inté-
rêt qu'il avait bien voulu prendre à sa sensibilité. ]Mais
c'étaient là de ces tours de force qui ne se renouvellent pas,
et le seul moyen d'obtenir une heureuse issue de l'assemblée
était désormais que la clôture vint le plus vite possible. « Je
» me flatte, écrit-il le 25 février, le jour même de son grand
(!) Lettre de Duras, 25 fév., H. 369.
(2) Son imagination terrifiée lui avait aussi fait voir deux ci-devant et deux
83, liabillés en colporteurs, entrer dans la chambre du clergé et semer l'esprit de
rébellion dans cet ordre.
(') Il aurait dit à la noblesse : « Je vous ferai avoir raison, mais mot, ou vous
gâterez tout ! ». (Lettre du 25 février à dWiguilion, H. 633). Il se serait vanté
d'avoir plus de la moitié du conseil pour lui, contre d'Aiguillon. (28 février, ibid;.
(*) Il se serait répandu en propos plus que vifs contre l'abbé de Saint-Aubin,
« ce j... f... de prestolet, ce fils de p.. , ce bougre de bâtard ». Il aurait promis que
cet abbé serait rayé, demandant qu'on lui coupât son ... et ses ..., si ce qu'il disait
n'était pas l'exacte vérité. (Rapports des 28 février et 4 mars, H. 369). Ces propos
ont-ils été véritablement tenus? Ce qui peut les rendre vraisemblables, c'est que
Duras était assez coutumier du fait. Il affectait avec la noblesse le plus complet
sans-façon. Il tapait sur le ventre des gens, lâchait à tout moment des b... et des
f... Il ne reculait pas devant les plus basses manœuvres, pour acquérir une peu
enviable popularité. (2 janvier 1769, H. 633).
538 LA iiuKTAfi.M:; i:t lk dl'c d'aiguillon
» triomphe, que nous finirons la semaine prochaine : je vous
» avoue que je le désire vivement, car je suis véritablement
» excédé ». Il ajoutait, en style plus familier : « J'en ai, je
» vous assure, la plus vive impatience, car M. de Saint-Brieuc
» et moi, nous sommes crevés ! (') ». Le malheureux en était
venu, après quelques semaines de contact avec les Etats de
Bretagne, à désirer sa délivrance avec plus d'ardeur que
d'Aiguillon après plusieurs années I
Ce vœu devait être exaucé. La nouvelle de la levée des
exils de tous les magistrats démis venant, sur ces entrefaites,
bien disposer les esprits, les affaires qui restaient encore fu-
rent rapidement enlevées; on nomma la députation en cour
qu'on chargea d'appuyer le mémoire des Etals sur l'adminis-
tration de la justice : on adopta un nouveau projet de règle-
ment pour l'administration des grands chemins : on enregis-
tra les réponses du roi aux dernières représentations sur le
règlement, et l'arrêt du conseil du 12 fév. 1769 qui fixait défi-
nitivement les questions encore en suspens, mais avec réserve
du droit pour les Etats de faire eux-mêmes leurs règlements,
sous le bon plaisir du souverain ("), puis on se sépara le 6 mars
après un discours du duc de Duras et une réponse du procu-
reur général syndic La Bourdonnaye, où l'on remarque ce
passage : (( Nous avons vu la confiance, la cordialité et l'union
» succéder à la défiance, à l'inquisition et à l'espionnage...
» Vous avez rendu, Monseigneur, à leurs familles soixante
» citoyens qui en étaient bannis; nous osons espérer encore
(1) Autre lettre du 25 février, H. 369.
(^) Aussi les Etats de 1770 devaient-ils agir tout comme si le règlement émané
de l'autorité du roi n'existait pas. Celte délibération du 5 mars, que Duras présen-
tait comme terminant au gré du roi l'afTairo du règlement, ne faisait donc que
préparer de nouvelles complications. Et cependant, dans cet arrêt du conseil du
12 février, l'autorité avait encore cédé sur toute la ligne. Non seulement, comme
on l'a déjà vu, on revenait pour l'entrée de la noblesse au\ Etats aux mêmes règles
i^u'en 1736, mais on rétablissait la tribune sous la seule condition qu'il n'y pût en-
trer plus de vingt personnes et que ces personnes fussent d'un état distingué : on
renonçait à prendre les voles de la noblesse par évêcbé et on lui restituait le vote
par tèle; on permettait l'entrée de notaires pour donner acte à un ordre d'un avis
dont les deux autres lui auraient refusé l'inscription, à condition que cette entrée
n'eût lieu que quand les ordres seraient aux chambres et que ces cas fussent aussi
rares que possible, etc. (H. 420). Relativement à la commission intermédiaire, le
droit d'entrer au grand bureau de Rennes quand ils se trouveraient dans cette
ville, mais sans pouvoir y être convoqués par ledit bureau sans permission de Sa
Majesté, était restitué aux commissaires diocésains.
CLÔTURE DES ÉTATS 539
» que vous obtiendrez de Sa Majesté le retour de soixante
» magistrats utiles et nécessaires à leurs fonctions. Tous les
» corps, tous les ordres, tous les tribunaux de la province, à
» l'exception de quelques-uns qui en ont été empêchés par
» autorité, se sont réunis pour former le même voeu... et si
» quelqu'un avait osé élever la voix poVir réclamer contre,
» elle aurait été étouffée par celle de la bonne foi, de la
«justice et de la raison ». Après quoi Duras triomphant
revint à Versailles célébrer les louanges de la noblesse
bretonne, démontrer la nécessité du transfert de l'évêque de
Saint-Brieuc au siège épiscopal de Rennes ('), insister pour
le rappel de l'universalité, et... présenter au contrôleur géné-
ral, douloureusement surpris, une note de frais formidable,
témoignage curieux de ce que coûtait à l'autorité royale, dans
tous les sens du mot, la substitution en Bretagne de la poli-
tique de la main ouverte ù la politique du poing fermé [^).
Le rappel de l'universalité ! C'était là le refrain que répé-
taient tous les échos de la province : c'était le mot d'ordre de
tous ceux qui le désiraient, et de tous ceux qui, le prévoyant,
voulaient paraître l'avoir désiré : c'était le cri général, devenu
plus fort et plus impérieux à mesure que les indices de la
prochaine capitulation du gouvernement se multipliaient
davantage. C'était pour le rappel de l'universalité que les
Etats avaient observé une tranquillité relative, pour lui que
les flatteries avaient été prodiguées au duc de Duras, pour
lui que les insultes redoublaient envers ce petit groupe de
fidèles serviteurs qui auraient voulu épargner à l'autorité
(') Lettre de Duras, 17 janvier (H. 369). Ce transfert, auquel l'évêqueDesnos était
loin de s'opposer, eut lieu à la fin de 1769, Desnos ayant été nommé à Verdun.
(^) Cette session de 1768-69 coûta au roi la somme énorme de 714,353 1., savoir :
Au duc de Duras 505, .353
Au duc de Rohan ..%... 145,000
A l'évêque de Saint-Brieuc. 25,000
Au président du tiers .... 12,000
AM. d'Agay 15,00(J
A la Briffe d'Aniilly 12,000
714,.353 (H. 436).
Celle de 1764-65, qui s'était prolongée pendant six mois, n'avait coûté que
330,000 1. Encore Duras négligea-t-il, lorsqu'il demanda le remboursement de ses
frais, de défalquer les 45,000 1. de présent ordinaire fait par les Etats à lui et à la
duchesse. Il y eut discussion à cet égard (H. 535) ; on finit par accorder à Duras ce
qu'il demandait en l'avertissant de s'imposer une limite à l'avenir.
«)Î0 LA nilKTAGNK ET \Ai Dl C d'aIGLILLO.N
royale celle suprême humiliation, pour lui qu'une propagande
etFrénce était faite jusque dans le sein du bailliage lui-même.
Le 23 janvier, les elForts de Jouneaux du Breilhoussoux et de
Honin de la Villebouquay fils, inutilement combattus par le
subdélégué Raudin, avaient déterminé l'envoi d'une nouvelle
lettre où le Parlement sollicitait le retour de ses ex-collègues.
Un mois après, c'était le tour de la Chambre des comptes de
Nantes, ennemie séculaire des Parlementaires, mais entraînée,
elle aussi, par l'exemple universel (*). A toutes ces représen-
tations le gouvernement n'opposait qu'un silence désespérant
pour les magistrats fidèles, convaincus, comme Le Prestre,
qu'un mot de sa part, prononcé du ton qu'il fallait, aurait
suffi pour éteindre cette confiagration générale et consolider
un établissement qui aurait été solide, pour peu qu'il eût été
soutenu. Aussi le bruit du prochain retour des exilés prenait-
il de plus en plus de consistance, jetant la terreur dans l'àme
de tous ceux qui s'étaient compromis au service de l'ancien
commandant. Dès la fin de janvier, la noblesse débitait cou-
ramment à Saint-Brieuc que le rappel aurait lieu dès la clô-
ture des Etats, ou qu'elle aurait été fort trompée par ceux
qui lui en avaient donné des assurances. Elle annonçait que
le Parlement reconstitué chasserait la plus grande partie des
magistrats actuels, purgerait la Bretagne des officiers que
(') Remontrances du 16 fév. 1769, dans Fourmont, Histoire de la chambre des
comptes de Bretagne, 18ji. <> Sire, y lisait-on, tant qu'il a plu à Votre Majesté
d'imposer un silence absolu à tous les ordres de l'Etal sur le rappel de l'universa-
lité du Parlement de Bretagne, votre chambre des comptes a marqué, par sa res-
pectueuse obéissance, sa profonde soumission à vos ordres souverains. Mais s'il
était de son devoir d'obéir dans ces tristes circonstances, il faut avouer. Sire, que
ce devoir lui a été pénible, et qu'il lui en a coûté pour renfermer dans son sein
les gémissements de sa douleur. » On ne pouvait pas plus habilement s'excuser
d'un long silence. En même temps le procureur général de cette cour, de la Tul-
laye, entra\ail autant qu'il lui était possible le fonctionnement du Parlement en
retardant l'enregistrement des provisions de conseiller des dernières recrues faites
par ce tribunal, sous prétexte que faire cet enregistrement serait désavouer la dé-
marche que \enait de faire sa cour auprès de Sa Majesté, et confirmer un éditdont
on demandait la suppression. A Rolland du Roscouël, dont les gages étaient par
là même arrêtés et qui s'en plaignait, il répondait par une lettre délicieusement
impertinente (25 avril, H. 438) : « J'ai pensé. Monsieur, qu'il était de la prudence
» d'attendre que le roi eût fait connaître sa volonté, et que ce retardement ne pou-
» vait vous causer d'autre préjudice que celui de reculer de quelques mois l'attou-
>> chôment de vos gages : c'est un molif trop petit et trop bas pour qu'une âme
» telle que la vôtre puisse en être touchée ».
PRÉVISION DU RAPPEL DE l/uNIVERSALIlÉ 541
trxViguillon y avait amenés, et que d'Aiguillon lui-môme
n'éviterait pas ce qu'il lui gardait (').
L'attitude des exilés, qui rentraient à Rennes de plus en
plus nombreux, ne démentait pas ces rumeurs : reçus ù bras
ouverts par Duras, par l'intendant (-), docilement écoutés par
le bas palais, tout fiers de leur prochain triomphe, ils écra-
saient de leur mépris ceux qui osaient encore s'avouer leurs
adversaires. En dépit des assertions optimistes de l'inten-
dant, qui affirmait que les relations entre les membres du
Parlement et leurs anciens confrères étaient empreintes de la
plus grande honnêteté, il est malheureusement certain qu'au-
cune avanie n'était épargnée à ces tristes victimes des inco-
hérences de la politique ministérielle. L'infortuné Le Preslre,
qui en était plus marri qu'aucun autre, ne voyait que trop
bien où l'on marchait : « On veut faire ici peau neuve, écri-
» vait-il le 12 avril, on éloigne de la Bretagne tous ceux qui
w se sont occupés depuis quatre ans à y soutenir et rétablir
» l'autorité qui est furieusement entamée : on croit y rétablir
» la paix en sacrifiant à ceux que l'on craient tous les hon-
» nêtes gens, qui sont en butte à leurs traits et dont la sou-
» mission fait aujourd'hui le crime » {^). Le bailliage d'Aiguil-
lon, réduit à l'inaction par la désertion d'un nombre de plus
en plus grand de ses membres et par l'abstention concertée des
suppôts de la justice, ne manifestait plus guère son existence
que par des suppliques réitérées pour le rappel (*). La Tour-
nelle seule, où l'on n'avait guère besoin ni d'avocats ni de
procureurs, travaillait encore. Pour la paralyser, elle aussi,
la cabale imagina une trame singulièrement perfide. Un juge
(') Copie d'une lettre, envoyée par Raudin, 10 mars, H. 369.
(-) Lettre écrite de Rennes, 7 mars, H. 633. On remarqua que les lettres qui
leur furent envoyées pour révoquer leurs exils leur donnaient la qualité de con-
seillers au Parlement, ainsi que les invilatlons à dîner que Duras leur adressa.
(3) Eu avril 1769, l'avocat général Duparc-Porée, éloigné de Rennes depuis no-
vembre 1765, fut réiniégré dans ses fonctions, au grand dépit de Le Preslre.
(*) Il décida ainsi le 14 mars qu'on écrirait au roi le 6 avril, pour le supplier de
répondre. On résolut même d'écrire aux ducs de Duras et de Penthièvre pour les
prier d'appuyer les représentations de la province. Le Parlement reconnaissait
que c'était là une démarche inusitée et que les registres n'en fournissaient aucun
exemple, mais il avait cru pouvoir innover » dans cette circonstance unique oil
il s'agissait de procurer à lui-même et à toute la province un bien inappréciable,
le rappel de tous les anciens membres du Parlement, si nécessaire pour rétablir
la tranquiililé et l'union » (arrêt du 14 avril 1769).
542 LA BRETAGNE ET LE DLC d'aKUILLON
inférieur ayant été tiaduit devant le Parlement sous l'incul-
pation de négligence dans une procédure criminelle qu'il ins-
fi'uisait, son procureur imagina de récuser comme suspects
les trois magistrats qui seuls pouvaient être chargés du rap-
port de cette cause. Invité h déclarer ses motifs, il garda un
silence obstiné : le président de Langle (') crut alors pouvoir
faire la distribution de l'afFaire sans tenir compte de ces sus-
picions atfectées, et ce fut l'occasion d'un violent orage. Les
procureurs se pourvurent contre l'arrêt de distribution et en-
voyèrent au chancelier un mémoire insolent contre le prési-
dent de Langle (^). Cette dernière audace combla la mesure.
A l'assemblée des chambres du 29 avril — , assemblée tenue
peut être ù l'improviste et à laquelle les soutiens ordinaires
du bastion, MM. de Monibourcher, de Cuillé, du Breilhous-
soux, de Villebouquay fils, etc., n'assistaient pas — , sur la
dénonciation du président de Langle, il se trouva une majo-
rité pour décider qu'on dévoilerait au roi sans réticence les
odieuses manœuvres pratiquées h Rennes pour empêcher la
justice d'avoir son cours : « Tant que votre Parlement, di-
» sait-on dans cette lettre, a été secondé par ceux qui, par
» leur état, sont préposés pour faire l'instruction des procès
» et les mettre en état de recevoir jugement, il s'est occupé
» avec activité et sans relâche à l'expédition des affaires d'au-
» dience et de rapport : la preuve en est consignée dans ses
» registres, et connue par le relevé des arrêts rendus dans le
» cours des deux précédentes années... Nous eussions conti-
» nué de travailler avec le même zèle, mais un esprit d'indé-
» pendance, de manque de respect et d'obéissance pour les
» magistrats, même un esprit de cabale qui ne tend qu'à ex-
» citer du trouble et de la division dans la province, règne
n aujourd'hui parmi le plus grand nombre des procureurs,
» et détruit l'harmonie sans laquelle le cours de la justice ne
M peut subsister... Ils affectent par un concert criminel de ne
» pas mettre les causes dont ils sont chargés aux rôles des
» audiences publiques, ils s'efforc^'ent d'empêcher la dislribu-
» tion des procès sous des prétextes frivoles et sans fonde-
(') Il s'agil (lu jeune de Langle, reçu en 17G8 : son père, le non démis de 1765,
le mari de la fameuse présidente de Langle, était mort en 17G8.
(-) Comme en 17C5, des .1 et des F furent crayonnés sur sa porte, et une cou-
ronne de branches d'ifs y fut déposée.
LE PARLEMENT EXACTEMENT PARTAGÉ 543
» ment, ils empêchent le jugement de ceux distribués en les
» retenant avec obstination sans vouloir les rendre, ils aban-
» donnent les audiences et ne s'y présentent point. Ils por-
» tent l'excès de leurs brigues et de leurs menées jusqu'à
» traiter avec outrage dans leurs assemblées de communau-
» tés et ailleurs ceux de leurs confrères qui, conduits par le
» devoir de leur état et par la religion du serment... ne
» croient pas pouvoir se dispenser de s'acquitter de leurs
» fonctions... La vivacité et l'indécence ont été portées dans
» leurs assemblées au point que la saine partie de leurs mem-
» bres s'abstient d'y assister et qu'un des anciens syndics... a
» préféré se démettre de sa place pour éviter les odieux pro-
» cédés que lui attiraient ses sages représentations et son re-
» fus de concourir à leurs manœuvres... La correction de
)> ces abus est de la compétence du Parlement, mais il se
» trouve arrêté par le trop grand nombre des réfractaires et
» par les différentes circonstances auxquelles leur délit est
» lié : il est forcé de recourir à Sa Majesté, de l'instruire du
» désordre qui s'accroit de jour en jour, de la supplier d'em-
» ployer son autorité pour le faire cesser » (').
Cet appel désespéré ne fut pas entendu. La réponse de
Saint-Florentin se fait remarquer par son extrême froideur
et n'est pas autre chose qu'une fin de non-recevoir. « Je ne
» puis vous dissimuler, écrivait le ministre, que j'ai été sur-
» pris de vous voir recourir à Sa Majesté contre des officiers
» subalternes que vous avez le droit de punir lorsqu'ils s'écar-
)) tent de leur devoir. Sa Majesté, lorsqu'elle a pris lecture de
» votre lettre, a porté le même jugement, et elle laisse à vo-
» tre zèle et à votre sagesse le soin d'infliger à ces officiers
» les peines qu'ils peuvent mériter par leur insubordination,
» ou par la négligence ou l'abus de leurs fonctions ». Battu
à Versailles, le parti aiguillonniste n'était guère plus heu-
reux à Rennes, où la minorité du 29 avril, furieuse de son
échec, tenait à prendre sa revanche et proposa à l'assemblée
des chambres du 11 mai d'écrire en cour pour demander le
rappel de l'universalité. Les voix se trouvèrent ce jour exac-
tement partagées et le furent encore le lendemain : quinze
contre quinze. Il fut alors unanimement convenu qu'on ne
(') Lettre du 2 mai, H. 333.
544 LA imiriAGNi!; kt lk dlc d'aiglillon
inellrait licii de cet incitlent sur le registre et que la réunion
des chambres serait regardée comme non avenue. Mais cela
n'ompècha pas les quinze qui avait voulu écrire de se réunir
chez Monlbourcher, de rédiger leur lettre et de la faire par-
tir, signée par le greffier du Parlement, pour lui donner un
caractère authentique et la j)rcsenler comme le vœu du corps
entier ('). Encouragés par cet exemple, les procureurs ne
mettaient plus de borne à leur audace, et portaient leurs
vexations jusqu'à des personnes dont le nom semblait cepen-
dant devoir présenter toutes garanties en bastion. Duparc-
l*oullain, le fameux jurisconsulte, avait signé la cédule évo-
catoire de M. de la Chalotais et plusieurs consultations pour
les magistrats prisonniers, des l'eprésentations contre divers
articles du règlement et pour le rappel de l'universalité :
mais il avait aussi signé un mémoire apologétique du prêtre
Clemenceau et avait été pour cela grossièrement attaqué dans
la seconde lettre du gentilhomme breton au noble espa-
gnol (-) : il venait de faire paraître un Avertissement fort
agressif contre les libelles, destiné à figurer en tête de son
sixième volume des Principes de droit f ramais, dont les cinq
premiers volumes avaient déjà paru : par sentence du 18 mai,
les juges de police, dont quatre procureurs, Lemasson, Bou-
vard,Juhel et Bonamy, imaginèrent d'infliger à cet avertisse-
ment l'outrage d'une suppression, comme à un vulgaire libelle
sans nom d'auteur ni d'imprimeur et contraire aux règlements
de la librairie et de l'imprimerie. Son imprimeur était cepen-
dant bien connu : c'était Vatar, dont la maison avait, de tra-
dition immémoriale, la clientèle du Parlement, et était un
des centres de la réunion de la faction parlementaire : les ju-
(') Lettre des magistrats fidèles, 31 mai, II. G33. Un bulletin du 24 mai (ibid),
montre la cour du président de Montbourclier remplie, pendant celte délibération,
de procureurs, d'avocats et de magistrats démis, s'expliquanl fort grenadière-
menl sur le compte des conseillers lidcles et promettant de leur faire payer cher
leur fermeté si jamais ils rentraient au palais.
(*) Elle mettait dans sa bouche ce quatrain :
On dit mes ouvrages mauvais,
Oui, quelques sages les rejettent,
Mais plus de cent sots les achètent,
•Test pour ceux-ci que je les fais.
Elle lui imputait, ainsi qu'à Anneix (ijui avait plaidé pour Audouard), d'avoir
prostitué les nobles fonctions d'avocat, et prédisait leur radiation de l'ordre.
LETTRE DES DÉMIS AU ROI 545
ges do police l'ignoraient moins que personne, puisque le
28 mai, voulant punir cet industriel d'avoir imprime l'ou-
vrage de Duparc-Poullain, ils imaginèrent de lui retirer l'im-
pression de la pancarte du prix du pain, qu'un arrêt de 1724
réservait à sa maison, et la donnèrent à un autre imprimeur,
(îarnier, dont les opinions ofïraient encore plus de garanties.
Le Parlement cassa ces sentences, mais il ne put les punir,
vu la protection assidue dont une partie de ses membres cou-
vrait les incartades du bas palais. Tout se borna à une se-
monce adressée à leur syndic par le premier président et le
doyen, et à une injonction de travailler, qui n'était pour la
communauté qu'un nouveau sujet de dérision.
Les événements marchèrent encore plus vite pendant le
mois de juin. Réunis à Rennes sous l'œil bienveillant de
M. d'Agay, tenant, avec la permission de Saint-Florentin, de
grands conciliabules où ils discutaient la ligne de conduite à
tenir, les démis afiectaient un air triomphant, parlaient tout
haut de leur prochain retour, annonçaient le rappel même
des six exilés, et narguaient les rentrés, tandis que Duras et
d'Agay mandaient partout que tout était dans le plus grand
calme et dans la plus parfaite union. Avertis par les amis fort
actifs qu'ils avaient à Paris et à Versailles qu'on n'attendait
plus, pour les réinstaller sur leurs sièges, qu'une lettre écrite
par eux au roi, ils tinrent le 20 juin, partie chez le prési-
dent de Robien, partie chez M. de Monluc père, des assem-
blées où ils examinèrent cette idée. Il leur répugnait de
demander pardon et de se donner l'air de solliciteurs : ils se
décidèrent toutefois le 21 à écrire une lettre, d'où les mots
de grâce et de pardon furent d'ailleurs soigneusement écar-
tés : « Nous regardons. Sire, disaient-ils, comme l'époque du
» bonheur le jour où il nous a été possible de faire parvenir
i) au Maître le plus aimé et le plus digne de l'être l'hommage
» de la plus respectueuse reconnaissance... Le zèle, la fidélité,
» l'amour le plus tendre. Sire, pour votre Majesté, nous ont
» toujours animés, ils sont gravés dans nos cœurs, nous les
» avons reçus de nos ancêtres, nous les transmettrons à la
» postérité, ils dureront autant que votre empire. » Ils écri-
virent en même temps au chancelier, alors universellement
regardé comme un chaud défenseur de la cause parlemen-
taire, une lettre pleine de déférence et de protestations de
d'Aiguillon. 35
546 LA BRETAGNE ET LE DUC d' AIGUILLON
fidélité et d'amour pour la personne sacrée du roi. La satis-
faction fut considérée comme suffisante à Versailles.
Quelques obstinés avaient encore, malgré tout, trop haute
opinion du gouvernement pour croire qu'une pareille pali-
nodie fût possible (M. Ils luttèrent jusqu'au bout : ils écrivi-
rent encore les 30 juin et 5 juillet pour déconseiller le rappel,
tandis que le 4 juillet 17 voix contre 15 avaient fait prévaloir
au Parlement l'envoi d'une lettre pour exprimer le vœu con-
traire. Mais toutes ces démarches étaient maintenant égale-
ment inutiles : le parti de la cour était pris, et rien désormais
ne pouvait plus conjurer cette déplorable résolution.
Le 10 juillet arriva à Rennes le duc de Duras, porteur d'un
édit qui, en considération du calme dont la province jouissait
enfin, abrogeait celui de novembre 1765, fixait la composition
du parlement à un premier président, 9 présidents à mor-
tier, 6 présidents aux enquêtes, 88 conseillers, distribuait ce
personnel entre la Grand'Chambre, la Tournelle, deux cham-
bres des enquêtes et une des requêtes, et attribuait ces offices
tant aux Conseillers actuellement en fonctions qu'aux démis,
auxquels il fut écrit de se trouver au palais le 15 juillet. Cet
édit était loin de satisfaire entièrement les vainqueurs : ils lui
reprochaient notamment la continuation de l'exil des procu-
reurs généraux. Mais Duras promettait ses bons offices pour
obtenir leur rappel, et il était d'une bonne politique de
ne pas afficher, avant que la reconstitution du Parlement fût
un fait accompli, de trop hautes prétentions. Ils se décidè-
rent donc à accepter. Le 14 juillet le bailliage d'Aiguillon
tint sa dernière séance : ce fut pour décider que le palais
serait illuminé en l'honneur du retour de leurs collègues.
Le 15, la famille fut complète. Cinq présidents, soixante-
dix conseillers assistèrent à cette séance solennelle. Ecrire au
roi et au chancelier des lettres de remerciment fort chaleu-
reuses : une beaucoup plus sèche à Saint- Florentin : enregis-
(•) Notamment MM. de Langle, Gonen de Saint-Luc, de la Bretesche, tou-
jours inébranlable, de Villeblanche, de Trévénégat, Eveillard de Livois, Picot,
de Peccadeuc, et les nouveaux venus, qui avaient, plus que n'importe qui, tout à
redouter du rappel, les Menardeau, Rolland du Roscouet, Descognets, etc. Du
propre aveu de Lepaige (Cf. Flammermont, Le chancelier Maupeou, p. 66), il ré-
sulte que le chancelier cacha au roi leur appel pathétique, et que sans cela on n'eût
sans doute pas obtenu de lui cet éclatant démenti à sa parole royale, si fréquem-
ment réitérée, que l'ancien parlement de Rennes ne serait jamais rétabli.
RAPPEL DE l'tNIVKRSALIïÉ 347
trer l'édit de rappel, par pur empressement de se conformer
aux volontés royales, mais sous réserve toutefois d'adresser
de très humbles et très respectueuses représentations « sur
les clauses de cet édit qui portent atteinte à Ja constitution du
Parlement et en général sur tout ce qui intéresse Tordre pu-
blic et le bien du service de Sa Majesté », furent les premiers
soins des rentrants. Puis commença l'interminable série des
harangues, députations et réjouissances publiques qui étaient,
de tradition, l'accompagnement obligé de ces grandes vic-
toires parlementaires : tous les corps constitués, toutes les
classes de la société, tous les ordres religieux, toutes les com-
munautés municipales, toutes les corporations de métiers
tenant à honneur et jugeant prudent de placer leur note dans
ce concert universel de félicitations et de louanges. Even,
bâtonnier des avocats, Boudier, syndic des procureurs, et le
premier huissier Bienassis, ouvrirent la liste, que grossirent
le chapitre, le présidial, les échevins, les juges de police, le
collège, les notaires, la milice bourgeoise, la faculté de droit,
les étudiants en droit, les cordeliers, les dominicains, les
capucins, les carmes, les augustins, les apothicaires, les im-
primeurs, les orfèvres, les serruriers, les cordonniers, les
perruquiers, etc., etc. « Les maladies, suites ordinaires du
» chagrin et de la misère, dit M. de la Boujardière au nom
» des médecins de Rennes, se multipliaient chaque jour : la
» joie et l'allégresse que votre retour a fait naitre devien-
» nent dans ce moment un antidote souverain : Hippocrate
» perd son crédit et se trouve proscrit par Thémis triom-
» phante » ('). Les bouchers présentèrent à la cour un agneau
vivant orné de bandelettes de soie et de fleurs d'oranger : les
boulangers apportèrent un immense gâteau : les dames de la
halle réclamèrent et obtinrent l'honneur d'embrasser les pré-
sidents et de leur présenter à chacun une corbeille de fleurs.
Les curés du diocèse de Rennes, au nombre de 168, soit pour
écarter loin d'eux tout soupçon de jésuitisme, soit pour mor-
tifier leur évêque, firent grandement les choses : messe solen-
nelle. Te Deum, feux de joie sur la place du palais, visite en
(') Les apothicaires de Besançon avaient les premiers exprimé cette idée ingé-
nieuse dans une circonstance semblable, en 1761 :
Quaerere non opus est noslra medicamen in arte :
Ecce Themis venit, vera medela malis !
548 LA BRETAGNE ET LE ULC d'aIGUILLON
corps à la famille de La Chalolais, et lettre à l'illustre exilé
pour le féliciter de son zèle pour la religion et de sa fermeté
à maintenir les libertés de l'Eglise gallicane. Pendant plus
d'un mois coula h pleins bords ce Ilot de littérature fasti-
dieuse. Il y eut tel jour où la cour n'eut pas moins de 48 com-
pliments à subir, et le total des harangues qui lui furent
adressées dépassa le chiffre imposant de 350.
Que dire des réjouissances publiques qui dans toute la
Bretagne célébrèrent ce jour mémorable! Les villes oubliè-
rent qu'elles avaient été ruinées par l'administration du duc
d'Aiguillon pour rivaliser de frais et de bombances, et per-
sonne ne se trouva cette fois pour leur reprocher leurs prodi-
galités. Redon dépense 310 1. en fêtes : Hennebont 390 pour
une députation au parlement rétabli (') : Landerneau, Lesne-
ven montrent encore plus de patriotisme avec des dépenses
respectives de 666 1. et 1199 1. : Quintin réclame vigoureuse-
ment contre une décision qui réduit de 1 ,2001. à loO 1. les frais
qu'elle doit faire pour un festin pantagruélique offert au pré-
sident de Robien : Brest ne s'en tire pas à moins de 5,831 1. (^) ;
et l'on parla longtemps à Quimper des réjouissances extraor-
dinaires qui célébrèrent la rentrée triomphale de M. de Ker-
salaiin (31 juillet) (^), dont l'exil avait été levé, ainsi que
(•) Arch. IlIe-et-Vil., G. 412, G. 717.
(*) Dupuy, L'administration municipale en Bretagne, p. 433 et suiv.
(') Un avocat de Quimper, nommé Girard, en a fait une curieuse et emphatique
relation sous forme d'une lettre supposée d'un écolier de seconde du collège de
Quimper à son père, h Rennes (U. 3G9). — Son héros et deux de ses camarades
« voulant jouir en entier du beau jour qui allait luire », parlent dès la nuit à che-
val sur la roule de llosporden, éclairés par le feu des étoiles « plus belles et plus
brillantes qu'à l'ordinaire >'. Bientôt l'alouette, par un chant d'allégresse et de
triomphe, annonce la première les approches du grand jour : puis lé soleil se lève
radieux vers l'Orient. On arrive joyeux à Rosporden, mais on y apprend la triste
nouvelle que le hien-aimé ne sera pas là avant midi. Retour en arrière, et repos
de quelques heures.
Gependant, en voyant les oiseaux s'envoler par bandes vers Quimper, nos écoliers
conjecturent avec raison qu'ils devançaient M de Kersalaiin, et les voilà de nou-
veau galopant vers Rosporden. Tout à coup, les hennissements de leurs chevaux
semblent leur annoncer que leur impatience va être satisfaite. Une épaisse pous-
.sière couvre l'horizon et l'air retentit du bruit des instruments et du chant des
oiseaux. C'est M. de Kersalaiin suivi d'un nombreux cortège : il descend de sa
chaise : on le complimente, on s'embrasse et on se dirige vers Quimper, au milieu
des (lots pressés d'une multitude innombrable do paysans qui bordent la route et
crient à tue-tête : <■ Vive le Roi ! Vive le parlement et M"'» la .Justice ! Vive M. de
Kersalaiin ! Vive M. du Luc d'.\rras (le duc de Duras) et M™» la duchesse ! ».
Le cortège fait son entrée dans la ville, superbement décorée, et se fraye péni-
RÉJOUISSAiNCKS POUR LE RAPPEL DE l'u.NI VERSALITÉ 549
celui de MM. de la Gaschcrie, de la Colinièrc et de Montreuil.
Ces démonstrations bruyantes d'une joie souvent plus af-
fectée que réelle, ne suffisaient pas au triomphe du parti par-
lementaire. Il lui fallait des victimes. Les ministres avaient
cru, en rappelant l'ancien Parlement, rendre le calme et la
paix à la province : ils annonçaient même l'intention de sévir
contre quiconque la violerait (*). Jamais erreur ne fut plus
complète que la leur. L'ère des ovations n'était pas terminée,
que déjà était ouverte celle des proscriptions.
Longue est la liste de ce martyrologe, et encore n'en con-
naissons-nous, n'en connaitra-t-on jamais qu'une faible par-
tie. Qui pourrait suivre, en effet, dans chacune des bourgades
de cette vaste province, la trace des alïreuses divisions en-
gendrées par tous les événements dont nous avons essayé de
présenter le récit? Qui pourrait dire toutes les injustices,
toutes les persécutions infligées aux tenants du parti qui ve-
nait de succomber ? Gomment retracer ces amitiés brisées,
ces familles divisées, cette universelle explosion de haines qui
fit alors de la Bretagne, de l'aveu général, un épouvantable
séjour ? « Quel temps ! quelle ville ! quelle vie ! » écrivait de
Rennes, dès 1768, un témoin attristé de ce morne isolement
et de cette lugubre existence ("). On ne va pas chez les ifs;
blement passage jusqu'à, l'hôlel de Kersalaiiti. « Dans un instant, M. de Kersalaiin
se trouve assailli par tous les harangueurs, et faisant céder la nature aux égards
qu'il croit devoir au public, il les écarte et cherche des yeux le vieillard respecta-
ble qu'il n'a pas vu depuis si longtemps. Mais la nature l'emporte enfin ; il demande
à haute voix où est son Père : « Quoi, dit-il en fendant la foule, quoi, il y a une
heure que je suis arrivé, et je ne pourrais enfin voir mon Père ! Aussitôt il l'aper-
çoit et vole dans ses bras en s'écriant : « Voici, cher Père, le plus beau jour de
notre vie! » Tous deux pleurent de joie : autant en font les spectateurs de cette
scène attendrissante.
On essuie ses larmes pour se précipiter à la cathédrale où a lieu un Te Deum
solennel. M. de Kersalaùn est reconduit ensuite chez lui par un cortège innom-
brable. « Puis cinquante instruments font succéder aux airs d'une marche joyeuse
ceux des danses les plus vives », et les couples se mettent à tournoyer. Des fon-
taines de vin coulant de toutes parts, entretiennent l'ardeur générale, et l'aurore du
lendemain voit toute la population dansant encore.
" Onze jours durant, l'on tira le canon, l'on chanta des Te Deiwi, et les compli-
ments en vers et en prose, où les mots de héros et de père de la patrie revenaient
fréquemment, affluèrent à l'hôtel de Kersalaùn.
(') Saint-Florentin à d'Agay, 29 juillet 1769, 0. 465. Il recommandait d'empê-
cher les réjouissances et fêtes publiques ! k Personne ne sera persécuté, écrit de
» Paris M. de llobien, le l^ août 1769 : on veut la paix, à quelque prix que ce
» soit : le ministère est réuni là-dessus, et malheur à qui la troublera ».
(2) Robien à Coniac, 5 juin 1768.
550 L.\ BIŒTAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
on ne va pas chez les 83; on ne va pas chez les habits relour-
7iés; on ne va pas chez ceux qui conservent quelque ménage-
ment pour ces différentes catégories de flétris ('). On se défie
de tout le monde; on est réduit à se cacher et à fuir. Heureux
qui pouvait trouver une retraite assez profonde pour se faire
ouhlier ! INhiis tous n'avaient pas cette chance, et parmi ceux
qui avaient joué quelque rôle dans les affaires de la province,
bien peu échappèrent aux vengeances du bastion. Rayé de la
liste du l^arlcment, ce malheureux de la Villevolette, qui avait
été le point de mire les traits les plus acérés des libelles (') :
rayés de celle des avocats, Richard de la Rourdelière et An-
neix de Souvenel (*) ; forcés de fuir, les Ménardeau, les des
Gognets, les Tronjolly, les Rolland du Roscouët, les de Ville-
blanche (') : Conen de Saint-Luc perd coup sur coup trois
procès qui font dans sa fortune une brèche de 200,000 1. et
est forcé de s'absenter du palais (^) : de Quéhillac doit quitter
Rennes et c'est pour trouver à Redon d'autres avanies plus
sensibles encore f) : Blanchard du Bois de la Muce C) et Le
(') Lotti'e écrite de Sauil-Malo, le 5 décembre 1770 et citée dans VEspion anrjlais,
t. VIII. — Les habits retournés étaient les gens autrefois attachés à d'Aiguillon, qui
avaient paru quitter son parti depuis sa retraite, mais dont on se défiait toujours.
(^) Par arrêt du 14 août 1769.
(') Richard de la Bourdelière, par délibération de Tordre du 15 aoilt 1770 « pour
avoir été un des espions de dWiguillon, le délateur de ses confrères, avoir tenté
de suborner des témoins contre les six magistrats, avoir prêté sa plume aux apolo-
gies de d'Aiguillon oîi la province est calomniée ». Anneix « essuya une persécu-
tion si vive qu'il fut obligé d'abandonner son état, sa famille, sa patrie et de se
réfugier à Paris » où il fut nommé en 1771 maître des requêtes du comte de Pro-
vence, place infime à laquelle s'ajoutèrent seulement une indemnité de 6,000 1. et
une pension de 1,800 1. Dans une pétition adressée à Nccker le malheureux crie
famine (H. 554).
(*) .Journal historique de la révolution opérée par M. de Maupeon, I. 288 : lettre
de Saint-Florentin à M. de Rennes, 0. 466.
(^) Requête de Gonen de Saint-Luc en 1775 pour demander l'évocation au con-
seil des causes des magistrats ayant fait partie du Parlement Maupcou à Rennes
(H. 712). De ces trois arrêts, deux, en 1775, avaient été cassés à l'unanimité par le
conseil et le troisième n'était pas encore examiné.
(8) Plainte de M. de Quéhillac au chancelier, 25 fév. 1770 (.\rch. des aff. étran-
gères, t. 1564) contre le sieur Deshayes Pyart, négociant, qui lui a adressé des pro-
pos offensants dans une assemblée de la communauté.
C) Dans un discours aux chambres assemblées, juillet 1770 (Bib. Arsenal, ms.
3613) ce magistrat se plaint d'avoir été systématiquement exclu du rapport des pro-
cès, et constate qu'il s'est cruellement trompé en croyant que le rappel ferait
oublier les divisions et les querelles personnelles. Il était pris à partie pour avoir
dénoncé en 1766 des remontrances de Paris et de Rouen injurieuses au bailliage
d'Aiguillon. c< Tous ceux, disait-il, qui ont approuvé les libelles où je suis outragé,
VENGEANCES DES MAGISTRATS RÉINTÉGRÉS 551
Prestre de Chàteaugiroii sont décrétés d'assigné pour être ouïs
et réduits à s'éloigner du palais ou à fuir de la province;
Gault est interdit de ses fonctions dès le mois d'août 1769,
forcé de fuir à la campagne avec sa misère et ses dix enfants,
et sollicite longtemps en vain un emploi, qu'il n'obtient qu'en
1771 (') : Raudin, rappelé de Bretagne dès mai 1769, sollicite
en vain la continuation du traitement de 4,000 1. qu'il avait
comme subdélégué général : Clioiseul lui fait refuser cette
grâce et l'envoie à Lille en qualité de commissaire ordon-
nateur des guerres, sans l'indemniser de son déplacement (^) :
Magin est envoyé à la Rochelle : de Lor, h Saumur, où il meurt
en 1770 laissant sa famille dans la misère. Avoir été bien vus
de d'Aiguillon est pour tous les fonctionnaires un titre assuré
de disgrâce. Plus à plaindre encore sont ceux qui restent dans
la province ; les procureurs qui ont continué leur service,
comme les Minihy, les Doré, les Desnos, qu'on ruine en leur
faisant perdre leur clientèle; les officiers des juridictions infé-
rieures qui ont continué à rendre la justice {^) : les ingénieurs
comme Dorotte qui ont rendu témoignage en sa faveur, lors
de la discussion sur les grands chemins : les membres des
Etats connus par leur attachement à sa personne; les 83, qui
éprouvent tout ce que la noirceur peut imaginer de plus vexa-
toire (*), et jusqu'aux financiers qui sont soupçonnés de lui
» calomnié, qui ont tenu des propos injurieux sur mon compte... peuvent-ils con-
>■ naître de mes afTaires? Si mes ennemis sont mes juges, quel sera mon jugement,
» à quoi ne dois-je pas m'atlendre? >- Quant S"Le Prestre de Cliàteaugiron, il était
pris à partie pour avoir requis contre lesdiles remontrances. L'arrêt qui les décré-
tait fut cassé par arrêt du conseil du 23 juillet 1770. Le Prestre n'en fut pas moins
obligé de quitter la Bretagne; il vint à Paris où il fut nommé surintendant des
finances et de la maison de M'no la Dauphine : il fit partie du Parlement Maupeou.
Lors de la révolution de 1774, poursuivi par la haine tenace des parlementaires,
il fut relégué au grand conseil, vil de plus jeunes que lui lui passer sur le corps, dut
s'abstenir d'y siéger, et mourut en 1782, de remords disaient ses ennemis.
0 Mémoire pour Gault de la Galmandièrc, H. 535; lettre de Gault au chance-
lier, 12 mai 1770. Il obtint la place de receveur général des fermes à Tours.
(-') Lettres de Raudin, 14 et 24 mai 1769, H. 611, H. 462.
{') (. Le sieur Kérangas, sénéchal des regaires de Saint-Brieuc, n'a été admis à
» faire sa harangue au Parlement qu'après avoir arrosé le parquet de ses larmes
» pendant près d'une grande heure : encore est-il heureux qu'on ait voulu l'écouter.
» Un membre de l'augusle assemblée a dit avec toute la gravité qui caractérise le
» sénateur : « Bienheureux sont ceux qui pleurent et qui sont admis ; d'autres pleu-
» reront, mais pleureront vainement » (Kerguénech à d'Aiguillon, H. 640*).
(*) Villeneuve-Geslin, un des 83, un parent de Descognet?, écrit le 17 août 1769 :
« Je n'ai point voulu être témoin de toutes les vilenies qu'on fait à Saint-Brieuc,
552 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
avoir ouvert leur l)oursc pour lui faciliter l'acquisition de la
licutenance des chevau-légers (').
Mais le bastion n'entend pas borner ses vengeances à celte
foule plus ou moins obscure ; il lui faut un triomphe plus écla-
tant et une plus illustre victime.
» et moi et toute ma famille avons quitté cet affreux séjour pour venir à la campa-
» gne vivre de préférence avec les loups, qui valent mille fois mieux que tous les
» Bretons ensemble ». M. de Kerguénech, le 23 mai 1770 : « Les cruels effets de
» la persécution que j'éprouve dès à présent me font trembler pour l'avenir ». M. de
Kérouarl (qui avait la malechance d'être proche voisin de campagne de MM. de
Guerry, de Pire, de Boisteilleul et du chevalier de la Ghalolais) le 10 juillet 1771 :
« Jugez des désagréments que j'éprouve tous les jours, le détail en ferait frémir
» d'horreur et de pitié ». M. de Triac supplie le duc, le 13 août 1771, de lui procu-
rer un emploi qui le tire de cette province, sans quoi il ne sait que devenir.
(*) « Ils ne cessent, écrit Bourgeois le 13 août 1770 (H. 502), de me faire éprouver
» les plus grandes mortifications; suivant eux je suis un traître à la patrie pour
>> avoir prêté des fonds à ce seigneur. Si j'avais été assez heureux pour cela, je
» n'aurais cru me libérer qu'en partie de la reconnaissance que je lui dois et que je
» lui conserverai toute ma vie ».
CHAPITRE XVII
LE PROCÈS DU DUC d'aIGUILLON
Le rappel du Parlement, qu'on avait présenté à Louis XV
comme Tunique moyen de terminer les aEfaires de Bretagne,
dont il était excédé, n'avait donc rien terminé dans cette pro-
vince; il allait être, par surcroit, le point de départ d'une
crise formidable dans le royaume.
Incomplète, en effet, était la satisfaction donnée à l'oppo-
sition bretonne, quelque dure qu'elle fût pour l'honneur du
souverain. On rétablissait sur leurs sièges les magistrats
qu'on avait tant de fois promis d'en éloigner à tout jamais.
On retirait de la province ou on abandonnait à ses vengeances
les hommes qui lui déplaisaient; mais on n'avait pas étendu
jusqu'à ses deux chefs principaux cette politique de conces-
sions à outrance. MM. de la Chalotais et de Caradeuc restaient
en exil, et cet exil était encore moins justifiable depuis que le
roi avait rendu à leurs collègues sa confiance et son bon vou-
loir, et à leurs co-accusés leur liberté. Cette exception inexpli-
cable mettait le gouvernement dans la plus fausse position.
Maupeou et Ogier avaient, parait-il, pressé le roi de leur par-
donner, jugeant leur retour indispensable à la pacification
de la province ; mais ils se heurtèrent chez lui à une telle
répugnance qu'il ne leur fut plus possible d'insister.
Ils avaient vu juste, car le premier soin du Parlement
devait être de réclamer les deux illustres exilés. Les réjouis-
sances pour le rappel n'étaient pas encore terminées qu'au
grand mécontentement de Saint-Florentin, M'"* de Caradeuc
accourait à Rennes et présentait au Parlement une requête
dans laquelle son père et son mari rappelaientleurs malheurs,
les persécutions qu'ils avaient subies, et réclamaient un juge-
ment régulier qui fit éclater à tous les yeux leur innocence.
Fort embarrassé, le ministère se hâta d'envoyer des let-
tres patentes (12 août) affirmant qu'il ne pouvait pas rester
O04 LA BRETAGNE ET LE DUC D AIGUILLON
contre les six magistrats inculpés « le moindre soupçon »,
qu'ils n'avaient pas besoin de plus ample justification, et im-
posant à tous silence absolu sur tous ces faits. Le Parlement
ne refusa pas de les enregistrer (18 août), mais en accompa-
gnant cet enregistrement de réserves significatives rpii devaient
lui permettre de reprendre l'aflaire dès qu'il le voudrait et de
lui donner telles proportions qu'il jugerait à propos. Il y
constatait que si les six magistrals pouvaient être pleinement
rassurés, par la déclaration publique que leur honneur n'était
pas compromis, la magistrature cependant restait alarmée en
voyant substituer à un jugement légal une forme nouvelle,
dangereuse et inconnue dans l'ordre judiciaire; que de cette
proclamation de leur innocence et de la déclaration déjà faite
par Sa Majesté qu'elle ne voulait pas trouver de coupables,
il résultait naturellement que ces coupables n'étaient pas les
accusés; et il exprimait l'espoir de revoir prochainement, dans
l'exercice de leurs fonctions, des niagistrats dont l'éloigne-
ment dégénérerait en proscription, peine inconciliable avec
la déclaration que venait de donner Sa Majesté. Des lettres
en conséquence furent adressées au roi, aux ministres et à
toutes les cours souveraines du royaume (19 août) : « Rassu-
» rés, disait le Parlement, sur le sort de quatre d'entre ces
» illustres malheureux, nous ne pouvons être inquiets sur
» celui des deux autres. Nous avons la plus vive impatience
» de les revoir incessamment parmi nous; nous attendons
» leur retour avec la plus ferme confiance, comme une suite
» nécessaire de leur innocence reconnue ».
La rentrée arriva sans que cet espoir fût réalisé, et même
sans que le roi eût fait réponse k cette lettre. Le Parlement
décida aussitôt des remontrances, une députation solennelle,
et l'envoi au chancelier d'une lettre encore conçue dans les
termes les plus bienveillants et les plus empreints de grati-
tude, où, en le remerciant d'avoir fait mettre un terme à ses
disgrâces, il le suppliait d'obtenir maintenant ce qui mettrait
le comble à son bonheur. Les remontrances, arrêtées le 14 dé-
cembre, portées au roi le 20 janvier 1770 par une députation
que conduisait le président de Robien, durent mettre Louis XV
dans un grand embarras, car elles faisaient nettement ressor-
tir ce qu'il y avait de singulier dans la situation des procu-
reurs g-énéraux, punis quoique reconnus innocents : « Votre
LE PARLEMENT RÉCLAME LE RETOUR DE MM. DE LA CHALOTAIS 555
» Parlement, Sire, ne cessera jamais de vous rappeler quelles
» durent être les conséquences nécessaires, quelles furent en
» quelque sorte les conditions apposées à son enregistrement
» (des lettres patentes du 12 août) ; s'il adopta ce témoignage
» public de l'innocence des accusés ce fut dans la pleine con-
» fiance de les voir incessamment dans l'exercice de leurs
» fonctions. Ce retour est le complément essentiel de leur jus-
» tiQcation ; la main bienfaisante qui veut effacer jusqu'aux
» traces de l'accusation ne le peut faire qu'en effaçant aussi
» les vestiges de la disgrâce qui en fut la suite. 11 est impos-
» sible, sous l'empire du plus juste des rois, que le délit n'ait
» jamais existé, et que la peine subsiste; autrement le sujet
» justifié tremblerait lui-même sur la réalité de sa justifica-
» tion, il serait dans la cruelle nécessité de se croire encore
» coupable à vos yeux et cette inquiétude accablante le force-
» rait à chercher tous les moyens légitimes pour constater
)) son innocence ». L'argumentation était, il faut le reconnaî-
tre, irréfutable, et la réponse du roi fut des plus maladroites.
« Ce n'est point, déclara Louis XV, pour les faits dont mes
» procureurs généraux ont été accusés qu'ils sont retenus par
» mes ordres; il ne peut plus en être question depuis mes
» lettres-patentes du mois d'août dernier. Vous n'auriez pas
» dû recevoir leur requête ('), et je vous défends d'y donner
» aucune suite. D'autres faits particuliers, qui n'ont aucun
» rapport ù l'exercice de leurs fonctions, m'ont déterminé ; ils
» ne vous concernent point, ni la magistrature, et je n'en dois
» compte à personne ». C'était en réalité une inculpation
nouvelle impossible à concilier avec l'assertion des lettres
patentes du 12 août, qu'aucun soupçon ne pouvait subsister
contre les procureurs généraux. Le parlement ne pouvait se
contenter de cette réponse; il s'empressa d'arrêter de nou-
veaux objets de remontrances, où il développait celte idée
que la nouvelle inculpation contenue dans la réponse royale
était un motif de plus pour les procureurs généraux de dési-
rer leur justification, car autrement « un ennemi adroit et
» puissant, après avoir épuisé tout ce que la haine et la pas-
» sion ont de ressources pour perdre des innocents par une
(') Les procureurs généraux avaient présente au Parlement une requête contre
l'enregistrement des lettres patentes du 12 août, et pour obtenir un jugement. Le
Parlement leur en avait décerné acte le 22 décembre.
Oo6 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGLILLON
» accusation publique, trouverait dans le genre des accusa-
» tions secrètes un moyen infaillii)le de satisfaire sa ven-
» geancc, d'autant plus sûrement qu'il serait impossible à sa
» victime d'en parer les coups ». La logique était évidem-
ment pour la cour souveraine de Rennes; effrayé des nou-
veaux troubles parlementaires qui s'annonçaient, le gouver-
nement fit les derniers efforts pour sortir de l'impasse dange-
reuse dans laquelle il se trouvait; il fit des offres séduisantes
aux procureurs généraux pour obtenir leur démission et leur
silence; il envoya Duclos à Saintes pour les adjurer de se
prêtera une conciliation ('); le paiement de leurs dettes, Térec-
tion de leur (erre en marquisat, les charges les plus brillan-
tes seraient la récompense de leur démission et de leur pro-
messe de ne pas donner suite à leur requête. Gomme il était
facile de s'y attendre, ces offres furent repoussées avec mé-
pris. Le gouvernement n'avait réussi, par ces négociations
avilissantes, qu'à grandir encore l'homme qu'il redoutait :
« M. de la Chalotais, écrivait avec raison un des correspon-
» dants de Lepaige, sera à Saintes comme Charles XII à Ben-
» der; même courage, môme raideur contre l'adversité; la
h force triomphera, mais ne l'abattra pas ».
La Bretagne entière prenait feu de nouveau. Le rappel des
procureurs généraux était maintenant le cri général, comme
quelques mois auparavant le rappel de l'universalité. Les
mémoires et remontrances affluaient. Un des corps de la
province se fit surtout remarquer par la force et l'éloquence
de ses protestations, le bureau de la commission intermé-
diaire de Tréguier : ses remontrances célèbres, dont la forte
éloquence contraste heureusement avec la verbosité creuse et
déclamatoire ordinaire à ces sortes de morceaux, mérite-
raient d'êti'e citées tout entières : <( Nous n'avons pu voir
» sans une surprise mêlée d'effroi des faits et des méconten-
» tements particuliers donnés pour motif d'une punition
» publique. Tout magistrat, tout citoyen, tout homme qui est
» puni doit être jugé coupable. S'il est condamné, il faut
» d'abord qu'il ait été convaincu. A quoi doivent s'attendre
(') Celte mission célèbre a dû avoir lieu en janvier ou en février 1770. Bachau-
nioiil y fait allusion le 21 mars. — D'après Lepaige (Flammermont, p. 72), Duclos
aurait élé muni de l'avis signé de quatre des plus fermes magistrats du Parlement
de Paris, qui conseillaient à M. de la Chalotais de céder pour le bien de la paix.
d'aiguillon pris a partie 557
» les simples citoyens, si les premiers magistrats ne sont pas
» l'abri d'une si funeste oppression ? Sire, la province à vos
» genoux réclame votre justice. Il n'y en a plus, si l'on peut
» nous enlever dans nos maisons, nous jeter dans les fers,
» nous retenir dans un exil sans fin, sous prétexte de délits
M secrets, appuyés sur des délations obscures, dont nous ne
» pourrions nous défendre et qu'on ne nous fera connaître
» que par la rigueur de la peine... L'accusation poursuivie
» avec tant d'éclat est abandonnée, mais la vengeance sub-
» siste. Des faits et des mécontentements qu'on n'articule
» point, afin de n'avoir rien à prouver, prennent la place
» d'une instruction prouvée calomnieuse, et l'on substitue à
» des procédures vexatoires une vexation sans procédure. »
Hardy constate l'immense succès de ce morceau et Bachau-
mont y voit « un chef d'œuvre de logique et d'éloquence >->.
Saint-Florentin, irrité et inquiet, eut la pelitcsse d'envoyer
une lettre de cachet à l'homme à qui la voiï publique en
attribuait la rédaction, le sieur Tuomelin, de Tréguicr.
Une seule chose pouvait désormais arrêter la vivacité des
démarches en faveur des procureurs généraux : c'était qu'un
intérêt plus puissant encore détournât d'un autre côté l'atten-
tion : c'était que la Bretagne oubliât pour quelque temps
MM. de la Chalotais, pour ne plus se souvenir que de leur
prétendu persécuteur, et se montrât plus désireuse encore de
perdre d'Aiguillon que de faire revenir les exilés,
Le gouvernement était d'autant plus coupable de n'avoir
pas prévu cette nouvelle complication (jué le parti chalotisle
n'avait fait nul mystère de ses intentions. Dès les premiers
jours de 1769, la troisième lettre du gentilhomme breton avait
mis la question sur son véritable terrain en réclamant la
mise en accusation du duc d'Aiguillon : « Hâtez- vous, disait
» ce libelle aux membres du Parlement intérimaire, hâlez-
» vous de joindre vos instances à celles de toute la province
» pour obtenir le rappel..., afin que notre illustre Sénat
» puisse se joindre lui-même avec tous les ordres de la
» nation pour dénoncer tout d'une voix le Landais de nos
» jours à la justice de notre monarque, à la cour des pairs,
» comme le seul auteur des troubles et des maux qui déso-
» lent une de ses provinces, la plus fidèle et la plus soumise.
» Louis le Bien-Aimé ne veut régner que par les lois : il n'est
558 LA BRETAGNE ET LE DLC d'aIGUILLON
)) pas moins équitable (juc h't'nnrois II : pouvcz-vous douter
» qu'il ne se rende aux vœux unanimes de toute une province,
» et qu'en ordonnant, comme notre dernier duc, que Vignerot
» soit jugé, il ne recommande autre chose sinon qu'il ne lui
» soit fait aucun tort, et qu'il ne soit traité que selon les
)) règles de la justice..? Que ce prince magnanime use même
» de sa clémence pour le soustraire aux peines que méritent
» ses crimes, nous y applaudirons de tout notre cœur; mais
» que les preuves de ses délits, acquises par l'instruction
«judiciaire, le mettent à jamais dans l'impuissance de nous
» nuire, c'est tout ce que nous demandons. » Le discours
préliminaire mis en tète de la Procédure de Bretagne, dia-
tribe de la dernière violence contre d'Aiguillon, réclamait son
jugement en termes plus vifs encore. Calomniateur, bourreau,
fauteur d'un projet d'empoisonnement, suborneur de témoins,
auteur de toutes les souti'rances de la province, de toutes les
persécutions qui s'étaient appesanties sur elle, de tous les
malheurs publics et privés qu'elle pleurait encore, d'Aiguillon
ne pouvait plus rester dans l'ombre : la voix publique le citait
au pied des tribunaux ; il importait au repos du monde qu'un
procès instruit dans les formes fit connaître à tous quels étaient
les vrais coupables et les mit pour toujours dans l'impossi-
bilité de perpétrer leurs desseins (').
La haine implacable qui dictait ces paroles — haine incon-
testablement plus habile que n'avait été celle des ennemis de
M. de la Ghalotais — n'avait pas mal calculé. Cette sorte de
défi mettait le duc d'Aiguillon dans une situation difficile. S'il
ne réclamait pas son jugement, on le déclarait convaincu de
tous les crimes dont on vient de lire la formidable énuméra-
tion : s'il le sollicitait, il n'était pas sûr de l'obtenir; s'il le
sollicitait et qu'il l'obtint, la seule juridiction qui fût compé-
tente, le Parlement de Paris, transformé en cour des pairs,
avait, par mainte et mainte remontrance, tellement pris parti
dans les afifaires de Bretagne, tellement identifié sa cause à
celle de MM. de la Chalotais et des siens, que d'Aiguillon
devait y trouver moins des juges que des adversaires passion-
(') La troisième lettre du gentilhomme breton est du 2 janvier 1769. La Procé-
dure de Bretagne a dû être répandue dans les premières semaines de 1770. Certains
indices, et notamment l'ignorance de la signilicalion du K barré dans les noms
bretons, tendraient à prouver qu'elle a été publiée à Paris.
d'aiguillon empêché de se pourvoir en justice 559
nés, tout fiers, en outre, dans leur orgueil bourgeois, d'hu-
milier en lui cette aristocratie d'épée que la robe haïssait. Il
prit le parti le plus noble et en même temps le plus sage : il
releva fièrement le défi : il réclama formellement l'autorisa-
tion de rompre le silence que le roi lui avait demandé et de
porter à la cour des pairs une plainte en règle (janvier 1769).
Ce n'était pas la première fois qu'il exprimait ce désir. Dès
1767, après la publication des Mémoires de M, de la Chalo-
tais — et bien longtemps, il importe de le remarquer, avant
qu'il fût question de M'"® du Barry à Versailles — il avait
déjà demandé des juges. Une lettre particulière de Saint-
Florentin, du 10 fév. 1767, établit d'une manière certaine ce
fait important et généralement ignoré (') : « Je suis aussi
» affecté que vous, mon cher neveu, de l'infâme mémoire de
» M. de la Chalolais; mais j'ai cru, avant de rendre au roi la
» lettre que vous m'avez adressée, devoir vous prier de faire
» encore quelques réflexions. En demandant au roi des juges,
» vous faites la même demande que le Parlement de Paris et
» le roi ne pourrait vous donner d'autres juges que le Parle-
» ment de Paris et c'est ce qu'il souhaite : il faudrait donc
» recommencer toute cette maudite affaire Comme vous
» 71 êtes pas le seul calomnié et que je le suis autant que vous,
» il faudrait donc que je présente aussi ma requête et je vous
» avoue qu'il est fort désagréable de recommencer une affaire
» aussi triste qui, clans trois mois, sera oubliée, au lieu d'être
» de nouveau tympanisé partout... Je n'ai parlé qu'à M. de
» Maurepas de votre lettre et il pense comme moi... et je crois
» qu'en y réfléchissant vous trouverez qu'il vaut mieux mépri-
» ser une pareille production que de lui donner un nouvel
» éclat ». Ainsi fut fait et d'Aiguillon se résigna à garder le
silence. Quand il demanda de nouveau à le rompre, en 1769,
il se heurta aux mêmes répugnances. Le conseil en délibéra
et crut devoir lui refuser l'autorisation de se pourvoir devant
la cour des pairs (*). Peu lui importait d'ôter à un bon ser-
viteur du roi, cruellement calomnié, les moyens de venger
son honneur et de démontrer son innocence, pourvu qu'il
(t) H. 636.
(^) Lettres de M^e du DefTand à Walpole, 6 et 13 février 1769. Bien entendu,
M"e du Deffand, tout acquise àChoiseul, affirme que d'Aiguillon n"a présenté celte
demande que parce iju'il savait qu'elle serait repoussée.
560 LA BRKTACINK ET LK blC d'aIGUILLON
évilAt les gros embarras qui devaient nécessairement résulter
d'une telle affaire. I.es auteurs de libelles ont affecté de nier
la sincérité de d'Aiguillon ; s'il eût vraiment voulu être jugé,
il eût, d'après eux, porté directement sa requête à la cour des
pairs. Ils ont oublié — sans doute volontairement — que la
silualion politique que d'Aiguillon avait occupée lui faisait
un devoir de ne pas entamer, sans l'aveu du roi, un procès
dont le retentissement devait être aussi énorme et les consé-
quences aussi graves. Linguet n'a fait qu'exprimer une grande
vérité en parlant « des ordres (|ue son premier devoir était
» de respecter, des considérations supérieures qu'il ne lui
)) appartenait ni de blâmer, ni de combattre ». C'est pour ce
motif unique que d'Aiguillon ne comparut pas devant la cour
des pairs comme demandeur ('). Jusqu'au bout, le mot de
M. de la Chalolais devait rester rigoureusement vrai : d'Ai-
guillon était 5 Versailles foi-t liai ai peu aimé.
Les mémorables événements dont la cour fut le théâtre en
1769 n'auraient en rien modifié cette situation si M. de Choi-
seul l'avait voulu. Lorsqu'une nouvelle maîtresse parut à
Versailles, il aurait été facile au tout-puissant ministre de
s'assurer sinon l'appui, du moins la neutralité de cette favo-
rite : il [»référa affecter pour elle un mépris au moins singu-
lier de la part d'un homme qui devait à M™" de Pompadour
toute sa fortune politique, et qui n'aurait certes pas crié au
scandale si le choix du roi s'était porté sur la duchesse de
Giammont ou sur quelque autre dame du parti. 11 convien-
drait à l'histoire sérieuse d'en finir une bonne fois avec ces
accès de pudeur indignée et ces explosions de dégoût qui sont
pour ainsi dire de style dès qu'apparaît le nom particulière-
ment odieux de M"'e du Barry. Ils se comprendraient, si les
autres maîtresses de Louis XV et de Louis XIV étaient jugées
avec la même rigueur, et si l'on professait la même horreur
pour les scandales dont la cour des Georges à Londres, ou
celle des tzarines, à Saint-Pétersbourg, était, alors même, le
(') S'il faut en croire La BrifTe d'Amiliy, ceux qui affeclèrenl le plus d'indigna-
tion de cet avorlemcnt furent au fond ceux qui s'en réjouirent le plus. « Bien des
» gens, écrivait-il à Montbourcher le 9 fév. 1769, disent qu'ils ne s'en embarrassent
» pas; je ne sais s'ils disent ce qu'ils pensent. On est toujours ffiché d'avoir un
«procès à essuyer, d'ôlre obligé de quitter son domicile pour aller plaider ailleurs et
» d'être tenu de donner des preuves juridiques de faits auancés peut être légèrement
» aur la foi d'aulvui et satis avoir pris la précdution de s'assurer de leur réalité. •>
m""" dl barry et li-: duc d'aiguillon 561
théâtre : mais on sait qu'il n'en est rien : notre liabitude bien
française de nous calomnier nous-mêmes ne nous laisse guère
d'indignation que pour les torts de nos propres souverains, et
parmi eux on fait un choix, pas toujours avec beaucoup de
discernement. Entre M""" de Pompadour et M™" du Barry, par
exemple, l'analyse la plus subtile reste impuissante à établir
quelque ditférence bien tranchée : les histoires scandaleuses
par lesquelles on a voulu salir, plus que de raison, le passé
de cette dernière, sont d'une authenticité douteuse, et la dame
qui tit fermer le Parc aux Cerfs pourrait bien être, après tout,
supérieure en moralité à la dame qui le fit ouvrir. En tout
cas, ce n'est pas à Choiseul et à ses amis qu'il convenait de se
montrer si rigoristes, et les railleries insultantes dont ils ont
criblé la nouvelle favorite étaient à la fois une injustice et
une imprudence. C'est leur hostilité déclarée contre la com-
tesse du Barry qui a scellé Palliance étroite de celle-ci et
du duc d'Aiguillon. Leur commune antipathie contre le tout-
puissant ministre fit leur union : et, sans chercher à élucider
la question inutile de savoir si leur intimité fut de l'amour,
ou seulement de l'amitié, il est certain qu'avec M'"" du Barry
l'ancien commandant de Bretag-ne eut à la cour un précieux
appui, sur la puissance et le rôle duquel il semble cependant
qu'on se soit généralement mépris.
Ce fut environ cinq mois après la fameuse présentation de
M""' du Barry à Versailles, le 22 avril 1769, le premier échec
grave qu'ait éprouvé le parti Choiseul, que M™" du Barry eut
pour la première fois occasion d'exercer son influence en
faveur du duc d'Aiguillon. La mort du duc de Chaulnes
(sept. 1769) laissait vacante la charg-e fort importante de lieu-
tenant des chevau-légers. Le titulaire de ce poste fort envié
avait ses entrées auprès du roi et toute facilité pour l'entrete-
nir en toute liberté, car il ne rendait compte qu'au roi lui-
même des atlaires relatives à la compagnie. Tous les placets
adressés au roi par des chevau-légers, toutes les grâces ac-
cordées par le monarque passaient par son intermédiaire (*).
(') Guyot et Merlin, Traité des droits, franchises, foyictions, etc. — Pour être
reçu chevau-léger, il fallait faire preuve de noblesse centenaire par devant le gé-
néalogiste de Sa Majesté. Leur lieutenant (le titre de capitaine de la compagnie
appartenait au roi lui-même) les appelait quand il leur éç.v\\a\[ << Monsieiw mon
comparjnon » et signait « Voire affectionné serviteur ».
U'AIGUILI.ON. 36
562 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
Le lieutenant des chevau-légers était donc assuré d'une grande
influence à la cour et dans la noblesse du royaume, et s'il est
vrai, comme le bruit en courut, que d'Aiguillon ait payé cette
charge fort au-dessus de sa valeur ('), peut-être cependant
n'a-t-il pas fait un mauvais marché. Il régnait dans cette
compagnie d'élite des sentiments fort hostiles au duc de Choi-
seul : il était utile d'y entretenir ces dispositions et d'en fer-
mer l'accès à l'influence du premier ministre, qui s'efforçait
d'y pénétrer (^). La nouvelle fit grande sensation en Bretagne
où l'on croyait d'Aiguillon à tout jamais perdu ('). On en con-
clut, non qu'il fallait renoncer à atteindre un seigneur encore
aussi puissant, mais qu'un nouvel effort était nécessaire pour
l'abattre. On fut plus que jamais décidé à lui susciter un pro-
cès criminel sous le scandale duquel on comptait bien le per-
dre définitivement, et ruiner ses visées ministérielles.
Par un destin sinistre
En Bretagne il détruit marine, Parlement,
Etats, sous son commandement.
Tous ses vœux sont de devenir ministre,
Pour du royaume en faire autant.
Le Parlement commença les hostilités dès la rentrée. Un
arrêt qu'il rendit le 24 novembre 1769, pour ouvrir une en-
quête sur la manière dont l'édit de destruction des jésuites
avait été exécuté dans la province, était, en effet, un moyen
assuré de mettre, quand il le voudrait, l'ancien commandant
sur la sellette. Information fut faite en conséquence, notam-
ment à Saint-Malo; nulle part il n'était difficile d'avoir des
(1) 1,200,000 ou 1,250,000 \. selon M^e du Deffand (lettre du 15 janv. 1770) et
selon le bruit général. Cependant de Bellevai, dans ses Souvenirs d'un c/ievau-
léçjer, ne parle que de 800,000 1., et il devait être très au courant des faits. Le prix
ordinaire était de 5 à 600,000 1.
(*) De Bellevai, op. cit. D'Aiguillon y fut très bien accueilli et y gagna vile de
précieux dévouements. Le duc de Cboiseul avait demandé la compagnie pour son
parent le vicomte de Cboiseul et avait même obtenu l'agrément du roi. M™* du
Barry, qui demanda le poste pour d'.Viguillon, représenta au roi que cette pro-
messe même était une raison de plus pour le lui accorder : « Ne faut-il pas, disait-
elle, punir Cboiseul de ses mécbancetés pour moi? » Le roi sourit et donna la
compagnie à d'Aiguillon (de Bellevai, 20 oct 1769).
(') M. de Kermartin, un cbaud partisan de d'.\iguillon, écrivait de Nantes le
19 sept. 1769 (H. 640') : « Je suis entièrement revenu à moi depuis que j'ai appris
). le nouveau grade qu'occupe mon très respecté etblcn-aimé bienfaiteur : je triom-
» pbe en voyant les (igures allongées de ces enragés, dont plusieurs crèvent de dé-
»pil... M. le lieutenant du roi n'a pu s'empècbcr de me faire conuailre son sensible
» cbagrin de ce qui vient d'arriver à M. le duc >>.
ENQUÊTE SUR LES AGISSEMENTS DES JÉSUITES 5G3
témoins contre les jésuites, mais notamment dans cette ville
où existait un foyer de jansénisme fort ardent. Les 85 dépo-
sitions qui y furent recueillies en janvier et février 1770, par
les conseillers Le Gall de Ménorai et de Guerry,ne révélèrent
que des faits déjà connus et auxquels il était naturel de s'at-
tendre : des jésuites avaient prêché et confessé, avaient été
vus ensemble ou avec différents habitants de cette ville; des
propos malsonnants avaient été tenus par eux ou par leurs
amis contre les six magistrats détenus; des paroles « fanati-
ques » avaient été adressées par eux au sieur Scott, lieute-
nant du roi à Saint-Malo; toutes choses faciles à présumer,
même sans instruction judiciaire, et où il était difficile de
trouver des crimes. Cela n'empêcha pas qu'on ne fit grand
bruit de prétendues révélations formidables produites contre
les jésuites; on raconta que nombre de personnes avaient été
subornées par eux pour déposer contre M. de la Chalotais;
que trois ursulines de Rennes, s'étant trouvées à des assem-
blées clandestines, avaient été si révoltées des horreurs qui
s'y disaient contre les procureurs généraux qu'elles avaient
refusé d'y revenir et avaient été, pour ce fait, vexées par leurs
supérieures, si bien qu'après leur déposition faite, elles
avaient supplié la cour de les prendre sous sa protection; que
deux négociants de Saint-Malo, se trouvant à Macao en 1758,
y avaient entendu un jésuite s'écrier dans un accès de joie :
« Nous voilà enfia débarrassés du roi de Portugal! », trois ou
quatre mois avant qu'on eût connaissance, par l'arrivée de
nouvelles d'Europe, de l'attentat de Lisbonne ; que partout se
manifestaient des preuves évidentes du complot tramé pour
empoisonner M. de la Clialotais (*). Sur ces informations, le
Parlement, par arrêt du 2 mars 1770, ordonna à tous les ci-
devant jésuites non originaires de la province de la quitter
dans le délai de quinze jours et aux autres de prêter dans
huitaine le serment prescrit par l'arrêt du 27 mai 17G2, sous
peine d'expulsion hors du royaume, et défendità tousévêques,
supérieurs, etc., d'en employer aucun à quelque fonction ecclé-
siastique ou pédagogique que ce fût (-). Puis, comme quel-
(') Hardy, dans son journal (février et mars 1770) se fait complaisamment l'éclio
de ces bruits formidables.
(-) II y eut, en outre, des décrets d'assigné pour être ouïs entre deux ci-devant,
les PP. de Launay et Le Franc, et deux laïques, les sieurs Poitevin de la Villes-
o6i LA BRETAGNE ET LE DUC d'aKILILLON
ques témoins avaient parlé dans leurs dépositions de manœu-
vres faites pour obtenir contre M. de la Ghalotais et ses
co-détenus des dépositions mensongères, un arrêt du 3 mars
ordonna que par-devant les mômes conseillers, Boux, de la
Noue, Le Gall de Ménorai et de Guerry, il serait informé des
sollicitations de témoins qui auraient pu être faites, par pro-
messes ou par menaces, pour charger les six magistrats pré-
cédemment incarcérés. C'était entrer dans le vif de la ques-
tion.
En conséquence, du 5 au 10 mars, les commissaires dési-
gnés par la cour entendirent 67 témoins, pour la plupart
procureurs, huissiers ou avocats, qui s'appliquèrent à char-
ger le plus possible d'Aiguillon et Audouard, s'étendirent
avec complaisance sur les faits d'espionnage et de corrup-
tion depuis longtemps imputés à ces deux personnages par
les libelles, et, par des allusions plus ou moins adroitement
amenées, remirent sur le tapis la fameuse affaire du poison,
dont le parti n'avait pas encore renoncé à se servir. Pendant
ce temps, et voyant la tournure que prenaient les choses, les
co-accusés des procureurs généraux, MM. de la Gascherie, de
Montreuil, de la Colinière et de Kersalaiin, et à leur suite
MM. du Bourgblanc et de Bégasson, s'empressaient de faire à
leur tour opposition à l'enregistrement des lettres patentes du
12 août, et réclamaient que le procès leur fût fait selon la
rigueur des ordonnances, « se réservant de prendre telles
conclusions et de les diriger vers qui il se serait vu apparte-
nir ». Toute l'affaire de Bretagne, qu'on avait crue finie, me-
naçait de renaître une seconde fois. Le gouvernement essaya
de calmer ces passions intraitables : un arrêt du conseil du
9 mars cassa celui du Parlement du 3 mars et tout ce qui s'en
était suivi, comme contraire à l'arrêt d'enregistrement du
18 août, ainsi qu'aux ordres donnés par Sa Majesté le 20 jan-
vier, et renouvela la défense de contrevenir directement ou
ou indirectement au silence prescrit sur tous ces faits : et le
même jour Maupeou écrivit au Parlement une lettre de
blâme, où il lui représentait qu'ayant enregistré les lettres
naux et Picot de Préménil, inculpés de propos révoltants contre M. de la Ghalo-
tais. Le Franc l'ut condamné à lU I. d'amende et reçut injonction d'être plus cir-
conspect à l'avenir; même avertissement fut adressé à Picot de l'réménil; Launay
quitta la Bretagne et Villesnaux n'était pas encore jugé en 1771.
LE PROCÈS DE d'aIGUILLON EST DÉCIDÉ 565
patentes du 12 août 1769, il s'était ititerclit la faculté de re-
prendre une procédure à jamais anéantie, que l'ordonnance
de 1667 défendait aux cours de rétracter leurs propres juge-
ments, celle de 1673 de recevoir aucune opposition à l'enre-
gistrement des lettres patentes émanées du propre mouve-
ment du roi et enregistrées par ses ordres. « En ce qui con-
» cerne les faits particuliers qui déterminent Sa Majesté h
» retenir ses deux procureurs généraux éloignés de leurs fonc-
» lions, ajoutait le chancelier, le roi m'ordonne de vous mar-
» quer qu'il ne suffit point à des magistrats, et surtout k ceux
» qui agissent en son nom, de n'avoir point commis de délit
)) pour mériter sa confiance, et que vous n'avez d'autre parti
» à prendre que celui d'attendre avec respect les effets de sa
» bonté, sans y mettre obstacle par de nouvelles procédures
» qui seraient également contraires aux dispositions des or-
» donnances et aux ordres de Sa Majesté... ». Ni ces défenses,
ni cette demi-promesse d'un adoucissement dans le sort des
procureurs généraux n'arrêtèrent le Parlementde Rennes, qui,
le 17 mars, répondit au chancelier dans les termes les plus
énergiques : il était du devoir du Parlement, apercevant les
traces d'un crime, d'en rassembler les indices et d'en recueillir
les preuves ; or, il s'en rencontrait contre d'Aiguillon : il y
avait dans les informations des indices d'une vexation inouïe,
d'un abus énorme de pouvoir, du crime le plus atroce... « Tout
» ce qui tendrait h arrêter ou prévenir le cours de la justice
» après l'éclat d'une accusation aussi capitale aggraverait les
» soupçons contre les accusés et effrayerait la nation ».
11 était évident que rien ne ferait lâcher prise au Parlement
de Rennes, et déjà celui de Paris se préparait à joindre ses
efforts aux siens ('). Le gouvernement se voyait acculé à la né-
cessité de ce procès qu'il redoutait, qu'il sentait plein de dan-
gers, au bout duquel il prévoyait un formidable conflit entre
le pouvoir royal et le pouvoir judiciaire, mais qu'il ne pouvait
plus éviter sans provoquer de la part de tout le monde par-
lementaire une levée de boucliers générale. 11 para, comme tou-
(') Dès le 17 mars, un conseiller de la deuxième des enquêtes dénonçait au Par-
lement l'arrêt du 9 mars et faisait décider qu'on en délibérerait le vendredi
23 mars. Le 23 une indisposition du premier président fit remettre la délibération
au premier jour. Il était certain que le Parlement de Paris se disposait à faire
campagne avec celui de Rennes.
566 L.v hhi:tag.nk et le dic u'aiguillon
jours, nu péril le plus pressé, sans savoir ou sans vouloir prévoir
les périls plus graves qu'entraînerait dans l'avenir sa déter-
mination. Quant à d'Aiguillon, depuis longtemps déjà on sait
qu'il demandait des juges, et qu'il croyait, peut-être à tort, en
trouver, dans le Parlement de Paris, de suffisamment impar-
tiaux. Après les imputations nouvelles et particulièrement gra-
ves contenues dans la dernière lettre du Parlement de Rennes,
il était moins que jamais possible d'hésiter. Une jusiitication
éclatante était nécessaire à l'ancien commandant de Bretagne :
ses meilleurs amis, le maréchal de Richelieu, la comtesse
de Forcalquier, étaient unanimes à cet égard. Un comité
d'avocats qu'il avait consultés partageait, sauf un seul, Cel-
lier, celte manière de voir. 11 insista pour qu'on laissât faire
son procès et l'obtint (*). Au conseil du 24 mars 1770, malgré
la résistance prophétique du roi, qui s'écria : « Vous le vou-
» lez, j'y consens, mais vous verrez ce qui en arrivera I », il
fut décidé que l'affaire du duc d'Aiguillon serait portée devant
la cour des pairs, et des lettres patentes furent rendues, qui
défendaient au Parlement de Rennes de poursuivre les pro-
cédures et lui ordonnaient d'envoyer à Paris celles qui avaient
déjà été faites. Le Parlement de Rennes les enregistra, tout
en faisant ses réserves sur la prétention, chère à toutes les
cours souveraines de province, d'être, au même titre que le
Parlement de Paris, cours des pairs : il considéra '< qu'en
» donnant au seigneur roi ce témoignage de soumission et de
)) déférence à sa volonté, bien loin de s'écarter du devoir que
» la loi lui prescrivait, il ne faisait qu'en remplir plus effica-
» cernent l'esprit, en accélérant l'instruction et le jugement
» d'une affaire dont la conclusion eût été nécessairement re-
» tardée par la difficulté de garnir la cour de pairs à Rennes,
(•) Et ce fut peut-être à cause de l'appui de M'"e du Barry qu'il triompha des
répugnances du roi et des hésitations du chancelier. Lebrun l'affirme, et si con-
traire que soit celte manière de voir aux idées généralement reçues, il semble
bien que telle est la vérité, « Le chancelier, dit-il, résista d'abord à ces vues, fit
» sentir les dangers de cette mesure... D'.\iguillon insista et il fallut céder à la vo-
» lonlé du roi, ou plutôt à la volonté de la favorite ».
Une lettre que ^L de Robien adressait à M. de Coniac le 14 avril 1770 montre
bien aussi quelle avait été la répugnance du chancelier à s'engager dans cette
aiïaire. « .Je n'ai pu voir ce ministre, mon cher frère, et ce moment-ci n'est pas
.. favorable; il est très mécontent de notre Parlement, et d'avoir été forcé à la
» besogne qui se fait ici ».
OUVERTURE DU PROCÈS 567
» et par les différents obstacles et incidents qui eussent pu naî-
» tre des circonstances ». Quant au Parlement de Paris, après
avoir, lui aussi, sauvegardé dans son enregistrement une
prétention qui lui tenait fort à cœur, celle du droit de convo-
quer lui-même les ducs et pairs, de sa propre autorité, il fit
également une concession : il se résigna à ce que les séances
eussent lieu à Versailles, comme le gouvernement le désirait.
La cour des pairs fut convoquée dans cette ville pour le
A avril ; il était entendu que les suffrages no seraient gênés en
aucune manière, qu'ils seraient pris à haute voix, et qu'au-
cune personne étrangère à la cour ne serait admise aux
séances.
Au jour fixé, le Parlement se rendit en corps à Versailles,
dans la salle des gardes de la reine, disposée selon le céré-
monial usité dans les lits de justice, et la garde étant faite,
comme il était convenu, uniquement par des huissiers du
Parlement. Le roi s'y rendit à son tour. Après un discours de
Maupeou et une réponse du premier président d'Aligre, l'un
des deux greffiers au criminel donna lecture d'une vingtaine
des dépositions contenues dans l'information faite par le Par-
lement de Rennes. On arrêta qu'elles seraient communiquées
au procureur général pour qu'il donnât ses conclusions, et on
s'ajourna au 7 avril pour les entendre. Elles furent pour l'an-
nulation des procédures de Bretagne, la cause d'un pair ne
pouvant être instruite que devant la cour des pairs, et la
réouverture d'une nouvelle information sur les faits de subor-
nation imputés à d'Aiguillon et à Audouard. Le chancelier
recueillit les avis : on remarqua pendant cette opération une
vive apostrophe du président Lepelletier de Saint-Fargeau,
qui dit au roi : « Votre Majesté voit par la lecture qu'on
vient de lui faire comment se comportent dans les provinces
les commandants chargés de Texécution de ses ordres », et
un discours éloquent de Michau de Montblin, à l'avis duquel
le roi se rangea lui-même, en en retranchant seulement les
monitoires, par le motif très plausible que des monitoires
ne serviraient qu'à échauffer davantage les esprits dans une
province où ils n'étaient déjà que trop excités. Tout le monde
adopta cette manière de voir. On prononça donc la nullité
des procédures de Bretagne, on donna acte au procureur
général de sa plainte contre d'Aiguillon et Audouard en
568 L.V BRIiTAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
subornation de témoins, et on ordonna la réassignationdetous
les témoins devant MM. de Brétignières et Boula de IMonlgo-
defroy, deux magistrats que leur impartialité et leur droiture
n'allaient pas tarder à désig-ncr aux insultes des ennemis de
d'Aiguillon. Les témoins furent assig-nés aussitcM, : du 16 avril
au 7 mai, ils furent entendus sans interruption.
Ce qu'ont été leurs dépositions, marquées pour la plupart
au coin de la haine et du mensonge, on peut déjà le deviner
et on peut s'en convaincre en lisant les Observations de Lin-
guet sur les Procédures faites en Bretagne et devant la cour
des pairs. Les violentes sorties de Linguet contre les témoins
à charge doivent-elles mettre en garde le lecteur impartial?
Cette opinion est celle que M. Flammermont a soutenue :
il nous est impossible de la partager : l'impression que laisse
la lecture des dépositions et des commentaires de Linguet
est, croyons-nous, toute différente. L'affectation visible de
la plupart des témoins cà ne citer que des ouï- dire, soit
par impuissance d'alléguer des faits précis, soit pour se
ménager prudemment, en cas de calomnie constatée, une
ligne de retraite : tantôt de grossières contradictions entre
les dépositions de Paris et celles de Rennes, tantôt au con-
traire une identité tellement littérale qu'elle dénote la leçon
apprise par cœur et rédigée à l'avance par qui de droit : sou-
vent l'invraisemblance flagrante des faits énoncés : parfois le
caractère tout naturel et parfaitement légitime de faits cités
avec affectation comme empreints d'une criante iniquité, voilà
ce que Linguet a fait ressortir, et ce qui frappe en effet quand
on parcourt cette série de dépositions manifestement arran-
gées, avec plus ou moins d'habileté, pour donner une appa-
rence de consistance à un fantôme insaisissable. Certes il y
a eu dans toute cette affaire, et dans une proportion peut-être
inconnue jusqu'alors, subornation de témoins : mais non pas
à beaucoup près dans le sens qu'indiquait l'accusation. Com-
ment admettre, par exemple, que si d'Aiguillon et Audouard
avaient eu réellement le désir d'arracher par la promesse ou
par la menace des dépositions mensongères contre les pri-
sonniers de Saint-iNIalo, ils se fussent adressés pour cette
négociation scabreuse à des personnes notoirement livrées
tout entières au parti de M. de la Chalotais, comme la femme
Garnier, dont la boutique, rendez-vous ordinaire d'une foule
FAUX TÉMOIGNAGES 569
de conseillers et de procureurs, était le quartier général de
toute l'armée parlementaire, ou comme le maire tiévin, parent
de M. de la Chalotais, brouillé avec d'Aiguillon depuis 1764,
et dénoncé depuis février 1766 (un mois avant la prétendue
entrevue où Audouard lui aurait demandé contre les procu-
reurs généraux des î-diis co)777ne ça, vivais ou aulrement), par
une terrible lettre de M. de Flesselles ('), comme un fripon et
comme un escroc? Met-on de pareilles armes entre les mains
de gens dont on se sait haï et qu'on n'ignore pas être capa-
bles de tout? De tels services ne se demandent pas aux amis
les plus chauds des personnes que Ton veut perdre : certaines
précautions sont indispensables : faute de les observer, c'est
à soi-même que l'on nuit. Il est possible (et même certain pour
la femme Garnier, qui a été entendue à Saint-Malo) qu'on ait
cherché à faire révéler, par ces personnes admirablement
informées, des faits qu'elles ont d'ailleurs obstinément per-
sisté à cacher : mais qu'on ait employé la violence et la menace,
qu'on ait sollicité, en ne- s'en cachant pas, des dépositions
mensongères, qu'on ait spontanément découvert à des inter-
locuteurs aussi dangereux des intentions aussi peu avouables,
c'est ce qui heurte toutes les règles de la vraisemblance, et
ce qui entache évidemment de fausseté ces deux dépositions,
dont presque toutes les autres ne furent que l'écho plus ou
moins fidèle. Le tailleur Poulain et le menuisier Dimet avaient
tous les deux, en décembre 1767, alors que le ministère fai-
sait procéder à une enquête sur l'administration d'Hévin,
fourni des déclarations parfaitement nettes et concluantes, qui
dévoilaient à la charge de ce maire concussionnaire des actes
de friponnerie manifeste; ils essayèrent en 1770 de rétracter
péniblement leurs dires et prétendirent (non sans se couper
plusieurs fois) que ces déclarations leur avaient été arrachées
par l'intimidation ; mais quelle foi accorder à des témoins qui,
déclarant qu'ils avaient été subornés, avouaient par là même
qu'ils étaient bien capables de l'être encore? N'était-il même
pas évident qu'ils l'étaient, et que la crainte de se brouiller
avec le parti redevenu le maitre de la ville, et dont dépendait
leur existence, dictait à ces deux pauvres artisans un langage
mensonger, qu'ils ne tenaient d'ailleurs qu'avec une répu-
(!) Arch. Ille-et-Vil., C. 247.
570 LA imi:TAr„M-: i r li-: dlc d'aiguillon
gnancc et une inexpérience manifestes? On entendit ensuite,
entre autres témoins, M. de Pire citer des faits de pression
qui aurait été exercés sur le conseiller Duparc, et le médecin
La Boujardicre des promesses faites au procureur Uoré, fails
et promesses que Duparc et Doré nièrent positivement. M. de
(iuyomard de la Ville-Hervé, avocat^ déclara tenir d'un M. de
la Motlie-Hulin que des tentatives de subornation avaient été
pratiquées sur le sieur Loisel, secrétaire de La Chalotais, et
>1. de la Mothe-llulin affirma, plus tard, n'en avoir jamais ni
parlé ni entendu parler ('). Pareille mésaventure arriva au
négociant Lescoublet, de Bennes ; il raconta qu'on avait essayé
de corrompre un nommé Morin par l'intermédiaire du marquis
de la Guère, amiduduc d'Aiguillon; et celui-ci, prévenu, écri-
vit une lettre indignée d'où il résultait que c'était en 1762 ou
en 1763, longtemps avant le procès de M. de la Chalotais, qu'il
s'était mêlé de faire obtenir un emploi à ce jeune homme. Au
total, 76 témoins ont été entendus ; quelques-uns ont nié positi-
vement les faits imputés à d'Aiguillon et à Audouard ; beaucoup
n'ont fait que répéter des ouï dire ; tout l'artifice des autres
n'estpas parvenu à établir à la charge des deux inculpés un seul
fait vraiment probant. Les plus passionnés eux-mêmes furent
bien forcés d'en convenir; aussi prirent-ilsleurs précautions, en
insinuant que les commissaires du Parlement, gagnés à l'ac-
cusé, faisaient disparaître les dépositions les plus concluantes.
Dans une note d'une brochure de circonstance. Extrait de
l'information faite en exécution de l'arrêt du S ?nars, que le
Parlement condamna avec feu par arrêt du 26 mai comme
calomniant la magistrature, le lecteur est averti que si les
dépositions de Paris n'étaient pas plus étendues que celles
de Bennes, ce serait parce que les commissaires ou le greffier
ne seraient pas fidèles dans la lecture de la plainte ou dans
la transcription des témoignages : « On aurait lieu de croire
» que les visites du duc tous les jours introduit à la dérobée
» chez ses commissaires n'auraient pas été sans succès; leurs
» trop fréquentes conférences seraient justement suspectes ».
C'était toujours la même tactique, de dénoncer comme venou
(') Lettre de La Mothe-Huliii à d'Aiguillon, 4 fév. 1772 (H. 640^). .- Je n'ai pas
>. eu plus de connaissance de tous les laits déposés par le témoin que je n'ai celle
» de l'avoir jamais vu l'aurais désiré le confondre publiquement si j'avais été
» dans le cas d'être entendu ».
FAUX TÉMOIGNAGES 571
au parti adverse quiconque ne partageait pas les fureurs
de la cabale et ne suivait pas aveuglément son mot d'ordre.
C'est donc en vain que les Bureau, les Berlier, les Carreau,
les des Long-rais et autres g-ens du bas palais déployèrent
toute leur subtilité ; c'est en vain que sous prétexte de subor-
nation ils reprirent contre d'Aiguillon toute la série des griefs
cent fois reproduits et cent fois réfutés, Saint-Cast, les corvées.
Belle- Ile, l'excès des dépenses municipales, l'ameublement de
l'hôtel de Blossac, les lettres de cachet, les assemblées des
ci-devant, la tentative d'empoisonnement contre M. de laCha-
lotais, etc., etc. ; ils ne sont point parvenus à charger réelle-
ment l'homme qu'ils honoraient d'une haine aussi furieuse.
Toutefois, parmi cet amas de pauvretés, il se trouva une
déposition grave et qui dut produire sur le moment une émo-
tion considérable. Linguet lui a fait les honneurs d'une discus-
sion spéciale et plus étendue; l'historien de ce procès doit
aussi s'y arrêter, non qu'elle en mérite la peine par elle
même, mais parce qu'elle eut sur la suite des événements une
influence considérable. Si le gouvernement jugea nécessaire
d'interrompre en juin un procès qu'il avait permis en mars,
c'est en grande partie la déposition du conseiller de Cornulier
de Lucinière qui en fut cause (').
Lorsqu'il avait été entendu à Bennes, le 5 mars, ce magis-
trat s'était borné à raconter l'histoire (assez intéressante
d'ailleurs) (^), des démêlés d'une demoiselle Lemée avec
M. de la Cascherie, et des prétendues intrigues de d'Ai-
guillon pour tirer de cette fille, qui depuis plus de dix ans ne
cessait de faire retentir tous les échos de ses plaintes contre
ce conseiller, une déposition qui pût servir contre lui. Du
mois de mars au mois d'avril, la mémoire lui revint, avec
une abondance et une sûreté étonnantes, car sa déposition de
Paris fut beaucoup plus longue et plus circonstanciée que
celle de Rennes. Il déclara, entre autres choses, savoir (sans
(•) Jean-Baptiste-Benjamin de Cornulier de Lucinière, né en 1740, reçu conseil-
ler au Parlement de Rennes le 4 août 1763. Nous ne savons si c'est le même qu'un
Cornulier contre qui une lettre de cachet fut sollicitée en 1760 par son père. Il fut
du nombre des exilés en 1765 (à Ancenis), et exilé de nouveau en 1772 à Givray.
(«) Elle donne une idée de la redoutable tyrannie qu'exerçaient les parlemen-
taires dans leur voisinage, et dément catégoriquement l'assertion de M. delaGas-
cherie dans son Mémoire juslincalif, qu'il n'a jamais eu de contestation avec qui
que ce fût. La Lemée prétendait avoir été frustrée par lui d'environ 20,000 livres.
572 LA BRETAGiNE KT LK DUC d'aIGUILLON
indiquer d'ailleurs de quelle façon) que d'Aiguillon était allé
secrètement à Saint-Malo dans la nuit d'un samedi au diman-
che du mois de janvier 1766, s'était enfermé avec Le Noir et
Calonne, et (|u'une certaine dame de Léon avait surpris entre
ces trois personnages l'épouvantable entretien que voici :
« Mais en aurez-vous assez pour les condamner? » disait
d'Aiguillon. A quoi Le Noir, o« Calonne, répliqua : « Un ma-
)) gis! rat peut bien représenter une chose une fois, deux fois,
» au Roi : il peut bien nièmc jusqu'à trois : mais lorsqu'il
') continue à le solliciter, il doit se rendre. J'avais condamné
» M. de la Chalotais avant d'arriver à Saint-Malo, et je le
» condamnerai avant d'en sortir. » Tel fut le passage le plus
saillant de cette déposition k sensation, dont il résultait que
c'était le roi lui-même qui avait exigé la tête de M. de la Cha-
lotais. En supposant vraie cette atroce calomnie, d'Aiguillon
se trouvait innocenté du coup : il n'aurait été que l'instru-
ment d'une volonté plus puissante que la sienne, et c'était au
roi, plus qu'(^ lui, qu'il appartenait de venir s'asseoir sur la
sellette. Comme il n'est pas à supposer que cette conséquence
n'ait pas été aperçue de M. de Cornulier de Lucinière, on ne
peut guère donner de son intempérance de langage une
autre explication que celle que Linguet en a fournie : le
témoin, comprenant bien l'insuffisance des dépositions à
charge, aurait ainsi parlé pour forcer le roi à terminer d'au-
torité une procédure qui devenait injurieuse au souverain,
contraire à l'honneur du trône, et pour enlever à d'Aiguillon
le bénéfice de l'acquittement triomphal qui allait s'imposer,
même à des juges prévenus. Peut-être aussi M. de Lucinière
a-t-il agi plutôt par passion que par calcul : peut-être n'a-t-il
fait que céder à l'exaltation qui entraînait alors toutes les
têtes parlementaires. Mais, quoi qu'il en soit, le résultat de
cette déposition formidable ne pouvait être autre que celui
(jue Linguet a signalé. En laissant les choses prendre cette
tournure, le procès du duc d'Aiguillon allait devenir le pro-
cès du gouvernement tout entier, des ministres, et du souve-
rain en personne, dénoncé comme fauteur d'un assassinat :
devant la P'rance attentive et déjà fortement travaillée par les
passions révolutionnaires allait se dérouler le plus scanda-
leux débat que l'imagination pût concevoir. Et ]\1. de Luci-
nière ne fut pas seul à entrer dans cette voie : la déposition
EFFORTS POCR METTRE LE GOUVERNEMENT EN CAUSK 573
de M. de la Souallaye roula presque tout entière sur les
différents incidents de la fin des Etats de 1766-1767, les
ordres du roi et les lettres de cachet auxquels ils avaient
donné lieu : le procureur Even inculpa dans sa déposition
de Paris M. de Saint-Florentin, dont il n'avait point parlé à
Rennes : le maire Hévin souleva la grosse question des lettres
de cachet en suppliant la cour de le protéger contre les ven-
geances que lui attirerait sa déposition. Ce n'était plus le pro-
cès d'un homme, mais celui de l'administration tout entière.
« Le gouvernement, dit fort bien Linguet, était donc forcé
» d'arrêter cette explosion formidable, de fermer ce volcan
» dont les éruptions s'étendaient jusqu'à lui ».
Il est généralement admis que la brusque terminaison de
ces débats fut l'œuvre de d'Aiguillon lui-même, qui se serait
senti compromis et aurait voulu éviter une condamnation.
Cette légende répandue par la haine et acceptée par la mali-
gnité publique ne résiste pas à l'examen des faits. A mesure
que la répugnance du roi à laisser ainsi tomber sa couronne
dans la poussière du greffe s'affirmait ou se devinait, d'Ai-
guillon, au contraire, mullipliait ses efforts pour obtenir que
l'affaire suivit son cours. Il faisait décider dans son conseil,
malgré l'opposition opiniâtre de Linguet, qu'il porterait lui-
même plainte en subornation contre plusieurs des témoins
ayant déposé contre lui; démarche évidemment incompré-
hensible si son désir intime avait été d'étouffer l'affaire, et
dont le principal but était de créer un obstacle de plus à
l'extinction du procès ('). Il écrivait au chevalier de Bal-
leroy, son ami intime et son confident, cette lettre significa-
tive (^). « Pour moi, je suis toujours dans les embarras de
» ma vilaine aïïa'ire et dans la crainle de ne pas obtenir de juge-
» ment. J'ai eu à ce sujet, depuis quelques jours, de fortvives
(') Une lettre de Linguet au duc, du 21 mai, ne laisse aucun doute sur ce point :
.. Uuand on vous a fait envisager ce puéril moyen comme capable d'empêcher
» l'extinction de la procédure, on vous a trompé, sans le vouloir, sans doute; on
» s'est trompé soi-même... Je crois que vous devez n'employer que voire crédit
» el celui de vos amis pour empêcher l'exlinclion de la procédure... »
(*) Citée par M. Flammermont, op. cit., p. 83, sans indication de provenance et
à la date du 4 mai : mais elle doit être d'une date postérieure, puisqu'elle fait
allusion à la plainte de d'Aiguillon qui ne fut décidée et déposée que quelques jours
après. Cette lettre nous paraît absolument probante et la sincérité de d'.\iguillon
n'y peut pas être contestée.
574 LA BHETAflN'K KT LE DUC d'aKUILLON
» alui'incs ; quoi(]u elles ne soient pas encore totalement cessées,
«elles sont fort diminuées ».
Ces ell'oi'ts furent inutiles. Sacrifié en 1768 ù l'espérance
chiniéi'ique de rétablir le calme en Bretagne, d'Aiguillon
devait l'être en 1770 k l'espérance non moins chimérique de
calmer l'eifervescence des esprits dans le royaume. Dès le
commencement de mai, le roi et Maupeou y étaient à peu
près décidés : ils comprenaient trop bien le danger de lais-
ser se dérouler jusqu'au bout ce procès formidable et gros de
complications. Le 8 mai, le roi manda le premier président
et lui ordonna de lui apporter la grosse de l'information
close la veille. A la séance du 9, le Parlement acquiesça à la
volonté royale, mais avec de vigoureuses remontrances où,
s'altaquant h l'intention présumée de Louis XV de tout finir
par un coup d'autorité, on lui déclarait que l'honneur ne se
rétablissait point par voie d'autorité, parce qu'on ne comman-
dait point à l'opinion publique, et que tout parti qui tendrait
k interrompre le cours naturel de la procédure dans une
affaire de ce genre et de cet éclat serait également préjudi-
ciable aux accusés, au bien de la justice et au service du
S"" Roi. Les fêtes du mariage du Dauphin vinrent alors inter-
rompre pour quelques jours la vie publique. Le 26 mai, le
Parlement, saisi de la requête de d'Aiguillon et aussi d'une
autre de MM. de la Chalotais qui se portaient partie civile,
lit prier le roi de vouloir bien indiquer le jour le plus proche
possible pour prononcer sur ces deux requêtes et statuer
sur les informations faites. Le roi répondit qu'il indiquerait
ce jour dès que la seconde grosse des informations serait
achevée, que les conseillers rapporteurs auraient fini leur
travail, et que le ministère public serait en mesure de pren-
dre des conclusions. Registre fut fait de cette réponse et la
cour s'ajourna au 19 juin. Mais elle n'avait plus confiance
dans l'issue de cette affaire; l'intention du roi de tout arrê-
ter ne semblait plus douteuse ; on débitait qu'au conseil
tenu k Versailles le samedi 26 mai le chancelier avait pré-
senté plusieurs projets de lettres patentes d'extinction, et
d'Aiguillon, comprenant bien, lui aussi, que le temps était
précieux, pressait le plus possible la publication du fameux
Mémoire de Linguet qui devait conlenir l'historique de son
administration en Bretagne et lui ramener l'opinion. Le Mé-
LIT DE JUSTICE DU 27 JUUN 575
moire parut le 16 juin et justifia les espérances de l'avocat et
du duc; l'impression produite fut profonde, si profonde que
les ennemis les plus acharnés de d'Aiguillon durent eux-
mêmes en convenir et qu'ils firent à Linguet l'honneur de
reporter sur lui quelque chose de la haine implacable qu'ils
avaient vouée à son client (').
Au jour fixé, le 19 juin, le Parlement, princes et pairs y
séant, envoya les gens du roi demander à Sa Majesté d'indi-
quer jour pour l'expédition des deux requêtes et le mercredi
27 juin fut fixé. Le roi tint parole, mais le rendez-vous devait
avoir un caractère fort différent de ce à quoi le Parlement
s'attendait. La veille au soir, le grand-maitre des cérémonies
lui ordonna de se rendre à Versailles, le roi se proposant d'y
tenir son lit de justice. L'émotion fut extrême ; la cour se dis-
posa à obéir, mais s'ajourna au 28, prévoyant qu'elle pour-
rait avoir à protester contre les événements du lendemain.
Le lit de justice eut lieu le 27, avec un magnifique éclat :
« Sa Majesté, dit Maupeou, se manquerait à elle-même si elle
» soumettait à une discussion judiciaire les détails du gouver-
» nement de son royaume. Elle n'a vu dans M. le duc d'Ai-
» guillon que du zèle pour son service; elle a été convaincue
); qu'il n'a fait qu'un usage légitime du pouvoir qu'elle lui a
» confié. Mais si elle lui doit de le justifier publiquement et
» d'anéantir tout ce qui pourrait offenser son honneur, elle
» doit à son autorité de ne pas laisser pénétrer jusque dans
» le sanctuaire de son administration. Sa Majesté a senti plus
» que jamais la nécessité d'étouffer une fermentation qui fait
)) depuis longtemps le malheur de sa province de Bretagne,
» et de ne pas lui fournir de nouveaux aliments dans une pro-
» cédure qui ranimerait des divisions dont elle veut éteindre
» jusqu'au souvenir ». Les lettres patentes d'abolition dont il
fut ensuite donné lecture visaient l'affectation des témoins à
déposer de faits étrangers à la plainte du procureur général,
d'annexer à leurs dépositions des ordres particuliers émanés
(') Mme du Deffand le constate dans une lettre du 27 juin. A plus forte raison
les gens impartiaux. On peut citer entre autres le témoignage particulièrement
concluant de Gondorcet : « Le duc me paraît bien défendu, écrivait-il à Turgot le
» 29 juin 1770, et s'il est vrai que le Parlement de Rennes l'ait calomnié en 1764
» et n'ait cessé de le faire calomnier depuis, j'avoue que la haine parlementaire est
» aussi cruelle que le despotisme ministériel ». Elle l'était même plus, car elle était
singulièrement tenace et la politique ministérielle ne l'était pas.
576 LA URKTAGNK ET LE DUC d'aIGL'ILLON
du roi, de tenter de compromettre ses ministres. Quelque
intéressant qu il pût être pour le duc d'Aiguillon et pour
Audouard de poursuivre leur justification, il était encore plus
important pour l'autorité du roi de ne pas souffrir que les
personnes honorées de sa confiance et chargées de l'exécu-
tion de ses ordres pussent être compromises, recherchées et
inquiétées pour l'exécution des dits ordres. En conséquence
les procédures étaient déclarées nulles, et silence absolu
était imposé à tous sur cette alfaire, ainsi que sur les requêtes
respectives de d'Aiguillon et de la Ghalotais. Le soir d'Ai-
guillon fut du voyage de Marly et soupa avec le roi.
Ces témoignages d'estime et d'affection n'empêchaient pas
qu'en réalité d'Aiguillon ne fût victime d'un cruel déni de
justice. Pour s'épargner des embarras redoutables, on lui
enlevait le moyen d'obtenir l'éclatante justification à laquelle
il avait droit. On l'exposait, comme l'événement ne tarda pas
à le prouver, aux plus malveillants et aux plus injustes com-
mentaires {'). Aussi voyons-nous que l'impression dominante
dans son entourage fut une impression de regret. Dès le
27 juin, iM'"e du Deffand remarque que les amis de d'Aiguil-
lon étaient très mécontents de ce qu'il ne pût plus être jugé
régulièrement. Les lettres ('-) qui ne tardèrent pas à lui être
adressées en grand nombre, de Bretagne et d'ailleurs, expri-
ment le même sentiment. « Les lettres patentes, écrit Desco-
» gnets le 5 juillet 1770, m'ont fait plaisir d'un côté et de la
» peine de l'autre, car j'aurais souhaité que toute l'affaire
(') La légende de M"^ du Barry obtenant du roi lexlinclioii de la procédure
pour sauver d'Aiguillon est absurde; mais il n'est que trop vrai que les ennemis
de d'Aiguillon avaient beau jeu pour accréditer celte interprétation fantaisiste des
événements. Des chansons bien connues l'ont popularisée :
Oublions jusqu'à la trace
De mon procès suspendu;
Avec des lettres de grâce
On ne peut être pendu.
Grâce aux soins de ma mie,
Je n'ai perdu que l'honneur.
Ou bien encore
(») H. 640».
0 d'Aiguillon! On fallait pendre;
Chacun disait : il est perdu.
.\ la grève j'allais l'attendre
Et tu serais déjà pendu
Sans la P
RÔLE DE MAUPEOU DANS LE PROCÈS DE d'aIGUILLON 577
» eût été mise tout à fait au jour et que les faux témoins eus-
» sent été punis ». Chez M. de la Guère le mécontentement
domine : « Je suis si mécontent de tout ce qui vient de se
«passer, écrit-il à la duchesse d'Aiguillon, que je n'ose ni
» vous en parler, ni vous en faire mon compliment, que j'avais
M pourtant bien préparé, comptant que la finale de notre
» affaire eût été tout à fait différente. La cabale a été ravie de
» voir ce dénouement qui laisse les choses à peu près dans le
» même état où elles étaient ». Le vicomte de LangleàM. d'A-
brieu : « Je pense comme vous du mécontentement que doit
» avoir M. le duc ». Du Loch mande de Quimper au même
d'Abrieu que la crainte que le duc n'obtînt de faire informa-
tion glaçait d'effroi les bastionnaires, et que le dénouement
imprévu « obtenu par l'adresse des amis bastionnaires qui
» abusent de la bonté du roi » va les rassurer et les exciter à
des brouilleries plus fortes. Le vicomte de Barrin, d'abord
satisfait parce que la cabale, à force d'incidents, eût fait traîner
l'affaire pendant des années, regrette ensuite le parti que le
roi a pris, et craint qu'il ne détruise l'effet surprenant du
Mémoire de Linguet. De Becdelièvre adresse au duc des com-
pliments de condoléance : « Je ne puis pas être satisfait,
» écrit-il, de la voie que le roi a jugé à propos de prendre, mais
» il faut respecter sa volonté ». Et Tinténiac remarque que
tout s'est passé comme si l'aflaire eût été conduite par les
ennemis du duc eux-mômes.
Bien des historiens, comme on sait, se sont ralliés à cette
hypothèse; Maupeou, d'après eux, aurait tout combiné avec
une habileté perfide pour faire coup double contre les Par-
lements et contre d'Aiguillon. Il aurait engagé le procès
dans l'espérance secrète de perdre d'Aiguillon, l'aurait inter-
rompu pour le laisser sous le coup d'une inculpation grave
lorsqu'il aurait vu que la balance penchait décidément en
faveur de l'accusé, et aurait, par cet acte arbitraire, engagé
si à fond la querelle avec le Parlement que celui-ci aurait été
amené fatalement à dépasser toutes les bornes et à se perdre...
Il faudrait, pour résoudre pareille question, des lumières
capables d'éclairer jusqu'au fond les replis de la conscience
humaine, et l'histoire, pas plus que les contemporains, n'en
possède pas. Il faudrait, notamment, d'autres autorités que
celle de la Correspondance, ou des autres libelles publiés contre
l)"AlGUTLI.ON. 37
578 L\ miETAGiNE KT LE DLC d'aIGUILLON
le chancelier lorsque celui-ci fut devenu le point de mire de
toutes les haines parlementaires, à tel point qu'on n'hésita
plus dans ce parti môme à soutenir l'innocence du duc d'Ai-
guillon, afin de pouvoir imputer à IMaupeou cette trame véri
tahlement infernale. Notre impression (et il ne peut guère
s'agir, en pareille matière, d'autre chose que d'impressions),
serait plutôt que Maupcou, moins noir qu'on ne l'a repré-
senté, n'eut pas dans la circonstance une politique aussi raffi-
née. Maupeou, comme la plupart des ministres de Louis XV,
n'avait su ou n'avait pu rien combiner ni rien prévoir ; la con-
duite qu'il avait tenue jusque-là dans les affaires de Bretagne
indique clairement qu'il agissait au jour le jour; il avait fait
rappeler le Parlement sans exiger aucune précaution en vue
du lendemain, il avait laissé entamer le procès de d'Aiguillon
à contre-cœur et parce qu'il avait eu la main forcée, il l'étei-
gnait maintenant parce qu'il était impossible de le laisser
continuer sans livrer à des adversaires redoutables et tenaces
le secret de l'Etat, sans leur rendre compte des actes, voire
même des pensées du gouvernement. La personne du duc
d'Aiguillon n'entra pour rien dans cette nouvelle volte-face
de la politique ministérielle. Ce ne fut ni pour le servir ni
pour lui nuire qu'on se décida à ce petit coup d'Etat. La
frayeur des grandes luttes parlementaires, le souci exclusif
d'une tranquillité que d'ailleurs on ne réussissait pas à obte-
nir, tel avait été jusque-là le grand ressort de la politique de
Louis XV; les lettres patentes du 27 juin 1770 ne font pas
exception à cette règle. Et si Maupeou avait été réellement
inspiré par le désir de perdre son futur collègue, il resterait
à savoir si dans ce cas il eût pris le meilleur moyen en arrê-
tant la procédure d'autorité. D'Aiguillon a désiré être jugé;
mais le sentiment qu'il avait de la justice de sa cause a pu lui
faire illusion sur le véritable état des choses. Les charges
produites contre lui étaient insignifiantes, mais la partialité
parlementaire était bien grande. Si le Parlement de Paris
contenait un certain nombre de magistrats éclairés et intègres,
si d'Aiguillon y avait quelques parents et amis, il importe de
ne pas oublier d'autre part à quel point la haine de la magis-
tralure était excitée contre lui. L'exemple de Lally avait
démontré combien les gens d'épée avaient à redouter la jus-
tice des robins. Il n'est pas impossible que pour se débar-
ARRÊT DU '2 JUILLET 1770 579
rasserde ce futur rival, Maupeou eût été mieux inspiré en lais-
sant aller jusqu'au bout la cour des pairs. Mais c'eût été jouer
gros jeu, car c'eût été laisser ébranler le trône lui-même.
Irrité de se voir enlever un tel accusé et un procès si
bien fait pour servir son insatiable ambition politique, le
Parlement ne mit plus de bornes à sa hardiesse. Il resta
rassemblé, le 28 juin, toute la journée et une partie de la
nuit sans savoir encore comment exhaler la fureur dont il
était animé. Réuni de nouveau le 2 juillet, sans les princes
et pairs qu'un ordre du roi avait empêchés d'y venir, il rédi-
gea cette fois les remontrances et l'arrêté qui allaient porter
au dernier degré de violence la lutte séculaire de la royauté
et de la magistrature. Le Parlement s'y élevait avec vigueur
contre le coup d'autorité qui, au mépris de toutes les lois,
interrompait le cours de la justice, violait les formes les plus
précieuses et garantissait désormais aux gouverneurs de pro-
vince une regrettable et dangereuse impunité. Il reprenait
pour son compte, comme vérités démontrées, les deux dépo-
sitions les plus sensationnelles qui eussent été faites, celle de
Hévin et celle de Cornulier de Lucinière, retraçait l'histoire
du fameux voyage de Saint-Malo et des prétendues violences
d'Audouard contre les témoins, et voulait voir dans les diffé-
rents témoignages recueillis des indices accablants contre les
accusés. En conséquence, sans débats, sans que l'accusé eût
été admis à se défendre, sans même qu'il y eût, à propre-
ment parler, d'accusé, puisqu'aucun décret n'avait été rendu,
sans que la cour fût garnie de pairs, il fulminait l'arrêté
célèbre qui entachait d'Aiguillon et l'excluait des fonctions
de la pairie. « La cour, considérant que les lettres patentes
» du 27 juin sont des lettres d'abolition, sous un nom déguisé,
» qu'elles ne sont point conformes aux charges, puisqu'elles
» déclarent que les accusés n'ont tenu qu'une conduite irré-
» prochable, tandis qu'au contraire les informations contien-
» nent des commencements de preuves graves et multipliées
» de plusieurs délits... déclare que le duc d'Aiguillon est, et
» le tiendra ladite cour, pour inculpé de tous les faits conte-
» nus en la plainte du procureur général du roi... En consé-
» quence a ordonné et ordonne que ledit duc d'Aiguillon soit
» averti de ne point venir prendre sa séance en icelle cour et
» de s'abstenir de faire aucune fonction de pairie jusqu'à ce
o80 L.V BRETAGNE ET LK 1)1 C d'aIGLILLON
» que, par un jugement rendu en la cour des pairs dans les
» formes 6t avec les solennités prescrites par les lois et ordon-
» nances du royaume que rien ne peut suppléer, il se soit
» pleinement purgé des soupçons qui entachent son hon-
» neur... ».
Le plus vigoureux des pamphlétaires qui aient vilipendé
d'Aiguillon, l'auteur des Lettres dn gentilhomme breton, s'est
chargé, hien involontairement, de qualifier à l'avance ce
monstreux arrêt du Parlement de Paris. Dans un passage
de sa seconde lettre, il raconte plaisamment comment Gonen
de Saint-Luc s'était mis en tête de faire condamner comme
auteurs de la première un gentilhomme et quatre avocats
contre lesquels, par malheur, les preuves faisaient défaut,
« Ou'à cela ne tienne, insinue notre pamphlétaire : dénoncez
» toujours les cinq personnes que vous voulez atteindre; le
» hruit s'en répandra et il se trouvera des témoins qui dépose-
» ront avoir ouï dire que ces cinq hommes sont accusés d'être
» les auteurs de la lettre ; il n'en faudra pas davantage pour
» former des commencements de preuves qui suffiront au bail-
» liage pour prononcer contre eux quelque peine flétrissante...»
0 logique de l'esprit de parti! Cette procédure grotesque et
odieuse dont le lihelliste prête ironiquement le projet à des
juges détestés, elle ressemble dune façon frappante à celle
que le Parlement de Paris se permit en 1770, sans qu'une
seule voix s'élevât dans le monde judiciaire pour protester
contre cette partialité efïrénée. Des commencements de preu-
ves ne sont pas des preuves; condamner sur de simples indi-
ces un accusé non défendu ni môme entendu à une peine des
plus graves — car l'arrêt du 2 juillet était un véritahle arrêt
de flétrissure — n'était pas le fait de juges dignes de ce nom,
mais d'ennemis tellement emportés par la passion qu'ils en
perdaient tout sentiment de retenue et de pudeur. On s'atten-
dait à Versailles à de fortes protestations du Parlement au
nom de ses droits, au nom des droits des pairs, mais non pas
à un éclat de cette sorte. Il semble en vérité que dans cette
singulière atfaire de Bretagne, destinée à présenter jusqu'au
bout l'accumulation de toutes les irrégularités imaginables,
les deux partis aux prises aient tenu à rivaliser d'inconsé-
quence. Le gouvernement avait d'abord cherché, puis il avait
renoncé, k faire mettre en jugement MiM. de la Ghalotais, qu'il
CONFLIT ENTRE LE GOUVERNEMENT ET LA MAGISTRATURK 581
croyait coupables; il les avait déclarés innocents, bien qu'il
fût persuadé du contraire, et il les maintenait en exil, bien
qu'il les eût déclarés innocents; puis il avait laissé juger
d'Aiguillon, qu'il savait innocent, et avait arrêté tout d'un coup
la procédure. Quant au Parlement, qui s'élevait avec tant
d'âpreté contre toute atteinte à la liberté ou à l'honneur non
précédée de sentence judiciaire, il frappait sans avoir, de son
propre aveu, autre chose que des indices, diffamait publique-
ment avant d'avoir été à même de juger, ne craignait pas de
déceler ainsi la haine atroce qui l'animait contre un homme
dont il s'était fait maintes fois l'accusateur et dont il préten-
dait cependant rester le juge, et prétendait, en agissant ainsi,
protéger l'empire des lois « contre les secousses irrégulières
du pouvoir absolu! » Gomme si le dernier degré de perver-
sité — c'est M. de la Chalotais qui l'a dit — n'était pas de
faire servir les lois elles-mêmes à l'injustice et à la vexation!
Un arrêt du conseil cassa immédiatement l'arrêt du Parle-
ment de Paris, qui protesta vigoureusement; puis les cours de
province entrèrent à leur tour dans la lice et multiplièrent les
arrêts contre d'Aiguillon, par la seule raison que celui de la
capitale leur en avait donné l'exemplQ. A cette insurrection
générale de la magistrature, à ces réclamations hautaines des
lois supérieures à la volonté royale, le gouvernement répondit
en rappelant les principes constitutifs de la monarchie : le roi ne
devant compte de son administration qu'à Dieu seul, exerçant
souverainement tous les droits, dont celui de grâce et d'aboli-
tion était le plus précieux à son cœur, les magistrats tenus, plus
que tous autres, de donner aux peuples l'exemple de la sou-
mission à ses ordres et de l'obéissance à ses volontés. On sait
à quel conflit exaspéré aboutit fatalement renonciation de
maximes aussi incompatibles. La personnalité de d'Aiguillon,
celle aussi de La Chalotais, sont reléguées maintenant à l'ar-
rière-plan; ce sont les problèmes les plus ardus du droit
public qui sont posés; ce dont il s'agit, c'est de savoir si le
roi est le maitre absolu dans son royaume ou si les grandes
compagnies judiciaires en partagent l'administration avec lui,
s'il leur doit des comptes ou s'il est exempt de leur contrôle,
s'il est le seul législateur dans son royaume, sans dépendance
et sans partage, ou s'il est tenu de respecter des constitutions
dont ses Parlements seraient les interprètes et les gardiens,
•>82 LA URKTAGNE i: T LE DUC DAIGUILLON
si les représentants de son autorité dans les provinces sont
responsables envers lui ou envers eux. Il s'agit pour le roi
de maintenir intacte la prérogative monarchique, pour les
Parlements de compléter, par une conquête décisive, cette
lougue série d'usurpations, patiemment poursuivie depuis
soixante-cinq ans, qui leur a rendu sous le règne de Louis XV
rinfluence politique si complètement anéantie sous le règne
précédent. Question redoutable, que les persévérantes fai-
blesses du gouvernement de Louis XV, et particulièrement
dans les affaires de Bretagne, avaient laissée se poser avec
une acuité menaçante. Quand il fut bien convaincu de lim-
minence du péril, quand il eut compris qu'il ne pouvait pas
reculer davantage sans livrer aux gens de justice la réalité
de son pouvoir, Louis XV retrouva pour un instant toute la
décision et l'énergie de son aïeul et frappa si durement les
Parlements étonnés qu'il remporta sur eux une victoire com-
plète, mais éphémère. 11 n'est pas interdit de penser que s'il
avait arrêté plus tôt les progrès du mal, imposé le respect
de l'édit de novembre 1765, fait taire le Parlement, soutenu
énergiquement le bailliage d'Aiguillon qui, par son existence
même, avertissait les .autres cours souveraines du danger des
entreprises trop hardies, il se fût épargné à lui-même et eût
épargné à son successeur de terribles embarras. La politique
plus modérée, mais ferme, que d'Aiguillon avait sans cesse
préconisée, aurait rendu inutiles les violences du coup d'Elat
Maupeou, et la monarchie française se serait peut-être mieux
trouvée de ne pas se laisser acculer à cette lutte acharnée où
la défaite était désastreuse, mais où la victoire elle-même
était fort loin d'être sans danger.
Notre intention n'est pas d'aborder l'histoire de ces événe-
ments mémorables. La tâche que nous nous sommes proposée
se termine naturellement au moment où, selon la forte et juste
expression de ]\I. de Bastard, l'incendie qu'on avait laissé
s'allumer en Bretagne commençait à embraser tout le royau-
me (*). Toutefois il nous reste encore à faire mention d'une
dernière épreuve à laquelle devait être soumise l'administra-
tion de l'ex-commandant de Bretagne. Ses ennemis avaient
fouillé, scruté jusque dans les derniers détails sa vie publi-
(') Discours de M. de Bastard au Parlement de Rennes, 25 oct. 1771.
LINGUET ACCUSATEUR DE d'aIGUILLON 583
que sans réussir à trouver de quoi légitimer la flétrissure
qu'ils étaient, malgré tout, décidés à lui infliger. Ses amis —
ou plutôt ceux qui l'avaient été — devaient à leur tour se
livrer à un examen analogue, et celui-ci, on le sait, est toujours
plus redoutable que le premier. Franchissons quelques
années, et nous trouvons encore d'Aiguillon cité, pour une
affaire dont le commandement en Bretagne était une des cir-
constances essentielles, devant ce même Parlement de Paris.
Son accusateur cette fois n'est autre que Linguet lui-même,
Linguet qui l'a si vigoureusement défendu en 1770, Linguet
qui ne pouvant gagner sa cause devant les juges, l'a du moins,
malgré la prévention générale, en grande partie gagnée devant
l'opinion ; Linguet qui a fouillé tous ses papiers, reçu toutes
ses confidences, connu ses plus secrètes pensées. Le spectacle
est piquant et instructif . L'histoire tlu commandement de d'Ai-
guillon ne serait pas complète, si l'on ne s'y arrêtait quel-
ques instants.
CllAl'lTRE XVIII
LE SECOND PROCÈS DU DUC d'aIGUILLON
Le travail auquel s'était livré Liui^uet, pour la rédaction de
son grand JNIémoire, était considérable. Il lui avait fallu
dépouiller, et rapidement, car chaque jour avait son prix, des
dossiers tellement volumineux qu'une charrette à deux che-
vaux suffit à peine, parait-il, pour les transporter à son domi-
cile. Linguet s'en chargea et tint parole. Depuis la fin de
mars 1770, époque à laquelle ^M. d'Abrieu vint frappera sa
porte pour lui offrir cette cause retentissante — et non pas
depuis le commencement de février, comme Linguet l'a avancé
plus tard pour grossir d'autant la note de ses honoraires (') —
jusqu'au 16 juin, il n'est pas douteux que la rédaction du
fameux Mémoire ait été sa principale ou même son unique
occupation. Son activité, son zèle, son talent et l'incontesta-
ble succès de sa publication lui créèrent certainement des
droits à la reconnaissance de son client.
Malheureusement pour lui, Linguet en aurait eu bien
davantage s'il n'avait pas réussi, par son humeur revêche
et intraitable, à se faire bien vite autant d'ennemis presque
que l'hôtel d'Aiguillon contenait d'habitants. Il y trouva déjà
intallés, lorsqu'il y entra, une dizaine de jurisconsultes, gens
honnêtes et dévoués, mais quelque peu bornés, asservis aux
vieux usages du barreau, entendant la défense du duc d'une
tout autre façon que le nouvel arrivant, et passant par exem-
ple des heures entières à établir, avec documents à l'appui, la
(') On se rappelle que le procès ne fut décidé que le 24 mars 1770. II faut extrê-
mement se défier des assertions de Linguet dans tout ce qui concerne son procès
avec le duc d'Aiguillon. Il ne s'est fait nul scrupule d'antidater, interpoler, ou
même fabriquer des documents pour les besoins de sa cause. Ainsi il a fait
grand bruit d'une lettre qu'il aurait adressée au duc d'Aiguillon dès le 7 mars 1770,
et où il était question « du Mémoire auquel il travaillait » ; mais il est certain que
la date, tout au moins, est fausse et qu'il faut sans doute la reporter au 7 mai.
RAPPORTS DE LINGUET ET DE d'aIGUILLON 585
place exacte qu'un escalier ou un paravent avait eue à Ihôtel
de Blossac, afin de prendre tel ou tel témoin en flagrant délit
de contradiction. Ces maladresses exaspéraient Linguet, et à
juste titre : mais il était dans la destinée de l'atrabilaire avo-
cat d'avoir souvent raison au fond et de se donner des torts
graves dans la forme. Il ne prit pas la peine de dissimuler,
il étala même comme à plaisir le profond mépris dans lequel
il tenait ses collègues, qui devinrent naturellement pour lui
autant d'ennemis irréconciables. Le duc d'Aiguillon lui-même
ne fut pas admis à prendre la parole. Linguet resta obstiné-
ment sourd à toutes les recommandations, à tous les conseils
qu'il essaya de lui adresser, et il considéra la défense de son
client comme chose sienne désormais, à laquelle personne, y
compris le principal intéressé lui-même, ne devait plus avoir
droit de toucher. Quand d'Aiguillon eut pris sur lui de subs-
tituer à l'exorde de Linguet, jugé trop fougueux et trop com-
promettant, un morceau dont Marmontel fut l'auteur, Linguet
fit au duc une scène terrible et il s'en fallut de peu qu'une
rupture éclatante entre eux ne fût dès lors un fait accompli.
On le calma cependant, on le décida à refaire un autre exorde('),
et tout put paraître à temps. Quelques jours après la procé-
dure fut éteinte par autorité du roi. 11 ne restait plus à régler
que la question d'honoraires.
Dans une note de frais relatifs à l'affaire de Bretagne qui
se trouve dans les papiers de d'Aiguillon (*) , on peut lire ce
qui suit :
Payé en avril 1770 à M. Thévenot d'Essaule, avocat 1,200 1.
en mai 1770 à MM. Gillet, Vouglans, Paporet, Babille, Boucher
d'Argis et Laget, pour conférences 288 1.
en juin aux mêmes pour consultation 120 1.
en août à M. de Laune, avocat (chargé spécialement de la défense
d'Audouard) 1,200 1.
— à M. Marguet 1,200 1.
en novembre à M. de Laune 1,200 1.
— à M. Marguet, pour solde 1,200 1.
6408 1.
(•) C'est celui que Ton peut lire en tète de son Mémoire. Toutefois, certaines par-
ties de l'œuvre de Linguet ont subi quelques modifications, et notamment le récit
de la tenue des Etats de 1766-1767, que Linguet avait manqué et qui a été refait
par M. de Saulsaye, un des secrétaires du duc.
(*) H. 632.
586 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
En poursuivant la lecture de la petite note, nous y trouvons
les mentions suivantes :
à M. Liiiguct, en juin 1770 2,400 1.
— en seplcmbre 1770 2,400 1.
— en avril 1771 2,400 1.
— en octobre 1771 2,400 1.
— 14 juillet 1771 2,400 1.
Ce dernier paiement non porté sur les comptes de M. Noël (intendant du duc],
ce qui prouve qu'ils ont été payés de la poclie de M?'" qui les a remis à d'Abrieu, et
celui-ci à Linguet (').
Soit au total 12,000 l,, c'est-à-dire pour Linguet seul pres-
que le double de ce que reçurent tous les autres membres du
conseil ensemble. Aucun de ceux-ci ne songea à se plaindre
de la modicité de ses honoraires : M. de Laune, entre autres,
fut si loin de les trouver insuffisants, qu'il se chargea de nou-
veau, en 1786, de la défense du duc contre un adversaire aussi
redoutable que son ancien associé. Linguet seul a songé à
élever des réclamations : encore n'y a-t-il pas songé de suite.
11 s'en inquiéta même si peu qu'au lendemain du lit de jus-
tice du 27 juin 1770, on ne le voit préoccupé que d'une chose,
achever la déroute de la faction ennemie. Irrité d'avoir été
pris lui-même à partie par les ennemis de d'Aiguillon, d'être
chansonné par eux (^) et de voir son mémoire condamné au
feu par le parlement de Bretagne, il se piqua au jeu et con-
tinua à écrire. C'est à cette circonstance que l'on doit les Pro-
cédures faites en Bretagne et devant la cour des pairs, ouvrage
commencé en novembre 1770 et publié en mai 1771 ; et lors-
que les Etats de Bretagne réunis en septembre 1770 eurent
fait rédiger par une commission où entrèrent de fougueux
bastionnaires, MM. du Sel des Monts, de Montmuran, de
Vauférier, une réfutation du mémoire de Linguet, avec cer-
tains passages peu flatteurs à l'adresse de l'auteur, il reprit
une troisième fois la plume, et rédigea, sous le titre d'Obser-
vations sur la réponse des Etats de Bretagne, une réfutation
chaleureuse, paragraphe par paragraphe, du factum des
(') Linguet, prompt à diiïamer les gens, a soutenu avec obstination que ces cent
derniers louis étaient restés dans la poche de M. d'Abrieu.
(*) Linguet loua jadis et Tibère et Néron,
Calomnia Trajan, Titus et Marc Aurèle :
Cet infâme aujourd'hui, dans un affreux libelle,
Noircit La Chalolais et blanchit d'Aiguillon.
AMBITION DE LIN'GUET 587
Etats. D'Aiguillon n'était ni l'inspirateur, ni même l'objet de
ce nouvel opuscule : la seule part qu'il y eut fut d'en payer
les frais d'impression. « Ce n'est plus, déclarait Linguet dans
» un passage de son Avertissement, qu'il a dû amèrement
» regretter par la suite, ce n'est plus l'ancien commandant de
)> Bretagne, c'est moi-même que je défends... L'ouvrage que
» je publie ici n'a absolument rien de juridique... les auteurs
» de libelles m'ont fait l'honneur de m'associer aux insultes
» que le dépit de se voir confondus leur a fait multiplier con-
» tre M. le duc d'Aiguillon : j'ai donc aujourd'hui un intérêt
» personnel à achever d'éclaircir les reproches qu'ils osent
» encore faire reparaître, et à démontrer combien était vrai
» le premier mémoire où je les ai détruits ».
Il n'y songea pas davantage lorsque son client fut parvenu,
en juin 1771, au ministère des aflaires étrangères, car c'est
tout autre chose que de l'argent qu'il pensa alors à deman-
der. Esprit supérieurement doué à certains égards, orateur
redoutable, écrivain incisif, journaliste accompli, Linguet joi-
gnait malheureusement aux plus brillantes facultés un orgueil
démesuré et une absence fâcheuse de jugement, du moins en
ce qui le regardait personnellement. Il crut, et il le montra
trop, que l'élévation du duc d'Aiguillon au pouvoir devait
entraîner aussi la sienne. 11 s'imagina voir s'ouvrir devant lui
la carrière de la gloire et des honneurs, et il voulut prouver
qu'il y avait en lui l'étoffe d'un politique en rédigeant un
mémoire où il révélait au duc les moyens de tirer de l'inévi-
table partage de la Pologne le meilleur parti pour les inté-
rêts français. Toute la carte de l'Europe était bouleversée
dans ce singulier projet. Linguet y attribuait au roi de Prusse
la Prusse occidentale, à l'Autriche des rectifications de fron-
tières aux dépens de la Pologne et des Turcs, à la France les
Pays-Bas, et à l'Angleterre... il enlevait Gibraltar et Minorque
pour en faire cadeau à l'Espagne. Il considérait comme très
facile de rendre le trône de Pologne héréditaire et de donner
à cette monarchie une consistance réelle et une puissance
redoutable, traitait la Russie comme une quantité négligea-
ble, et affirmait que l'Angleterre était incapable d'opposer à
ces projets le moindre obstacle. Ces divagations, dont Lin-
guet n'a cessé de parler avec fierté, avec amour, et qu'il a
considérées comme le dernier mot de la politique, eurent pour
588 LA iini;TA(;M: et li: duc d'aiguillon
résultai immédiat la résolution fermement arrêtée dans l'es-
prit du duc d'Aiguillon de ne Jamais lui confier dans les
allaires étrangères le moindre poste. 11 avait d'ailleurs assez
fait l'cxpérionce de son caractère pour savoir que personne
n'était plus impossible dans des fonctions administratives ou
politiques. Aussi Linguet ne franchit-il jamais le seuil du
ministère que pour se rendre aux invitations h dîner que le
duc ne lui marchandait point, ou pour aller ses jours d'au-
dience présenter des sollicitations obstinément renouvelées
et persévéramment éconduites. 11 demanda la concession d'un
nouveau journal politique, et il eut la mortification de voir
ce privilège réservé au libraire Panckoucke et à des amis
intimes de d'Aiguillon, son secrétaire d'Abrieu, son médecin
Busson, et Rousseau, précepteur du comte d'Agenais; il re-
vendiqua la Gazette de France, et elle fut donnée à Marin;
le poste assez lucratif de secrétaire des pairs, et ce fut Suard
qui l'obtint; la place d'envoyé de l'évêque de Spire, et on lui
préféra l'abbé de Voisenon. Ce qui rendait ses blessures
d'amour-propre particulièrement douloureuses, c'est qu'alors
même on croyait ou on affectait de croire que le crédit de
Linguet auprès de son ancien client était sans bornes; et ses
amis et connaissances lui savaient mauvais gré de ne pas
répandre sur eux les faveurs qu'en réalité le malheureux
mendiait en vain pour lui-môme. Tout ce qu'il put obtenir fut
la place purement honorihque de secrétaire du conseil des
finances du comte de Provence, une sinécure sans importance,
que dlAiguillon lui fit avoir gratuitement et qu'il revendit
7,000 1. ; ce qui porta à 19,000 I. le total des sommes que l'af-
faire de Bretagne lui rapporta.
Tant de déceptions jointes aux mésaventures qui signalèrent
(ainsi d'ailleurs que d'éclatants succès) sa carrière au barreau,
aigrirent son caractère et lui inspirèrent la monomanie de la
persécution. Le 11 février 1774 il fut rayé du barreau par
arrêt du Parlement Maupeou; il se convainquit que d'Aiguillon
avait dicté cet arrêt pour le perdre et s'affranchir du lourd
fardeau de la reconnaissance. Trois mois après, la mort de
Louis XV entraînait une Saint-Barthélémy de ministres, et
d'Aiguillon était, un des premiers, sacrifié. Dès lors, plus rien
à ménager; Linguet va se déchaîner contre son ancien client
avec la dernière violence. Dans deux lettres qu'il lui écrivit
LETTRE MEiNAÇAINTE DE LLNGUET A d'aIGUILLON 589
coup sur coup les 2 et 3 septembre 1774, il lui signifia inso-
lemment qu'il ne devait pas se croire quitte envers lui pour
4 ou 500 louis et que des services de la nature des siens, où
la fortune de l'obligé peut seule être la mesure des marques
de sa reconnaissance, réclamaient une autre rémunération.
« M. le duc, lui disait-il, je vous ai trouvé entre le trône et
» Téchafaud ; je vous ai rapproché de l'un et éloigné de l'autre.
» Quoique innocent au fond, vous aviez un tort terrible, celui
» de paraître universellement haï et redouté; il fallait arracher
» à la crédulité son bandeau, à la fraude son masque, à la
» calomnie ses traits, au hasard d'en être percé soi-même,
M enfin vous couvrir de son corps et risquer son existence
» pour sauver la vôtre... L'homme imprudent qui s'attachait
» à votre fortune devait s'attendre à partager des revers plu-
» tôt que des succès... Au lieu de reconnaissance, vous m'avez
» voué une haine implacable dans le temps même où j'ai
» commencé à vous servir... vous vous êtes fait dès lors un
» plan médité et bien réfléchi de m'anéantir... C'est sans doute
» que vous vous étiez imaginé que je serais dans votre cause
» un enlumineur subalterne, employé uniquement à couvrir
» vos pensées d'un vernis plus ou moins brillant... On m'ap-
» portait tous les matins quelques lignes de votre écriture, et
» on venait le soir me demander avec humeur comment je les
» avais translatées en français... 'V^ous aviez cru que la gloire
» de vous être défendu vous-même vous serait restée... Les
>) applaudissements donnés au premier mémoire, fait malgré
» vous et vos agents, ne vous parurent que de nouveaux
» outrages... Pour prouver que votre innocence éclatait assez
» d'elle-même, vous vous êtes persuadé qu'il fallait négliger,
» abaisser sans pitié, perdre enfin celui que l'on soupçonnait
» de l'avoir fait briller. » Linguet terminait en avertissant le
duc qu'il lui importait de se faire oublier et qu'il agirait sage-
ment en évitant de paraître de nouveau devant la justice.
C'était, pour employer le terme propre, une véritable tenta-
tive de chantage à laquelle d'Aiguillon ne fit aucune réponse.
Les événements se chargèrent d'empêcher l'efiet des menaces
de Linguet, car ils se succédaient rapidement dans son ora-
geuse carrière. Réintégré dans ses fonctions le 11 janvier 1775
par l'ancien Parlement ressuscité, Linguet en est de nouveau
exclu après des scènes de pugilat sans précédent dans lliis-
590 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
toire du palais par un vote de ses confrères rendu à la formi-
dable majorité de 185 voix sur 216 et sanctionne par ce même
Parlement : puis, après des écarts scandaleux, la rédaction du
Journal de politique et de littérature et les 10.000 1. (ju'elle
lui rapportait annuellement lui sont enlevées en 1776; il est
forcé ensuite de fuir à Londres, de là à Genève et à Bruxelles;
ses incartades contre le maréchal de Duras lui procurent
vingt mois de séjour à la Bastille; aussitôt délivré, il retourne
à l'étranger, loin de la formidable forteresse. De ces exils,
de ces disgrâces, de ces emprisonnements, un seul homme,
bien entendu, est coupable; c'est la haine persévérante du
duc d'Aiguillon qui l'a poursuivi partout, c'est elle qui a
« aiguillonné » contre lui magistrats, avocats et ministres;
c'est elle qu'on retrouve au fond de toutes les persécutions
qu'il a subies : car il importe au duc de perdre à tout jamais
un homme qui est pour lui comme un reproche vivant de lési-
iierie et d'ingratitude. Mais si la haine du duc est tenace. Lin-
guet de son coté n'oublie pas, et dès que la France lui sera
ouverte, dès que les tribunaux lui redeviendront accessibles,
le premier usage qu'il fera de sa liberté sera de reprendre
l'instance annoncée dès 1774 et de dévoiler au monde entier
les atroces procédés de son client.
Ce fut au bout de douze ans, en 1786, que sonna cette heure
de la vengeance. L'empereur Joseph II et Kaunitz, bien dis-
posés pour Linguet qui venait de défendre, avec sa fougue
habituelle, leurs prétentions dans la question de l'Escaut et
qui l'ont décoré du titre de baron, ont obtenu pour lui — avec
d'autant plus de facilité que la reine est fort aise de procurer
à d'Aiguillon, qu'elle exècre, l'ennui d'un procès scandaleux
— pleine sauvegarde pour venir en France suivre devant les
tribunaux ses affaires personnelles. Il franchit la frontière et
aussitôt les assignations de pleuvoir dru coinme grêle contre
ses anciens amis et ses anciens clients, car il fut dans la des-
tinée de Linguet de se brouiller avec tous ceux qu'il avait
servis. A Panckoucke, coupable de lui avoir enlevé la rédac-
tion du Journal, il réclame 110,000 1.; à Lequesne, son agent
en France pour la distribution de ses Annales, 90,000; à
d'Aiguillon cnlin, un supplément d'honoraires de 120,000 1.,
plus les intérêts à partir du 1"' janvier 1772. Il fonde cette
demande sur rimmensilé des travaux qu'il a faits pour lui,
PREMIÈRE PLAIDOIRIE DE LINGUET 591
«ur l'insuffisance du salaire reçu et sur les persécutions et
les malheurs que cette défense a attirés sur sa tète.
Telle était la cause singulière qui, même en cette année
1786, particulièrement féconde en débats judiciaires passion-
nants, devait exciter au plus haut degré l'attention publique,
Il n'en pouvait être autrement. Un procès entre un avocat et
son client oifre toujours quelque chose de singulier; mais
avec un client comme d'Aiguillon et un avocat comme Lin-
guet, le spectacle devenait bien plus curieux encore. D'un
côté, un ancien ministre impopulaire, toujours suspecté pour
sa conduite en Bretagne, qui passe pour regretter le pouvoir
et n'avoir pas perdu tout espoir d'y remonter : un pair de
France dont les turpitudes, les ridicules, peut-être les crimes,
vont être dévoilés au grand jour de l'audience; de l'autre, un
homme dont l'éloquence canine avait autrefois passionné la
capitale, dont les Parisiens étaient privés depuis douze ans, à
leur grand regret, d'entendre la voix fougueuse et la parole à
l'emporte-pièce, dont la réapparition au barreau semblait un
gage assuré du renouvellement de ces événements inouïs et
de ces scènes incroyables dont presque chacun de ses plai-
doyers avait été le signal ; un homme dont la tête et la plume,
disait Linguet lui-même, étaient universellement considérés
comme des espèces de conducteurs électriques d'où l'on s'at-
tendait à chaque instant à voir jaillir la foudre. Avec ce ter-
rible avocat, nul doute qu'on n'assistât à un grand déballage
de scandales. Une revanche éclatante semblait promise à ceux
que Linguet, seize ans plus tôt, avait, dans l'affaire de d'Ai-
guillon, si cruellement maltraités, ils allaient donc enfin con-
naître par le menu les agissements ténébreux de l'ancien
commandant; ils allaient entendre révéler — et par quelle
voix! — tous les secrets d'une confession qu'ils affirmaient
avoir été très longue et très chargée.
Aussi pouvait-on s'attendre à une affluence inaccoutumée
le jour où Linguet — tout rayé qu'il fût, il avait obtenu ce
privilège — reparaîtrait à cette place où il avait jadis défendu
tant d'illustres clients, plaidant maintenant pour lui-même,
sollicitant la justice de ces mêmes magistrats dont il avait
plus que personne stigmatisé maintes fois la tyrannie et l'ini-
quité, couvert de la protection de ces mêmes ministres qu'il
criblait depuis des années de sarcasmes et d'insultes. En
592 LX BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
prévision d'une séance mouvementée, le président d'Ormes-
son prit des précautions spécicales : il fixa la plaidoirie de
I. inguet à l'heure la plus matinale, k sept heures; la garde
lut quadruplée; le palais se hérissa de grilles : et un hasard
heureux fit remettre l'aflaire au 26 août, le jour même où le
mariage de la fille Salmon, cette touchante victime de la crimi-
nelle légèreté du Parlement de Rouen ('), devait détourner
sur un autre point de la capitale une partie de l'innombrable
armée des badauds. Rien n'empêcha cependant une foule pro-
digieuse de se presser au palais le jour fixé. Lorsque Linguet
força l'entrée de la Grand'Chambre, à la tête d'une troupe
sympathique de deux ou trois cents avocats nouvellement
inscrits qu'attirait à sa suite la douce perspective d'entendre
déchirer leurs collègues plus anciens, un véritable flot humain
s'élança derrière eux et la foule devint en moins de rien si
considérable que les juges, pâlissant et craignant pour leur
vie, cherchaient déjà par quelle issue il leur serait possible
de fuir. L'ordre néanmoins se rétablit tant bien que mal et
Linguet put prendre la parole qu'il garda pendant cinq quarts
d'heure, tout en ayant bien soin de ne pas épuiser le sujet,
car il tenait à prolonger son triomphe. La suite de son plai-
doyer fut remise au 2 septembre. Il fut l'objet d'une ovation
enthousiaste à sa sortie du palais.
Si, comme il était évident, son but avait été surtout de faire
du bruit, il put être complètement satisfait, car cette pre-
mière passe d'armes ne fit que surexciter la curiosité publi-
que. Le 2 septembre, une foule encore plus nombreuse se
rua dans l'enceinte destinée au public et reflua violemment
sur les fenêtres, les cheminées, les corniches et jusque sur
les toits. La chaleur était forte, malgré l'heure matinale, la
transpiration abondante : bientôt murs et parquets furent
inondés de sueur. Un homme périt étoufle; d'autres, qui pu-
rent être tirés de la presse respirant encore, en sortirent dans
un tel état, que le buvetier dut réquisitionner h la hâte tous
les lits qu'il fut possible de trouver dans le palais, transformé
instantanément en une sorte d'hôpital. Il fallut, la séance
terminée, brûler des flots de vinaigre pour désinfecter la
Grand'Chambre, ce qui, de mémoire d'homme, ne s'était en-
(• Cf. Revue bleue, 14 novembre 1896.
PRÉTENDUE TEMATIVE d'aSSASSINAT SUR LIINGUET 593
core jamais vu. Quelques privilégiés hardis, et notamment
des dames d'honneur de la reine attirées par l'espoir d'en-
tendre vilipender d'Aiguillon, s'étaient glissés jusque sur les
sièges réservés à la cour : plusieurs s'obstinèrent à y rester,
et M™' d'Aguesseau et la duchesse d'Ayen, entre autres, sié-
gèrent toute la matinée au milieu des magistrats.
Si singulier que fût ce spectacle, il n'approchait pas cepen-
dant encore des scènes extraordinaires qui signalèrent la
troisième représentation, le 6 septembre. Des précautions mi-
litaires plus importantes encore avaient été prises pour ce
, jour-là. Un étroit passage, gardé de distance en distance par
trois détachements de la compagnie de robe courte, avait été
réservé pour les juges et pour l'honime extraordinaire qui
faisait ainsi courir tout Paris : il s'y engageait, lorsqu'une
porte latérale s'ouvrant tout à coup livra passage à un flot
d'envahisseurs qui se précipitèrent sur les pas de l'orateur :
sur le point d'être débordée, la troupe croisa la baïonnette et
Linguet, au premier rang, reçut sur la tète un coup de crosse
de fusil qui létendit sans connaissance. La foule, heureuse-
ment, put s'arrêter, et Linguet échappa au péril imminent
d'être foulé aux pieds de ses admirateurs. Transporté dans
une pièce voisine, il y reprit ses sens et put paraître devant
la cour à qui il demanda, en raison de cet accident, remise
de sa plaidoirie au lendemain. La continuation de pareilles
scènes pouvait ne pas être sans danger. Les juges accédèrent
à sa demande, mais en y mettant obstinément pour condition
que l'audience aurait -lieu à huis clos. Plutôt que de se rési-
gner à un aussi pénible sacrifice, Linguet réunit ce qui lui restait
de forces et parla pendant une heure et demie, sans conclure
cette fois encore. Le lendemain s'ouvraient les vacances, et
la suite du procès se trouva naturellement remise à l'hiver
suivant. Linguet, revenu à Bruxelles, en profita pour faire
grand bruit des incidents surprenants de la dernière audience
et annonça iirbi et orbi que d'Aiguillon venait de se rendre
coupable d'un nouveau crime. Usant plus que largement de
l'exagération que tolère l'éloquence judiciaire, il se persuada
et voulut persuader au public qu'un horrible complot avait
tramé contre sa vie. L'ouverture de la porte, la résistance du
poste, le coup de fusil, rien n'avait été fortuit : tout avait été
combiné d'avance pour perpétrer un de ces crimes qui ne
d'Aiguillon. 38
594 LA IIRETAGNE KT LK DUC d'aIGUILLON
laissent pas de traces : et la main de d'Aig-uilIon était facile à
apercevoir au fond de cet épouvantable forfait. La circons-
tance, bientôt connue, que les verrous de la porte fatale
avaient été tirés par uii jeune maître des requêtes de famille
bretonne, unChàtcaubriand (frère aîné du grand écrivain), qui
avait voulu se divertir et qui n'hésita pas à s'en vanter très
haut, devint pour Linguet une nouvelle preuve contre son
adversaire : n'était-il pas évident que lui seul avait pu faire
venir du fond de la Bretagne le misérable satellite qui avait
failli être l'instrument du crime? Et dans un mémoire au roi
où il se comparait modestement à Cicéron assassiné par un
de ses clients, Linguet développait tout au long l'horrible
trame. « Que le coup, disait-il, soit parti dans une confusion
» artificieusement excitée, d'une des mains placées pour
» maintenir l'ordre et empêcher la confusion : que ce coup
» ait été unique et soit tombé précisément sur moi : que la
» facilité de l'asséner fructueusement ait tenu à l'ouverture
» d'une porte qui, devant être fermée avec une serrure et deux
» verrous, s'est trouvée ne l'être qu'avec deux verrous seule-
» ment: que ces verrous aient été tirés dans le moment précis
» où il fallait qu'ils le fussent pour produire une irruption
» subite... qu'ils l'aient été par un homme qui, en dernière
» analyse, s'est trouvé avoir, ainsi que sa famille, les rapports
» les plus suivis, les relations les plus intimes avec mon ter-
» rible adversaire ('), avec celui à qui le coup un peu mieux
» asséné aurait valu une quittance, avec celui que ce secours
» militaire aurait délivré du besoin pénible d'en exiger sans
» cesse du chef de la justice de plus que militaires : c'est
» vraiment là ce qui est extraordinaire... ». Etrange destinée
que celle de d'Aiguillon! Accusé d'abord d'avoir voulu faire
décapiter, puis d'avoir voulu faire empoisonner M. de laCha-
lotais, il l'était maintenant d'une tentative criminelle sur la
vie de son propre défenseur.
Quatre nouveaux plaidoyers (3 février-4 mars 1787) suffi-
rent h peine à Linguet pour exhaler la fureur dont son ûme
était remplie. Son succès se maintint jusqu'au bout aussi écla-
tant, et sa parole fut constamment couverte par les applau-
(*) Celle assertion coiii'und par son effronterie. Linguet ne pouvait pas ignorer
qu'au contraire la mère de Ciiâteauhriand, née de Bédée de la Bonétardaye, avait
été passionnément attachée au parti de M. de la Chalotais.
DERNIERS PLAIDOYERS DE LINGUET 595
dissements d'un public innombrable. Peut-être cependant ses
plaidoiries n'avaient-elles pas tenu tout ce qu'en attendaient
ses auditeurs. Linguet s'était à peu près borné aux circons-
tances de la cause, sans faire sur le terrain des affaires de
Bretagne les quelques incursions que la plupart d'entre eux,
sans doute, prévoyaient et désiraient. « Dans six longues
» audiences, dit-il dans la préface de l'édition de ses plai-
» doyers, où plus d'un incident aurait rendu excusables de
» ma part des écarts et une chaleur personnelle, il ne m'est
» pas échappé un mot qui ne fût de la cause, pas une syllabe
» qui tendit à compromettre les intérêts réels de M. le duc
» d'Aiguillon et la partie de sa conduite dont la justification
» m'a été autrefois confiée. Cette réserve n'a pas été pour le
» public honnête et impartial un des moindres sujets de sa
» surprise et de son attendrissement ». Le compliment que
s'adresse ici Linguet est en somme mérité, encore qu'on
puisse relever dans ses plaidoyers quelques phrases à double
entente et quelques allusions qui ont l'apparence de menaces.
Mais il est incontestable que ces passages sont rares, et con-
tredits par une infinité d'autres où Linguet proclame au con-
traire très haut l'inanité des accusations portées contre l'an-
cien commandant de Bretagne et confirme avec éclat ses
précédents ouvrages en sa faveur. Etait-ce de sa part respect
du devoir professionnel? Hélas! Linguet n'avait guère de ces
scrupules et il prenait grand soin d'ailleurs de faire remar-
quer que sa radiation lui rendait tous les droits dont la qua-
lité d'avocat aurait pu le priver. Etait-ce générosité? Aucun
sentiment ne lui était plus étranger quand il plaidait; déchi-
rer ses adversaires était pour lui une satisfaction cruelle qu'il
n'avait jamais négligé de sollrir, pour peu que les circons-
tances s'y prêtassent. Etait-ce répugnance à se contredire lui-
même? Il a surabondamment démontré, dans ses écrits et
dans ses plaidoyers, que les contradictions ne l'efl'rayaient
guère ; et on venait de l'entendre, dans cette cause elle-même,
accuser d'assassinat un homme dont il avait fait le plus vif
éloge, et couvrir de fleurs le Parlement de Paris qu'il avait
criblé de sarcasmes. S'il a respecté l'administration de Bre-
tagne, lui si prompt à saisir toutes les occasions de ridiculi-
ser et de flétrir la partie adverse, c'est qu'il savait à merveille
l'impossibilité de s'y attaquer sans se ravaler au rang des
libellistes et des faux témoins de 1770. Quel argument en
.")00 i,\ niiKTAGNE i:t lk duc d'aiguillon
faveur de d'Aiguillon que ce silence! A vrai dire, il y a quel-
que chose de plus probant pour lui que l'histoire même de
son commandement, ou que les mémoires apologétiques de
1770; il y a ces plaidoiries de 1786 et de 1787, si concluantes
par ce que Linguet y a dit, et encore plus par ce qu'il n'a
pas osé y dire; il y a ce fait d'être sorti intact d'une épreuve
aussi redoutable qu'une brouille à mort avec son avocat
quand cet avocat était Linguet !
Autant la foule avait acclamé Linguet, autant elle se mon-
tra gouailleuse et ironique envers M. de Laune, avocat du duc,
quand celui-ci put enfin prendre la parole. Son plaidoyer,
un peu terne, dépourvu de la verve mordante qui caractéri-
sait ceux de Linguet, fut scandé à chaque phrase par les
huées ou les applaudissements ironiques de la foule. 11 était
cependant probant : il rétablit la vérité quant aux travaux
faits par Linguet pour le compte du duc (^), fit justice des
prétendues persécutions dont il aurait été victime, donna
lecture de lettres où Linguet proclamait très haut l'indiscu-
table honorabilité du chevalier d'Abrieu, accusé maintenant
par lui de lui avoir escroqué 100 louis, et mit Linguet dans
un cruel embarras en rétablissant le texte véritable de cer-
tains documents dont celui-ci avait eu l'impudence de lire
des copies falsifiées pour les besoins de la cause. Aussi aurait-
il vraisemblablement gagné son procès si la sentence avait été
rendue sur-le-champ : mais le président d'Ormesson venait
d'être appelé à l'assemblée des notables, ouverte le 22 février
1787, et à sa place siégeait le président de Gourgues, mal dis-
posé pour d'Aiguillon. Il renvoya le jugement à huitaine, les
dispositions des juges furent sondées dans l'intervalle, et
l'atlaire prenant une mauvaise tournure pour le demandeur,
on prit des mesures pour déplacer la majorité. Beaucoup de
parlementaires avaient conservé de l'allaire de Bretagne et
(') Linguet ayant complaisamincnt énnméré les 199 pages de son grand
Mémoire, les 418 des Procédures, les 263 des Observalions sur la réponse des
Etais, en tout 880 pages, plus de prétendus travaux restés manuscrits et une im •
mense correspondance avec d'Aiguillon, de Laune, pour le suivre sur ce terrain,
établit qu'en déduisant les textes des dépositions faites à Rennes et à Paris, que
Linguet n'avait eu qu'à copier, les 418 pages des Procédures se réduisaient en
réalité à 186; de même, des 263 pages des Observalions, il n'en restait à l'actif de
Linguet que 124; en tout, 509, payées presque un louis la page, puisque Linguet
avait reçu 500 louis. Quant à sa prétention de mettre sur sa note et de faire payer
les lettres insolentes dont il avait libéralement graliCié le duc et toute sa maison,
elle était sans contredit d'un comique achevé.
SENTENCE DU PARLEMENT o97
des événements de 1770-1771 un ressentiment profond contre
d'Aiguillon. Par leurs soins on fit venir in extremis deux
honoraires et trois maîtres des requêtes dont le vote était sûr
et on put ainsi infliger au flétri de 17701e désagrément d'une
condamnation qui paraissait impossible. La cour rendit le
10 mars, à une voix de majorité, un arrêt condamnant d'Ai-
guillon à payer 24,000 1. à son ancien avocat et aux dépens.
La foule manifesta une joie bruyante de ce jugement extraor-
dinaire et porta Linguet en triomphe. Il n'y eut au contraire
qu'une voix, dans la partie éclairée de la population, sur cette
sentence manifestement obtenue par l'intrigue (').
D'Aiguillon, heureux d'en finir, avait déjà consigné les
24,000 1., lorsqu'un arrêt du conseil du 30 mars, qu'il n'avait
ni sollicité ni désiré, cassa l'arrêt du Parlement, et renvoya
Linguet devant la communauté des procureurs pour y faire
taxer, si bon lui semblait, ses honoraires.
Cette affaire fut la dernière des nombreuses tribulations
que valut à d'Aiguillon son fameux commandement de Breta-
gne. Mort l'année suivante, le 1"'' sept. 1788, à 68 ans, d'Aiguil-
lon n'a pas vécu assez longtemps pour reconquérir l'opinion,
persévéramment travaillée et constamment dominée par ses
ennemis : et rares furent les hommes qui surent lui rendre
justice. Il y en eut, toutefois, quelques-uns, et au premier
rang de ceux-ci il importe de mentionner Linguet lui-même,
Linguet, à qui la clairvoyance ne manquait plus quand son
imagination ardente cessait de lui forger des chimères et
quand son indomptable orgueil faisait trêve : Linguet qui
jugeait mal de lui-même, mais qui parfois jugeait sainement
d'autrui. A l'heure de la mort il oublia entièrement les crimes
imaginaires dont il venait d'accuser d'Aiguillon : et il s'honora
en consacrant à la mémoire de cet homme qu'il avait tour à
tour si rigoureusement défendu et si cruellement vilipendé,
de cet ancien client devenu, à l'en croire, son persécuteur et
son assassin, un article exclusivement élogieux (^), où pour-
[}) Correspondance secrète et inédite sur Louis XVI et Marie- Antoinette , publiée
par de Lescure, 1877. — Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la républi-
que des lettres, années 1786 et 1787. — Journal de Hardy, Bibl. nat., ins. 6685 et
6686. — Plaidoyers pour M. Linguet, par lui-même, Londres et Bruxelles, 1787. —
Mémoire au roi, par M. Linguet, concernant ses réclamations pendantes au Parle-
ment de Paris, Londres, 1787. — Aiguilloniana ou Anecdotes utiles pour l'histoire
de France depuis 1770, par Linguet (1777).
(') Annales politiques civiles et littéraires du xvuie siècle, XV, p, 256.
1)98 LA imr.TAdNK et m: duc d'aiguillon
raient au bcscnu clicrclicr des arguments ceux (jui pensent,
comme nous, que l'iiistoire du commandement du duc d'Ai-
i^uillon en Bretagne est un des exemples les plus frappants de
l'atroce puissance de la calomnie quand elle s'attache à un
homme avec celte pci'sislance et cet acharnement dont les
parlementaires semblent avoir eu, au xyiii*^ siècle, le secret.
Que de choses, en ellet, sur lesquelles ils ont réussi à don-
ner le change ! D'Aiguillon a t'ait ses preuves de bravoure et
d'habileté sur maint champ de bataille, et le mauvais jeu
de mots attribué au procureur général est tout ce que bien
des gens connaissent de sa carrière militaire : il a pris vigou-
reusement la défense de la Bretagne contre les exigences de
la fiscalité royale, et il a endossé la responsabibité de mesu-
res qu'il n'appliquait qu'à contre-cœur, ou qu'il blAmait
ouvertement. Son administration dans cette province a été
active, bienfaisante, et, s'il est encore permis d'employer un
mot trop usité pour n'être pas un peu usé, progressiste : et
il passe pour en avoir été le tyran. Attaqué injustement et
avec la dernière violence par le Parlement de Bennes, il est
regardé lui-môme comme l'auteur de ces tracasseiies, qui ont
fait vivement souffrir sa sensibilité et si cruellement déçu son
ardent désir d'être aimé. Sa haine contre M. de la Chalotais,
trop facilement explicable par l'attitude suspecte, puis hostile,
du magistrat, comme par la violence inouïe des invectives du
prisonnier, n'est attribuée qu'à l'exaspération d'une vanité
blessée et à une basse complaisance pour les jésuites. Es-
pionnage odieux, inquisition perfide, subornation de témoins,
sont les crimes qu'on lui impute ; et il se trouve en définitive
qu'il a été hors de son pouvoir de fournir des preuves juri-
diques des menées séditieuses, certaines cependant, qui ont
été pratiquées. On l'accuse de faire trembler tout le monde en
Bretagne et de comprimer les esprits et les cœurs sous le
poids d'un despotisme écrasant, et il est impuissant à protéger
contre le débordement des passions hostiles ceux qui ont le
courage de le servir. On lui attribue un crédit sans bornes à
Versailles, afin de pouvoir faire retomber sur lui seul la res-
ponsabilité de tout ce qui se passe : et, sans cesse contrecarré
par les contradictions ou les bévues du ministère, incapable
de faire récompenser ceux qui le servent ou de faire punir
ceux qui le combattent, il est en fin de compte lâchement
sacrifié par le pouvoir à l'espérance chimérique d'une pacifi-
CONCLUSION o99
cation impossible. Ainsi vilipendé et abandonné de toutes
parts, il accepte ou il sollicite, parce qu'il n'entend pas sacri-
fier le reste d'une carrière qui peut être encore brillante, le
seul genre de protection qui soit vraiment eflicace à la cour
de Louis XV, celui auquel tous ses ministres ont plus ou
moins recouru : et pour lui seul on crie au scandale, on lance
l'anathème, on se détourne avec horreur. On fait si bien
qu'on lui aliène à tout jamais une jeune reine dépourvue
d'expérience, et entièrement dominée par les préventions de
parti : et d'Aiguillon passera dans une longue disgrâce ce
règne de Louis XVI, pendant lequel ses incontestables qualités
de ténacité, de décision et d'énergie auraient peut-être pu
rendre service à cet infortuné monarque, qui en fut si lamen-
tablement dépourvu.
Il semble aujourd'hui qu'en Bretagne tout au moins on re-
nonce à voir l'effet des menées ténébreuses des jésuites dans les
événements dont nous avons essayé de présenter le récit. M. de
la Ghalotais et les siens ne sont plus les victimes des vengeances
de cette société. On laisse assez volontiers dans l'ombre les coups
qu'ils ont portés et on ne les glorifie guère que pour ceux qu'ils
ont reçus. Ils sont les défenseurs intrépides des privilèges de
la province, les champions du droit contre la force, de la
liberté contre le despotisme. On trouvera dans ce livre la
réponse à cette assertion peu exacte. Non, il n'est pas vrai que
de si grands intérêts aient été en jeu dans la lutte engagée
par le Parlement de Bretagne avec une si coupable légèreté
et soutenue avec une si incroyable obstination. Des animosités
personnelles seules furent au fond de ces querelles. On prit
le premier prétexte venu pour battre en brèche un comman-
dant dont on ne voulait plus; on sut le rendre impopulaire
en le faisant passer pour l'agent sans scrupule de l'absolutisme
religieux et politique : on enflamma ainsi les passions et on
n'hésita pas à déchaîner une sorte de guerre civile, dans
laquelle les violences inouïes de l'opposition et les fautes
multipliées du pouvoir contribuèrent également à discréditer
la monarchie, si vigoureuse encore en 1750, si décrépite vingt
ans après. Aux unes et aux autres la Bretagne a dû d'être le
point de départ de la grande crise de 1770-71 qui ébranla
l'ancien régime; de même qu'elle allait être dix-huit ans plus
tard le premier foyer de l'incendie bien autrement violent
qui devait le dévorer.
api»eni)I(;k
1
LKTTRE DE d'aIGUILLO.N AU MARÉCHAL DE BELLK-ISLE
8 août 1759 (A. G. vol. 3535).
Les commissaires des milices garde-côtes de Bretagne
doivent être Bretons, résidents en Bretagne, n'avoir point
d'emploi étranger, et c'est sur l'assurance de ces conditions
que les Etats ont consenti, non seulement à leur accorder des
appointements, mais encore à faire les fonds nécessaires pour
l'entretien des milices garde-côtes. Si on y manque, ils se
tiendront quittes de leurs engagements et je ne connais point
le moyen de les forcer à les remplir. Je dois vous représenter
à ce sujet qu'à moins de changer totalement par un coup
d'autorité qui aurait des suites très-fàclieuses, et serait, à ce
que je pense, très contraire au bien du service du roi, l'ad-
ministration de cette province, il est impossible de l'assimiler
complètement aux autres, et de ne pas se prêter aux préjugés
qu'elle a sur ses privilèges, droits et franchises. Le roi ne tire
d'aucune autre des secours aussi étendus sur tous les points,
et nommément sur la partie militaire qui lui a coûté pendant
les deux dernières années, suivant les comptes que j'en ai
arrêtés l'hiver dernier, plus de trois millions d'extraordinaire
en casernement de troupes, étapes, fourrages des dragons et
des officiers généraux, construction de corps de garde sur la
côte, armement des milices garde-côtes, etc. Cette dépense
ailleurs aurait été sur le compte du roi et la moitié serait
restée en arrière. Tout a été payé régulièrement et le service
a été fait avec une exactitude admirable. Ces avantages, aux-
quels j'en pourrais ajouter de beaucoup plus considérables
en d'autres parties, méritent bien qu'on ait égard à l'adminis-
APPENDICE 601
tration qui en est le principe et sans laquelle ils n'existeraient
pas. Les impositions une fois consenties et les arrangements
convenus dans l'assemblée des Etats, les premières se lèvent
avec une facilité et une promptitude singulières (/), et les
autres s'exécutent avec la plus grande exactitude. Trente
commissaires de chaque ordre répartis dans les neuf évè-
chés conduisent gratuitement toute la machine, les peuples
accoutumés à leur gouvernement paient d'avance et sans frais
toutes les impositions, il n'y a ni exécution ni arrérages. La
ferme des devoirs qui ya à près de sept millions se perçoit sans
difficulté et sans commis, pendant que les fermiers généraux
sont obligés d'avoir plus de mille employés en Bretagne pour
la seule ferme du tabac et qu'ils n'y suffisent pas. Les Bre-
tons ne se font aucun scrupule de frauder les droits du roi,
mais se croiraient déshonorés s'ils fraudaient ceux qu'ils s'im-
posent eux-mêmes et dont le produit sert à acquitter une
partie de leurs charges. 11 y avait en 1756 près de deux mil-
lions d'arrérages sur le vingtième des années précédentes,
pendant lesquelles le roi en avait fait faire la levée par l'in-
tendant ; depuis qu'il est abonné et que les commissaires des
Etats en font le recouvrement, il est payé d'avance tous les
quartiers. La capitation régie par l'intendant n'a jamais pu
monter à 1,100,000 1., elle est abonnée à présent 1,800,000,
qui sont payées d'avance au Trésor royal tous les mois... Si
l'administration de cette province a quelques inconvénients,
si elle donne des embarras continuels et souvent des désagré-
ments à celui qui y commande, elle a de si grands avantages
d'ailleurs qu'elle doit être protégée et maintenue, et la Breta-
gne qui procure au roi des ressources qu'il ne trouve pas
dans les autres provinces de son royaume mérite par cette
considération que le ministère veuille bien avoir quelque
condescendance pour ses préjugés, et une attention particu-
lière pour ses usages et ses privilèges renouvelés et confirmés
tous les deux ans dans la forme la plus authentique. C'est
(') DWiguillon est ici tout à fait dans le faux. Les impositions ne rentraient
qu'avec des retards considérables: en ce moment même le trésorier général La
Boissière s'en lamentait et ne tarissait pas en critiques trop fondées sur « la
monstrueuse administration de la commission » (H. 554). Mais il est d'autant plus
intéressant de voir d'Aiguillon prendre fait et cause pour un système qui laissait
tant à désirer.
602 LA ltUKTA(4NE ET LE DUC d'aIGUILLON
d'après ce principe que j'ai cru devoir insister auprès de vous
pour qu'elle eût une ordonnance particulière pour ses milices
garde-côtes, et que je prends la liberté de vous représenter
que vous devez tenir les engagements que j'ai pris pour les
deux commissaires ('), et nommer les sujets que Le Bret vous
a proposés pour cet emploi.
Il
LETTRE DE M""' DE POMPADOUR AU DUC d'aIGUILLON, APRÈS SAINT-CAST
C'est avec bien des regrets, Monsieur, que je ne vous ai
pas dit tout ce que je pensais avant-hier sur la gloire dont
vous venez de vous couvrir, mais ma tête était si douloureuse
que je n'eus de force que pour vous dire un mot. Nous avons
chanté aujourd'hui votre Te Deum et je vous assure que c'a
été avec la plus grande satisfaction : j'avais prédit ces succès,
et en efïet comment était-il possible qu'avec autant de zèle,
d'intelligence, une tête aussi froide et des troupes qui brû-
laient, ainsi que leur chef, de venger le roi, vous ne fussiez
pas vainqueur?... Dites-moi, je vous prie, actuellement, si
vous êtes bien fâché contre moi de n'avoir pas cédé à vos
instances (") et aux belles raisons que vous m'avez contées :
elles ne valaient rien dans le temps et je les trouverais encore
plus détestables aujourd'hui. Un autre n'aurait pas fait aussi
bien que vous : je serais dans la douleur au lieu d'être dans
la joie : vous seriez perdu et il y aurait bien de quoi. Osez
dire maintenant que ma tête ne vaut pas mieux que la vôtre :
je vous en défie.
(1) Il s'agissait de deux nouvelles places de commissaires pour les garde-côtes
créées par ordonnance du 30 juin 1759.
(') D'Aiguillon venait encore tout récemment (août 1758) de demander à être
relevé de son commandement à cause d'un violent conllit avec la marine <i et à
aller réparer dans les armées d'Allemagne les torts qu'il avait pu avoir en Breta-
gne ».
APPENDICE
603
III
PARODIE DE LA LETTRE DE M. DE LAVERDY AU DUC d'aIGUILLON
du 3 décembre 1764
Sur l'air noble et célèbre : Accompagné de plusieurs autres.
En vérité, M. le duc,
Vos Etats ont le mal caduc,
Et leurs accès sont effroyables.
Sur mon lionneur ils sont si fous
Qu'il nous faudra les loger tous,
Sous peu de jours, aux incural)les.
Je vais faire dans le conseil.
Avec le plus grand appareil.
Juger l'affaire des trois ordres :
Et puis après ce règlement.
Pas pour un diable assurément.
On ne pourra plus en démordre.
Votre M. de Kerguézec
Qu'on donne pour un si grand grec,
Et tout l'ordre de la noblesse
Pensent-ils nous faire la loi,
Et que tous les sujets du Roi
Paieront pour les tirer de presse?
Je vous dirai, premièrement,
Que les Bretons, certainement,
Doivent être contribuables :
Et tous ceux qui refuseront
Aux yeux du conseil paraitront
Révoltés et déraisonnables.
Je vous dirai, secondement,
Qu'ils forcent le gouvernement
A prendre un ton des plus sévères,
A se montrer à la rigueur,
Et quitter le ton de douceur
Qu'on avait pris dans leurs affaires.
On voit souvent sans nul danger
Le maître à ses sujets céder,
Surtout dans le temps où nous sommes
Quand la raison, l'honnêteté,
Vis-à-vis de l'autorité,
Conduisent les esprits des hommes.
Mais aussi lorsque le démon
De révolte et de déraison
S'emparera de la noblesse,
Pense-t-on que Sa Majesté
Laisse avilir l'autorité
En reculant avec faiblesse?
Je vous dirai, troisièmement.
Que les mandés du Parlement
Sont quittes de reconnaissance
Vers les gentilshommes bretons.
Qui se conduisant comme ils font
Ont retardé leur audience.
Si l'ordre s'était comporté.
Comme il devait, en vérité,
Et n'avait pas fait résistance.
Le retour de tous les mandés
Dès longtemps était accordé,
I\L le Duc, à vos instances.
Mais je ne dois pas vous celer,
Ni vous laisser ignorer
Que tous les jours le roi s'irrite.
Et hier il disait hautement
A quel point il est mécontent
Des Etats et de leur conduite.
Pour les en faire reveuir
Et leur tout faire consentir
Mettez donc toute votre peine :
Si vous ne pouvez réussir,
Je vois le roi prêt à partir,
M. le duc, avant huitaine.
Ceci, de l'un à l'autre bout.
Semble un conte à dormir debout
Mais cependant je vous assure
Que les trois articles présens
Et le dernier très nommément.
Sont la vérité toute pure.
Vous connaissez l'attachement
Et tous les autres sentimens
Avec lesquels j'ai l'honneur d'être
Votre très humble serviteur.
De l'Averdy le contrôleur.
Publiez, s'il vous plaît, ma lettre.
604
LA BRKTAGNE ET lE DUC D AIGUILLON
Fait en sortant de chez le Roi
Mercredi 5 du présent mois
De mil sept cent soixante (juatre;
Et le tout écrit de ma main,
Pour que vous soyez plus certain
Que l"on ne peut rien en rabattre.
KÉPONSE DE ij'AlGUILLON A LaVERDY
Vos ordres ont été suivis,
Et dès diinanclie avant midi
Rolian publia votre ouvrage.
A l'instant ils crièrent tous
Que tous les deux nous étions fous.
Mais que vous l'étiez davantage.
IV
VERS SUR M. DE LA BÉDOYÈRE
décembre 1764
Bédoyère toujours opine
Et suivant la môme routine
Harangue sans rémission.
De son éloquence assassine
Que quelqu'un appelle divine.
Je vous offre un échantillon.
« Messieurs, je dis ce que je pense
En mon honneur et conscience.
Ecoutez et vous allez voir
Que ce qu'on vous dit blanc et noir
Par un principe incontestable...
Mais vous faites un bruit du diable
Silence! — La forme et le fond
Sont deux objets que l'on confond.
Mais que je divise et pour cause.
Messieurs, écoutez! — Je dispose
En deux parts mon raisonnement.
Je dis donc, et très simplement,
Qu'ayant établi mon dilemme
Je vous ai prouvé mon système.
Ecoutez-moi jusques au bout
Car, Messieurs, je n'ai pas dit tout.
Si l'on prétend que ce problème
Ne peut se résoudre de même.
J'ajoute deux réflexions
Qui formeront six sections.
Conséquemment je vous démontre
Qu'on ne peut rien objecter contre.
Je m'asseois. Messieurs, j'ai tout dit :
Puissiez- vous en faire profit! »
Bédoyère, avec son grimoire.
Aux deux tiers de son auditoire
Paraît un homme surprenant,
Quoique l'on bâille en l'écoutant :
Si c'est bien là de l'éloquence,
Sur mon honneur et conscience.
Dieu me garde d'être éloquent!
(.\rsenal, ms. 3609).
MON RÊVE DE LA NUIT DERNIÈRE, PAR UN GENTILHOMME BAS-BRETON
17 janvier 1765.
Gisant entre mes draps.
Mal à mon aise et me tournant sans cesse,
J'imaginais être encore aux Etats.
Je me croyais au milieu du fracas,
Poussé, poussant, comme vous pouvez croire.
Tâchant enfin de sortir d'embarras.
Quand, tout-à-coup, on entend la trompette:
De vingt flambeaux Ion voit briller l'éclat.
Monsieur le duc, dans un grand apparat,
A nos Bretons venait chanter goguette
Pour en avoir quoique bon résultat.
APPE\DICE 605
A son aspect, on fit faire silence :
Vllléon dit : « Paix là, Messieurs, paix là ! »
Chacun se tut et d'Aiguillon parla.
Lors se tournant du côté de l'Eglise,
« Prélats, dit-il, on voit avec surprise
Comme à vos fins vous savez parvenir ;
Fort peu jaloux que l'on vous canonise,
Honneurs et biens sont votre unique but.
Vous préférez les intérêts du prince
A ceux du peuple et de votre salut :
A beaux deniers vous vendez la province,
Et vous livrez votre àme à Beizébuth.
Peut-on plus loin porter l'excès du zèle?
Du tiers aussi l'on n'est pas mécontent,
Mais si cet ordre a paru moins rebelle
Il en faut faire honneur au président,
Car chacun sait qu'il est entreprenant.
Ambitieux, fourbe, traître, capable
D'immoler tout à son avancement.
Prisant l'honneur beaucoup moins que l'argent,
Et, pour tout dire, un homme abominable.
Afin qu'il aille encore plus vite au diable,
Nous en ferons bientôt un intendant.
Mais quant à vous, Messieurs de la noblesse.
Qui vous plaisez à faire les mutins.
Vous aurez tous des claques sur la fesse
Et vous paierez les impôts sur les vins! »
A ce discours, chacun se mit à rire.
Le duc piqué sur-le-champ s'en alla.
Le bruit qu'il fit en passant m'éveilla :
Tout disparut, excepté la satire.
(A. N., H. 631).
VI
PARODIE DE LA LETTRE DE M. DE SALNT-FLORENTLN AU PREMIER PRESIDENT
du 7 juin 1765
I
Le Roi, Monsieur, commence à Le roi commence à s'occuper,
s'occuper des affaires du Parlement Quoiqu'on l'ait voulu détourner
de Bretagne. Par m,ille courses de campagne.
Des troubles qui depuis un an
Ont agité le Parlement
De sa province de Bretagne.
Il
Sa Majesté a remarqué, avec beau- Le roi ne se possède pas
coupde satisfaction, qu'au milieud'une Qu'il reste douze magistrats
défection qui devait être générale, il De fidélité sans égale :
reste douze Magistrats qui refusent Ah! quelle satisfaction
de donner leurs démissions et d'abdi- Aux jours d'une défection
quer les fonctions dont ils sont tenus, Qui devait être générale.
606
I..V BRETAGNE ET LE DUC D AIGUILLON
par la foi du serment, envers Sa Ma-
jesté et ses Peuples.
Elle m'a expressément chargé de
vous écrire que vous leur témoigniez
de sa part qu'Elle est d'autant plus
contente de leur zèle et de leur affec-
tion pour son service et pour le bien
public, qu'Elle n'ignore pas toutes les
voies qu'on emploie pour les détour-
ner du plus légitime des devoirs.
Sa Majesté veut que vous les assu-
riez qu'Elle est dans la ferme résolu-
lion de leur donner dans toutes cir-
constances des marques distinguées
de sa protection etde sa bienveillance.
Je suis persuadé que vous ne diffé-
rerez pas d'exécuter les intentions de
Sa Majesté à ce sujet et de me mettre
en état de lui en rendre compte.
Je suis, Monsieur, etc.
A Versailles, le 1 juin.
m
Sa Majesté fait remarquer
Ceux qui refusent d'abdiquer
Toutes les fonctions publiques
Dont ils sont tenus, par la foi
De leur serment, envers le roi
Et les peuples de l'Armorique.
IV
Elle me charge expressément
De vous écrire incessamment
Que vous disiez à ces lidèles
Qu'Elle a, dans le moment présent
D'autant plus de contentement
De leur service et de leur zèle,
V
Qu'Elle n'ignore point, hélas!
Qu'auprès des douze magistrats
En ce jour même l'on emploie,
Afin de les faire déchoir
Du plus légitime devoir,
Les plus illégitimes voies.
VI
Dites-leur que Sa Majesté
Leur veut, mais avec fermeté,
Donner, en toute circonstance.
Des marques de distinction.
De toute sa protection
Et de toute sa bienveillance.
VII
Vous exécuterez, je crois.
L'intention du Seigneur Roi
De la manière la plus prompte,
Et vous m'écrirez Sonical
Afin de me mettre en état
'De lui rendre un fidèle compte.
VIII
Je suis, Monsieur, et cœtera,
Car même aux premiers magistrats
Je ne mets \>oh\\. J'ai l' honneur d'élre,
Le petit comte Florentin.
Fait à Versailles le sept juin
L'an mil sept cent soixante-cinq.
Transcrivez douze fois ma lettre.
IX
Vous voyez que je suis instruit
Tout aussi bien que Laverdi,
Car aux premiers mots de ma lettre
APPENDICE 607
Je donne un démenti tout net
Aux réponses que vous a fait,
Le 20 de mai, le Roi mon Maître.
X
Puis il est écrit sur le dos
Et contre-signe Phelippeaux,
Que l'on remette cette épître
A Monsieur, Monsieur d'Amilly,
Auquel, comme juge démis,
Je ne puis donner aucun titre.
Note du traducteur :
Il est bien honteux, par ma foi,
De faire parler un grand Roi
D'une aussi petite manière.
Jamais style ne fut si plat.
Et nos secrétaires d'Etat
Sont de bien mauvais secrétaires.
VII
LETTRE DE BOUQUEREL A M. DE SAINT-FLORENTIN
Inutilement louez-vous la conduite de douze à quinze mem-
bres du Parlement de Bretagne qui ont refusé de se démettre
de leurs charg"es, sous prétexte d'obéissance au roi. Ils ne
passeront jamais que comme des traîtres et des coquins, et les
autres seront toujours regardés comme de vrais protecteurs
et défenseurs de leur patrie.
Au surplus, Monsieur, vous m'avouerez que le peuple nour-
rissant le roi et sa suite, il lui est permis de se plaindre,
voyant qu'un aussi bon prince est journellement trompé et
séduit par une troupe de scélérats de toute espèce qui l'envi-
ronne.
Il est cependant temps de rendre justice, ou tout irait mal,
au grand malheur de quelqu'un.
008
LA BRlîTAGNt; KT LE DUC D AIGUILLON
VIII
l'IÈCi: SAISIE sous LES SCELLÉS DE iM . DE LA BELLANGERAIS
Procès, I, 308
Sur Fair des Feuillanlines
Laverdy prêche aux Etals
Qu'on est las
De leurs ennuyeux débats
Il raisonne dans son style
Comme un c..., comme un c...
Comme un contrôleur habile.
Avez-vous vu son édit
Plein d'esprit?
En deux mots il a tout dit.
En moyens il est fertile
Comme un contrôleur habile.
Qui l'aurait dit! Qui l'eût cru!
Qu'un fétu
Tout prêt à montrer le c,
Aurait appris à la terre
Ce qu'un contrôleur peut faire !
La finance des Gaulois.
Aux abois
N'avait plus rien que sa voix,
Quand le roi, dans sa détresse,
Vite au contrôleur s'adresse.
Il sait faire en un moment
Sans argent
Dédire le Parlement,
Au Choiseul faire la nique :
C'est un contrôleur unique.
La finance dans ses mains
Va un train
A faire bien du chemin.
Les effets changent de gîte.
Ah ! qu'un contrôleur va vite.
Sans ce Sully bien placé
L'an passé
Sur un cadre vernissé.
Notre sort était sinistre.
Sans ce vigoureux ministre.
Celui qui nous l'a donné
Fut loué
Quoiqu'on le dise en risée :
Il ruse avec connaissance
Tous les contrôleurs de France.
IX
RETRACTATION DE M. DE TROGOFF
Séduy par dé discour artificieux angagé en sus aller soupe
ché monsieur le présidant de la nobles y ayant troué le pre-
mier commicer du roy cantité de person considérable de la
samblé des étad j'ay cru quan signant la protestation qui se
fi la maisme nuit du disept février 1767 ché monsieur le duc
de La Trémoille je ne fesé quadopté la fason de pansé de
person ilustre que jy avé trouvé et que je ne compromette
nullement la vérité ny lonnété de mes sentiment, javoue au-
jourduy a ma honte que cet signature na cessé jusque apré-
sant danpoisonné tout les instant de ma vy mon honneur et
ma consiance moblige aujourduy a enfer la retractation pro-
APPENDICE
609
testant contre tout ce qui auré pu et pouré en résulte recon-
naisant que cept signature et louvrage de lerreur et de la
séduction en foy de quoy je rédigé et signé le présant de mon
plain gré sans solicitation ny persuasion de person.
Saint- Brieuc, 19 mars 1768.
Jean Marie de Trogoff.
(Arch. Ille-et-Vilaiiie, G. 2711.)
X
PARODIE DE l'arrêt DU PARLEMENT
du 5 mai 1768
La cour condainno l'innocence
Malgré Théinls el sa balance
EL prend sous sa protection
L'empoisonneur et le poison.
Enjoint de lui faire en huitaine
Publique réparation,
Ou, au plus tard, dans quinzaine.
Pour prix de son intention
Sera dit qu'il est fort bon homme.
Hardi prêtre, adroit citoyen.
Et le plus intrigant chrétien
Qui soit de Paris jusqu'à lloinc.
Pour ce qui concerne Ferrand (Desfour-
La cour déclare simplement [neani)]
Qu'il avait grandement la fièvre
Quand il prit l'or et le flacon ;^
Qu'au surplus c'est un vrai poltron,
Un véritable cœur de lièvre,
Qu'on met hors d'accusation.
Et quant à maître Jean Canon
Qui déclare tous ces mystères
Les rendez-vous des bénits pères,
Leurs manœuvres et nos complots,
La cour l'avertit en deux mots
De graisser promplement ses bottes,
De prendre vite ses culottes
Et de faire décampativos.
Entend qu'il ferme boutique
Pour avoir été véridique;
Que l'on vendra tous ses procès,
Ensemble ses clientèles,
Conjointement tous ses effets,
Sa servante et ses galicelles.
Et pour ce qui touche Annibal
11 mérite danser le bal
Pour avoir causé du tapage
d'Aiguillon.
Et fait pâlir tout le bailliage,
En déposant la vérité.
Avec vigueur et fermeté !
Il fut trop sincère et trop preste ;
La cour prétend qu'on l'admoneste,
Et condamne sa bonne foi
En trois livres d'amende au roi ;
Fait défense qu'il récidive
Sous quelque hémisphère qu'il vive ;
Veut qu'il dise un miserere
Pour Coëtivy le trépassé.
Vous, Angélique de Bedée,
Qui, le matin comme le soir.
Avez évidemment fait voir
Que la cabale était formée
Pour perdre maître Chalotais,
Il fallait garder le silence
Et laisser agir la vengeance
Sans vous opposer au succès.
Vous avez par trop fait la sotte,
Et pour votre indiscrétion.
Vous, votre fds et Jean Canon
Payerez conjointement la marotte.
Le tout se vend plus cher que l'eau.
Mille livres sont peu de chose
Pour équivaloir à la dose
Qu'avait préparée Clemenceau.
Finalement vu la requête
De maître Jean-François Moreau,
La cour dit que c'est une bête
Et qu'il travaille du cerveau.
Par pitié pour sa pauvre tète,
On le mettra hors du procès :
Il n'est plus propre désormais
Qu'à compléter quelque bailliage.
La cour n'en dit pas davantage.
39
DOCUMENTS ET OUVRAGES CONSULTES
i° Documents inédits.
1° Archives nationales (A. N.) :
H. 334 à 372, fonds des Etats de Bretagne.
H. 622 à 645, papiers du duc d'Aiguillon.
H. 433 à 441, afTaires du Parlement de Rennes.
K. 712, pièces rassemblées par le conseiller d'Etat Gilbert de Voisins, relatives
au procès de la Ghalotais.
U. 44y à 466, correspondance du ministère de la maison du roi.
Et de nombreuses autres liasses de la série H.
2" xKrcuives du ministère de la guerre (A. G.), vol. 3492 à 3687, passim (Docu-
ments relatifs à la guerre de sept ans).
8° Archives du ministère de la marine (.\. M.), B* 74 à iOO.
4° Bibliothèque de l'Arsenal, ms. 3609-3614, recueil de pièces relatives aux
alTaires de Bretagne. — Archives de la Bastille, ms. 12263, 12272, etc.
5» Bibliothèque nationale, ms. fr. 6680 et suiv. (Journal de Hardy) : 8290 à 8293,
Précis alphabétique des délibérations des Etats de Bretagne, de 1567 à 1762.
11539, Notes de Desnos des Fossés, conseiller au Parlement de Rennes.
Fonds Joly de Fleury, vol. 2080-2081, 2104-2106 (Procès de la Ghalotais et
du duc d'Aiguillon).
6» Archives départementales d'ille-et-vil.\ine, série G. passim, et plus spécia-
lement: *
G. 1753-1789, Gorrespondance relative aux tenues d'Etats.
G. 2149-2156, Documents relatifs au vingtième.
G. 2710-2711, Registre spécial de la noblesse pendant les Elats de 1766-67.
G. 3811 et suiv.. Registre de la commission intermédiaire.
Archives du Parlement de Rennes : registres secrets, registre littéraire, etc.
Bibliothèque de Rennes, ms. 411-412, Dictionnaire d'administration de la pro-
vince de Bretagne. — Registre desdélibérationsde la communauté de Rennes
7» Bibliothèque de Nantes, ms. divers : Archives municipales de Nantes, Regis-
tre des délibérations de la communauté de Nantes, etc.
8<* Bibliothèque de Rouen, ms. 813 à 816, Gorrespondance de M. de Laverdy et
M. de Miromesnil, premier président du Parleinent de Rouen.
20 Documents imprimés.
A. Ouvrages du wiii" siècle.
Alembert (d'). — De la destruction des jésuites, 1765.
Almanach royal.
Argenson (marquis d'). — Journal et Mémoires. Paris, 1859-1867, 9 vol. in-S".
AuGEARD. — Mémoires secrets, 1866, i vol., in-8".
DOCUMENTS ET OUVTIAGES CONSULTÉS 611
Bachaumont. — Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la république des
lettres, années 1762 et suivantes.
Barbier. (Journal de l'avocat). Paris, Gliarpentier, 1857, 8 vol. in-S".
Belleval (de). — Souvenirs d'un chevau-léger, Paris, 1865, 1 vol.
Besenval. — Mémoires. Paris, 1821, 2 vol. in-S».
Brissot. — Mémoires, p. p. de Lescure. Paris, 1854, 1 vol. in -8".
Carra. — M. de Galonné tout entier, 1787.
CoNDORCET. — Correspondance de Condorcet et deTurgol, 1770-1779, p.p. Henry.
Paris, 1882, 1 vol.
DuGLOS. — OEuvres, p. p. Villenave. Paris, 1820.
Deffand (M™o du). — Correspondance, p. p. Lescure. Paris, 1865.
Dictionnaire de l'administration de la province de Bretagne, et manuscrit de la
Commission intermédiaire, p. p. Caron. Paris, 1872.
L'espion ANGLAIS, oucorrespondance secrète entre mylord AU'eye et mylord AU'ear.
8 vol. 1777.
E.xpiLLY. — Dictionnaire historique, géographique et politique, 1762-1770.
Georgel (abbé). — Mémoires. Paris, 1817, 6 vol.
Grimm. — Correspondance littéraire, philosophique et critique. Paris, 1877, 16 vol.
Journal historique de la révolution opérée dans la constitution de la monarchie
française, par M. de Maupeou, 6 vol.
La Chalotais. — Comptes-rendus des constitutions des jésuites, 1761-1762. — Essai
sur l'éducation nationale, 1763. — Mémoires (les trois mémoires écrits de Saint-
Malo, 1766 et le quatrième, écrit en 1767, publié en 1787 sous ce titre : « Sixième
développementde la requètequ'a fait imprimer M. de Caionne, ou le sieur Calonne
dénoncé à la nation française et à la postérité et pris à partie par l'ombre de feu
M. de la Chalotais).
Lévis. — Souvenirs et portraits. Paris, 1813, 1 vol.
Lebrun (duc de Plaisance). — Opinions, rapports et choix d'écrits politiques. Paris,
1829.
LiNGUET. — Mémoire pour le duc d'Aiguillon, 16 juin 1770. —Procédures faites en
Bretagne et devant la cour des pairs en 1770, avec des observations, 1770. — Obser-
vations sur limprimé intitulé : Piéponse des Etats de Bretagne au Mémoire du
duc d'Aiguillon, 1771. — Annales politiques, civiles et littéraires du xviii^ siècle,
19 vol. passi m. — Plaidoyer pour Lingue t par lui-même. Londres et Bruxelles, 1787.
LuYNES (duc de). — Mémoires, 17 vol. 1860-65.
MoNTBARREY (de). — Mémoircs.
Mouffle d'Angerville. — Vie privée de Louis XV, 4 vol. Londres, 1788.
PoMPADOUR (M™e de). — Correspondance, p. p. Poulet Malassis. Paris, 1878.
Procès instruit extraordinairement contre MM. de la Chalotais et de Caradeuc, etc.
4 vol', in-12, 1768 et 1770.
Recueil de pièces, actes, lettres et discours de félicitations à l'occasion du rappel
de l'universalité des membres du Parlement de Bretagne, 1770.
Remontrances du Parlement de Paris, p. p. Flammermont, t. II, Paris, 1895.
Sénac de Meilhan. — Portraits et caractères du xviiis siècle p. p. de Lescure.
SouLAViE. — Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI, 6 vol.
1801.
» Histoire de la décadence de la monarchie française, 3 vol. 1803.
» Mémoires du ministère du duc d'Aiguillon et de son commandement
en Bretagne, par le comte de Mirabeau, 1 vol. 1790 et 1792.
Voltaire. — OEuvres, passim, édit. Beuchol.
Il faut faire une place à part aux nombreux libelles et mémoircs, arrêts du
conseil, relatifs à l'aiïaire de Bretagne, dispersés dans de nombreux recueils de
612 L\ DRETACNE ET LE DUC d'aIGUILLON
pièces, de remontrances, entre autres dans le recueil L^^^^ 1566delaBibliotlièque
nationale, 8 vol. in-4°. Nous ne pouvons mentionner ici que les principales de
ces pièces fort nombreuses :
Entretien sur les Etats de 1706 (pamphlet aiguilloniste fait sur les ordres du duc
d'Aiguillon.
Mémoire présenté au roi par M. de Galonné, U' sept. 1766.
Cédule évocatoire que présentent au roi et à son conseil MM. de la Chalolais et
de Caradeuc, juin 1766.
Requête au roi par MM. de la Chalotais et autres magistrats du Parlement de Bre-
tagne.
Mémoires justificatifs des magistrats exilés au roi, 1767.
Preuves de la pleine souveraineté du roi sur la province de Bretagne, établies
dans les trois lettres du contrôleur général au premier président La Briffe d'Amilly,
juillet, août et septembre 1765.
Lettre d'un patriote à une personne de distinction, sur l'ancienneté et l'immuta-
bilité des droits que le Parlement et les Etats ont réclamés.
T.\BLEAU chronologique des lettres de cachet distribuées et des actes violents de
pouvoir absolu, etc.
Journal des événements qui ont suivi l'acte des démissions du 22 mai 1765.
TÉMOIGNAGE des différents ordres de la province de Bretagne sur la nécessité de
rétablir l'universalité.
De l'affaire générale de Bretagne.
Liste de NN. SS. du Parlement de Bretagne, commençant à la Saint-Martin 1767
jusqu'à Pâques 1768, et Commentaire de la liste.
Tableau des assemblées secrètes et fréquentes des jésuites et de leurs affiliés à
Rennes.
Lettres d'un gentilhomme breton à un noble espagnol où l'on découvre les vrais
auteurs des troubles qui affligent la Bretagne. — Ces lettres sont au nombre de
trois : mars 1768, octobre 1768, janvier 1769.
Réponse instructive à une lettre de Rennes, 1768.
Procédure de Bretagne. (Il s'agit de la procédure faite dans l'affaire du poison et
dans celle des assemblées; la préface et les notes qui y sont jointes font de ce
recueil un des pamphlets les plus violents qui aient été publiés contre d'Aiguil-
lon.) Ce faclum a été imprimé (probablement à Paris) en 1769.
MÉMOIRES de Clemenceau, de Desfourneau.x, des Moreau, relatifs à l'affaire ci-des-
sus, etc., etc.
B. Ouvrages du xixe siècle.
Outre les histoires générales et les collections des périodiques bretons (Revue
de Bretagne, de Vendée et d'Anjou, Revue historique de l'Ouest, Bulletin de la
Société des bibliophiles bretons. Revue des provinces de l'Ouest, Bulletin de la
Société archéologique du Finistère, d'Ille-et-Vilaine, .\nnales de Bretagne,
Société d'émulation des Côtes-du-Nord, etc.) :
Armaillé (d'). — La comtesse d'Egmont. Paris, 1890.
Bonnet. — La Chalotais, son caractère, ses idées, Rennes, 1882.
Bossard (abbé). — Le Parlement de Bretagne et la royauté. Paris, 1882.
BoRDERiE (de la). — La Bretagne moderne. Rennes, 1894.
Carré. — La Chalotais et le duc d'Aiguillon. Paris, 189.3.
Carné (de;. — Les Etats de Bretagne et l'administration de cette province jus-
qu'en 1789, 2 vol. Paris, 1868.
Chabaud-Arnaud. — La marine française au xviiie siècle. (Revue maritime et
coloniale, 1892.)
Chénon. — Les anciennes facultés de droit de Rennes. Rennes, 1890.
Cruppi. — Linguet. Paris, 1895.
DOCUMENTS ET OUVRAGES COiNSULTÉS 613
DupUY. — L'administration municipale en Bretagne au xviiio siècle. Rennes, 1891.
DucREST DE Villeneuve. — Histoire de Rennes. Reimes, 1845.
Flammermont. — Le chancelier Maupcou et les Parlements. Paris, 1883.
i> Rapport sur les correspondances des agents diplomatiques étran-
gers en France avant la Révolution. (Nouvelles Archives des
missions scientitiques et littéraires, 1896.)
Foisset. — Le président de Brosses. Paris, 1842.
FouRMONT. — Histoire de la Chambre des comptes de Bretagne, 1854.
Haucourt (d'). — Les Etats de Bretagne sous l'ancien régime, 1892.
Kerviler. — Répertoire général de Bio-bibliographie bretonne. Rennes, 1889.
Lande-Calan (de la). — La chute du duc d'Aiguillon. Vannes, 1895.
Lescure (de). — La princesse de Lamballe. Paris, 1864.
Levot. — Biographie bretonne, 2 vol. Paris, 1857.
Lucas. — La Ghalotais. (Revue de Bretagne, 1833.)
Ogée. — Dictionnaire historique et géographique de Bretagne, revu et augmenté
par Marteville. Rennes, 1843.
PocQUET. — Les débuts du duc d'Aiguillon, 1890.
» L'opposition aux Etats de Bretagne, 1891.
Recueil complet du procès intenté par les héritiers de M. de la Ghalotais contre
les éditeurs du journal l'Etoile. Rennes, 1826.
Saulnier de la Plnelais. — Avocats et procureurs au Parlement de Bretagne.
Rennes, 1897.
Vatel. — Histoire de M°ie du Barry, 3 vol., 1883.
ViLLKRS (de). — La Ghalotais agriculteur.
» Jacques Hévin et le duc d'Aiguillon, 1896.
lM)i:X Dl^S NOMS DE PERSONNES ('
D'Abrieu, secrétaire du duc dAif<uilion,
413, 577, 584-88, 596.
Abeille, commensal de M. de la Ciialo-
tais, 173 n., 238 n., 3i4 n., 375 n.
Addenin, agent de M. de la Glialolais,
237, 238.
D'Agay, intendant do Bretagne, 288, 342,
499, 501, 514-15, 523, 527, 528, 539, 545.
D'Aiguillon (Anne-Charlotte de Grussol,
duchesse d' mère), 1 n., 511 n.
Aiguillon (Louise-Félicité de Bréhan de
Plélo, duchessse d" ), 3, 189, 198,
348, 361, 518 n.
D"Aine, maître des requêtes, 363.
D'Alembert, 1 n., 172, 115 n., 220, 402 n.
Anneix, avocat, 382, 490, 516, 520, 54i n.,
550.
D'Argens, 391 n.
D'Argenson (marq'^), 2 n., 8 n., 32, 60 n.
DWrgenson (comte d"), 41, 109 n., 411.
D'Aubigny, 88, 91.
Audouard, subdélégué et major de la mi-
lice bourgeoise de Rennes, 122, 274,317,
348-54, 366, 371 n., 418 n., 477, 514-19,
531, 544, 546 68, 570 76, 585.
Bâillon, maire de Hennés puis intendant
de Lyon, 26, 171 n., 198-99, 413.
De Baileroy, 64, 88, 103 n., 104-66, 416-
17, 573.
De Barrin (vicomte de), maréchal de camp,
294, 407-9, 417 18, 428-29, 485 n., 577.
Barry (comtesse du), 2, 175, 560 66 n.,576.
Bastard (ex-premier président de Tou-
louse), 582.
Baudouin, maître des requêtes, 363.
Baudouin, notaire, 365.
Baudot, négociant de Rennes, 480.
De Becdelicvrc, premier président de la
Chambre des Comptes de Nantes, 138,
575.
Becdelièvre (M"» de), 20.
Decdelièvre (M. de), leur fils, du bail-
liage d'Aiguillon, 473, 490.
Bedée, comte de la Bouclardais, 50(3,528.
Bellangerais (de la), 276, 314 n., 316,339,
340 n., 373, 385.
Bégasson (de , seigneur de laLardais^,
7, 53, 139, 140, 47, 160, 186, 199, 200 n.,
262, 305, 385, 437, 443, 447-51, 455, 502,
504.
Bégasson (de du Roz), 449,508.
Belle-Isle (maréchal de), 39 n., 41 n., 8i
n.,94-97,103 4,lll,112n.,164 n., 165.
Belleval (de), chevau-léger, 175 n., 424
n., 562 n,
Bergevin, proc. du roi àBrest, 24n., 302.
Berryer, minisire de lu marine, 94, 103-
106, 111-12.
Berthelot, notaire, 211, 348, 365.
Berlhou (de), 145,
Bertier, procureur, 351, 371, 479, 499,571.
Berlière (de la), du baill. d'Aig., 385, 490.
Berlin, contrôleur général, 131-37, 140-
48, 150-59, 161-63, 181-89, 201, 203, 207'
210.
Bienassis, premier huissier, 523, 547.
Biochais (de la), conseiller au Parlement,
245n.,357, 369, 371.
Blain de St-Aubin, greflier, 4C8 9, 417.
Blanchard du Bois de la Muce, du baill.
d'Aig., 334-35, 356, 466, 477, 550.
Blaveau, ingénieur, 19.
Bligh, général anglais, 85.
Boctey, libelliste, 366 n., 492.
Boisbaudry (du), du baill. d'Aig., 385, .395,
403, 413 n., 490.
Boisbilly (abbé de), 339, 425.
Boisgelin (de) de Cucé, président, 225, 275,
369, 395.
Boisgelin (de) de Cucé, présidente, 493 n.
(') On n'a pas cru devoir y faire rentrer, h cause de leur répétition très fréquente,
les noms de d'Aiguillon, de la Chalotais et de Saint-Florentin.
LNDEX DES NOMS DE PERSOxNNES
615
Boisgeliii (de) de Cucé, leur fils, grand
maître de la garde-robe du roi, 320.
Boispéan (du), du baill. d'Aig., 385, 395,
485.
Boisrouvray (de), du baill. d'Aig., 385,391.
Boissière (de la), trésorier général, 12n.,
30, 52 n., 159 n., 162, 163 n., 183, 195 n.,
199.
Boitel, expert, 341-42, 365.
Bonamy, procureur, 480, 544.
Bonin de la Villebouquay, père, du baill.
d'Aig., 369, 370 n., 394,408,412-13, 487.
Bonin de la Villebouquay, fils, du baill.
d'Aig., 343 n., 385, 540 42.
Bordes, expert, 417.
Boudesseul, secrétaire de M. de la Chalo-
tais, 355.
Boujardicre (de lai, médecin, 547.
Boula de Montgodefroy, conseiller au
Parlement de Paris, 568.
Boullongne, contrôl. génér., 114-15, 1-30.
Bouquerel, libelliste, 338, 340-42, 403-6,
482-85.
Bourdelière (Richard de la), avocat, 477,
480,516, 519 n., 520, 550.
Bourgblanc (du), conseiller au P. de Ren-
nes,3i3 n.,.356,.367,372,470n ,520,564.
Bourgeois, traitant, 443, 534, 552 n.
Boursoul, prêtre, 335 n , 358, 474.
Bouvard, procureur, 480, 544.
Boux de St-Mars, conseiller au Parlement
de Rennes, 245, 564 n.
Boux de Bougon, du baill. d'Aig., 395.
Brilhac (abbé de), 199, 442, 526 n.
Brilhac (de), membre du baill. d'.\ig., 33i,
369, 465-66, 477, 513 n.
Broc (marquis de), maréchal de camp, 87,
88, 352-53 n , 417.
Bruc (comte de), 454 n., 498.
Brulaire (de la), du baill. d'Aig., 395 n.
Bureau, procureur, 351-52 n., 371, 479, 571.
Busson, médecin, 536, 588.
Cacault, ingénieur, 20.
Calan (M. de), 90 n., 303, 500 n., 509 n.,
510 n.
Galonné, 293, 312-14, 341-42, 364-68, 872-
74, 381-87, 403, 572.
Cambout (marquis de Coislin), 448, 449.
Canon, procureur, 480-490.
Caradeuc (M"^ de), 354-55, 375-83 n.,
394, 418 n.
Cargouet, greffier, 2rjO n., 201, 268, 455,
477, 524-28.
Caze de la Bove, intendant de Bretagne,
67 n., 71 n., 80, 81 n., 143 n., 363.
Geineray, architecte, 18 n., 20.
Ghamballan (MM. de), du baill. d'.\ig.,
412 n.
Champeaux (René de), id., 473.
Gharette de la Golinière, conseiller au
Parlement de Rennes, .355, 369 n., 373,
376,-378, 401, 422,549,564.
Gharette de la Gascheric, id., 48 n., 51,
52 n., 58, 66, 122, 139, 160 n , 213, 228
n., 232, 238-248, 274 n., 279, 305, 320-
328, 337 n., 345, 355, 373-78, 383 n.,
401, 422, 454, 465, 549, 564, 571.
Gharette (dames de), 375 n., 377.
Ghateloger (de), capit. de vaisseau, 110.
Ghaulnes (duc de), 7-10, 236, 561.
Ghauvelin (abbé), conseiller au Parlement
de Paris, 168, 231, 328-9 n.
Ghocat de Grandmaison, ingénieur, 70 n.,
71, 79, 81 n.
Ghoiseul (duc de), 3 n., 4,93-97, 104, 115,
165-66, 178-79, 181, 196-97, 209, 210-14,
225, 232, 240, 273 n., 352, 382, .384 n.,
495-96, 5.33, 551, 562.
Glémenceau (abbé), 406, 477, 480-90, 54i.
Glosneuf (du) de Ilelloco, 71 n, 303.
Goëtanscourt (de Kersauson de), 139-147,
155, 160, 186-195, 259, 260, 308-9, 426-
27, 435, 449, 452-55, 499.
Gonen de Saint-Luc, du baill. d'Aig. 264,
336, 356, 465 66, 477, 546 n., 550, 580.
Gonflans (Hubert de Brienne, maréchal
de), 82, 93-104, 112.
Goniac, sénéchal de Rennes, 116 n., 183-
88, 194, 209 n., 211, 252 n., 258-61, 285,
298, 337-42,345 n., 352 n., 361 n., 366 n.,
375 n., 380 n., 391 n., 402, 417, 420, 26,
474-75, 491, 500, 522.
Gormier, procur'du roi au présidial, 343.
Gornulier (de) de Boismaqueau, membre
du baill. d'Aig., 369, 395.
Gornulier, fils, id., 385, 395.
Gornulier (abbé de), 519 n., 536.
Gornulier (de) de Lucinière, conseiller au
Parlement de Rennes, 571, 572, 579.
Grosne (Thiroux de), 288, 342.
Grussol, duc d "Uzès, 3, 17.
Guillé (de Farcy de), membre du b. d'.\ig.
334, 369, 413 n., 477, 487, 542.
Damiens, 55, 338.
Danlonelle, officier de dragons, 483-486.
Danger, expert, 421.
61G
LA BRETAGNE ET LE DUC D AIGUILLON
Dautrcppe, id. Wi, •409, 412.
Deiïand (M"» du), 1 n., 511 n., 559, 5C)2
n., 575 n., 579.
Dcscogiiels, du Iiaill. d'Aig., 409 n., i75,
491, 513 11. 546, 550, 576.
Desfonlaines (abbé), 141, 160, 19:{, 420,
501-502.
Desfourneaux, ofTic. de dragons, 406, 480-
92.
Desnos, cvèque de Rennes, puis de Ver-
dun, 62, 11 in., 183 n., 477, 526 n., 539,
Desnos, procureur, 477, 490, 514, 551.
Desnos des Fossés, du baill. d'Aig., 254 n.,
277, 286, 322 n., 333, 334, 465, 466,513 n.
Diderot, 402 n.
Dimet, menuisier, 569.
Doré, procureur, 520, 551, 570.
Dorotte, ingénieur, 242 n., 307, 551.
Douet de la Boullaye, maître des requêtes,
342, 363.
Dresnay (du), 56, 444, 449.
Duclos,91,164,188,238n.,329n.,367,556.
Duiï, Commodore anglais, 106, 107.
Dumesnil (délégué en Dauphiné), 207,213.
214,221.
Dumesnil, financier, 119, 120.
Duparc (de Keryvon), du bail!. d'Aig.,
334, 465, 490, 570.
Duparc-Porée, avocat général, 209, 352,
541 n.
Duparc-Poullain, jurisconsulte, 344 n.,
410, 544-45.
Dupont d'Eschuiily, du b. dWig , 395 n.
Dupont des Loges (Louis), père, conseiller
au Parlement de Rennes, 397, 572.
Dupont des Loges (Luc-Anne), fils, id., 264,
397.
Duportai, maire de Tréguier, 237 n. —
Son fils, 522.
Duras (Emmanuel-Félicité de Durfort,
duc de), 23 n., 209, 490, 492 n., 519-541,
545, 546.
Duverger, capitaine de vaisseau, 108.
Esmangars, maître des requêtes, 342, 419.
Estrées (maréchal d"), 179.
Eveillard de Livois, du baill. d'Aig., 343
n., 357, 385, 466, 546 n.
Even, bâtonnier des avocats, 364, 392, 523,
547.
Even, procureur, 35-52 n., .371, 478, 79,
573.
Fabroni de la Prégenleric, du b. d'.\ig.
357, 385, 395, 409.
Fargès, maître des requêtes, 342, 363.
Ferron-Ducliêne, du b. d'Aig., 335, 395.
Fitz-.Iames (duc de), 213, 214, 215.
Flesselles (de), intendant, 143 n,, 237 n.,
238 n. , 336-339, 345, 354, 366, 369 n. , 382,
412-19, 426 n., 29, 430, 445, 472-73, 496,
569.
Fontelte (de), maréchal de camp, 121, 161,
109 n., 173 n., 366, .376-80, 408 9, 413-19,
433-37, 447-60, 487, 500, 504, 514.
Foi'calijuier (M™e de), 566.
Forest (de la) d'Armaillé, du baill. d'Aig.,
334, 356, 488.
Foucher père, id., 309, .395, 466.
Foucherde Careii son fils, id., .343, 3S5,
466, 467 n.
Fourché de Quéhillac,id., 336 n., 369, 395,
404, 465, 491, 493 n., 513, 550.
Fournier (abbé), 519 n.
Francheville (présidente de), 477, 516.
Fresne (du) de Virel, conseiller au P. de
Bretagne, 472.
Fruglaye (de la), gendre de M. de la Cha-
lotais, 173 n., 324 n., 378, .383, 420, 502,
512, 526 n.
Fruglaye (i\I'"e de la), 418 n., 428.
Garlaye (de la), 192, 195.
Garnier (femme), 569.
Garville, fermier, 108, 286, 308, 310, 391.
Gascherie (de la). V. Charette.
Gault de la Gaimandière, substitut, 478,
485-491, 520, 551.
Gazon, négociant, 426, 523.
Géry, 143, 160.
Gilbert de Voisins, conseiller d'Etat,
278 n., 347 n., 359, 360, 418 n.
Girac(Bareaude), évêque de Saint- Brieuc,
495-99, 502-506, 532.
Goislard, conseiller au P. de Paris, 340 n.,
342, 393 n.
Gouyon de Coespais, du baill. d'Aig., 475.
Goyon (différents représentants de la
famille de), 25, 52 n., 209, 335, 339 n.,
375.
Gratien, fermier, 534.
Grées (des) du Lou, 502, 519 n.
Greslan, 21 n.
Grimaudet (de) de Gazon, du baill. d'Aig.,
385, 395, 403, 486.
Grimaudet (de) de la Marche, conseiller
au P. de Rennes, 49, 264, 473 n,
Groesquer (.\ugusle du), 52 n., 171 n.
Grossolles (de), 84, 165 n., 304.
I>ÎDEX DES NOMS DE PERSONNES
017
Guer (de Marniore de), du bail!. d'Aig ,
334, 395 n.
Guère (de la), 578, 577.
Guerry (M. de), et son fils Claude-Alexan-
dre, conseillers au P. de Rennes, 52 n.,
59, 264, 356, 563, 564.
Guerry (chevalier de) fils cadet du même,
427, 439,449-54, 501-502,512, 525, 526,
536, 552.
Guichard, procureur, 479, 523.
Guillaume, expert, 341, .342, .365.
Guyomard de la Ville-Hervé, avocat, 570.
Han (chevalier du), 445
Hawkc, amiral anglais, 106, 107, 111 n.
Hector (comte d'), 112.
Héron, 238.
Hé vin, maire de Rennes, 200 n., 237,
238 n., 524, 569, 573, 579.
Ilocquart, directeur des fermes, 325.
Huart de la Bourbansais, du baill. d'Aig.,
334, 513 n.
Jarente, évêq. d'Orléans, 268 n., 273 n.,
532.
Jonviile (de), maître des req., .342, 363,
385.
Jouneaux du Rrcilhoussoux, du baill.
d'Aig'., 385, 465, 490, 540, 542.
Jousselin, secret, de M. de la Ghalotais,
348.
Kéranroy (de Garadeuc de) , du baill.
d^Aig., 169, .333, 34, 465, 513 n.
Kératry (comte de), 7.
Kergrée-Bernard (de), 452.
Kergu (abbé de), 476, 477.
Kerguénech (de), 551 n., 552 n.
Kerguézec (de), 7, 26, 90 n., 115, 121 , 140,
141, 157-160, 182-186, 191, 96, 250, 286,
293-95, 347, 373, 425, 440 n.
Kermartin (de), 562 n.
Keroullas (de), du baill. d'Aig., 335, .357,
385, 395.
Kersalaiiu (Euzenou de), conseiller au P.
de Rennes, 57, 230, 241-47, 256, 274,
320-28, 357, 373-76, 380 n., 385, 401,
422, 548, 564.
Kersauson. V. Coëtanscourt.
La Bédoyère (Huchet de), comte de la
Besneraye, 7, 171 n., 269, 298, 444,
448, 5.36.
La Besneraye (V. La Bédoyère).
La Boujardière, médecin, 547, 570.
La Bourdonnaye (de) Boishulliu, procu-
reur général syndic, 538.
La Bourdonnaye (de) de la Brelesclie, du
baill. d'Aig., 334, 513 n., 546 n.
La Bourdonnaye (de) de Montluc, père,
cons. au P. de Rennes, 334, 357, 545.
La Bourdonnaye (de) de Montluc, fils, id.,
472.
La Briiïe d'.Vmilly, l>"- président au P. de
Rennes, 57-59, 64 n , 1.33, 1.34, 1.32, 157,
162, 69, 178 n., 217 n., 227, 259, 271,
279, 297, 322 n., 339, 395-96, 412 n.,
415 n., 465,539, 560.
La Ghalotais (Mi'e de), 375, 4(k;), 417-18,
432.
La Ghalotais (chevalier de), 375-79, 417-
419 n., 552.
Lambert, conseiller au P. de Paris, 231,
248, 323 n , 329.
La Moussaye (comte de), 451, 454, 498.
Langle (de) de Beaumanoir, du baill.
d'Aig., 395.
Langle (de) de Gouluhan, président, du
baill. d'Aig., 245 n , 334, 3-35, 375.
Langle (de) de Goëtuhan, présidente, 477,
479.
Langle (de) de Goëtuhan,Ieur fils, du baill.
d'Aig., 473, 542, 546 n.
Langourla (M. de), 7, 311 n.
La Noue (comte de), inspecteur général
des milices garde-côtes, 109, 121, 161,
306 n., 347-48 n., 360 61, 396, 408-417,
4.36-37, 447-48, 454, 483, 488, 495-98,
500, 533.
Lantivy (de), conseiller au P. de Bennes,
339, 357.
La Roche (marquise de), 339, 340 n., 425.
La Trémoille (duc de), 426, 429 n., 430-
450, 455, 466.
Laverdy, contrôleur général, 10 n., 202,
222, 238 n., 240-273, 282, 292-93, 312,
320-47, 364 n., 371, 391 n., 421, 457,
503, 518.
Laune (de), avocat, 585-86, 596.
Laurent, directeur du vingtième, 14, 15 n.,
37 n.
Le Borgne de Goëtivy, du baill. d'Aig.,
334, 35 n., 486.
Le Borgne de Goëtivy, son fils, id., 490.
Le Borgne du Boisriou, son fils, id. 475.
Le Boucher, nég., 238, 2.39 n., 255, 425.
Le Bret, intendant, 8, 16, 34, 36, 46, 70-79,
118-120, 129-131, 146-152, 182, 199, 201,
227, 25.3-56, 267, 274, 287,317 n., .322 n.
Le Brigant, 304.
G18
L.V BRETAGNE ET LE DUC D AIGUILLON
Lebrun, secrétaire ilc Maupeou, 500 n.
Le Chapelier, substitut des procureurs
généraux syndics, 42 n., 101.
Le Guales, 445, 419, 536.
Le Guen, écheviu de Brest, 24 n.
Le Loup de la Biliais, du baiil. d'Aig., 385,
490.
Lem (M"'p), 109 n., 171 u.
Lemasson, procureur, 479, 54'».
Lemassondes Longrais. id., 479,523, 571.
Le Minihy, id., 348, 477, 500 n., 516,523
n.,551.
Le Noir, maître des requêtes, .363 64, .385-
87, 419-21, 467, 488, 572.
Le Pelletier de Beaupré, conseiller d'État,
211, 363-64, 377 n.
Le Prestre de Châteaugiron, président,
1.36 n., 225, 264, 334, 369, .395, 490.
Le Prestre de Châteaugiron, son fils, avo-
cat général, 169, 209, 363, 388 n., 393,
469, 471-79, 489 93, 514, 528, 541, 551.
Le Vicomte, seigneur de la Iloussaye,
448, 451-54, 498.
Leziart de Leglée, 437-38.
Linguet, 8, 16, 27 n., 59 n., 91 n , 165 n.,
171 n., 174 n., 178, 195 n., 215 n., 237,
800, 306, 311, 352 n., 358 n.,.385 n., 442,
450, 484 n., 531 n., 560-68, 571 77, 583-
597.
Loch (du), 577.
Loisel, secrétaire de M"" do Caradeuc,
388, 394, 570.
Lor (de), 353-55, 551.
Louis XV, 2, 3 n., 9, 45, 175-76, 203, 207,
218, 248, 322, 389, 392, 411, 421-23, 4i7,
456, 462.
Luker (de), 293-94, 444.
Luynes (duc de), 2 n., 3 n., 32, 89 n.
Machault, 8, 12, 30 n., 45, 46, 411.
Magin, ingénieur, 19, 88 n., 89 n., 551.
Mancelière (M'io de la), 209 n., 394.
Maupeou (René-Charles), 207, 246, 352.
Maupeou (René-Nicolas-Charles-.\ugus-
tinj, son fils, 518, 553, 574-78.
Maurepas, 3, 4, 19, 88 n., 89 n., 423 u.
Menardeau (les 2 frères) du baill. d".\ig.,
475-76 n., 546 n., 550.
Mesnard de Cornichard, 1<îi" commis du
contrôle général, 64 n., 181-82, 206,
210, 221 n., 230 n., 257 n., 342 47 n.,
358 n., 417, 421, 430, 509 n., 516.
Michau de Montblin, conseiller au P. de
Paris, 26i, 366 n., 567.
Millet, fermier, 310 n., 534.
Miromesnil, l^r présid' du P. de Bouen,
366 68 n., 391 n., 423 n.
Monclar, proc. général du P. d'Aix,334n.
Montaudouin, négociant de Nantes, 39 n.,
310 u.
Montbourcher (de), du baill. d'Aig., 229,
231, 271-75, 333-34, 369, 370 n., 394 n ,
403, 415 n., 465, 478, 488, 490, 518, 542-
44, 560.
Monltnuran (de),281, 5(J2, 512, 526 n., 586.
.Montreuil (de), conseiller au P. de Ben-
nes, 213, 225, 2.38 n., 241-47,274-77, 314-
16, 320-28, 339, 355, 369 n., 373-74, 401,
422, 549, 564.
Moras, contr. gén., 46, 47, 65, 131.
Moreau (Jean-François), procureur, 489.
Moreau (M-^^), 480-83, 490-92, 528.
Moreau (Annibal), 480, 490, 519.
Morogues (Birotde), 102, 103.
Nétumières (des), 142, 147, 160, 199.
Noue (de la), conseiller au P. de Rennes,
.343 n., 564.
Noyant (de), neveu de M. de la Ghalotais,
146, 154, 375.
Ogier, 52 n., 471, 497-98, 5(30, 514, 521,
553.
Orléans (duc d'), 448 n.
Orry, 375.
Orvault (marquis d'), 454.
Paillasson, expert, 404-, 409, 412.
Pargo (du), conseiller au P. de Rennes,
49, 51, 52 n., 59, 62, 65 n., 66, 356, 454.
Penthièvre (duc de), gouverneur de Bre-
tagne, 8 n., 143 n., 210 n., 217 n., 288,
295,458 n., 515 n., 541 n.
Picot de Peccadcuc (du baill. d'Aig.), 385,
395, 540 n.
Pinon, lient. -col. de dragons, 482, 489 n.
Pijé (Guillaume -Marie -Joseph de Ros-
nyvinen, marquis de), 7, 200, 347, 425.
Pire (Pierre-Marie de Rosnyvinen, comte
de), son fds, 200, 268, 273, 288, 427-28,
439, 501, 512, 525-29, 535-36, 552, 570.
Pitt (William), 103, 366.
Plessis (du Tiercent), 448, 519 n.
Poiré, expert, 421 .
Pompadour (marquise de), 4,8, 51, 62,92-
96, 115, 137, 152, 107, 174-79, 209, 214,
560 61.
Pontual (Toussaint-Marie de), 17.
Pontual (Nicolas de), 17 n., 90 n., 115-16,
121, 189, 193-99,426-27,445-49,451,526.
INDEX DES NOMS DE PERSONNES
619
Ponlual (Louis-Marie, abbé de^, 17 n.,
426, 446-47, 498.
Poulpry (marquis de), mestre de cainp,
183 n., 328 n., 373-75, 385.
Quélen (Mii« de), 394 n.
Quélcn (comte de), capitaine de vaisseau,
4,44.
Haudin, subdélégué, 323 n , 326, 336 n.,
339 n., 366, 470 n., 516, 524, 540, 551.
Rauléon (de), 118, 156.
Redmond (chevalier de), maréclial de
camp, 85, 112 n., 417.
Reynes (de), lavaiidier du gobelet du roi,
220 n., 384-85.
Richelieu (maréchal de), 3, 4, 84, 89 n.,
90, 566.
Rioust des Villes .\udreins, 86, 89 n.
Robien (président de), 241-45-47, 334, 361,
545-48, 553.
Robien (de), procureur général syndic,
90, 192 n., 209 n., 211, 238 n., 260 64,
341 n., 345 n., 348, 359, 361 66 n., 375
n., 380 n., 385 n., 402, 420, 466-68, 474
n., 477 n., 491, 512 n., 549 n., 566 n.
Rocliechouart (comte de), 18 n.
Rohan (duc de), 26,48, 118, 139n., 145-46,
154, 182, 258,282, 500, 506-7, 527,539.
Roland de l'Isle (dame), 482, 83 n., 490.
Rolland, agent de M. de la Gascherie,
242, 278, 279, 319.
Rolland du Roscouët, du baill. d'.\ig.,
475, 491, 540 n , 546 n., 550.
Rosili (de), i/, 264,334, 371.
Rosnyvinen (chev. de), 200, 454 n., 536.
Roussière (abbé do la), 337 n.
Royllet, expert, 342, 403, 404, 409, 413 n.
Rozy, maire de Redon, 24 n., 301.
Saint -Aignan 'duchesse de), 52 n.
Saint-Aubin (abbé de), 268,348, 360, 361,
445, 477, 526, 53i5, 537.
Saint-Gilles (chevalier de), 449, 454 n.
Saint-Luc (abbé de), 477, 536.
Saint-Pern (chevalier de), 84, 88, 90, 294.
Sainte-Croix (chevalier de), 84, 164, 166,
167.
Salliou de Chef du Bois, président au P.
de Rennes, 344 n.
Sartine, lieutenant de police, 341, 346.
Scoll, lieulenant du roi h Saint-Malo,
376n.,79n., 380n.
Séchellcs (de;, coiitiùleur général des
finances, 25, 29, 304, 335-37, 346.
Sel des Monts (dû), 522, 536, 586.
Sénac de Meilhan, 170 n., 176 n., 365 n.
Sérant (de), conseiller au P. de Rennes,
215 n., 397, 456 n.
Silguy (de) , sénéchal de Quimper, 48,
426, 473.
Silhouette, contr. gén., 123, 126-131.
Silvestre (le frère), 211, 348, 365.
Souallaye (de la), 573.
Soubise (maréchal de), 93, 99.
Ternay (de), 112.
Terrien, 143, 160.
Tillot (du), 17.
Tinténiac (marquis de), 455 n., 577.
Tirel, expert, 413, 417.
Touchcprais (Ménard de), conseiller au
P. de Rennes, 264, 278 n., 357.
Tournelle (M^o de la), duchesse de Chà-
teauroux, 2, 3 n.
Tourny (de), intend, de Guyenne, 5 n., 22.
Trévénégat (.\uvril de), du baill. d'Aig.,
139 n , 395, 403, 413, 466, 477, 513,
546 n.
TrogofT (Jean-Marie de), 435.
TronjoUy (abbé de), du baill. d'Aig , 475,
513, 550.
Tuliaye (delà), 139 n., 540 n.
Tuomelin, 557.
Valais, imprimeur, 492.
Vallain, expert, 410.
Vatar, imprimeur, 544.
Vauférier (du), 449, 519 n., 526.
Vauréal (Louis-Guy de Guérapin de), é vèq.
de Rennes, 26, 114, 170 n., 198, 99.
Védier, subdélégué, 86, 201, 237.
Viarme (de Ponlcarré de), intendant, 7.
Vieux-Chàtel(Tanguy-Corentindu),4.36n.
Vigny (de), architecte, 19, 20.
Vilieblanche (Geoffroy de), du bail. d'Aig.
264, 333, 334, 369, 370 n., 394-98, 403,
404, 409, 413, 477, 517, 546 n., 550.
Villeneuve (abbé de), 141-43, 160, 193.
Villeneuve-Geslin, command. du bataill.
de milices de Dinan, 360, 361 n., 455,
551 n.
Villevolette (le Vicomte de la), du baill.
d'Aig., 475, 550.
Voltaire, 89 n., 172, 220, 402.
ERRATUM
P. 52, noie 1, ligne 6. Au lien de : jeune demoiselle de quinze ans, lire : jeune
demoiselle de dix-sept ans.
P. 82, titre. Au lieu de : en 1757-1758, lire : 1757-1759.
P. 87. La dernière ligne de la note 1 appartient à la note 2.
P. 88, ligne 20. Au lieu de : Bourbonnais et Brie, lire : Boulonnais cl Brie.
P. 107, note 1, ligne 9, Au lieu de : Cliaband Armand, lire : Gliabaud Arnaud.
P. 110, note 1, ligne 15. Au lieu de : Fériquct, lire : Ilériquet.
P. 135, passijn. Au lieu de : sol par livre, lire : sol pour livre.
P 215, note 1, ligne 2 : Au lieu de : environ à 120 officiers, lire : environ de 110
à 120 officiers.
P. 215, note 2, ligne 4, Au lieu de : l'empire de corps, lire : l'empire de l'esprit de
corps.
P. 233, note 1, ligne 8. Au lieu de : déclarations, lire : déclamations.
P. 311, ligne 3. Au lieu de : discours plus emphatiques, lire : discours les plus
emphatiques.
P. 345, note 3. Rajouter : M. de la Colinière, neveu de INI. de la Gascherie, se dé-
clara l'auteur de ce manuscrit.
P. 352, ligne 21. Au lieu de : comte de Broc, lire : marquis de Broc.
P. 356, ligne 5. Au lieu de : 1767, lire : 1763.
P. 373, 74, 75, 85, passim. Au lieu de : du Poulpry, lire : de Poulpry.
P. 379, note 1, ligne 10. Au lieu de : donna, lire : donne.
P. 428, ligne 22. Au lieu de : marquis de Pire, lire : comte de Pire.
P. 449, ligne 24. Au lieu de : Le Goales, lire : Le Guales.
P. 481, ligne 21. Au lieu de : qui, lire : quoi.
P. 486, ligne 15. Au lieu de : genlhiUiomme, lire : gentilhomme.
P. 502, ligne 3. Au lieu de : aussitôt commencés, lire : aussitôt que commencés.
P. 516, note 1, ligne 5. Au lieu de : 3, lire : 465.
P. 519, note 3, ligne 3. Au lieu de : du Plessis du Tiercent, lire : du Plessis Tier-
cent.
P. 519, note 3, ligne 4. Au lieu de : de Vauférier, lire : du Vauférier.
P. 531, note, ligne 6. Au lieu de : Bontouillic, lire : Boutouillic.
P. 553, ligne 27. Au lieu de : son père, lire : son beau-père.
TABLE DES MATIERES
Introduction i
Chapitre lei'. — Le duc d'Aiguillon : ses débuis en Bretagne 1
Origine et histoire du duc d'Aiguillon (1-5). — Etat de la Bretagne quand
il en reçut le commandement (5-9). — Ses premiers actes : rappel des exilés et
ménagement dans la perception du vingtième (9-16).
Chapitre II. — Travaux publics : Etals de 1754 17
Transformation de la ville de Nantes Q8-2.3). — Travaux publics dans les
autres villes de Bretagne (23-24). — Etals de 1754 : affaire du vingtième :
modération de d'Aiguillon : sa popularité (24-33).
Chapitre III. — Des Etats de 175'/ à ceux de 1756 34
L'intendant Le Bret (34-35). — Il continue à percevoir le vingtième avec
douceur (36-37). — Premiers préparatifs en vue de la guerre de sept ans (38-
40), — Utile réforme de la milice garde-côtes (41-42).
Chapitre IV. — Etats en 1756-1757 43
Déclaration du 7 juillet 1756 établissant un second vingtième (43). — Pre-
miers symptômes d'opposition dans le Parlement et dans les Etats (44-49). —
Alliance de ces deux corps, malgré les efforts de d'Aiguillon (50-52). — Refus
obstiné par les Etats delà capitation et des vingtièmes (53-57). — Arrestation
de MM. de la Gascherie et du Pargo (57-62). — Les Elats consentent alors à
abonner les deux vingtièmes : le Parlement enregistre la déclaration (6.3-66).
Chapitre V. — L'administration des grands chemins jusqu'en 1764 .... 67
Fâcheux état des voies de communication, et désir de d'Aiguillon de les amé-
liorer et de les multiplier (67-72). — Ordonnance de 1757 (72-75). — Conflit
entre le commandant et la commission intermédiaire au sujet de son inter-
prétation (75-78). — D'Aiguillon pousse activement les travaux (79-81).
Chapitre VI. — Opérations militaires en 1757-1759 82
Défense des côtes (82-84). — Tentative des Anglais contre Saint-Malo (85).
Leur nouveau débarquement et combat de Saint-Cast (86-89). — Appréciation
du rôle de d'.\iguillon dans celte afi'aire (89-9.3). — Projet d'expédition contre
les îles anglo-normandes (94-96). — Projet de débarquement en Ecosse (97-100) :
préparatifs : conflits violents entre l'armée et la marine (100-103). — Modifi-
cation aux plans primitifs (104-105). — Désastreuse bataille de M. de Conflans :
attitude lamentable de cet ofTlcier (106-111).— D'Aiguillon contribue à sauver
les débris de la flotte (112-113).
Chapitre VII. — Etats de 1758 et de 1760 114
Etats de 1758 : rachat par eux des domaine et contrôle dans la province (115-
122). — Intervention fâcheuse du Parlement dans l'affaire du rachat : lettre
de M. de la Chalotais à Silhouette et réponse de celui-ci (123-128). — Le Par-
lement se résigne à la cassation de ses arrêts, mais repousse le don gratuit
des villes et les nouveaux impôts établis en février 1760 (120-133). — Il soutient
que l'acceptation par les Elats doit précéder la sienne (133-135). — Etats de
Nantes (1760) : mésintelligence de d'Aiguillon et du contrôleur général Berlin
qui vient le forcer à obtenir le cinquième sol pour livre (135-137). — Affaire
622 LA TtRKTAGNK KT LK DUC d'aIGUILLON
du cérémonial observé envers la (_;iianiljre des comptes de Xaiiles (138). — Le
sci'iilin secret (lil-li4). — Longues discussions sur le troisième vingtième et
les suppléments h la capitalion (144-150;. — Opposition des Elals plus vive
encore sur le sol pour livre des droits de courtiers, jaugeurs (150-155). —
D'Aiguillon finit par leur arracher leur adhésion (156-157). — Clôture des lOtats
(158 159). — Uuse du gouvernement pour obtenir du Parlement l'enregistre-
ment des emprunts décidés (1G0-I63j.
Chapitre VIII. — Des Etats de 1760 à ceux de IT63 164
Siège et prise de Belle-lie par les Anglais (164-167). — Procès des jésuites
(168). — M. de la Chalotais : son caractère, son histoire, son ambition 168-171).
— Prodigieux succès des comptes-rendus (171-17.3). — Véiitables sentiments
de d'Aiguillon pour les jésuites et atfirmations inexactes de M. de la Chalotais
à cet égard (173-175). — Véritiibles causes de la brouille de d'Aiguillon et de
la Chalotais (176-180j.
Chapitke IX. — Les Elals de 1162 181
D'Aiguillon, obligé de demander aux Etats la totalité du sol pour livre, se
heurte à une résistance invincible de la part de la noblesse (181-184). — Ordre
du 12 octobre 1762 supprimant la règle de l'unanimité, et accord du sol pour
livre sous forme de secours extraordinaire (185-188;. — Tentatives des amis
des jésuites pour obtenir des Etats un vote en faveur de cette société : neu-
tralité de d'Aiguillon dans cette circons.tance (188-198). — Réforme dans la
commission intermédiaire (198-202).
Chai'Itke X. — Les débuis de l'a/faire de Bi élague 203
Nouveaux impôts établis par les édits d'avril 1763 (203-206). — Le gouver-
nement est forcé d'y renoncer : déclaration du 21 nov. 1763, nomination de
Laverdy au contrôle général, et triomphe universel des Parlements (207-208).
— M. de la Chalotais en profite pour obtenir la transmission de sa chaige à
son fils, M. de Caradeuc, avec concurrence et survivance (208-212). — Oppo-
sition inutile de d'Aiguillon à cette mesure et ressentiment de M. de la Cha-
lotais contre lui (212-214). — Remontrances du Parlement de Rennes contre
d'Aiguillon (214-218). — Faiblesse et incapacité de 1\I. de Laverdy (218-222).
— Négociations pour l'enregistrement par le Parlement de Rennes de la
déclaration du 21 nov. 1763 (223-233). — Le Parlement y procède (5 juin 1764)
mais avec de vigoureuses représentations contre l'administration de d'Ai-
guillon (233-235). — Fausseté de ces accusalions (235-241). — Députation du
Parlement à Versailles, nouvelles remontrances (242-248). — Appel de d'Ai-
guillon au roi et au Dauphin (248 250).
Chapitre XI. — Étals de 1764-6Ô; démission du Parlement ; avresluiion de M. de
la Chalotais 251
En vertu de l'enregistrement du Parlement, Laverdy l'ait percevoir les sols
pour livre des droits des fermes et des octrois : protestations de lu conunis-
sion intermédiaire; discussion de la question de droit (251-256). — Les Etats
l'ont opposition à cette levée devant la Chambre des vacations; célèbre arrêt
de cette Chambre (l6oct.), qui ose interdire une levée que le Parlement avait
permise (257-266). — Les fausses mesures du ministre aggravent le conflit
(266-267). — Inaction tumultueuse aux Etats ; affaire des grands chemins
(268-271). — Rentrée du Parlement; sa conduite agressive ; cessation de ser-
vice; la perception des devoirs entravée; impossibilité d'obtenir des Etats les
sols pour livre ou secours extraordinaire (273-286). — Démonstrations mena-
çantes du ministère (287-288). — Le secours extraordinaire n'est cependant
accordé que plus d un mois après (23 fév.) (289-296), et l'opposition n'en con-
teste pas moins la levée des sols pour livre des droits des fermes (297-299). —
Résultats très favorables à d'.Aiguillon de l'enquête sur l'administration des
TABLE DES MATIÈRES 623
grands chemins : co fonds est néanmoins rerusé (300-308). — Adjudication
des fermes et clôture des Etats (309-312). — Les propositions d'accommode-
ment faites par M. de Galonné à M. de la Clialotais et mal secondées par celui-
ci (312-317) échouent au Parlement, qui accentue sa résistance et est mandé
tout entier à Versailles (318-321). — Il ne reprend le service que pour inter-
dire la levée des sols pour livre des droits des fermes (321-324). — Querelle
à celte occasion (325-327). — Duplicité de M. de la Chalotais : il est accusé
par M. de Laverdy d'être l'agent des jésuites (.328-332). — Démission de pres-
que tous les membres du Parlement (3.33) et outrages adressés au.\ douze non
démettants (.334-335). — Fermentation violente en Bretagne; lettres et billets
anonymes adressés à M. de Saint-Florentin (336-338). — Arrestations multi-
pliées (339-341). — L'écriture de M. de la Chalotais reconnue dans les billets
anonymes (342). — Efforts de M. de Laverdy pour reconstituer le Parlement
de Rennes (344-347). — Sollicitations des ennemis de MM. de la Chalotais
contre ceux ci (347-348). — Leurs instances, l'affaire d'Audouard (349-352) et
l'espoir d'intimider les esprits décident le gouvernement à faire arrêter MM. de
la Chalotais, de Caradeuc, de la Gascherie, de la Colinière et de Montreuil
(352 354). — Le Parlement n'en persévère pas moins dans sa résistance et est
exilé (355-.357).
Chapitre XII. — Le procès de M. de la Chalotais et le bailliar/e d'Aiguillon. 358
D'Aiguillon étranger à ces derniers événements (358-362). - Installation
d'une commission extraordinaire à Rennes (363-365). — Négociations pour la
reconstitution d'un Parlement, ironiquement surnommé bailliage d'Aiguillon,
et commencement du procès des cinq magistrats (.366-370). — Rétablissement
du Parlement (370-371) et continuation du procès devant la commission, à
Saint-Malo (371-.374). — Détention de M. de la Chalotais, à Saint-Malo (375-
378). — Didiculté d'ajouter foi à ce qu'il en a dit, et à ce qu'il a dit de la rédac-
tion de ses Mémoires (379-380). — L'échafaud a-t-il été dressé pour lui? (381-
884). — Rappel de la commission et renvoi du procès devant le bailliage
d'Aiguillon (385-386). — Intervention des autres Parlements et séance de la
Flagellation (387-392). — Le bailliage d'Aiguillon s'efforce d'éviter de juger
(393-396). — D'Aiguillon imagine de disjoindre l'affaire des billets anonymes
et La Chalotais seul reste par \k en question (.397-398). — Irrégularité de cette
mesure (.399-403). — Nouvelle procédure contre M. de la Chalotais (403-408).
— Les conclusions des experts sont défavorables à M. de la Chalotais, et ses
partisans nient la valeur de la preuve par la vérification d'écritures (409-412).
— Le bailliage d'Aiguillon semble incliner dans le même sens (413-415). —
Le procès est évoqué au conseil d'Etat, malgré d'Aiguillon (416-420;. —Nou-
velle procédure, bientôt éteinte par Louis XV, qui déclare ne pas vouloir
trouver de coupables, et exile néanmoins les magistrats accusés (420 423)..
(Jhapitre XIII. — Les Etals de 1766-67 et le nouveau règlement 424
La noblesse prend pour mot d'ordre le rappel de l'universalité (424-429). Sa
résistance opiniâtre aux demandes du roi (429-4.32). — Célèbre protestation
de quatre-vingt-trois gentilshommes contre une lettre de leur ordre aux prin-
ces du sang (433-4.38). — Accord de la capilation et des vingtièmes, mais
refus du secours extraordinaire (439-444). — Sécession du clergé et du tiers
(445-448), et fureur croissante de la noblesse : séances tumultueuses des 13 et
14 mai (449-452). — Fin laborieuse de la session (453-455). — Nouveau règle-
ment des Etats (456-464).
GnAprrRE XIV. — Le bailliarje d'Air/iiillon : a//'aire du poison et a/faire des
assemblées 464
(Composition du bailliage irAiguillon : injures adressées à ses membres: sa
supériorité cependant par rapport à l'ancien Parlement (464-471). — Efforts
624
LA I{Ui:tagne et le iJi c d aiguillon
inutiles de d'Aiguillon ponr le eonipléler (472-476). — Procès des prétendues
assemblées des jésuites (477-479). — Uidicule histoire d'une tentative d'em-
poisonnement contre M. de la Ghalotais, iniaj,^inée par (^anon et les Moreau
(480-485). — Procédure instruite sur ce l'ait et sentence équitable du bailliage
d'Aiguillon (486-492). — Affaire l^oitey (492-494).
GiiAPiTKK XV. — Les Etals eoLtraonlinaiies de 1168 et la chute du duc d'Aiguil-
lon 495
Etats extraordinaires tenus par le président Ogier pour l'enregistrement du
règlement (495 498). — Habile politique du bastion (499-503). — Cette session
ne sert qu'à compromettre d'Aiguillon et à mutiler le règlement (504-511). —
Hardiesse croissante de l'opposition après les Etals (512-514). — D'Aiguillon
obligé de donner sa démission (aoiit 1768) (515-517).
Chapitre XVI. — Du v^ois d'août 1768 au rappel de l'unicersalité 518
Duras nommé commandant de Bretagne; réception enthousiaste qui lui est
faite (518-525). — Etats ordinaires de 1768-69 ; tactique du bastion et parti pris
d'optimisme du duc de Duras i526-528). — li rencontre cependant des diffi-
cultés (529-533). — Sa faiblesse envers la noblesse (534-537). — Clôture des
Etals (538-539). — Agonie du bailliage d'Aiguillon (540-546). — Le gouverne-
ment se décide il rappeler l'universalil(' (546*. — Fêtes en Bretagne à celte
occasion (547-549). — Vengeance du parti vainqueur (549-552).
(vHAPiTHE XVII. — Le procès du duc d'Aiguillon (1770) 553
Instances du Parlement de Hennés pour le retour de M. de la Ghalotais
(553-557). — Il prend à partie le duc d'Aiguillon (558). — Désir de celui-ci
d'être jugé (559-560). — M™" du Barry et son rôle dans ces événements (560-
562). — Le procès de d'Aiguillon est décidé (563-566). — Réunion de la cour
des pairs et audition des témoins (567-569). — Leurs mensonges et leur tacti-
que (570-573). — Le roi se décide à éteindre la procédure (574-576). — Ouelle
a été la part de Maupeou dans cet événement (577-578). — Arrêt du Parle-
ment contre d'Aiguillon et conflit violent entre le gouvernement et la magis-
trature (579-583).
Chapitrk XVIII. — Le second procès du duc d'Aiguillon 584
Rôle de Linguel dans la défense du duc d'Aiguillon (584-585). — Sa rému-
nération (586). — Ses e.xigences et ses menaces au duc d'Aiguillon (587-590).
— En 1786, il lui intente un procès en supplément d'honoraires (590). —
Affluence extraordinaire au Parlement à cette occasion (590 593). — D'Ai-
guillon accusé d'avoir voulu faire tuer son adversaire (594). — Linguet ne
peut attaquer l'administration du duc en Bretagne (595). — Arrêt du Parle-
ment contre d'Aiguillon (597).
Conclusion'. — Injustice de l'opinion des contemporaine sur d'Aiguillon; il a été
la victime de la haine el des calomnies di>s parlementaires !597-rt99)i
21,866. — Bordeaux, Y. Cadoret, impr., 17, rue Montinéjan.
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A 000 665 642 5